2003
Sociétés contemporaines
L’espace, les sociologues et les geographes deconstruire et reconstruire les « disciplines » : les jeux de l’interdisciplinarite
Catherine Rhein
LADYSS-CNRS Universités Paris1-Paris8-Paris10 Maison Max Weber- Bât. K 200 avenue de la République F92001 – NANTERRE cedex
Ce numéro voudrait contribuer, sur plusieurs points, au projet pluridisciplinaire
de
Sociétés Contemporaines. Dès son premier numéro, en 1990, la revue publiait en
effet un dossier portant sur les relations entre histoire et sociologie. Ici, ce sont les
relations entre sociologie et géographie qui sont explorées dans une perspective sans
doute moins ambitieuse, mais plus précise. Les relations entre ces deux disciplines
d’enseignement et de recherches universitaires n’ont guère été sereines dès leur introduction dans l’enseignement supérieur français, c’est-à-dire à la fin du XIX
e siècle,
et ne le sont pas devenues davantage depuis. Si leurs débuts ont fait l’objet de plusieurs travaux
[1], leurs prolongements sont moins connus. Ainsi l’émergence de
champs spécialisés a été, jusqu’alors, moins étudiée, parce que plus récente, plus
complexe et moins documentée.
Ce qui caractérise ces relations, c’est une asymétrie frappante. Dans la sociologie
contemporaine, la question de l’espace est rarement abordée comme une question
théorique digne d’intérêt, à quelques remarquables exceptions près, parmi lesquelles
celles de H. Lefebvre, de J.Rémy et d’A. Giddens, sur des registres théoriques très
différents
[2]. Les travaux menés par les géographes sont peu connus des sociologues,
à quelques cas près, souvent citées, plus rarement lues
[3]. La réciproque est vraie,
sans doute autant parmi les ruralistes que parmi les spécialistes de recherche urbaine. Et ce sont surtout des géographes qui ont pris la plume sur les relations entre
sociologie et géographie, de Vidal de la Blache à P. Claval, en passant par C. Vallaux, M. Sorre et P.George
[4], alors qu’il ne semble pas y avoir de réponses, ni même
de simples adresses, de sociologues sur cette question, depuis l’attaque de F. Simiand contre les thèses des disciples de Vidal de la Blache
[5].
La constitution de la ville et de la campagne en objets de recherche a été précoce,
non seulement dans les sciences sociales, mais plus largement et plus anciennement
sur les plans politique et juridique. Il s’agit en effet d’une distinction fort ancienne
entre établissements humains, instituée et institutionnalisée, pour l’Europe, dès la
période romaine. Aussi les disciplines historiques et juridiques s’emparèrent-elles
très tôt de cette opposition, inscrite dans le droit et dans la constitution même des
sociétés européennes. Aujourd’hui cette distinction entre villes et campagnes a un
sens et des fonctions très différentes. Définie, établie et actualisée par les services
chargés des recensements de population, elle est reprise et institutionnalisée en urbanisme et en aménagement rural et régional. A titre d’hypothèse, c’est même le développement de ces champs d’intervention publique qui constitue l’un des facteurs
les plus importants rendant compte de son regain d’intérêt depuis la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire à partir de l’institutionnalisation de la sociologie et de la géographie
comme disciplines universitaires. Pour autant, ces champs disciplinaires que constituent sociologies et géographies urbaines et rurales ne semblent pas totalement inféodés aux institutions chargées de la mise en œuvre des politiques publiques
d’aménagement. En effet, cette distinction renvoie, depuis des siècles, à une véritable opposition de nature politique, morale et idéologique : à la campagne, saine et
laborieuse, est opposée une ville, lieu de perversions et de perdition. Quelques échos
de ce débat peuvent être trouvés dans les écrits d’E. Levasseur, de J. Vandervelde
(Markou, 2002) ou encore de G. Simmel (Simmel, 1989), puis de L. Chevalier (Rosental et Couzon, 2001) et cette veine paraît loin d’être épuisée.
Les réflexions approfondies sur l’interdisciplinarité ne sont pas fréquentes dans
les sciences sociales. Elles nous semblent cependant s’inscrire dans des travaux sur
la constitution même de ces sciences sociales. En effet, les frontières disciplinaires
que nous connaissons aujourd’hui ou que nous croyons connaître sont souvent très
différentes d’un pays l’autre et d’une époque à l’autre. Dans tous les cas, ces frontières et les contenus même des disciplines ne peuvent être pleinement comprises que
dans leurs rapports aux Etats, c’est-à-dire aux systèmes juridiques et politiques,
comme dispositifs de pouvoir et d’action, dans lesquelles elles s’inscrivent.
