2003
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
La geographie rurale française : quelques jalons
[1]
Françoise Plet
Professeur à l’université Paris 8, UMR 7533 LADYSS
La géographie rurale française, contrairement à une idée reçue tenace, ne s’est pas construite comme un champ global mais par une succession diachronique de thématiques
dominantes : l’habitat, les paysages agraires, les structures agraires, les types d’agricultures,
les systèmes de production agricole, les relations entre villes et campagnes... La composante
agricole est restée longtemps dominante au sein de ces travaux thématiques, même si les autres contenus des espaces ruraux et leur fonctionnement d’ensemble n’étaient pas complètement ignorés, notamment au sein des études de géographie régionale. Durant les années 1960
et surtout les années 1970, les analyses se réclamant de la géographie rurale se sont diversifiées, en se préoccupant plus systématiquement des aspects non agricoles des sociétés, de la
vie dans les campagnes, et de l’organisation du milieu. Enfin les thèmes de l’environnement
et du paysage, celui du développement local, sont devenus quasi exclusifs dans les vingt dernières années du siècle dernier, tandis que s’efface l’expression « géographie rurale ».
Après avoir montré les contenus successifs de ce que furent les études rurales des géographes
français, l’article s’interroge sur les raisons d’une certaine marginalité dans le temps, et
dans la géographie actuelle, d’un champ de recherches ayant pour objet l’espace rural.
In this paper, the development of French rural geographical studies is examined over
the 20th century. Their contemporary outlines and place among general geography
are recasted within the history of social sciences. In the author’s view, this history
can be conceived as a succession of themes, whose emergence and dominance are
linked to prominent professors at each step. First came studies on rural dwellings,
then those on rural landscapes, field patterns and agricultural systems, types of agriculture and farming systems, town and country relationships. Agriculture was for
long the main theme, though studies of rural areas as a whole were developed
through regional studies. During the sixties and the seventies, the fields of rural geography diversified. The interests turned to non-farm people, to life into the countryside, to spatial organization. More recently came themes such as environment, landscapes as sceneries worth to be protected and managed, local development and governance. Over the last decades, the expression “rural geography” has almost vanished.
« La géographie rurale traditionnelle [fut] longtemps branche dominante de la
discipline » peut-on lire dans un manuel de géographie humaine à l’usage des étudiants (Bailly et Béguin, 1982). La géographie rurale aurait même selon certains retardé le développement de recherches urbaines en raison du poids des ruralistes dans
un corps de géographes en majorité composé d’universitaires. Un regard rétrospectif
ne permet pas d’être si catégorique et invite à s’interroger sur la nature et le sens du
« rural » dont il fut successivement question chez les géographes, et, parallèlement,
dans les regards des sciences sociales empruntés par certains géographes. On se limitera à ce qui a marqué le cours de la réflexion et de la transmission des idées, dans
lesquels l’enseignement universitaire, les professeurs, ont joué un grand rôle durant
l’ensemble du XXe siècle. Il ne s’agit pas pour autant de propos définitifs, mais
d’impressions issues d’une longue fréquentation des études rurales et des textes qui
en font état. Ce qui est évoqué ici en effet, sur de nombreux points, appelle des études approfondies qui manquent tout particulièrement en ce domaine.
L’expression « espace rural » n’est apparue que tardivement. Si elle est aujourd’hui très largement employée, celle de « géographie rurale » est devenue une
expression rare dans les publications de la fin du XX
e siècle
[2]. Pour proposer des
éléments de l’évolution de cette géographie rurale, je partirai de la définition usuelle
de l’espace rural comme organisation spatiale multifonctionnelle en espaces de faible densité relative de population, dont les paysages sont marqués par l’agriculture.
C’est par rapport à ce contenu, celui des espaces extérieurs aux grandes villes, où le
végétal l’emporte, mais qui sont également lieux de peuplement, de réseaux sociaux,
de mobilités, de relations à la ville, que je situerai une réflexion pour l’essentiel issue d’une analyse bibliographique.
1. QUELLE GEOGRAPHIE RURALE DANS L’ENSEIGNEMENT UNIVERSITAIRE
ET LA RECHERCHE AU XXE SIECLE ?
Le terme « rural » n’apparaît que tardivement dans la littérature géographique,
dans les années 1930, avec beaucoup moins d’occurrences que le mot « urbain » si
l’on se réfère aux sommaires des
Annales de Géographie
[3]. Dans de nombreuses occurrences, il reprend simplement le terme anglo-saxon sans en inférer de contenu
précis. Tout comme le mot « campagne », il était absent du
Dictionnaire de Géographie (1907) publié par Albert Demangeon
[4] qui fut quinze années plus tard l’initiateur de recherches rurales parmi les géographes.
L’expression « géographie rurale » apparaît plus tard encore. Le
Précis de géographie rurale de Pierre George, premier ouvrage qui contienne l’expression dans
son titre, n’est publié qu’en 1963. Les occurrences les plus nombreuses dans la littérature géographique se situent dans les années 1950 et 1960. Au sein des commissions de travail de l’Union Géographique Internationale (U. G. I.), ce n’est qu’entre
1975 et 1982 qu’il y est question « d’espace rural », puis de « systèmes ruraux » et
enfin « d’espaces périurbains » au sein desquels la dimension de transformation de
l’espace rural est importante. En revanche, « l’habitat rural » figure parmi les travaux de 1920 à 1931, les « types d’agriculture » entre 1966 et 1989. Puis apparaissent et ne demeurent que « conservation des ressources » de 1985 à 1989, et « agriculture durable » à partir de 1995
[5]. Moins de dix années de réflexion internationale
donc pour l’espace rural ?
Cette géographie rurale si tardivement désignée s’est structurée dans l’entre
deux-guerres, non pas sur le concept d’un espace spécifique, mais autour de thèmes
de recherche mis en œuvre par une personnalité, Albert Demangeon, qui sera considéré comme le fondateur de la géographie rurale française. En 1920, il traçait un
programme d’étude de la maison paysanne dont les travaux se poursuivront en un
vaste corpus de description d’architectures vernaculaires et de leur fonctionnalité.
Plus tard, on en vint aux paysages agraires et agricoles, enfin à l’agriculture elle-même. Sous les termes « agraire », « rural » peu utilisé, ou « campagne », ce ne sont
à peu près que des problèmes agricoles ou des questions d’organisation du paysage
par les activités agricoles qui occupent les géographes jusqu’aux années 1960. La
campagne, c’est la « plaine » au sens picard d’un espace cultivé qui s’oppose au village. Les autres composantes de l’espace rural apparaissaient secondaires voire incongrues dans une perspective de géographie générale des « formes visibles » qui
s’impose alors comme projet de la discipline
[6]. C’est pourquoi l’habitat rural prit
alors tant d’importance dans les travaux géographiques. En effet, dans les campagnes, l’habitat et sa disposition sont « visibles » à différents niveaux d’analyse, sur
le terrain comme sur la carte topographique. C’est donc cet objet, l’habitat rural, qui
suscite des études systématiques durant trente ans.
A. Demangeon fut aussi à l’initiative de recherches agraires et sociales. Pourtant,
des travaux sur l’habitat à ceux portant sur le village, le chemin sera long (Cholley,
1942).
1.1. PAYSAGES AGRAIRES : UNE INCITATION HISTORIENNE
AUX RACINES PLURIDISCIPLINAIRES
L’
Histoire de la France rurale (G. Duby
et al. 1976) se réfère aux études régionales d’une géographie qui décrit des paysages et met en valeur des permanences
dans les différenciations interrégionales pour tracer un tableau de l’agriculture a
l’« apogée des campagnes » au XIX
e siècle. Ce furent pourtant surtout les ouvrages
de l’historien Marc Bloch, tout particulièrement
Les caractères originaux de
l’histoire rurale française, publié en 1931, puis celui du géographe Roger Dion,
Essai sur la formation du paysage rural français (1934), qui marquèrent le début d’un
intérêt soutenu pour les paysages ruraux ou agraires de la part de géographes,
d’historiens, d’archéologues notamment. Ces analyses de paysages partent des
grands types observés – le bocage et l’openfield
[7] –, et tentent en particulier d’en
expliquer la genèse. Ce pourrait être un prolongement logique des travaux sur
l’habitat, dans la mesure où les structures et les formes de l’habitat font partie de ces
paysages. Cependant Demangeon ne fut pas immédiatement convaincu : rendant
compte dans les
Annales de Géographie des deux ouvrages considérés aujourd’hui
comme fondateurs (Demangeon, 1935), il salue Marc Bloch et sa notion de civilisation agraire mais considère que Roger Dion a des généralisations hâtives, qu’il faut
tout de même étudier les choses en détail et dans la durée, ce qui renvoie à
l’approche archivistique de la géographie qui fut l’objet de sa thèse secondaire
[8].
