2003
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Carrieres sportives en milieu carceral : l’apprentissage d’un nouveau rapport a soi
Laurent Gras
Centre Interdisciplinaire de recherche Appliquée au champ Pénitentiaire (CIRAP) École Nationale d’Administration Pénitentiaire (ENAP)
L’analyse longitudinale des pratiques sportives de détenus montre que les fonctions remplies par le sport en prison ne se réduisent pas exclusivement à une dimension occupationnelle et ludique. La reconstitution des parcours sportifs en milieu carcéral permet de
constater qu’au cours de leur peine, des détenus s’inscrivent dans un réel processus
d’apprentissage et de rationalisation des techniques sportives dans un contexte où l’accès à
ces pratiques reste sélectif. Dépendant étroitement des positions occupées dans cet environnement particulier, l’évolution des motivations rend compte de véritables carrières sportives
au cours desquelles les détenus remanient perpétuellement le sens qu’ils donnent à leur engagement. Ce constat aboutit à une approche originale des peines car en dépit de la complexité à définir l’impact de ces pratiques sur la réinsertion, l’existence de cette évolution entre représentations et pratiques dévoile la dynamique possible d’un parcours de détention.
The analysis of prisoners’ sportive programs over time indicates that the benefits of
introducing sports in prisons are not only occupational and recreational. Even
though access to the most educational activities remains selective, the outlook on the
application of sportive programs within the prison environment shows that during
their sentence, prisoners develop interest and motivation towards sportive techniques
and all their related requirements. Closely depending on their positions within the
penal system, prisoners involved with those programs grow into deeper levels of
physical and mental commitment towards their chosen sportive activity, and also
develop different perspectives towards themselves and their institutional environment.
Therefore, these observations lead to a creative approach of sentences, since despite
the complexity of defining the impact of such sportive programs on the reintegration
process after prison, the fact that prisoners evolve from their initial representations
around sports reveals new possible dynamics within the penal experience.
Au départ, c’est quelque chose qui vous aide le sport,
avant même d’y prendre goût, ça apporte une aide non
négligeable et après on y prend goût de plus en plus.
Je n’avais pas d’objectif au départ, c’était faire quelque chose pour me sentir mieux, pour supporter la
prison. En plus, ce n’était pas facile dans cette maison
d’arrêt, elle était toute petite. Donc j’ai attendu avec
impatience de partir en centre de détention où j’allais
vraiment pouvoir faire du sport. J’étais content de
commencer le karaté car c’était un sport que je pouvais faire sur le long terme et j’avais le temps, ça
n’allait pas plus loin, je n’avais pas cet objectif.
Après, on rentre dedans et moi ça m’a vraiment plu
car ça correspondait à mon tempérament et certainement ça permet de canaliser une certaine violence et
voir qu’on peut la gérer, on se prend au jeu et après je
me disais « je veux être ceinture noire »
(Frédéric – détenu)
Dans un contexte d’offre de pratiques ayant vocation à réinsérer et occuper les
détenus, le sport tient une place assez singulière. En effet, l’offre de sport et son essor à l’intérieur de la prison correspond au fait que les APS ont été dotées, à tort ou à
raison, d’un certain nombre de valeurs invitant à utiliser le sport dans les politiques
locales d’insertion. Dans la même logique l’institution pénitentiaire a trouvé dans
ces principes moraux escomptés un moyen de répondre à ses objectifs de réinsertion.
L’offre de pratiques sportives a alors connu un essor conséquent
[1]. Toutefois, l’analyse de l’utilisation du sport comme mode de réinsertion pour les détenus nécessite
en préalable d’examiner les conditions d’accès à l’offre de sport dans les différents
contextes locaux de détention.
L’étude de ce véritable « marché des sports » ne saurait par ailleurs être appréhendée sans aucune considération du sens que les détenus apportent à leur situation
et à leurs pratiques. Bien que ces derniers doivent tous supporter l’ensemble des
contraintes et des privations imposées par l’institution, ils ne présentent pas pour autant des conduites uniformes, découvrant avec le temps « d’autres formes d’adaptation qui consistent à prendre ses distances par rapport au personnage prescrit »
(D. Lhuilier, A. Lemiszewska, 2001, p. 160) par l’institution carcérale. L’objet de
cet article est de montrer comment, au travers d’une pratique sportive, certains détenus parviennent non seulement à échapper au statut dégradant imposé par l’institution mais aussi à se reconstituer une « image pour soi ». On entend montrer que la
signification donnée aux pratiques sportives en prison n’est pas stable mais évolutive, régie par l’entremêlement complexe des situations pénales et des motivations
personnelles ; que, parallèlement à la carrière carcérale du détenu
[2], c’est-à-dire aux
évènements marquant un tournant dans sa manière d’appréhender son environnement, émerge un parcours sportif segmenté, jalonné d’étapes au cours desquelles
l’individu est amené à remanier le sens qu’il donne à ses pratiques.
L’hypothèse est double. Elle suppose en premier lieu qu’en filigrane de la carrière carcérale du détenu peut se dessiner une véritable « carrière sportive » dans le
sens où les significations portées aux pratiques évoluent au fil des évènements (incarcération, jugement, condamnation, transfert) qui balisent les peines. En second
lieu, que la reconstitution et la préservation d’une « image pour soi » contribuent activement à un processus de revalorisation personnelle indispensable pour la bonne
marche des projets de préparation à la sortie.
Si, dans un premier temps, une présentation de l’accessibilité de l’offre sportive
et de ses modes de régulation a semblé nécessaire pour déterminer les facteurs explicatifs des entrées en pratique et de leur pérennisation, une approche longitudinale est
ensuite parue essentielle pour saisir la manière dont les circonstances et les évènements carcéraux affectent les dispositions et les motivations sportives des individus.
L’investigation porte à la fois sur les modes d’apprentissage (de la technique, du
plaisir ressenti) et sur les réactions développées face aux différentes formes de
contrôle exercées par l’institution (stratégie d’adaptation et rationalisation des pratiques). Elle suppose à ce titre le récit des expériences individuelles sur le plan des
pratiques, conditions d’accès et de continuité, et sur celui des raisons de ces changements (conception individuelle de l’usage du sport).
1. L’ACCES DES DETENUS A L’OFFRE SPORTIVE
1.1. L’INFLUENCE DES REGIMES DE DETENTION SUR LES LOGIQUES SPORTIVES
L’offre d’activités proposée aux détenus dans les 186 établissements pénitentiaires
[3] reste étroitement dépendante du cadre des infrastructures dans lequel elle
s’inscrit et plus spécifiquement des contraintes relatives aux régimes des détention.
Selon le Code de Procédure Pénale, le parc pénitentiaire se divise en trois grandes
catégories de lieux de détention : les maisons d’arrêt, les établissements pour peine
(centres de détention, maisons centrales et centres pénitentiaires), et les centres de
semi-liberté. Leur mode de fonctionnement étant nettement différencié par l’architecture, le niveau de sécurité, le profil de la population carcérale et sa logique de
garde, l’offre sportive varie considérablement.
Les maisons d’arrêt : une logique d’attente
Les maisons d’arrêt, dont l’effectif s’élevait au 1er janvier 1999 à 118, accueillent
des prévenus (détenus en attente de jugement), des condamnés dont le reliquat de
peine (durée d’emprisonnement restant à purger après le jugement définitif) est inférieur à un an, et les condamnés en attente de transfert. Des détenus exécutant une
contrainte par corps y sont également placés. Ce type d’établissement est donc le
premier contact que tout individu écroué établit avec le milieu carcéral.
Globalement, les moniteurs de sport exerçant en maison d’arrêt ont souvent exprimé les difficultés qu’ils rencontraient dans l’élaboration de projets sportifs. Le
nombre insuffisant de moniteurs de sport, l’ancienneté et la vétusté des établissements, les problèmes de surpopulation, l’emprisonnement cellulaire quasi continu
[4],
le nombre élevé de mouvements internes (parloirs, avocats, extractions aux tribunaux), limitent effectivement l’assiduité et la régularité des participations individuelles aux activités sportives. Parce qu’ils nécessitent peu d’espace et relativement peu
de matériels, les exercices physiques en cellule, en salle de musculation et en cours
de promenade connaissent un vif succès. Les cours de promenade manquant d’espace (les murs servent de lignes de touche), les séances de sport collectif rencontrent
beaucoup de difficultés à se mettre en place. Par ailleurs, l’incapacité physique des
maisons d’arrêt à disposer d’infrastructures sportives aux normes fédérales limitent
fortement les rencontres contre des joueurs extérieurs et donc la participation à des
championnats locaux. De même, seuls les individus condamnés en maison d’arrêt
peuvent bénéficier de permissions de sortir sportives du fait de leur statut pénal.
