Sociétés contemporaines
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2747551636
130 pages

p. 107 à 128
doi: en cours

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no 51 2003/3

2003 SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES

Vieillir dans une cite : un double stigmate

Anne-France Wittmann
Vieillir dans une cité constitue une manière particulière de vieillir et une manière particulière de vivre dans une cité. Cette réalité, souvent délaissée par les médias, les politiques publiques et par la littérature sociologique, s’articule autour d’un double stigmate : celui d’être vieux dans un quartier où la jeunesse est prédominante, et plus généralement dans une société où la jeunesse constitue une valeur fondamentale ; et celui de vivre dans un environnement défavorisé, et de ne pas avoir accès aux rôles sociaux et familiaux véhiculés par l’image de la retraite privilégiée représentée dans les médias. La situation sociale de ces personnes âgées et l’environnement dans lequel elles vivent sont un rappel incessant de ce stigmate, dont le « maniement » passe par des processus de justification dans le discours et par des stratégies de distinction physique et sociale qui leur permettent de protéger leur identité. Le poids de ce stigmate diffère toutefois selon les personnes âgées, autour de deux facteurs majeurs : l’âge – et l’état de santé qui en est le corollaire – et le capital familial et social. Quatre manières de vivre la vieillesse dans une cité peuvent être définies : le repli d’exclusion, le repli de protection, la participation détachée, et la participation exclusive. Pour ces personnes âgées qui se sentent laissées pour compte et inutiles, vieillir représente une déchéance dont le sentiment informe les comportements et les opinions, en particulier dans un environnement marqué par la violence et les dégradations, dans le sens d’un rejet et d’une dénonciation. Aging in an Underprivileged Suburban District : a Double-Sided Social Stigma Elderly people living in underprivileged suburban neighborhoods have often been overlooked by the media, as well as by public policies and sociological studies. A double-sided social stigma lies at the heart of their situation : on one hand, being old in a mostly young area-and more generally in a youth-praising society ; and on the other hand, living in a very disfavored neighborhood, and not having access to the social and familial roles conveyed by the current image of privileged retirement. Their social position and the neighborhood they live in are permanent reminders of this social handicap which they handle, in order to protect their identity, through discursive justification processes and through strategies of physical and social distinction. However, this stigma can be a light or a heavy burden, depending on two major elements : age-and the health condition that is linked to it- and familial and
Vieillir dans une cité constitue une manière particulière de vieillir et une manière particulière de vivre dans une cité. Cette réalité a été souvent délaissée au profit des jeunes des quartiers défavorisés d’une part, et des retraités actifs et relativement aisés de l’autre : la littérature sociologique, les médias, mais aussi les politiques publiques, comme celle de la ville qui structure son action principalement autour des jeunes, laissent à l’écart les personnes âgées de ces quartiers qui ne se retrouvent pas dans la présentation des retraités comme une catégorie privilégiée. Leur vécu s’articule ainsi autour d’un double handicap social, un double stigmate : celui d’être âgé dans un quartier où la jeunesse est prédominante ; et celui de ne pas avoir accès, de par leur appartenance à des catégories sociales modestes, appartenance objectivée par leur lieu de vie, à la ‘retraite dorée’ qui atténue le poids de l’âge en donnant des rôles positifs aux personnes âgées.
Les gens âgés sont, de par l’abondance de temps libre dont ils disposent et de par leur fort investissement dans leur vie privée et dans leur foyer, ancrés dans le quotidien. Nous avons donc choisi pour notre enquête l’entrée par la vie quotidienne, articulée à un environnement spécifique, la cité des Provinces Françaises à Nanterre. Les personnes interrogées sont âgées de plus de 60 ans. Le critère utilisé est celui de l’âge de la retraite, qui marque la rupture avec la vie active. Au sein de ces personnes dites ‘âgées’ se trouvent des retraité(e)s, mais aussi des femmes n’ayant jamais exercé de profession ; des jeunes retraités de 60-67 ans, des personnes d’âge intermédiaire (70-75 ans) et des personnes très âgées (plus de 80 ans). La terminologie de ‘personnes âgées’ englobe l’ensemble des individus rencontrés. L’utilisation du mot « vieux » ne se veut en rien péjorative. Elle semble pertinente en particulier dans l’analyse du stigmate de l’âge, et concerne notamment les personnes très âgées, appartenant au « quatrième âge ».
Un rappel des représentations courantes de la vieillesse permet de mettre en évidence leur décalage par rapport à la réalité des personnes âgées vivant dans les cités. À travers l’analyse de leur quotidien, des distinctions se font jour, qui reposent d’une part sur des différences d’âge ou d’appartenance générationnelle, et d’autre part sur le capital social et familial qu’elles sont à même de mobiliser. Le double stigmate qui les caractérise a en effet des expressions contrastées, qui se traduisent par des appréhensions spécifiques de la cité – en tant qu’entité spatiale, mais aussi en tant qu’environnement social. La dimension spatiale agit ainsi comme un révélateur, une caisse de résonance de clivages subtils. Au-delà de ces lignes de démarcation, l’on décèle chez ces personnes âgées un fort sentiment d’inutilité et d’exclusion.
 