Au même moment en Allemagne, la
Landwirtschaft geographie avait pris son
essor. Demangeon estime que les géographes allemands ont des parti pris trop généralisateurs et des interprétations trop ethniques
[9]. P. Vidal de la Blache lui-même
(posthume, 1921) avait, tout en rendant hommage à Ratzel (p. 5), insisté sur les rapports entre sociétés humaines et nature vivante dans l’organisation de l’espace terrestre, et privilégié la référence à Gradman (1910) qui mettait en valeur les relations
entre les formes d’occupation humaine et la végétation à l’époque préhistorique
(p. 41 ; p. 187) plutôt qu’à Meitzen, lequel mettait au premier plan le caractère germanique de l’origine des openfields. Pour ce qui concerne les années 1930, Marie-Claire Robic souligne l’influence du domaine appelé
Siedlungsgeographie, mot
complexe qui signifie tout à la fois géographie de l’habitat, géographie du peuplement, colonisation. Ce champ de recherches très important dès la fin du XIX
e siècle
est probablement à l’arrière-plan des travaux des géographes français, comme il le
fut pour ceux de Marc Bloch
[10].
Les recherches sur les paysages agraires se sont alors multipliées. Leur confrontation internationale aux congrès de l’Union Géographique Internationale (UGI) de
1960 et de 1964 leur conféra une large diffusion, orientant une part des enseignements universitaires français de géographie rurale jusque vers 1968
[11].
Roger Dion
[12] observait en 1951 une évolution de la pensée sur les paysages
agraires, par rapport à la tradition géographique, et par rapport à Marc Bloch : « Les
géographes du début du siècle croyaient s’être acquittés de leurs tâches, quand,
ayant défini, autant que possible, à l’aide de mots empruntés au langage populaire,
quelques variétés frappantes du paysage rural, ils les avaient mises en rapport avec
la diversité naturelle des affleurements géologiques…. Quoique Jules Sion […] eût
fait remarquer, dès 1909, qu’il fallait bien invoquer autre chose que la géologie pour
expliquer certaines différences, l’opinion est restée généralement répandue jusque
vers 1930, que passer d’une région de villages à une région de maisons isolées,
c’était inévitablement, en quelque manière, franchir une frontière naturelle […] dont
une investigation sagace et pénétrante finissait toujours par déceler les caractères.
[…] La géographie humaine française, au terme de vingt ans de fructueuses recherches menées dans la voie tracée par Marc Bloch, prend conscience de ce qu’il pouvait y avoir de provisoire dans la doctrine du maître. »
On s’achemine vers un examen du paysage vivant, de ses fonctionnalités, des
structures sociales sous jacentes, et non plus seulement de la recherche de la genèse
historique des configurations visibles : « Bien des traits (de paysage) n’ont ni la
haute antiquité ni la fixité qu’on leur avait tout d’abord prêtée, et on se trouve en
présence de ce fait que, dans l’histoire des aménagements agraires, la période moderne et contemporaine, celle que nous voyons le mieux, est dominée par un antagonisme qui n’est point certes celui de deux civilisations, encore moins celui de deux
races, mais plus modestement de deux classes sociales : paysannerie d’une part, et
bourgeoisie terrienne de l’autre. L’extension respective [de leur emprise…] croît ou
décroît au gré des circonstances économiques, démographiques ou politiques. »
[13]
1.2. DES PAYSAGES AUX STRUCTURES AGRAIRES
Avant la seconde guerre mondiale, une perspective plus compréhensive avait déjà été proposée, qui permettait d’interpréter les paysages à partir de la connaissance
des structures agraires. En 1936, A. Demangeon publiait dans les Annales de Géographie des questionnaires pour trois enquêtes en géographie humaine. Le Conseil
Universitaire de la Recherche Sociale (c’est-à-dire les Universités) ayant créé un
groupe d’études de géographie humaine, il proposait des réseaux de recherche sur
l’habitation rurale en continuité de ses travaux antérieurs, sur les structures agraires,
et sur les étrangers dans l’agriculture française.
« La maison paysanne est, chez nous, l’image concrète et pittoresque de la civilisation rurale, elle en est le produit », écrit-il
[14].
Pour ce qui concerne les structures agraires, il pose que « la structure agraire impose des caractères souvent fort originaux aux domaines et aux paysages ruraux.
Souvent elle commande l’économie agricole elle-même. Il s’agirait de reconnaître
comment se construisent les unités agricoles… les exploitations agricoles : quelles
sont leur consistance et leur solidité, leur état de morcellement, la répartition de
leurs terres en blocs compacts ou en parcelles dispersées, leurs modes de clôture ?
Quelle influence ces traits de la structure agraire ont-ils pu exercer sur la répartition
de l’habitat rural ? Enfin quels besoins ont-ils créé en matière de réaménagement, de
remembrement du paysage, pour l’agriculture moderne ? »
[15]. C’est la première définition implicite de l’expression « structure agraire ».
La question des étrangers, de leur rôle et de leur insertion dans le milieu rural est
alors une question neuve pour les géographes, dans une période de crise économique, avec les ostracismes qui lui sont associés. Elle instaure, de la part d’une personnalité influente du monde académique, une incursion plus nette des questions de
recherche de la géographie rurale dans le monde socio-économique et dans des questions vives du moment. Ce qui n’étonne pas outre mesure car dès 1920, dans
Le déclin de l’Europe, Albert Demangeon insistait sur le défi particulier qui était posé à la
France par la montée de puissances comme le Japon ou les États-Unis. Ce défi,
c’était essentiellement la capacité de l’agriculture et du monde rural à faire face à la
concurrence internationale, à la fois en termes démographiques, en termes d’équipements et en termes de déséquilibre entre monde rural et monde urbain
[16].
Le courant de recherches orienté vers la connaissance des structures agraires
n’est pas coupé des questions de paysages agraires. Il eut une postérité importante
après la deuxième guerre mondiale, au fil des nombreuses thèses régionales de géographie agraire soutenues jusqu’au milieu des années 1960 (Berger et al., 1975). Les
auteurs de ces thèses enseigneront dans tous les Instituts universitaires de Géographie de France qui s’étaient multipliés durant la période précédente et continuaient
de se créer. Parmi eux, André Cholley
[17] théorisa la question dans un important article publié en 1946 dans les
Annales de géographie, sous le titre « Problèmes de
structures agraires et d’économie rurale ». Dans ce texte, il traçait un projet systémique pour l’analyse rurale, en fait celle d’un espace agricole dans lequel les rôles des
bourgs et agglomérations dans le système n’apparaissent pas. On observe des positions comparables dans l’important ouvrage d’André Meynier,
Les paysages agraires (1959) ou sous la plume de Pierre Deffontaines dans la
Géographie générale
(1966) publiée dans la collection La Pléiade : « Au commencement était la nature,
que les hommes sont venus griffer, puis changer ». Ce sont, pour les géographes de
cette génération, les paysages construits par l’agriculture qui importent, et non pas la
société rurale dans son ensemble en dépit des propositions générales évoquées plus
haut. A. Demangeon évoquait rapidement certaines caractéristiques du village, mais
sans y insister et en reliant toujours l’habitation rurale individualisée à la terre. Max
Derruau (1963) écrit : « l’étude des paysages agraires sous-tend une organisation
sociale, une société rurale », mais il ne n’aborde pas cette organisation sociale. Tout
se passe comme si cette géographie indifféremment qualifiée d’agraire ou de rurale
renvoyait à d’autres branches de la géographie, qu’il s’agisse de la géographie sociale
[18] (Derruau, 1963) ou de géographie économique, ce qui relève des hommes,
des rapports sociaux et des réseaux. Cette position semble paradoxale car les mêmes
auteurs avaient produit dans leurs thèses de stimulantes études de campagnes dans
toute leur complexité productive et sociale tout en cherchant à en expliquer les
paysages (Berger et
Alii, 1975, Dion, 1951). Une illustration en est donnée par Lucien Gachon (1952)
[19] qui déplore la dévitalisation rurale, mais s’attache surtout à la
matérialisation de cette dévitalisation en termes de paysages : « la dépopulation rurale est devenue telle que son paroxysme actuel s’explique par des raisons sociales,
et non plus économiques comme jadis.... La récente dégradation agricole sur le versant forézien y laisse lire cependant l’ancien étagement des trois zones de paysages –
agriculture, habitat, forêt, pâturages » tandis que les anciens écobuages fixaient une
végétation de lande qui disparaît. Tout se passe comme si l’agriculture, le rôle de
l’activité agricole, étaient devenus essentiels.
