2003
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Comment se fait la sociologie : a propos d’une controverse en sociologie rurale
Marcel Jollivet
Directeur de recherche émérite au CNRS - LADYSS/CNRS Bâtiment Max Weber - Université de Paris X-Nanterre 92001 NANTERRE cedex
Cet article relate les termes d’une controverse qui a eu lieu à la fin des années soixante au sein d’un groupe de recherche spécialisé dans la sociologie de la paysannerie, le
Groupe de sociologie rurale du CNRS. Cette controverse oppose deux approches théoriques
de la caractérisation de la paysannerie et de ses évolutions dans une société « développée »,
la France.
Mais elle peut être vue comme ayant une portée générale en illustrant deux conceptions de la
sociologie. Quoique datée dans le temps et correspondant à une période bien précise de
l’évolution de la société française, elle présente le double intérêt de montrer à travers un
exemple comment se construit la démarche sociologique et d’offrir l’occasion d’ouvrir un
débat sur les orientations actuelles de la sociologie.
This article is about a controversy which took place at the end of the seventies
within a research group, specialized in rural sociology, the "Groupe de Sociologie
Rurale" of the CNRS. It is written from the point of view of one of the protagonists.
This controversy opposes two theoretical approaches of the characterization of
French peasantry and its evolution within a "developed" society.
But as it illustrates two different conceptions of sociology, it presents a more general
interest. Even though it can be seen as outdated and related only to a very precise
period of French society, it is interesting for two reasons : it shows how sociology is
constructed and it gives the opportunity to open a debate on the different orientations of sociology today.
Pour bien comprendre ce retour sur un épisode de l’histoire de la sociologie rurale, il est indispensable de rappeler le contexte dans lequel tout ce dont il va être
question s’est déroulé
[1]. Il faut pour cela remonter à 1945 : une France nouvelle
pense que tout est possible dans un monde nouveau (c’est l’esprit dit de la « Résistance », sous le signe duquel l’époque est placée et vécue). La sociologie apparaît
comme l’un des outils de ce « renouveau » et se met en place ce qui va être
l’instrument majeur de son développement : Georges Gurvitch revient des États-Unis et fonde le Centre d’Études Sociologiques (communément appelé le C.E.S.),
c’est-à-dire le lieu où allait se construire, en France, la sociologie empirique de
l’après-guerre
[2].
Ce Centre s’ouvre à toutes les thématiques et rassemble toutes les sociologies
spécialisées. Peu à peu, il s’étoffe, en accueillant plusieurs générations de jeunes sociologues
[3]. À son retour des États-Unis, en 1951, Henri Mendras s’y retrouve chargé de la sociologie rurale
[4]. Le C.E.S. est alors – petitement – installé rue de Varenne
[5]. Puis il déménage rue Cardinet et devient une véritable institution. C’est là
que va se constituer, petit à petit, ce qui deviendra le Groupe de sociologie rurale. En
fait, ce groupe avait déjà été créé par Henri Lefebvre ; Henri Mendras prend donc en
quelque sorte la succession de ce dernier, parti vers d’autres horizons. Au lendemain
des évènements de mai 1968, le Groupe de sociologie rurale quitte le C.E.S. et
s’installe sur le campus de l’Université de Paris X, à Nanterre. Parmi ces transfuges
du C.E.S. figurent d’autres sociologues dont Odile Benoit-Guilbot et Pierre Rolle,
qui se réclament, quant à eux, de la sociologie du travail. L’équipe ainsi constituée
forme le Groupe de Recherches Sociologiques. Ce groupe de recherche existera en
tant que tel jusqu’en 1982
[6].
C’est des débats qui se développèrent au sein du Groupe de sociologie rurale, entre 1962 et 1977, que témoigne ce texte. Cette période peut être qualifiée de « période de genèse » de la théorie des sociétés paysannes développée par Henri Mendras.
Son aboutissement est marqué par la publication, en 1971 et 1974, des deux volumes
des Collectivités rurales françaises (Jollivet et Mendras, 1971 ; Jollivet, 1974) et, en
1976, par celle de Sociétés paysannes (Mendras, 1976), l’ouvrage princeps où Mendras expose sa théorie de la paysannerie.
Ces débats se situent – il est important de le préciser pour bien comprendre la
controverse théorique qui va être exposée dans les lignes qui suivent – dans le
contexte des « Trente Glorieuses », c’est-à-dire dans une période de rapides et profondes transformations de la société française dans son ensemble et, en particulier,
de l’agriculture ; c’est de ce fait une période d’intense mobilisation sociale des agriculteurs. Tout cela a abouti à l’explosion de mai 1968, explosion à laquelle les agriculteurs participèrent eux aussi, à leur façon. Une grande partie de la controverse qui
agite alors le Groupe de sociologie rurale se situe donc dans le contexte pré- et post-« soixante-huitard », à cette période charnière, qui clôt les « Trente Glorieuses » et
qui marque l’entrée dans la longue crise économique mondiale dont nous commençons peut-être à sortir
[7].
Cette controverse se développe autour des ouvrages qui viennent d’être cités.
Elle porte sur l’interprétation des transformations de l’agriculture et de la paysannerie dans la France des années 1960 et 1970 et sur la théorie de la paysannerie proposée par Henri Mendras pour en rendre compte. Au-delà des divergences, résultant du
recours à des références théoriques différentes (l’anthropologie sociale et culturelle
anglo-saxonne et Max Weber, d’un côté ; Emile Durkheim et Karl Marx, de l’autre),
sur l’interprétation des changements observés – à propos desquels un accord, par
contre, se faisait –, elle oppose deux conceptions de la sociologie. Son évocation est
intéressante, parce que les ouvrages mentionnés ci-dessus, tout en rendant compte de
certains de ses aspects, en particulier le tome 2 d es Collectivités rurales françaises
(Jollivet, 1974), n’en font pas explicitement état. Or il s’agit d’un témoignage sur le
travail de production de la sociologie dont il est rare de disposer. On peut en outre
penser que les termes de ce débat n’ont pas perdu, loin de là, toute pertinence aujourd’hui. Et ceci, pas seulement à propos de l’interprétation des transformations de
l’agriculture et de la paysannerie françaises (dans la période en cause ou aujourd’hui), pas seulement non plus, à un niveau plus général, par rapport à la théorie
de la paysannerie proposée par Mendras ou par rapport à la sociologie rurale en tant
que telle (sociologie rurale qui, au demeurant, s’interroge en ce moment fortement
sur elle-même), mais pour la sociologie dans son ensemble. C’est donc sur ce débat
que je voudrais revenir.