Ces relations entre structures étatiques et structuration des sciences sociales restent, à l’heure actuelle, un chantier ouvert, toujours recommencé, dont l’importance,
sur les plans épistémologique et théorique n’est peut-être pas toujours perçue à sa
juste mesure. Ainsi, l’importance des mouvements de Réforme Sociale sur la formation des sciences sociales a été montrée par plusieurs chercheurs, mais ces travaux
révèlent aussi la complexité de ces influences pour les Etats-Unis (Bulmer, 1991)
comme pour la France (Topalov, 2001). Deux interrogations servent ici de fil directeur et de liens entre les différents articles de ce dossier. En premier lieu, les relations entre géographie et sociologie ne sont ni simples, ni intenses, probablement
parce que ces deux disciplines, institutionnalisées à peu près simultanément dans les
universités françaises à la fin du XIXe siècle, partagent trop d’objets communs ;
même si elles les abordent de manière très différente, elles sont alors en concurrence
trop aiguë pour que s’établisse un débat serein et constructif. En second lieu, comment ces espaces rural et urbain ont-ils été constitués comme objets de recherche ?
Et d’ailleurs l’espace est-il, ou peut-il être, un « objet » de recherche ? Est-il singulier ou pluriel ? Il est en effet tour à tour objet ou simple « terrain », « cadre » de recherche. En bref il s’agit d’une construction sociale dont les contours et le contenu
diffèrent sensiblement selon l’angle d’attaque. Ainsi les espace s diffèrent-ils, dans
leur nature et dans leurs structures, selon qu’il s’agit d’espaces économiques ou de
production, ou encore d’espaces de résidence, de vie ou de loisirs. C’est par ces renouvellements dans les objets que se reconstituent sans cesse ces différences entre
espaces rural et urbain.
S’il se transforme au fil du temps, le découpage des disciplines diffère aussi selon les pays. Ainsi convient-il de distinguer des traditions allemande et française
dans la conception de la géographie ou des sciences géographiques. Dans la tradition
allemande, fondatrice, la géographie a été institutionnalisée avec les sciences de la
vie, dans les universités allemandes et dans plusieurs universités américaines
[6]. Aux
Etats-Unis, par ailleurs, la géographie ne fait pas partie des disciplines de l’enseignement primaire et n’est que marginale dans l’enseignement secondaire. Le professorat
de géographie n’y est donc qu’un débouché mineur, voire marginal, pour les étudiants. En revanche, les départements de planification urbaine et régionale sont
beaucoup plus nombreux qu’en France, et souvent beaucoup plus puissants que ceux
de géographie.
Par ailleurs, à la différence de la conception sociologique de la société, celle inscrite dans la version vidalienne de la géographie universitaire, partagée avec la démographie, reste souvent celle d’un ensemble d’individus porteurs de caractéristiques démographiques, nationales ou « ethniques » et sociales. En géographie, du
moins telle qu’elle est enseignée dans les écoles et les lycées, il est plutôt question
de populations que de sociétés. Le thème des classes sociales et de leur inscription
spatiale ne devient légitime, si l’on peut dire, qu’à partir des années 1950, et dans
une géographie d’inspiration marxiste, portée par P. George (George, 1964 ; George,
1965).