L’agriculture comme épitome du rural a des racines profondes. Michelet
[20] écrivait : « on peut fonder l’histoire sur une forte base, la terre qui porta et nourrit
(l’humanité) », tandis que P. Vidal de la Blache (posthume, 1921) insistait sur les
« moyens de nourriture » suivi par Lucien Febvre (1922) qui proposait d’étudier particulièrement la nourriture et « le climat qui influence la société de cent manières ».
Mais ce n’est qu’après la seconde guerre mondiale que l’on passe de « la géographie
agraire qui s’occupe du champ (à) la géographie agricole qui s’occupe de la culture
[21] »
(Meynier, 1969)
. Cette géographie agricole, voire cette géographie économique de
l’agriculture, qui est manifeste dans le
Précis de géographie rurale de Pierre George
(1963), devient un objet de recherche international. L’Union Géographique Internationale met en effet en place dans le courant des années 1960 une commission « Typologie de l’agriculture » destinée à comparer les moyens et les résultats des différentes agricultures mondiales. Les publications de cette commission se sont étalées
sur plus de deux décennies (Kostrovocki, 1968, Bonnamour, 1973). Mais, en même
temps, les points de vue sur l’espace rural se diversifient.
1.3. VILLES ET CAMPAGNES
À partir des années 1950, Pierre George et ses élèves élaborent une vision de la
campagne à partir des villes, de la domination foncière et financière des villes sur les
campagnes. Ils suivent en cela Jean Labasse (Labasse, 1955 ; George, 1959). Cet
angle d’analyse, d’inspiration dite marxiste, bien que les travaux de Labasse soient
par principe éloignés du marxisme
[22], passe par l’étude des rapports de pouvoir
d’ordre économique dans l’espace, mais il ne sera pas poursuivi au-delà de quelques
thèses remarquées, telle que celle de Raymond Dugrand (1963)
[23], ou, dans un autre
registre celle de Roger Brunet (1965) issu, lui, de l’école toulousaine de géographie
où Daniel Faucher régnait sur la géographie rurale.
Un peu plus tard, Etienne Juillard, qui avait montré dans sa thèse toute la complexité de la vie rurale de la plaine de Basse Alsace (Juillard, 1973), forge alors la
notion d’« urbanisation des campagnes » pour désigner le rapprochement des équipements et des modes de vie entre urbains et ruraux. Nicole Mathieu
[24] entreprend
(Mathieu, 1985) l’étude de régions faiblement urbanisées comme constructions de
nouvelles combinaisons socio-spatiales en relation à la ville et traduction de la croissance urbaine,.
La question des rapports villes-campagnes n’est pourtant pas si neuve qu’elle le
paraissait alors. Elle avait déjà été abordée lors du congrès d’Amsterdam de l’UGI
en 1938 (Robic, 1996), avec, parmi les intervenants français, des géographes plutôt
en marge des principaux groupes d’influence tels Pierre Deffontaines sur les rapports entre zones pionnières et villes au Brésil, ou Weulersse sur la Syrie. L’idée de
tension entre villes et campagnes fut finalement un moment limité de la géographie,
qui a plutôt fait école dans l’enseignement. Elle n’a pas contribué à construire des
transversalités entre géographie urbaine et géographie rurale.
Les années 1960 furent donc des années d’intense production scientifique dans
une géographie rurale à la fois ancrée dans une tradition, et passée insensiblement de
l’étude des paysages de l’agriculture à une géographie de l’agriculture et des rapports de force entre la ville et les espaces agricoles. Cette production s’est accompagnée d’une démarche lexicographique qui, en France, est très ethno-linguistique
dans la mesure où l’on fixe en concepts, qui recouvrent à la fois des modèles de
formes et la génétique de ces formes, le sens de termes vernaculaires utilisés localement pour les désigner
[25]. L’entreprise de lexique agraire de la Commission rurale
du Comité national français de géographie et la publication du
Vocabulaire de géographie agraire de Fénelon (1970) témoignent de cet effort terminologique.
1.4. LES ANNEES 1970 : DIVERSIFICATIONS THEMATIQUES
ET EFFACEMENT DE LA QUESTION AGRICOLE
À la fin de la décennie, un retournement s’opère : une partie de ceux dont les
premières recherches avaient été consacrées à la géographie rurale se tournent vers
d’autres domaines, dont la géographie urbaine
[26], tandis que les « ruralistes » abandonnent progressivement l’étude de l’agriculture. L’idée que l’espace rural n’est pas
seulement agricole est alors fermement affirmée parce que s’épuise en France
l’intérêt des géographes pour la modernisation agricole et ses effets sociaux, économiques et territoriaux, et sous l’influence des géographes d’Europe centrale qui ont
gagné de l’importance au sein de l’Union Géographique Internationale et sont très
impliqués dans des questions d’aménagement du territoire. La conscience que la catégorie « espace rural » est une notion compréhensive n’aboutit cependant pas à des
travaux qui l’examinent dans sa globalité. Dès les années 1970, plus nettement encore dans les années 1980 et 1990, ce sont plutôt des thématiques inscrites dans
l’espace rural qui sont travaillées : les ouvriers, l’emploi, le tourisme, le foncier, puis
de manière dominante les paysages encore, mais d’autre manière
[27], l’environnement, les patrimoines et autres produits de terroir, le développement local. Voisinent, dans les publications, des monographies inspirées de la sociologie, une riche
production de cartes thématiques formant l’ossature de manuels et de plusieurs atlas
(Équipe Analyse des espaces ruraux, 1984 ; Brun et alii., 1989 ; Brunet, 1992 ; Auriac et Rey, 1998), et quelques essais d’analyse systémique (Auriac, 1983). Un grand
effort de typologies et de catégorisations a marqué certains travaux de la période,
tout comme le souci de repérer non seulement des mécanismes, mais également leur
expansion spatiale. Enfin, pour de très rares auteurs (Sivignon, 1996), la tradition de
l’analyse de systèmes agraires permet de vastes synthèses appliquées à l’intelligence
de grands espaces tel l’ensemble européen post-communiste.
Si les publications et réalisations des dernières décennies du XXe siècle concernant l’espace rural sont en définitive importantes, celles qui s’intéressent aux domaines aujourd’hui en vogue tels environnement, patrimoine, paysages ou terroirs,
bien que « rurales » par localisation, ne se rattachent plus à une « géographie rurale » qui, dans une certaine mesure, disparaît tandis que ces champs nouveaux s’autonomisent en liaison avec une demande publique soutenue par des incitations financières.
