2003
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Federalisme et protection sociale en suisse : entre immobilisme et innovation
Fabio Bertozzi
Université de Fribourg – Département de travail social et politique sociale Route des Bonnesfontaines 11 CH-1700 FRIBOURG
Giuliano Bonoli
Université de Berne – Institut de science politique et Université de Fribourg – Département de travail social et politique sociale Route des Bonnesfontaines 11 CH-1700 FRIBOURG
Cet article propose de revisiter les analyses qui considèrent la Suisse comme l’un des pays occidentaux où les politiques sociales sont le moins développées, et qui
imputent généralement ce faible développement à la nature fédérale du système politique
helvétique. Les auteurs invitent à relativiser cette vision, en montrant qu’elle tient trop peu
compte des politiques sociales menées à l’échelon cantonal, qui sont remarquablement
développées. Plus, ils montrent que la marge de manœuvre que laisse le système fédéral aux
cantons permet le développement, certes contrasté d’un canton à l’autre, de politiques
sociales. Le fédéralisme n’est donc pas seulement un frein au développement des politiques
sociales, mais représente également un facteur d’adaptation locale et d’innovation.
Swiss social policy is usually considered as being among the least developed in
Western countries, and federalism is regarded to be a major cause of this situation.
In this article we try to question this view, showing that cantonal social policy,
which is rather developed, is often underestimated. In fact, Swiss federalism allows
cantons to develop important social policy initiatives, resulting in different cantonal
levels of social protection. In conclusion, federalism can not be simply considered
only as a factor hindering social policy development, but must be regarded as a factor of local adaptation and innovation as well.
Dans les comparaisons internationales des politiques sociales, la Suisse apparaît
comme l’un des pays occidentaux qui ont un État-providence parmi les moins
développés. Dans les domaines de la santé et des retraites notamment, le secteur
privé joue un rôle important, et dans celui de la famille, les politiques sociales
semblent quasiment inexistantes. Parallèlement, l’État suisse a une structure fédérale
très poussée, dans laquelle les unités territoriales gardent une grande autonomie et
peuvent exercer une forte influence sur la politique fédérale. Il est alors tentant
d’établir un lien entre ces deux éléments et de conclure que le sous-développement
du système de protection sociale suisse est dû à la structure fédérale de l’État. En
réalité, comme on essayera de le montrer dans cet article, la relation entre
fédéralisme et politique sociale en Suisse est beaucoup plus complexe. S’il est vrai
que la structure fédérale de l’État a pu constituer un frein au développement de
certaines politiques sociales, elle a également favorisé l’innovation sur le plan local
et cantonal et l’adaptation aux besoins sociaux des unités territoriales.
Dans cette perspective, l’article examine d’abord les différentes hypothèses sur
le lien entre fédéralisme et politique sociale développées dans la littérature
internationale d’inspiration néo-institutionnaliste. Dans ces travaux, en effet, la
structure fédérale d’un État est considérée comme une variable indépendante qui
peut avoir un impact sur le niveau et la structure des systèmes de protection sociale.
L’analyse du cas suisse est développée ensuite en deux temps : nous traiterons
d’abord, brièvement car c’est une question qui a déjà fait l’objet de plusieurs
analyses, de l’impact du fédéralisme sur la construction de l’État-providence au
niveau fédéral. Nous aborderons ensuite le terrain moins bien connu des politiques
sociales dans les cantons en examinant plus particulièrement deux domaines : les
minima sociaux et les politiques de réinsertion. Au terme de cette analyse du cas
suisse, nous pourrons évaluer la pertinence des différentes approches de la relation
entre fédéralisme et État-providence.
2. LA POLITIQUE SOCIALE DANS LES ÉTATS FÉDÉRAUX
Bien que relativement peu développée, la littérature sur la relation entre
structures étatiques de type fédéral et politique sociale a pu mettre en évidence la
complexité de cette question. Un premier facteur de complexité réside dans le fait
qu’une structure fédérale peut avoir une influence sur le type de politiques sociales
adoptées par les différents niveaux d’un État. Dans la plupart des cas, le fédéralisme
impose des contraintes à la production de normes au niveau national mais laisse en
même temps une marge de manœuvre aux entités fédérées. Son impact se fait donc
sentir sur chacun des deux niveaux. En second lieu, l’impact de la structure fédérale
sur la construction d’un système de protection sociale peut être direct ou indirect.
Une constitution fédérale a une incidence directe dans la mesure où elle attribue des
compétences spécifiques aux différents niveaux de gouvernement. Une structure
fédérale peut aussi contribuer à fragmenter les instances de représentation des
intérêts soutenant l’État-providence (essentiellement le mouvement ouvrier) et
encourager des comportements de « free rider » et/ou de concurrence fiscale entre
collectivités territoriales qui sont susceptibles d’influencer le processus de décision
en matière de politique sociale. Il en résulte que la relation fédéralisme-protection
sociale n’est pas univoque. Ainsi, une même structure fédérale peut voir se
développer des politiques sociales différentes selon que les niveaux de l’État
entretiennent des relations de type coopératif, ou qu’au contraire, elles se trouvent en
concurrence pour affirmer leur supériorité respective.