Toutefois, ces derniers étant le plus souvent en attente de transfert ou sur le point
d’être libérés, les moniteurs de sport organisent rarement ce type de projet. D’une
manière générale, les activités sportives en maison d’arrêt présentent donc essentiellement un caractère ludique et occupationnel.
Les maisons centrales : une logique sécuritaire
Lorsque le reliquat de peine d’un détenu est supérieur à dix ans, ce dernier est le
plus souvent transféré dans une maison centrale. En 1999, six maisons centrales sont
implantées en France pour une capacité de 2 964 places de détention. Ce type
d’établissement compte des individus condamnés à de longues peines dont le profil
n’offre pas de gages sérieux de réinsertion. Disposant d’une liberté de mouvement
beaucoup plus conséquente que dans les maisons d’arrêt, les détenus des maisons
centrales peuvent plus aisément aménager leur quotidien autour d’activités ciblées et
profiter plus largement des installations sportives. Cependant, l’engagement de détenus dans un championnat local et l’entrée hebdomadaire d’équipes extérieures se
révèlent être trop risqués en raison du profil des détenus. De même, parce que les
durées de détention y sont beaucoup plus élevées que dans n’importe quel autre type
d’établissements pénitentiaires (34 mois en 1996)
[5], les moniteurs de sport organisent rarement des permissions de sortir sportives, les risques d’évasion étant trop
importants comparativement au bénéfice attendu de tels projets. Enfin, l’engagement
dans un projet de réinsertion ne pouvant être envisagé pour un individu dont la date
de libération est très lointaine, toutes sortes de projets sportifs visant à préparer la
sortie perdent grandement de leur intérêt. En conséquence, l’offre sportive proposée
dans ce type d’établissement se limite le plus fréquemment à des pratiques internes,
entre détenus, ainsi qu’à diverses manifestations ponctuelles et quelques compétitions amicales.
Les centres de détention : un compromis adapté
La création des centres de détention est issue du décret du 23 mai 1975. Au
nombre de 10 à la fin des années soixante-dix, ils étaient 41 en 1999 dont 16 quartiers en centre pénitentiaire. Le nombre de détenus qu’ils pouvaient accueillir à cette
date s’élevait à 14 011. Y sont incarcérés les condamnés présentant des gages sérieux de réinsertion, les condamnés en fin de peine et ceux devant purger des peines
d’une durée inférieure ou égale à sept ans lorsque le reliquat de peine est inférieur à
cinq ans. Le régime de ces établissements, principalement orienté vers la réinsertion,
présente à ce titre beaucoup plus de souplesse que dans les maisons centrales. Pour
ces raisons, ces établissements favorisent le développement des activités de formation professionnelles, socioculturelles ou sportives. L’objectif premier de ce type
d’établissement pour peine n’est donc plus celui d’une préservation de l’ordre interne assurée par de multiples dispositifs sécuritaires, comme c’est le cas en maison
centrale. Il consiste à l’inverse à développer les contacts avec la société extérieure en
permettant aux populations locales de participer activement à la vie quotidienne
dans le cadre d’interventions diverses et aux détenus de bénéficier de permissions de
sortir plus longues et plus fréquentes pour favoriser leur réinsertion. Plus que le
contrôle des corps et l’importance donnée à la sécurité et à l’ordre, l’institution y valorise les participations volontaires et les motivations individuelles. L’objectif de
contrôle ne disparaît pas pour autant. Il est simplement attribué d’une manière différente en s’appuyant sur les responsabilités individuelles et sur l’auto-contrôle de ses
membres. Pour G. Lemire (1990), cette logique est la principale distinction des organisation coercitives (maisons centrales) et des organisations normatives (centres
de détention). Comparativement aux autres régimes pénitentiaires, l’offre sportive
en centre de détention demeure pour ces raisons la plus importante et la plus diversifiée. Ces établissements comptent dans leur majorité des équipements sportifs de
qualité, un effectif de moniteurs de sport supérieur à la moyenne, des activités sportives et des projets variés. À titre d’exemple, un centre de détention sur deux présente des détenus engagés dans des championnats sportifs (plus de 90 % des détenus
possédant une licence sportive sont incarcérés en centre de détention) et les permissions de sortir sportives y sont fréquentes.
Ces premières informations montrent que l’espace des pratiques sportives est
structuré selon les établissements et la nature de leur régime. La position pénale occupée par le détenu se révèle donc être déterminante pour la qualité des activités
sportives auxquelles il pourra s’adonner et la manière dont il pourra le faire. L’étude
des profils pénaux et socio-démographiques révèle d’autres exigences.
1.2. LE PROFIL PENAL ET SOCIO-DEMOGRAPHIQUE DES DETENUS
COMME MODE D’ACCES AUX PRATIQUES SPORTIVES
L’objectif même des manifestations ponctuelles étant de créer une effervescence
collective au sein de la détention, leur accessibilité demeure relativement aisée pour
ceux désirant y participer. À l’inverse, l’accès aux salles de musculation et autres
rencontres sportives organisées « spontanément » dans les cours de promenade, celui
des activités sportives de compétition et des permissions de sortir sportives se révèlent beaucoup plus sélectifs. Parmi les facteurs régissant l’accès aux pratiques sportives de compétition, l’âge constitue à titre d’exemple un critère essentiel qui détermine les choix, les motivations et l’engagement individuels dans une activité
[6]. À
titre d’exemple, 14 % des détenus incarcérés en centre de détention âgés de 22 à 25
ans et 13 % des 26-30 ans possèdent une licence sportive. Ce taux baisse ensuite régulièrement puisqu’il ne s’élève plus qu’à 10 % chez les 31-40 ans pour descendre à
2 % dans le groupe des les 41-50 ans
[7]. De plus, la fréquentation d’espaces sportifs
et la participation à des compétitions sportives créent et entretiennent une certaine
sociabilité entre détenus. L’appartenance à l’équipe officielle de l’établissement bénéficiant d’un certain prestige, on ne saurait y accepter celui dont l’infraction commise est inacceptable
[8].
La sélection imposée dans ces formes de pratique soulève également la question
du comportement dont les détenus font preuve durant leur détention. Quand bien
même ces derniers présentent une bonne condition physique ainsi qu’un bon niveau
de jeu, de mauvaises conduites peuvent dissuader les moniteurs de sport de les accepter aux séances. Ce jeu de la carotte et du bâton est particulièrement actif lorsqu’il s’agit de sortir des détenus en permission sportive. Décidées lors de commission d’application des peines, ces autorisations sont effectivement délivrées à partir
de la prise en compte d’informations relatives au comportement en détention des
candidats. De plus, seuls les détenus ayant purgé un tiers de leur peine peuvent légalement en bénéficier. Le fait d’être « dans les temps » n’est cependant pas suffisant,
la sensibilité sportive des juges délivrant ces autorisations et l’évaluation du risque
d’évasion appréciée à partir des dossiers pénaux – composés principalement d’une
expertise psychiatrique, du passé pénal, du comportement en détention et de la nature de l’infraction – influençant considérablement la décision finale.
Si ces facteurs agissent comme des filtres qui régissent l’accès aux pratiques
sportives, ils sont également des indicateurs susceptibles de rendre compte de la pérennisation ou de l’abandon des pratiques. Plusieurs témoignages ont ainsi montré
de nombreux désistements du fait d’un âge avancé, d’une condition physique en déclin ou encore de la survenue d’une blessure. L’analyse des facteurs d’abandon permet toutefois de constater que la majorité des interruptions de pratique résulte de situation de crise collective (mutinerie, évasion) ou individuelle (stigmatisation du détenu après la découverte de son infraction, faute disciplinaire entraînant un placement interne, départ d’une personne clé du dispositif sportif) propres au milieu carcéral. Ces bouleversements internes perturbent d’autant plus les parcours sportifs
qu’ils surgissent le plus fréquemment de manière imprévue. Soumises aux incertitudes carcérales, la continuité des pratiques et la réalisation de projets rencontrent
donc de nombreux obstacles qui altèrent le déroulement des parcours sportifs des
détenus. Cette constatation réfute l’idée d’une concrétisation systématique des objectifs assignés aux activités sportives et d’une linéarité des parcours sportifs individuels. Toutefois, l’existence de ces filtres sélectifs et de ces facteurs d’abandon,
principaux régisseurs de l’accès à l’offre sportive et de la perpétuation des pratiques,
ne suppriment pas pour autant le sens que les détenus accordent à leur engagement
sportif.
