Sociétés contemporaines
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2747537617
136 pages

p. 87 à 107
doi: en cours

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no 48 2002/4

2002 SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES

Formes de la lecture etudiante et categories scolaires de l’entendement lectoral

Bernard Lahire École Normale Supérieure Lettres et Sciences Humaines 15 parvis René Descartes BP 7000 - 69342 LYON Cedex
[1] : Les étudiants de formation scientifique, et tout particulièrement ceux des classes préparatoires, vivent un décalage en matière de pratiques lectorales et, plus largement, culturelles : au plus haut de la légitimité scolaire, ils évoluent, hors cadre scolaire, dans un univers qui privilégie encore la culture littéraire et artistique et se tournent ainsi vers des produits culturels qui les rapprochent davantage des étudiants les moins dotés socialement et scolairement (STS et IUT) que des étudiants aux formations scolaires « nobles », mais plus littéraires. Au-delà des constats quantitatifs, la situation des étudiants de formations scientifiques et techniques force à s’interroger sur les conditions de déclarabilité des pratiques de lecture et sur les catégories scolaires de l’entendement lectoral. Science student, and especially those in preparatory classes, experience a gap as far as reading practices, and more widely cultural practices, are concerned. At the top of academic legitimacy, they live, outside of the academic context, in a world that still favors literary and artistic culture and then turn towards the cultural products which bring them closer to the students less socially and scholastically endowed (STS et IUT) than to the students of a more “noble” but a more literary academic education. Beyond the established quantitative facts, science and technology students force the sociologist to consider the declarability conditions of reading practices and the scholastic categories of reading understanding.
 
1. DES FORMES D’ETUDES DIFFERENCIEES
 
 
Après avoir longtemps concerné les jeunes adultes faiblement diplômés sortis du système scolaire, puis les élèves en difficultés scolaires, les discours de déploration de la baisse des pratiques de lecture ont commencé à porter, à la fin des années 1980, sur les populations dont on aurait pu penser qu’elles échapperaient à de telles inquiétudes, à savoir les populations étudiantes (Fraisse, 1993). De plus en plus d’enfants sortiraient de l’école élémentaire sans savoir lire, ils liraient de moins en moins au cours de leur scolarité secondaire et seraient de moins en moins disposés à consacrer du temps à la lecture lorsqu’ils suivent un cursus dans l’enseignement supérieur. Cette complainte publique catastrophiste a vu le jour dans une période de transformation significative des rapports à la culture légitime. On sait, par exemple, que « pratiquement tous les étudiants de 1967 lisaient au moins un livre par mois » alors qu’ils n’étaient plus que deux sur trois dans ce cas en 1987. De même, les trois quarts d’entre eux étaient de gros lecteurs (au moins trois livres par mois) contre seulement un tiers vingt ans plus tard (Dumontier, de Singly et Thélot, 1990, p. 65). D’autres enquêtes ont fait aussi apparaître le profil de nouveaux collégiens et lycéens, garçons issus des classes supérieures, bons élèves en mathématiques et parfois même en français, mais néanmoins moyens ou faibles lecteurs (de Singly, 1993, puis Détrez, 1998).
Ce mouvement s’accompagne d’une diminution parallèle des sorties au théâtre ou des visites au musée chez les cadres supérieurs et les diplômés du supérieur (Dumontier, de Singly et Thélot, 1990, p. 73) et tendrait à prouver plus généralement, soit la baisse réelle de pratiques culturelles classiquement légitimes (devenues moins distinctives), soit l’affaiblissement du degré de croyance en la légitimité de cette culture littéraire et artistique qui conduit les enquêtés à moins surestimer qu’auparavant leurs pratiques effectives [2] (les deux hypothèses n’étant pas incompatibles, sachant que le fléchissement de la foi culturelle peut préparer le terrain à la réduction des pratiques sous l’effet de la concurrence d’autres offres de loisirs ou de culture [3] ).
Mais le propre des discours de déploration sur la baisse du niveau ou le déclin de la culture est de ne pas faire grand cas des différences entre les populations ou les sous-populations qu’ils désignent souvent très grossièrement (« les jeunes », « les étudiants »…). Or, il y a étudiant et étudiant : il y a des études pour lesquelles la lecture d’ouvrages et/ou d’articles se révèle centrale et d’autres non ; pour certaines d’entre elles, c’est l’usage intensif de salles informatiques qui est requis et pour d’autres la bibliothèque ; une partie des univers scolaires exige un investissement de tous les instants alors que d’autres ont des demandes plus lâches, etc. Bref, il va de soi que les étudiants se différencient selon le type d’études qu’ils suivent, et notamment sous l’angle des modalités de travail scolaire et du rapport au savoir et aux études. À partir des données dont on dispose désormais ( cf. encadré infra ) sur les volumes de travail scolaire encadré et « personnel », les degrés d’encadrement pédagogique et d’intensité du travail intellectuel exigé, les degrés de concentration sur des objectifs spécifiquement académiques, les modalités du travail scolaire, les modes d’évaluation des compétences, les pratiques de lecture, les usages de la bibliothèque, des salles de travail ou d’informatique et des photocopieuses, les rapports à différentes pratiques culturelles ou de loisirs, etc., on parvient à reconstruire de véritables matrices socialisatrices scolaires-universitaires [4].
L’ENQUETE CONDITIONS DE VIE DES ETUDIANTS, OVE, 1997
L’enquête d’où sont tirées les données statistiques figurant dans cet article est la seconde grande enquête nationale sur les conditions de vie des étudiants menée dans le cadre de l’Observatoire national de la Vie Étudiante (OVE). Elle repose sur 28 141 réponses à des questionnaires envoyés par voie postale au printemps 1997 à des étudiants et élèves d’Universités, d’Instituts Universitaires de Technologie (IUT), de Sections de Techniciens Supérieurs (STS) et de Classes Préparatoires aux Grandes Écoles. L’échantillon (fondé sur un tirage au sort aléatoire au sein des établissements) a été pondéré et le redressement a été effectué en fonction du sexe, de l’âge, de la localisation régionale, du type d’établissement, du cycle d’études, de la filière disciplinaire et du baccalauréat obtenu.
L’enquête avait pour but, comme celle de 1994, de dresser un tableau le plus complet possible des différents aspects de la vie étudiante : conditions économiques, logement, transport, santé, alimentation, pratiques d’étude, consommations culturelles, loisirs [5] … Bien que ne portant pas spécifiquement sur les pratiques lectorales et culturelles des étudiants, elle comporte cependant deux avantages décisifs pour la saisie des écarts sur de telles pratiques. Elle s’appuie tout d’abord sur un échantillon beaucoup plus large que celui des précédentes enquêtes sur la lecture étudiante ( e.g. 1 520 enquêtés pour l’enquête du ministère de la Recherche et de la Technologie/MP Conseil et Fluo de 1990 ; 1 552 enquêtés pour le sondage SCP Communication pour le compte du ministère de l’Éducation nationale et de la Culture et du journal Le Monde : Les Étudiants et la lecture en 1992). Mais surtout, elle ne réduit pas le champ d’investigation à l’Université ou à un niveau d’études, comme le font nombre d’enquêtes récentes, en donnant une image très partielle de la réalité des formes d’études supérieures ( e.g. l’étude MRT a été passée dans cinq campus universitaires ; le sondage SCP/ Le Monde excluait les étudiants de 3e cycle ; l’enquête Direction du livre et de la lecture/France Loisirs de 1992 portait sur les lectures de loisirs des étudiants de seconde année d’études supérieures…).
L’importante augmentation du nombre d’étudiants au cours des trente dernières années s’est accompagnée de la diversification des types d’études (avec la création des STS en 1959 et des IUT en 1966), des manières d’étudier et de vivre une vie scolaire après le lycée (Erlich, 1998 ; Grignon et Gruel, 1999). Couvrir un large éventail de situations au sein de l’enseignement supérieur apparaît ainsi indispensable pour saisir les spécificités de chaque type d’études (mixte du type d’établissement et de la nature d’une formation ou d’un groupe de formations).
On pourrait dire que le type d’études – Lettres et sciences humaines, Droit et sciences économiques, Sciences et techniques, Médecine, STS production ou tertiaire, IUT production ou tertiaire, Classes préparatoires scientifiques ou littéraires – est à l’espace de l’enseignement supérieur ce que la catégorie socioprofessionnelle est à l’espace social global, la division du travail scolaire préfigurant la division du travail social. D’une part, les effets de sélection font que les différents types d’études n’accueillent pas n’importe quel étudiant du point de vue du passé scolaire (série du baccalauréat, mention au baccalauréat) et de l’origine sociale et, d’autre part, il existe des cadres (voire des traditions) pédagogiques et disciplinaires spécifiques plus ou moins anciennement constitués. En observant les effets de l’appartenance aux différents secteurs de l’enseignement supérieur, on enregistre donc l’effet conjugué de la composition sociale du public (des plus bourgeoises aux plus « populaires »), de sa composition sexuée souvent très marquée, du degré de sélectivité de la formation, de son degré d’encadrement pédagogique, de la nature (plus scientifique ou plus littéraire) des études, du degré d’ascétisme scolaire exigé, de rapports très spécifiques à l’avenir professionnel et au monde social (sous l’angle de la clôture plus ou moins grande sur des valeurs et pratiques scolaires), et ainsi de suite. Cela fait de la variable « type d’études » une variable synthétique (Desrosières, Goy, Thévenot, 1983), qui subsume un grand nombre de propriétés ou de traits distinctifs.
En matière de déterminants sociaux des pratiques de lecture, c’est plus particulièrement l’opposition entre les formations littéraires et scientifiques et techniques qui rend raison d’une grande partie des différences d’habitudes et de goûts. Trop souvent négligée par les analystes qui la considèrent parfois comme une fausse évidence [6], la différence entre les études scientifiques et techniques (à forte présence masculine) et les études littéraires – au sens large (comprenant les étudiants de Droit et sciences économiques) ou plus restreint (Lettres et sciences humaines et Prépas lettres) du terme, selon les cas – est pourtant fondamentale. Si les sociologues pensaient autant en termes de sociologie de la connaissance (des techniques et habitudes intellectuelles) et des pratiques pédagogiques qu’en termes de sociologie du pouvoir, des légitimités différentielles et des inégalités sociales devant l’école (Lahire, 1999), ils seraient amenés à reconsidérer l’importance de la nature plutôt littéraire ou plutôt scientifique des formations qui est constitutive de dispositions culturelles souvent assez puissamment agissantes dans le monde social.
Nous verrons dans cet article que les étudiants de formation scientifique, et tout particulièrement ceux des classes préparatoires, vivent un décalage en matière de pratiques lectorales et, plus largement, culturelles : au plus haut de la légitimité scolaire – les mathématiques constituant désormais un instrument essentiel de sélection scolaire – ils évoluent, hors cadre scolaire, dans un univers qui privilégie encore très largement la culture littéraire et artistique et se tournent ainsi vers des produits ou des pratiques culturels qui les rapprochent souvent davantage des étudiants socialement et scolairement les moins dotés (STS et IUT [7] ) que des étudiants aux formations scolaires plus « nobles » que les précédents, mais aussi plus littéraires. Au-delà des constats quantitatifs sur les différences d’intérêt et de goûts pour la lecture au sein des populations étudiantes, qui intéressent une sociologie de la consommation culturelle, la situation des étudiants de formations scientifiques et techniques force à s’interroger sur les conditions de déclarabilité des pratiques de lecture et sur les catégories dominantes de l’entendement lectoral.
 