La théorie de la paysannerie d’Henri Mendras est bâtie sur une trilogie distinguant « sauvages », « paysans » et « agriculteurs ». Lorsqu’il explique la façon dont
il l’a construite (cf. encadré et Mendras, 2000), Mendras rappelle qu’elle part d’une
application des catégories de l’anthropologue américain Robert Redfield, pour qui
les paysans ne sont ni des « sauvages », ni des « modernes », mais une « espèce sociale » autre. Pour faire court, disons que, pour Redfield, ce qui distingue les
paysans des « sauvages », c’est le fait qu’ils vivent dans des micro-sociétés qui n’ont
qu’une « autonomie partielle » (d’où sa notion de « part-society » ), contrairement
aux sociétés « sauvages » qui sont totalement autonomes (closes, pourrait-on dire).
Quant aux « agriculteurs », pour Mendras (Redfield ne s’est pas penché sur la question), ils ne sont qu’une catégorie sociale et professionnelle. Voire « une catégorie
socioprofessionnelle » genre INSEE : parmi d’autres.
On pourrait voir dans cette typologie un schéma évolutionniste, les « paysans »
étant en quelque sorte en quelque sorte des « sauvages » en voie d’intégration dans
une société globale (dont l’unité s’exprime en général dans un État, alors que les sociétés « sauvages » l’ignorent) et les « agriculteurs » représentant ce qu’il advient
d’eux lorsque le processus d’intégration, dans une société « moderne », s’achève.
Cette interprétation est fermement récusée par Mendras
[8].
La genèse de la théorie de la paysannerie
[9]
Après avoir rappelé comment les circonstances l’ont conduit, un peu contre son gré, à
devenir, selon l’expression consacrée de l’époque, « sociologue rural », Henri Mendras reconstitue les étapes majeures de son travail d’élaboration de sa théorie de la paysannerie.
Cela commence par des enquêtes de terrain ponctuelles (dans le Sundgau (Mendras, 1958),
les Combrailles, le Pays de Naÿ etc.). Ces enquêtes auprès d’agriculteurs constituent alors
autant d’études comparatives sur la « modernisation » (terme consacré à l’époque) de
l’agriculture, dans le contexte de planification et de « modernisation » générale de l’appareil productif français. Il en ressort que, contrairement à l’idée couramment admise, les
agriculteurs ne sont pas « routiniers » et enfermés dans leur univers, mais qu’ils sont simplement dans une situation sociale qui a sa logique propre. La conclusion étant que, pour
qu’ils changent de comportements, il faut que les nouvelles règles du jeu qui leur sont proposées présentent des avantages évidents sur celles dont ils ont l’habitude. La seconde
étape est la rédaction d’une thèse d’État, publiée en 1967 (Mendras, 1967) et rééditée à
plusieurs reprises. La troisième étape est la grande opération intitulée « Typologie des sociétés rurales françaises », financée à partir de 1962 par le Comité d’Analyse Démographique, Économique et Sociale (CADES) placé sous la présidence de Jean Stoetzel. D’une
certaine manière, cette vaste et ambitieuse entreprise de recherche comparative sur les sociétés rurales s’inscrit dans la tradition des monographies de villages qu’incarne à la même
époque la recherche multidisciplinaire sur la commune de Plozevet, dans le Morbihan
(Morin, 1967 ; Burguière, 1975). Mais elle repose sur une problématique plus ciblée, qui
part du constat des limites de l’approche de psychologie sociale mise en œuvre dans les
premières enquêtes. « Nous nous étions aperçus, dit à ce propos Henri Mendras, que notre
approche de psychologie sociale armée de questionnaires était inadéquate. Chercher à
comprendre à quoi pensaient individuellement les agriculteurs, lorsqu’ils voulaient changer leurs pratiques professionnelles et sociales, était inapproprié. Il nous apparaissait que,
dans une société paysanne, le changement était un changement collectif, un mouvement
social. C’était en particulier la grande époque de la Jeunesse Agricole Chrétienne (JAC),
qui a été déterminante dans cette affaire. Nous sommes arrivés à cette conviction claire que
notre première démarche, à l’américaine, ne convenait pas à notre terrain. Nous nous
sommes convaincus que, si nous voulions comprendre le changement dans l’agriculture, il
fallait prendre comme unité de travail le village, c’est-à-dire la société locale prise dans
son ensemble. C’était vraiment un changement théorique majeur et le début d’une construction théorique nouvelle. Concrétisant ce changement de point de vue, le projet soumis
à Jean Stoetzel était de diviser la France rurale en régions culturellement et socialement
homogènes et de choisir, dans chaque région, un village comme un échantillon qui permettrait d’en comprendre la structure sociale “typique”. C’est ainsi que, pendant dix ans, de
1962 à 1972, nous avons travaillé sur un échantillon d’une quinzaine de villages, dans lequel nous avons étudié le changement social ». Cette recherche, qui a été menée collectivement par toute une équipe, a donné lieu à de multiples publications (Duplex, 1968 ; Jollivet, 1968 ; Jollivet, 1971 ; Jollivet et Mendras, 1971 ; Jollivet, 1974 ; Lamarche et al.,
1980). La dernière étape a été celle de la rédaction de l’ouvrage de synthèse dans lequel la
théorie de la paysannerie est exposée dans son ensemble (Mendras, 1976). Henri Mendras
en évoque les multiples ingrédients, multidisciplinaires et venant de tous horizons et de
toutes époques. Les plus marquants viennent de Redfield (1949,1967), Tchayanov (Kerblay, 1964 ; Thorner, Kerblay, Smith, 1966 ; Tchayanov, 1976,1990), Tepicht (1973),
Bloch (1931,1939), Duby (1962), Gervais et Servolin (1965), Meillassoux (1970,1972)
etc. Mais il cite également l’influence de ceux qui furent ses maîtres, Le Bras en tête
(1976), Siegfried (1949,1995) et Sorre (1943,1948,1952), en qui il voit l’« inventeur de
l’écologie humaine française » et souligne l’importance pour lui de ses lectures de géographes (Brunet, 1960 ; Brunet, 1965 ; Dugrand,1963) et de ses collaborations personnelles
avec des géographes, Frémont (1967) et Kayser (1960,1983 ; Mendras, Kayser, 2000)
« qui ne sont pas plus géographes que sociologues et plus exactement qui sont les deux en
même temps »
[10].
C’est précisément là, selon moi, que le bât blesse, dans cette démarche « idealtypique » qui, tout en faisant du rapport à la société globale le trait distinctif par essence des différents types, l’évacue ensuite purement et simplement de l’analyse.