2. CARRIERES SPORTIVES : D’UNE LOGIQUE DE RESISTANCE
A UNE LOGIQUE D’APPRENTISSAGE
La signification que les détenus donnent à leurs pratiques sportives sera interprétée à partir de la notion de « carrière ». Si la notion de « carrière carcérale » est définie dans sa dimension objective, suivant
« une série de statuts et d’emplois clairement définis, de suites typiques de positions » (Hughes, 1996), la « carrière sportive » sera entendue de manière plus subjective, autrement dit dans « la manière
mouvante dont une personne considère sa vie et interprète la signification de ses divers attributs, de ses actions et des choses qui lui arrivent »
[9]. Renvoyée au contexte
de la vie d’un individu dans la perspective de son histoire naturelle et des modifications durables de son existence, la carrière sportive ne sera donc pas pensée comme
une réussite ni comme un échec. Elle renverra à la dynamique des attentes que
l’individu projette dans sa pratique sportive et, consécutivement, au caractère processuel de son engagement dans une pratique sociale.
L’évolution de la position pénale du détenu induit une modification de l’offre de
pratique sportive. Après l’incarcération en maison d’arrêt, le transfert en centre de
détention permet effectivement aux détenus de bénéficier d’une offre de pratique
sportive plus conséquente. Les évènements qui balisent leur carrière carcérale
(écrou, jugement, transfert) générant un remaniement des significations portées aux
situations personnelles, les considérations subjectives de l’incarcération et de ce
qu’on peut y faire ne sont pas fixées une fois pour toute mais variables dans le
temps, mues par l’environnement carcéral. Le concept de carrière sportive sera donc
utilisé afin de rendre compte de l’impact de cette succession de positions occupées
au sein de l’espace carcéral sur le sens donné aux pratiques sportives autorisant selon Goffman « un mouvement de va et vient du privé au public, du moi à son environnement social »
[10].
Méthodologie
Assortis d’un travail de terrain dont l’objectif consistait à observer les manifestations
sportives, recueillir des documents, des lettres et des rapports afin d’illustrer au mieux notre réflexion, 45 entretiens semi-directifs ont été réalisés, dont 21 avec les détenus, 13 avec
les moniteurs de sport, 7 avec les personnels de surveillance et 4 avec les directeurs
d’établissement. Principal mode d’investigation de notre objet
[11], le recours à ce type de
technique a été essentiel pour rendre compte des significations portées aux pratiques sportives. Parallèlement, des entretiens libres ont été menés avec des acteurs extérieurs aux
établissements. La proportion de femmes incarcérées étant très faible (4 % pour l’ensemble
de la population carcérale et 3 % en centre de détention) et leur effectif de licenciées quasi
nul, aucune détenue n’a été interrogée. Exceptée cette variable, aucune caractéristique sociodémographique ni pénale n’a été retenue dans la sélectivité des détenus interrogés si ce
n’est le fait d’être incarcéré en centre de détention.
2.1. RUPTURE ET REAJUSTEMENT DES PRATIQUES ET DES ATTENTES
SPORTIVES
Dès son entrée dans l’institution carcérale, le détenu se voit privé des formes majeures de relations qu’il entretenait avec le monde extérieur. Cette impossibilité de
communiquer avec ceux qui constituaient son univers ne permet pas au détenu
d’actualiser les principaux traits de son comportement ni de son identité sociale
[12].
En créant une rupture avec le monde extérieur, le choc de l’incarcération a ainsi été
souvent évoqué pour expliquer l’interruption des attentes et des pratiques sportives :
« Il y avait du sport mais je n’étais pas réellement dedans. Vous savez quand
vous arrivez en prison, le choc de l’incarcération, je n’ai pas fait de sport jusqu’à mon transfert. »
(Mehdi – détenu)
« Les deux premières années étaient trop dures, j’ai juste essayé de survivre,
de ne pas péter les plombs. Je n’ai pas fait de sport. J’étais très mal. »
(Frédéric – détenu)
Toutefois, l’appréciation individuelle de cette dépossession n’est pas semblable
pour tous. L’importance de ces déperditions est en effet d’autant plus forte que la
position sociale occupée et l’offre de biens et de services dont pouvait disposer le
reclus étaient élevées
[13]. Pour R. K. Merton et P. F. Lazarfeld (1950, p. 40-59), cette
« relative déprivation » montre que l’évaluation de la situation d’enfermement varie
suivant les expériences vécues et la classe sociale d’appartenance
[14]. Le coût de
l’incarcération ne dépend donc pas uniquement de la quantité de biens et de services
accordée par l’institution mais aussi de celle dont l’individu disposait avant son incarcération. Sur un modèle identique, les détenus les plus sportifs vivent avec plus
de difficultés l’incapacité de pratiquer un sport comme ils pouvaient le faire avant.
Le passé sportif de plusieurs détenus rend ainsi compte de brillants parcours sportifs dont les perspectives furent anéanties du fait de l’incarcération :
« J’étais engagé dans le championnat d’Europe. L’arrêt de la boxe a été aussi
brutal que le choc de l’incarcération : c’est le drame de ma vie, un vrai regret. »
(Alain – détenu)
« À cette époque, je jouais en 2ème division en junior excellence. J’allais signer
un contrat d’aspirant professionnel et la rentrée en prison a fait que je n’ai pas
pu. Je voulais devenir pro, C’était ma vocation, c’est ce que je voulais, je ne
vivais que pour ça, je ne faisais que ça. »
(Eric – détenu)
On ne saurait donc concevoir l’incarcération comme une rupture totale avec le
monde extérieur, l’importation des histoires de vie exerçant une influence sur
l’appréciation des privations et des manques. Cette importation de sous-cultures
[15] et
de « détotalisation » qui affecte l’institution réduit de fait l’approche d’E. Goffman.
Les capacités d’adaptation et de création individuelles dans le milieu carcéral n’étant
pas détachées des expériences ni du vécu antérieur, on peut émettre l’hypothèse que
la prison n’entraîne pas une modification totale des perceptions et des pratiques
sportives mais offre « des conditions spécifiques d’actualisation qui contribuent à lui
donner ses caractéristiques propres » (D. Welzer Lang, L. Mathieu, M. Faure, 1996,
p. 84.). L’effet de ce réajustement identitaire sur le sens donnés aux pratiques sportives demande à ce titre d’être analysé.
2.2. DU DENI DE L’INSTITUTION A LA PHASE D’ADAPTATION
En général, les premiers jours de l’incarcération provoquent chez le détenu, surtout chez le primaire
[16], une réaction de refus de ce que l’institution cherche à lui
imposer. Laissant entendre par ce comportement qu’il ne veut sur aucun plan se rendre complice de ce processus de mortification, le détenu exprime une indifférence
totale à ce qui se passe autour de lui :
« Au début j’en n’avais pas conscience, j’étais dans mon truc, j’étais en maison d’arrêt, je faisais un refus, c’est un autre problème ; c’était ma petite co-quille que j’avais. »
(Nicolas – détenu)
« Quand je suis arrivé en prison c’était un milieu que je ne connaissais pas du
tout et j’ai préféré prendre mes distances. Je sortais très peu je me mélangeais
très peu. »
(Vincent – détenu)
Toutefois, après avoir refusé dans un premier temps de s’inscrire dans ce processus de « dépouillement biographique », le détenu découvre ensuite que l’acceptation
de cette identité stigmatisante est, paradoxalement, essentielle pour sa survie et son
adaptation à ce nouvel univers. À cette fin, l’intériorisation du règlement intérieur et
des attentes institutionnelles est essentielle dans la mesure où cet apprentissage visera autant à connaître les règles et les normes en vigueur qu’à les contrôler. Cette
maîtrise du règlement intérieur, formel ou informel, servira en effet les détenus dans
la mesure où elle leur permettra d’évaluer la manière dont ils pourront le contourner.
Consécutivement, l’ensemble des conceptions que l’institution va chercher à imposer aux reclus va à son tour faire l’objet d’un réajustement et d’un remaniement
individuel. L’apprentissage de ces procédés marque à ce titre une seconde phase relativement ambiguë dans la carrière sportive des détenus, conjuguant comportements
coopératifs et remaniement de l’identité de reclus.
Rapporté au sport, ce véritable jeu identitaire se traduit en maison d’arrêt par la
mise en œuvre de stratagèmes permettant au détenu d’adapter son environnement à
ses besoins de dépense physique :
« Il n’y avait pas grand chose, on faisait des pompes sur des boîtes de
conserve pour avoir des appuis plus rigides et une meilleure tenue de dos ainsi
que des appuis sur les barres de télévision, des biceps avec des bidons d’eau. »
(Youssef – détenu)
« J’avais une activité physique tous les jours : c’était pompes sur le tabouret,
abdos entre le lavabo et le lit, tous les jours, tous les jours. »
(Paul – détenu).
