2003
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
La ville, objet ou probleme ?
La geographie urbaine en france (1890-1960)
Marie-Claire Robic
Épistémologie et histoire de la géographie (E.H.GO), UMR 8504 (CNRS, Universités de Paris I, Paris VII, ENS Lettres &Sciences humaines) 13 rue du Four, 75006 PARIS
La géographie urbaine est un sous-champ de la géographie beaucoup plus développé et plus précoce qu’il n’est généralement admis. Avant la période qui paraît être fondatrice, celle des manuels des années cinquante et de l’expansion de recherches spécialisées en
géographie humaine, on peut distinguer plusieurs moments où les géographes français
s’intéressent vivement à la ville : la période allant de la fin du XIX e siècle aux années dix,
marquée par des travaux peu nombreux mais par un certain éclectisme, puis les années vingt,
qui prolongent les recherches d’avant-guerre dans le contact avec l’action urbanistique naissante et avec les premières esquisses de régionalisation, enfin les années trente, où la géographie urbaine s’affirme partout sensiblement, notamment au niveau international. Si la
monographie de ville et l’analogie organiciste dominent, ce genre n’est qu’un aspect des recherches. L’auteure retrace une évolution générale contradictoire, pour partie responsable
de la faible visibilité du champ aujourd’hui : d’un côté le renforcement d’un projet strictement disciplinaire au cours du demi-siècle, mais dans un certain éclatement des problématiques implicites et sans réel travail de construction conceptuelle, de l’autre une extrême sensibilité à l’actualité de la ville, qui ne se confond d’ailleurs pas avec un rythme d’urbanisation
mais se calque sur le « problème » ou la « question » urbaine.
Urban geography is a sub-branch of geography that is much more highly developed
and more advanced than is usually acknowledged. Before the period that appears to
have been foundational, the time of the manuals of the fifties and the expansion of
specialised research in human geography, we can make out several moments when
French geographers showed a lively interest in cities: the period from the end of the
nineteenth century to the 1910’s, marked by a number of projects that were limited,
but eclectic, then the twenties, in which urban geography was becoming visibly established everywhere, notably at the international level. Although the monograph of
the city and the organicistic analogy were dominant, this genre was only one aspect
of the research undertaken. The author retraces a contradictory general development, which is responsible in part for the weak representation of this branch today:
on the one hand the reinforcement over half a century of a strictly disciplinary project, but within a certain explosion of the implicit problematics, and lacking in a real
work of conceptual construction, and on the other, an extreme sensitivity to the current relevance of the city, which, we might add, does not coincide with a rhythm of
urbanisation, but is modeled on the urban ‘problem’ or ‘question’.
« Le moraliste peut tonner contre les grandes
villes. La civilisation ne saurait s’en passer. »
(Levasseur, 1891)
« Là où grandissent les cités, l’humanité progresse ; là où elles dépérissent, la civilisation
elle-même est en danger. »
(Reclus, 1895)
« Mais enfin, un géographe a toujours considéré comme une des questions les plus capitales
de la science qu’il cultive, l’étude des villes ;
et cela avec raison, car ce sont les villes qui
ont été les foyers de civilisation, les points de
départ de nos organisations politiques, historiques (...). »
(Vidal de la Blache, 1911)
Comme d’autres champs d’intervention sur la ville, tel l’urbanisme, la géographie urbaine s’est attiré une solide réputation : celle de naître tardivement, au cours
des années 1950 seulement. Je soutiendrai à l’inverse une double thèse : d’abord que
la géographie urbaine est relativement ancienne, puisqu’elle démarrerait au début du
XXe siècle, d’autre part qu’elle est relativement précoce, plus précoce en tout cas que
la géographie rurale avec laquelle on a pu la penser en doublet. Ces positions
s’opposent à une vision commune qui souligne le poids des campagnes dans la littérature géographique de la première partie du XXe siècle et la prégnance d’une idéologie ruraliste. Elles convoquent les convictions urbanophiles d’auteurs aussi disparates, mais prestigieux, que Émile Levasseur (1828-1911), Élisée Reclus (1830-1905)
ou Paul Vidal de la Blache (1845-1918), qui ont ouvertement vanté les vertus de la
ville et, souvent, les avantages politiques et économiques des grandes métropoles.
Cette géographie urbaine ne se réduit manifestement pas à l’inspiration monographique, comme pourraient le laisser entendre les travaux de Gilles Montigny (1992)
ou de Vincent Berdoulay et Oliver Soubeyran (2002). À l’amnésie des géographes
qui, dans une belle continuité, de Paul Claval (1970) à Jean-Bernard Racine et Antoine Bailly (1981), font remonter la naissance de cette spécialité à l’après Seconde
Guerre mondiale, elles objectent non seulement la relative fréquence des études
consacrées aux villes dans les publications, congrès et thèses de géographie des années 1890-1950 mais encore, et surtout, l’affichage ancien d’une branche de « géographie urbaine » au sein de la discipline. Cependant, cette division de la géographie
humaine se révèle peu unifiée dans ses contenus et peu questionnée par ses adeptes :
quels sont alors les ressorts de la recherche sur la ville ? Le bilan heuristique et co-gnitif de l’analyse des villes proposée par les géographes de la première moitié du
XXe siècle est-il aussi anodin que la critique le prétend aujourd’hui (Lussault, 2000) ?
Pour tenter de répondre à ces questions, j’esquisserai d’abord une périodisation
des recherches géographiques sur la ville, depuis la fin du XIXe siècle jusqu’aux années cinquante, où éclosent les premiers manuels de géographie urbaine. L’analyse
repose, à partir de la littérature française et des travaux discutés dans les congrès internationaux de géographie (où les Français étaient très présents, cf. Robic, Briend,
Rössler, 1996), sur le repérage des diverses manifestations de l’attention portée à
l’urbain. Je décrirai d’abord quatre moments, en pointant les genres de travaux, les
changements de rythme des publications, les transformations du vocabulaire qui les
singularisent. Puis je tenterai dans un cinquième point de rendre compte à la fois du
flou et du relatif foisonnement de ces travaux en les confrontant à la dynamique disciplinaire des sciences sociales et aux principales tendances du questionnement géographique.
1. L’EMERGENCE, DE LA FIN DU XIXE SIECLE AUX ANNEES D’AVANT-GUERRE
1.1. PLUSIEURS REGARDS DE GEOGRAPHES (1890-1910)
Cette période se caractérise surtout par une multiplicité de travaux géographiques d’origine et de statut très divers, dont j’ai retenu quatre groupes. L’attention
que Reclus porte à la ville, en une position hétérodoxe par rapport à nombre de ses
amis anarchistes, est désormais bien connue. Elle s’exprime tant par la place qu’il
consacre aux études monographiques des villes dans sa Géographie universelle que
par le rôle qu’il leur accorde dans le progrès de l’humanité, comme le révèlent plusieurs passages de L’Homme et la Terre, reprenant grosso modo les thèmes qu’il a
développés dans « The Evolution of Cities » (1895), voire même des propos beaucoup plus anciens. Appliquant une critique esthétique et sociale de la ville moderne,
Reclus fonde dans la rétraction de l’espace-temps, qui permettra à terme de faire de
la métropole spatialement organisée un cadre de vie agréable pour tous, le processus
historique grâce auquel les besoins fondamentaux de l’humanité pourront être satisfaits.
Les travaux menés par Levasseur et ses collègues statisticiens participent de la
même valorisation cognitive et axiologique de la ville. Soutenant sa thèse devant des
géographes, un historien, des philosophes et Levasseur, Paul Meuriot
[1] (1861-1919)
tient à prévenir leurs réticences à l’égard de la statistique et se recommande de travaux de valeur relevant de plusieurs spécialistes européens, en assurant du rattachement de son étude aux « sciences sociales » en général et en assurant plus particulièrement de sa volonté d’« avoir voulu présenter, dans son ensemble, un phénomène
intéressant l’histoire et la géographie contemporaines » (Meuriot, 1897, p. 10). Professeur d’histoire et de géographie, il mènera une carrière de statisticien dans laquelle la définition de l’agglomération urbaine tient une grande place (Meuriot,
1919 ; cf. Montigny, 1992).
Au cœur de la toute jeune école de géographie, la monographie de ville que
Raoul Blanchard (1877-1965) propose sous le titre Grenoble. Étude de géographie
urbaine (1911) manifeste par son volume et son sous-titre, puis par la série de monographies qu’il entame peu après, la prétention des géographes universitaires à
faire de ce genre d’études une part de leur spécificité. D’ailleurs Blanchard n’est pas
le premier géographe à labelliser ainsi une monographie, puisque Antoine Vacher
(1873-1920) l’a précédé avec le sous-titre de son article sur Montluçon (1904).
Une autre veine s’épanouit enfin au cours de la décennie 1910, avec la suite
d’études consacrées au rôle des grandes villes dans l’organisation de régions qui
s’affirment ici et là, en France, comme des structures spatiales et économiques
émergentes. Poursuivant l’analyse préparée par Vidal de la Blache sur les « Régions
françaises » (1910) pour appuyer les projets décentralisateurs du président du
Conseil Aristide Briand, un ensemble d’articles ou même d’ouvrages se consacre au
rôle des villes dans leur espace régional. À partir de cette date, d’autres articles généralistes de Vidal accompagnent la rédaction de monographies de villes à fonction
régionale affirmée – Jacques Levainville
[2] (1871-1932) excelle dans ces recherches –
et des études sur un ensemble de villes (tel Maurette, 1913) qui sont regroupées notamment dans l’ouvrage collectif
Les divisions régionales de la France (1913).
Consécration institutionnelle ? Une leçon de géographie sur « Paris, géographie
urbaine » est proposée à l’agrégation de 1911 à côté par exemple d’une très classique « étude de fleuve »...
1.2. L’APPARITION DE L’EXPRESSION « GEOGRAPHIE URBAINE » (1900)
C’est au cours de la première décennie du XXe siècle qu’apparaît l’expression
« géographie urbaine ». L’une de ses toutes premières occurrences figure sous la
plume de Jean Brunhes (1869-1930), qui intitule sa communication au congrès de
l’Association pour l’avancement des sciences, en 1900 : « Le boulevard comme fait
de géographie urbaine ». Il se justifie : « Les villes sont de plus en plus étudiées
comme des faits géographiques : parmi les phénomènes qui affectent la surface du
sol, ne sont-ils pas des plus caractéristiques et aussi des plus variés ? » C’est, pré-cise-t-il, se distinguer du travail d’un Meuriot, car celui-ci ne s’est pas intéressé à ce
point de vue morphologique et c’est se situer dans la perspective de la Siedlungsgeographie, ou étude des établissements humains, telle qu’elle s’esquisse en Allemagne (cf., dit-il, Schlüter, 1899).
On notera que J. Brunhes utilise aussi, en hapax, l’expression de géographie urbaine au cours de la même année 1900, dans un article consacré aux différences entre statistique et géographie et que, comme on l’a dit précédemment, Vacher l’emploie également en sous-titre dans les Annales de géographie. Par cette analyse du
destin d’une ville, il s’agit de « [constater] une fois de plus les liens étroits qui unissent l’homme au sol » (Vacher, 1904, p. 137). Rappelons, en comparaison, que
l’expression « sociologie urbaine » n’apparaîtrait dans la langue française que vers
1930, puis dans les années cinquante (Topalov, 2001). Quant à l’expression « géographie rurale », elle date des années soixante (cf. l’article de Françoise Plet dans ce
volume).