Privé de la compréhension qu’en donne l’analyse des processus sociaux qui sont à
l’œuvre dans sa genèse, le type devient ainsi une réalité en soi, avec le risque qu’il
devienne même un artefact pur et simple. Descriptif et statique, non seulement il ne
donne pas accès aux mécanismes de changement de la société, mais encore il les met
hors du champ de l’analyse comme s’ils étaient hors de propos, sans intérêt, alors
qu’ils sont ce qui importe puisque c’est d’eux que tout procède. Et, de fait, dans nos
sociétés contemporaines, se produit bien dans tous les domaines de la vie économique, politique et sociale, un processus d’intégration toujours plus poussée – et toujours recommencé et renouvelé – de l’agriculture, des agriculteurs et de la population rurale dans la société prise dans son ensemble. Ceci renvoie à des observations
incontestables, telles que celles portant sur la modernisation de l’agriculture et sur
l’urbanisation des campagnes. C’est même d’ailleurs là, pourrait-on dire, amusant
paradoxe, ce qui fait la force de conviction du schéma qui sous-tend les Sociétés
paysannes ! Ce qu’il convient donc de faire, c’est de rendre compte de ces évolutions au lieu de les occulter. Qu’est-ce que cela suppose sur le plan méthodologique ?
PAYSANNERIE, HISTOIRE, ECONOMIE
En ce qui me concerne, je remettais – et je remets toujours – cette théorie de la
paysannerie en cause sur deux plans : sur le plan historico-méthodologique, d’une
part et, d’autre part, sur le plan des processus à l’œuvre.
Sur le premier plan, l’opposition entre « sauvages » et « paysans » me paraissait
à la fois trop abstraite et trop spéculative : c’est le risque pris avec la notion wébérienne d’idéal-type. Ma formation en sociologie et en anthropologie africaines, acquise à l’École Pratique des Hautes Études
[11] avec Georges Balandier, Gilles Sautter, Denise Paulme, Paul Mercier, faisait que cette opposition me semblait faire
l’impasse sur les acquis de tous les travaux menés par les africanistes sur ces questions. Au regard de ces acquis, la catégorie de « sauvage » me paraissait correspondre davantage à la « horde primitive » d’Emile Durkheim qu’à une théorisation des
formes d’organisation des sociétés dites primitives. La question de savoir si l’on
pouvait parler de paysanneries à propos de l’Afrique était en débat. Comment parler
des sociétés africaines directement et brutalement plongées dans les grandes transformations induites par la colonisation – déjà une forme de mondialisation –, après
avoir subi les agressions de la période du trafic des esclaves ? Ma première question
était alors : mais où finit donc le « sauvage » et où commence le « paysan » ? Il
m’apparaissait que l’on serait bien en peine de tracer la limite, même sur un plan très
abstrait, dès lors que l’on prenait en compte des exemples historico-géographiques
précis. Et l’Afrique n’était qu’un cas parmi d’autres : pensons aux « paysanneries »
asiatiques, par exemple, mais aussi à celles des grands empires antiques.
Ma première question portait donc sur cette opposition entre « sauvages » et
« paysans ». Pouvait-elle être confrontée aux réalités, et avec quels outils d’analyse ? Avant d’affirmer cette différence, je ressentais un grand besoin de la justifier.
Il me semblait qu’il y avait là une sorte de coup de force à parler de cette rupture, ou
alors qu’il s’agissait d’une simple opération de logique – il y a sans, il y a avec –,
c’est-à-dire une opération qui était plus une construction de l’esprit qu’une opération
renvoyant vraiment à des réalités et permettant de comprendre des processus sociaux
à l’œuvre
[12].
En fait, ce qui nous intéressait, à la fin des années 1950 et au début des années
1960, c’était de savoir si les « paysans » (puisqu’on ne parlait alors que de
« paysans ») allaient ou non entrer dans la grande transformation modernisatrice de
la France de l’après-guerre. Certains considéraient que, trop routiniers, ils n’arriveraient jamais à accepter la modernisation. Telle était alors la grande question, que se
posait aussi l’agronome R. Dumont (1949,1951).
En tant que sociologues, nous devions, estimais-je, nous dégager de ces formulations, qui renvoyaient à une question de nature politique, pour en faire une question
de recherche. Cela revenait à se demander ce qui était en train de se passer, quels
processus sociaux étaient à l’œuvre, dans cette paysannerie en cours de transformation. Ce n’est pas un hasard si nous avons alors beaucoup travaillé sur l’innovation
en agriculture. Henri Mendras l’a rappelé (cf. encadré), ce fut son premier thème de
recherche de terrain, travail mené dans le Sundgau, petite région située au sud de
l’Alsace. Les pages qui concluent cette recherche, expriment exactement, me sem-ble-t-il, tout ce que Mendras avait rapporté des États-Unis, comme bagage intellectuel, c’est-à-dire une approche issue de l’anthropologie sociale et culturelle (Mendras, 1958). Il me semble pouvoir dire que celle-ci pèse beaucoup dans sa démarche.
Et nous voilà devant une nouvelle interrogation : que veut-on dire, lorsqu’on
avance que les paysans sont « capables » (ou non) d’innover ? Telle était, pour moi,
la vraie question, la question de recherche. Ce qui m’apparaissait en cause, en fin de
compte, pour le sociologue, c’étaient des transformations qui s’opéraient au sein des
groupes sociaux liés à l’activité agricole et réunis sous la double appellation de
paysans et d’agriculteurs. Il y a longtemps qu’en France, ces deux termes se côtoient
dans le discours social et je voyais en eux davantage des « drapeaux » de groupes
sociaux, soucieux de se distinguer pour des raisons de statut dans la société, que des
concepts de la théorie sociologique. Il en va de même aujourd’hui encore : certains
agriculteurs se disent paysans, alors que d’autres se qualifient de chefs d’entreprise.
Quels changements étaient à l’œuvre au sein de l’agriculture française et comment
se traduisaient-ils sur le plan sociologique ? Telles étaient les questions que je me
posais.
La référence à l’idéal-type du « sauvage » ne me paraissait pas d’une grande pertinence pour aborder ce problème. Il me semblait, au contraire, indispensable de redonner une épaisseur historique à l’abstraction idéal-typique que devenait le paysan,
comme l’agriculteur, dans cette théorie des trois types, pour comprendre les processus sociaux à l’œuvre dans les transformations de la paysannerie. Les paysans, ou
les agriculteurs, sont en phase avec leur époque, quelle qu’elle soit : ils ne vivent pas
dans un monde social à part et constituent encore moins l’incarnation d’une « essence sociale » particulière. Ils sont des êtres historiques, donc en mouvement.
J’avais du mal à réunir, sous un même concept, comme le fait Henri Mendras, les
paysans du Moyen-Âge, un groupe social déjà en soi très diversifié, et ceux du
XX
e siècle finissant, tout aussi divers dans leurs conditions sociales. À parcourir cette
histoire, il me semblait que leur intégration dans la société globale était une constante à travers les siècles. Simplement, cette intégration prenait sans cesse des formes différentes, correspondant aux caractéristiques de la « société englobante »
[13]
aux différentes époques.