La préoccupation environnementale en milieu rural est devenue importante dans
les années 1980, portée par un climat médiatique et politique favorable, tandis que
son émergence au cours des années 1960 et 1970 avait été soit ignorée, soit soumise
à de virulentes critiques de la part des géographes influents du moment. Le paysage,
redevenu à la mode, s’étudie aujourd’hui comme patrimoine culturel, selon la perception qu’en a une « société » souvent mal identifiée, et comme objet à aménager,
ou à « conserver ». La société n’a plus besoin d’agriculteurs, mais « d’espaces vides » (Lévy, 1994). Le caractère apparemment provocateur de l’expression ne doit
pas masquer qu’il s’agit d’une idéologie partagée par une grande partie de la mouvance écologiste, par de nombreux citadins des classes moyennes et supérieures disposant d’une résidence rurale, et par ceux qui font métier de paysagistes. La fonction
résidentielle est lue par certains comme « renaissance rurale » (Kayser, 1989). On
est tout près d’une nouvelle approche des rapports entre rural et urbain, qui postule
implicitement le caractère éminent des préoccupations et désirs « urbains » qui
s’imposent aux espaces de faibles densités de peuplement.
Ainsi la géographie rurale apparaît-elle rétrospectivement comme une succession
de projets thématiques qui participent chacun d’un objet différent, bien que plus ou
moins exclusivement, situés en milieu rural. La « géographie rurale » a semblé désigner, durant vingt ans à peine, une branche importante de la géographie. Elle perdure dans les programmes d’enseignement mais a disparu des programmes de recherche et des intitulés des publications scientifiques. Est-ce à dire pour autant que
les espaces ruraux aient été – soient aujourd’hui- négligés, ou oubliés ? Il est nécessaire d’esquisser quelques pistes pour la compréhension de ce paradoxe.
2. UNE GEOGRAPHIE RURALE A LA FOIS SURESTIMEE ET MASQUEE
PAR LES CONJONCTURES SCIENTIFIQUES ET PROFESSIONNELLES
Il est possible de postuler, dans la mesure où c’est seulement en 1970 qu’est publiée la première définition d’ensemble d’une géographie rurale
[28] sans que les travaux reconnus dans le domaine cessent d’être thématiques pour l’essentiel, que la
connaissance géographique en la matière en est restée aux grands axes qui ont successivement fait sa notoriété.
Pourtant, intuitivement, une observation synthétique des espaces ruraux a été
permanente, au-delà, ou en dehors de ce qui a été mis en exergue comme domaines
reconnus de la géographie rurale. J’en donnerai quelques éléments sans qu’il soit
possible de véritablement les approfondir. J’esquisserai des pistes pour l’intelligence
des positions successives de cette géographie rurale, qui sont pour la plupart encore
à explorer au fond car il y existe peu d’analyses de la géographie du dernier demi-siècle. Ce sont des éléments susceptibles d’expliciter les décalages observés entre ce
que fut une géographie dite « rurale » et ce que pourrait être la géographie rurale.
Ces raisons relèvent des structures et divisions internes de la géographie, des contacts
plus où moins forts entre les disciplines reconnues à divers moments du XXe siècle,
de l’évolution des leurs positions relatives dans les institutions scientifiques et,
consécutivement, dans une demande dite « sociale » largement dépendante des incitations politiques.
2.1. L’ANALYSE DES COMPLEXES RURAUX :
DES NOTIONS ET DES EXPERIMENTATIONS DISPERSEES
Une géographie rurale « globale » est intuitivement ancienne tout en n’ayant jamais été qualifiée comme telle au sein de la discipline. Des conceptions incluant la
société rurale, la hiérarchie sociale agricole, les fonctionnalités au sein des territoires
ruraux, apparaissent sous des plumes très différentes, et à des moments différents,
sans que cela prenne l’aspect d’école ou de projet, contrairement à la question des
paysages agraires par exemple.
Les géographes ont en permanence, dans les travaux de géographie régionale,
étudié le monde des campagnes, de Raoul Blanchard et Jules Sion à Roger Livet ou
Etienne Juillard (Berger et al., 1975), parmi lesquels Demangeon lui-même avec
La
Picardie (1905). Pourtant c’est seulement en conclusion d’un article sur la géographie de l’habitat rural publié en 1927 que ce dernier écrit : « Tandis que la ferme isolée n’est le cadre que d’une seule vie familiale, le village groupe parfois des centaines de familles. Grâce à cette forte population où certaines familles, certains individus peuvent se spécialiser dans un métier, il a pu former le cadre d’un véritable atelier industriel ». La remarque resta sans applications immédiates dans les études de
géographie générale. Les réticences de Demangeon à l’égard d’études synthétiques
se lisent dans les critiques qu’il adresse aux thèses nouvellement publiées. « par défaut d’utilisation d’une méthode éprouvée », André Meynier qui analysait (1931) la
manière dont les villages se spécialisaient dans le Ségala et le Lévezou et les hiérarchies villageoises en fonction des services disponibles et de l’évolution de la population rurale aurait abouti selon Demangeon à des conclusions discutables. Il considère
que Meynier aurait dû rechercher la genèse des agglomérations rurales plutôt que
d’en analyser les fonctions. C’est de ces origines qu’elles tireraient leurs caractéristiques particulières et non pas de leurs rapports actuels à la vie locale : « Les agglomérations ont des origines diverses : ou artificielle (religion, bastides), ou spontanée
(marchés, foires, nœuds de circulation)... » Le compte-rendu du congrès de l’UGI de
1931
[29] montre que seules deux communications portent sur des fonctions non agricoles de l’espace rural, l’une sur le travail à domicile et la répartition de l’industrie
rurale en Tchécoslovaquie, la seconde, de Pierre Gourou, sur l’industrie villageoise
dans le delta du Tonkin
[30]. Dans les
Annales de Géographie, rares sont entre les
deux guerres les articles qui traitent d’activités rurales, y compris agricoles. Sont
alors des exceptions l’étude des « rouliers du Grand Vau » dans le Jura par Pierre
Deffontaines, ou un article très politique d’un géographe roumain sur la reconstruction rurale de la plaine subcarpathique, qui critique la domination hongroise caractérisée par le parasitisme des grands propriétaires, des juifs, des fonctionnaires et du
clergé...
Plus tard, dans un manuel à l’usage des étudiants, Max Derruau (1963)
[31] distingue région rurale et région agricole en incidente d’une réflexion sur les notions de
géographie économique et de géographie humaine. Mais il n’y revient plus au sein
d’un traité de près de six-cents pages. De l’agraire à un rural plus complexe, les
conceptions n’évoluent pas vite. Dans son
Précis de géographie rurale (1963) qui
compte plus de trois-cent-cinquante pages consacrées à l’économie agricole, Pierre
George ne glisse que cinq pages intitulées «
Activités agricoles et non-agricoles :
différenciations fonctionnelles des villages » (p. 188-192 in George, 1963). René
Lebeau (1969) choisit d’utiliser le terme « agraire » pour limiter son propos à la présentation des types de paysages construits par l’agriculture « puisqu’il existe en milieu rural, des modes de vie qui ne doivent rien à la mise en valeur du sol ». Sur les
deux cents pages consacrées à l’agriculture et aux paysages de la
Géographie de La
Pléiade (1966), un seul paragraphe évoque la diversité économique des campagnes
[32] : « tous les établissements ruraux n’ont d’ailleurs pas la même fonction... La
proportion d’agriculteurs varie de 100 % à des chiffres assez faibles. Pour essayer de
représenter à la fois le degré de groupement et la structure professionnelle et sociale
d’un village, les géographes ont créé ce qu’on a appelé la géographie sociale »
[33].
Peut-être y a-t-il dans cette précision matière à méditer une division en champs thématiques spécialisés qui se seraient, déjà, exclus les uns les autres.
Les réticences disparaissent en effet dès qu’il s’agit de décrire une entité géographique. Dans La France, volume de la Géographie Universelle achevé par
A. Demangeon en 1939 et publié en 1946, par exemple, apparaît une géographie régionale rurale. Découpant le pays en grandes régions agricoles, A. Demangeon y
traite des paysages, mais aussi des villes, des marchés et des sous-ensembles locaux
que sont les « pays ». Tout se passe comme si la géographie générale, thématique,
avait à cerner des objets limités pour en dresser la carte et formuler des explications
relatives à ces objets, tandis que la géographie régionale aurait pour mission de
comprendre des complexes territoriaux.