Cette complexité découle du nombre important de variables qui entrent en jeu
dans les relations entre fédéralisme et protection sociale : variables indépendantes
(type de fédéralisme) et variables contextuelles (degré d’homogénéité culturelle)
d’une part, mais aussi variables dépendantes (protection sociale nationale ou
protection sociale assurée par les unités territoriales). En gardant à l’esprit qu’il
existe seulement sept pays fédéraux (au sens classique du terme) au sein de l’OCDE,
il paraît évident que toute tentative de développer une théorie générale de l’impact
du fédéralisme sur la protection sociale se heurtera à cet état de fait. Une telle limite
est d’ailleurs implicitement reconnue par Paul Pierson lorsqu’il affirme que … federalism matters a great deal for the development of social policy, but how it matters
depends on the specific kind of federalism and how federal institutions are embedded in a particular context (Pierson, 1995 : 451). Venons-en alors à la présentation
des différents effets du fédéralisme sur la protection sociale que la littérature
scientifique recense.
2.1. LE FÉDÉRALISME COMME LIEU DE VETO SUPPLÉMENTAIRE
Les unités territoriales qui composent un pays fédéral (provinces, états, régions,
cantons, etc.) participent au processus de prise de décision fédéral. Ceci est clair
dans le cas de l’Allemagne, où les gouvernements des Länder nomment les
représentants de la Chambre Haute du parlement ( Bundesrat ), l’accord de ces
derniers étant alors essentiel pour l’adoption des lois dans un grand nombre de
domaines. Dans d’autres pays fédéraux, le rôle des unités territoriales est moins
direct, mais néanmoins présent. Les pays fédéraux ont généralement des parlements
bicaméraux où une des deux chambres, même si elle est élue au suffrage universel,
est censée représenter les unités territoriales membres de la fédération. Dans des
pays comme la Suisse ou les États-Unis, les intérêts propres aux États ou aux
cantons sont généralement bien représentés au niveau fédéral, grâce à la capacité
qu’ont les élites locales d’exploiter les possibilités de veto offertes par le système
politique (Pierson 1995 : 468). En Suisse, comme on le verra par la suite, les intérêts
des cantons sont en outre protégés par des mécanismes constitutionnels qui
permettent à des coalitions minoritaires de bloquer le processus de prise de décision
fédéral.
La participation des unités territoriales à la décision politique au niveau fédéral
fournit un moyen de veto supplémentaire. Dans le cas de décisions qui concernent
l’introduction de politiques redistributives, elle offre à ceux qui s’y opposent une
opportunité pour essayer d’en empêcher l’adoption. Selon l’interprétation « institutionnaliste » selon laquelle l’existence de points de veto dans un système politique
tend à être associée à des politiques sociales minimalistes (Immergut, 1992 ; Huber
et al., 1993 ; Huber et Stephens, 2001 ; Swank, 2001), une structure étatique fédérale
tend ainsi à freiner le développement de l’État-providence.
2.2. FÉDÉRALISME ET MOBILISATION POLITIQUE
La structure fédérale d’un État n’influence pas seulement la prise de décision,
mais également les formes et les opportunités de mobilisation politique. Selon
Duane Swank, une structure fédérale qui est historiquement bien ancrée constitue un
obstacle pour les forces politiques à orientation solidariste et égalitaire, tels que les
partis de gauche et les syndicats, dans la mesure où elle encourage le maintien
d’identités différenciées. De plus, la division politique entre unités territoriales
s’accompagne souvent de clivages économiques importants (par exemple aux Etats-Unis), ce qui rend difficile l’adoption de politiques de redistribution poussées (Swank,
2001 ; voir également Skocpol, 1995). Bref, la fragmentation politique du territoire
national que l’on retrouve dans les pays fédéraux coexisterait mal avec les ambitions
égalitaristes des forces politiques progressistes.
Si la structure fédérale d’un État affaiblit le potentiel d’influence des forces
progressistes, elle a l’effet opposé sur les acteurs politiques qui ont tendance à
s’opposer à l’expansion des États sociaux. Les sous-unités fédérales, responsables
du bien-être économique sur leur territoire, peuvent entrer en concurrence, chacune
cherchant à attirer des activités productives et des gros revenus. Cette concurrence
permet à ces acteurs, pour autant qu’ils soient mobiles, de se déplacer là où les
conditions, par exemple fiscales, sont plus attrayantes. Souvent, la menace de
délocalisation suffit pour obtenir des concessions sur place, ce qui veut dire que le
renforcement de l’influence politique de ces acteurs ne passe pas nécessairement par
la délocalisation. En utilisant les concepts développés par Albert Hirschmann
(1970), on peut ainsi considérer que le renforcement pour les employeurs de l’option
« exit » augmente leur pouvoir d’exercer l’option « voice » (Pierson, 1995 ;
Leibfried et Pierson, 1998,2000).