Ce dossier, en large part issu du séminaire organisé par Catherine Rhein au
LADYSS, comporte un ensemble de contributions à l’histoire de ces champs des
sciences sociales que sont sociologie et géographie urbaines et rurales. Beaucoup de
chantiers restent ouverts, voire à entreprendre, nous l’indiquerons au fil d’une brève
présentation des questions restées ouvertes et des débats en cours. Trois de ces textes
– ceux de F. Plet, de M.C. Robic et de M. Jollivet – traitent de la constitution de ces
champs spécialisés en France, jusqu’aux années 1970
[7]; si beaucoup de lecteurs
connaissent les contextes politique et institutionnel de ces processus, il est apparu à
la fois prématuré et délicat de prolonger ces analyses à nos jours, faute de recul et
d’archives. Au second degré, le texte de J.-P. Terrenoire indique la complexité de
telles analyses et l’importance de ce recul. Les travaux de Max Weber et de René
Maunier, respectivement analysés par H. Bruhns et par E. Markou, indiquent que la
pluridisciplinarité peut être une expérience individuelle, dans un contexte où certaines disciplines, en cours d’institutionnalisation, sont dominées par d’autres : ainsi de
la sociologie vis-à-vis de la philosophie et de l’histoire, de l’économie vis-à-vis du
droit. Une forme plus audacieuse de pluridisciplinarité est celle que R. E. Park constitue dans son écologie humaine : mais quelle est vraiment la valeur heuristique du
transfert de concepts et de modèles des sciences de la vie aux sciences sociales ? Le
débat reste très largement ouvert.
Historien, Hinnerk Bruhns propose une analyse des conceptions de la ville et de
la campagne dans la pensée et dans les travaux de Max Weber. La ville n’intéresse
Weber que comme corps politique de plein exercice. Dès que cette fonction passe
aux Etats-nations, à la fin du Moyen-Âge, les villes deviennent des structures politicoadministratives dominées par ces États et disparaissent de ses préoccupations.
Weber s’intéresse aux campagnes, à propos des rapports de classes qui se nouent
dans différentes régions rurales d’Allemagne orientale au début du siècle, alors qu’il
se désintéresse de ceux qui émergent simultanément dans les régions occidentales,
qui connaissent une urbanisation et une industrialisation importantes. La question
théorique centrale est alors, pour Weber, celle de l’influence du capitalisme sur la
civilisation, en particulier du « capitalisme économique » qui émerge au milieu du
XIXe siècle et qui supplante le « capitalisme politique » qui lui préexistait. De fait,
Weber s’intéresse aux rapports sociaux, économiques et politiques qui se nouent entre groupes et couches sociales récents ou plus anciens, au sein des sociétés capitalistes modernes. L’analyse proposée par Weber de la paysannerie et de l’exode rural
pourrait s’inscrire dans la problématique actuelle des effets de la globalisation de
l’économie sur des structures agraires héritées. La lecture de l’œuvre de Weber que
propose Hinnerk Bruhns est fondée sur une connaissance très approfondie, non seulement de cette œuvre, mais encore de ses contextes théorique et politique de sa production. Et ce qui frappe ici, c’est la proximité que suggère Hinnerk Bruhns entre
démarches wébérienne et marxienne, alors que toute une sociologie, notamment
américaine, avait souligné leurs différences, sans doute par méconnaissance de cette
œuvre importante, trop peu traduite et trop peu lue.
Marcel Jollivet propose une relecture de l’institutionnalisation de la sociologie
rurale en France après la seconde guerre mondiale, à la suite de Henri Mendras
[8].
L’invention de la sociologie rurale au cours des années 1960 et la période précédant
cette invention correspondent à des temps forts de la structuration de la recherche
sociologique en France et au CNRS. Lors de son séjour à University of Chicago en
1951-1952, en tant que
graduate student, Henri Mendras aura pour professeur Robert Redfield, anthropologue et gendre de Robert E. Park. Or, comme le reste de son
récit le montre, le sociologue fait davantage que le croiser, puisqu’il lui emprunte
une lecture évolutionniste des formes d’organisation et de changements des sociétés,
alors qu’il paraît peu intéressé par cette tradition sociologique de Chicago, alors en
pleine recomposition
[9]. Pour Marcel Jollivet, ces types-idéaux, notamment celui du
« paysan », que Henri Mendras construit dans sa
Fin des Paysans
[10], trop statiques ;
ne permettent pas, selon Marcel Jollivet, de rendre compte des processus à l’œuvre,
ni d’identifier le « niveau social moteur » à un moment donné. Mais ces typesidéaux sont-ils wébériens ou ne puisent-ils pas plutôt leurs origines dans cette tradition toute différente, peu marquée par l’histoire, qu’est la tradition sociologique de
Chicago ? Le débat est ouvert. Dans cet article, Marcel Jollivet indique la dette qu’il
a vis-à-vis de plusieurs géographes ruralistes, dans l’analyse des relations entre
structures sociales et espace. Mais, pour lui, les différences restent nettes entre les
deux approches disciplinaires, tant sur le plan théorique que sur le plan méthodologique. Il est juste que ce n’est pas la société en tant que telle qui est au cœur des préoccupations des géographes, mais bien les processus et les facteurs par lesquelles les
structures sociales s’inscrivent dans l’espace, au fil des siècles, pour les marquer durablement. Dans une perspective d’histoire longue, le recours à une démarche strictement marxiste semble délicat, dans la mesure où celle-ci s’ancre dans le mode de
production capitaliste, alors même que les sociétés rurales ont été modelées par
d’autres modes de production dont Marx avait entrepris, du reste, l’inventaire.