1. DES REPRESENTATIONS DE LA VIEILLESSE A LA REALITE DES PERSONNES AGEES DES CITES
 
 
Le vieillissement n’est pas tant une question d’âge que de perception sociale de l’âge. L’image traditionnelle du vieillard, héritée de l’Antiquité et de ses mythes, est celle du patriarche au statut privilégié dont l’expérience fait la sagesse et inspire le respect (Bois, 1994). Cette représentation souffre quelques atteintes au XVIIe siècle quand la vieillesse est dépeinte, dans la littérature et les arts, de façon peu flatteuse (Bourdelais, 1993), avant d’être revalorisée au XVIIIe siècle avec l’augmentation du nombre des personnes âgées et le franchissement d’un « seuil de perceptibilité » (Bois, 1994) : les gens âgés sont à nouveau considérés comme porteurs de leçons pour la jeunesse et honorés à ce titre.
Le XXe siècle voit l’avènement d’une « nouvelle vieillesse » : les progrès de la médecine et la généralisation des systèmes de retraites permettent aux personnes âgées de bénéficier de deux éléments qui modifient la vision même de la vieillesse : la vie et l’argent. À l’âge du passage à la retraite, l’individu entre dans une période de loisirs, de consommation et d’activités (Mendras, 1984), dans une première vieillesse valorisée, le troisième âge. C’est cette image que véhiculent les médias : « les hommes et femmes âgés représentés sur les placards publicitaires qui les visent directement sont gais, valides, lisses et en forme » (Bois, 1994). Elle procède d’une valorisation de l’activité, dans des associations, des clubs, et de la mise en avant d’un ‘rester jeune’.
Ce modèle diffusé par les médias est celui d’un troisième âge argenté, qui profite de sa retraite pour s’offrir des vacances dorées. À l’heure actuelle, les générations fraîchement retraitées partent presque autant en vacances que les jeunes de moins de 25 ans, arrivant à la retraite avec un niveau de vie plus élevé que leurs aînées (Chauvel, 1998). Au début des années 70, le niveau de vie des plus de 65 ans était inférieur de 15% à celui des actifs (Godelinais, 1975). Ils représentaient alors une catégorie nettement défavorisée, d’autant plus qu’en cette période de croissance économique et de bouleversements culturels majeurs, ils apparaissaient comme « retranchés du reste de la société » (Godelinais, 1975). Les évolutions ont été rapides : revalorisations des pensions et du minimum vieillesse, diminution du nombre des bénéficiaires du minimum vieillesse (Laczko, 1992) avec l’arrivée à la retraite des générations qui ont cotisé plus longtemps avec des salaires plus élevés. Le niveau de vie des retraités a ainsi rejoint, voire dépassé, celui des actifs. Bien que légèrement décalé par rapport au reste de la population (à cause d’effets d’âge et de génération) leur niveau de consommation s’est élevé, en particulier pour la santé, l’alimentation et l’équipement du logement (Hourriez, Legris, 1995).
Des poches de pauvreté subsistent cependant au sein de cette catégorie, ainsi que des écarts de situation économique importants entre les jeunes retraités de moins de 65-70 ans et les plus âgés (plus de 80 ans) ; et au sein de chaque tranche d’âge. La proportion de ménages pauvres au sein d’une cohorte augmente en effet avec l’âge : 5% des 66-70 ans ; 10% des 76-80 ans ; 14% des plus de 80 ans (Hourriez et Legris, 1995). Les gens âgés des cités, issus de milieux populaires, font partie des catégories de retraités les plus défavorisées. À Nanterre, c’est dans le quartier Berthelot-Provinces Françaises, où nous avons choisi de réaliser notre enquête, que les personnes âgées ont les revenus les plus faibles. La proportion de bénéficiaires de l’aide sociale municipale y est importante : un tiers des personnes âgées, dans la cité des Provinces Françaises (une centaine de bénéficiaires, sur environ 300 personnes âgées). Et, au sein même de ces catégories modestes se retrouvent des tendances générales : les jeunes retraités sont plus aisés, disposant souvent de deux retraites, les plus âgés ont les ressources les plus faibles.
Des contraintes fortes, liées à leur environnement, pèsent sur la vie quotidienne de ces personnes âgées : elles sont à la fois socio-économiques, spatiales et psycho-logiques. La cité des Provinces Françaises se caractérise par une situation d’enclave spatiale : il s’agit d’un espace restreint et clos, enserré dans un étroit maillage de voies de circulation (voir annexe méthodologique). Cet enclavement apparaît comme une entrave, aussi bien du point de vue de la mobilité que des projections spatiales des habitants, et ce, d’autant plus qu’il s’accompagne d’un enclavement socioculturel. Au cours de la dernière décennie, la cité a en effet connu une homogénéisation sociale, du fait du départ des ménages qui en avaient la possibilité et de l’arrivée, à l’inverse, de ménages de plus en plus défavorisés. Cette situation favorise un repli des habitants sur la cité (Oberti, 1993). Les caractéristiques même de l’environnement et des populations âgées qui y vivent font que l’éventail des possibles est restreint : l’enclavement spatial implique une réduction du point de vue des sorties, et l’environnement potentiellement hostile peut amplifier la tentation du repli sur le foyer. Ces contraintes marquent le décalage entre la réalité de ces personnes âgées et l’image valorisée des retraités des classes moyennes, décalage qui se trouve au cœur de leur vécu et se manifeste dans l’organisation de leur vie quotidienne.
Annexe méthodologique
Un terrain d’enquête : la cité des Provinces Françaises, à Nanterre
La cité des Provinces Françaises a été construite au cours des années 1957-58 sur un ancien quartier pavillonnaire rasé, dans un contexte de pénurie de logements. Son origine repose sur des expropriations, des démolitions ; il s’agit d’une zone reconstruite, avec ce que cela implique en termes de rupture, du point de vue des histoires personnelles, et en termes de concentrations imposées de populations.
Elle est constituée d’un ensemble de bâtiments longs et bas pour la plupart (la majorité comporte cinq étages, deux en ont huit), disposés en allées qui portent le nom de différentes régions de France. Elle rassemble 777 logements dont 629 ont un statut de HLM et 69 un statut de copropriété. En 1999, d’après le recensement, la population y est de 2 020 habitants.
La cité des Provinces Françaises est un espace fermé accessible par une seule entrée.
L’une de ses caractéristiques fondamentales est en effet sa situation d’enclave, encerclée par le boulevard des Provinces Françaises et la route nationale 314, et séparée de l’Université de Paris X par une ligne de chemin de fer.
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Sa population est composée de ménages de milieux modestes. Il s’agit de l’une des cités les plus ouvrières de Nanterre : en 1990,44% des actifs sont ouvriers (contre 30 % en moyenne dans les autres cités). Le taux de chômage y est très important (18%). Les professions intermédiaires ne représentent que 15% de la population active (20% dans les autres cités de Nanterre), et les cadres 6% (15% à Nanterre). Par ailleurs, elle connaît une implantation de population d’origine immigrée importante : 21% en 1990 (18% dans l’ensemble de la commune). Au cours des années 80 et 90, la cité a accueilli une population de plus en plus défavorisée, ce qui a engendré un phénomène d’homogénéisation sociale, les ménages les plus aisés quittant par ailleurs la cité [*].
Cette situation sociale et le dessin marqué des frontières de la cité, traits caractéristiques auxquels on peut ajouter le fait que, de manière générale, il s’agisse d’une cité dans laquelle on reste longtemps (Oberti, 1993) – 50% des habitants en 1990 y vivaient déjà en 1982, ce qui est un taux élevé pour une cité à dominante HLM – : tous ces éléments contribuent à faire des Provinces Françaises à la fois une « enclave et un village » (Henri Raymond, cité par Oberti, 1993).
Notons qu’elle est l’une des cités de Nanterre où les personnes âgées sont les plus nombreuses : 16% de la population avaient plus de 60 ans en 1990, contre 8% en moyenne dans les autres cités de la ville (12% dans l’ensemble de la commune, et 18% dans le département des Hauts-de-Seine).
Une démarche qualitative
Le socle de la recherche est un matériau qualitatif constitué d’une vingtaine d’entretiens semi-directifs réalisés auprès de personnes âgées de la cité des Provinces Françaises à Nanterre, d’une retraitée vivant dans un autre quartier de la ville, et de trois intervenants sociaux employés par la municipalité (une animatrice de quartier ; une animatrice du troisième âge, et la responsable du Centre Communal d’Action Sociale de Nanterre). Les entretiens ont été menés de manière libre afin de ne pas trop orienter les discours. Afin aussi de mettre les personnes âgées en confiance, ce qui semblait important dans la mesure où cela a permis de limiter la portée d’un discours pré-construit, pour au contraire laisser plus de place à des descriptions, des anecdotes et des sentiments personnels.
Précisons que toutes les personnes âgées rencontrées sont originaires de la région parisienne ou de province. Aucune d’entre elles n’est issue de l’immigration. Restreindre ainsi l’enquête (les personnes âgées d’origine immigrée sont insérées dans des réseaux relationnels bien particuliers, et l’analyse de leurs modes de vie nécessiterait une étude à part entière) a permis de bien mettre le doigt sur les processus sociaux à l’œuvre au sein de cette population ouvrière ‘française de souche’ dont on ne cherche que peu à comprendre le vécu.
Un travail d’observation au sein de la cité a permis de compléter les entretiens et de les resituer dans leur contexte : observation des allées et venues des habitants, des regroupements devant les porches, des bâtiments, des gens accoudés au rebord des fenêtres.
 