Cette appropriation personnelle du cadre physique de la cellule, traduit par le détournement de l’utilisation des objets qui la composent, marque une étape importante dans l’évolution du rapport que les détenus entretiennent avec l’écologie carcérale. Passé le stade du déni total, il ne s’agit plus en effet de renier en totalité le cadre physique de leur emprisonnement mais plutôt de composer avec. La participation à l’offre d’activités proposée par l’institution devient alors envisageable :
« Onze ans de prison. Je me suis rendu compte que si je ne faisais rien, je sortirais dans un état lamentable, ou malade. J’ai choisi de continuer à faire du
sport, de sortir de ma bulle et de participer aux séances collectives. Parce que
j’en vois qui sortent, ils sont dans un triste état. »
(Jean-Paul – détenu)
Après s’être ajusté aux restrictions institutionnelles, le détenu ajuste à son tour
l’environnement pour assouvir ses besoins personnels, résister à l’institution, combattre ses effets régressifs
[17] et évacuer l’accumulation de l’énergie et du stress :
« Non, on ne peut pas appeler ça du sport, le fait de faire 4-5 h de sport par
jour et le fait de tomber à zéro ; C’était un défouloir : pendant une demi heure,
il fallait se vider, se défouler physiquement, évacuer la pression, le stress, tout.
Je me défoulais comme un fou furieux partout, sans être structuré, sans rien. »
(Eric – détenu)
Pour ces raisons, le sens déclaré des pratiques physiques en maison d’arrêt est de
pallier certaines privations et de lutter contre les effets négatifs de l’incarcération.
Plus encore, certains détenus ont évoqué le fait que le recours à ces pratiques revêtait
une fonction vitale dans des conditions extrêmes de détention :
« Je suis resté au quartier d’isolement six mois, avec rien, aucun sport, sauf
des exercices physiques en cellule. La promenade se faisait dans une cour de
dix mètres carré une heure par jour. J’étais obligé de chercher à me maintenir.
Pendant ces mini promenades, je faisais des pompes, des tractions, un peu de
footing. Il fallait absolument le faire. C’était vital. Je n’avais en plus aucune
relation avec les autres. »
(Marius – détenu)
« Sans sport, je serais devenu fou. »
(Alain – détenu)
« Sans le karaté, je me serais suicidé. »
(Mohamed – détenu)
Globalement, le sens des pratiques en début de carrière carcérale se définit donc
comme un moyen de gérer physiquement et psychologiquement le choc de
l’incarcération et les effets nocifs des incertitudes qui y sont rattachés, mais aussi
comme une forme d’appropriation des ressources institutionnelles et d’adaptation à
l’univers carcéral. Produit des expériences « pré-carcérales » et d’une réaction aux
contraintes institutionnelles, les significations portées aux pratiques n’en sont pas
figées pour autant, l’évolution des situations pénales permettant aux détenus de les
envisager différemment.
2.3. LA SOCIALISATION ANTICIPATOIRE :
DE LA CONDAMNATION DEFINITIVE AU LIEU DE TRANSFERT
Parce que les dispositions psychologiques des prévenus sont focalisées autour du
jugement, la connaissance de la condamnation définitive est une étape cruciale dans
les perceptions que les détenus portent à leur situation. En effet, lorsque les détenus
connaissent leur reliquat de peine et lorsque l’incertitude liée à leur condamnation a
disparu, de nouvelles perspectives apparaissent. Alors que certains se focaliseront
sur l’instant de leur libération prochaine, ceux dont la condamnation nécessite un
transfert dans un établissement pour peine envisageront avec priorité la manière de
« faire leur temps » dans un processus de « socialisation anticipatoire »
[18] :
« J’ai pris une lourde peine. Je me suis dit, j’ai tant d’années devant moi,
pourquoi je n’essayerais pas quelque chose sur un long ou moyen terme. Il fallait que je fasse quelque chose de toute façon. Je me suis lancé dans le karaté. »
(Frédéric – détenu)
La connaissance de la condamnation et le lieu d’affectation marquent de fait une
étape décisive dans la carrière morale du détenu et dans ses aspirations sportives. Ce
va et vient entre la situation carcérale et les attentes individuelles confirment combien le sens donné aux pratiques sportives dépend étroitement des positions pénales
occupées.
2.4. LE SECOND CHOC CARCERAL
Après le transfert dans un centre de détention, le détenu prend donc conscience
de la nécessité de « faire son temps » et d’investir une ou plusieurs activités. Lorsque ce dernier décide de se lancer assidûment dans une activité sportive, on constate
alors que ses pratiques s’intensifient :
« C’était complètement différent de la maison d’arrêt, je trouvais ça super : les
infrastructures, l’espace, par rapport à une petite maison d’arrêt. Les six premiers mois, j’ai fait du sport à outrance, je n’y connaissais pas grand chose :
mes capacités physiques, mes possibilités, à quel niveau, combien de temps
par jour…On connaît rien au début, on apprend. »
(Patrick – détenu)
Au cours de cette phase quasi instinctive « d’éclatement physique », le détenu
cherche à optimiser le profit qu’il peut retirer de l’offre sportive qui lui est proposée.
La variété des pratiques lui permettant d’expérimenter ses prédispositions sportives
dans plusieurs disciplines, cette période lui donne également la possibilité
d’apprécier ses propres préférences parfois méconnues jusque là. Comprenant que
ces engagements multiples ne peuvent durer éternellement en raison de la dépense
physique trop importante qu’ils demandent, la nécessité de choisir une pratique sportive et de s’y engager apparaît alors :
« J’avais tout essayé et à la longue, je commençais sérieusement à me dire
qu’il fallait que je lève un peu le pied. Puis j’ai continué le hand, j’ai arrêté un
peu la muscu et complètement arrêté le foot. Au bout de trois quatre mois, le
moniteur de sport m’a demandé gentiment si je voulais prendre une licence. J’ai accepté. »
(Vincent – détenu)
« Connaître les bons coups, savoir frapper dans la balle, comment faire une
touche, pas les deux pieds par terre, comment faire un coup franc, parce que
quand l’arbitre a les mains en l’air c’est direct ou indirect. Il y a beaucoup de
gens qui jouent, ils savent jouer au foot, mais les règles... »
(Mehdi – détenu)
Ce processus de rationalisation des pratiques s’exprime également dans la manière dont les détenus cherchent à combiner leur pratique principale à d’autres pratiques complémentaires. Le sens donné à la pratique de la musculation en fournit un
exemple particulièrement net. En centre de détention, on constate que les détenus ne
conçoivent en effet plus exclusivement cette pratique comme un moyen permettant
une décharge physique forte et soudaine, comme elle l’était en maison d’arrêt, mais
comme une discipline pouvant contribuer à améliorer leurs capacités physiques dans
d’autres sports :
« J’ai continué le footing et la muscu, mais j’ai adapté par rapport au karaté
car maintenant c’est le sport autour duquel les autres gravitent, c’est le sport
principal, sur lequel je m’investis le plus et j’adapte ma muscu par rapport au
karaté, je fais des mouvements spécifiques qui me permettent d’améliorer
mon karaté. »
(Frédéric – détenu)
La construction d’une identité sportive devient alors possible en prenant forme
dans l’apprentissage d’un nouveau rapport au corps et d’un nouveau rapport au
sport.
3. LA RATIONALISATION DES PRATIQUES SPORTIVES
3.1. L’APPRENTISSAGE D’UN NOUVEAU RAPPORT AU CORPS
Le rapport que les sportifs détenus entretiennent avec leur corps est prépondérant. Au fur et à mesure que le détenu investit son capital corporel, il comprend progressivement que tout ce qu’il entreprend pour améliorer ses ressources physiques se
trouve presque systématiquement confronté à l’emprise institutionnelle qui s’exerce
sur lui. Derrière le processus de rationalisation de la pratique sportive se dissimule
donc un processus de réappropriation corporelle. Parce qu’il existe diverses stratégies pour atteindre ce but
[19], la recherche des moyens contribuant à sa réappropriation peut alors devenir une activité en soi et prendre la forme d’une « résistance déclarée » contre l’institution. Placé au cœur de la sanction, le corps du détenu devient
l’objet d’une lutte d’appropriation entre l’individu et l’institution, un objet de dignité, «
un moyen d’exister par rapport à autrui, à l’institution et à soi-même » (D.