1.3. L’EFFERVESCENCE DES ANNEES DIX :
« LES QUESTIONS DE GEOGRAPHIE URBAINE SONT A L’ORDRE DU JOUR »
Enfin, en phase avec la chronologie de l’urbanisme comme mouvement pour
l’intervention urbaine, la Bibliographie associée aux
Annales de géographie enregistre autour des années dix une croissante curiosité pour des publications qui se désignent comme « géographie urbaine », « urbanisme », ou encore
Städtekunde. Ainsi
dans la bibliographie recensant pour 1910 les publications consacrées à la « géographie politique », cinq des six références portent sur la ville. La rubrique comprend
un livre de Georges Benoît-Lévy (
La ville et son image ), et deux livres allemands, le
premier issu de l’Association pour les cités-jardins et le second du géographe Hugo
Hassinger (1877-1945), consacré aux tâches de l’urbanisme (
Städtekunde ). Le
compte rendu de l’ouvrage d’Hassinger (1910), relativement long, souligne que « les
questions de géographie urbaine sont à l’ordre du jour » ; l’auteur de la notice détaille les six points
[3] étudiés, rappelant au passage la définition de la ville : « l’aire
habitée à l’intérieur de laquelle les intérêts économiques des habitants subissent une
attraction principale centripète, au lieu que cette attraction est principalement centrifuge dans les villages ». La même bibliographie présente aussi longuement le livre
du sociologue René Maunier (1887-1946) sur
L’origine et la fonction économique
des villes, l’historien-géographe Henri Hauser (1866-1948) fustigeant l’auteur pour
sa persévérance à vouloir traiter de «
morphologie sociale et aussi de
sociologie
économique » plutôt que de géographie humaine, et le critiquant pour un point de
vue trop généralisateur.
Or, outre les premières monographies de Blanchard et les travaux de Vidal de la
Blache sur la ville régionale, d’autres articles des années dix manifestent l’intérêt
des géographes français pour la question urbaine, hors de la stricte mouvance vidalienne qui s’exprime dans les Annales de géographie. Ainsi autour de l’année 1910
paraissent deux articles en forme de bilan, l’un, publié dans la revue de la Société de
géographie de Paris par un ancien chartiste, Étienne Clouzot (1881-1944), bibliothécaire à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris, qui s’interroge sur « le problème de la formation des villes », et l’autre, publié dans une revue de géographie
suisse par Pierre Clerget (? ?), professeur de géographie à l’École supérieure de
Commerce de Lyon, sous le titre ambitieux : « L’urbanisme. Étude historique, géographique et économique ».
1.4. UN BILAN SUR LE FAIT URBAIN (CLERGET, 1910)
Cet article est fameux dans l’historiographie sur l’urbanisme, car l’on y a relevé
depuis les années vingt la première apparition, en français, du terme « urbanisme »
(Roncayolo, Paquot, 1992 ; Frey, 1999). Sous ce libellé, Clerget retrace en fait l’historique des grands types de fondations urbaines, des cités antiques à « l’urbanisme
au XIXe siècle ». C’est, pour l’essentiel, une analyse des relations entre facteurs de
localisation (latitudes, altitudes) et présence de villes, et une approche sommaire
(largement fondée sur la thèse de Meuriot), du nombre et de la taille des grandes villes au cours du XIXe siècle. Aussi le mot d’urbanisme désigne ce que l’on appellerait
aujourd’hui le fait urbain, ou le mouvement général d’urbanisation, ou même le processus de transition urbaine (il signale le basculement du rapport rural/urbain en Angleterre, passé de 50 pour cent en 1850 à 23 pour cent en 1901), voire encore le phénomène de métropolisation puisque l’auteur insiste, avec ses auteurs de référence
(Levasseur, Meuriot, J. James, Adna F. Weber, tous statisticiens), sur la forte croissance des grandes villes et sur leur attraction migratoire.
Clerget adopte sans discussion aucune la notion de « fonction » urbaine, empruntée probablement à Maunier. S’il utilise d’emblée les catégories de population rurale
ou urbaine, à la suite des statisticiens et des démographes, il n’accorde qu’une brève
place, en fin d’article, à définir la ville. En s’appuyant cette fois sur Meuriot, repris
presque mot pour mot, il signale en effet la rupture historique qui sépare l’ancienne
dénomination de « ville », réservée autrefois à un groupement doté d’un statut politique particulier, et la signification moderne, d’ordre démographique (c’est le thème
brillamment développé ensuite par Meuriot dans La Vie urbaine en 1919, qu’il a déjà abordé dans sa thèse en signalant que la distinction moderne entre ville et campagne n’a plus de fondement juridique).
L’auteur examine aussi longuement le « caractère extérieur » de la ville moderne, en signalant l’éclatement de la ville hors des murs, le gradient de densité centre~périphérie, les tendances à la décroissance démographique du centre, à l’extension spatiale et à l’élévation en hauteur, puis les détails fonctionnels et physionomiques de l’intra-urbain (la place, la rue, les espaces libres et les espaces verts, la « circulation urbaine »), enfin la « démographie urbaine ». Clerget se fait ici l’interprète
des architectes-urbanistes, des spécialistes de l’esthétique urbaine, de l’hygiénisme,
des associations de promotion des cités-jardins, des ingénieurs de réseaux.
Comment rendre compte de ce quasi-néologisme
[4] d’« urbanisme » qui figure en
titre de l’article de Clerget ? L’auteur associe une histoire longue des avatars de la
ville, une approche statistique de la population urbaine et une étude raisonnée de
quelques règles de localisation, appuyées sur une demi-douzaine d’études scientifiques, à une écoute attentive des débats d’inspiration hygiéniste/municipaliste. C’est
cette conjugaison d’une connaissance savante et d’une aspiration réformatrice qui
vaut sans doute l’innovation, Clerget insistant par ailleurs sur la singularité du fait
urbain du début du XX
e siècle.
En somme, Clerget dresse un panorama des questions urbaines, qu’elles relèvent
de la spéculation intellectuelle ou de l’action, en soulignant l’urgence de la seconde,
au vu de l’accroissement démographique et de la concentration qui se sont produits
pendant le siècle précédent. « Urbanisation » donc voire « fait » ou « phénomène
urbain », autant sinon plus qu’« urbanisme », comme dans les utilisations chronologiquement voisines du terme d’urbanisme, qui jusqu’au début des années vingt mêle
les deux sens depuis lors distincts. Ainsi une acception descriptive se retrouve chez
le géographe Camille Vallaux (1870-1945) lorsqu’il évoque l’« urbanisme d’Etat »
ou l’« urbanisme » (1911). D’ailleurs Brunhes et Vallaux admettent la dualité sémantique du mot urbanisme, leur propre usage relevant plutôt de l’urbanisation, et
presque de la métropolisation : « Dans notre terminologie encore si mal fixée, le mot
urbanisme a deux sens : il signifie, 1° la concentration des hommes dans les groupes
urbains ; 2° la transformation des villes suivant des plans d’hygiène ou d’art. Nous
employons ici le mot dans son premier sens, d’après le contexte, aucun lecteur ne
s’y trompera » (Brunhes, Vallaux, 1921). Jusqu’au milieu des années trente cette
dualité persistera dans la Bibliographie des Annales de géographie par exemple.
1.5. UN PROBLEME DE GESTION DE LA GRANDE VILLE
La concentration de la population dans les villes est effectivement sous la vigilance de certains géographes. Ils suivent en cela la tendance à l’observation critique
des agglomérations urbaines que Jean-Pierre Gaudin (1985) et que Christian Topalov (1990,1999) ont décelée dans différents milieux des pays industrialisés, qui se
sont vite transformés en réseaux pour une réforme destinée à maîtriser la croissance
des grandes villes.
En France, en géographie, ce serait l’orientation de Vallaux (1911), très antiurbain, qui souligne le développement d’un processus nouveau contredisant les affirmations du géographe allemand Friedrich Ratzel (1844-1904) : l’apparition de
« mouvements de concentration et d’inégalité grandissantes », marqués par la croissance urbaine, l’entassement dans les grandes villes et la désertion des campagnes,
pour les vieux pays, et par la seule croissance urbaine dans les pays neufs.
Cette méfiance envers la grande ville n’est pas à généraliser, comme on le signalait en introduction, car un Vidal de la Blache par exemple est urbanophile, et ce particulièrement dans ses dernières années. Il ne s’agit pas d’une admiration béate pour
les vertus civilisatrices de la polis, mais d’un encouragement moderniste au développement économique dirigé par la grande ville (à la française), orienté vers le futur
aux dépens du passéisme des projets ruralistes ou de régionalisme culturel. Plusieurs
interventions publiques expriment sans équivoque cet engagement, en 1910-13 et
encore durant la guerre. Ainsi de l’intervention de Vidal à un congrès de sociétés de
géographie où il prône le développement réfléchi des capitales régionales. Et de
suggérer que cela signifie savoir assurer des conditions économiques, sociales et
culturelles qu’il resterait à estimer : « Ce mouvement ne suppose-t-il pas préalablement l’intervention et l’organisation du crédit, des créations d’écoles, tout un plan
d’institutions sociales afin de pourvoir aux besoins matériels et moraux de ces grandes agglomérations urbaines ? Ne sera-t-il pas nécessaire de créer un mouvement
intellectuel, scientifique, s’appropriant aux besoins et aux modes d’activités régionaux ? » (Vidal de la Blache, 1911, p. 34). Des expériences plus ou moins avancées,
à l’œuvre par exemple dans la conurbation du Nord, lui suggèrent qu’il n’y a rien
d’utopique dans ces vœux. On peut relever aussi que Vidal de la Blache publie au
même moment une note sur une thèse de lettres consacrée à Londres (Pasquet,
1914), comprenant des remarques cursives sur les actions philanthropiques et sur les
problèmes de gestion municipale suscités par ce type de « ville géante ». Attentif au
mouvement municipaliste qui s’expérimente dans les pays voisins de la France, il
cite par exemple les « institutions urbaines » inventées à Birmingham, Manchester et
Hambourg.
2. L’ENTHOUSIASME DES ANNEES VINGT
L’idée d’enthousiasme des années d’immédiat après-guerre repose sur l’observation de plusieurs manifestations de l’intérêt renouvelé que les géographes accordent
à la ville, à son analyse et à l’action : l’attention que le groupe des Annales de géographie porte à la ville et à l’urbanisme qui est en train de s’organiser à la suite du
vote de la loi Cornudet (1919) faisant obligation aux villes de plus de dix mille habitants d’établir un plan d’extension et d’embellissement ; la publication d’articles de
méthode et de bilans de la « géographie urbaine », cette catégorie figurant fréquemment dans les propos de géographes de toute nationalité ; ou encore l’examen critique de la grande ville. Au fond, il n’y a pas eu de discontinuité pendant la guerre :
un Blanchard poursuit la rédaction de ses monographies des grandes villes de province durant toute la période, de même que Vidal continue à travailler la question
des capitales régionales. Mais, sous le coup d’une mobilisation de période de guerre
et de « redressement national », les géographes sont particulièrement sensibles à des
entreprises orientées vers l’aménagement régional et aux sollicitations de
l’urbanisme opérationnel naissant (Robic, 1996).