2. L’ORGANISATION DU QUOTIDIEN
 
 
L’analyse de la vie quotidienne des personnes âgées vivant dans des cités fait émerger des clivages : s’y dessinent en effet des processus de distinction, qui nous permettront de comprendre la construction du stigmate et d’élaborer une typologie autour des différentes manières de le vivre.
2.1. DES MODES DE VIES POPULAIRES
Les modes de vie des personnes âgées de la cité des Provinces françaises ne sont pas très différents de ceux d’autres gens âgés de milieux populaires vivant dans des environnements différents, que ce soit dans des villages (Lalive d’Epinay) ou des quartiers ouvriers urbains traditionnels (Mayol, in de Certeau, 1994). Ils ont en commun le fait de ne pas se retrouver dans la présentation des retraités comme une classe privilégiée de loisirs.
Les pratiques de loisirs axées sur le foyer sont relativement peu diversifiées mais c’est dans leurs modalités et dans leur organisation que les distinctions s’élaborent, entre hommes et femmes, et entre personnes de niveaux socioculturels – même légèrement – différents. Les personnes âgées bricolent, lisent, en particulier des magazines, et regardent beaucoup la télévision, qui représente une fenêtre sur le monde, un moyen d’évasion moins exigeant que la lecture, d’où son impact massif. Les hommes, notamment, passent une grande partie de leur temps devant leur écran : les anciens ouvriers sont de véritables « télévores » (Paillat, 1993), suivant les programmes à différents moments de la journée, tandis que les femmes – mais aussi les hommes veufs – se limitent aux émissions du soir. Pour ces derniers, regarder la télévision à un autre moment que le soir équivaut à une forme de laisser-aller. C’est se « confiner », « s’encroûter », termes qui expriment dans les entretiens la hantise de se voir assigner à domicile, qui pousse à profiter au maximum de sa validité.
Vous aimez regarder la télé ?
Non pas très. Le soir. L’après-midi, jamais. Vous allez peut-être dire que je
suis prétentieux, mais j’arrive dans un âge où faut pas que je m’encroûte.
Parce que si je commence à dormir l’après-midi dans un fauteuil devant la té-
lé, je vais m’engourdir, devenir gaga.
Monsieur Leroi, 77 ans, ancien ouvrier [1]
La télévision impose à la vie quotidienne une forme d’organisation. Les programmes sont des signaux temporels : on « prend » une émission, puis une autre, « ça s’enchaîne ». La télévision représente ainsi un support temporel capital pour les personnes âgées, comblant les moments de solitude, offrant des programmes à horaires fixes, une stabilité rassurante qui cadre le quotidien et lui donne un élément de rituel.
Concernant les programmes télévisuels, des micro-différentiations liées au niveau culturel se font jour. Les anciens ouvriers préfèrent les jeux de gains ( Le Bigdil, le Juste Prix ), les femmes regardent des jeux de réflexion ( Questions pour un champion, 100% questions ). Certaines sont férues de débats et d’émissions à vocation instructive. Elles sont plus sélectives : elles ne regardent la télé que si le programme « est intéressant », tandis que d’autres regardent « n’importe quoi ». Il s’agit particulièrement des femmes qui ont exercé une profession tertiaire, ayant ainsi accumulé un certain capital social et culturel.
Autre élément de la culture populaire que l’on retrouve chez ces personnes âgées, le jeu, dont l’importance est caractéristique à la fois de la culture ouvrière (Verret, 1996) et de la quotidienneté des personnes âgées (Paillat, 1993).
Le jeu fait entrer dans le quotidien un ensemble de stratégies et de tactiques ; il constitue, selon Henri Lefebvre, un paroxysme, un moment enchanteur dans la routine. Et si les personnes âgées des cités sont très férues de jeux en tous genres, c’est peut-être parce que leur quotidien y trouve un élément d’excitation qui lui donne sens. Ce sont les jeux télévisés auxquels on participe à distance, les parties de cartes entre retraités ou les mots croisés que l’on fait en solitaire ; c’est le football que l’on suit en famille, à la télévision ou au stade. Le jeu est une transition, un dénominateur commun entre l’intériorité du foyer et le monde extérieur.
Les personnes âgées de la cité sont en effet moins repliées sur leur domicile que des catégories de retraités de classes moyennes vivant dans des quartiers pavillonnaires (Lalive d’Epinay, 1983 ; 1991). Contrairement à ce que l’on pourrait supposer, le fait de vieillir dans une cité n’accentue pas la propension à se replier sur son foyer. Contre les caractéristiques des cités, généralement présentées comme des lieux où les rapports sociaux sont réduits au strict minimum et où le ‘chacunpoursoi’ constitue le principe de base des relations de voisinage, se dressent des éléments de la culture populaire villageoise et de la culture ouvrière urbaine ‘traditionnelle’ qui favorisent une orientation du quotidien vers l’extérieur : les hommes aiment se retrouver pour jouer à la pétanque, les femmes rencontrent des voisines en se rendant au magasin de proximité, on se rassemble au pied des immeubles ou au foyer du troisième âge pour discuter et se détendre.
La supérette située face à l’entrée principale de la cité tient une place importante dans l’organisation du quotidien des personnes âgées. S’y rendre est l’occasion de croiser des gens de la cité. Il s’agit ainsi d’une pratique organisatrice d’une sociabilité de voisinage : si dans les grands supermarchés, on reste d’une certaine manière non identifié, au magasin local, au contraire, chacun est connu. L’attitude par rapport à cette distinction fondamentale est révélatrice : les plus réticents à se rendre à la supérette sont ceux qui cherchent au maximum à se dégager de l’environnement de la cité, à s’en démarquer ; ils ont généralement des capitaux économiques, sociaux et physiques légèrement supérieurs aux autres. Ainsi, à mesure que l’on avance en âge, et que la difficulté d’aller faire ses courses hors de la cité se fait croissante, les gens âgés sont ancrés, au sens où leur âge et leur état de santé finissent par les ancrer, littéralement, dans la cité.
Les sorties culturelles (visites de musées, fréquentation de théâtres, de cinémas…) sont quasiment inexistantes chez ces personnes âgées qui cumulent les handicaps de l’âge et du milieu socioculturel, que renforce la situation d’enfermement de la cité. Les retraités qui fréquentent les infrastructures culturelles sont les couples encore relativement jeunes dont la femme a été active et dont les enfants ont acquis un statut social valorisé. Ceux-ci tendent, dans leurs pratiques, à se rapprocher des classes moyennes. Ils se distinguent de la majorité des personnes âgées de la cité qui ne fréquentent pas les endroits de consommation culturelle : les plus âgées, d’une part, qui appartiennent à des générations qui n’ont pas connu, plus jeunes, le développement de la société de loisirs ; mais aussi, d’autre part, celles dont le capital culturel est le moins favorable à ces pratiques.
Ainsi, si le vieillissement se caractérise en France par un retrait en termes de sorties culturelles (malgré un rattrapage progressif avec l’arrivée à l’âge de la retraite d’individus ayant connu, au cours de leur vie active, la valorisation et la démocratisation des loisirs), ce retrait, dans le contexte de la cité, est encore plus marqué. L’enclavement social et spatial accentue les différences d’âge et de niveau socio-culturel et engendre un véritable enclavement culturel : les possibilités proposées dans la ville sont peu mobilisées par les habitants âgés de la cité des Provinces Françaises. L’une des spécificités du vécu de la vieillesse dans une cité réside dans cette accentuation des clivages culturels, qui repose sur une accumulation de handicaps.
2.2. LA GESTION DU TEMPS LIBRE ET L’ENNUI
Ces clivages se manifestent avec le plus de force dans l’aménagement du quotidien, dans le vécu de la retraite sur le mode de la valorisation du temps libre ou au contraire sur le mode de l’incapacité et de la relégation (Attias-Donfut, 1988).
La conception dominante de la retraite met en avant le gain de temps libre que l’on se doit de mettre à profit pour se consacrer à de multiples activités ou à sa famille. Pour les personnes âgées de la cité des Provinces Françaises, la retraite n’est pas un temps vide, bien au contraire : « on ne reste jamais à rien faire », « on ne voit pas le temps passer ». Le temps est utilisé à plein, presque avec avidité. Les personnes les plus actives sont les plus jeunes : la retraite commence en effet par une période de grande activité, les individus quittant leur travail découvrent avec bonheur un temps libéré à combler, qu’ils organisent comme des vacances. Une seconde catégorie de personnes à qui le temps manque rassemble des individus plus âgés, qui cherchent à rester entourés et actifs, notamment en participant à toutes les manifestations organisées par les associations du troisième âge. Ces personnes, de par leur « nature » comme elles l’expriment, en fait de par leur appartenance à des milieux populaires ‘guincheurs’, valorisent l’abondance d’activités et de sorties. Les réarrangements temporels au cours de la retraite sont liés en grande partie aux « acquis culturels antérieurs » (Pronovost, 1996).
À l’opposé, l’ennui se dit moins facilement : on s’ennuie « un peu », certains jours où l’on n’a rien de prévu. Il se lit dans la solitude, les soucis de santé qui limitent les sorties et dans le souvenir d’une vie antérieure trépidante, dans le contraste avec une jeunesse que rappellent les photos et les rires dehors. L’ennui est l’amertume de ne plus pouvoir combler son temps, de devoir se retrancher.
Je me lève à 8h30. Je fais ma toilette, je déjeune. Qu’est-ce que je vais faire de ma journée ? Parce que je ne peux pas bouger. Si j’avais des bonnes jambes, je resterais pas enfermée une journée ici. Avant, j’allais à Paris. J’allais à Puteaux voir ma nièce. Je bougeais, j’aimais ça. […]. Maintenant, c’est pour ça que je suis malheureuse. Maintenant je suis là. C’est dur pour moi. J’aimais le monde, j’aimais parler. J’aime la vie dans le fond. Maintenant il n’y a plus de vie pour moi, dans mon petit truc.
Madame Loisel, 87 ans, ancienne gardienne dans une résidence standing
Ainsi, l’abondance de temps libre peut engendrer sa perte de signification. Ceci porte en germe la marginalisation potentielle des personnes âgées, pour qui le loisir n’a plus un rôle de rupture par rapport au temps de travail et ne peut plus se définir dans cette opposition structurante (Pronovost, 1996). La liberté absolue a pour corollaire une ‘astructuration’ du quotidien : faire réellement, et strictement ce que l’on veut implique de n’avoir de compte à rendre à personne et, au fond, de n’être que pour soi. Certaines personnes âgées, les moins intégrées à la vie du quartier, les moins entourées, connaissent cette situation.
Avoir des obligations, se donner des horaires et des objectifs, quels qu’ils soient, permet donc de préserver une forme de structuration du quotidien qui maintient dans la société. Dès lors que rien n’ordonne le temps libre, celui-ci se vide de son sens : il s’agit d’une forme particulièrement aiguë d’exclusion, dans la mesure où elle est le symptôme, plus encore que la cause, d’un profond isolement.
 