Ce à quoi nous assistions n’était donc, pour moi, que la forme particulière de
cette adaptation/intégration correspondant aux exigences de la société englobante de
l’époque (et qui est encore largement actuelle). C’était donc ce qu’il convenait
d’analyser. Ceci supposait, en premier lieu, de caractériser cette « société globale »
[14] contemporaine et les transformations de la paysannerie qu’elle suscitait.
« Historiciser » la (ou les) paysannerie(s), cela contraint à chercher les changements qu’elle(s) connaî(ssen)t et à en comprendre les raisons, dans un contexte historique donné. Il en découle un souci de bien cerner les processus à l’œuvre, et c’est
là le second point sur lequel j’éprouvais le besoin de distinguer mon approche de
celle d’Henri Mendras.
Il n’était nul besoin de se livrer à une analyse très fine pour conclure que les
transformations ou, plus exactement, les bouleversements que connaissaient les
groupes sociaux agricoles en ce milieu du XXe siècle étaient avant tout liés aux transformations économiques de l’agriculture. Les analyses d’Henri Mendras étaient
d’abord des analyses de sociologie politique. C’est la raison pour laquelle il accordait tant d’importance, par exemple, au personnage du « notable ». Ce qui intéressait
Mendras, me semble-t-il, c’étaient les transformations des systèmes de valeurs. Ceci
pose le problème du statut des systèmes de valeurs dans le fonctionnement de la société et dans la théorie sociologique. C’est dans la mesure où Mendras les considérait en tant que tels que je rattache sa démarche à l’anthropologie sociale et culturelle. En ce qui me concerne, l’importance des transformations économiques en
cours m’invitait à les mettre en rapport avec celles-ci et à voir, dans leurs évolutions,
des évolutions liées à ces dernières. Nos recherches sur les attitudes des agriculteurs
à l’égard des innovations techniques invitaient à aller en ce sens.
SOCIO-ECONOMIE OU ECONOMIE POLITIQUE ?
J’ai donc tenté de fonder une socio-économie de l’agriculture, mettant en rapport
trois « dimensions » des transformations de l’agriculture :
- l’évolution de la place de l’agriculture contemporaine dans l’économie nationale,
- les transformations des couches sociales et des groupes sociaux au sein de la
population agricole prise dans son ensemble et
- celles des rapports sociaux de production au sein de l’exploitation.
Je mettais donc l’accent sur les processus économiques et je situais les processus
sociologiques par rapport à eux. Il était clair que c’étaient les premiers qui commandaient les évolutions « en dernière instance », comme l’écrit Marx. Ainsi étais-je
conduit à une sociologie fondée sur des rapports sociaux de production, menée en
termes de classes sociales.
L’analyse économique me conduisait à justifier ce choix théorique, en mettant en
évidence un certain nombre de traits majeurs des évolutions en cours, telles que les
inégalités sociales internes au groupe des agriculteurs, les phénomènes de transfert
de valeur globaux entre l’agriculture et les autres secteurs de l’économie, l’incapacité de l’agriculture à accumuler du capital et à engendrer une classe ouvrière. Les
conflits sociaux qui se produisaient alors au sein du secteur de la production agricole
ne pouvaient évidemment pas s’expliquer, selon moi, autrement que par les contradictions économiques qu’engendraient les transformations induites par l’insertion de
la population agricole dans les échanges marchands. De fait, les manifestations aux
mots d’ordre revendicatifs, les violences catégorielles en rapport avec telle ou telle
production, les grèves d’approvisionnement (comme les « grèves du lait ») étaient
monnaie courante. Il fallait donc comprendre en quoi consistaient ces transformations et ce qu’elles impliquaient pour les différentes couches sociales de cette population.
La politique a évidemment sa place et son importance dans tout cela. Le rôle de
l’État, en particulier, est essentiel
[15]. Encore faut-il expliquer comment l’État intervient et quels sont les enjeux de cette intervention. Les enjeux politiques, tant symboliques et institutionnels qu’électoraux, ont bien entendu leur poids propre ; ils
n’épuisent pas la question qui est, pour l’État, de garantir une production agricole
suffisante et au meilleur coût pour le bon fonctionnement de l’ensemble du système
économique et pour la paix sociale (cf. sur ce point l’introduction à l’ouvrage « Les
agriculteurs et la politique » [Coulomb
et al., 1990]).
Aussi convenait-il, selon moi, de bien situer ces différents enjeux les uns par
rapport aux autres. Tel est le fondement de cette idée d’une socio-économie, peut-être un avatar de ce que l’on appelait autrefois l’économie politique. À travers cette
analyse se manifestait le souci de décoder le discours social de l’État et des partis
politiques, mais aussi des organisations professionnelles agricoles et des agriculteurs
eux-mêmes. Cette intégration de l’analyse économique, plus exactement d’une certaine analyse économique, dans l’analyse sociologique me paraît toujours nécessaire
pour rendre compte du changement social et pour l’expliquer sans le paraphraser, ce
que l’on fait, à mon avis, quand on se limite à analyser les changements de comportements, de représentations et de systèmes de valeurs.
UN EXEMPLE : LA SOCIOLOGIE DE L’INNOVATION
Comme je l’ai dit, nous étions conduits à nous intéresser particulièrement à
l’innovation en agriculture, plus précisément, aux comportements des agriculteurs
par rapport à l’innovation. Or l’analyse de la diffusion des innovations est révélatrice de l’importance du choix des outils d’analyse en sociologie. On peut s’attacher
à en décrire les mécanismes, comme le faisait bien la théorie des « leaders d’opinion » et de la « tache d’huile », théorie qui était, dans les années 1960, le nec plus
ultra des recherches en la matière. Cette théorie m’apparaissait avoir tout juste de
l’intérêt pour les spécialistes en marketing soucieux d’efficacité ; mais elle était
alors beaucoup utilisée par des sociologues convaincus d’œuvrer dans le sens du
progrès. Une telle théorie peut aussi aider à comprendre comment jouent et évoluent
les systèmes de valeurs : c’est ce qu’a fait, avec beaucoup de bonheur, Mendras dans
La fin des paysans (Mendras, 1967).
En ce qui me concerne, le travail sur l’innovation m’a conduit à une double interrogation. En premier lieu, le mot d’ordre était, à l’époque, celui de la mobilisation de
toutes les énergies (et, plus particulièrement, de l’appareil productif) pour la « modernisation » du pays. Il fallait donc que toute la France, en particulier la France travailleuse, ouvrière, commerçante ou paysanne (et celle-ci tout particulièrement pour
nourrir le pays et exporter), entre dans le grand mouvement de l’innovation ; c’était
un discours proche de celui qui est aujourd’hui tenu sur la mondialisation.