2. LE POIDS DU LIVRE DANS LES DIFFERENTES FORMATIONS
 
 
Si tous les étudiants n’entretiennent pas le même rapport à la lecture, les résultats d’enquête font apparaître le fait que le type d’études est la variable la plus fortement corrélée aux comportements observés. Cela ne remet aucunement en question la force explicative de variables exogènes (par rapport à la situation scolaire) telles que l’origine sociale [8], les niveaux de diplôme des parents ou le sexe de l’étudiant, mais indique seulement que les différences de cette nature, observables à cette échelle, sont plus grandes entre deux étudiants inscrits dans des cadres disciplinairespédagogiques radicalement différents qu’entre deux étudiants suivant les mêmes études mais qui se différencient par ailleurs (selon leurs origines sociales et culturelles ou leur sexe). Les divers cadres scolaires sont donc très inégalement incitateurs en matière de pratiques de la lecture.
L’effet du cadre scolaire se fait tout d’abord ressentir en matière de genres de livres lus. La lecture des divers genres d’ouvrages dépend à la fois du degré relatif de légitimité culturelle des livres et de la nature (plutôt littéraire ou plutôt scientifique et technique) de la formation suivie [9]. Ainsi, les livres les plus légitimes culturellement (romans et nouvelles, essais et ouvrages philosophiques, théâtre et poésie, livres d’art, ouvrages de sciences humaines) sont-ils choisis essentiellement par les étudiants des classes préparatoires littéraires, les étudiants de Lettres et sciences humaines, puis par ceux de Droit et sciences économiques. Et il est important de souligner le fait que les étudiants des Prépas sciences et de Sciences et techniques sont souvent derrière les étudiants de STS et d’IUT tertiaire (dix points séparent même les STS tertiaire des Prépas sciences en matière de lecture de romans et de nouvelles), qui se distinguent eux-mêmes assez fortement de leurs camarades des sections plus techniques.
En revanche, les ouvrages dont la légitimité culturelle est moindre – romans policiers, de science fiction ou bandes dessinées –, et qui sont assez généralement mis à distance par les étudiants de lettres, attirent des publics très différents mais qui se caractérisent par leur égal éloignement à l’égard de la culture légitime classique. Les étudiants de formation scientifique, et tout particulièrement ceux des classes préparatoires, s’approprient ainsi des produits à plus faible degré de légitimité culturelle.