La pertinence des catégories de l’« urbain » et du « rural » en sociologie des religions est soumise à l’analyse par J.-P.Terrenoire, à partir de sa contribution à l’Atlas
de la pratique religieuse des catholiques en France, recherche collective menée sous
la direction de Françoise Isambert et du chanoine Boulard dans les années 1960-1970. Ce sont les relations entre orientations politiques et formes de pratique religieuse qui étaient au cœur de ce projet. En tant que tel, « l’espace » n’est qu’« espace de référence », les unités d’analyse étant ici constituées de cantons. Ce sont les
corrélations entre composition sociale des différentes unités spatiales et formes de
pratique religieuse qui sont au cœur des analyses développées dans ces travaux. Il
s’agit probablement de la recherche la plus aboutie qui ait été menée en France, reposant sur l’analyse écologique comme méthode. La spécificité de l’analyse écologique est en effet le recours à des individus statistiques complexes que sont les données agrégées en unités spatiales, et la mise en relation de caractéristiques qui
concernent des agrégats de population, non directement des individus. En France,
cette démarche, et les techniques qui lui sont associées, ont été utilisées dans les années 1960, principalement dans le cadre du Centre d’Etudes Sociologiques, et à
l’initiative d’Alain Degenne, mathématicien, qui intervint dans de nombreuses recherches. Plusieurs articles publiés dans la Revue Française de Sociologie en témoignent. Singulièrement, aucun géographe ne contribua à ces recherches, ni n’utilisa
cette méthode, beaucoup critiquée depuis lors et tombée, sans doute injustement, en
déshérence.
Françoise Plet propose une histoire de la géographie rurale aux conclusions très
nuancées. En définitive, la géographie rurale a-t-elle une âme ? Telle est la question
que se pose l’auteur au fil d’une analyse mettant en évidence les rapports précoces
entre aménagement rural et développement de ce champ de la géographie. Pourtant
Françoise Plet indique que ces rapports ne rendent pas complètement compte de ce
développement. Les historiens, en particulier Marc Bloch, avaient contribué de manière décisive à la constitution de la géographie rurale. C’est la raison pour laquelle
la dimension historique y reste si prégnante, plus qu’en géographie urbaine. Aujourd’hui les questions se sont diversifiées considérablement, ou plutôt les différentes thématiques – paysages et structures agraires, espace rural, périurbain, géographie agricole et systèmes de production – seraient mieux intégrées qu’elles ne
l’étaient. En tout état de cause, c’est autant avec l’histoire qu’avec la sociologie que
la géographie rurale a voisiné, voire dialogué. La fécondité de ces dialogues reste
cependant à établir, dans un contexte où la demande de recherches et d’études a
constamment amené la géographie rurale à renouveler ses problématiques et ses
thèmes. La géographie rurale s’est ainsi diversifiée, s’ouvrant progressivement aux
questions d’environnement et de paysages, questions communes à la géographie urbaine contemporaine, tout autant qu’aux sociologies rurale et urbaine. Mais peut-on
parler de convergences sur les plans théorique et méthodologique ? C’est une question qui reste ouverte.
Marie-Claire Robic traite de la formation et de l’institutionnalisation de la géographie urbaine et insiste sur la précocité des travaux et des réflexions sur les villes
et sur les réseaux de villes, sur les fonctions urbaines et sur le rôle des villes et métropoles dans leurs régions. C’est en particulier sur la précocité de ces réflexions et
de ces développements, par rapport à la géographie rurale, qu’insiste Marie-Claire
Robic – démentant ainsi une idée reçue très commune en histoire de la géographie.