2.3. FÉDÉRALISME ET DÉRÉGLEMENTATION COMPÉTITIVE
La concurrence entre sous-unités territoriales ne saurait se limiter à la recherche
de contribuables et d’activités productives. En effet, le développement de politiques
sociales généreuses dans une seule de ces unités pourrait donner lieu à des
phénomènes migratoires de bénéficiaires potentiels ( welfare tourism ). Même si
l’existence d’un « tourisme social » n’a pas été empiriquement prouvée (Schram et
Krueger, 1994), il n’en reste pas moins que le simple fait de reconnaître qu’un tel
effet pourrait exister peut constituer un facteur de pression à la baisse sur le niveau
général des prestations sociales (Peterson et Rom, 1990).
Ces interprétations de la relation entre fédéralisme et politique sociale peuvent
être regroupées sous l’expression « race to the bottom » ou « déréglementation
compétitive », la dynamique de politique sociale induite par une structure étatique
de type fédéral étant orientée vers le bas. Cette analyse s’applique d’ailleurs à tout
système étatique où les acteurs économiques bénéficient d’une certaine mobilité à
travers plusieurs unités territoriales autonomes. Elle est pertinente notamment pour
l’étude de la politique sociale européenne (Leibfried et Pierson, 1998), mais
également pour l’évaluation des conséquences possibles de la mondialisation sur la
durabilité des États-providence (Scharpf, 2000).
Néanmoins le type de raisonnement qui soutient cette thèse est fondé
essentiellement sur une hypothèse de rationalité économique de l’ensemble des
acteurs concernés. Les employeurs sont censés délocaliser là où le coût de la maind’œuvre est moindre, les pauvres sont vus comme des migrants qui se déplacent vers
l’unité territoriale qui leur offre les meilleures prestations sociales, et les décideurs
politiques déterminent le contenu des politiques sociales (et fiscales) de façon à
maximiser l’afflux d’employeurs et de minimiser celui des potentiels bénéficiaires
de prestations sociales. Il s’agit donc d’une vision limitative du rapport entre États et
politiques sociales qui ne tient pas compte du grand nombre de facteurs
économiques, sociologiques et culturels qui déterminent les choix effectués par les
entreprises et les bénéficiaires potentiels des programmes sociaux.
2.4. FÉDÉRALISME ET INNOVATION EN MATIÈRE DE POLITIQUE SOCIALE
Dans chaque État fédéral, un certain nombre de compétences en matière de
protection sociale sont généralement réservées aux entités fédérées. Celles-ci ont la
possibilité de développer des formes de prise en charge des problèmes sociaux qui
se manifestent sur leur territoire, sans devoir tenir compte de la variation de
situations qui pourrait exister au plan national. Les unités territoriales sont alors à
même de réagir plus rapidement que des États-nations à de nouveaux problèmes
sociaux. De plus, comme chaque unité est libre de développer ses propres politiques,
on observe souvent des phénomènes d’émulation et d’adaptation des expériences,
avec comme résultat l’établissement d’un répertoire étendu dans des temps
relativement courts : un processus qui stimule le développement de politiques
sociales efficientes et efficaces (Pierson, 1995 : 455-6).
Cet effet du fédéralisme a été observé dans des États fédéraux où les unités
fédérées possèdent une certaine autonomie en matière de politique sociale. À titre
d’exemple nous pouvons citer le développement des programmes de type « workfare » dans plusieurs États américains (Pierson, 1995) ou les politiques de prise en
charge de la toxicomanie et du SIDA en Suisse (Cattacin, 1996).
2.5. FÉDÉRALISME ET CONSTRUCTION ÉTATIQUE COMPÉTITIVE
Depuis Bismarck, les politiques sociales ont toujours été utilisées comme
instrument de légitimation politique. Historiquement, l’introduction des assurances
sociales a constitué un tournant dans le processus de construction des États-nations
occidentaux, en particulier en Europe. Auparavant, la gestion des risques sociaux
était une prérogative des pouvoirs locaux ou des églises. Avec l’assurance sociale,
l’État bâtit une nouvelle relation avec les citoyens et introduit une nouvelle
dimension d’appartenance et d’égalité entre les membres de la communauté
nationale, qui partagent désormais les risques sociaux. L’instauration de l’assurance
sociale a ainsi un fort effet unificateur, très important surtout dans les États dont
l’établissement est plutôt récent (Allemagne, Italie), et contribue à forger un sens
d’appartenance à une communauté nationale avec à sa tête un pouvoir politique
clairement identifiable à l’État central (Ferrera, 2001). Selon le sociologue anglais
T.H. Marshall, le droit à des prestations sociales en cas de besoin devient, au même
titre que les droits civiques et politiques, une composante du concept même de
citoyenneté (Marshall, 1975).