TABLEAU 1.
LECTEURS DE LIVRES (%)
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TABLEAU 1. LECTEURS DE LIVRES (%) Essais, Ouvrages Romans, livres de de scien- Théâtre et Livres nouvelles philo ces hu- poésie d’art sophie maines



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Lettres et sciences humaines 79,1 31,7 50,7 35,9 26,6 Droit et sciences économiques 67,6 23,5 38,4 17,5 13,7 Sciences et techniques 55,6 12,9 15,7 11,7 11,4 Médecine 66,7 17,3 24,7 14,1 15,1 IUT production 40,1 9,3 8,0 6,7 10,5 IUT tertiaire 57,6 11,6 23,6 12,9 12,6 STS production 35,2 10,5 10,2 6,0 9,3 STS tertiaire 65,4 10,2 15,2 14,6 11,9 Prépas sciences 55,1 16,9 7,3 12,1 10,7 Prépas lettres 89,1 71,5 50,5 70,3 30,7 Ensemble 1er cycle 63,8 19,3 26,5 20,8 15,3 Ensemble 66,0 21,5 31,7 21,1 17,0


TABLEAU 1
( SUITE ). LECTEURS DE LIVRES (%)
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TABLEAU 1 ( SUITE ). LECTEURS DE LIVRES (%) Romans de Livres scien Romans po- science fic- tifiques et Bandes desliciers tion techniques sinées Lettres et sciences humaines 27,8 19,7 11,1 34,8 Droit et sciences économiques 34,6 21,6 11,6 34,6 Sciences et techniques 34,3 36,3 52,1 48,1 Médecine 37,0 23,1 46,2 42,9 IUT production 29,9 39,6 49,5 55,4 IUT tertiaire 31,2 29,0 15,5 39,3 STS production 25,9 34,5 44,9 57,3 STS tertiaire 34,4 27,4 7,9 36,8 Prépas sciences 30,3 39,8 48,2 59,8 Prépas lettres 19,2 13,3 4,2 33,6 Ensemble 1er cycle 31,6 28,5 21,7 41,6 Ensemble 31,7 26,2 25,2 40,4 (littéraire et artistique) : élèves des classes préparatoires scientifiques côtoient ainsi étudiants d’IUT et de STS, étudiants de Sciences et techniques et étudiants de Médecine. Par exemple, les bandes dessinées et les romans de science fiction rapprochent élèves des classes préparatoires scientifiques (qui arrivent en tête dans les deux cas), étudiants de Sciences et techniques et étudiants d’IUT et de STS production, mais intéressent déjà nettement moins les étudiants des STS et IUT tertiaire.

Posséder une bibliothèque avec ses propres livres est le signe d’un investissement particulier dans ce type de patrimoine culturel. Les investissements les plus forts indiquent donc que les étudiants dépendent plus complètement du livre dans leur définition scolaire, culturelle et sociale. Ce sont ainsi les étudiants ayant fait le choix des baccalauréats les plus littéraires et généraux (opposés aux séries les plus techniques et spécialisées), puis qui ont opté pour les études les plus littéraires (Prépas lettres et Lettres et sciences humaines [10] ), qui sont en général les mieux dotés en matière de livres. Et, une fois encore, les étudiants de formation scientifique (des universités aux classes préparatoires) sont très largement distancés par leurs camarades littéraires.

TABLEAU 2.
GRANDS PROPRIETAIRES DE LIVRES (%)
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TABLEAU 2. GRANDS PROPRIETAIRES DE LIVRES (%) Plus de 100 Prépas lettres 54,7 Lettres et sciences humaines 44,4 Médecine 34,0 Droit et sciences économiques 31,7 Prépas sciences 26,8 Sciences et techniques 23,9 IUT tertiaire 19,1 STS tertiaire 17,6 IUT production 17,3 STS production 12,5 Ensemble 31,5

De même, ceux qui dépensent le plus d’argent pour l’achat de livres, de revues et de journaux sont les élèves de Prépas lettres (33,3% d’entre eux ont fait une dépense supérieure ou égale à 100 F au cours des deux semaines précédant l’enquête, contre seulement 11,1% de ceux des Prépas sciences), leurs camarades des Prépas sciences étant, à l’extrême opposé, les plus nombreux à ne rien dépenser dans ce domaine (devant les étudiants d’IUT et de STS). Les autres étudiants se répartissent entre ces deux pôles selon qu’ils ont une formation plutôt littéraire (Lettres et sciences humaines, Droit et sciences économiques) ou plutôt scientifique et technique (IUT, STS, Sciences et techniques).

TABLEAU 3.
AUCUNE DEPENSE EN LIVRES, REVUES ET JOURNAUX LORS DES QUINZE DERNIERS JOURS (%)
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TABLEAU 3. AUCUNE DEPENSE EN LIVRES, REVUES ET JOURNAUX LORS DES QUINZE DERNIERS JOURS (%) Prépas sciences 44,6 IUT production 41,2 STS tertiaire 40,8 STS production 40,0 Sciences et techniques 34,2 Médecine 33,6 IUT tertiaire 33,5 Droit et sciences économiques 24,5 Lettres et sciences humaines 24,2 Prépas lettres 16,3 Ensemble 1er cycle 34,4 Ensemble 33,3

Enfin, l’emprunt en bibliothèque est une habitude scolaire et culturelle clairement liée aux études les plus littéraires. La fréquence de recours à la bibliothèque universitaire par les étudiants dépend avant tout du type d’études qu’ils suivent, et notamment de la place de la lecture (de revues ou d’ouvrages) au sein de celles-ci (le sexe, le niveau dans le cursus ou le niveau d’études et la profession des parents n’ont ici qu’une très faible influence).
Ainsi les étudiants suivant les formations courtes, professionnalisantes, peu prestigieuses et relativement éloignées des modèles de formation littéraires sont-ils les plus étrangers à la bibliothèque. Ils sont talonnés par les étudiants des classes préparatoires scientifiques qui n’ont que rarement besoin de recourir à des bases livresques pour effectuer leur travail personnel. En revanche, plus on se dirige vers les formations les plus littéraires dont la culture est fondée sur l’incorporation de références à des auteurs et à des ouvrages (ou articles) qui seront cités explicitement ou implicitement dans les dissertations, fiches de lecture, dossiers, mémoires, exposés oraux, et plus la bibliothèque s’impose comme un lieu-instrument naturel du travail intellectuel. La nécessité scolaire de lire partiellement ou in extenso un nombre élevé d’ouvrages et de revues rend quasiment impossible l’achat de toute la masse documentaire [11].

TABLEAU 4.
LES PLUS RARES UTILISATEURS DE LA BIBLIOTHEQUE (%)*
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TABLEAU 4. LES PLUS RARES UTILISATEURS DE LA BIBLIOTHEQUE (%)* STS production 59,6 STS tertiaire 56,2 IUT production 44,7 Prépas sciences 34,7 IUT tertiaire 31 Médecine 28,5 dont 1ecycle 21,5 Sciences et techniques 23,5 dont 1ecycle 21,7 Lettres et sciences humaines 20,9 dont 1ecycle 21,1 Droit et sciences économiques 16,7 dont 1ecycle 17,7 Prépas lettres 9,9 * Ont été cumulées les modalités « va à la bibliothèque moins souvent qu’une à trois fois par mois » et « jamais ».