2.1. UNE APOLOGIE DE L’URBANISME ECOSSAIS
Ainsi, dans les Annales de géographie de 1917, Franz Schrader (1844-1924)
consacre un long article centré sur trois ouvrages relatifs à l’urbanisme, Cities in
evolution, de Patrick Geddes, Comment reconstruire nos cités détruites, de Alfred
Agache (1915), Jean-Marcel Auburtin et Gaston Redont et Le Grand Paris, de
Émile Cacheux. Cartographe chez Hachette, peintre-paysagiste, Schrader publie ici
le seul article des Annales de toute sa carrière. Il s’y fait l’ardent défenseur de la
« réforme urbaine » et l’apologie des « réformateurs urbanistes », par lequel il désigne une intervention douce : l’« urbanisme moderne [qui] se préoccupe moins
d’arracher et de remplacer que d’amender », un urbanisme d’« évolution », de
« continuité », et non de « révolution » comme l’avait été à ses yeux
« l’hausmannisation de Paris » (Schrader, 1917, p. 8). Selon lui, la croissance des
villes produit des bouleversements qui nécessitent des interventions collectives dont
la France du Second Empire avait donné un exemple ; mais il estime que ce sont des
idées et des institutions nouvelles qui président désormais à la « régénération » de la
ville. Critiquant la « cité moderne », il se fait le chantre d’un urbanisme d’inspiration
culturaliste, animé par la critique hygiéniste et esthétique plutôt que sociale.
L’article rappelle l’existence de manifestations comme l’exposition de la Cité
moderne de Nancy et surtout l’exposition de la Cité reconstituée, tenue au Jardin des
Tuileries entre mai et juillet 1916, qu’il considère comme une « exposition de
l’urbanisme britannique ». Schrader rend un hommage vibrant à l’activité de Geddes, à la qualité de sa réflexion inspirée de la biologie, et il se félicite de sa notoriété.
Au-delà de cet article exceptionnel par son auteur et par sa polarisation sur le
mouvement urbanistique, l’intérêt des Annales de géographie est réel : dans la bibliographie des Annales, le volume couvrant les années 1915-19 recense six titres
relatifs à la ville sur les vingt livres rassemblés dans sa partie « géographie politique », notamment des ouvrages d’urbanistes.
2.2. QUELLE METHODE EN GEOGRAPHIE URBAINE ?
L’impression d’effervescence s’impose aussi parce que sortent alors plusieurs
publications à portée méthodologique et des bilans qui font état, avec un regard plus
ou moins critique, de l’éclosion d’une branche nouvelle de la géographie. Or à ce
titre, et sous cet éclairage, la production française est loin de paraître ridicule.
La géographie urbaine s’affirme en effet dans plusieurs lieux au lendemain de la
guerre. Ainsi aux USA comme en témoignent les numéros de The Geographical Review publiés entre 1921 et 1924, ou encore en Allemagne où apparaît une nouveauté
terminologique avec le néologisme de « géographie urbaine » ( Stadtgeographie ) (cf.
Geisler, 1921) par exemple, qui supplante en géographie l’expression d’urbanisme
( Städtekunde) ou qui s’ajoute à l’attention portée à la « géographie des grandes villes » (cf. Bücher et al, 1903 ; Oberhummer, 1908 ; Ratzel, 1906). Ainsi en France,
récapitulant ce surcroît d’intérêt de l’après-guerre, c’est seulement dans la troisième
édition de La Géographie humaine que Brunhes utilise l’expression de géographie
urbaine dans le corps du texte. Mieux, cette réédition augmentée signale l’« essor
merveilleux » de ce qui est devenu « une sorte de branche autonome et très brillante
de la géographie » (Brunhes, 1925, p. 215). Sa bibliographie complémentaire comprend le rappel des monographies de villes (une bonne vingtaine de titres français)
avec une référence appuyée à la nouvelle revue La Vie urbaine et aux études publiées par Blanchard et ses élèves. Le chapitre de Brunhes souligne donc
l’émergence d’un quasi-champ de la géographie consacré à la ville (mais il ne peut
prendre place dans la logique analytique de son ouvrage), et il marque
l’accroissement de la bibliographie géographique en évoquant surtout la multiplication des monographies.
De son côté, Blanchard propose « Une méthode de géographie urbaine », dans un
article publié par La Vie urbaine en 1922, qui est repris en 1928 dans la Revue de
géographie alpine. Au moins pour ce qui devient autour de lui l’école de Grenoble,
une codification du genre se fait jour en France – même si le libellé du titre et le préambule signalent explicitement le caractère pragmatique, en somme local, de la tentative. En comptant son livre sur Grenoble, paru en 1911, Blanchard a alors étudié
neuf villes moyennes françaises et, éditant les travaux de ses élèves, sa revue a publié nombre de monographies sur les villes du Sud-Est ainsi que d’autres genres
d’études telle la monographie de rue (Montigny, 1992).
Plus précisément que la reconnaissance bibliographique de Brunhes, un article
publié en 1924 aux USA dresse le bilan de ce champ de recherches et, ce faisant,
rend justice à une production française d’une certaine ampleur. L’article du géographe australien Marcel Aurousseau (1891-1983), « Recent contributions to urban
geography : a review », est relativement critique. Il estime toutefois que cette forme
récente de spécialisation recouvre des ambitions considérables puisqu’elle comporte
un volet plutôt humain, qui se prête à l’étude fonctionnelle de la ville, et un volet
morphologique. Mais Aurousseau balance entre la satisfaction de devoir rendre
compte d’un champ de connaissance original et utile, proche mais distinct des travaux des urbanistes ou « town-planners », et la déception suscitée par des recherches
dépourvues d’une méthode affirmée et avares en généralisations. La plus grande part
de l’article traite donc de monographies, que Aurousseau classe selon les types de
« formes » urbaines : la métropole, la cité ( city ), la ville ( town ). Au total, à travers
les éloges qu’il distribue au passage, à travers ses comparaisons entre manière française et allemande, il salue la production française. Parmi elle il apprécie vivement
le travail de Levainville, « dont l’article sur Caen est de traitement particulièrement
moderne en raison de l’application rigoureuse de l’histoire économique […]. Il serait
difficile de trouver meilleur exemple d’économie urbaine » (Aurousseau, 1924,
p. 450 et 451). Si, par l’usage d’une méthode relativement standardisée, il distingue
l’apport spécifique de l’« école de Grenoble », il doute de sa capacité de généralisation.
2.3. UN ENGAGEMENT DANS L’ETUDE URBAINE APPLIQUEE
Par divers canaux, il apparaît donc dans les années d’immédiat après-guerre les
marques d’un intérêt spécifique des géographes pour la ville. Leur participation à
l’« Institut d’histoire, de géographie et d’économie urbaines » de la ville de Paris et
leur collaboration à La Vie urbaine est toutefois, pour la France, le point fort de la
période. Sans pouvoir la détailler ici, rappelons que la plupart des géographes universitaires parisiens ont travaillé dans cet Institut pluridisciplinaire, mêlant savants
et praticiens, qui a été créé à la fin de 1916 pour contribuer à l’« organisation rationnelle de Paris » par une œuvre de documentation, de recherche et d’enseignement.
Les géographes tels Brunhes et Albert Demangeon (1872-1940) ont témoigné dans
leurs publications de leur participation intense aux séances du groupe de travail
consacré à la géographie urbaine, qui a lancé des discussions sur les limites des agglomérations et des recherches cartographiques appliquées à Paris. Ils se sont aussi
suffisamment investis dans la question de la ville pour publier alors plusieurs articles
– monographies de capitales régionales, études sur les destructions de la guerre –
dans la revue issue de l’Institut. C’est là qu’en 1922 Blanchard publie son article de
méthode.
Mais, on le sait, ces collaborations se tarissent vite au cours des années vingt.
Avec la promulgation de la loi Cornudet un champ de pratique urbanistique s’était
ouvert, dont les géographes auraient pu être partie prenante : à Paris, la loi a suscité
dès 1919 la création d’une École des hautes études urbaines et une école plus pratique destinée à la formation du personnel départemental occupé à l’extension parisienne. Finalement, les géographes semblent avoir été évincés de ce champ nouveau
par des praticiens (architectes, techniciens municipaux, ingénieurs) plus aguerris
dans l’activité municipale ou dans les métiers de l’architecture et dans des formes de
négociation professionnelle inédite pour eux (Gaudin, 1985). La professionnalisation
impulsée par Henri Sellier, un certain ostracisme développé par l’historien Marcel
Poëte (1866-1950) à l’égard de possibles concurrents, un recentrement d’aprèsguerre sur la géographicité pure se sont conjugués pour en éloigner les géographes
(Robic, 1996). Peut-être aussi la légitimation de l’urbanisme est-elle passée plus par
l’histoire que par la géographie (Soubeyran, 2000 ; Berdoulay, Soubeyran, 2002).
2.4. LE SORT DE LA GRANDE VILLE ET DES CAPITALES REGIONALES
Une autre conjoncture les entraînait pourtant vers l’analyse urbaine, cette fois à
la manière du Vidal des métropoles régionales (Robic, 1996 ; Veitl, 1993). Ainsi, la
promotion d’un développement régional inspiré par les patronats modernistes des
grandes villes (Lyon, Grenoble, Nancy...), s’est appuyée sur les services de nouveaux types de spécialistes, des experts chargés de mener des enquêtes économiques
et de développer des initiatives pour rassembler autour de la capitale régionale un
ensemble de ressources et d’activités convergentes. C’est la voie qui a été longuement explorée à Grenoble par Blanchard, qui s’est impliqué par l’argumentation de
projets mais aussi par la diffusion auprès du patronat d’idées nouvelles sur les relations entre la ville et l’industrie. Cette même veine de développement régional a été
impulsée par un autre géographe de renom, Brunhes, dans le cadre d’un comité
éphémère, le « Comité d’initiative pour l’organisation des forces nationales et régionales », au sein duquel il a plaidé pour une politique de la grande ville, destinée spécialement à la région parisienne, et pour une décentralisation qui passe par une « organisation régionale » dont la ville serait la cheville ouvrière.
La question du rôle des capitales régionales dans la structuration du territoire
français avait agité le débat parlementaire durant plusieurs décennies et divisait le
mouvement régionaliste depuis la fin du XIXe siècle. Après la guerre, leur sort est
amplement discuté par Brunhes et Vallaux (1921) qui critiquent vivement la réforme
des Chambres de commerce instituée par le ministre Clémentel en 1917, sous
l’inspiration des propositions de Vidal de la Blache et de Hauser. Quelques années
plus tard, Brunhes (1926) propose un moyen terme entre les trente à quarante régions avancés par Vallaux et la vingtaine de régions économiques créées par Clémentel. Cependant, si d’autres auteurs prennent position sur le rôle de la grande
ville, l’ensemble de la profession n’est guère motivé par cette thématique (Garel,
2000). Pour les quelques monographies vives que Levainville consacre encore dans
les années vingt à l’émergence de ces « villes-régions » que pourraient constituer
des villes moyennes comme Caen et Rouen, peu de géographes, qu’ils soient universitaires ou indépendants comme lui, approfondissent la veine d’études engagées en
1910 par Vidal.