Dans la plupart des pays occidentaux le développement des assurances sociales
s’est fait en parallèle avec la construction d’États modernes, et en l’absence de conflits
de souveraineté entre centres de pouvoir concurrents sur un même territoire. Les
États qui vers la fin du XIXe siècle se sont partagé le territoire européen étaient
maîtres incontestés à l’intérieur de leurs frontières. Dans de telles conditions, le rôle
légitimateur des politiques sociales n’acquiert pas une dimension territoriale forte, et
le développement des États-providence est fonction des forces politiques qui
influencent et contrôlent le pouvoir central.
Par contre, lorsque la souveraineté sur un territoire donné fait l’objet d’un conflit,
la fonction de légitimation de la politique sociale peut acquérir une signification très
importante. Des centres de pouvoir distincts visant à affirmer leur souveraineté sur
un territoire donné peuvent faire appel, entre autres, à la politique sociale comme
instrument de légitimation vis-à-vis de la population concernée. L’exemple le plus
frappant est probablement celui du Canada, où la province du Québec et Ottawa se
sont souvent retrouvées en concurrence lorsqu’il s’agissait de promulguer de
nouvelles lois sociales (Banting, 1995). Plus récemment, en Italie, l’autonomie en
matière de politique de la santé octroyée aux régions a donné lieu à des projets de
réforme spectaculaires. En Lombardie, région ou les poussées centrifuges sont
particulièrement fortes, le gouvernement régional travaille à plusieurs projets
d’introduction de « coupons-santé » ou « coupons-école » avec lesquels les citoyens
de cette région pourraient acheter des services médicaux ou d’éducation chez des
prestataires privés ou publics.
Le développement d’une politique sociale européenne peut être vu comme un
phénomène similaire, mais où la concurrence entre centres de pouvoir ne revêt pas
cependant la même intensité que dans les cas cités précédemment. En effet, dès lors
qu’à l’exception du Parlement les autorités européennes émanent directement des
États membres, on peut difficilement imaginer un conflit ouvert entre les deux
niveaux de pouvoir. Toutefois, une certaine concurrence en termes de souveraineté
est observable entre les États membres et les institutions qui en dépendent moins
directement. Il s’agit notamment de la Cour de Justice, dont les juges, bien que
nommés par les États membres, le sont pour une durée relativement longue (six ans),
et du Parlement, élu au suffrage universel.
Les initiatives prises par les autorités européennes ont certainement introduit des
limites à la souveraineté nationale en matière de politique sociale (Leibfried et
Pierson, 2000). Il s’agit principalement de mesures relatives à l’égalité entre les
sexes, au travail à temps partiel ou aux congés parentaux. Dans tous ces domaines,
l’Union Européenne est intervenue par des directives, ce qui lui permet d’acquérir
une certaine visibilité auprès des publics nationaux, et, a fortiori, de renforcer sa
légitimité en tant que centre de pouvoir. Il n’est pas difficile d’imaginer qu’un
éventuel renforcement du processus de construction européenne, s’il veut s’ancrer
dans les perceptions de légitimité des citoyens, devra passer par l’établissement
d’une forme de citoyenneté sociale européenne.
Selon cette perspective, l’existence de centres de pouvoir en concurrence, avec
des prétentions à la souveraineté sur un même territoire - comme cela peut se
produire dans des systèmes politiques fédéraux - peut inciter les acteurs politiques
concernés à utiliser dans les négociations l’instrument de la politique sociale. Dans
ce cas de figure, le fédéralisme pourrait devenir le déclencheur d’une spirale vers le
haut en matière de protection sociale.
Avec les États-Unis et le Canada, la Suisse compte parmi les pays où la structure
fédérale de l’État est la plus poussée. L’État fédéral actuel date de 1848. Il est le
résultat d’un compromis entre les cantons protestants dominés par les libéraux,
plutôt centralisateurs, et les cantons catholiques, plus conservateurs, qui avaient
résisté à des formes d’intégration politique poussées. Cette tension, qui a donné lieu
d’abord à une sécession des cantons catholiques ( Sonderbund ) et ensuite à une
guerre civile achevée par la victoire des cantons protestants, eut une forte influence
sur la structure de l’État fédéral. Les cantons protestants acceptèrent des concessions
importantes afin de recoudre la déchirure provoquée par la guerre, avec comme
conséquence le maintien d’importantes autonomies cantonales.
Tout d’abord, l’État fédéral n’a des compétences que dans les domaines qui lui
sont expressément attribués par la constitution fédérale, les compétences résiduelles
restant aux cantons. Il s’ensuit que pour que l’État fédéral puisse légiférer dans un
nouveau domaine, il faut modifier la constitution fédérale : une procédure qui
s’avère souvent politiquement difficile. Bien qu’au fil des années il y ait eu un
transfert de compétences vers l’État fédéral, les cantons maintiennent des pouvoirs
importants en matière fiscale, ainsi qu’en matière d’éducation, et dans certains
domaines de la politique sociale.