3. LA CONSTRUCTION D’UN DOUBLE STIGMATE AUX EXPRESSIONS CONTRASTEES
 
 
Il existe ainsi différentes manières de vieillir dans une cité, qui s’articulent autour d’un double stigmate dont le poids est plus ou moins marqué. Un stigmate peut se définir comme un « attribut qui jette un discrédit profond » sur un individu (Goffman, 1996) ; il peut être physique, moral, mais aussi social.
Vieillir dans une cité représente un handicap social à deux facettes qui se renforcent mutuellement : la vieillesse d’une part, et d’autre part l’appartenance à un milieu socio-économique défavorisé – appartenance objectivée par le fait même de vivre encore dans un quartier défavorisé, alors que les plus jeunes ont l’espoir d’en sortir et que ceux qui ont ‘réussi’ sur le plan socio-économique l’ont quitté.
L’image sociale du troisième âge cherche à reculer au maximum toute notion de vieillesse, au sens de dépendance, d’inactivité et d’incapacité. Celle-ci constitue, dans une société dominée par des valeurs liées à la jeunesse, une forme de relégation, de mise à l’écart. Vieillir stigmatise, et ce, d’autant plus que l’on n’a pas les moyens physiques ou financiers d’avoir une ‘retraite dorée’, et que l’on vit dans un environnement très stigmatisé.
En effet, les quartiers dits ‘défavorisés’ sont des « zones de relégation sociale situées au plus bas de la hiérarchie urbaine » (Wacquant, in Bourdieu, 1993). Les aménagements urbains délimitent des espaces, les enclavent, comme c’est le cas pour la cité des Provinces Françaises ; les politiques publiques, notamment celle de la ville, apposent le cachet « difficile » à des quartiers – la cité des Provinces Françaises est classée Zone Urbaine Sensible. Cette stigmatisation spatiale rejaillit sur les habitants de ces quartiers. Habiter un espace stigmatisé discrédite socialement : « pour les habitants, cette banlieue est peut-être disgraciée, mais elle est leur ; et leur renvoyer l’image de cette disgrâce consiste à leur rappeler leur disgrâce sociale » (Pennetier, 1995).
Les deux facettes de ce marquage social se renforcent mutuellement, en opposition avec l’image de la ‘retraite dorée’ qui fonctionne comme une norme sociale, créant des aspirations qui peuvent engendrer frustration et ressentiment. Ne pas pouvoir accéder à ces rôles renvoie les personnes âgées des cités à leur condition de vieux, mais surtout, à leur condition de vieux de milieux défavorisés. Leur contexte spatial – qui objective une appartenance sociale – accentue le décalage et agit comme un amplificateur du poids social du vieillissement.
L’analyse du quotidien des personnes âgées vivant dans une cité a permis de mettre en évidence des clivages fins accentués par les caractéristiques de l’environnement dans lequel elles vivent. Des facteurs tels que l’état de santé, le niveau de vie, ou l’intégration familiale sont d’autant plus discriminants qu’ils s’inscrivent dans cet environnement spécifique : l’enclavement spatial aggrave les petits problèmes de santé, accentue les micro-différentiations sociales au sein même des catégories populaires et, surtout, fait de l’intégration familiale un amplificateur des processus de différentiation entre des personnes âgées en voie d’exclusion et d’autres qui, bénéficiant d’un tissu familial valorisé hors de la cité, profitent des potentialités de la ville.
Ces clivages tendent à indiquer que le stigmate imprime le vécu de manière plus ou moins forte. De l’étude de l’organisation quotidienne de la vie de ces personnes âgées se dégagent deux dimensions autour desquelles s’articulent quatre manières de vieillir dans une cité, qui sont autant d’expressions contrastées du handicap social qui les caractérise. Ces dimensions constituent deux aspects du rapport que les individus entretiennent avec leur environnement, tant spatial que social : la participation à la vie de quartier ou au contraire le repli sur le foyer, d’une part ; et d’autre part, un rapport ouvert à l’espace urbain ou à l’inverse limité à la cité.
3.1. MOBILISATION DE L’ESPACE URBAIN
L’enclavement spatial de la cité des Provinces Françaises est une contrainte, en particulier pour les personnes âgées. Toutefois, une volonté de mobiliser l’espace urbain environnant, quand c’est possible, ressort de nombreux entretiens. Toutes les personnes âgées encore valides aiment sortir de la cité : les destinations les plus prisées sont le centre commercial de la Défense et le centre-ville de Nanterre, où elles vont faire leurs courses et se promener. « Faire les magasins » est un prétexte : c’est le fait de sortir de la cité qui est crucial.
Les personnes les plus mobiles sont d’une part les retraités jeunes, dont les ressources matérielles et sociales sont plus importantes ; et d’autre part, les personnes dont l’engagement au sein d’une association du troisième âge est fort. Pour ces catégories, qui correspondent dans la typologie présentée plus loin à un vécu de la vieillesse sur les modes du repli de protection et de la participation détachée, l’espace de référence est la ville, appropriée par une fréquentation régulière et par la connaissance et la mémoire de Nanterre.
Les autres personnes âgées, dont la santé et le réseau social mobilisable à l’extérieur de la cité sont plus faibles, se déplacent dans un espace plus restreint. Pour elles, sortir de la cité est une contrainte. Elles se rendent dans le centre de Nanterre non pas pour son atmosphère, mais pour des soins médicaux ou pour accomplir des formalités administratives. L’on retrouve dans les entretiens la peine qu’éprouvent ces personnes âgées quand il s’agit de sortir. Une peine physique, d’abord, pour celles qui ont des difficultés à se déplacer ; une souffrance sociale également, qui atteint l’identité et la représentation de soi, et qui résulte du face à face avec l’incapacité croissante, avec les difficultés de l’âge. Les personnes les plus âgées, les moins valides, se trouvent en quelque sorte prisonnières de la cité. L’espace qu’elles mobilisent est celui de la cité : leur vécu est celui du repli d’exclusion ou de la participation exclusive.
Ainsi, l’âge – et ses implications en termes d’état de santé, de dépendance et d’invalidité – et les ressources sociales – associations ou réseau familial hors de la cité – déterminent l’espace qu’il est possible de s’approprier, constituant deux éléments forts de différentiation.
3.2. INVESTISSEMENT DANS LA VIE DE QUARTIER
La plupart des personnes âgées sont insérées dans des liens de voisinage suffisamment denses pour constituer un filet de sécurité contre l’isolement et l’exclusion. Dans des quartiers plus favorisés, cette solidarité de voisinage est moins forte : les personnes âgées qui vivent dans les immeubles standing du quartier nanterrois aisé du Parc n’ont pour ainsi dire jamais vu leurs voisins ; et dans les zones résidentielles où elles sont souvent repliées sur leur foyer et se déplacent en voiture, les personnes âgées n’ont guère l’occasion d’entrer en contact avec des voisins.
La cité est, de ce point de vue, un environnement spécifique où perdurent des éléments de solidarité et de sociabilité villageoises. L’implication dans la vie de quartier a des degrés variés. Deux éléments permettent de la mesurer : la fête du village et les commérages.
La vie de la cité prend pour forme paroxystique la fête organisée chaque année par une association. Dans la vie paysanne traditionnelle, la fête est un temps sacré qui tranche avec le quotidien et le magnifie (Lefebvre, 1958). Celle de la cité des Provinces Françaises a une fonction proche : elle doit incarner la collectivité de la cité en rassemblant tous les habitants : « je suis persuadée qu’aux Provinces Françaises, on n’aurait pas la fête de quartier, il y a un tas de choses qui auraient dégénéré depuis longtemps » dit une animatrice. La participation à la fête incarne un sentiment d’appartenance, élément essentiel de l’identité locale (Morel, Thiesse, in Segalen, 1989).
Si nombre de gens âgés s’intègrent au rassemblement en passant « y faire un tour », ou en participant à l’animation, les plus isolés évitent la fête. Celle-ci, symbolisant la collectivité de la cité, est la concentration aussi de ce que ces personnes rejettent ( « il y a que des cons », selon Monsieur Duroc, ancien ouvrier-soudeur). La fête rassemble ceux qui sont bien intégrés dans la cité (ils s’y rendent en famille ou avec des voisins), mais laisse à l’écart les vieux dont l’état de santé ne leur permet plus de sortir de chez eux, et ceux dont l’attitude est le rejet et le repli.
Le commérage constitue un autre aspect de la vie de la cité [2]. Il a des fonctions sociales importantes : c’est un indice d’inter-connaissance et un élément de contrôle social. Il repose sur la connaissance que chacun a des autres, et sur la divulgation d’informations sur eux. Sa structure « dépend de celle de la communauté dont les membres colportent les rumeurs » (Elias, 1985) : plus le voisinage est soudé, plus les rumeurs circulent rapidement et largement ; dans un réseau moins dense, elles circulent plus lentement, avec une portée moins large. Si « plus un groupe est fortement intégré, plus il se livre à cœur joie au commérage » (Elias, 1985), alors on peut dire que la plupart des personnes âgées sont bien intégrées au sein de leur environnement.
Le commérage organise les conduites au sein du groupe, en indique la cohésion tout en la renforçant. Certaines personnes âgées sont pourtant exclues de ces processus. Celles qui préfèrent éviter l’environnement de la cité, affirmant ainsi leur différence, fondée sur une proximité culturelle et sociale avec les classes moyennes, refusent de se mêler aux commérages – leur attitude est un repli de protection. Révélateur aussi est le cas des personnes âgées, dont le repli porte en germe un processus d’exclusion, qui ne prennent pas part aux commérages – et qui sans doute n’en font pas l’objet – du fait de leur isolement et de leur absence d’intégration. Les rumeurs transitent, constituant une forme de lien social. Or quand non seulement l’individu ne va plus aux autres, mais que l’environnement – par le biais des bavardages, par exemple – ne vient plus à lui, il se retrouve dans une situation de déprise sociale.
Une participation active à la vie de la cité s’oppose ainsi à un repli sur le foyer qui vise à se protéger ou qui reflète un processus d’exclusion.
 