Lhuilier, avec A. Lemiszewska,
op. cit., p. 209.). Pour certains détenus, cette réappropriation ne prend donc sens qu’au travers de leur emprisonnement
[20]. Or, les pratiques physiques et sportives restent assurément un moyen efficace de parvenir à ces
fins, avant même de servir les objectifs purement sportifs :
« En faisant du sport on reconquiert une partie de sa liberté, on décide de ce
qu’on va faire, ce qui est assez rare en prison où on décide tout à votre place,
vous ne maîtrisez pas votre temps ni vos activités, mais là vous gérez votre
corps, vos envies ; vous prenez un plaisir à le faire en plus. »
(Amar – détenu)
« Quelque part, on les nargue… Un gars, ça fait des années qu’il est en prison,
et les surveillants voient que le gars tient le coup, que tous les jours il
s’entraîne, qu’il a un physique hors du commun. Il y a une certaine pression
en prison, on te prend ton corps en quelque sorte. »
(Yves – détenu)
D’abord objet de résistance, le corps peut ensuite faire l’objet d’investigations
plus rationnelles et devenir ainsi objet de connaissance :
« Il y a toute une phase introspective, un temps de récupération, c’est intéressant et en plus, même si on connaît l’anatomie du corps. Il y a des choses que
je ne fais plus au foot car j’en n’avais pas pris conscience, je ne connaissais
pas. »
(Eric – détenu)
« C’est plus la technique qu’autre chose : comment travailler, on connaît un
peu de mécanique sur le fonctionnement du corps, comment se muscler. On
sait que tel muscle permet de faire telle flexion ou extension, ça permet de
mieux se concentrer. C’est important en muscu. »
(Yves – détenu)
Un élément central du rapport entretenu entre les détenus sportifs et leur corps
est la charge pondérale. Il est fréquent en effet de constater combien l’incarcération
entraîne des fluctuations de poids assez importantes. Le changement d’alimentation,
la sédentarisation ainsi que le stress causé par l’incarcération sont autant de facteurs
qui expliquent pourquoi certains détenus connaissent une véritable métamorphose
physique, incontrôlée, après quelques mois d’emprisonnement :
« La came qui monte et le sport qui descend. À ma deuxième incarcération,
fin 92, j’avais pris 15 kilos. Je devais faire 95 kilos, je ne faisais plus rien. En
92, le palpitant ne suivait pas, donc là pareil : remise en forme, footing, j’ai
perdu 10 kilos en trois quatre mois. Là, je suis un peu lourd parce que c’est
l’hiver mais je vais perdre trois quatre kilos et je serai bien. »
(Fuchs – détenu)
« J’ai beaucoup perdu ici, pas loin de 20 kilos. Quand je suis rentré je ne faisais pas loin de 100 kilos. J’étais même monté à 120 kilos. Je suis redescendu
à 95 pendant quelques temps. Ici, c’est difficile à reprendre, je suis remonté
avec la permission. Là, j’avoisine les 92–93 kilos. »
(Yves – détenu)
À ce titre, l’une des préoccupations des détenus sportifs est d’intervenir sur leur
masse pondérale. Pour parvenir à leurs fins, l’intérêt porté à une alimentation et à
une diététique plus adaptées aux besoins sportifs tient une place centrale :
« Je pensais qu’en prenant du poids j’allais être meilleur. Mais c’était faux.
Pour prendre du poids, je me suis mis à manger beaucoup plus de pâtes, même
le matin. Je me suis mis à manger des protéines, des vitamines, j’essayais de
manger au maximum, j’ai essayé de me gaver, je suis monté jusqu’à 98 kilos
mais je voyais que ça n’était pas le plus bénéfique pour moi parce que c’était
là où je prenais le plus de coups alors je suis vite redescendu à mon poids, 90
kilos. J’ai arrêté de prendre des pâtes le matin, de prendre des protéines, je me
suis mis à faire beaucoup plus de footing, des fractionnés aussi. »
(Adel – détenu)
De fait, l’engagement dans une pratique sportive demande aux détenus d’opérer
dans un premier temps une sorte d’auto-évaluation de leur mode de vie et de leur
alimentation, avant de chercher à mettre en œuvre les moyens adaptés à l’amélioration de leurs dispositions corporelles. Lorsque cette évaluation permet d’atteindre
des résultats répondant aux attentes initiales, un bien-être corporel apparaît alors :
« C’est complètement lié, on se sent mieux dans son corps, on se sent mieux
dans sa tête. C’est vrai que le regard que j’avais sur moi quand j’étais toxico,
il était négatif. Et puis tout ça a changé. Déjà je prends soin de moi, de mon
physique, de mon corps, je lui donne ce qu’il faut, il y a un changement, de
l’évolution, au niveau respiratoire, cardio-vasculaire, il y a de la progression.
Au niveau de la musculation, on apprend à se connaître et surtout on entend
son corps. »
(Frédéric – détenu)
Ces satisfactions d’ordre physique ne sauraient toutefois rendre compte en totalité du sens que les détenus donnent à leurs pratique, l’apprentissage d’un nouveau
rapport au sport leur fournissant d’autres types de gratifications.
3.2. L’APPRENTISSAGE D’UN NOUVEAU RAPPORT AU SPORT :
L’APPROPRIATION DU TEMPS ET DE L’ESPACE SPORTIF
Comparativement aux maisons d’arrêt et aux maisons centrales, le caractère plus
libéral des centres de détention permet aux détenus de retrouver une certaine autonomie. Disposant de plages temporelles et spatiales beaucoup plus conséquentes, le
détenu se voit en effet accorder la possibilité d’aménager son emploi du temps quasi
librement.
Pour les sportifs, cet aménagement se traduit avant tout par la réappropriation du
temps. La participation à des compétitions sportives et la durée des rencontres créent
en effet une double rupture en permettant aux détenus de s’abstraire des considérations temporelles qui définissent leur situation pénale mais aussi d’exercer un certain
contrôle sur un temps qu’ils ne maîtrisent pas par ailleurs :
« Je courais 5 minutes puis 2 kilomètres, à 8-10 km/h, c’était de la marche
forcée en gros ! Et puis j’ai forcé. J’ai très vite perdu 15 kg, et j’ai très vite
augmenté mes cadences de course… Au bout de six mois, je courais tous les
jours, et je tenais de 20 à 30 minutes. Je suis passé d’un niveau où je faisais de
la course à pied pour garder ma ligne à celui où je cherchais à diminuer mes
temps. Je suis arrivé à 40 minutes pour dix kilomètres puis, je suis arrivé en
dessous. Mes temps ont complètement explosé. Avant, je courais, je faisais
mes 10 kilomètres et je rentrais chez moi. Là j’ai appris à faire mon étirement,
mon stretching. »
(Paul – détenu)
La possibilité de quantifier les progrès enregistrés au fil des séances recouvre à
ce titre un intérêt particulier. La perte de poids, l’allongement des distances de courses, l’amélioration du temps mis à les parcourir, permettent effectivement aux détenus de disposer de repères pour apprécier le fruit de leurs efforts. Cette capacité de
mesurer l’évolution de leurs performances contribue d’ailleurs à l’élaboration de petits objectifs, programmés dans le temps, auxquels ils s’accrochent. De plus ces progrès constituent un support symbolique qui les empêche d’associer leur durée de détention à un temps perdu. Pour certains, on assiste alors à la mise en place individuelle d’entraînements précisément réglés dénotant fortement avec la dispersion observée en début de parcours :
« Je me lève à 6h du matin. Je fais chauffer mon eau puis 20 minutes de gym.
Trois fois par semaine, je vais à la salle : le lundi, mercredi, vendredi : abdominaux, lombaires, cent séries de chaque ; un peu de stretching. À 13h,
j’attaque la course à pied. D’abord je m’échauffe 20 minutes, je me réétire, je
fais mes marques et je fais 10 fois 800 mètres. C’est un effort important. Le
premier 800 m, je vais à fond car ça développe bien la capacité de l’air dans
les poumons. Je fais trois tours, après je me reloge deux tours sur 400 mètres ;
je retrottine très doucement et je réenchaîne ainsi de suite : 3 tours, 2 tours
doucement. Je finis mon fractionné, je retrottine 15 minutes pour relâcher le
cardiaque, pour ne pas avoir de pépin. Après, je me réétire, douche puis repos.
Tous les jours comme ça. Mon plan est très strict. C’est bien d’avoir un plan
d’entraînement, il faut un plan d’entraînement. »
(Jean-Paul – détenu)
Approche particulièrement soignée et contrôlée du temps qui s’écoule, ce témoignage montre l’intérêt qui lui est porté ainsi que la rationalisation dont il fait l’objet.