Les cantons jouent également un rôle important dans les processus de décision
fédéraux. La structure du Parlement, inspirée du modèle américain, comprend, à côté
d’une chambre basse (Conseil National) élue à la proportionnelle, une chambre
haute, où chaque canton a droit à deux députés (Conseil des États). Les membres du
Conseil des États sont élus au suffrage universel et votent librement, mais ils sont
tout de même censés représenter les intérêts cantonaux. La composition de la
chambre haute se caractérise par une surreprésentation des cantons ruraux,
faiblement peuplés, mais qui ont droit à deux députés. Tout acte législatif nécessite
l’approbation des deux chambres, ce qui a pour résultat un renforcement de
l’influence des petits cantons ruraux. À côté de ces institutions formelles, les
gouvernements cantonaux jouent un rôle informel important dans les processus de
décision fédéraux. Ils sont régulièrement consultés pour des initiatives législatives
d’une certaine importance et disposent d’organes de coordination regroupant les
ministres cantonaux dans chaque domaine de la politique publique (Papadopoulos,
1997).
La structure fédérale de l’État suisse interagit avec une autre caractéristique
importante de ce pays : la démocratie directe. Cette institution permet à des acteurs
externes à la machine étatique de provoquer des référendums demandant un
changement constitutionnel (initiatives populaires) ou exigeant qu’une loi adoptée
par le Parlement soit abandonnée (référendum facultatif). Une modification
constitutionnelle, proposée par le gouvernement ou par le biais d’une initiative
populaire, peut intervenir seulement en présence d’une
double majorité favorable à
cette modification : la majorité des votants au plan national
et dans une majorité des
cantons. Cette disposition représente un lieu de veto supplémentaire pour les
changements constitutionnels et permet à une coalition minoritaire dans le pays,
mais bien implantée dans un nombre suffisant de cantons, d’empêcher l’adoption
d’une modification constitutionnelle
[1].
Le fédéralisme joue également un rôle important dans la mise en œuvre des lois
fédérales. Dans plusieurs domaines, l’État fédéral se borne à édicter les règles de
fonctionnement et à fournir une partie ou la totalité des financements nécessaires à la
mise en œuvre d’une politique publique. Les cantons sont ensuite responsables de la
réalisation et du fonctionnement des structures nécessaires à la mise en œuvre de la
politique.
Sur le plan du contexte socio-économique, il existe des différences importantes
entre les cantons et les différentes régions du pays. En général, la partie
germanophone est plus riche et moins frappée par le problème du chômage que les
cantons latins (francophones et italophone) (tableau 1). La charge fiscale est
généralement supérieure dans les cantons latins. À l’intérieur de chaque région
linguistique il existe un deuxième clivage important entre cantons urbains et cantons
ruraux. Ces derniers sont plus pauvres, mais ont été moins durement frappés par le
chômage (Fribourg, Valais dans la partie francophone, et la région Lucernoise,
Appenzell et Grisons en Suisse alémanique).
TABLEAU 1
QUELQUES INDICATEURS SOCIO - ÉCONOMIQUES DANS LES CANTONS SUISSES
TABLEAU 1 : QUELQUES INDICATEURS SOCIO - ÉCONOMIQUES DANS LES CANTONS SUISSES
Langueprincipale PIBparhabitant(Suisse=100) Chargefiscale(Suisse=100) Tauxdechômage(1998)
Zurich Allemand 126 80 4.2
Zoug Allemand 154 57 3.1
Aarau Allemand 97 97 3.0
Schaffhouse Allemand 103 99 4.1
Lucerne Allemand 87 116 2.9
Uri Allemand 86 88 1.5
Schwyz Allemand 102 81 2.1
Obwald Allemand 77 117 1.4
Nidwald Allemand 117 70 1.5
Glaris Allemand 116 108 2.0
St. Gall Allemand 86 100 2.8
Appenzell I. Allemand 87 94 0.8
Appenzell E. Allemand 81 106 1.4
Thurgovie Allemand 87 101 3.2
Grisons Allemand 87 90 2.5
Berne Allemand 87 120 2.9
Soleure Allemand 91 100 3.7
Bâle Ville Allemand 148 112 3.7
Bâle Camp. Allemand 109 93 2.6
Jura Français 70 131 3.9
Neuchâtel Français 88 126 5.3
Fribourg Français 83 124 3.7
Vaud Français 98 109 5.6
Genève Français 114 113 6.1
Valais Français 74 130 4.7
Tessin Italien 84 97 6.3
ource : Office fédéral de la statistique (2001).