Ce ne sont pas les textes les plus connus qui portent des idées ou des préoccupations qui deviendront ensuite des axes de travail. Dans un article sur « Bocage et
plaine dans le sud de l’Anjou », Louis Poirier
[34] réfère ces formes de paysage à des
types d’encadrement social, le bocage étant la forme d’organisation des grands propriétaires et des seigneurs, tandis que la plaine, c’est-à-dire la campagne, le paysage
découvert, c’est la démocratie rurale (Poirier, 1934). Mais ce n’est alors encore
qu’une déclinaison locale de la célèbre sentence de Marc Bloch « bocage aristocratique, openfield roturier » qui dérive de l’histoire rurale anglaise, avant que les géographes marxistes de la fin des années cinquante ne s’interrogent sur des questions
de domination économique à la campagne. Les années 1930 furent aussi un moment
où l’on cherchait à « faire comprendre le milieu rural au monde des villes » (Blais,
1939), milieu qui comprend non seulement l’agriculture, mais aussi la nature sauvage, la pêche et la chasse, ainsi que le tourisme en milieu rural qui se développe
avec les premiers congés payés. Parmi les enquêtes proposées en 1936 par Albert Demangeon, rappelons que figurait un projet concernant les ouvriers étrangers.
« La présence d’ouvriers étrangers dans les campagnes françaises est un fait capital
de notre économie agricole, malheureusement justifié par l’état de notre démographie. Le problème consiste à analyser, par enquêtes locales, l’état démographique de
territoires ruraux bien définis, de leurs besoins en main d’œuvre, la composition et le
mode d’établissement de leurs colonies étrangères, les modes de travail de ces
étrangers, les possibilités de leur assimilation ». Le questionnaire proposé vise à préciser leur nombre, leur état-civil, les nombres de naturalisés, de ceux qui sont propriétaires de terres et leur nationalité, les fermiers, les métayers, les salariés agricoles
à demeure, les saisonniers ou frontaliers, ainsi que les fonctions qu’ils exercent, les
raisons qui justifient localement la présence d’étrangers, leurs modes d’assimilation
[35], leur rôle économique et les conséquences que leur départ aurait pour l’agriculture.
Il y avait donc bien une pensée, mais morcelée, de la société rurale, de cette spécificité rurale naguère si fortement affirmée chez les penseurs du XIX
e siècle, qu’ils
soient historiens ou statisticiens. Les ruraux étaient pour eux un peuple différent :
pour Auguste Blanqui puis pour les Républicains à partir de 1871, ce sont ceux qui
ne votent pas pour la République, « deux peuples différents vivent sur le même sol
une vie si différente qu’ils semblent étrangers l’un à l’autre »
[36]; pour A. Legoyt,
c’est un espace dont le peuplement se défait et dont il faut protéger l’intégrité, à la
fois pour des raisons morales et pour des raisons d’utilité afin de nourrir ces villes
qui s’accroissent (Legoyt, 1867).
D’autres pistes apparues ou réapparues dans les années 1960 ne seront pas non
plus suivies de travaux significatifs. L’idée d’organismes ruraux cohérents individualisables, les « quartiers ruraux », fut proposée par Roger Brunet (Brunet, 1969).
Cette notion se rapproche de la notion de « pays », mais dans une perspective de
géographie spatiale
[37]. On en trouve mention dans l’ouvrage de Eugen Weber (1983)
qui considère que la notion la plus proche de celle de « rural » est celle de « pays »,
en se fondant sur la définition de Ramuz : « un pays, c’est un tout qui peut au besoin
se suffire à lui-même et dont les gens ont une expérience, un langage et des modes
de vie en commun » (
op. cit. p. 76-77). George Nicolas-Obadia (1971) renvoie la
notion à Coquebert de Montbret, auteur du début du XIX
e siècle, avec un point de
vue synthétique, à la fois historique, paysager et social incluant les rapports à la
ville. Mais « pays » en géographie avait, dès la fin du XIX
e siècle, pris une forte
connotation de « petite région naturelle », aussi le terme fut-il peu adopté car jugé
trop « déterministe », puis oublié avant d’être repris durant les années 1960 par des
sociologues et militants locaux soucieux de développement autocentré de milieux
ruraux en difficulté, tel Paul Houée
[38]. De la même manière, la notion d’écodéveloppement qui était en germe dans les travaux de Josué de Castro, notamment dans sa
Géopolitique de la faim (de Castro, 1953), dont se saisiront durant les années 1970
des sociologues et des agronomes tiers-mondistes, fut ignorée par la majorité des
géographes. Il faudra encore trente ans pour que ces deux notions soient médiatisées
sous l’influence de mesures politiques ou de conférences internationales avec des
formulations telles que « développement local » (Union européenne, années 1980),
ou « développement durable » (conférence de Rio sur l’environnement, 1992), ou
tout simplement « pays » (lois Pasqua puis Voynet sur l’aménagement du territoire
en France dans les dernières années du XX
e siècle–1995 et 1999)
[39].
Certains analystes actuels de terrains ruraux invoquent la notion de « genres de
vie » établie par Vidal de la Blache comme une référence théorique qui aurait pu
guider une véritable pensée de la géographie rurale. Or cette notion, tout en n’étant
ni oubliée, ni ignorée, était très critiquée. Derruau (1963) la considère comme désuète et délicate à appliquer «
à des sociétés évoluées »
[40]. La vision de l’espace rural comme élément de l’ensemble de l’espace géographique a également été travaillée par Armand Frémont (1976). La notion de « modes d’habiter » proposée par
N. Mathieu en 1996 s’apparente à celle « d’espace vécu » d’A. Frémont et à celle de
« genres de vie » de P. Vidal de la Blache. Il ne s’agit plus de postuler une catégorie
« espace rural »
a priori, mais d’étudier des espaces de vie. Cette ambition se nourrit
de l’espoir d’une analyse globale des ruralités aujourd’hui. C’est une tendance de la
recherche qui trouve ses ressources méthodologiques dans l’analyse locale, le
« concret », l’entretien. Mais cette idée périodiquement reprise n’attire guère les
chercheurs. Parallèlement, un parti « urbain » comprenant des géographes, des urbanistes, des sociologues, des paysagistes, postule que l’espace, aujourd’hui, n’est
constitué que de formes d’occurrences de la ville, en se fondant sur l’idée que seuls
seraient (encore) « rurales » des sociétés à dominante de population agricole où l’on
retrouve, sans que les nouveaux auteurs s’y réfèrent, « l’urbanisation des campagnes » (
supra p. 92).
2.2. UNE APPREHENSION DE L’ESPACE RURAL
DEPENDANTE DES CONTEXTES SCIENTIFIQUES ET PROFESSIONNELS
Les choix successivement opérés dans la prise en considération des espaces ruraux et dans la manière d’en construire la connaissance peuvent s’expliquer conjointement par les changements qui affectent les espaces ruraux eux-mêmes, par les
contextes scientifiques, et par des amplifications médiatiques conjoncturelles.
— Les études rurales comme champ partagé.
Des rencontres et des débats scientifiques s’étaient développés dès l’entre deuxguerres entre historiens, folkloristes, géographes et dans une moindre mesure socio-logues non « Durkheimiens ». Il s’agissait alors pour chaque discipline d’affirmer la
spécificité de son champ et de sa contribution à la connaissance globale, d’apporter
aux autres des documents pour leur propre réflexion. Lucien Febvre (1922) témoigne de cette assignation d’un rôle à des disciplines encore toutes récentes, telles la
géographie et la sociologie. Les compte-rendus d’ouvrages dans les diverses revues
montrent l’attention que portaient alors les uns et les autres aux ouvrages publiés
dans les disciplines « voisines ». Habitat rural et paysages agraires ont surtout réuni
géographes et historiens dans une commune recherche des formes, des localisations
et des origines.
La génération des années 1950-60 a construit des pluridisciplinarités plus affirmées entre les sciences humaines, sociales, économiques et juridiques, marquées notamment par la création de la revue
Études rurales en 1961, puis de l’
Association
des Ruralistes Français (ARF) en 1970. Mais ce fut soit éphémère, soit rapidement
assez superficiel.
Études rurales s’est vite recentrée sur l’anthropologie, et secondairement sur la sociologie. Au sein de l’ARF, chacun parle surtout du point de vue de
sa discipline, mais les géographes au fil du temps n’y ont plus guère d’originalité,
adoptant souvent des points de vue très marqués par ceux de l’anthropologie, de la
sociologie et de l’histoire
[41].