L’innovation représentait le « progrès ». Mais qu’avais-je à faire, en tant que socio-logue, de la notion de progrès, si ce n’est de la mettre en question ? Toujours pour le
sociologue, qu’est-ce que l’innovation, si on la dégage de la notion de progrès ?
Telle était la première question.
Cette question débouchait sur une seconde, portant sur l’intérêt et la façon
d’étudier l’innovation. Ne s’agissait-il pas, à travers cette dernière, de saisir, précisément, les « logiques » des transformations impulsées par la « société englobante »,
concernant l’agriculture, donc les paysans ? Il fallait alors comprendre à travers
quels processus une innovation se constituait, prenait corps dans un certain nombre
de réseaux et quelles étaient les forces sociales sous-jacentes. On pouvait également
saisir ces logiques à l’œuvre et les comprendre à la lumière des effets produits par
les innovations. On était alors amené à découvrir que les innovations avaient, en fait,
pour effet de conduire une très grande majorité d’agriculteurs à s’endetter, voire à
disparaître, au lieu de permettre à tous d’améliorer leurs conditions de vie (comme le
discours commun, bâti sur l’idéologie du « progrès », l’affirmait). Il fallait s’interroger sur les mécanismes qui étaient derrière l’innovation, la mettre en question
comme un processus « allant de soi », et, plus encore, comme un processus à développer grâce aux connaissances sociologiques. Il fallait donc l’analyser, c’est-à-dire
en comprendre les ressorts et les effets.
Ainsi étais-je amené, en tant que sociologue, à remettre à plat toutes ces questions, à ne pas prendre tous ces termes au premier degré. Je cherchais des outils pour
comprendre ce que j’observais. Or les outils que m’offrait l’anthropologie sociale et
culturelle ne me semblaient pas convenir. Il ne me semblait pas suffisant de décrire
la façon dont l’innovation se diffusait, fût-ce pour en comprendre les dimensions sociologiques. Il me semblait nécessaire de mettre en évidence les forces qui dirigeaient tout cela. Pour comprendre ce qui se passait dans tel village, situé au fond de
telle campagne, il était indispensable de mettre en rapport ce que nous observions à
cette échelle avec ce qui se passait à l’échelle globale, que j’ai située à l’échelle nationale, mais que l’on pouvait aussi bien situer au niveau international. Le plan
Marshall, la Politique Agricole Commune (PAC), les échanges internationaux en
constituaient alors l’arrière-plan.
Ce sont les évolutions que j’observais et cette nécessité de situer mes analyses
dans un cadre plus général, et non, comme l’a dit Henri Mendras sur un ton amusé
[16], les évènements de 1968, lesquels n’avaient rien d’une révolution marxiste, qui
m’ont amené rapidement à une démarche de type marxiste. Pour moi, il s’agissait
d’un outil, d’une façon de construire les objets pour répondre aux questions que je
me posais. Quand je parle de marxisme, il ne s’agit pas de la doctrine historicopolitique, mais de l’outil d’analyse du mode de production capitaliste.
AUTRE EXEMPLE : LA SOCIOLOGIE DU « NOTABLE »
C’est là, peut-être, sur l’importance capitale de l’économique pour le sociologue,
que se situe le fond des divergences entre Henri Mendras et moi, s’il est vrai,
comme je l’ai dit plus haut, qu’il s’intéressait beaucoup plus aux systèmes de valeurs
qu’à l’arrière-plan économique des problèmes sociologiques et que ses analyses
étaient plus orientées vers une compréhension du fonctionnement de la société politique française que vers celle des facteurs agissant sur elle. Et c’est peut-être un problème pour la sociologie. Ce que faisait Mendras, en effet, c’était de la sociologie.
Ce que je faisais, je n’étais même plus sûr que c’en était : j’appelais cela plutôt de la
« socio-économie », parce que je me rendais compte que je travaillais davantage
avec des économistes qu’avec des sociologues. Mais avec certains économistes, non
avec tous : je travaillais avec des économistes qui se posaient des questions qui me
concernaient ou qui me posaient des questions qui les concernaient ; c’était, en
l’occurrence, les économistes de l’INRA évoqués par Mendras (Gervais, Servolin,
Weil, 1965 ; Servolin, 1986,1989).
Tout ceci ne signifie nullement que je ne m’intéressais pas à la sociologie politique C’était au contraire un de mes centres d’intérêt majeurs, un de nos points de
rencontre privilégiés avec Mendras
[17].
Au cours de la discussion qui a suivi cet exposé, j’ai été amené à préciser en ces
termes en quoi la science politique m’importait : « La science politique a de multiples facettes. Il existe une science politique institutionnelle, qui traite, par exemple,
des caractéristiques respectives, voire des mérites respectifs, de telle ou telle technique électorale (scrutin majoritaire, uninominal, de liste, …) ou de tel ou tel « régime » (parlementaire, présidentiel, …). Ce n’est pas ce qui m’intéresse. En revanche,
retrouver, dans la science politique, une analyse du rôle de l’État, des partis, du système politique, dans la régulation des problèmes que posent les transformations de la
société liées à la dynamique capitaliste, voila qui me parait fondamental. Ce à quoi
l’on a affaire, c’est à la facette politique du capitalisme et c’est évidemment là une
dimension essentielle à prendre en considération à côté de, ou plutôt en rapport avec,
sa facette économique. Lorsque l’on mène une analyse en ces termes, lorsque l’on se
demande ce qu’est l’agriculture dans le système politique et économique général, on
aboutit à la conclusion, complètement paradoxale au premier abord, moins au second, qu’il n’y a pas d’activité plus socialisée, au sens de prise en charge par l’État,
que l’agriculture. C’est un magnifique paradoxe : voilà que le domaine par excellence de la micro-exploitation familiale et du « petit entrepreneur libre », le secteur
qui semble échapper à la lutte des classes est, en fait, le système « socialiste » le plus
souple, le plus intelligent qui soit, du point de vue du capitaliste, plus efficace que la
collectivisation. Cette dernière est en fait réalisée par d’autres moyens que
l’appropriation collective des moyens de production, et la souplesse qui en résulte
assujettit d’autant mieux l’activité agricole, et par là même les agriculteurs, aux exigences du système dominant. Cette approche du politique est celle qui m’intéresse.
Mais, une fois encore, c’est une science politique qui n’est que l’un des versants de
l’analyse conjointe du politique, de l’économique et du sociologique. » J’ai beaucoup travaillé dans cet esprit avec le politologue de la Fondation Nationale des
Sciences Politiques spécialiste dans les années 70 et 80 du syndicalisme et de la politique agricoles, Y. Tavernier, coauteur avec M. Gervais et moi-même du tome 4 de
l’Histoire de la France rurale publiée par les Éditions du Seuil (Gervais, Jollivet,
Tavernier, 1976). Cette démarche se retrouve aussi dans les deux ouvrages collectifs
successifs de la Fondation Nationale des Sciences Politiques L’univers politique des
paysans (Tavernier, Gervais, Servolin, 1972) et Les agriculteurs et la politique
(Coulomb et al., 1990).