4. QUATRE MANIERES DE VIVRE LA VIEILLESSE DANS UNE CITE
 
 
Quatre catégories de personnes âgées se distinguent au sein de la cité des Provinces françaises, caractérisées par des comportements spécifiques en termes de mobilisation de l’espace urbain et de participation à la vie de quartier. Les principaux facteurs explicatifs de ces clivages, accentués par les caractéristiques spatiales de cette cité, sont l’appartenance générationnelle d’une part et l’investissement dans des réseaux de sociabilité familiaux et amicaux, de l’autre. Ces deux éléments génèrent des micro-distinctions sociales, économiques, et culturelles qui déterminent le poids du stigmate.
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Le repli d’exclusion se caractérise par une forte emprise du double stigmate
Il concerne les vieux qui, rejetant cet environnement qu’ils ne considèrent pas (ou plus) comme le leur, refusent de s’impliquer dans la vie de la cité. Leur arrivée a représenté une dévalorisation sociale : c’est le cas des personnes expulsées lors des réaménagements urbains des années 60, ou de celles qui ont connu, dans leur passé, des quartiers plus prestigieux.
Tout ce qui est un peu champêtre, tout ça, j’aime pas trop. C’est pas la fierté.
Je sais pas pourquoi. J’aime pas trop me mélanger. Ça a toujours été comme ça. Et pourtant, j’aime le monde. Mais tout ce qui est un peu populaire…
Madame Loisel, 87 ans, ancienne gardienne dans une résidence standing (au sujet de la fête de la cité)
D’autres ont connu le quartier, étant jeunes, et vivent très mal ses métamorphoses. Ce rejet s’accompagne généralement d’un discours nostalgique peu nuancé et surtout d’un profonde solitude. Les individus se trouvent peu à peu désaffiliés [3] : leur temps, passé au domicile, tend à se déstructurer ; ils se coupent de la vie sociale.
Le paramètre majeur de ce type de repli est donc un isolement social et familial qui a pour effet un net ressentiment envers un environnement considéré comme dégradé et dégradant. Ces personnes âgées acceptent très mal le fait de vieillir et de se trouver confrontées à un environnement en constante mutation.
Le repli de protection se caractérise par un poids « intermédiaire » du double stigmate et par une prépondérance du handicap spatial
Il se retrouve chez les personnes âgées qui se réfèrent à une appartenance sociale valorisée hors de la cité : ce sont des retraités jeunes (âgés de moins de 70 ans) dont les enfants ont connu une importante ascension sociale qui les valorise en retour. Ils sont actifs, passent beaucoup de temps hors de la cité d’une part, et à leur domicile, de l’autre.
Leur repli sécuritaire sur leur foyer vise à se protéger contre le discrédit collectif qui marque la cité, dans une volonté de distinction, et se fonde sur un discours violent sur les jeunes, les dégradations, les mauvaises relations de voisinage. Ce retrait fragilise en retour les rapports de voisinage et renforce l’image du ‘chacun-pour-soi’ souvent associée aux quartiers en difficulté.
Dans l’escalier, ‘bonjour, bonsoir, il fait beau’. Si vous avez trop de liberté avec les gens, après ils vont dire… Ce que j’aime pas, c’est le qu’en-dira-t-on.
J’ai horreur de ça. […] Vous me verrez jamais bavarder dans l’escalier.
Madame Bourdon, 66 ans, ancienne hôtesse d’accueil à l’Hôtel du Département
Peu nombreux, ces retraités disposent de ressources sociales et économiques supérieures à celles des autres personnes âgées de la cité, et tendent à se rapprocher du modèle de la ‘retraite dorée’ des classes moyennes. Mais le fait d’habiter dans un environnement stigmatisé reste pour eux un handicap social.
Les principaux facteurs déterminant le repli de protection sont, d’une part, l’appartenance à une génération qui a connu la généralisation du travail féminin, ce qui a pour conséquence un mode de vie (y compris à la retraite) plus aisé ; et d’autre part, une intégration dans un tissu familial étroit, et surtout, valorisé par l’ascension sociale des enfants.
La participation ‘détachée’est le mode de vie où le double handicap est le moins pesant.
Elle caractérise les personnes âgées très actives dont les pratiques et la sociabilité sont liées à l’espace urbain large, non limité à la cité. Celles-ci se définissent plus par leur appartenance à la catégorie du troisième âge dynamique de Nanterre que par leur appartenance à la cité ; leur tissu familial est relativement lâche (la plupart sont veufs et/ou ont des contacts peu fréquents avec leurs enfants), d’où un fort investissement compensatoire dans une sociabilité amicale. Ces personnes s’impliquent beaucoup dans des relations de voisinage, connaissent « tout le monde », participent activement à la fête de quartier. Elles contribuent à perpétuer dans la cité une vie sociale fondée sur l’inter-connaissance et l’entraide. Leur discours sur les problèmes que connaît la cité est peu élaboré et elles sont moins nostalgiques d’un ‘âge d’or’ que les retraités de la catégorie précédente. Leur mode de vie se rapproche, par certains aspects, de la conception dominante de la retraite, mais leurs ressources matérielles relativement faibles restent une contrainte forte.
Ces personnes sont celles pour qui le stigmate est le moins pesant : elle contournent celui de l’âge en s’investissant dans une multitude d’activités, et mettent à distance celui que porte leur environnement par une mobilisation de l’espace urbain élargi et une insertion dans un espace de sociabilité (les associations de retraités) qui est valorisante en soi.
Le facteur de l’âge est peu discriminant au sein de cette catégorie, puisque l’on y retrouve des personnes de plus de 80 ans, encore valides et indépendantes, aussi bien que de jeunes retraités. L’élément véritablement déterminant est leur fort investissement dans des réseaux amicaux.
La participation ‘exclusive’se caractérise par une prépondérance du marquage de l’âge.
Elle se retrouve chez les personnes les plus âgées, en particulier les femmes, que la mobilité limitée fixe dans la cité. Elles mobilisent les lieux publics (les rues, les parcs, les bancs) où elles se rassemblent pour discuter. Ancrées dans le quartier, elles connaissent « tout le monde » et participent activement à la circulation des informations sur le voisinage.
Il me faut pas grand-chose. Si je vois une dame avec un petit chien ou
n’importe, on parle. […] Je fais le tour du pâté de maison. Alors là, je ren-
contre des gens que je connais. On bavarde un peu.
— Vous parlez de quoi ?
— De n’importe quoi.
Madame Delaporte, 80 ans, femme au foyer
Elles se caractérisent aussi par un contact privilégié avec les jeunes dont elles partagent certaines pratiques spatiales.
L’âge – et les contraintes qu’il impose à la mobilité – est le facteur déterminant de la participation ‘exclusive’. Le tissu familial de ces personnes est relativement lâche, ce qui contribue à expliquer un fort investissement dans une sociabilité de quartier.
Ainsi, ce double handicap social se manifeste de quatre manières différentes : quatre façons d’appréhender et de mobiliser l’espace urbain et quatre degrés d’investissement dans des réseaux de connaissance de proximité. Cette typologie fait rejaillir un élément fondamental du quotidien de ces personnes âgées : le capital familial, autour duquel s’organisent les phénomènes de démarcation.
 