Dans les années 1960, avec notamment l’opération de recherche sur Plozévet
[42]
qui a connu une forte notoriété (Morin E., 1967 ; Mathieu N., 1973), la sociologie
s’est affirmée sur la scène scientifique comme rassembleuse de compétences issues
d’horizons variés des sciences humaines. Mais les sociologues les plus en vue dans
le domaine des recherches rurales se sont surtout intéressés aux communautés rurales d’une part, aux agriculteurs d’autre part, et même la comparaison des monographies locales alors produites n’est pas propre à comprendre les configurations territoriales et leurs différenciations, ce qui fut tout de même le propre de l’ambition de
la géographie. Henri Mendras, le chef de file de la sociologie rurale des années
1960, ne se réfère à aucun des nombreux géographes ruralistes de sa génération,
mais au seul Daniel Faucher (1882-1970), et seulement pour son analyse de la modernisation agricole de l’après-guerre.
À cette interdisciplinarité entre sciences sociales plus affichée que concrètement
pratiquée, excepté par des individualités marginales, les années 1980 ajoutent des
collaborations accrues avec des disciplines plus techniques comme l’agronomie
[43] et
avec les sciences de la nature. Ainsi les géographes reviennent-ils à l’idée de relations entre nature et sociétés qui fut l’un des fondements de la géographie, mais
qu’ils avaient largement rejetée dans leurs pratiques de recherche du troisième quart
du XX
e siècle, excepté ceux qui étudiaient les conditions de l’activité agricole. Ceci
intervient à la faveur du développement de l’intérêt social pour les questions d’environnement, ce dont l’ensemble des sciences sociales et économiques se saisissent
tardivement. En pratique, ces nouvelles interdisciplinarités ne s’intéressent guère au
monde rural comme tel, même si les recherches se déroulent en milieu rural, et si
certaines traitent des pratiques agricoles et de leurs effets nécessairement polluants
et esthétiquement destructeurs tandis que les conséquences dans les mêmes domaines de l’explosion résidentielle sont pudiquement ignorés dans la plupart des travaux. C’est qu’ils relèvent pour la plupart d’incitations institutionnelles telles que les
programmes thématiques interdisciplinaires du CNRS et restent le plus souvent gouvernés par le point de vue d’une discipline, d’une spécialité, et des personnalités
chargées de leur pilotage
[44]. Elles produisent rarement des résultats synthétiques,
mais plutôt des juxtapositions de points de vue, voire la pure et simple adoption par
les géographes des points de vue dominants, et de méthodes issues d’autres disciplines, ceux de la sociologie et de l’anthropologie encore, ceux de l’écologie comme
science de la nature. L’économie ou le droit restent en marge au plan des emprunts,
bien que ces disciplines se soient également saisies des questions du moment
[45].
L’attrait qu’exercent la sociologie, voire la philosophie, comme modèles scientifiques pour un certain nombre de géographes actuels interroge, non pas en soi car il
pourrait s’agir d’un enrichissement, mais par le caractère conventionnel du discours
commun qu’il produit. On peut y voir une recherche de reconnaissance par imitation, dans le contexte d’études thématiques transversales et de rapports de pouvoirs
qui ne seraient pas, ou plus, favorables aux géographes. On peut y lire aussi un déficit dans la prise en charge de la notion d’espace géographique dans l’étude des faits
sociaux de la part des géographes eux-mêmes.
La géographie rurale semble avoir perdu toute individualité au sein des champs
thématiques qui occupent les chercheurs de la fin du XXe siècle. Les fonctionnements de l’espace géographique ou son rôle dans les situations analysées n’ont paradoxalement guère de place, même si les terrains sont localisés, ou si l’extension des
phénomènes est cartographiée. Les Systèmes d’information géographique (SIG) informatisés se substituent trop souvent à toute réflexion spatiale. Les pilotages de recherches par « observatoires » ou « espaces ateliers » qui concentrent les financements publics en sciences sociales ne favorisent ni réactions, ni prises de distance,
ne serait-ce que parce qu’ils enferment les observations dans des frontières thématiques et spatiales. De surcroît les outils de reproduction, notamment les formations
universitaires initiales, et les processus qui gouvernent emplois et carrières professionnelles, jouent un rôle essentiel dans la plupart des disciplines institutionnalisées.
— La géographie rurale et la géographie.
Si les analyses régionales qui, depuis le début du siècle, portaient sur la société
rurale dans son ensemble n’ont pas eu de postérité dans le cadre d’une géographie
rurale générale, c’est sans doute en grande partie en raison d’une division du travail
instituée dans l’entre-deux-guerres entre une géographie régionale analysant un espace délimité, et la géographie générale ayant pour objet « l’homme [comme] facteur géographique » (Vidal de la Blache, 1921). La première moitié du XX
e siècle fut
un moment important d’organisation de la géographie, avec et autour de l’Union
Géographique Internationale, grâce aux directions imposées par les présidents de
commissions et de comités. Les géographes étaient alors peu nombreux – il
n’existait que vingt-cinq chaires universitaires de géographie en France dans les années 1940 – de sorte que de fortes personnalités ont pu lancer des champs de recherche pour l’essentiel nourris par les thèses de leurs élèves, produisant l’illusion de
l’importance des « ruralistes » en raison du nombre des thèses publiées dans la décennie 1955-65
[46]. Puis se sont installées des spécialisations plus fines au fur et à
mesure de la croissance du corps universitaire (cinq-cents chaires ou postes dès les
années 1950-1955). La guerre a produit un changement de génération, mais pas un
changement de filiation, ni de références dans une profession qui était fondamentalement une profession d’universitaires formant de futurs enseignants.
Simultanément, à partir des années 1950, la commande publique étant devenue
importante, les marchés potentiels de la géographie se sont diversifiés
[47]. Au milieu
des années 1960, les références les plus nombreuses à l’espace rural et aux populations rurales sont issues d’études et d’opérations d’aménagement du territoire. Il
n’était certes pas nouveau que les géographes participent aux commissions pour
l’aménagement de l’espace rural : y compris sous le gouvernement de Vichy, des
géographes avaient activement participé à des réflexions de planification (Bontron et
al., 1975). Mais durant les années 1960, la séparation auparavant assez radicale entre
activités d’expertise et pratiques universitaires se dilue
[48]. L’expertise prend un caractère marchand par le biais de contrats d’étude, voire se professionnalise. L’U.G.I.
elle-même crée dans les années 1970 une
Commission sur l’aménagement et le développement rural, ce qui indique une « air du temps ». Enfin le CNRS a créé après la
seconde guerre mondiale un corps de chercheurs certes peu nombreux en géographie, mais qui, dégagé des fonctions de formation, s’insère plus aisément que les
universitaires dans ces activités de conseil et d’expertise. C’est en grande partie à
travers commissions et comités nationaux ou régionaux de la reconstruction rurale,
puis de l’aménagement rural, que se sont faites les rencontres fédératrices entre ruralistes de diverses disciplines, et tout particulièrement entre sociologues et géographes.
Les années 1960 sont également celles des grands projets de planification et de
développement urbain qui mobilisent les géographes autour de la formulation de
schémas d’urbanisme. Certains ruralistes, nous l’avons vu, se sont réorientés dans
cette direction. Le « rural » attire alors moins les jeunes chercheurs. Les professeurs
« ruralistes » eux-mêmes ne semblent pas non plus avoir recherché une reproduction
ou une filiation à travers des directions de recherche attractives ou innovantes. De
surcroît, 1968 a introduit une réelle rupture en géographie. La discipline a recommencé à réfléchir sur son objet, et s’est largement ouverte aux influences angloaméricaines après s’être pensée durant la première moitié du siècle comme une référence internationale. Les nouveaux leaders de l’opinion géographique n’étudient
plus les questions rurales ; le domaine est considéré comme passéiste, ou du moins
dépassé devant les nouveaux objets qui s’offrent à la réflexion, et les débouchés professionnels potentiels.