Pour comprendre ce qui nous distinguait, je voudrais revenir sur cette notion de
« notable », fort intéressante, qui constitue l’une des pierres de touche de la théorie
des sociétés paysannes d’Henri Mendras. Au cours de nos travaux sur les villages,
nous pouvions observer, à travers les différentes formes de la figure du « notable »,
tout un ensemble de modalités des articulations (ou, plus exactement, des médiations) entre microsociétés villageoises et société englobante. Les analyses sur les notables avaient leur incontestable intérêt et leur efficacité. Pour moi, j’éprouvais cependant le besoin de ne pas en rester là. Il me paraissait qu’en faisant une sociologie
rurale centrée sur l’idée de notable, on occultait toutes les transformations, et non
des moindres, qui passaient par d’autres acteurs, notamment toutes les transformations qui passaient par l’évolution des marchés des productions agricoles, ainsi que
par les techniciens des Chambres d’agriculture ou des firmes agroalimentaires. Ces
acteurs venaient discuter avec les agriculteurs d’engrais, de semences, de sélection
des animaux, d’aliments pour bétail, de machines ou encore de comptabilité analytique, d’organisation de la production, de contrats de production. Il ne s’agissait pas
là, d’abord, de régulation politique ou symbolique, mais bien de la mise en place des
conditions nouvelles, et jugées indispensables en tant que telles, du développement
des échanges marchands agricoles. Et ceci avait d’importantes conséquences sur
l’évolution des sociétés villageoises et de leurs rapports avec la société englobante, y
compris, d’ailleurs, sur les plans symboliques et politiques. C’est même, sans doute,
là que se jouait le plus important.
Ainsi importait-il de tenir compte au moins autant du contenu du « message »
que du statut particulier de son porteur (la définition du « notable » faisant état de
son statut particulier, tant dans la société locale que dans la société englobante).
Puisque notables il y avait, il convenait aussi de se demander ce qu’étaient ces notables et les pouvoirs qu’ils détenaient, plus précisément encore, quelle classe sociale
ils représentaient, à quelle classe sociale ils appartenaient. Il devenait, en somme,
intéressant d’entrer dans l’analyse du système politique local.
UNE THEORIE POUR UNE SOCIOLOGIE-CARREFOUR
Petit à petit, j’ai ainsi été amené à sortir de la sociologie économique, pour faire
vraiment de l’économie, puis de la science politique (peut-être serait-il plus juste de
parler de sociologie politique). Je n’ai jamais pu séparer l’analyse économique, ni
celle de science politique, de l’analyse sociologique
[18]. Je ne comprends pas comment ces trois analyses peuvent être menées de façon distincte. À mon sens, si tel est
le cas, ces analyses sont nécessairement réductrices et aboutissent à des artefacts. On
est alors amené à mettre en avant les dimensions que l’on choisit, parce qu’on est
sociologue ; mais ce n’est pas parce qu’on est sociologue que l’on doit mettre en
avant tel ou tel aspect de ce que l’on étudie : il faut mettre en avant ce qui explique
ce qu’on veut expliquer, d’où que cela vienne. C’est pourquoi je me suis toujours
demandé si j’étais un vrai sociologue. Je me suis aussi dit que, peut-être, c’était cet
assemblage de connaissances, provenant de plusieurs disciplines, qui permettait
d’expliquer le social, c’est-à-dire d’être vraiment sociologue ; mais c’est peut-être
trop prétentieux.
Quoi qu’il en soit, plutôt que de contribuer moi-même à la liste des descriptions
de la diffusion en « tache d’huile » (selon l’expression consacrée) des innovations,
de la machine à traire à la télévision, en passant par le tracteur, le frigo,
l’insémination artificielle…, j’ai préféré essayer de théoriser pour comprendre ce qui
se passait. Je n’avais pas d’autre recours que d’aller vers une théorie qui puisse
m’expliquer simultanément les transformations des règles du système économique et
celles des rapports sociaux qui permettaient à ces règles de se développer. J’en suis
arrivé aux notions de couches sociales, de classes sociales, d’autant plus que, dans le
milieu paysan, l’analyse des évolutions en cours se faisait en ces termes et que la
question de leur pertinence y était en débat. Ainsi parlait-on alors de la « prolétarisation » du paysan, de l’organisation de « grèves » paysannes contre leur « employeur »,
l’industrie laitière, par exemple. Nous assistions à des mouvements sociaux dont il
fallait rendre compte. Je considérais que ces instruments me permettaient de le faire
et je ne voyais pas d’autre moyen de procéder.
Dans une telle analyse, que devenait l’idéal-type du « paysan » ? D’abord,
j’observais qu’il y avait une grande diversité au sein de ces groupes sociaux liés à
l’agriculture, qu’il y avait des différences telles qu’elles pouvaient être à la base de véritables antagonismes (ainsi de l’opposition entre « gros » et « petits » exploitants), qui
pouvait apparaître comme des différences de classes sociales. Certaines de ces différences pouvaient même être considérées comme des différences historiques. C’est ainsi que l’opposition entre petit propriétaire, voire fermier ou métayer, et grand propriétaire foncier, nous renvoyait à tout le grand œuvre de la Révolution. Le recul historique s’avérait indispensable pour comprendre ce qui se passait et éviter des contresens
dans les interprétations des évolutions contemporaines. Le recours à l’histoire faisait
apparaître les contradictions récurrentes qui jouaient dans des conditions nouvelles et
montrait qu’il fallait comprendre les dynamiques des villages que nous observions
comme des expressions, hic et nunc, de grandes transformations jouant sur la durée.
S’il est un faux procès qui a été fait aux « ruralistes » que nous étions, c’est bien
celui selon lequel, en faisant de la sociologie rurale, nous nous enfermions dans nos
villages. Je crois pouvoir dire que cela ne correspond pas du tout à la démarche
d’Henri Mendras. Quant à moi, je l’ai déjà indiqué plus haut, je ne concevais pas
d’analyser le village autrement que comme l’un des lieux où s’exprimaient les
conflits, les transformations, les antagonismes généraux de la société, dans des formes particulières qui correspondaient à la situation des paysans.