3. L’AFFIRMATION DE LA GEOGRAPHIE URBAINE DANS LES ANNEES
TRENTE
Plusieurs enquêtes sur la production d’articles et de thèses montrent que, après
un moment de repli des géographes français, la fin des années vingt et surtout les
années trente enregistrent une toute nouvelle concentration sur le fait urbain. Outre
l’accroissement et la diversification des thèmes et des espaces étudiés,
l’appréhension d’un phénomène général d’urbanisation et un déplacement des préoccupations de la grande ville vers la relation villes-campagnes s’imposent alors.
3.1. AMPLIFICATION ET DIVERSIFICATION DES ETUDES
Ainsi, dans les Annales de géographie des années trente, articles et comptes rendus révèlent un accroissement du nombre des études, un enrichissement thématique,
l’émergence d’approches nouvelles et l’extension des recherches aux pays étrangers
et aux colonies. À la considération du déterminisme naturel tend à se substituer celui
des fonctions urbaines ou, du moins, une attention à l’efficacité des activités de la
ville sur son développement ; l’habitation urbaine entre dans le champ d’investigations, des expériences de planification sont examinées (dans la capitale autrichienne par exemple), des ensembles régionaux de villes donnent lieu à des classifications fonctionnelles (Soulas, 1936). De même les travaux publiés dans la Revue de
géographie alpine se diversifient, la démographie entrant dans le genre au début des
années trente, et Blanchard reprenant sensiblement sa monographie grenobloise en
1935, de telle sorte que le plan canonique d’étude urbaine se fixe seulement à cette
période, avec la succession : emplacement (site/situation), évolution, fonctions, démographie, quartiers.
D’autres indices de changement touchent à l’apparat iconographique qui accompagne la recherche. Ainsi, paraissent des cartes de la structure intra-urbaine, telle
une carte de Trenton (Alexandre, 1930) qui désigne sommairement le « quartier des
affaires » et les principales concentrations ethniques de la ville, que l’auteur présente
explicitement comme un cas typique de la « ville américaine » – le Suédois Sten de
Geer (1886-1933) avait innové dans la littérature géographique et publié quelques
années plus tôt une analyse du Grand Stockholm appuyée sur de telles figurations
fonctionnelles.
Enregistrant cette recrudescence d’investigations, la Bibliographie des Annales
intègre effectivement des nouveautés, avec l’apparition à partir de 1929 des motsclefs « Urbanisme » et « Villes ». Le mélange, sous ce label, d’auteurs français ou
étrangers et de publications de géographie pure ou d’urbanisme, comme la référence
à des périodiques spécialisés et à des congrès, montrent que la ville fait l’objet d’une
curiosité largement partagée. Ainsi la Bibliographie de 1935 rassemble une page de
titres et de commentaires, depuis la recension précise de la revue Urbanisme, née
quelques années auparavant, jusqu’à l’indication d’une étude hongroise qui confronte les points de vue des géographes français et allemands sur la ville, en passant par
une bibliographie sur le City Planning et le rapport sur le Congrès international de
l’urbanisme aux colonies et dans les pays tropicaux.
3.2. « DROIT DE CITE »
En plusieurs lieux, la géographie urbaine se voit reconnaître « droit de cité », selon l’expression utilisée en 1928 par Maximilien Sorre (1880-1962). Un long article
de La Vie urbaine consacré à la géographie urbaine au Congrès international de
géographie tenu à Paris en 1931 fait effectivement la preuve que la communauté internationale des géographes s’intéresse à la question : le programme général soumis
aux congressistes à l’initiative du comité français incluait le point « Les agglomérations urbaines. Formation. Évolution et extension. Plans d’aménagement. Conditions
géographiques de l’urbanisme », et neuf communications y étaient présentées, dont
cinq françaises ; mieux, l’auteure rattache à ce sujet les enseignements issus de
l’excursion de géographie humaine et économique organisée par Demangeon de Paris au Havre (Renard, 1932).
Symbole de la légitimité savante, la thèse universitaire est atteinte par la vogue
de la géographie urbaine comme le montrent non seulement les objets étudiés
(exemple Rambert, 1934 ; Clozier, 1940), mais encore l’adoption de sous-titres explicitement référés à ce thème : ainsi des thèses sur l’habitation urbaine (Quennedey,
1926), sur des villes coloniales (Lespès, 1930), sur des villes étrangères telles Cleveland (Dureau, 1925) et Le Caire (M. Clerget, 1934).
Enfin, des cours sont consacrés à la géographie urbaine dès la fin des années
vingt, à la faculté de Lille par exemple, où Sorre lui consacre quatre séances en début d’année universitaire 1928-1929. Ces leçons visent à évaluer la signification du
« fait urbain » ou du « phénomène urbain » contemporain, à tenter de définir la ville
du point de vue de la géographie, à examiner ses origines historiques et à analyser
ses conditions géographiques. Ce cours s’ouvre en prenant acte de l’affirmation de
l’expression de géographie urbaine comme des études qui s’y rattachent. Sa bibliographie inclut des références nombreuses aux géographes (et parmi eux à Vidal de la
Blache, à Ratzel, aux auteurs français des monographies régionales), mais aussi largement aux historiens, et encore aux sociologues et statisticiens tels Maunier et
Meuriot, enfin à une large palette d’auteurs étrangers, historiens et sociologues, tels
Karl Lamprecht (1856-1915), Henri Pirenne (1862-1935), Werner Sombart (1863-1941)... Du sociologue américain Roderick McKenzie (1885-1940), il commente
avec intérêt mais réserve les analyses sur la centralité de la métropole dans le monde
contemporain
[5].
3.3. LA QUESTION DE LA GESTION URBAINE
Clerget (1935) écrit vingt-cinq ans après son article sur « L’urbanisme… » une
étude substantielle qui lui fait écho, avec un propos plus spécialisé et réorienté sur le
plan pragmatique. Dans ce très long exposé des principales fonctions de la ville (spirituelles, de récréation, organiques, de protection, de production, et enfin administratives), Clerget
[6] mobilise une bibliographie, très éclectique, qui comprend tant les
références de géographes et d’historiens universitaires que celles d’architectesurbanistes (dont
Urbanism e de Le Corbusier), voire celles d’écrivains (tel Paul Morand). Ouvert sur l’action, il rappelle la loi d’urbanisme de 1919 et les plaidoyers en
faveur de la décentralisation industrielle. Mais, dressant le constat que la « cité moderne » est totalement inédite, il termine son étude de la fonction administrative par
un vibrant soutien au municipalisme, un mouvement qui entérine selon lui le changement des rapports entre l’État et la ville, le retour à d’anciennes prérogatives urbaines et l’acquisition de nouvelles responsabilités, d’ordre social (orientées vers la
communauté urbaine) plutôt que financier ou productif. Évoquant longuement
l’administration de la ville et l’organisation de pouvoirs locaux et régionaux, il est
plus sensible à la gouvernance qu’à la production du bâti urbain ou au plan d’urbanisme. C’est probablement le sens qu’il faut accorder au sous-titre de son article,
« géographie sociale ».
3.4. L’AFFIRMATION DE LA GEOGRAPHIE URBAINE
DANS LES RENCONTRES INTERNATIONALES
On a signalé que la géographie urbaine s’affirmait pleinement au congrès de Paris de 1931. Cependant, la question relative à l’habitat rural occupe quatre fois plus
de pages de comptes rendus. Déjà, pourtant, Georges Chabot (1890-1975) prétend
« préciser quelques points de nomenclature et de méthode en géographie urbaine »
(résumé de son intervention sur « Les zones d’influence urbaine ») ; Arsène Alexandre (?-?) expose un « plan d’étude de l’habitat urbain » appuyé sur l’exemple de Philadelphie et inspiré des travaux de sociologues de Chicago tels Robert E. Park et
Harvey W. Zorbaugh. Ajoutons que la discussion s’achève par la suggestion d’un
vœu collectif du Congrès qui met en avant les revendications des géographes en matière de représentation statistique et cartographique de l’urbanisation. Le compte
rendu de séance signale aussi la contribution de géographes anglais à l’élaboration
des plans d’urbanisme.
Les deux réunions suivantes confirment la singularisation de la géographie urbaine et son renforcement dans les actes des congrès. Ainsi à Varsovie, en 1934,
sous la question relative à « La géographie urbaine », figurent onze communications
dont trois françaises, soit deux fois plus de pages qu’en 1931 et désormais près de la
moitié de l’espace dévolu au peuplement rural. Au congrès d’Amsterdam, en 1938,
la question des « rapports fonctionnels entre les agglomérations urbaines et les campagnes » suscite huit communications dont trois françaises. Dans les deux congrès,
des interrogations relatives à la régionalisation économique, ou au paysage, ou à la
surpopulation, attirent d’autres interventions sur le rôle des villes. Surtout, en matière urbaine, une forte diversification se fait jour : plusieurs travaux abandonnent la
monographie au profit d’études d’ensembles de villes ; des méthodes d’analyse
quantitative et de cartographie statistique relativement sophistiquées sont diffusées
et des travaux théoriques, telles les recherches de Walter Christaller (1893-1969) sur
les lieux centraux, sont discutés publiquement dans ces tribunes internationales.
Mieux, des articles programmatiques figurent au menu de ces derniers congrès, celui
de Varsovie ayant tout particulièrement suscité des vues d’ensemble sur des cas de
géographie urbaine nationale, des études comparées de l’urbanisation et des propositions méthodologiques.
3.5. URBANISATION ET METROPOLISATION
C’est lors de ces congrès internationaux que l’on voit apparaître une discussion
de la question de l’« urbanisation », ce néologisme apparaissant dans les titres lors
du congrès de Paris, en français et en anglais, avec la contribution de Pierre Monbeig
[7] (1908-1987) intitulée « Madrid. Son urbanisation. Son rôle. Son avenir », et
l’intervention de Walentin Winid (?-?), « Water and urbanization ». De 1928 à 1934,
ce géographe polonais propose de manière constante des mesures de l’urbanisation
élaborées d’un point de vue géographique et non pas statistique ou administratif. En
cela, il participe avec ses collègues polonais non seulement à une extraordinaire
promotion de la géographie urbaine, appuyée sur une cartographie thématique sans
équivalent chez les géographes qui leur sont contemporains, mais encore à l’émergence de la notion d’urbanisation. Le congrès de Varsovie (1934) les voit s’exprimer
largement, par des revues bibliographiques et par des études de cas appuyées sur
l’exemple de la Pologne, qui leur permet d’analyser les inégalités spatiales du « processus d’urbanisation » (Rewienska, 1937).
L’intervention de Winid au congrès de Varsovie se polarise sur le vocabulaire et
sur la question de l’urbanisation. Reprenant son projet d’une approche spécifiquement géographique du fait urbain, il tend à définir la ville comme un centre de service destiné à encadrer l’espace rural
[8], aux dépens des autres approches, physionomiques et fonctionnelles, qu’il évoquait couramment en 1928 à Cambridge. Par là il
déplace sa problématique de la ville vers le concept de lieu central dont Christaller
vient de construire la théorie et qui hante beaucoup des recherches de l’époque
(Kant, 1935 ; Ullman, 1941), ou encore vers l’« aire de service » des recherches appliquées américaines (cf. Robic, 2001).