L’impression actuelle est celle d’une atomisation des recherches autour du grand
thème à la mode : la nature. Cependant il y a peut-être là en géographie plus
d’héritages qu’on ne le pense. Le parti-pris naturaliste (M.C. Robic, 1994), celui du
« paysage sensible », qui s’était diffusé longuement, a joué un grand rôle. Au cours
des années 1960, il se serait produit un appauvrissement, une perte de complexité de
la pensée, par le recours à des formes analytiques qui conduisirent les géographes à
classer, à adopter des visions typologiques et statistiques. Y a-t-il eu perte de matière
théorique au profit d’applications de « recettes » sans réflexion sur l’objet « rural »
en géographie ? Il semble que c’est en fonction de l’impulsion que les géographes
trouvaient dans la discipline, notamment de la part des institutions professionnelles,
que travaux théoriques et applications aient pu se développer, à certains moment et
en certains lieux. Le mouvement fusionnel qui se manifeste actuellement au sein des
sciences sociales pourra sans doute affiner la notion de rural. Mais il éloigne peut-être aussi de l’analyse des caractères géographiques de cet objet, des interactions, du
mouvement, au profit d’une « construction sociale » de mécanismes localisés érigés
en généralité, sans que soit jamais posée la question même des modalités de leur généralisation. Penser dans l’espace géographique est sans doute, méthodologiquement, plus exigeant qu’ériger un point de l’espace ou un discours sur l’espace en
modèle de tout l’espace, ce que tendent trop souvent à faire les géographes du début
du XXIe siècle.
Une véritable historiographie de la géographie rurale récente, qui prendrait appui
non seulement sur les textes, mais sur les archives et sur des entretiens, permettrait
de mieux éclairer la période contemporaine, mais également des temps plus anciens,
tant la transmission orale, professorale, a joué et joue encore un grand rôle en géographie.
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[1]
Cet article est nourri par une réflexion personnelle de l’auteur issue de son expérience de
l’enseignement et de la recherche sur des questions rurales, et d’éléments de débat issus d’un sémi-naire organisé par C. Rhein (UMR 7533 Dynamiques sociales et recomposition des espaces –
LADYSS –, CNRS – Universités de Paris 1 – Paris 8 – Paris 10). Étant donné l’étendue temporelle
du sujet, il n’est pas possible de toujours démontrer longuement les interprétations qui sont données, ni de fournir la totalité des lectures et vérifications qui les ont permises. J’ai cherché, via les
références bibliographiques retenues, et les notes, à donner le maximum d’outils d’analyse et de
pistes de recherche au lecteur intéressé.
[2]
Interrogation de la base d’articles de l’INIST pour la dernière décennie du XX
e siècle
(http ://connectsciences.inist.fr).
[3]
Revue fondée en 1892 par Paul Vidal de la Blache (1845-1918), fondateur de la géographie universitaire en France à partir de 1872 après avoir été élève de l’École Normale Supérieure de la rue
d’Ulm, agrégé d’histoire, et auteur d’une thèse d’histoire grecque.
[4]
Albert Demangeon (1872-1940) fut élève de Vidal de la Blache à L’École Normale Supérieure,
professeur à l’université de Lille à partir de 1905, puis à la Sorbonne de 1911 à sa mort. Il fut très
influent en géographie humaine et régionale, en France et au niveau international. Sa thèse
La
plaine picarde (1905) a été considérée comme le modèle de l’école française de géographie régionale. Avec
Le déclin de l’Europe (1920), il aborde l’analyse des rapports de forces internationaux.
Il se consacrera ensuite à la géographie humaine, travaux au sein desquels la question de la maison
rurale occupe une place dominante.
[5]
Les contenus des commissions figurent dans Robic M.C. (dir.), 1996.
[6]
Programme notamment discuté par Lucien Febvre (1922).
[7]
Ou champ ouvert. L’adoption de terminologies étrangères ou vernaculaires pour désigner des modèles de formes (des concepts de formes pourrait-on dire) a été fréquente en géographie, et notamment en géographie rurale, comme en témoigne le
Vocabulaire de Fénelon (1970). Il est probable
dans ce cas précis que cela vienne de la fréquentation des auteurs anglo-saxons chez lesquels Marc
Bloch entre autres puisa un certain nombre de ses idées (Toubert, 1988).
[8]
Demangeon (Albert), 1905,
Les sources de la géographie de la France aux archives nationales,
Paris, Société nouvelle de librairie et d’édition, et 1907 « Les recherches géographiques dans les
Archives »,
Annales de géographie vol. 16, p. 196-203.
[9]
En parlant des travaux de Meitzen (1895). M. C. Robic montre dans
Géographes face au monde
(1996) combien s’était instaurées au plan international à la fois un intérêt et une méfiance politique
vis à vis de la géographie allemande.
[10]
Cf. Pierre Toubert, « Préface » à Marc Bloch,
Les caractères originaux de l’histoire rurale française, Armand Colin, Paris, édition de 1988 p. 5-41.
[11]
Colloque de Nancy en 1959, Symposium de l’UGI de Vadstena en Norvège en 1960 (
Morphogenesis of the agrarian cultural landscape, Papers of th Vadstena Symposium. – Stockholm, 1961,328
p.) ; congrès de l’UGI à Londres en 1964 (
A report of the proceedings of the agricultural geography symposium held in Liverpool and Nottigham, july 1964. Edited by E.S. Simpson. – Liverpool,
University of Liverpool, 1965,76 p.). De nombreuses recherches ont donc été publiées sur ce
thème dans un temps très court, ce qui crée artificiellement un effet de masse, et d’abondantes ressources pédagogiques.
[12]
« Réflexions de méthode. À propos de la Grande Limagne de Max Derruau »,
Annales de Géographie p. 25-33.
[13]
Ibid. p. 27. ; on notera dans la citation la réfutation implicite de Meitzen devenu en quelque sorte un
passage obligé (cf. également Meynier A., 1959, p. 111-115).
[14]
Demangeon A., 1936. « Trois questionnaires et trois enquêtes de géographie humaine »,
Annales de
Géographie, p. 512-518.
Il s’agit d’un appel à projets lancé par A. Demangeon aux géographes, dans le cadre de crédits dispensés par la Fondation Rockefeller pour la recherche. La fondation a eu, semble-t-il, plus de difficultés à développer des recherches appliquées en France qu’en Allemagne et en Grande-Bretagne.
Il a fallu une bonne dizaine d’années pour que l’Université française constitue ce Conseil de la recherche et pour que les chercheurs, notamment parisiens, se lancent dans des recherches. C’est dans
ce cadre également que Lucien Febvre a proposé des recherches sur le folklore rural français (Mazon, 1985). Pour ce qui concerne le programme de Demangeon, il a fallu attendre 1963 pour qu’un
rapport en soit publié par Jean Gottmann.
[16]
De surcroît, dès la création d’enseignements de géographie dans les universités de province, les
professeurs affectés ont cherché à s’insérer dans la vie de la Cité (cf. Baudelle G., Ozouf-Marignier
M.V., Robic M.C., 2001,
Géographes en pratiques (1870-1945), Presses Universitaires de Rennes).
[17]
André Cholley (1886-1968) est devenu l’un des « patrons » de la géographie parisienne après la
mort d’A. Demangeon en 1940. Il fonda pour les enseignants du secondaire la revue
L’information
géographique dont le premier numéro a paru en 1936-37. Il s’est beaucoup investi dans la pédagogie de la géographie dans l’enseignement supérieur, en publiant un
Guide de l’étudiant en géographie (1942). C’est aussi un théoricien qui expose sa conception de la discipline dans ce
Guide.
Dans de grands articles, il a développé non seulement ses vues sur les relations entre « structures
agraires et économie rurale » (1946), mais également sur « morphologie structurale et morphologie
climatique » (1950), ouvrant la voie à l’analyse systémique en géographie. Il a marqué les étudiants
parisiens de l’époque par ses enseignements et les observations de terrain qu’il organisait et accompagnait, sans pour autant avoir abondamment publié.
[18]
«
Pour essayer de représenter la structure sociale et professionnelle d’un village, les géographes
ont créé ce que l’on a appelé la géographie sociale » écrit-il dans son manuel en faisant référence à
André Cholley.