5. LE ‘CAPITAL FAMILIAL’, NOYAU DU VECU DES PERSONNES AGEES
 
 
De nombreux travaux sur la vieillesse soulignent l’importance de la famille, ressource majeure pour les gens âgés, élément de stabilité sur les plans affectif et matériel, notamment dans des situations de perte d’indépendance. La famille constitue un tissu relationnel dont la possibilité de mobilisation est déterminante, l’isolement d’une personne âgée étant généralement d’abord un isolement familial lié à une rupture des liens avec les enfants. En retour, la réciprocité représentant un principe fondamental des liens familiaux (Pitrou, 1997), les personnes âgées tiennent une place importante dans le tissu familial (Segalen, 1996) : elles sont une source d’échanges affectifs et matériels, et transmettent des valeurs. Les personnes âgées vivant dans les cités apparaissent, pour la plupart, en décalage avec cette représentation, bien qu’elles accordent une grande importance à la famille et aux valeurs qui lui sont attachées ; la présence de nombreuses photos des enfants ou des petits-enfants, montrées et commentées avec fierté, en est un indice.
Pour nombre d’entre elles, la vie est rythmée par les contacts familiaux. Le temps familial est organisé, quantifié, il a ses moments obligés – le dimanche, la fête des mères… – mais son rythme est variable. Les contacts, notamment téléphoniques, peuvent être hebdomadaires, mensuels, voire annuels. L’exemple extrême est cet homme seul qui n’a aucune nouvelle de son fils depuis plus d’un an. Les personnes âgées dont l’intégration familiale est faible expriment souvent beaucoup de regrets. Elles souhaiteraient voir leurs enfants plus souvent mais excusent la rareté de leurs visites en soulignant qu’ils sont trop sollicités, qu’ils ont « leur propre vie ». Ceci reflète le regret de passer au second plan et le désir de ne pas encombrer. Ayant intégré la représentation d’un troisième âge autonome, ces personnes âgées refusent d’être un poids pour leurs enfants, et donnent de l’affection et du réconfort plus qu’elles n’en demandent.
La famille constitue malgré tout pour elles le recours premier en cas de problème : l’enfant géographiquement le plus proche, celui qui se déplace le plus facilement, ou encore un frère ou une sœur qui n’habite pas trop loin. Certes, les voisins sont sollicités aussi en cas d’urgence, mais la famille est le point d’ancrage le plus rassurant. Les liens familiaux sont ainsi fondés sur des échanges de services. Les personnes âgées rencontrées en bénéficient pour la plupart – réparations dans l’appartement, conduite en voiture, aides administratives. Mais peu nombreuses sont celles qui en rendent : certaines ont parfois l’occasion de garder leurs petits-enfants, mais les aides matérielles sont rares. Ceci est lié à la faiblesse des moyens de la plupart d’entre elles et donc à leur faible capacité à initier des aides intergénérationnelles. C’est là un élément important de l’insertion dans des liens familiaux forts qui fait souvent défaut, et qui peut se traduire par l’abandon de la personne âgée par ses enfants.
L’intensité des liens affectifs intergénérationnels est donc liée en partie à la capacité des personnes âgées à initier des aides. Les couples disposant de deux retraites sont les plus étroitement insérés dans leur tissu familial, aidant fréquemment leurs enfants sur le plan matériel, et bénéficiant en retour de témoignages affectifs importants. Au contraire, les plus démunis sont les plus délaissés par leurs enfants.
 