Office fédéral de la statistique
Contrairement au cas canadien, et aux nouveaux fédéralismes émergents dans
certains pays européens (Belgique, Italie, Royaume-Uni), on peut difficilement
entrevoir des formes de construction étatique concurrentes entre l’État fédéral et les
cantons. Des controverses quant au partage des tâches entre les deux niveaux de
l’État existent, mais elles ne vont pas systématiquement dans le même sens (il s’agit
souvent des cantons qui demandent l’intervention fédérale dans certains domaines).
De plus, l’architecture constitutionnelle du pays est telle qu’il est très difficile pour
le gouvernement fédéral de concurrencer les cantons sur le plan de la souveraineté.
Le fait qu’un transfert de compétences vers l’État fédéral puisse se faire seulement
après acceptation en référendum, avec en plus l’exigence de la double majorité,
rendrait une telle concurrence fortement asymétrique en faveur des cantons.
4. FEDERALISME ET ETAT PROVIDENCE EN SUISSE
Le matériel qui nous servira pour évaluer la pertinence des approches théoriques
présentées au début de cet article sera présenté en deux temps. En effet, comme nous
l’avons déjà évoqué, le fédéralisme peut influencer le processus de construction de
l’État-providence à deux niveaux différents : au niveau fédéral et/ou au niveau des
unités territoriales. Comme l’État-providence d’un pays consiste dans l’ensemble
des interventions mises en place par les différents niveaux de l’État, il est nécessaire
de prendre en considération, avec les politiques sociales fédérales, celles qui sont
initiées et gérées par les cantons.
Cette double approche paraît essentielle pour l’analyse du cas suisse, en raison
du rôle très important que jouent les cantons en matière de politique sociale. L’Étatprovidence fédéral offre une protection sociale à l’ensemble de la population
résidente qui comprend essentiellement les grandes assurances sociales couvrant les
risques vieillesse, chômage, invalidité et accidents. L’assurance maladie est un
domaine où les compétences sont clairement partagées entre État fédéral et cantons.
L’obligation de l’affiliation, le catalogue des prestations remboursées, l’interdiction
pour les caisses d’assurance maladie de générer des bénéfices sur l’assurance de
base sont garantis par la loi fédérale. Par contre, le degré de subventionnement des
primes d’assurance ou la planification de l’offre de services sont gérées au niveau
cantonal.
En outre, même dans les domaines attribués à l’État fédéral, les cantons jouent
un rôle important. En effet, même si après un lent processus de centralisation des
compétences les principaux piliers de la sécurité sociale sont désormais sous la
responsabilité législative de l’État fédéral, les cantons restent fortement impliqués
dans le financement et la mise en œuvre de la plupart des programmes. Ce
phénomène est habituellement désigné par le concept de fédéralisme d’exécution
(également appelé fédéralisme coopératif ) : en l’absence d’un large appareil
administratif, l’État central repose la plupart du temps sur les administrations
cantonales pour l’exécution des programmes (Kriesi, 1995 : 56-58). Finalement, il
faut souligner qu’il existe des domaines qui sont toujours entièrement sous
responsabilité locale, notamment l’aide sociale, la politique familiale et la
couverture du risque maternité.
TABLEAU 2
REPARTITION DES COMPETENCES ENTRE CANTONS ET FEDERATION DANS LE DOMAINE DES
TABLEAU 2 : REPARTITION DES COMPETENCES ENTRE CANTONS ET FEDERATION DANS LE DOMAINE DES
POLITIQUES SOCIALES EN SUISSE, 2000
Mise
Programme Type de programme Légis- Finan- en
lation cement œuvre
Assurance-vieillesse et
survivants AVS Assurance universelle F F/C F/C
Assurance-invalidité AI Assurance universelle F F/C F/C
Prestations complémentaires Sous condition de
PC ressources F F/C C
Assurance-chômage AC Assurance sociale F - F/C
Assurance-accidents AA Assurance sociale F - F
Assurance-maladie AM Assurance universelle F P/F/C F/C
Allocations familiales AF Assurance sociale F/C F/C F/C
Sous condition de
Assistance chômage ressources C C C
Sous condition de
Assistance sociale ressources C C C
Explication des signes : F = Fédération, C = Cantons, F/C = responsabilités partagées entre fédératio
et cantons, - = financement par cotisations sociales, P = primes.
Source : Obinger (2000 : 8).
Obinger (2000 : 8)
Le lien entre la structure fédérale de l’Etat suisse et la protection sociale nationale a déjà fait l’objet des plusieurs études (voir notamment Obinger, 1998).
Pour cette raison, nous nous bornerons à présenter les résultats des principales
recherches réalisées, notre contribution se concentrant ensuite sur l’impact du
fédéralisme au plan cantonal.