Quand j’emploie le terme « paysan », j’ai dans l’esprit deux caractéristiques singulières s’y référant. En premier lieu, je parle des paysans en tant que producteurs : ce
sens renvoie à la notion d’exploitation familiale, en tant que forme d’organisation de la
production, faisant figure d’exception dans le mouvement de transformation capitaliste
de l’économie et de la société. Dans l’agriculture, en effet, l’évolution vers le capitalisme ne s’est pas faite, jusqu’à présent, par la substitution d’usines aux exploitations
familiales, mais par ce que l’on appelle la « modernisation » de ces dernières. Il y a là
quelque chose qui nous interrogeait (cf. note 17). C’est aussi cette singularité qui avait
retenu l’attention de Tepicht, dans ses fonctions de planificateur, dans la Pologne socialiste, alors que l’agriculture polonaise a été l’une des moins collectivisées ; c’est elle
qui est à la base de sa notion d’économie paysanne (Tepicht, 1973).
En second lieu, ce terme de paysan renvoie à l’analyse des sociétés villageoises.
Comme Mendras l’a dit (cf. encadré), nous avons été très tôt convaincus de la nécessité de privilégier le niveau du village, dans nos analyses. Celui-ci s’avérait, en effet,
un niveau d’organisation, et même d’intégration, particulièrement fort de la vie sociale et les travaux des ethnologues appuyaient fortement cette idée. Partant de ce
constat, nous disions que les villages formaient des « micro-sociétés ». Comme, à la
suite des évolutions induites par la révolution industrielle du XIX
e siècle, les villages
étaient à dominante paysanne, ces micro-sociétés pouvaient être vues comme des
sociétés paysannes. Le caractère familial de l’activité agricole faisait que ces sociétés paysannes apparaissaient comme des sortes de fédérations de familles liées par
des alliances et/ou situées dans des rapports de pouvoir les unes par rapport aux autres, constituant ensemble un système social plus ou moins hiérarchisé. Le village
pouvait être vu comme le lieu d’une dynamique sociale propre, liée à celle des groupes sociaux en présence et à leurs affrontements autour des enjeux locaux et, de ce
fait, comme un niveau-relais majeur des évolutions de la société englobante
[19].
Il paraissait donc justifié de caractériser les paysans par cette appartenance à une
société locale villageoise, alors que la classe ouvrière menait sa lutte sur ses lieux de
travail, à travers les organisations syndicales et, éventuellement, dans le cadre de la
ville de résidence. Il fallait donc comprendre les logiques sociales générales à
l’œuvre, en les particularisant, c’est-à-dire en tenant le plus grand compte des formes particulières de l’activité de production et du cadre de vie des paysans. Cette
sociologie du village n’a donc rien à voir avec une approche ethnologique qui serait
en quête d’une quelconque forme (dégradée) d’entité ethnique, vue comme une
étape dans l’intégration des « sauvages » à la société « moderne ». Il s’agissait, au
contraire, d’une sociologie du village, comme fragment ou échantillon, à base
paysanne, de la société française contemporaine. Sur ce point, il me semble que
Henri Mendras et moi, nous étions parfaitement en accord.
Nos façons d’aborder l’analyse du village n’en étaient pas moins très différentes.
Celle d’Henri Mendras correspondait davantage à ce que l’on peut appeler une anthropologie politique : le village est alors considéré comme lieu de confrontation de
systèmes de valeurs et de rapports de pouvoirs. Mon approche faisait du village le
cadre de luttes foncières (Jollivet, 1974,2001) dans lesquelles s’exprimait ce que
nous appelions, avec des collègues économistes, « l’absorption de l’agriculture dans
le mode de production capitaliste » (Servolin, 1972). Je précise que ce choix renvoyait au contexte de l’époque et qu’il ne serait sans doute plus approprié sans réexamen aujourd’hui. Dans ce type de démarche, l’analyse doit, en effet, toujours
partir du contexte historique.
S’il y a bien, dans ces deux démarches, une référence commune à une société
« englobante », en revanche la conception de cette société diffère profondément.
Pour Henri Mendras, la société englobante n’avait même pas à être définie : il
s’agissait tout simplement de la société française, à la fois avec ses traits historiques
propres et comme prototype d’une société de type industriel développé, moderne. En
ce qui me concerne, il me semblait indispensable de construire une notion de cette
société englobante qui fût en accord avec mon approche théorique. Or, pour moi,
cette société n’était pas industrielle, ni moderne : elle était placée sous l’hégémonie
du mode de production capitaliste. Il n’était pas possible de comprendre les changements à l’œuvre dans la paysannerie et dans ses villages sans s’inscrire dans un
cadre théorique donnant une compréhension des lois d’accumulation du capital et du
fonctionnement d’une société capitaliste.
Voici donc, restitués aussi fidèlement que possible, compte tenu du temps qui
s’est écoulé et du travail de reconstruction que fait la mémoire, les termes du débat
que nous avons développé, dans les années 1960-1970, au sein du Groupe de socio-logie rurale. Ce débat est, à mes yeux, fondamentalement théorique, et non, comme
Mendras voulait le laisser entendre, idéologique
[20]. De façon ramassée, on peut dire
qu’il porte sur trois plans. En premier lieu, il porte sur la méthode, avec, d’un côté,
une opposition entre une démarche inspirée de la notion d’idéal-type de Max Weber,
et, de l’autre, un souci de rendre compte des processus dynamiques et contradictoires à l’œuvre dans l’histoire des sociétés humaines (avec références à Karl Marx).
Deuxièmement, il porte sur la conception de l’objet de la sociologie, opposant une
conception selon laquelle le social existe et peut être analysé en tant que tel – c’est
ainsi qu’on analyse le « changement social » – et la conception alternative selon laquelle l’économique est dans le social et peut même, à un moment donné de
l’histoire, en être le moteur ; il doit donc être un des niveaux privilégiés de son analyse. Enfin, le débat porte sur la théorie de référence, avec du côté de Mendras,
l’analyse « fonctionnelle-structurelle », dont l’objet est précisément le changement
social en soi, et, d’autre part, une analyse du changement social conçue comme la
mise en forme du social dans le cadre des transformations du système capitaliste.
C’est tout cela qui est mis en scène dans le deuxième tome des
Collectivités rurales
françaises (Jollivet, 1974).
Le moins que l’on puisse dire, c’est que ce genre de controverse est passé de
mode, ce qui ne veut pas dire qu’il n’a plus de sens aujourd’hui. N’est-il pas, au
contraire, plus pertinent que jamais, alors que le mode de production capitaliste est
en pleine mutation et que les effets de cette mutation affectent le fonctionnement des
sociétés de façon très profonde ? Où est aujourd’hui la sociologie qui permet de traiter ces questions ? Il me semble que la sociologie, en suivant la mode, c’est-à-dire
en renonçant à l’outillage conceptuel du marxisme, sous prétexte que sa version politicoidéologique est historiquement en crise, se prive d’outils efficaces. Et elle
place ainsi sa démarche sous le sceau de l’idéologie dominante, par le ralliement
quasi général à l’interactionnisme et à l’individualisme méthodologique. Ceci
prouve que la sociologie n’a pas été capable de prendre les bonnes distances par
rapport aux champs politique et idéologique. Cela la prive, du même coup, d’une
grande capacité d’analyse et conduit même à des applications erronées de son outillage théorique et méthodologique, par une extension non réfléchie, à l’échelle macrosociologique, d’un mode d’approche dont on peut penser qu’il est d’abord adapté
au niveau microsociologique. Quatre dangers guettent, selon moi, la sociologie actuelle : celui du réductionnisme ; celui de la spécialisation à outrance, donc de la
dispersion ; celui du consensus (peut-on même le qualifier de « théorique » ?) mou ;
enfin celui de l’enfermement sur elle-même. Il y a, à la clé, bien sûr, une incapacité
à rendre compte des processus fondamentaux qui sont à l’œuvre derrière toute la
complexité et toute la diversité des changements sociaux en cours.