6. PROXIMITE ET DISTANCE SOCIALES, L’INTENSITE DES LIENS
 
 
L’un des éléments qui permet de comprendre le fonctionnement des réseaux familiaux est la notion de proximité géographique. La « cohérence spatiale » (Bonvalet, 1991) est capitale dans l’aménagement du quotidien, notamment dans les milieux populaires (Lalive d’Epinay, 1983 ; Schwartz, 1990). Cette proximité est le signe d’un enracinement familial local et pour les personnes âgées, elle est un rempart très net contre l’isolement. En ce qui concerne les grands ensembles, le tissu familial tendrait à s’y recomposer, la famille à s’y enraciner (Segalen, 1996). Cette proximité et cet ancrage seraient fortement valorisés, constituant un ciment identitaire fort.
Il apparaît, dans le cas de la cité des Provinces Françaises, que la situation est opposée : ce qui est valorisé, c’est d’avoir des enfants en situation d’ascension sociale, ce qui implique généralement qu’ils aient quitté la cité. En effet les gens âgés les plus insérés dans des réseaux familiaux sont ceux dont les enfants ont accédé à un statut social valorisé. La majorité des enfants des personnes âgées interrogées sont en situation d’ascension sociale : la plupart sont employés ou fonctionnaires. Peu nombreux toutefois sont ceux qui exercent des professions d’ingénieur ou de cadre : ce sont pourtant eux qui entretiennent avec leurs parents âgés les liens les plus forts. Ces derniers expriment une grande fierté : tel ancien ouvrier rénove l’appartement spacieux que sa fille vient d’acheter dans le centre-ville de Nanterre ; tel autre va garder ses petits-enfants tous les mercredis dans une ville de banlieue aisée. Une ascension sociale forte des enfants rend ainsi plus étroits les liens familiaux et renvoie sur les parents une identité valorisée dans la mesure où elle leur donne accès à un espace de sociabilité valorisé en dehors de la cité. Elle constitue un élément de distinction au sein de ces personnes âgées : ceux qui bénéficient d’un tel capital familial apparaissent comme les moins défavorisés, ils disposent de deux retraites et ont un mode de vie proche de celui des retraités des classes moyennes. Dans la typologie présentée plus haut, il s’agit des retraités caractérisés par un repli de protection : leur capital familial constitue à la fois une ouverture vers l’extérieur et un facteur de retrait de la vie du quartier. C’est dans le fond ce capital précieux que ces personnes âgées cherchent à protéger en ne fréquentant pas les autres habitants de la cité ; sur lui repose leur sentiment d’une certaine distinction par rapport à leurs voisins.
La réussite sociale des enfants, élément capital de démarcation au sein des personnes âgées, n’est toutefois pas le fruit du hasard. Elle est préparée, anticipée notamment par l’accession de leur mère à un emploi autre qu’ouvrier. En effet, les retraités dont les enfants ont connu une ascension forte appartiennent eux-mêmes à des catégories marquées par une certaine ouverture : ils sont encore jeunes, faisant partie des générations qui ont connu la généralisation du travail féminin dans le tertiaire. Ils ont ainsi éduqué leurs enfants dans un esprit d’émancipation et de progrès social. Les retraités entourés par un réseau familial étroit et valorisant bénéficient donc, en quelque sorte, d’un ‘retour sur investissement’.
Cependant, dès lors que la mobilité sociale intergénérationnelle s’avère modeste – c’est-à-dire dans la majorité des cas – ce ‘retour sur investissement’ est nettement moins présent. En effet, les personnes âgées dont les enfants n’ont pas connu de véritable ‘réussite sociale’ ont des contacts peu fréquents avec eux, et entretiennent des relations relativement distantes. La faiblesse du capital familial peut s’accompagner d’un investissement dans des relations ancrées dans le quartier ou dans des relations amicales au sein du cercle du troisième âge (dans la typologie, les catégories caractérisées par une participation à la vie de quartier). La faible intensité des liens familiaux traduit une forme de rejet de la part des enfants qui ont quitté la cité et ont intégré des couches sociales moyennes, rejet des milieux populaires dans lesquels ils ont grandi, rejet aussi d’un environnement marqué et socialement discrédité. Quitter la cité a constitué pour eux un objectif social en soi, et a pour corollaire une distanciation avec leurs parents.
Ceux-ci, contrairement aux retraités qui disposent d’un capital familial solide, n’ont pas pu favoriser une véritable réussite sociale pour leurs enfants. Ils appartiennent en effet à des générations qui n’ont pas connu le développement du travail féminin, et la tertiarisation de l’économie. Ainsi, les rares femmes qui travaillaient étaient ouvrières ou effectuaient des travaux de ménage. Ces catégories sont plus ancrées dans les milieux ouvriers, d’où également un investissement plus marqué dans la cité.
À l’opposé des retraités favorisés par des ressources familiales qu’ils cherchent à protéger, se situent ceux qui sont entièrement délaissés par leurs enfants. En effet, le défaut d’une telle ressource a pour conséquences, s’il n’est pas compensé par un autre type de sociabilité valorisée, l’isolement et parfois le dénuement. C’est le cas pour les gens âgés dont le mode de vie est fondé sur un repli d’exclusion : leurs enfants n’ont pas accédé à un statut plus prestigieux, et certains vivent toujours dans la cité. La présence d’enfants dans la cité n’est pas une garantie contre l’isolement, bien au contraire : cette forte proximité spatiale objective une proximité sociale qui, loin de renforcer les liens familiaux, les distend et les désarticule. Que les enfants restent dans la cité relève soit du choix de ceux-ci, un choix militant qui vise à empêcher le quartier de devenir un ghetto (ce qui est de moins en moins le cas, la plupart des jeunes ménages qui le peuvent finissant par quitter le quartier), ou représente, au contraire, un échec social vécu aussi bien par les enfants que par les parents. Les enfants sont, au fond, porteurs d’une partie de l’identité de leurs parents, et leur absence d’ascension sociale est un facteur supplémentaire de dévalorisation pour les personnes âgées des cités. Ainsi, les familles ne s’ancrent pas dans la cité autour des personnes âgées. Si la famille perdure dans la cité, les liens se dénouent.
Si les situations de dénuement et d’isolement complets sont marginales [4], la majorité des personnes âgées vivant dans les quartiers défavorisés n’a pas accès aux rôles sociaux et familiaux qui sont au cœur de la présentation courante des retraités qui les place au centre d’un réseaux d’échanges matériels et affectifs. Ce décalage est ainsi un vecteur de différentiation au sein des personnes âgées de la cité, et un élément qui détermine l’emprise du stigmate.
 