De tels résultats ne sont pas aussi tautologiques qu’ils en ont l’air. Ils situent clairement dans l’ordre scolaire même les raisons de l’importance relative accordée au livre en général et aux genres de livres les plus légitimes en particulier. L’enquête SCP/Communication de 1992 nous apprenait que les littéraires sont les plus aidés dans leur choix de lectures par leurs professeurs (55% contre 31% en sciences économiques et juridiques et 26% en sciences), que seulement 40% des étudiants de sciences ont bénéficié d’une bibliographie générale au cours de l’année (contre 76% des littéraires et 79% des étudiants de sciences économiques et juridiques) et que 90% des littéraires sont incités par leurs enseignants à lire régulièrement des livres de référence (ce n’est plus le cas que pour 76% des étudiants de sciences économiques et juridiques et pour seulement 57% des scientifiques). La même enquête faisait apparaître que les étudiants de sciences sont les plus nombreux à citer la lecture des polycopiés comme meilleur moyen pour réussir ses examens (21% contre 9% des littéraires et 7% des étudiants en sciences économiques et juridiques) et l’enquête MRT/MP Conseil et Fluo (1990) confirmait que les étudiants de sciences (62,6%) sont nettement plus nombreux à acheter des polycopiés que les étudiants de lettres (34,6%), cette différence reflétant en grande partie l’état de l’offre selon les disciplines. Par conséquent, la majorité des étudiants de sciences fait preuve d’un grand réalisme disciplinaire en doutant de l’utilité de « lire beaucoup » pour réussir ses examens (seulement 35% des scientifiques déclarent que lire beaucoup est utile pour réussir aux examens, alors que c’est le cas de 47% des étudiants de sciences économiques et juridiques et de 64% des littéraires).
Faut-il s’étonner de la moindre importance de la lecture de livres parmi les étudiants lorsque l’on sait que l’explosion étudiante s’est traduite par une multiplication des effectifs des STS et des IUT et, plus récemment, une augmentation significative des effectifs des formations scientifiques [12] ? Faut-il se montrer surpris du fait qu’une grande partie des étudiants investissent moins dans la lecture aujourd’hui qu’il y a trente ans, alors même que l’institution scolaire a promu les mathématiques comme matière reine dans le processus de sélection scolaire ?
 
3. DES MONSTRES A DEUX TETES
 
 
On a vu que les étudiants de formation scientifique, dont ceux qui suivent les voies les plus prestigieuses, s’approprient des biens culturels aux valeurs très différentes, voire opposées dans l’ordre des légitimités culturelles. Maîtrisant les produits parmi les plus savants offerts par la culture scolaire, à la pointe de la légitimité scolaire (les séries scientifiques du baccalauréat étant de loin les plus prisées et les mathématiques étant devenues un instrument de sélection scolaire qui joue un rôle déterminant dès l’école primaire et le collège), ils n’en consomment pas moins – hors exigences scolaires – des genres de livres dont la légitimité culturelle est incomparablement plus faible (bandes dessinées, romans policiers et de science fiction). Alors qu’un étudiant de formation plus littéraire parvient généralement à constituer un sens assez sûr de la légitimité culturelle et repère certains genres d’imprimés comme étant incompatibles avec sa haute dignité culturelle, un étudiant de formation scientifique, à la dignité scolaire tout aussi élevée (voire supérieure dans certains cas), se les approprie plus fréquemment sans réticence. La raison d’un tel décalage est à rechercher du côté de la faible place accordée à la culture scientifique dans le domaine public : la haute légitimité scolaire de la culture scientifique ne « protège » en rien des produits culturels les plus « populaires » dans un monde social encore largement dominé par les définitions littéraire et artistique de la culture. Cela engendre des profils culturels particulièrement intéressants pour le sociologue qui s’interroge sur la transférabilité des schèmes culturels (ici du sens de la légitimité) d’un domaine de pratiques à l’autre (Lahire, 1998a et 2002). En empruntant les catégories culturelles qui participent de la domination symbolique de la culture littéraire et artistique, on pourrait dire que, « brillants » dans un micro-univers (scolaire), les étudiants de sciences se rapprochent des « barbares » dans l’espace culturel global. On constate bien ici qu’aucun sens générali. e. indépendant des domaines scolairement étudiés) de la légitimité culturelle ne se construit scolairement : les étudiants de sciences apparaissent ainsi comme des sortes de monstres à deux têtes, l’une très savante et l’autre plus populaire [13]. Cette hypothèse se confirme lorsque l’on considère quelques pratiques culturelles extra-scolaires.
En commençant par la lecture de la presse quotidienne. Les étudiants aux formations scientifiques et techniques sont tout d’abord ceux qui désertent le plus la presse quotidienne. Les classes préparatoires scientifiques et les études de médecine fournissent le plus fort taux de déserteurs : 24,2% des étudiants de Prépas scientifiques et 22% de ceux de Médecine déclarent ne jamais lire de journaux (contre seulement 4,9% des étudiants de Droit et sciences économiques). Les étudiants de formation scientifique, étudiants réguliers par excellence [14], vivent plus souvent que les autres une coupure assez radicale vis-à-vis de l’actualité économique et sociale du monde.
Mais, à considérer les différences culturelles en matière de lecture de la presse, tout se passe comme si on voyait se recomposer l’espace social dans son ensemble, avec un pôle d’étudiants (étudiants des STS et d’IUT production, étudiants de formation scientifique et technique) caractérisés par les goûts les plus « populaires » (quotidiens régionaux [15] et sportifs [16] ) et un pôle d’étudiants (Prépas lettres, Droit et sciences économiques, Lettres et sciences humaines...) qui ont les goûts les plus légitimes culturellement (quotidiens nationaux [17] et étrangers [18] ). Hors espace scolaire, une partie des étudiants de formation scientifique se tournent aussi vers des produits culturels (quotidiens régionaux et sportifs notamment) qui les rapprochent davantage des étudiants les moins dotés scolairement que des étudiants aux formations scolaires « nobles » mais plus littéraires.

TABLEAU 5.
LECTEURS DE QUOTIDIENS (%)
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TABLEAU 5. LECTEURS DE QUOTIDIENS (%) National Étranger Régional Sportif Lettres et sciences humaines 68,2 24,0 47,1 11,7 Droit et sciences économiques 74,6 13,3 38,9 17,9 Sciences et techniques 53,6 8,5 52,2 34,0 Médecine 67,2 6,8 44,6 18,6 IUT production 44,5 4,2 59,3 41,6 IUT tertiaire 54,6 7,4 58,3 22,1 STS production 43,0 5,8 64,4 48,5 STS tertiaire 44,6 8,3 60,8 22,2 Prépas sciences 61,3 17,5 39,9 35,5 Prépas lettres 83,5 26,8 32,2 11,0 Ensemble étudiants 1er cycle 58,5 13,3 52,1 25,2 Ensemble 62,8 14,3 48,3 21,6

Il en va de même pour les sorties culturelles (théâtre, concert, musée ou exposition) et les loisirs-divertissements (spectacle sportif). La plupart des sorties culturelles et des loisirs sont essentiellement déterminés par le type d’études suivies. Le sexe, la situation familiale ou le niveau dans le cursus de l’étudiant, de même que le niveau d’études et la profession du père ou de la mère, constituent des variables moins explicatives, même si elles ne sont pas négligeables (notamment les indicateurs de l’origine sociale et du capital scolaire parental) (Lahire, 2000, p. 359-365). Si l’on prend le cas de la fréquentation du théâtre, on s’aperçoit en premier lie qu’elle est le fait d’une petite minorité d’étudiants (12,1% de spectateurs dans l’ensemble de la population étudiante [19] ). Le théâtre attire, bien sûr, les étudiants de lettres et repousse les étudiants de sciences et techniques (qu’ils soient en classes préparatoires ou en faculté). Mais ce sont surtout les étudiants de Prépas lettres qu décrochent la palme de la distinction culturelle (comme en témoigne le pourcentage particulièrement élevé de spectateurs en leur sein), s’opposant le plus fortement au étudiants de STS et d’IUT (et spécialement à ceux qui sont dans les filières production).