L’emploi répété de termes liés à cette dimension et la maîtrise du temps qui se dégagent de ces propos sont des signes forts qui distinguent le novice de l’expert. De
plus, la rationalisation du temps des pratiques ne s’arrête pas à la gestion des seuls
entraînements, leurs répartitions hebdomadaires étant également soigneusement préparées. Les horaires de pratique sont précisément établis et non plus imposés comme
en maison d’arrêt. Le rythme est ralenti, les détenus se posent, s’installent, développent des habitudes. Le pratiquant apprend alors progressivement à régler méthodiquement le rythme de ses séances afin d’éviter les désagréments physiques causés
par des entraînements trop intensifs que son corps ne pourrait supporter. Cette programmation hebdomadaire s’apparente de fait à une sorte de conquête du temps d’où
ressort une forte marque d’indépendance vis-à-vis du milieu dans lequel il se trouve.
Tout se passe en effet comme si le temps carcéral était suspendu, comme si le chronomètre sportif se substituait à l’horloge carcérale.
L’occupation de l’espace sportif, à l’instar de l’aménagement du temps, requiert
un autre type d’appropriation du cadre institutionnel. Parce qu’ils sont précisément
délimités par des lignes de jeu, les terrains sportifs créent une rupture très nette avec
le reste de la détention. Toutefois, il semblerait que ce soit davantage la manière
dont ces terrains sont occupés qui amène le détenu à pouvoir se sentir « ailleurs ».
Basé sur le respect d’un règlement, l’engagement sportif se caractérise en effet par
un engagement physique et moral qui se distingue fortement du comportement qu’ils
doivent suivre dans les espaces de la détention. Les détenus peuvent y courir, sauter,
crier, faire de grands gestes, s’autoriser quelques contacts physiques, voire porter
des coups lorsqu’il s’agit de sports de combat. Parmi les formes d’engagement moral que les détenus investissent dans leur pratique, la concentration demeure probablement la plus significative pour traduire cette coupure quasi totale avec le monde
environnant :
« J’ai tellement la tête dans les matches que je ne ressens plus l’incarcération,
je ne suis plus en détention. »
(Adel – détenu)
« Les gars je les ai souvent vus courir quand ils n’étaient pas bien, l’image du
mec qui fout deux œillères et il n’y a plus personne : il trace, il se vide, il arrive le soir, il est vanné et il fait dodo, oublier pour mieux repartir. »
(Nicolas – détenu)
Les coureurs se détachent, s’envolent, attendent impatiemment l’effet euphorisant du sport aidé par la sécrétion d’endomorphines, avant de s’abstraire totalement
du cadre dans lequel ils se trouvent pour ne plus penser qu’à l’effort, voire ne plus
penser à rien. À l’extrême, tout semblerait confirmer qu’ils cherchent à devenir maître de leur bien-être ou, plus encore, de leurs souffrances. C’est ainsi qu’à plusieurs
reprises, des coureurs reconnaissaient se « noyer », envahis par une concentration
intensive,
« Comme s’il avait tiré le rideau, laissez moi tranquille, je cours. Certains
donnent l’impression que s’il y avait un mur qui apparaissait comme par enchantement, ils se mangeraient le mur, ils tracent. »
(Nicolas – détenu)
« Moi je trouve ça très personnel la course à pied, c’est une protection pour
moi. »
(Jean-Paul – détenu)
La pratique devient alors un véritable refuge, un lieu protecteur où rien ne peut
arriver, où les pensées négatives sont immobilisées, abandonnées aux portes des vestiaires, remplacées par l’envie d’être ailleurs et de s’abandonner à l’effort. En cela,
l’espace sportif pose une rupture avec l’espace carcéral. Espace refuge dont la dimension d’invisibilité permet à chacun de s’imaginer en « héros » ou en « dieu du
sport », le décor sportif rompt avec le cadre de la prison, appelle pour quelque temps
les joueurs à abandonner leur rôle de reclus pour interpréter celui, plus valorisant, de
sportif confirmé avant d’en récolter les effets bénéfiques.
3.3. L’APPRENTISSAGE DES EFFETS DU SPORT
Après l’acquisition d’un langage technique et de connaissances spécifiques destinées à la maîtrise des corps, à l’instauration de programmes adaptés et l’occupation
d’espaces de pratique succède l’apprentissage des effets du sport. Comme l’a montré
H. Becker (1985) à propos des fumeurs de marijuana, un individu ne pourra effectivement ressentir les effets de sa pratique – bien-être, détente – que s’il accomplit un
processus d’apprentissage qui le conduit à se représenter son activité comme un
moyen de parvenir à cette fin. De fait, nul ne devient sportif s’il n’a pas appris à pratiquer d’une manière qui produise réellement des effets et à savoir reconnaître le
plaisir ressenti. Au cours de ce processus, l’individu élabore donc une motivation à
utiliser le sport, inexistante quand il a commencé à pratiquer car elle implique une
conception du sport qui ne pouvait naître que des types d’expériences effectives qui
viennent d’être décrites. Ce processus achevé, le sportif est alors disposé à utiliser le
sport pour le plaisir, en dépit des considérations institutionnelles qui pèsent sur lui.
Le fait de jouer à un niveau que les détenus estimaient avoir perdu, voire qu’ils
n’avaient jamais espéré atteindre, suscite la venue et la découverte de certains plaisirs qu’ils ne pouvaient éprouver au début de leur carrière sportive :
« On s’attache toujours à quelque chose. Jouer au foot, c’est par rapport à un
esprit sportif. Les gens qui viennent de l’extérieur, on veut toujours essayer de
les gagner mais on essaie toujours de se faire plaisir. C’est ça, c’est ça, c’est le
mot exact, on se fait plaisir en jouant avec des gens de l’extérieur, de jouer
dans les normes, dans les règles, dans le système du foot. »
(Mehdi – détenu)
« Là j’ai senti que j’ai progressé, ça me faisait plaisir de jouer. »
(Edouard – détenu)
Ce plaisir ne se cantonne cependant pas à une satisfaction individuelle, celui de
partager collectivement un moment inédit et extraordinaire ayant également été cité :
« Le foot c’est une grande rencontre, il y a une euphorie, c’est important. »
(Edouard – détenu)
Plaisirs de la pratique, de l’effort, du progrès et du partage des émotions, cette
analyse de la pratique sportive et de ses réjouissances ne saurait être complète sans
évoquer la fonction de substitution que le sport remplit à l’égard d’une sexualité fortement carencée. Les privations sexuelles entraînant chez l’homme la peur de ne
plus « en être un », les pratiques physiques présentent bien souvent un moyen de retrouver à travers son propre corps un signe de la virilité que la prison castratrice a
longtemps gommé (Courtine, 1980, p. 173). L’angoisse due à cette perte d’identité
masculine explique pourquoi la musculation visant le renforcement et l’aspect du
corps est très répandue dans les établissements pénitentiaires :
« C’est sûr, la musculation, c’est les muscles, la force, ce qui te fait tenir ici,
ce qui te fait être un homme. »
(Yves – détenu)
« Quelque part, c’est vrai, on peut dire que les gars qui vont à la salle de musculation, c’est en partie pour montrer qu’ils sont encore capables de fournir
des efforts physiques, et çà, c’est quand même bien la preuve qu’ils sont encore des hommes, ils bougent, ils ne se laissent pas aller ».
(Amar – détenu)
La pratique du football remplit des fonctions similaires. C. Bromberger (1995,
p. 290) compare en effet le football à une « exhibition des qualités viriles sur le terrain […] une sorte de “parade sexuelle” où les hommes se contemplent et se glorifient eux-mêmes en mesurant leurs aptitudes, objet d’une perpétuelle compétition
souvent tacite dans le quotidien », l’image d’une condition des hommes perpétuellement inachevée, « devant régulièrement se prouver et s’éprouver ». Pour des raisons identiques, on constate aussi que la boxe rencontre un vif succès en milieu carcéral. Cette discipline représente plus que tout autre l’ultime siège de la masculinité,
le théâtre de la mise à l’épreuve à mains nues de la virilité (Cleaver, 1998, p. 231).
« Quand je boxe, ce n’est pas dans mon adversaire que je frappe, mais contre
ce que la prison m’a pris. Je ne sais pas si on peut dire que là-dedans, je cherche à prouver que je suis encore un homme, mais c’est un peu ça quand
même… »
(Alain – détenu)
En théâtralisant ces propriétés de la « culture » masculine, l’effort sportif se
substitue en partie aux privations sexuelles. Les terrains de sport offrent un espace
idéal d’expression de l’identité masculine, une véritable « maison des hommes »
(D. Welzer Lang, L. Mathieu, M. Faure, op. cit., p. 124) où les détenus trouvent les
moyens d’éprouver leur force et leur compétitivité en réactivant certains codes de
virilité.