Cependant il existe aussi d’importantes discontinuités dans le développement de ces
travaux, discontinuités qui rendent probablement compte du relatif oubli dans lequel
sont tombés nombre de travaux, parmi lesquels ceux de l’historien Emile Levasseur,
puis du géographe Paul Vidal de la Blache sur les fonctions des villes dans leurs régions et sur les villes américaines. Ces points sont du reste complétés par le travail
d’Efi Markou sur la thèse de René Maunier, juriste et sociologue. L’intérêt pour les
questions urbaines renaît dans les années 1940-1950, après une relative éclipse entre
1920 et 1940, pour ne plus cesser depuis lors. Sur le plan méthodologique, c’est la
diversité des approches qui est frappante, fondée sur des traditions géographiques
très différentes (politique, paysagère, actionnaliste). Enfin Marie-Claire Robic souligne que l’intérêt pour les villes a changé d’échelle au cours de la première moitié du
XXe siècle et que ces échelles se sont diversifiées : les outils et les sources toujours
plus abondants en sont probablement la cause.
Dans le cadre de ses travaux sur la constitution de la « décentralisation industrielle » comme objet d’analyse, Efi Markou propose une analyse contextualisée de
la thèse de René Maunier sur les industries et leur localisation. Dans ce dossier, cette
analyse constitue un apport précieux, dans la mesure où elle donne à voir d’autres
formes et pratiques de l’interdisciplinarité, par cette figure singulière qu’est René
Maunier dans le champ des sciences sociales, du début du XXe siècle aux années
1940. Ainsi Maunier est à la fois juriste et économiste, à une époque où l’économie
politique est encore sous la tutelle du droit, au sein des Facultés. Parce que Maunier
est juriste et qu’il sera nommé au Caire, il s’intéressera au droit musulman et à
l’ethnologie, ceci après la première guerre mondiale. Son intérêt pour les rapports
entre activités économiques et villes procédait d’une curiosité pour la sociologie,
plus que pour la géographie : la notion de lieu, de localisation, celle d’organisation
de l’espace géographique ne semblent effectivement pas intéresser Maunier. Dans sa
thèse, Maunier procède en effet par naturalisation des processus économiques, tout
comme le feront, près de vingt ans plus tard, les sociologues de Chicago, en particulier Robert McKenzie. Chez Maunier, la notion d’industrie est très large : Efi Markou rappelle que Maunier garde, ce faisant, l’acception première, celle de
l’économie politique du XIXe siècle : est industrie, toute activité économique, qu’il
s’agisse de ce que nous appelons aujourd’hui secteurs secondaire et tertiaire, ou encore industrie – au sens strict – et services. Là encore, le parallèle est frappant avec
l’usage que feront les sciences sociales américaines du terme « industry », dans
l’entre deux-guerres. Est frappante enfin la similarité des processus de déconcentration spatiale des activités économiques tels que Maunier les prévoit plus qu’il ne les
décrit. Là encore, McKenzie, vingt ans plus tard, consacrera des analyses très proches dans The metropolitan community. Ces analyses, reposant sur des postulats naturalistes, font l’économie d’une identification des acteurs et des pouvoirs en jeu :
pourtant, la question sous-jacente n’est-elle pas celle de la nécessité éventuelle d’une
intervention de l’Etat, pour provoquer ou accélérer ces processus de déconcentration ?
Il est apparu utile de compléter ce dossier par un travail sur les conditions et sur
le contexte d’émergence, ainsi que sur les fondements de l’écologie humaine, telle
qu’elle a été « inventée » par Robert E. Park à partir de 1916, puis développée par
L. Wirth, E. Burgess, Robert McKenzie au département de sociologie de University
of Chicago. Cette écologie de la tradition sociologique de Chicago diffère sensiblement de celle que développe, en France, le géographe Max Sorre, et surtout elle n’a
que peu de choses à voir avec ce qui est aujourd’hui désigné sous le terme d’« écologie urbaine », carrefour ouvert à tous les vents disciplinaires et idéologiques, issu
de l’écologie politique, qui prit corps dans les années 1960, d’abord dans le champ
politique, ensuite dans le cadre académique. Si la constitution de l’écologie humaine
de Chicago est fortement liée au contexte socio-politique dans lequel elle s’inscrit,
cette écologie tire aujourd’hui son actualité de ses caractéristiques et de sa spécificité en tant que forme d’organisation, sinon théorie, de la société : c’est en effet une
mise en forme à la fois neutre, consensuelle, naturaliste, des processus de changement urbains et sociaux. C’est la raison pour laquelle ses concepts majeurs – globalisation, métropolisation, gouvernance, durabilité – circulent si bien, en particulier
par les grandes organisations internationales telles l’Unesco, l’ONU, et aujourd’hui
la Commission Européenne. Ces concepts sont tous déjà présents et définis dans
L’évolution du monde, rapport que le sociologue américain Robert McKenzie écrivit
à l’issue du tour du monde que lui avait financé l’industriel et mécène français Albert Kahn. Cette écologie humaine (et non urbaine) avait été constituée par Park et
Burgess, probablement plus comme un bouclier institutionnel plutôt que comme
« théorie sociale » aux fondements bien fragiles par rapport aux théories existantes
alors, comme celles de Marx ou de Weber. Cette écologie humaine est une « chi-mère », parce que constituée de différentes pièces de provenances différentes, certaines des sciences de la vie, d’autres des sciences sociales.