Au cours des mêmes congrès, l’observation des agglomérations urbaines en expansion et l’analyse de la planification urbaine et régionale figurent aussi en réponse
aux questions officielles de l’Union géographique internationale. Parmi les auteurs,
le géographe Charles B. Fawcett (1883-1952) a une place éminente grâce à ses analyses des conurbations britanniques. Son attention à la continuité des aires urbanisées (« urbanized areas » ) renvoie à de semblables démarches effectuées aux États-Unis par Mark Jefferson (1863-1949), qui fait également des propositions de délimitations géographiques des aires métropolitaines et qui se réfère régulièrement à
Fawcett pour adopter le critère de la continuité du bâti.
En France, s’il ne participe guère aux congrès, Sorre est au fait de la bibliographie internationale. Intéressé à définir la spécificité urbaine, il tente de cerner le
concept de ville, au prix d’une longue critique des définitions existantes
[9]. Il est aussi de ceux qui se consacrent moins à des monographies qu’à l’observation globale de
ce qu’il appelle indifféremment le « fait » ou le « phénomène » urbain, et qu’il réfère
à une « civilisation urbaine ». Aussi ses cours de géographie urbaine évoquent-ils
(sans s’attarder sur l’expression) le « degré » et le « mouvement » d’
urbanisation
(Sorre, 1928, p. 12 et p. 25). Analytiquement, il apprécie le développement urbain
au « coefficient d’urbanisation » (Sorre, 1929c) des zones ou pays qu’il étudie : pour
les États-Unis, il s’agit du pourcentage de population urbaine dans la population totale, alors qu’un Winid s’intéresse à la densité des villes ou à leur espacement.
La concentration démographique qui s’opère au profit des agglomérations majeures produit un mouvement de métropolisation que nombre d’auteurs repèrent
alors de par le monde, qu’ils analysent, critiquent, rejettent, et parfois saluent. Quel
que soit l’accueil qui est fait à ce processus, un mot le cristallise : après le néologisme d’urbanisation, qui date donc de la fin des années vingt dans notre corpus
[10],
celui de «
metropolitanism » ou de « métropolisme » surgit durant les années trente
(McKenzie, 1927 et 1933 – cf. l’article de Catherine Rhein dans ce volume ; Bourdeix, 1932, cité dans la Bibliographie des
Annales ). Toutefois, au début des années
trente, les géographes hésitent face à l’évidence de la métropolisation. Ainsi, au vu
des chiffres des recensements, les géographes américains tâtonnent sur la tendance :
n’y aurait-il pas un relatif reflux démographique au profit de l’espace rural, lié au
chômage urbain de la Grande Dépression (voir Jefferson, 1933 ; Van Cleef, 1938) ?
De son côté, Sorre (1929c) souligne la concentration qui s’opère au profit des métropoles, tout en espérant un mouvement inverse, qui pourrait s’observer à la faveur
de la politique volontaire qu’exerce alors l’Italie fasciste.
3.6. L’INFLUENCE URBAINE ET LES RELATIONS VILLES-CAMPAGNES
Enfin, parmi les questions vives de la fin des années trente, l’analyse des « tensions » voire des « conflits » villes-campagnes apparaît prégnante, comme l’indiquent les débats au congrès d’Amsterdam (1938). D’ailleurs les vœux adoptés à ce
congrès prorogent la question des « rapports fonctionnels entre villes et campagnes »
qui y a été discutée et réorientent la commission de l’habitat rural en réclamant une
concentration sur les problèmes agricoles ainsi que des recherches sur le peuplement
voire le surpeuplement plutôt que sur l’habitat. Plusieurs géographes français
[11] répondent aux questions du congrès d’Amsterdam tandis que René Musset (1881-1977) se charge du rapport d’ensemble sur les communications. En France, les relations villes-campagnes sont envisagées surtout dans un cadre régional, comme
l’indiquent l’intérêt pris à l’étude des diverses zones d’influence des villes, à la manière de Chabot (1933), et l’orientation des travaux de Demangeon sur Paris et sa
banlieue ou sur les zones d’approvisionnement des grandes villes.
Au total, les géographes français sont présents dans tous ces débats des années
trente, mais en retrait par rapport à la sophistication cartographique, à la démarche
comparative, aux études d’ensembles de villes et aux généralisations proposées à
divers titres. Par exemple, la cartographie illustrant la France de Demangeon, publiée au début des années quarante dans la collection de Géographie universelle, est
d’une grande pauvreté par rapport à l’inventivité dont font preuve les publications
polonaises. Si les grandes villes sont examinées au travers de monographies exhaustives qui étudient de plus en plus leurs zones d’influences, si la capitale attire plusieurs recherches d’importance, peu de vues d’ensemble d’une région ou du territoire national s’imposent. Du point de vue de l’action, si l’on en juge par le choix
des questions traitées par Demangeon et son réseau national de chercheurs dans le
cadre des enquêtes sociales subventionnées par la Fondation Rockefeller, ils se
concentrent plus volontiers sur les problèmes des campagnes : étude des structures
agraires, de l’habitation, des travailleurs étrangers dans les campagnes (cf. l’article
de F. Plet dans ce même volume). Certes, les géographes ne sont pas isolés, les historiens ou les ethnologues qui répondent à cette commande proposant eux aussi des
enquêtes rurales (Mazon, 1985). Mais, au regard de leur position dans les années
vingt et par rapport à l’acuité des questions d’urbanisation (ou de crise rurale) traitées dans les congrès internationaux, ce constat de retrait de la géographie française
s’impose : retrait scientifique, mais encore timidité dans les relations entre recherche
et intervention urbaine ou régionale, et aussi recul dans les réseaux d’échanges internationaux sur la ville (Robic, 1998), caractérisent cette fin de décennie.
4. LES ANNEES CINQUANTE : SYNTHESES ET NOUVELLES ANALYSES – UN
APERÇU
Les décennies quarante-cinquante sont une période nouvelle d’affirmation de la
géographie urbaine, qui s’ouvre en France par la parution d’une série de grands manuels démarrant avec le livre de Chabot, Les villes. Aperçu de géographie humaine
(1948) et avec celui que Pierre George (1909-) consacre à La ville. Le fait urbain à
travers le monde (1952). Entre-temps, un cours de Jean Tricart (1920-) est aussi paru en polycopié en 1951 : Cours de géographie humaine. Fascicule 2 : L’habitat urbain. Ces manuels ont été toutefois précédés par la Géographie des villes publiée en
1936 par l’urbaniste Pierre Lavedan (1885-1982), salué à sa sortie par Demangeon.
En parallèle, et phénomène plus nouveau finalement, la ville donne lieu en ce
milieu du siècle à des études spécialisées, telle l’analyse de la banlieue (George et
al., 1950), et à des confrontations pluridisciplinaires, comme en témoigne le grand
colloque Villes et campagnes tenu en 1952. Des sociologues s’y consacrent aussi,
tels les travaux de Paul-Henry Chombart de Lauwe (1913-1998) sur l’agglomération
parisienne. Il faudra attendre quelques années encore pour que paraisse une seconde
série de manuels, avec en 1961 le Précis de géographie urbaine de P. George et en
1963 le Traité de géographie urbaine de Chabot et Jacqueline Beaujeu-Garnier
(1917-1995). Dès 1957, l’ouvrage collectif présentant La géographie française au
milieu du XXe siècle accorde un chapitre à la géographie urbaine.
De même à l’étranger, la fin des années quarante amorce la montée en puissance
de la géographie urbaine, ce dont témoigne la parution de plusieurs manuels et surtout de Readers qui, sur un autre mode qu’en France, rassemblent des études intraet inter-urbaines aux États-Unis et en Grande-Bretagne (cf. Mayer et Kohn, 1959).
L’un des premiers de tous ces manuels est toutefois atypique dans la sphère anglosaxonne : City Region and Regionalism, publié en 1947, est l’œuvre d’un seul auteur, le géographe britannique Robert E. Dickinson (1905-1981), qui a consacré sa
carrière à l’étude des villes de l’Ancien et du Nouveau Monde, en commençant par
les villes anglaises et leurs zones d’influence (Dickinson, 1930).
On a donc le sentiment là encore d’une prolongation de la tendance, ces parutions d’ouvrages du genre manuel ou compilation supposant une accumulation antérieure de savoir, ce qui se marque bien dans l’ampleur des références citées, qui récapitulent des décennies de travaux antérieurs à la guerre. C’est surtout le cas du
manuel de Chabot, qui inaugure le genre avec beaucoup de modestie, en rappelant
au passage qu’il s’agit d’une mise au net des cours qu’il a dispensés à l’université de
Dijon. Sa bibliographie reprend fidèlement, en particulier, les travaux de tous les
congrès internationaux qu’il a fréquentés depuis 1931. Comme s’il sentait toutefois
qu’une nouvelle ère s’ouvre, il s’attend à ce que son livre soit vite dépassé et il semble pressentir l’impulsion qui va porter très vite ces travaux de géographie urbaine,
ouvrant un nouveau moment de la géographie humaine et des sciences sociales.
Effectivement, la branche « urbaine » de la géographie humaine paraît particulièrement dynamique, dès cette décennie cinquante, dans le mouvement de spécialisation thématique qui fait quelque peu éclater la discipline en multiples branches, dans
une orientation plurielle, démographique, sociale et économique
[12]. Le manuel de
P. George connecte l’urbanisation aux systèmes politico-économiques et organise
son analyse en séries de villes, selon leur appartenance aux pays capitalistes ou socialistes. Quelques monographies s’intéressent aux structures socio-économiques de
la ville, à la ségrégation sociale ou à l’exploitation des colonisés (Roncayolo, 1952 ;
Prenant, 1953, par exemple). Des groupes de recherches apparaissent, autour de
P. George à Paris, avec sa double orientation vers l’étude des banlieues et celle des
relations villes-campagnes, et à Lyon, dans le cadre d’une géographie sociale prônée
par Abel Chatelain (1910-1971) et Maurice Le Lannou (1906-1992). Parmi les thèses qui font date au tout début des années soixante ressortent particulièrement les
recherches sur des ensembles de villes et sur les relations inter-urbaines (Rochefort,
1960 ; Dugrand, 1963).
La période est donc aussi innovante sur le plan conceptuel. Une nouvelle impulsion viendra, quelques années plus tard, lorsque l’étude du « phénomène urbain »
[13]
ou, dit de manière plus neutre, celle de l’« urbanisation », prise dans son acception
quantitative de croissance démographique ou dans sa version sociologique d’alignement des modes de vie, sera l’un des impératifs qui traversent les disciplines scientifiques, avec le corps social et politique français, de même que les grands organismes
internationaux. Avec l’urbanisation triomphante, viendra aussi l’impératif aménagiste auquel des géographes français ont répondu sans réticence bien avant la Cinquième République et la création de la DATAR (Broggio, 1997 ; Couzon, 1997).