Enfin, un des apports majeurs de ce processus de revalorisation personnelle est le
gain de confiance en soi. L’incarcération générant une perte de l’estime personnelle,
le renvoi d’une image négative et d’une trajectoire sociale ponctuée d’échecs, les
progrès rencontrés dans le sport contribuent activement à l’élaboration d’un sentiment de réussite et positionnent l’individu dans une dynamique lui permettant de
s’approprier un capital de confiance perdu :
« Mon gros problème au départ, c’est un manque de confiance. Là, j’ai vraiment eu du mal et au tout début quand on me donnait le ballon, c’était la panique totale sans même que le mec me touche. Là ça s’est pas mal amélioré,
j’arrive à mieux me maîtriser. »
(Pierre – détenu)
« La ceinture noire, c’était un but, pour moi c’est quelque chose d’important
car quand je l’aurai, ce sera la première fois que j’arriverai à un but sans fuir
avant. En fait, avant, je n’ai jamais réussi à finir, à concrétiser quelque chose.
Je ne sais pas vraiment pourquoi, je sais mieux maintenant : une peur de
l’échec ou un manque de confiance en soi. Maintenant, c’est différent grâce
notamment au karaté. »
(Frédéric – détenu)
Étroitement liée à la maîtrise du corps et à celle des émotions, cette projection
montre que l’individu suppose disposer des capacités nécessaires pour atteindre son
but. L’évaluation du progrès réalisé peut à ce titre fournir un bon indicateur de la
confiance que les détenus éprouvent envers eux-mêmes. Parfois même, le rétablissement de cette confiance peut indirectement aboutir à une transformation du regard
porté sur les autres :
« On apprend à vivre avec les autres et on retrouve bon nombre de conflits de
la vie courante en accéléré, en concentré. Le sport permet de vivre des situations et d’apprendre à les gérer, plein de personnes viennent, ce n’est jamais
les mêmes qu’on rencontre, comment s’adapter par rapport à tel tempérament… c’est très intéressant. Je me suis rendu compte que ça permettait
d’évoluer et d’apprendre à se connaître, d’évoluer et de comprendre aussi les
autres, cet apprentissage de soi même et des autres…C’est la que j’ai commencé à avoir envie de progresser et d’enseigner. »
(Frédéric – détenu)
Bien que les dirigeants pénitentiaires autorisent de plus en plus de chercheurs à
investir le milieu carcéral, ce champ d’étude demeure encore un lieu difficile
d’accès, objet de maints discours et de maintes représentations. Or, cette multitude
induit une complexité, érigeant pour l’analyse sociologique un certain nombre
d’obstacles que le chercheur doit surmonter suivant la nature de son investigation.
Aussi, à l’instar d’E. Hughes préconisant « l’examen de cas offrant la moindre résistance à l’analyse sociologique » (Hughes E.C,
op. cit., p. 30-31) afin d’obtenir de
l’information sur un milieu sensible, l’intérêt porté au sport, pratique sociale jugée
futile
[21], est fécond pour aborder des questions de fond posées par le rapport des individus à l’institution carcérale.
En donnant du sens à leurs pratiques sportives, les détenus donnent un sens à leur
peine. Dépassant la logique de résistance tenue en début de parcours, certains détenus parviennent ensuite à concevoir leurs pratiques sportives de façon constructive
et rationnelle. À l’inverse des carrières carcérales que l’on peut objectiver à partir
d’évènements clairement définis (écrou, jugement, condamnation, libération ou
transfert suivi de l’installation dans un établissement pour peine), la reconstitution
de carrières sportives, c’est-à-dire de l’évolution des significations portées aux pratiques, montre comment le rapport entre le détenu et sa pratique évolue, même si un
abandon peut survenir à tout moment du fait de l’imprévisibilité de l’environnement
carcéral. Le modèle séquentiel utilisé pour montrer ce processus comporte donc une
succession de positions objectives associée à des remaniements subjectifs. D’une
logique de résistance physique envers l’institution, le sens des pratiques sportives
suit ensuite de manière progressive une logique d’apprentissage au cours duquel
l’individu parvient à se détacher de l’identité de reclus qui lui est imposée pour finalement retrouver une image de lui-même plus valorisante.
Enfin, si l’appréciation relativement complexe des effets de ces carrières sportives sur la réinsertion et l’ambiguïté de leur interprétation (conversion réelle ou stratégie d’adaptation ?) demeurent, l’existence de carrières sportives en prison permet
de montrer que la durée des peines ne peut pas être systématiquement associée à un
temps perdu mais peut parfaitement être envisagée de manière constructive.
ANNEXE : PRESENTATION DE L’OFFRE SPORTIVE
L’offre sportive de l’institution carcérale peut être définie à partir de quatre facteurs : les infrastructures sportives, le personnel d’encadrement, les formes de pratique et la nature des disciplines sportives.
La présentation des « chiffres clés » d’août 2000, établie par la Direction de
l’administration pénitentiaire, fait état pour les 186 établissements pénitentiaires de
96 terrains de sport, 67 cours de promenade assez vastes pour y inscrire un terrain de
sport, 33 gymnases et 120 salles à vocation sportive générale. Toutefois, la ventilation de ces espaces de sport est loin d’être homogène, les possibilités architecturales
variant considérablement d’un établissement à l’autre. Si certains établissements
sont totalement dépourvus d’équipement, les mieux équipés comptent un gymnase,
un terrain de football gazonné, une salle de musculation parfaitement aménagée et
parfois même un dojo pour la pratique d’arts martiaux.
L’encadrement des activités sportives est assurée par des moniteurs de sport. Ces
personnels sont des surveillants ayant suivi une formation spécialisée. S’élevant à
216 en 2000 pour l’ensemble du parc pénitentiaire, leur effectif varie selon les prisons de 0 à 5. Les fonctions de ces personnels consistent à entretenir un réseau relationnel avec le monde sportif extérieur, à organiser des manifestations tout au long
de l’année et à assurer dans la mesure du possible une variété d’activités, des « formes de pratique », définies comme suit :
- La participation aux séances de musculation et à des activités sportives organisées « spontanément » dans les cours de promenade (football principalement).
- Les manifestations ponctuelles : visite d’un champion sportif suivie d’une démonstration, match amical organisé contre une équipe locale, fêtes du sport, téléthon.
- Les pratiques compétitives : participation à un championnat ou à des compétitions officielles reconnues par les fédérations sportives nationales.
- Les permissions de sortir sportives : organisation de sorties au cours desquelles les détenus ont la possibilité de participer à des manifestations sportives extérieures et de prendre part à des projets montés par les moniteurs de sport (stage
d’escalade, de cannyonning, trekking, courses pédestres…).
L’offre sportive se définit en dernier lieu par la nature des disciplines sportives.
L’étude de F. Courtine, B. Fillet et R. Siret
[22] rendait ainsi compte de l’existence de
plus de trente disciplines proposées à la population carcérale. Le football et la musculation étant les pratiques les plus courantes, on retrouvait également le basket-ball,
la handball, le volley-ball, le badminton, la pétanque, l’athlétisme, le judo, le karaté,
la boxe, le fitness, le tennis. L’escalade, le cannyonning, la randonnée, le VTT,
étaient aussi mentionnés. D’autres disciplines, moins fréquentes, telle que la pratique équestre, apparaissaient. Toutefois, rares sont les établissements pénitentiaires
proposant une offre aussi variée, les modalités d’organisation nécessitant la satisfaction de multiples conditions.
Fort de cette présentation quelque peu descriptive, mais essentielle pour comprendre la manière dont les activités sportives s’organisent en prison, ce panorama
permet de constater l’existence d’une offre de pratique particulièrement riche et d’un
contraste marqué entre les établissements. Les facteurs déterminant ces écarts, présentés dans l’article, sont entendus comme des modalités spécifiques qui régissent
l’accès des détenus à l’offre sportive.
·
BADINTER R. 2000. Déclaration devant la commission d’enquête parlementaire de
l’Assemblée Nationale, in La France face à ses prisons, sous la présidence de L.
M ermaz, Les documents d’information de l’Assemblée nationale, n° 2521.
BECKER H. 1985. Outsiders, Étude de sociologie de la déviance, Métailié Paris.
·
BOURGOIN N. 1994. Le suicide en prison, L’harmattan, collection Logiques sociales,
Paris.
·
BROMBERGER C. 1995. Le match de football, ethnologie d’une passion partisane, à
Marseille, Naples et Turin, Ethnologie de la France, La Maison des Sciences de
l’Homme.
·
CLEAVER E. 1998. Soul on ice, cité par W ACQUANT L., La boxe et le blues, in
OLLIER F., V ASSORT P. , VAUGRAND H. (sous la dir. de), L’illusion sportive, sociologie d’une idéologie totalitaire, Les cahiers de l’IRSA, n° 2.