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[1]
Ce texte a comme point de départ un exposé fait en mai 1998 dans le cadre du séminaire du
LADYSS dirigé par Catherine Rhein et intitulé « Sociologie – Géographie ». Cet exposé venait
après une intervention d’Henri Mendras, dans laquelle celui-ci retraçait le cheminement qui l’avait
conduit à la mise au point de sa théorie de la « paysannerie » et évoquait les auteurs (de diverses
disciplines et américains aussi bien que français) qui avaient influencé sa démarche. Les éléments
de cette intervention se retrouvent dans un ouvrage (Mendras, 1995) et, de façon plus précise, dans
un article (Mendras, 2000) ; elle n’est donc pas reprise ici dans son intégralité. On en trouvera
néanmoins un résumé dans l’encadré ci-après et il y sera fait allusion dans le cours de ce texte autant que de besoin.
[2]
Dans la discussion qui a suivi cet exposé, P. Rolle est revenu sur cette façon de présenter les choses. Il a tenu à préciser qu’« il ne s’agissait pas de fonder enfin une sociologie empirique, mais de
fonder la sociologie « nouvelle » sur un mode empirique particulier ». « On cherchait dorénavant à
saisir les événements, ainsi que les opinions et les comportements des individus dans le temps. Or,
dans une telle durée, on recueille certaines choses, sans doute, mais on en élimine aussi beaucoup
d’autres » ajoutait-il.
[3]
Voir l’article de J. R. Tréanton sur l’histoire du Centre d’études sociologiques (Tréanton, 1991).
[4]
H. Mendras a publié ses mémoires in
Souvenirs d’un vieux mandarin, comment on devient sociologue (Mendras, 1995).
[5]
Mais les locaux étant trop petits, les « ruralistes » (c’est-à-dire Henri Mendras et moi : il m’a recruté en 1957 comme « enquêteur spécialisé ») sont hébergés dans les combles de l’Académie
d’Agriculture, rue de Bellechasse, à Paris.
[6]
En 1982, J. P. Chevènement, alors ministre de la Recherche, décide que les directeurs de laboratoire qui ont plus de douze ans d’ancienneté doivent céder la place. H. Mendras, qui avait beaucoup
plus de douze ans d’ancienneté, s’est vu « proscrit » et il est parti fonder l’Observatoire Sociologique du Changement, au sein de la Fondation nationale des sciences politiques.
[7]
La séance de séminaire dont sont extraits ces propos a eu lieu en mai 1998.
[8]
Au cours de la discussion, il tient en effet à préciser : « Je n’ai conçu la trilogie sauvages/paysans/agriculteurs que comme un moyen pédagogique pour faire comprendre ce qu’est une
paysannerie. Et je n’ai jamais relié les trois termes par une quelconque forme d’évolution. J’ai
conçu cette trilogie, parce que, pour bien faire comprendre ce qu’est un paysan, il faut l’opposer à
ce que Redfield a appelé un « sauvage », d’une part, et d’autre part à ce que nous appelons un
« agriculteur », dans les sociétés industrielles. Je comprends qu’en me lisant, on puisse penser que
j’avais des intentions plus savantes ; plus doctrinales, à certains égards. Mais, dans ce cas particulier, je crois que la seule chose qui m’intéressait, c’étaient les paysans. Si, en introduction, j’établis
cette trilogie, c’est bien pour définir mon objet, et c’est mon objet seul qui m’intéresse ».
[10]
Cette référence aux géographes répondait aux objectifs du séminaire « Sociologie – Géographie ».
Dans le dialogue avec Henri Mendras, j’ai précisé que je partageais la plupart d’entre elles, mais
que j’y ajoutais toutes les grandes thèses de l’école française de géographie régionale depuis Vidal
de La Blache (1995).
[11]
Devenue l’École des Hautes Etudes en Sciences Sociales.
[12]
Henri Mendras étant intervenu pour dire son accord avec cette interprétation en l’opposant à
l’interprétation « évolutionniste » (cf. note 10), je soulève la question de l’artefact que l’on produit
en se donnant un « objet » à partir d’une décision discutable : comment contrôler ce que l’on fait
lorsque l’on utilise une démarche idéal-typique weberienne ?
[13]
J’ai mis cette expression en avant à l’époque dans les discussions au sein du Groupe de sociologie
rurale pour traduire le statut de
part society des sociétés villageoises (ou rurales) dans la « société globale » (au sens de G. Gurvitch).
[14]
Cf. note précédente.
[16]
Allusion aux propos d’Henri Mendras disant, au cours de son intervention, que j’avais « viré ma
cuti » en faveur de « Saint Marx » à la suite des événements de mai 68.
[17]
C’est dans l’ouvrage « Les paysans et la politique » qu’il a co-dirigé avec Fauvet (Fauvet, 1958)
que j’ai publié mon premier article, qui était un article de sociologie électorale (Jollivet, 1958). Cet
ouvrage illustre bien une sociologie politique qui s’en tient à l’analyse des forces politiques en présence et de leurs stratégies par rapport à des purs enjeux de pouvoir. Il est intéressant d’en comparer le contenu avec les deux ouvrages qui ont traité la même question respectivement 14 ans (Tavernier, Gervais, Servolin, 1972) et 32 ans (Coulomb
et al., 1990) plus tard et dans lesquels ce
point de vue est largement dépassé.
[18]
L’illustration la plus achevée de cette exigence est le tome 4 de l’
Histoire de la France rurale écrit
avec un économiste et un politologue (Gervais, Jollivet, Tavernier, 1976). H. Mendras a fait la
même expérience avec les mêmes partenaires (Mendras, Tavernier, 1969 ; 1970). Une vision
d’ensemble de cette démarche est donnée dans l’ouvrage où j’ai réuni une sélection de mes articles
(Jollivet, 2001).
[19]
Voir « Sociétés rurales et capitalisme : principes et éléments d’une théorie des « sociétés rurales »,
p. 231-266 in Jollivet et Mendras, 1974 (réed. Jollivet, 2001).