4.1. L’ÉTAT-PROVIDENCE FEDERAL
La plupart des auteurs qui se sont penchés sur cette question s’accordent à
identifier le fédéralisme comme un des facteurs qui a freiné ou ralenti
l’établissement d’un État-providence national en Suisse (Kriesi, 1995 : 47). En
particulier, l’existence d’une deuxième chambre fédérale représentant les intérêts
des cantons et les instruments de la démocratie directe ont multiplié les lieux de veto
possibles dans les processus de développement et de réforme des politiques sociales
en Suisse. Cette architecture constitutionnelle a retardé l’introduction de différentes
politiques sociales par rapport aux autres pays européens. Cela est particulièrement
frappant lorsqu’on compare l’année d’introduction des principales assurances
sociales en Suisse avec la moyenne pour l’ensemble des pays OCDE : assurance
accidents en 1918 en Suisse contre 1905 pour la moyenne OCDE, assurance
vieillesse en 1946 contre une moyenne en 1917, assurance chômage en 1982 contre
une moyenne en 1929 (Armingeon, 2001 : 148).
Selon Armingeon cet effet de décalage peut être expliqué grâce au rôle joué par
les cantons dans les processus de prise de décision au niveau fédéral. En effet, il est
possible d’identifier trois lieux de décision déterminants dans le domaine des
politiques sociales : l’arène consociationnaliste
[2] (
i.e. les partis politiques), l’arène
corporatiste (
i.e. les partenaires sociaux) et enfin l’arène cantons-fédération
(Armingeon, 2001). L’acceptation, au moins tacite, d’une nouvelle politique dans
ces trois arènes est déterminante pour la réussite de celle-ci. En particulier, les
décisions prises conjointement par les représentants cantonaux et les responsables
fédéraux ont une position centrale. En effet, les cantons se retrouvent dans une
position forte qui repose sur plusieurs facteurs : ils sont responsables de la mise en
œuvre d’une grande partie des politiques sociales fédérales, ils disposent d’une
autonomie dans certains secteurs de la politique sociale et ils ont une large
autonomie fiscale (tableau 2).
Si le fédéralisme a surtout ralenti la construction d’un État-providence national,
il en a aussi influencé la structure. Dans la Constitution fédérale de 1874 les cantons
sont instaurés comme responsables des politiques sociales. C’est donc au niveau
cantonal que la plupart des programmes de protection sociale (privés, d’entreprise
ou cantonaux ensuite) ont vu le jour. C’est seulement par la suite que les principaux
programmes ont été progressivement centralisés au niveau fédéral. Selon Obinger, la
préexistence de systèmes de protection locaux (caisses professionnelles et locales,
mutuelles, etc.) a fait en sorte que lors du transfert des compétences au niveau
fédéral, il a fallu tenir compte de ce qui existait déjà, afin de minimiser les fortes
oppositions locales. Les premières formes de protection au niveau des cantons
constituent donc un héritage qui a fortement limité le choix du type de structures
fédérales de protection sociale. En outre, lors des premières étapes de la mise en
place d’un État social fédéral, les capacités fiscales et financières de la Fédération
étaient limitées, tandis que le rôle des cantons était plus fort dans ce domaine. Le
transfert des systèmes de protection au niveau fédéral aurait demandé un transfert
équivalent des compétences fiscales. Afin de minimiser les oppositions qu’un tel
transfert aurait engendré, le financement des politiques sociales fédérales a été
centré sur les cotisations sociales (au lieu de la fiscalité) et le subventionnement des
caisses régionales déjà existantes (Obinger, 1998 : 129-137).
D’autres analyses ont mis en évidence le potentiel novateur du fédéralisme suisse
dans le domaine de la politique sociale. Cattacin (1996) souligne le fait que la
structure fédérale de l’État et la marge de manœuvre importante laissée aux unités
territoriales a permis l’adoption de politiques cantonales et locales très novatrices,
qui auraient été impensables au niveau national. Ces politiques ont été ensuite
étendues à de larges parties du territoire, non pas à la suite d’une récupération par le
pouvoir central, mais grâce à la coordination et la collaboration intercantonale. Ainsi
des politiques expérimentales en matière de gestion de la toxicodépendance qui
impliquaient la distribution contrôlée d’héroïne et de méthadone ont d’abord été
développées par quelques villes et ont été ensuite étendues à plusieurs cantons. Ici le
fédéralisme permet l’innovation mais engendre aussi une tendance à
l’uniformisation qui ne passe pas forcément par l’État central.
La plupart de ces analyses mettent en évidence surtout des effets négatifs. La
structure fédérale de l’État suisse a ralenti et limité le processus de développement
d’un État fédéral national. Cette vision est confirmée par les comparaisons
internationales des États-providence, qui, habituellement, considèrent la Suisse
comme un « welfare laggard » ou un État-providence peu développé (voir, par
exemple, Esping-Andersen, 1990). Une analyse plus complète, qui tiendrait compte
des politiques sociales cantonales, pourrait toutefois aboutir à des conclusions
différentes.
4.2. LA POLITIQUE SOCIALE DANS LES CANTONS
Dans les domaines de la protection sociale où l’État fédéral est absent, la prise en
charge des risques a lieu au niveau cantonal. Dans le cas de l’aide sociale, la
Constitution fédérale impose aux cantons de mettre sur pied des régimes de ce type.