·
CHEVALIER V.1996. Une population de pratiquants sportifs et leurs parcours : les
cavaliers titulaires d’une licence, Population, 3, p. 573-608.
·
COMBESSIE P. 1996. Prisons des villes et prisons des campagnes, Étude d’écologie
sociale, Les éditions de l’Atelier.
·
COURTINE F. 1980. La sportification pénitentiaire : de la « roue au ballon... prisonnier », Thèse de doctorat de troisième cycle, UER de sociologie, Université de
Paris VII.
·
DEMAZIERE D., DUBAR C. 1997. Analyser les entretiens biographiques, L’exemple
de récits d’insertion, Nathan, collection Essais et Recherches.
·
DUBAR C. 1995. La socialisation : construction des identités sociales et professionnelles, A. Colin, Paris.
·
DURET P. , TRABAL P. 2001. Le sport et ses affaires, Une sociologie de la justice de
l’épreuve sportive, Métailié.
·
GOFFMAN E. 1968. Asiles, Étude sur la condition sociale des malades mentaux, Minuit, Paris.
·
GRAS L. 2001. Le sport en prison, analyse socio-démographique des carrières sportives de détenus, Thèse de doctorat, Université de Paris-X Nanterre, Décembre
2001, p. 41-69.
·
HUGHES E. C. 1996. Le regard sociologique, Essais choisis, EHESS, Paris.
·
IRWIN J.,. CRESSEY D.R, Thieves, convicts and the inmate culture, Social Problems,
vol. 10, n° 2, p. 142-155.
·
LEMIRE G. 1990. Anatomie de la prison, Economica et université de Montréal.
·
LHUILIER D. avec LEMISZEWSKA A. 2001. Le choc carcéral, survivre en prison,
Bayard, Paris.
·
M ARY P. 1991. Les Recommandations du Conseil de l’Europe en matière de formation, de sport et de culture dans les établissements pénitentiaires, in Revue de
droit pénal et de criminologie, n° 7, p. 683-700.
·
W ELZER LANG D., M ATHIEU L., FAURE M. 1996. Sexualités et violences en prison,
Observatoire international des prisons, Aléas, Lyon.
·
W HEELER S. 1961. Socialization in correctional communities, American sociological
Review, vol. 26, n° 5.
[1]
Cf. Laurent Gras, (2001), thèse de doctorat.
[2]
Cf. E. Goffman, 1968.
[3]
Le détail de l’offre sportive est présentée en annexe.
[4]
La durée des promenades étant en moyenne d’une heure le matin et d’une heure l’après-midi.
[5]
Donnée calculée à partir des statistiques trimestrielles de l’administration pénitentiaire (cf. L. Gras,
2001).
[6]
L’objet de cet article visant la reconstitution de carrières sportives, la question du lien entre
l’origine sociale des détenus et les préférences sportives ne sera pas abordée ici. De plus, le profil
social relativement homogène de la population carcérale ne permet pas d’élaborer une analyse différentielle des carrières sportives à partir de ce facteur.
[7]
Cet effet de l’âge sur les taux de pratique sportive a été abordé par V érène Chevalier (1996).
[8]
L’existence d’une hiérarchie carcérale structurant les relations entretenues entre détenus reste en
effet déterminante dans l’intégration de chacun aux activités collectives. À titre d’exemple, les délinquants sexuels rencontrent de nombreuses difficultés pour participer aux activités socio-éducatives.
[9]
E. C. Hughes,
ibid.
[10]
E. Goffman,
Asiles, op. cit., p. 179.
[11]
Deux enquêtes par questionnaire ont été préalablement menées en vue de recueillir des informations de nature quantitative. La première avait comme objectif de dresser un panorama de l’offre
sportive du parc pénitentiaire national. La seconde porta plus spécifiquement sur les parcours sportifs individuels des détenus possédant une licence sportive. L’analyse des 2 111 parcours ainsi reconstitués permit d’observer la relative brièveté des durées de pratique et les difficultés rencontrées
par les moniteurs de sport à inscrire leur projet dans la complexité des parcours carcéraux.
[12]
Ce processus de désadaptation aux situations courantes de la vie quotidienne est mis en œuvre au
moyen d’une série de techniques de mortification (isolement, cérémonies d’admission, dépouillement biographique et des biens, dégradation de l’image de soi, contaminations physique et morale)
par laquelle l’institution s’attache à démontrer à l’individu l’échec de sa vie antérieure. La version
qu’elle cherche à lui imposer sera celle à suivre. Cette légitimation du pouvoir institutionnel est
d’autant plus affirmée qu’elle s’appuie sur le dossier pénal de l’individu (numéro d’écrou, nature de
l’infraction, quartier d’affectation, comportement en détention, primaire ou récidiviste, durée de la
peine) à partir duquel il sera identifié tout au long de sa peine.
[13]
Nicolas Bourgoin (1994) explique à ce sujet dans son étude sur « le suicide en prison » que les probabilités de se suicider sont supérieures chez les détenus cols blancs en raison d’une perte sociale et
économique plus importante. On ne saurait à ce titre renier totalement l’effet des positions sociales
occupées sur les réactions causées par l’incarcération.
[14]
« Avant, quand j’étais libre, de par ma confortable situation sociale, j’étais habitué à avoir tout, tout
de suite. Me prenait-il l’envie de voir mes enfants alors qui se trouvaient à l’autre bout de la
France ? Qu’à cela ne tienne, je demandais à ma secrétaire de louer un hélicoptère et un jet privé
pour qu’ils me rejoignent au plus vite. Le moindre de mes désirs était exaucé sur le champ, grâce à
l’efficacité de mon assistante, et les questions pratiques n’y posaient aucun frein » (P. Botton, 1997,
Prison, Michel Lafon, p. 123).
[15]
Nous reprenons ici le modèle d’importation de la sous-culture développé par John Irwin et D.R.
Cressey. Ce modèle explique comment la prison s’inscrit dans la continuité des carrières délinquantes et ne représente à ce titre qu’une étape à franchir ne faisant qu’entretenir une sous-culture criminelle dont l’apprentissage se poursuivra au-delà de l’incarcération. Le passé criminel doit à ce titre
être pris en considération pour comprendre les réactions et le comportement en prison. Aussi, pour
ces auteurs, il y aurait autant de réactions à l’emprisonnement qu’il y a d’antécédents délinquants.
[16]
Individu n’ayant jamais été incarcéré.
[17]
D’autres formes de résistance peuvent être également définies : parmi elles, on retiendra, l’évasion,
le suicide, le retrait psychologique (rêverie, sommeil) ; de même, la négociation perpétuelle des besoins les plus vitaux jusqu’aux plus infimes nécessités peut apparaître aussi comme un moyen de
résistance ; pour finir, la solidarité collective et l’entraide entre détenus peuvent se révéler être un
moyen efficace de pression (la solidarité entre détenus en maison d’arrêt n’est pas aussi forte que ce
que l’on pourait imaginer).
[18]
S. Wheeler, 1961, p. 697-712. À l’origine, ce concept a été développé par Merton pour qualifier le
processus de projection personnelle, d’identification anticipée et d’acquisition de normes d’un
groupe de référence dans lequel s’inscrivent les nouveaux membres d’une entreprise. (R.K. Merton,
cite par C. Dubar,
La socialisation : construction des identités sociales et professionnelles, A. Co-lin, p. 56 et 146).
[19]
Parmi les stratégies de réappropriation corporelle, nous retiendrons principalement les tatouages,
les auto-mutilations, les grèves de la faim et, d’une manière plus définitive, le suicide (cf.
N. Bourgoin,
op. cit. ).
[20]
D’autres modes d’utilisation du sport ont été observés. Véritable « adaptation secondaire », définie
selon Erving Goffman comme l’ensemble des moyens utilisés pour obtenir des satisfactions interdites sous couvert d’une intention première connue des responsables, la pratique sportive donne également aux détenus l’opportunité d’accéder à certaines ressources (obtention de réductions de peines supplémentaires, relation avec le monde extérieur, pots d’après match, restaurant…) dont ils ne
pourraient profiter sans sa couverture.
[21]
À titre d’exemple, Pascal Duret (2001, p. 5) souligne combien « “l’objet sport” … est souvent
considéré comme un phénomène négligeable ou insignifiant » ; dans une perspective identique,
Christian Bromberger (
op. cit., p. 314) perçoit le sport comme un objet d’étude nécessitant « de fortes prothèses pour acquérir quelques dignités dans le champ de la connaissance ».
[22]
Courtine F., Fillet B., Siret R. 1992, Rapport du groupe de travail pour l’actualisation des instructions relatives aux activités physiques et sportives en établissement pénitentiaire, Ministère de la
Justice.