TABLEAU 6.
SORTIES CULTURELLES ET LOISIRS DES ETUDIANTS (%)
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TABLEAU 6. SORTIES CULTURELLES ET LOISIRS DES ETUDIANTS (%) Concert de musique Musée ou Théâtre Spectacle classique exposition sportif Lettres et sciences humaines 11,1 39,7 17,9 16,9 Droit et sciences économiques 8,2 29,3 11,2 25,4 Sciences et techniques 6,7 22,7 9,0 30,3 Médecine 9,9 25,5 11,2 14,5 Prépas sciences 5,9 14,2 8,3 21,0 Prépas lettres 15,1 42,2 37,5 14,2 STS production 3,0 20,6 3,9 39,8 STS tertiaire 3,2 19,3 6,4 27,1 IUT production 3,2 16,0 5,2 33,6 IUT tertiaire 5,0 20,2 8,1 29,3 Premiers cycles 6,2 23,5 10,1 26,6 Ensemble 8,1 28,7 12,1 23,7

La visite de musées ou d’expositions (qui concerne un peu plus d’un quart des étudiants) suit à peu près la même logique, à la différence près que les élèves de classes préparatoires scientifiques se retrouvent en dernière position, après les étudiants de STS et d’IUT.
Seulement 8,1% des étudiants sont allés à un concert de musique classique durant les trente derniers jours et ce sont les étudiants aux formations les plus littéraires, et particulièrement les mieux dotés d’entre eux (Prépas lettres), qui sont les plus concernés par une telle pratique culturelle. Celle-ci augmente, par ailleurs, avec l niveau d’études de la mère et du père.
De manière générale donc, les classes préparatoires lettres se distinguent nettement de l’ensemble des autres formations par leurs goûts culturels très légitimes. Les élèves de khâgnes sont les premiers à aller au théâtre, à visiter les musées et salles d’expositions, ainsi qu’à assister à des concerts de musique classique. Ils sont aussi les derniers à apprécier les spectacles sportifs [20]. Dans l’université, ce sont les étudiants de Lettres et sciences humaines qui s’en rapprochent le plus. Les autres catégories d’étudiants, quant à elles, se différencient plus ou moins de ce pôle culturel dans un mélange subtil de distance scolaire (formations scientifiques et techniques) et de distance sociale (les STS qui occupent souvent la place de lanterne rouge sont composées des étudiants les moins brillants scolairement et les plus « populaires » socialement) à la culture légitime classique.
Ici encore, c’est la distance qui sépare les élèves des classes préparatoires scientifiques de la culture légitime classique qui est « remarquable » : éloignés des loisirs « sérieux », « culturels » au sens de « cultivés », ces élèves vivent une inévitable discontinuité entre, d’une part, l’investissement parfois très poussé dans une culture scolaire tout à fait légitime, mais de nature scientifique, et d’autre part la culture légitime extra-scolaire très largement littéraire et artistique.
 