5. SEGMENTATIONS, SPECIFICATION ET PERSPECTIVES DISCIPLINAIRES
Cette cinquantaine d’années d’observation du fait urbain par des géographes se
marque donc par des discontinuités historiques. Des moments d’effervescence et de
cristallisation de la pensée sont entrecoupés de courtes pauses, soit une chronologie
dont les scansions ne sont pas toujours faciles à interpréter. Mais une certaine continuité s’observe aussi, d’une période à l’autre, par-delà les guerres notamment. Ce
demi-siècle se signale également par un réel foisonnement des travaux, que l’on ne
peut réduire à une litanie de monographies urbaines stéréotypées, mais qui livrent
rarement leur problématique. Comment rendre compte de ces rythmes et de cette diversité ?
Quelques auteurs ont déjà signalé les aspects contrastés de cette recherche urbaine, qui, selon eux, tout en restant en-deçà de ce que supposerait l’acuité du problème urbain, est plus riche que ne l’admet la vulgate. Gilles Montigny (1992) a
souligné surtout la richesse des travaux des années 1890-1920 tandis que Philippe et
Geneviève Pinchemel (1983) ont balayé l’ensemble de la période. Ils partagent un
fond commun d’interprétations dressé par André Meynier (1969) lorsqu’il s’étonne
du contraste entre le processus d’urbanisation du début du siècle et le faible intérêt
que les géographes lui ont accordé : « Chose curieuse, écrit-il, les premiers géographes ne saisirent pas d’emblée l’intérêt de cette mutation et ne mirent pas en lumière
l’importance des villes dans le monde contemporain. » Il voit trois causes à leur silence, des causes ancrées dans les choix épistémologiques de l’école française de
géographie : l’artefact cartographique, qui réduit l’établissement urbain à un simple
point, alors que les campagnes occupent la majorité de l’espace ; l’effet du mépris
dans lequel est tenue l’ancienne géographie scolaire, qui confinait la connaissance
des villes à leur niveau administratif ; la non-pertinence de l’étude urbaine dans le
cadre du paradigme de la relation hommes-milieu, car les activités urbaines paraissent indépendantes du substrat naturel. Il paraît utile d’approfondir cette interprétation, et d’interroger un sens commun qui lierait mécaniquement le travail scientifique à son contexte de référence, ici la croissance urbaine.
5.1. L’AFFIRMATION DE LA DISCIPLINE GEOGRAPHIQUE - NATURALISME ET
ECONOMISME
D’abord, contre-intuitivement, les recherches sur la géographie des villes présentent une plus grande variété au début du siècle que par la suite. Il faut y voir l’effet
de l’affirmation de sciences spécialisées qui tendent progressivement à circonscrire
leur domaine, à disqualifier les démarches voisines ou à les ignorer, provoquant une
segmentation des recherches qui a été particulièrement forte en France. Dans sa préface à l’ouvrage de G. Montigny sur les études urbaines menées par les sociologues,
les géographes et le statisticiens sociaux, Marcel Roncayolo a mis en évidence cette
particularité du fonctionnement scientifique français, qui tend à séparer ces travaux
en champs qui s’ignorent, là où les recherches allemandes, britanniques ou américaines ont chacune une problématique commune centrée ici sur la bureaucratie, là
sur l’industrialisation, là encore sur la « frontière »… L’affirmation de la géographie
académique, au début du XXe siècle, a eu pour effet de marginaliser les recherches
qui paraissent mal cadrées par rapport à une orthodoxie en voie de fixation, de telle
sorte que plusieurs problématiques de la ville qui coexistent dans les années 1900
tendent à être écartées ou à disparaître progressivement du champ.
Or, vers 1890-1900, les points de vue sont parfois très contrastés. Dans cette situation initiale coexistent des courants portés à un regard politique sur la ville,
comme cela est le cas de Reclus et parfois celui de Brunhes ou celui de Vallaux, à
une approche plutôt économiste, plus fréquente, et qui devient bientôt hégémonique.
Dans le premier cas, ce qui intéresse dans la ville, c’est la façon dont le groupement
de population organise son existence dans l’espace, comment cette association se
différencie en quartiers et en formes spatiales plus ou moins distinctes, comment se
construit l’urbanité, tant sur le plan de la conscience collective d’appartenance à une
ville ou à une région urbaine, que dans les choix esthétiques, hygiénistes ou sociaux
des édiles, ou enfin dans les modalités de la sociabilité déployée dans les divers
lieux de la ville. On reconnaîtra ici les interrogations les plus larges que Reclus soulève à propos des enjeux du développement de la métropole moderne (Reclus, 1895 ;
cf. Chamboredon et Méjean, 1988), où il se rapproche des questionnements que les
spécialistes anglo-saxons tel Geddes portent volontiers non pas sur la ville de pierre
mais sur la communauté urbaine qui l’habite (Robic, 1989).
Sur un mode de géographie politique centrée sur la question de l’État, la ville est
aussi analysée comme l’un des organes du pouvoir, comme lieu d’implantation de
l’autorité légitime et de ses rouages, et comme l’un des places centrales d’un territoire. Les tenants de cette géographie politique envisagent la ville à l’instar de la
frontière ou des routes, comme autant d’instruments de domination et de défense de
l’État, le sort de la capitale étant primordial (Brunhes, Vallaux, 1921 ; Vallaux,
1911). Pour défendre ce point de vue, ils fustigent l’économisme des auteurs qui,
pratiquant une géographie humaine effectivement démarquée de la géographie politique, négligent ces perspectives géopolitiques pour analyser la ville et la circulation
en phénomènes strictement économiques. Ce courant de géographes universitaires
hétérodoxes sera dominé par l’économisme qui s’inscrit par exemple chez le chef de
file des géographes, Vidal de la Blache, à partir des années dix. Il perdra aussi sa
pertinence dans la mesure où s’impose au sein de la discipline un naturalisme qui
porte la géographie humaine (et avec elle toutes ses subdivisions) à se penser
comme une écologie de l’homme calquée sur l’écologie végétale. En ce sens la ville
est un type d’habitat.
Deux autres orientations minoritaires qui s’ajoutaient aux recherches géographiques du début du siècle sont quant à elles renvoyées dans un domaine de spécialités
à part que la profession finit par ignorer. La première est illustrée par les géographes
statisticiens
[14], tels Levasseur et surtout Meuriot, qui pourtant a soutenu en Sorbonne
sa thèse de lettres consacrée à une étude comparative des divers phénomènes démographiques affectant les agglomérations urbaines européennes (densités, taux de
croissance, migrations etc.). Sans être réellement reconnu parmi les géographes, il
constitue par la suite une référence obligée de même que A. F. Weber l’est dans le
contexte américain. Sur ce modèle, des géographes comme Jefferson ou Winid pratiquent des approches statistiques d’ensembles de villes, mais elles sont inexistantes
dans les revues de géographie françaises. Une autre orientation, très minoritaire et
peu constituée au sein de la géographie, est constituée par une perspective spatialiste
attentive aux structures formelles, telles les distributions centre-périphérie ou les organisations en couronnes et en secteurs urbains. Ce type de lecture spatiale de la
ville ne se réduit pourtant pas à la manière déployée par les sociologues de Chicago,
dont Maurice Halbwachs (1877-1945) a été un introducteur au cours des années
trente (Halbwachs, 1932) – Henri Baulig (1877-1962) en reprend des éléments à
propos des villes américaines dans la
Géographie universelle (1936). Des auteurs
comme le sociologue et ethnologue Maunier portent ce type de regard sur la morphologie urbaine, en suivant sur les marges de l’école durkheimienne l’inspiration
d’une authentique morphologie sociale ; et des géographes s’en inspirent, tel Levainville dans ses études sur Rouen (Mucchielli, Robic, 1995, p. 126-127). Il s’agit
là toutefois d’une orientation peu suivie par les autres géographes, extrêmement réticents à l’égard de toute entreprise formalisatrice (qu’elle soit mathématique ou graphique) et étonnamment peu sensibles, sauf exception, à l’idée de produire une morphologie des faits humains et sociaux alors que la géomorphologie naturelle est
reine.
5.2. PLUSIEURS PARADIGMES ENTREMELES
Bien que formatée par une discipline qui impose progressivement son point de
vue, la géographie urbaine n’est pas complètement uniforme. Une autre ligne de partage relève en effet des variantes de la matrice disciplinaire dans lesquelles la géographie s’est moulée à partir du début du siècle. Mais cette ligne est difficile à discerner aujourd’hui, parce que la problématique est implicite dans nombre d’études,
souvent inconsciente sans doute. En outre, les diverses positions se mêlent chez un
auteur ou au sein d’un article.
Grâce à la comparaison internationale, il est néanmoins aisé de distinguer au sein
de la géographie urbaine les trois principaux schémas rationnels mis en œuvre à
l’époque. Le paradigme dominant, en France notamment, est environnemental ou
écologique : il s’agit d’évaluer le rôle de l’influence du milieu dans la production
des objets géographiques. C’est clairement la problématique qui guide un Blanchard
lorsqu’il procède à ses monographies urbaines. Ainsi des conclusions de sa première
étude de cas où il estime que, « en dépit des vicissitudes humaines, la nature reprend
toujours ses droits, même sur l’organisme complexe qu’est la ville ». Il affiche
d’ailleurs ouvertement cette question écologique lorsqu’il déplore le retard pris dans
l’étude des villes et qu’il le rapporte au fait que les géographes pensaient que seule
« la vie rurale, fortement attachée à la terre, exprimait un véritable rapport géographique entre conditions physiques et phénomènes humains » (Blanchard, 1920).
Aussi affirme-t-il dans la même étude que les géographes ont désormais démontré
que les urbains et les ruraux « sont soumis aussi étroitement aux facteurs géographiques » et que la géographie urbaine fonde dans cette relation son projet de connaissance. « Découvrir les causes physiques sous l’influence desquelles le noyau urbain
s’est fixé, étudier les actions et réactions réciproques des facteurs géographiques et
des événements historiques sur le développement de la ville, déterminer enfin le
genre de vie actuel de cet organisme, c’est là une œuvre scientifique qui procure, à
qui l’entreprend, une véritable jouissance de création » ( Ibid. ). Blanchard met en
œuvre ce projet dans son article de méthode où il répertorie les points successifs
d’une monographie : études de la situation et du site de la ville, de son évolution historique, de ses fonctions, de son plan et de ses quartiers. S’il est revenu sur sa tendance au « fatalisme géographique », selon l’expression d’un commentateur, pour
avancer une interprétation apparemment antinomique (« Grenoble est, plus que
beaucoup d’autres villes, une réussite humaine plutôt qu’une résultante aisée du jeu
des facteurs naturels », assure-t-il lors de la réédition de sa monographie), cette interprétation s’inscrit dans la même problématique.