7. VIEILLIR DANS UNE CITE : MANIEMENT DU STIGMATE ET SENTIMENT D’EXCLUSION
 
 
Ce double handicap informe les comportements mais aussi les discours des personnes âgées, qui doivent le « manier » (Goffman, 1996), composer avec lui. Malgré les processus de justification qui ressortent des discours émerge un profond sentiment d’inutilité sociale.
La situation sociale de ces personnes âgées et l’environnement dans lequel elles vivent sont un rappel incessant de leur ‘déclassement’. Elles sont en effet imprégnées de l’image dominante du troisième âge, véhiculée par les médias mais aussi par des structures telles que le club du troisième âge. Ce dernier incarne les aspirations sociales liées à la retraite des classes moyennes et permet à certains de les réaliser [5], constituant ainsi une source de différentiation au sein des personnes âgées de la cité, entre celles qui ont les moyens financiers de participer aux sorties et les autres ; entre celles qui peuvent encore se déplacer et les autres. L’engagement au sein d’associations de retraités détermine un vécu spécifique de la vieillesse dans la cité, la participation ‘détachée’. Le club du troisième âge constitue en fait une zone de sociabilité protégée et contrôlée, un entre-soi qui permet de contourner la stigmatisation liée à l’âge, de lutter contre la hantise de vieillir.
Le maniement du stigmate passe en effet par des processus discursifs visant à se démarquer de l’image de la vieillesse. Nul ne s’estime vieux : les valides seront vieux quand ils seront « impotents », et ceux qui ne peuvent plus marcher mettent en avant le fait qu’ils ont encore « toute leur tête ». Se démarquer de l’image sociale du vieillissement apparaît comme une nécessité identitaire.
Le discours cherche par ailleurs à atténuer le décalage entre la réalité et la norme de la ‘retraite dorée’ en exagérant le manque de temps : « on ne s’ennuie jamais », « je suis jamais chez moi ». Se plaindre, en quelque sorte pour la forme, d’être trop occupé est une manière de reconnaître la norme, même si « le porte-monnaie ne suit pas » pour faire tout ce que l’on voudrait faire. Ces personnes âgées gèrent le fait de ne pas vieillir ‘comme il faut’ en adaptant leurs aspirations à leurs contraintes objectives : « de toute façon, [on] n’aime pas voyager », ou l’on « ne supporte pas les trajets ».
L’une de ces contraintes est l’environnement même dans lequel elles vivent. Fuir la cité constitue la manière la plus radicale de contourner le stigmate qu’elle incarne. La plupart des gens âgés n’envisagent pas cependant de déménager, généralement pour des raisons financières. Pour partir il faut posséder une maison de campagne, ou pouvoir s’en offrir une à la retraite. Ceci ressort de manière intéressante des entretiens : les personnes âgées évoquent spontanément la maison de campagne qui fait défaut. Celle-ci constitue un élément fort de la représentation des retraités privilégiés, et la façon dont les individus l’évoquent est éclairante sur le rapport qu’ils entretiennent avec l’image de la retraite ‘dorée’, sur la tension entre la norme et les contraintes. Certains disent ne pas vouloir partir, mais ont un propos très élaboré sur la maison de campagne, ce qui sous-entend qu’ils y ont songé et que, sans doute, rester est une résignation. La recherche des inconvénients de vivre à la campagne – « il y a des travaux à faire »; « on est loin de tout » – fait partie des justifications ; c’est une façon de se persuader que, de toute façon, on ne serait pas mieux à la campagne « comme tout le monde », une façon aussi de s’en consoler. Au fond, on ne veut pas partir parce qu’on ne le peut pas. Les regrets percent parfois, et le sentiment amer d’être prisonnier dans la cité est sous-jacent : « quand on a rien, on est bien obligé de rester là », dit Madame Le Meur (ancienne marchande de journaux).
Pour ces personnes âgées de milieux défavorisés, vieillir représente une déchéance dont le sentiment informe les comportements et les opinions, dans le sens d’un rejet et d’une dénonciation, en particulier dans un environnement marqué par la violence et les dégradations. Leur discours virulent sur les jeunes, qui incarnent la mauvaise réputation de la cité, repose d’une part sur une réalité ‘dure’, sur le contact avec une jeunesse ‘difficile’, mais aussi sur le sentiment aigu d’une décadence morale et une impression d’impuissance face à l’évolution de la société, qui renvoie, dans le fond, à leur condition de personnes âgées. Elles ont le sentiment d’être laisséespourcompte, inutiles, sentiment qui exprime et résulte de l’intégration du double handicap social de l’âge et du lieu de vie.
Les actions des pouvoirs publics en leur faveur ne comblent pas la demande de dignité et de reconnaissance de ces personnes âgées et ne leur font pas oublier le manque de respect auquel elles se sentent confrontées au quotidien, qui engendre un sentiment de n’avoir aucun rôle à jouer dans la société. Si certaines sont conscientes de porter une mémoire à transmettre aux générations nouvelles, la plupart d’entre elles sont sceptiques sur le poids qu’elles peuvent avoir dans la vie de la cité. D’une certaine manière quand on est vieux, en particulier dans un environnement où l’individualisme est prégnant (Villechaise, 1997 ; 2000) et où l’on sent que tout vous échappe, on ne vit que ‘pour soi’, on ne se sent pas remplir un rôle social.
À l’extrême, cette impression d’inutilité engendre, quand elle s’accompagne d’un isolement relationnel et d’un rapport excessivement nostalgique au passé, un véritable sentiment d’exclusion qui s’exprime par une attitude fataliste à l’égard de la vie et de l’évolution de la société. La dénonciation de l’attentisme des pouvoirs publics et le sentiment d’être laissé-pour-compte sont des facteurs majeurs du repli d’exclusion que l’on retrouve chez les personnes âgées les plus isolées, et marquent une complète désaffiliation. Vieillir dans une cité représente ainsi, pour les gens âgés les moins intégrés, une véritable remise en cause sociale et identitaire, potentiellement excluante.
Le double stigmate que portent ces personnes âgées constitue un révélateur de processus de micro-distinction fondés sur des différences de ressources, en particulier sociales et familiales. Les quatre manières de vivre la vieillesse sont très distinctes dans leur implications quotidiennes mais reposent sur des clivages infimes. Le fossé est grand entre le mode de vie des personnes âgées insérées dans des réseaux de sociabilité denses, au sein et hors de la cité, et celui des vieux démunis, isolés, en voie de marginalisation ; le poids du handicap n’est pas le même. Entre les retraités les plus aisés et les plus mobiles, et ceux qui s’investissent exclusivement dans la vie de quartier, une légère différence de ressources économiques et familiales se traduit par une appréhension fondamentalement opposée de la cité et de ce qu’elle représente.
Toutefois, ces clivages ne peuvent occulter que, dans le fond, vieillir dans une cité constitue une forme de relégation qui s’exprime par un véritable sentiment d’inutilité. Cette impression, que ces personnes âgées expriment de manière souvent désarmante – avec une intensité différente selon leur degré d’intégration à la vie de quartier et selon leur ouverture sur l’espace urbain – de n’avoir aucun rôle à jouer, ni dans la cité, ni dans la société, est une manifestation profonde du repli sur soi et du désinvestissement qui rongent les rapports sociaux au sein des quartiers défavorisés.
Les personnes âgées sont porteuses, pourtant, d’une richesse pour ces quartiers. Elles en ont construit l’histoire et en gardent la mémoire : la plupart d’entre elles ont connu les origines de la cité, quand ces grands ensembles représentaient encore pour ceux qui y emménageaient une promotion sociale, une accession à un mode de vie meilleur. Elles se trouvent désormais confrontées à la dévalorisation de leur environnement qui les dévalorise en retour, et à l’arrivée d’individus pour qui l’attribution d’un logement dans la cité constitue une relégation, tandis que ceux qui le peuvent fuient la stigmatisation. Les ‘anciens’ se trouvent ainsi tendus entre leur attachement à la cité, qui repose sur leur ancrage et leur mémoire des lieux, et la pression individualiste qui les pousse à se démarquer d’un environnement discrédité, à « manier » individuellement un stigmate collectif – ce qui implique que chacun contribue à morceler le tissu social dans la cité. Cette tension, fondamentale, entre la revendication d’une appartenance et la tentation du désengagement, ce jeu incessant entre le collectif et l’individuel caractérisent fortement ces personnes âgées.
Elles sont cependant peu prises en compte dans les politiques mises en œuvre dans les cités, aussi bien du point de vue de leurs difficultés propres que de la richesse sociale qu’elles tentent de préserver. Celle-ci risque de disparaître du fait de la poussée individualiste à l’œuvre dans ces quartiers et du fait de la pression qu’exerce l’image « prototype de la vieillesse » (Pitrou, 1997). Il semble ainsi capital d’intégrer ces personnes âgées en quête de reconnaissance dans la réflexion sur les quartiers défavorisés.
 
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NOTES
 
[*]Les données statistiques proviennent du fichier à l’îlot du recensement de 1990. Source : Insee ; Service Etudes Urbaines de la Mairie de Nanterre.
[1]Les noms des personnes interrogées sont fictifs.
[2]Paradoxalement, les personnes âgées affirment qu’il n’y a plus guère de vie de quartier, que les gens ne se connaissent plus, ne se parlent plus, mais pourtant, elles aiment raconter des anecdotes sur les habitants de la cité et sont intarissables en ce qui concerne leurs voisins.
[3]La notion de désaffiliation, empruntée à Robert Castel, désigne une forme d’exclusion très marquée. Les individus désaffiliés “ décrochent peu à peu des formes élémentaires de la vie sociale, se replient face à un environnement immédiat perçu comme hostile et dangereux ” (Dubet, 1995) et souffrent de l’effritement de leur cadre social et de leur isolement.
[4]Les personnes âgées de la cité sont, pour la plupart, insérées dans des réseaux de connaissances. Mais il ne faut pas oublier qu’un certain nombre de vieux (souvent les plus âgés ou les plus handicapés) souffrent d’un très grand isolement. Nous en avons rencontré, mais les situations extrêmes échappent de fait à l’enquête, ces personnes n’étant intégrées dans aucun réseau relationnel par le biais desquels nous aurions pu les rencontrer. Les intervenants sociaux sont, eux aussi, confrontés à cette question de savoir comment toucher les personnes les plus retirées, dont la sociabilité est la plus ténue, question qui reste à la fois une des plus cruciales et des plus difficiles en ce qui concerne les gens âgés aujourd’hui.
[5]Une grande partie des personnes âgées rencontrées adhèrent à cette association, alors que sur les 11 000 personnes de plus de 60 ans que compte Nanterre, seules 1 600 en sont membres (la forte proportion de membres dans l’enquête est due à la nature des réseaux mobilisés sur le terrain, mais n’introduit pas véritablement de biais dans l’analyse, dans la mesure où la méthode ne repose pas sur des statistiques). L’investissement associatif comporte divers degrés et seul un petit groupe, noyau dur de retraités des Provinces Françaises, participe à toutes les activités et anime la vie de l’association.
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