4. DES LECTURES INVISIBLES
 
 
La relative faiblesse des pratiques de lecture et/ou de la foi en la culture légitime classique caractéristique des nouveaux héritiers sélectionnés davantage que ceux des années 1960 (Bourdieu et Passeron, 1964) sur la base de leur niveau de performances en mathématiques, est le signe d’un changement non négligeable de la hiérarchie des valeurs au sein du système scolaire. Mais cette transformation peut à son tour être interprétée comme l’indicateur de certaines modifications historiques des rapports de force entre différentes formes de capital culturel comme le suggérait Pierre Bourdieu : « La cote des humanités traditionnelles, qui tenaient leur valeur moins de leur utilité professionnelle ou de leur rentabilité économique que de l’étroitesse de leur diffusion, donc de leur pouvoir de distinction, tend à régresser au profit du capital culturel en sa forme scientifique et technique, et surtout bureaucratico-politique, dont la rentabilité économique est assurée par l’accroissement des nouvelles demandes de services symboliques. » (Bourdieu, 1989, p. 484). Pour être complet, il faut ajouter à la liste le capital culturel de nature commerciale. De l’intellectuel-lettré ancienne manière (agrégé de lettres ou de philosophie) à l’ingénieur, au haut fonctionnaire ou au cadre commercial new look, on change de gestes d’études, d’habitudes intellectuelles, de préférences et de dispositions culturelles (la part de la lecture accompagnée de prises de notes, de la dissertation, du commentaire de textes, de la fiche de lecture, de la résolution de problèmes, de l’exercice pratique, de l’apprentissage par cœur, de l’usage de logiciels informatiques, de travaux pratiques, de compétences textuelles, relationnelles ou pragmatiques… varie considérablement selon la formation) et de rapport (critique ? érudit ? utilitaire ? pratique ?) au savoir et au monde social. Hommes ou femmes de lettres, de raisonnement formel et de calcul, de conception et d’action techniques, de projets et d’actions commerciaux ou de dossiers, de rapports et de synthèses ? Compétences littéraires et artistiques, compétences scientifiques et techniques, compétences commerciales ou compétences bureaucratiques ? D’une forme de capital culturel à l’autre, la lecture littéraire et la culture artistique perdent la place centrale qui était la leur et peuvent même devenir embarrassantes du point de vue d’une culture professionnelle dans des situations marquées par une forte concurrence économique (Erickson, 1996). Et ce n’est donc pas un hasard si ceux qui expriment leur inquiétude au sujet de la situation de la lecture (et de la culture classique) en France sont souvent des intellectuels attachés plutôt à l’ancienne définition de l’intellectuel-lettré (philosophe, écrivain...) et prouvent, par l’expression de leur émotion publique, qu’il est bien question de rapports de force entre des détenteurs de capitaux culturels de nature très différente.
Toutefois, ces transformations n’impliquent pas que l’on soit passé de « lecteurs » à des « non-lecteurs ». Les étudiants de formation scientifique lisent, mais ce qu’ils lisent et la manière dont ils lisent sont tels que leurs lectures parviennent plus difficilement à être objectivées et comptabilisées par les enquêtes que les lectures littéraires. Pour comprendre plus complètement la situation, la sociologie de la lecture est forcée de passer d’une sociologie de la consommation culturelle (qui lit ? combien ? quoi ?) à une sociologie de la connaissance qui interroge les catégories (historiques) de l’entendement lectoral (qu’est-ce que « lire » ? dans quels cas, telle catégorie de population a-t-elle l’impression de « lire vraiment » ? quelles formes de lecture correspondent à quels types de savoirs ou d’appropriation des savoirs ?, etc.) (Lahire, 1995 ; Baudelot et al., 1999, p. 81-89).
On sait, par exemple, que seulement 15% des étudiants de sciences lisent in extenso les livres, alors que c’est le cas de 44% des étudiants de lettres. Une majorité écrasante des étudiants de sciences ne lit donc que les passages ou les parties qui les intéressent. De même, 53% des étudiants de lettres, 50% des élèves de Prépas lettres, 45% des étudiants de sciences humaines et seulement 26% des élèves de Prépas scientifiques, 23% de ceux des Prépas commerciales, 21% de ceux des grandes écoles de commerce, 17% des étudiants de STS production, 14% de ceux des grandes écoles d’ingénieurs et 15% des étudiants de sciences déclarent lire les livres pour leurs études du début jusqu’à la fin [21]. On a ici un indice de l’existence de modes de lecture spécifiques – plus documentaires que littéraires – qui impliquent, notamment, la recherche d’informations précises.
On sait que les différentes sortes possibles de lecture ne sont pas toutes aussi facilement déclarables (Donnat O., 1990 ; Chartier, Debayle, Jachimowicz, 1993 ; Lahire, 1998b). Plusieurs conditions sont requises pour qu’une pratique effective arrive à déclaration. Les imprimés les plus déclarables sont tout d’abord ceux qui sont les plus légitimes : romans sentimentaux, policiers ou de science fiction, bandes dessinées et livres pratiques, ont tendance à disparaître par sous-estimation ou oubli plus ou moins conscients des objets les moins légitimes. Les différents genres d’imprimés sont inégalement avouables.
Mais la sociologie de la culture (animée par une théorie de la légitimité) a trop souvent négligé d’autres aspects qui contribuent à rendre difficile ou impossible la déclaration des pratiques. Ainsi, les imprimés qui retrouvent le mieux le chemin de la mémoire de l’enquêté sont aussi ceux qui lui demandent du temps (lecture étendue sur plusieurs jours ou plusieurs semaines, avec des séquences de lecture suffisamment longues pour être identifiables) et qui sont lus in extenso. Exit toutes les lectures courtes et/ou discontinues : les articles de journaux lus en quelques minutes, les magazines feuilletés et lus partiellement sans souci d’exhaustivité, les manuels scolaires ou les ouvrages scientifiques et techniques lus partiellement « à l’occasion » pour rechercher une information spécifique, les bases de données, dictionnaires, photocopies d’articles, polycopiés ou notes de cours consultés (même régulièrement). Ce sont aussi toutes les lectures faites à autrui, comme peuvent l’être les lectures de l’adulte à l’enfant, qui ne sont pas comptabilisées comme des lectures par les enquêtés, faisant apparaître un des grands critères implicites de la « vraie lecture », à savoir la lecture pour soi. De même, les textes désignables grâce à un nom d’auteur sont plus facilement remémorables que ceux qui n’en ont pas (tels les manuels scolaires ou les polycopiés). Enfin, les actes de lecture les plus perceptibles et dicibles sont ceux qui sont les plus autonomes, i. e. qui correspondent à des temps spécifiques de lecture (lire pour lire). Toutes les lectures qui sont encastrées dans des activités d’un autre ordre, qui sont de simples moyens pour parvenir à des fins autres que le plaisir de lire ou qui sont perçues comme des activités secondaires par rapport à des activités principales, disparaissent : lorsqu’un enquêté déclare avoir cuisiné et non avoir lu une recette de cuisine ou lorsqu’il dit avoir bricolé et non avoir lu un plan de montage, c’est parce que l’activité de lecture n’est perçue que comme un moyen pour arriver à une fin (faire à manger, monter un meuble) et qu’elle entre donc comme micro-activité secondaire dans le cadre d’une macro-activité principale. La visibilité d’un acte de lecture ne dépend pas seulement de sa légitimité culturelle, mais tient aussi à son mode d’insertion dans le cours de l’action.
La sociologie des pratiques ordinaires d’écriture et de lecture a permis de montrer qu’il fallait sans cesse lutter contre les découpages ordinaires des activités sociales qui ont tendance à les rendre invisibles aux yeux mêmes de leurs pratiquants (Lahire, 1995) : il s’agit souvent de pratiques de courtes durées, insérées dans des cadres d’activité plus larges et qui sont des moyens entrant dans la réalisation de fins extra-scripturales ou extra-lectorales. Même lorsque les questions adressées aux enquêtés sont explicitement centrées sur les pratiques d’écriture et de lecture, les glissements de ces pratiques vers les activités de l’existence quotidienne auxquelles elles se rattachent sont nombreux : lorsque le sociologue pose des questions sur les listes de commissions, les enquêtés finissent par parler achats et goûts alimentaires ; lorsqu’il évoque les listes de choses à emporter en voyage, ils opèrent un glissement discursif de l’écrit aux vacances ; lorsqu’il interroge sur la consultation du programme imprimé de télévision ou sur l’utilisation d’une recette de cuisine écrite, il déclenche chez les enquêtés des commentaires sur les émissions télévisées ou sur l’activité culinaire. Que l’enquêteur soit sans cesse obligé de ramener les propos vers la lecture et l’écriture montre bien la résistance vis-à-vis de la dissociation de ces pratiques par rapport aux domaines au sein desquels elles s’insèrent.
Les différents critères mentionnés se combinent souvent entre eux. Par exemple, un roman d’un genre moins légitime peut se lire sans qu’on en retienne le nom de l’auteur (qui n’est d’ailleurs parfois pas un « auteur » au sens légitime du terme, i. e. une personnalité à laquelle peut venir s’accrocher une œuvre, un style ou une manière singuliers) ou le titre, ce qui contribue à le rendre à la fois plus difficilement avouable et plus difficilement mémorable. Le polycopié de cours, pour légitime qu’il soit, cumule plusieurs « handicaps » : sans nom d’auteur, il fait l’objet d’une lecture courte, partielle et discontinue, dans le cadre d’une activité principale de « révision ». Et ainsi de suite.
À l’aune des différents critères précédemment cités, on voit se dessiner le modèle implicite de la lecture mémorable et déclarable : lecture autonome, pour soi, d’un texte légitime, relativement long, lu en entier et assignable à un auteur. Et il apparaît ainsi assez clairement que les étudiants aux formations les plus littéraires, qui lisent surtout des livres légitimes de fiction ou des essais (avec noms d’auteurs) se prêtant à la lecture in extenso, sont avantagés par les enquêtes sur les pratiques de lecture : leurs lectures sont celles qui se prêtent le mieux aux remémorations concernant le nombre d’heures passées à lire dans la semaine ou le nombre de livres lus dans le mois ou au cours des douze derniers mois.
En revanche, nous avons vu que les étudiants de formation scientifique et technique étaient non seulement les plus grands lecteurs d’ouvrages scientifiques ou techniques, mais aussi de polycopiés de cours, de romans de science fiction, de romans policiers et de bandes dessinées. De ce fait, sous l’effet combiné de la moindre légitimité des genres de livres lus et de la lecture forcément courte et/ou discontinue que suppose l’usage adéquat de nombres d’ouvrages scientifiques et techniques ainsi que des polycopiés de cours, ces étudiants ont toutes les chances de ne pas être en bonne position pour parler de leurs pratiques réelles de lecture. Les lecteurs scientifiques, et tous ceux qui s’en approchent, sont les plus mal placés pour faire apparaître dans les enquêtes sur la lecture la spécificité de leurs pratiques de lecture qui ne correspondent pas au format classique. Mais on peut ajouter qu’ils ne sont pas aidés par les concepteurs des enquêtes, hantés sans le savoir par des formats de lecture correspondant à une définition littéraire des pratiques lectorales.
Dans l’état actuel des choses, les lectures hachées, discontinues, informatives, rapides, techniques, documentaires, etc., apparaissent, aux yeux de la plupart des commentateurs, mais souvent aussi aux yeux de ceux qui sont porteurs de telles pratiques de lecture, comme des « non-lectures ». En effet, dans les représentations estudiantines ordinaires, ouvrir un livre de physique ou des annales de mathématiques pour faire un exercice, ce n’est pas lire. « Relire » (« réviser », « travailler » ou « bosser » comme disent les étudiants) son cours ou son polycopié pour se le remémorer ou, éventuellement, en apprendre par cœur certains passages, ce n’est pas lire non plus. « Consulter » une base de données, un tableau, un dictionnaire ou l’index d’un livre, suivre les indications écrites de la notice technique d’un appareil, ce n’est toujours pas lire. De même qu’elle a créé une équivalence entre les termes « écrire » et « rédiger » (ce qui fait qu’aujourd’hui des enquêtés tant soit peu scolarisés ne peuvent entendre la question : « Est-ce que vous écrivez ? » sans penser qu’ils doivent répondre à la question : « Est-ce que vous rédigez des textes ? »), l’école nous a donné l’habitude de ne considérer comme lecture que les pratiques de lecture qui prennent place dans le cadre de l’enseignement du français sur un corpus de textes littéraires, mais de ne plus les désigner de cette manière dans le cadre de l’enseignement des mathématiques, de la chimie ou de la technologie. Or, les étudiants de sciences continuent à être dominés par des représentations littéraires de la lecture, pourtant très éloignées de leurs propres pratiques scolaires, et qui ne leur permettent finalement de parler que du « petit littéraire » qu’il y a en eux, i. e. de leurs « faibles lectures » extra-universitaires. C’est ce qu’illustre bien l’extrait d’entretien avec une étudiante en licence de mathématiques, qui n’a cessé d’insister au cours de l’entretien sur le fait qu’elle lisait « très peu » et qui révise soudain son jugement (entre étonnement et prise de conscience) dès lors qu’elle est autorisée par son interlocutrice à considérer certaines pratiques comme des pratiques de lecture :
Ah bon ? La lecture du cours tu considères ça aussi comme de la lecture ?
Alors là moi je voyais pas du tout les choses comme ça, parce que si les polycopiés des cours où on passe des fois dix minutes dessus ça compte aussi comme de la lecture, alors tout ce que je t’ai dit avant tu peux l’effacer parce qu’en maths on passe notre temps à faire de petites lectures. Par exemple, on va commencer à lire un polycopié et puis, parce que ça va être trop compliqué, on va aller voir dans un livre si c’est plus clair, mais vite fait quoi. Et puis des fois aussi on va aller jeter un coup d’œil dans les annales des années précédentes au cas où ça parlerait de ce problème. Enfin bref, on lit souvent plusieurs choses en même temps, mais c’est jamais des lectures totales, on se renseigne quoi, c’est juste sur un truc. Pour le cours, c’est encore pas pareil parce que là il faut le maîtriser à fond, alors t’es obligée de prendre des notes, de faire des fiches résumé… Moi, en général, je souligne d’abord les théorèmes et les co-rollaires, puis je note les démonstrations importantes et après tout ça, je fais une fiche avec les points clés, alors c’est pour ça que j’ai pas l’impression de lire le cours mais plutôt de le bosser.
Ou encore, ce témoignage d’un étudiant en licence de mathématiques :
Je n’ai jamais lu un livre de maths du début jusqu’à la fin, ça serait de la folie et en plus ce serait complètement inutile parce que dans un livre de maths, c’est souvent un tout petit détail ou un seul chapitre qui m’intéresse, mais jamais tout le bouquin. En fait, la plupart du temps, je lis d’abord le sommaire, je regarde ce qui m’intéresse et puis je vais directement à la page concernée, ça n’a vraiment rien à voir avec la lecture d’un autre livre… Je vais prendre un livre de maths si je suis à la recherche d’une info précise, mais pas pour le livre lui-même… Ce que je veux dire c’est que je ne le potasse pas, je fais que le consulter pour trouver ce qu’il me faut [22].
 