L’ensemble des contributions de ce dossier indique la grande flexibilité de frontières disciplinaires. C’est en cela que la mise en regard est importante : les comparaisons entre périodes et entre pays amènent à relativiser sensiblement la force de
ces « identités disciplinaires », en sciences sociales. Dans la seconde moitié du XIXe
siècle, ni la sociologie, ni la géographie n’ont les frontières que nous leur connaissons aujourd’hui et les formes de production scientifique varient sensiblement d’une
discipline à l’autre aussi. Sociologue, Max Weber n’hésitait pas à se faire historien,
scrutant les structures sociales et politiques, de l’Antiquité à nos jours. C’est cet aspect historiographique qui a initié la quête de Hinnerk Bruhns, dans ce dossier. Philosophe, Marx élabore Le Capital au prix d’une déconstruction/reconstruction complète des formes, facteurs et processus socio-économiques, opérant ainsi à la fois en
économiste, historien et anthropologue. Quant à la géographie, elle est représentée –
au XIXe siècle – par des figures aussi différentes qu’Alexander von Humboldt, naturaliste et anthropologue, ou Emile Levasseur, historien et figure de la promotion de
la géographie comme discipline scolaire et comme vecteur de l’initiation des jeunes
élites à l’économie. Cette ouverture extrême, au XIXe siècle, des différents champs
de connaissance qui constituent aujourd’hui les sciences sociales, d’une part, les
sciences biologiques d’autre part, contraste fortement avec la tendance à une spécialisation et à une fragmentation qui caractérisent ces disciplines aujourd’hui. Cependant, avec un bel optimisme, Immanuel Wallerstein (1999) considère que « les études sur la complexité et les études culturelles ont entraîné les sciences de la nature et
les humanités sur le terrain de la science sociale ». Aussi les siences sociales qui ont
constitué, selon cet auteur, un « champ de forces centrifuges dans le monde du savoir », deviennent-elles « un champ centripète » et la science sociale est désormais
« centrale pour le savoir », mais au prix de recompositions incessantes.
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Sociétés Contemporaines, n° 33-34, p. 159-194.
[1]
Berdoulay, 1981 ; Rhein, 1982 et 1984 ; Robic, 1989,1993.
[2]
Lefebvre, 1968,1970a, 1970b, 1978,1986 ; Rémy, 1991 ; chapitre 3, sur les propositions de géographie de l’espace-temps du géographe suédois Hägerstrand, p. 421 et suiv. in Giddens, 1984.
[3]
Sont surtout cités les travaux de P. Vidal de la Blache, A. Demangeon (Demangeon, 1905) ; puis
ceux de P. George ; enfin ceux de R. Dugrand (1963), R. Brunet (1965), P. Claval (1963) et A.
Frémont (1967 et 1976).
[4]
Vidal (1904), Vallaux (1925), Sorre (1957), George (1967), Claval (1991).
[5]
P. 246 et suiv. in Rhein, 1982.
[6]
Tel est le cas à University of California, at Berkeley, mais non à UCLA, université un peu plus récente.
[7]
La sociologie urbaine est absente de ce tableau ; M. Amiot en a ébauché l’histoire par ailleurs
(Amiot, 1986).
[8]
Voir Mendras, 1995.
[9]
Comme le montre J. M. Chapoulie (Chapoulie, 2001).
[10]
Mendras, 1967. Voir p. 17 in Barthélémy et Weber (1989).