Un second paradigme, dans lequel les géographes allemands ont excellé et que
Brunhes a mis en œuvre en France, est d’ordre morphologique ou plus largement
paysagique. Il s’agit de rendre compte cette fois de la physionomie des lieux, qu’il
soient naturels ou humains. L’étude du « paysage humain » ( Kulturlandschaft ) doit
rendre compte des caractères visibles, sensibles, que l’activité humaine et particulièrement les établissements humains inscrivent à la surface du globe. La ville est l’un
des éléments majeurs de cette marque humaine, et elle mérite une étude morphologique qui insiste à la fois sur les caractères d’ensemble, tels le plan, la forme, le profil urbain (plusieurs études de profils paraissent aux États-Unis dans les années
trente) et sur les éléments de la ville (les types de rues et les types de maisons, les
monuments, les places...). L’un des premiers articles de Brunhes (1900) se positionne d’emblée dans cette perspective paysagique. Plans, profils, photographies aériennes verticales et obliques, dessins des styles d’habitations et des formes architecturales illustrent ces travaux.
Une troisième orientation de recherche ressortit à la géographie chorologique (ou
régionale), dont l’objet est de différencier des « régions » à la surface de la terre,
c’est-à-dire des espaces distincts les uns des autres, qu’ils soient avant tout homogènes ou bien qu’ils aient une certaine unité, par exemple l’appartenance à une même
aire d’influence. Nombre de travaux américains qui portent sur les grandes villes entrent manifestement dans ce genre de considérations lorsqu’ils prétendent dégager, à
l’instar de la géographie en général, les « aires naturelles » qui les constituent.
L’iconographie qui accompagne ces recherches est notamment faite de cartes représentant les quartiers ou, mieux, les « aires fonctionnelles » des villes, à la manière
des cartes diffusées par le géographe De Geer, et à la manière des cartes de zonage
des documents d’urbanisme. Ces études intra-urbaines sont assez rares en France
(Alexandre, 1930). La puissance du paradigme chorologique dans l’école française
de géographie explique toutefois que la ville soit souvent étudiée comme l’élément
structurant d’un espace régional. C’est le cas des études de Vidal de la Blache sur la
nodalité régionale et sur ce que certains appellent la « ville-région », c’est-à-dire la
ville qui structure et anime l’activité économique d’une vaste région autour d’elle.
C’est aussi le ressort des recherches sur les zones d’influences urbaines à la manière
de Chabot, qui travaille sur la façon dont se transforment les relations de la ville et
de son hinterland en parallèle avec l’amélioration des communications. Le tracé des
zones d’influence et la détermination des isolignes d’accessibilité autour d’une ville
structurent cette démarche.
Enfin, ces disjonctions entre les approches de la ville effectuées par les géographes se renforcent par des idiosyncrasies d’écoles, telles les façons de faire qui caractérisent quelque chose comme une fabrique grenobloise, dominée par la monographie de ville et les tours d’écriture impulsés par Blanchard (cf. l’étude approfondie de Montigny, 1992). De même au tout début des années cinquante, on peut aisément opposer à l’inspiration lyonnaise, ancrée dans le référent blanchardien et
dans la géographie sociale émergente, l’inspiration marxiste diffusée par P. George
et par J. Tricart. Pour les années trente, une analyse fine a pu révéler aussi le développement de quelques lignées de recherche répondant à ce que l’on pourrait nommer des traditions, bien que les références qui y renvoient soient ténues. Si elle se
diffuse effectivement, la méthode blanchardienne est loin de dominer. Les études
foisonnent sans souci de suivre un modèle ; mais des références à l’approche vidalienne de la ville comme nodalité régionale peuvent permettre de repérer une autre
filiation. Rien d’exclusif, en général, la combinaison de ces lignes de recherche étant
des plus fréquentes (ainsi les monographies à la Blanchard se terminent par l’analyse
de l’influence régionale).
La variété de ces problématiques et de ses manières de faire a un effet contradictoire : elle multiplie les raisons de s’intéresser à la ville, mais elle brouille les questionnements.
5.3. LA VILLE COMME INDIVIDU OU COMME ORGANISME VIVANT
Au-delà de ces différences, le point de vue dominant de l’école française de géographie homogénéise le champ en considérant la ville comme un individu ou un organisme vivant dont la recherche doit restituer l’histoire propre et les conditions particulières d’existence. La monographie blanchardienne en est exemplaire. Avec le
plan du manuel de Chabot, « les fonctions, la vie, le rayonnement des villes »,
l’analogie opère encore
[15]. Une épistémologie idiographique qui met en avant la singularité des cas est particulièrement à l’aise pour traiter de ces objets qui font saillance sur le fond des pays et des contrées. En outre, la visibilité de la ville et sa
continuité historique, son évidence en quelque sorte, ont pu favoriser le développement de recherches peu portées à la conceptualisation, qui se saisissaient à travers
les villes d’un objet concret, sans se sentir aucunement obligées de faire le détour
d’une quelconque construction conceptuelle. Les travaux les plus approfondis parmi
ceux qui ont été ici évoqués se heurtent cependant à la délicate définition de la ville,
tels Sorre et Chabot, qui récapitulent les diverses positions adoptées par leurs prédécesseurs, par les historiens et par les statisticiens
[16].
Plus que les affirmations doctrinales, les débats qui agitent la communauté géographique face à des façons de faire inédites révèlent à loisir ces partis pris épistémologiques que l’on a du mal à reconnaître ou à admettre comme tels aujourd’hui.
Ainsi en est-il de leur opposition à tout système et à tout déterminisme, qui transparaît dans les jugements portés à l’encontre des prétentions de certains à dégager des
lois géographiques. C’est le cas d’un commentateur de Blanchard qui le loue de sa
méfiance envers les « lois trop rigides en géographie humaine ». À l’inverse, à Amsterdam, Christaller s’est vu opposer par tous ses collègues, dont les Français, l’irréductibilité de la géographie humaine à une quelconque « géométrisation » (Robic,
2001), comme ses prédécesseurs en matière de théorie des réseaux urbains qui ont
subi la critique de manière récurrente. C’est encore la position que Sorre (1929c)
adopte fermement lorsqu’il défend l’existence de groupements géographiques de villes, lignes et zones urbaines liés à d’autres facteurs que la seule distance : contacts,
accumulation de ressources, etc. Bien qu’orientés par le schème des relations nature/culture ils se refusent à se départir d’une idéologie de la liberté humaine et de la
contingence de l’histoire. Mais ils réifient la ville comme entité collective sans jamais, sauf dans les années cinquante, aborder la question des acteurs sociaux.
5.4. UN PROBLEME URBAIN : DE L’URBANISME A L’AMENAGEMENT DU
TERRITOIRE
L’éclatement, le flou, voire les contradictions des modes d’interrogation n’invalident pas l’idée qu’une même inquiétude sous-tend la recherche sur la ville. L’examen de l’insertion dans la discipline de ce syntagme de « géographie urbaine » auquel les géographes ont recouru très tôt et l’étude de ses contenus ont éclairé sur ce
qui anime les géographes, consciemment ou non, dans cette catégorisation. Pour autant, définir la motivation de leur discours n’est pas simple car elle se transforme
passablement au cours des six décennies examinées. Sans doute n’est-il pas possible
de prouver complètement la consistance de ce que l’on affirmera ici, mais indiquer
sommairement en quoi consiste cette inquiétude peut donner du sens à la suite de ces
travaux sans projet évident qui ont été décrits dans l’approche chronologique précédente : sous le propos cognitif, un problème politique ou pragmatique les hante, la
« question » de la ville. La constitution précoce de la géographie urbaine, une constitution qui précède donc celle de la géographie rurale, témoigne à mes yeux de la
pression exercée par la question de la maîtrise de la croissance urbaine sur le travail
empirique et conceptuel des géographes.
Mais de quelle maîtrise s’agit-il ? Il semble que les géographes s’affrontent
d’abord à la question de la « grande ville » et, plutôt que de la ville, de l’agglomération urbaine en expansion, comme l’a montré Gaudin (1985) à propos des urbanistes et des divers réformateurs sociaux du début du siècle. Dans ce geste, ils ne
peuvent éviter la confrontation de leur science avec les disciplines de l’action,
l’hygiénisme, l’urbanisme de plan, le municipalisme, qui concourent à produire le
champ émergent rassemblé sous le terme polysémique d’urbanisme. Ce qui révèle
tout à la fois la présence de la question urbaine et la rencontre de cette discipline englobante, c’est le fait que dans tous les textes à vocation générale sur la géographie
urbaine, les auteurs évoquent l’« urbanisme » ou les « urbanistes » ou encore les
« city planners » pour justifier leur investigation, pour comparer les deux pratiques
ou pour partager entre elles (éventuellement avec d’autres disciplines) l’intervention
sur la ville. Une déclaration l’illustre bien : « Un phénomène aussi complexe peut
être revendiqué par bien des spécialistes. Fait social par excellence, la ville offre aux
méditations des sociologues un riche sujet. L’historien aussi a bien des remarques à
apporter sur l’évolution et les transformations des villes. […] Économistes et hygiénistes ne sont pas moins sollicités par les questions urbaines. Enfin, les problèmes
soulevés par la croissance des cités ont un aspect pratique qui relève de l’art de
l’urbaniste. Néanmoins, c’est bien au géographe qu’il appartient de prendre une vue
centrale du fait urbain – car celui-ci est inconcevable en dehors de certaines conditions géographiques, physiques et humaines » (Sorre, 1928, p. 13). Cette position de
Sorre est caractéristique d’un regard de géographe qui se sait regard parmi d’autres.
Formulée durant l’entre-deux-guerres, cette référence aux autres savoirs et surtout à
l’existence d’une discipline de l’action se retrouve dès les premiers bilans sur la
géographie de la ville, tel celui de Clerget (1910), comme dans des articles plus tardifs au propos programmatique ou méthodologique (tels Blanchard, 1920 ; Alexandre, 1930 et 1933 ; Clerget, 1935).
Dans la France de l’entre-deux-guerres, toutefois, les pratiques d’urbanisme impliquées par la loi Cornudet sont peu visibles (au point d’avoir été longtemps oubliées ou occultées par l’historiographie), et, comparés à bien d’autres pays, les problèmes politiques et sociaux liés à l’urbanisation restent mineurs, hormis dans la capitale : est-ce la raison pour laquelle les travaux géographiques français sont si en
retrait par rapport aux recherches qui s’amplifient durant les années trente sur la
scène internationale et dans diverses revues nationales ? En revanche, dans un pays
centralisé dominé par sa capitale et où les villes provinciales manquent de rayonnement, les revendications régionalistes du patronat trouvent une écho spécifique dans
la géographie des zones d’influence.
Il semble par ailleurs que, du début du XXe siècle aux années cinquante, un changement d’échelle intervienne dans la perspective pragmatique gouvernant le regard
géographique sur l’urbain. Le problème passe de la gestion de la grande ville à celle
du territoire national : de l’aménagement ou de la gestion urbaine – par l’urbanisme
et le municipalisme – à l’aménagement du territoire, par l’organisation de son réseau de villes. En parallèle, l’objet de la géographie urbaine connaît une mutation
d’échelle, en devenant pour certains non plus la ville proprement dite mais le « réseau urbain ». Le pas est franchi dès la thèse de Christaller (1933) sur les lieux centraux et les recherches voisines qui interviennent en autant d’inventions simultanées
en Europe et aux États-Unis (Kant, 1935 ; Ullman, 1941). La fonction d’encadrement territorial advient en géographie durant les années cinquante (Robic, 1998),
avec une conception obsédante de la ville comme « centre de relations » (Dickinson,
1947) et, pour la France, avec une redéfinition normative de l’objet de la géographie
urbaine qui est scellée par les prises de position de P. George et de Michel Rochefort
(1957), pour qui « l’unité n’est [plus] la ville mais le réseau régional ».