5. RENDRE VISIBLE L’INVISIBLE
 
 
Si l’on veut donc véritablement accéder aux pratiques de lecture des étudiants, force est de constater qu’on ne peut guère s’en tenir à leurs déclarations premières qui, en certains cas, « jouent contre eux ». Comprendre que ce qu’ils disent de ce qu’ils font est dépendant des catégories de perception (et de désignation) qu’ils ont intériorisées au cours de leur socialisation (familiale et scolaire notamment), c’est pouvoir les aider à parler réellement de ce qu’ils font (Lahire, 1998b). Les lectures peu légitimes, les lectures non-littéraires, les lectures au service d’autres activités, les lectures courtes et/ou discontinues et/ou documentaires et/ou informatives, sont ainsi totalement omises par les enquêtés lorsqu’on ne veille pas à les faire apparaître par des questions conçues à cet effet. L’imperceptibilité de ces pratiques comme de « vraies pratiques de lecture » et, du même coup, leur immémorabilité, conduisent le plus souvent à leur indéclarabilité lors des enquêtes.
Sans prendre parti pour ou contre la culture littéraire ou la culture scientifique et technique, le sociologue de l’éducation et de la culture ne peut qu’observer ici l’injustice interprétative qui est ordinairement commise à l’égard de ceux qui n’ont pas des pratiques de lecture reconnaissables en tant que telles à partir des schèmes culturels qui définissent aujourd’hui encore, malgré la baisse observée de la croyance en la légitimité de la culture lettrée, « ce que lire veut dire ». Les enquêtés ne disposent donc pas toujours des bons cadres pour parler de ce qu’ils font vraiment et le rôle du sociologue consiste, en ce cas, à leur permettre de reprendre maîtrise sur ce qu’ils savent et sur ce qu’ils font en annulant les effets des « mauvais cadres », des représentations « parasites » et des découpages culturels ordinaires venant empêcher une description adéquate des pratiques. Lorsqu’il est bien fait, le travail du sociologue consiste à donner les moyens à l’enquêté de dire des choses qui ne trouvaient pas (ou mal) le chemin de leur mise en visibilité. Travail qui ne se comprend que si l’on prend en compte l’effet de filtre que jouent les structures culturelles de perception et d’expression, indissociables des institutions qui les créent et les diffusent.
Si l’on pensait, comme certains représentants de courants subjectivistes en sciences sociales, que « tout individu est toujours le mieux placé pour mettre en vue ses propres savoirs au travers du compte rendu et de l’exposé qu’il donne de ses propres pratiques » (Pharo, 1985, p. 17), alors il ne serait pas pertinent de concevoir l’entretien sociologique comme un travail et l’on resterait insensible à ces effets de l’intériorisation des catégories dominantes de perception qui contribuent à l’efficacité sociale de la domination symbolique. En fait, le pire des services que l’on puisse rendre à un pratiquant, c’est celui qui consiste à lui laisser croire qu’il peut aisément dire ce qu’il fait et qu’il n’existe aucune différence notable entre l’ordre du discours et l’ordre de la pratique, faisant fi de tous les obstacles culturels qui empêchent une telle tâche énonciative de s’accomplir avec bonheur. Le « pire des services », car la position subjectiviste qui se veut respectueuse du sens que les acteurs donnent à leurs actions (elle dit parfois ne pas vouloir les considérer comme des « idiots culturels »), méconnaît les effets d’oubli, de cécité, de mise en veille, d’inhibition ou de réduction au silence, que le monde social exerce, souvent à leur insu, sur les acteurs.
La sociologie de la lecture et, plus largement, de l’éducation et de la culture, gagnerait en réflexivité à intégrer dans ses interprétations, mieux qu’elle ne le fait, l’analyse des schèmes scolaires de perception qui hantent les concepteurs d’enquêtes, les enquêtés et les commentateurs – plus ou moins savants – des résultats d’enquêtes.
 