[19]
« Compte-rendu de l’excursion inter-universitaire en Auvergne »,
Annales de Géographie, 1952.
[20]
In
Tableau de la France, 1833
[21]
Lire : agriculture.
[22]
Ce qui est lié au fait que Pierre George et ses élèves étaient membres du Parti communiste français.
Sur l’influence très importante des membres du PCF dans la géographie parisienne et dans les instances de la géographie de l’après-guerre, voir B. Moulin et F. Plet (eds.), 1991,
Autour de
Raymond Guglielmo, Géographie et contestations, Centre de Recherche sur les Espaces de Vie,
Université de Paris 8, Saint-Denis, 214 p.
[23]
Lequel a par la suite quitté la vie universitaire pour une carrière politique d’adjoint au maire de
Montpellier.
[24]
Nicole Mathieu, LADYSS.
[25]
À titre d’exemple, « rideau », terme picard désignant un talus séparant deux parcelles sur une pente,
est retenu pour désigner toutes les occurrences de ce type de forme qui peut s’appeler selon les
lieux « rive », « croc », « claux », « strifen », … (Fénelon, 1970). C’est une démarche comparable à
celle des géologues qui nomment traditionnellement les formations géologiques d’après le lieu qui
en a fourni la première description.
[26]
C’est le cas des « élèves » de Pierre George : Raymond. Dugrand, Jacques Brun, Michel Coquery,… mais également de Roger Brunet, Pierre Merlin, et un peu plus tard Yves Guermond, Franck
Auriac…
[27]
Selon des approches qui, dans les vingt dernières années du siècle, se sont réorientées vers des
questions de représentations, d’esthétique, de patrimoine ou de pratiques sociales.
[28]
In Pierre George,
Dictionnaire de la géographie, Paris, PUF, p. 376 : «
La géographie rurale étudie
la campagne […]. Le sens du mot “rural” est toujours plus large que celui d’agricole. La population rurale comporte une population vivant de l’agriculture, mais aussi des commerçants, des ouvriers, des retraités vivant à la campagne. L’espace rural n’est pas seulement le siège des activités
agricoles mais aussi de l’industrie rurale, de l’artisanat rural, du tourisme rural, etc. Dans les
campagnes urbanisées, ce secteur rural détaché de l’agriculture (rural-non-farm des auteurs anglosaxons) prend une importance sans cesse croissante, alors que la population agricole, l’espace
purement agricole, ont tendance à décroître. L’aménagement rural doit tenir compte de cette double réalité. »
[29]
Annales de Géographie, 1934.
[30]
Pierre Gourou (1900 – 1999) fut un géographe remarqué par sa thèse
Les paysans du delta tonkinois (1936), la première à utiliser systématiquement la photographie aérienne avant la seconde
guerre mondiale. Plus tard, ses réflexions sur le monde des tropiques (
Les pays tropicaux, 1947) et
le développement (
Terres de bonne espérance. Le monde tropical, 1982) en firent un intellectuel
écouté, surtout hors du monde de la géographie universitaire. Il fut professeur au Collège de
France.
[32]
P. 1208, in Journaux (André), Deffontaines (Pierre), Jean-Bruhnes Delamarre (Mariel),
Géographie
générale, Encyclopédie de la Pléiade, Gallimard, Paris.
[33]
C’est dans les années 1980 (Frémont A. et al., 1984,
Géographie sociale, Paris, Masson) qu’un
mouvement cherche à promouvoir une géographie des groupes, catégories et représentations sociales.
[34]
Louis Poirier est devenu depuis l’un des grands écrivains français sous le pseudonyme de Julien
Gracq.
[35]
«
On étudiera l’attitude des étrangers, leur adaptation, leur organisation entre eux ou dans des
groupements français. Où placent-ils leurs économies et quels sont leurs rapports avec les Français (fêtes, cultes, mariages) ? » in Demangeon, 1936.
[36]
Blanqui, 1851, cité par Weber, 1983.
[37]
Même si cette association semble relever du pléonasme, elle importe à ce moment particulier où se
développe à nouveau une réflexion sur l’objet de la géographie.
[38]
Paul Houée, 1968, « Une expérience d’animation en milieu rural »,
Économie et Humanisme, nov.-déc. p. 13-22. Les avatars de la notion de « pays » sont à eux seuls particulièrement nombreux et
caractéristiques de caractères cycliques de la pensée et du langage. On n’y entrera pas dans le cadre
de cet article.
[39]
Ce qui autorise une remarque sur la question de la diffusion des idées et des pistes de recherche en
sciences sociales. Non seulement elles semblent aujourd’hui largement pilotées par le politique,
mais de surcroît elles sont paradoxalement dotées d’une inertie d’autant plus grande que les moyens
d’information s’accélèrent, mais aussi que la population des chercheurs augmente. Au début du
XX° siècle, la proposition d’un congressiste pouvait mobiliser des recherches. Aujourd’hui, il y
faut une génération !
[40]
Cet important
Précis déjà signalé a été durant plusieurs décennies la référence des enseignements
en géographie humaine, donc l’outil de reproduction des idées et celui des simplifications pédagogiques. C’est un ouvrage pourtant extrêmement riche en termes de culture géographique et de
nuances qui prennent tout leur sens dans une lecture approfondie. Malheureusement il a surtout été
l’objet de lectures utilitaires et rapides.
[41]
Les publications des membres de l’ARF et les orientations générales et disciplinaires des travaux
ruralistes actuels sont exprimés dans la revue
Ruralia (
(http// :www. revues. org/ ruralia)créée en
1997 pour se substituer au
Bulletin de l’ARF. On peut se référer également aux thèmes des colloques annuels de l’association et aux communications qui y sont données pour évaluer la posture des
géographes au sein de la « planète » ruraliste. Dans le premier numéro de cette revue, un éditorial
de Jean-Luc Mayaud «
contre le repli disciplinaire des ruralistes » témoigne d’imperméabilités récurrentes au sein de l’association tandis que les rares articles dont les auteurs sont professionnellement classés géographes adoptent au contraire des approches mal caractérisées autour de concepts
empruntés.
[42]
Edgar Morin, 1967,
Commune en France : la métamorphose de Plodémet, Paris, Fayard.
[43]
Qui va « de l’écophysiologie aux sciences humaines » selon la brochure récente d’une école
d’ingénieurs agronomes. Certains géographes, telle Jacqueline Bonnamour, avaient privilégié cette
interdisciplinarité, mais à un moment où l’examen des pratiques agricoles commençait à être marginalisé parmi les préoccupations des géographes, tandis que les agronomes ne s’étaient pas encore
saisis des domaines de l’aménagement du territoire et de l’environnement qui leur sont devenus
familiers pour des raisons conjoncturelles de marché de la recherche.
[44]
Les priorités thématiques et disciplinaires du CNRS (dont « nature et société », « histoire », « changement social », « lien social », « politiques publiques » intéressent aussi les espaces ruraux) sont
clairement affichées dans la politique scientifique de l’établissement (
(www. cnrs. fr). Les incitations
des années 1970 telles
L’observation du changement social, puis
Le programme interdisciplinaire
de recherches sur l’environnement, leurs initiateurs et de leur postérité éclairent le rôle de
l’institution par rapport aux disciplines et aux orientations de la recherche. Il en va de même de la
désignation des sections, deux d’entre elles :
Hommes et milieux, évolutions, interactions, et
Espaces, territoires et sociétés sont les plus susceptibles d’accueillir des géographes, mais en les sommant de choisir entre les deux directions.
[45]
On peut avoir une idée de ces relations interdisciplinaires et de leurs contenus à travers les livraisons de la revue
Nature, Sciences et Sociétés, Elsevier ed.
[46]
Notamment celles des élèves d’André Cholley et de Pierre George à Paris, de Daniel Faucher à
Toulouse, d’André Meynier à Rennes…
[47]
L’aménagement du territoire, le Commissariat Général du Plan…
[48]
Sans doute convient-il de rappeler ici la vive querelle entre « géographie active » et « géographie
appliquée » qui opposa alors Pierre George et Michel Phlipponneau, le premier estimant qu’il n’y
avait pas à faire de la géographie un métier extra scientifique..