La modernisation du pays par la ville accompagne la promotion d’un mode réformateur nouveau, l’aménagement du territoire (et non plus le seul urbanisme), qui
s’impose avec les politiques de planification nationale de l’après-guerre. Après la
Reconstruction et les premières années d’une politique régionale, l’armature urbaine
tend à former la base nationale d’une restructuration de l’appareil productif et des
infrastructures. Entité de base de la nouvelle géographie urbaine, le réseau urbain se
substitue potentiellement à la ville ou plutôt à l’agglomération urbaine de la géographie classique. En parallèle les géographes, à côté des économistes, accompagnent
par l’enquête (Juillard, 1961 ; Hautreux, Lecourt et Rochefort, 1963, entre autres) le
changement d’échelle de l’intervention territoriale (cf. Bruston, 2000 ; Massadier,
1996 ; Parcours…, 2002). Les sociologues prendront ensuite le relais (Amiot, 1986 ;
Lassave, 1997). Changement quantitatif et qualitatif de la commande de recherche
publique : si durant la décennie cinquante l’engagement dans des expertises au service de la planification régionale a provoqué un débat au sein d’une discipline traditionnellement vouée à la fonction de reproduction scolaire, l’affirmation de la commande étatique sous le régime gaulliste suscite dans les années soixante une controverse ouverte sur la légitimité de la mobilisation des géographes, ce dont témoigne
le foisonnement du vocabulaire, de la géographie appliquée à la géographie applicable, volontaire ou active.
En suivant l’intérêt que les géographes ont accordé à la ville, qu’il s’agisse de
monographies, de l’incorporation de thèmes urbains dans le cadre de la discipline ou
de la construction d’une sous-discipline consacrée à la ville, on a montré qu’ils sont
loin d’avoir négligé cet objet comme le prétend la doxa. Mieux, il apparaît à de
nombreux indices que le champ a vite acquis une consistance formelle dont témoignent l’émergence dans toutes les langues savantes de la « géographie urbaine » et,
dès les années vingt, des esquisses de méthodes et de bilans. Arguer de son inconsistance, c’est se situer dans une perspective historiographique présentiste qui, négligeant les valeurs et les analogies légitimes de l’époque, invalide des questionnements qui ont pu motiver des interrogations nombreuses, contradictoires parfois,
touffues en tout cas, sur les spécificités de ces objets encombrants que sont les villes.
On aurait pu rappeler par exemple les débats sur la cartographie de la population où
la question de la représentation de la ville a agité la réflexion méthodologique parce
que ces modes de représentation de la densité démographique s’inscrivaient dans des
problématiques prégnantes, telle celle de la relation locale homme/nature : comment
faut-il figurer cette réalité indépendante du lieu que semble être la ville ? Dans le
mouvement long de spécification des problématiques disciplinaires qui accompagne
le développement universitaire de la géographie, on peut repérer des tendances fortes, telle la naturalisation de la ville et l’économisme qui supplantent toute critique
socio-politique de l’agglomération moderne, mais aussi des paradigmes distincts et
des effets d’école. Le modèle organiciste continue à rendre compte de l’existence
d’entités dont un projet de recherche idiographique s’ingénie à montrer la singularité. On peut reconnaître aussi des moments communs aux diverses écoles nationales,
moments d’effervescence séparés par un déclin relatif de l’analyse urbaine. À cet
égard, les géographes français ont suivi les tendances internationales, mais en adoptant progressivement entre les deux guerres une position de retrait, où le sort des
campagnes, le devenir de la capitale et la définition de l’influence des villes suffisent
à une discipline avare de méthodologie, de conceptualisation et de travail sur l’intraurbain. Est-ce dire que les inflexions de la recherche sur la ville suivent les rythmes
(et, d’un pays à l’autre, les différentiels) de l’urbanisation ? La connexion la plus
vive qui est apparue ne relève pas de ces liens mécaniques, même s’il est possible de
corréler la transformation des mots-clefs de chaque époque (agglomération ou métropole, puis urbanisation, puis réseau de ville), à des changements substantiels de la
ville industrielle et de la circulation. Elle relève en revanche de la relation entre
connaissance et action – géographie urbaine et urbanisme, géographie urbaine et
aménagement régional. Aussi il apparaît que si le champ de la géographie urbaine de
la première moitié du XXe siècle n’a pas d’objet clairement explicité, la réflexion
spécifique que les géographes ont appliquée à la ville en forgeant cette expression si
tôt au regard de la géographie rurale et de la sociologie urbaine, enregistre moins des
interrogations sur cet objet singulier du paysage et de l’espace géographique, la
ville, qu’une sensibilité à l’actualité de sa gestion. La question de la ville à laquelle
sont sensibles les géographes reflète moins l’intensité de l’urbanisation que la construction sociale d’un problème qui s’inscrit progressivement dans la langue partagée,
dans des institutions et dans des projets d’intervention dont témoigne l’émergence
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[1]
Sa thèse a droit à un compte rendu dans les
Annales de géographie. P. Meuriot est l’un des rares
géographes ou historiens-géographes français des générations d’avant 1900 cités dans cet article
qui ne soit pas universitaire et issu de l’École normale. On a déjà cité É. Reclus. Voir aussi, ci-dessous, P. Clerget, J. Levainville et M. Sorre (qui est issu de Saint-Cloud).
[2]
J. Levainville a un itinéraire très hétérodoxe : militaire, il soutient en 1909 une thèse sous le patronage de Demangeon, puis poursuit une carrière d’industriel tout en continuant à écrire, en géographe, sur les villes normandes et sur l’industrie métallurgique.
[3]
La maison urbaine, la représentation cartographique de l’habitat urbain, l’étude de la « limite géographique naturelle » de la ville, la représentation cartographique des rapports entre « la population
à occupations et intérêts citadins et la population rurale », les questions de démographie urbaine.
[4]
J’ai trouvé un usage antérieur de l’expression (1898), en hapax dans l’
Année sociologique 1896-1897 sous la plume d’un critique, Muffang, qui évoque les méfaits de « l’urbanisme » selon Georges Vacher de Lapouge.
[5]
Voici ce que Sorre reprend notamment de McKenzie : « La ville est le symbole de la Grande Société, et c’est aussi le baromètre le plus sensible du changement social... Les villes sont le centre nerveux du nouvel ordre mondial en cours de développement. Elles sont les points où le monde est le
plus conscient, le plus vivant. [...] La civilisation des Américains est une civilisation urbaine quelle
que soit l’industrie à laquelle leurs habitants travaillent... » Il ajoute : « certaines de ces formules
me heurtent violemment : elles expriment pourtant le sentiment de l’homme moderne à l’égard de
la grande ville » (Sorre, 1928, p. 23). L’ouvrage de McKenzie (1927) a été rédigé à l’issue d’un
voyage financé par les bourses « Autour du Monde » d’Albert Kahn.
[6]
Il évoque « la ville » ou la « cité », et il utilise en hapax, à nouveau, le terme d’« urbanisme », plutôt dans son acception de concentration urbaine : « La ville est [...] une institution qui répond au besoin de sociabilité, au goût de ces jouissances que le rapprochement des hommes en un même lieu
rend plus nombreuses et plus vives et que notre époque a multipliées. L’attraction qui en résulte est
une des explications majeures de l’urbanisme contemporain. La croissance est proportionnelle à la
masse. Nos villes font boule de neige. Ce sont des « creusets d’assimilation » pour les éléments ruraux et étrangers. » (Clerget, 1935, p. 43)
[7]
Peut-être faut-il voir dans ce cas précis un effet de la forme espagnole d’urbanisme qui a été, on le
sait «
urbanización » sous la plume de Cerda. Cependant, ce terme tend à être supplanté par celui
de «
urbanismo » vers les années vingt (Coudroy de Lille, 1999, p. 61).
[8]
« Towns are centres of human life considered economically and socially. They are indispensable
for cultured humanity. They must therefore occur in cultural regions at some distance from one another, each serving rural population of the neighbourhood. Thus the American scientists (the
economists and the sociologists) speak rightly of urban “
service-areas”, by which they understand
the surroundings of particular towns served by the latter in economic and social need » (Winid,
1937, p. 171).
[9]
Il adopte une définition proche de celle du géographe allemand Kurt Hassert : « Une ville est une
agglomération des hommes plus ou moins considérable, dense et permanente, hautement organisée,
généralement indépendante pour sa nourriture du territoire sur lequel elle se développe, et impliquant par son existence une vie de relations active, nécessaire à l’entretien de son industrie, de son
commerce et de ses autres fonctions » (Sorre, 1929a, p. 23).
[10]
Il se diffuse dans les travaux américains sous un double sens au moins, pour évaluer un degré de
concentration de la population urbaine et pour désigner un mouvement sociologique général tel que
le décrit Louis Wirth (1938) dans son article «
Urbanism as a way of life » (traduit par Yves Grafmeyer et Isaac Joseph, 1984, par « Le phénomène urbain comme mode de vie »).
[11]
Il s’agit de Chabot, de Pierre Deffontaines (1894-1978) et de Georges Weulersse (1905-1946).
[12]
La Bibliographie géographique traduit l’explosion de la géographie humaine en multipliant les
nouvelles rubriques : la rubrique « Habitat » figure dès le début des années cinquante, et devient
« Sociétés rurales » et « Villes » en 1961. « Villes » (Géographie urbaine en 1971), « Campagnes »
(puis Géographie agraire), « Régions » n’apparaissent qu’au tout début des années soixante-dix. Dès le début des années soixante s’opère un recadrage sur les catégories économiques et sur la
classification de Colin Clark ; dans les
Annales de géographie, une perspective très urbanistique
s’impose dans nombre d’articles des années 1960-1970.
[13]
Cf. l’incipit du numéro spécial de la
Revue de l’action populaire de février 1963 : « Implacable,
universel, le phénomène urbain s’étale. Dès à présent, il concerne une fraction importante de la population mondiale. Pour demain, il est la condition commune : dans moins d’un siècle, estiment
certains, 90% des hommes vivront dans la ville. Montée irrésistible. Comment aménager à temps
cet univers ? […] ».
[14]
Les travaux des démographes tel Bertillon ne sont guère connus des géographes.
[15]
Chabot dit aussi, dans le corps du texte, « La base de toute étude géographique, c’est, ici comme
ailleurs, l’étude de cas concrets, particuliers ; c’est là que nous trouvons à la fois les matériaux
d’une étude générale et l’occasion de définir une méthode » (Chabot, 1948, p. 17-18). Ou encore :
« Comme un particulier, la ville a, en quelque sorte, sa vie professionnelle et sa vie privée » (
Ibid.,
p. 19).
[16]
Sorre rappelait toutefois : « Qu’on ne se flatte pas de trouver une définition rigoureuse, satisfaisant
à toutes les exigences de la logique. Dans le monde vivant, il n’y a que des individus, la notion
d’espèce est un pur concept. Pourquoi en serait-il autrement dans le domaine des faits anthropogéographiques ? » (Sorre, 1929a, p. 23).