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NOTES
 
[1]Je remercie Christine Détrez, Yane Golay, Pierre Mercklé et Fanny Renard pour leur lecture critique des premières versions de ce texte.
[2]Sur les différentes hypothèses que l’on peut émettre concernant ces données d’enquêtes, on lira G. Mauger (1992).
[3]Comme nous l’avons souligné ailleurs (Lahire, 2001), l’enquête « Pratiques culturelles des Français 1997 » fait apparaître qu’une proportion non négligeable des cadres et professions intellectuelles supérieures n’hésite pas à puiser dans le registre des activités culturelles et de loisirs moins légitimes (consommation télévisuelle journalière et intense, pratique du karaoké, sortie en discothèque, fréquentation des parcs d’attraction, des fêtes foraines, écoute fréquente des chansons et variétés françaises supérieure à celle du classique ou du jazz, etc.).
[4]Sur la question des manières d’étudier et des matrices scolaires-universitaires de socialisation, on pourra lire notamment Lahire (1997 et 2000).
[5]L’exploitation des résultats de cette enquête s’est faite dans le cadre du comité scientifique de l’OVE présidé par Claude Grignon.
[6]Par exemple, Pierre Bourdieu et Monique de Saint-Martin, qui évoquaient « le système des oppositions pertinentes » en matière de grandes écoles (opposition selon le sexe, opposition selon le type de débouché : université-recherche vs pouvoir économique-pouvoir bureaucratique et opposition entre « grandes » et « petites » écoles), écartent d’emblée comme une opposition qui se livre « au premier regard » celle « entre les écoles littéraires et les écoles scientifiques, si puissante dans les représentations » (1987, p. 3).
[7]L’enquête de l’OVE de 1994 faisait apparaître que 36,8 % des étudiants de STS production, 30,3 % des étudiants de STS tertiaire et 21,6 % des étudiants d’IUT étaient enfants d’ouvriers, contre seulement 4,3 % des élèves de Prépas lettres.
[8]L’origine sociale joue un rôle tout à fait fondamental et possède une forte puissance explicative. Elle joue notamment 1) sur la probabilité très inégale d’accès à l’enseignement supérieur en général, 2) sur la probabilité très inégale d’accès aux différents secteurs (types d’études) de l’enseignement supérieur et 3) sur la probabilité tout aussi inégale de mener des études longues.
[9]Les niveaux d’études des parents et leurs professions sont plus ou moins discriminants selon les genres considérés, mais toujours de plus faible poids que le type d’études suivies.
[10]Lorsque l’on compare toutefois les étudiants des classes préparatoires littéraires et les étudiants de Lettres et sciences humaines de 1er cycle, l’écart entre eux s’accroît de façon significative (plus de 30 points d’écart entre ces deux catégories d’étudiants).
[11]L’enquête Les Étudiants et la lecture, SCP/Communication (1992), montre que, du point de vue du contrôle continu, les littéraires sont les plus habitués aux comptes rendus de livres ou d’articles (64 % contre 42 % des étudiants de sciences économiques et juridiques et 26 % des scientifiques), aux dissertations ou commentaires de textes de trois ou quatre heures (89 % contre 83 % des étudiants de sciences économiques et juridiques et seulement 30 % des scientifiques) et aux dossiers (72 % contre 56 % des étudiants de sciences économiques et juridiques et 43 % des scientifiques). En revanche, les QCM sont plutôt le fait des scientifiques (50 %) et moins souvent des sciences économiques et juridiques (34 %) et des littéraires (27 %).
[12]En passant de 8 000 étudiants en 1960-61 (un an après leur création) à 228 370 en 1994-95, les effectifs des STS ont quasiment été multipliés par trente en trente-cinq ans, faisant ainsi baisser la part relative des étudiants en Université (Ministère de l’Éducation nationale, 1995, p. 181). La part des étudiants de STS dans la population étudiante était de 12 % en 1993, alors qu’elle n’était que de 4 % vingt ans auparavant (Erlich, 1998, p. 47). Par ailleurs, entre 1988 et 1994, les effectifs des formations scientifiques ont connu une hausse de 51 % ( Ibid. ).
[13]Cf. l’étude des cas de Pierre Dulong (médecin) et du mari (informaticien-statisticien) de Sarah Jarry (professeur des écoles) qui fait apparaître le rapport parfois ambigu, parfois clairement antiintellectualiste, que des hommes de formation scientifique peuvent entretenir à l’égard de la culture légitime classique (Lahire, 2002). Voir aussi Mauger, Poliak et Pudal (1999, p. 287).
[14]Sur l’opposition entre étudiants réguliers et étudiants séculiers, voir Lahire (1997).
[15]On lit d’autant moins la presse régionale que l’on avance dans le cursus (Bac + 1 : 51,8 % ; Bac + 6 : 35,8 %). Ce sont, par ailleurs, les bacheliers F (57,7 %), STI (62,8 %), STL (56,4 %), STT (59,9 %) et les titulaires d’un baccalauréat professionnel (56,2 %) qui lisent le plus la presse régionale. Enfin, plus on grimpe sur l’échelle d’excellence scolaire mesurée à partir de la mention obtenue au baccalauréat, plus les lecteurs de la presse régionale se raréfient : Passable : 50,6 % ; Assez bien : 46,4 % ; Bien : 41,6 % ; Très bien : 27,4 %. Tous ces indicateurs tendent à confirmer la faible légitimité culturelle de la presse régionale.
[16]Signes de la faible légitimité culturelle de la presse sportive : 1) plus on avance dans le cursus et moins on lit la presse sportive, passant progressivement de 26,8 % de lecteurs à Bac + 1 à 11,8 % à Bac + 6 ; 2) ce sont les bacheliers STI (53,4 %) qui constituent les plus grands lecteurs de cette presse ; 3) enfin, la propension à lire la presse sportive diminue lorsque s’élève le degré de reconnaissance scolaire, passant de 22,8 % de lecteurs (mention Passable) à 12,4 % (mention Très bien).
[17]La lecture de la presse nationale progresse avec le niveau de cursus, passant de 58,5 % de lecteurs à Bac + 1 à 77,9 % à Bac + 6. Par ailleurs, plus on est brillant scolairement et plus on a statistiquement de chances de lire un quotidien national (mention Très bien : 74,9 % ; Bien : 66,4 % ; Assez bien : 63,3,5 % ; Passable : 61,7 %).
[18]Les étudiants lisent d’autant plus la presse étrangère qu’ils sont scolairement brillants (mention Très bien : 37,4 % ; Bien : 18,8 % ; Assez bien : 13,8 % ; Passable : 13,1 %).
[19]La question portait sur la fréquentation durant les trente derniers jours au moment de l’enquête et privilégie donc, par la période prise en compte, ceux qui ont une pratique plutôt fréquente.
[20]Si les élèves de Prépas sciences sont les plus sportifs de tous les étudiants (37,5 % pratiquent un sport au sein de leur établissement), les élèves de Prépas lettres comptent parmi les moins sportifs (avec 14,5 %), juste devant les élèves de STS tertiaire (8,2 %).
[21]Enquête SCP/Communication (1992).
[22]Extraits d’entretiens tirés de Seux (1997).
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