Par contre, la forme choisie ainsi que le niveau des prestations sont décidés au
niveau cantonal et varient d’un canton à l’autre. Les différences entre cantons
deviennent plus importantes dans des domaines où il n’existe pas d’obligation
fédérale à mettre sur pied des dispositifs. C’est le cas pour tout ce qui concerne les
prestations aux familles (y compris les allocations de maternité)
[3], pour les minima
sociaux alternatifs à l’aide sociale (par exemple pour les personnes âgées ou
handicapées) et les prestations pour les chômeurs de longue durée, en espèces et
sous forme de programmes de réinsertion. Dans le reste de cette section, nous
présentons deux études de cas de politiques sociales cantonales : les minima sociaux
et les mesures de réinsertion pour les chômeurs de longue durée.
Les minima sociaux cantonaux
Le tableau 3 présente un panorama des minima sociaux que certains cantons
mettent à disposition de la population résidente en alternative à (ou, dans le cas de
l’aide au logement, aussi en complément de) l’aide sociale classique.
Les prestations comprises dans le tableau sont toutes servies sous condition de
ressources
[4], mais se différencient de l’aide sociale de base parce qu’elles ne sont
pas remboursables et sont généralement perçues comme moins stigmatisantes. En
outre, le seuil de revenu en dessous duquel on a droit à une prestation est
généralement supérieur à celui de l’aide sociale. Les
prestations complémentaires
(PC) cantonales sont un supplément versé aux bénéficiaires de prestations
d’assurance-vieillesse ou invalidité particulièrement faibles. Des prestations
complémentaires existent également au niveau fédéral, mais certains cantons ont
souhaité ajouter un niveau de protection supplémentaire. Les
prestations pour
chômeurs en fin de droits sont octroyées à des chômeurs qui ont épuisé leurs droits à
des prestations d’assurancechômage (deux ans au maximum). Contrairement à l’aide sociale classique, ces
prestations ne sont pas remboursables et permettent l’accès à des programmes de
réinsertion. Les
allocations maternité et naissance sont également versées sous
conditions de ressources aux familles à faibles revenus, indépendamment du statut
professionnel des membres du ménage. Les
aides pour familles avec enfants sont
l’équivalent d’une allocation familiale versée sous conditions de ressources
[5], alors
que l’
allocation soins de longue durée octroie, par exemple, un revenu de
remplacement à une famille dont le pourvoyeur serait contraint de suivre des soins
de ce type. L’
allocation logement est une forme individualisée d’aide au logement,
liée à une politique du logement qui s’appuie essentiellement sur l’offre de
logements à loyer modéré et subventionné.
TABLEAU 3
LES MINIMA SOCIAUX CANTONAUX ALTERNATIFS À L’AIDE SOCIALE
TABLEAU 3 : LES MINIMA SOCIAUX CANTONAUX ALTERNATIFS À L’AIDE SOCIALE
PCcantonales PrestationChômeursenfindedroitsAllocationmaternité AllocationàlanaissanceAidepourfamillesavecenfants Allocationsoinsdelongueduréelogementindividuelle
Zurich
Zoug
Aarau
Schaffhouse
Lucerne
Uri
Schwyz
Obwald
Nidwald
Glaris
St. Gall
Appenzell I.
Appenzell E.
Thurgovie
Grisons
Berne
Soleure
Bâle Ville
Bâle Camp.
Jura
Neuchâtel
Fribourg
Vaud
Genève Ass.
Valais
Tessin
Source : Wyss (1999).
Wyss (1999).
Pour ces sept prestations, la situation dans les cantons suisses paraît très
contrastée. Une première constatation qui saute aux yeux est la nette prépondérance
de ces mesures dans les cantons francophones. Cette distribution reflète en partie des
différences socio-économiques. Par exemple, les prestations pour chômeurs en fin
de droits existent essentiellement dans des cantons qui connaissent des taux de
chômage plutôt élevés : les cantons romands, mais également Zurich, Schaffhouse
ou Bâle-Ville. Plus généralement, on remarque aussi que les prestations semblent
être plus développées dans des cantons qui combinent un PIB par habitant plutôt
élevé avec un taux de chômage supérieur à la moyenne, comme par exemple Zurich,
Schaffhouse, Bâle-Ville, Genève. La fameuse thèse de Wilensky, qui affirme que le
niveau de développement d’un État-providence s’explique d’une part par le niveau
de développement économique, et d’autre part par l’étendue des besoins sociaux
(Wilensky, 1975), est donc partiellement confirmée. Toutefois, il existe un certain
nombre de cas déviants. D’une part Fribourg, le Valais et Vaud, même s’ils ne
figurent pas parmi les cantons les plus riches, mettent à la disposition de leurs
populations un nombre relativement élevé de prestations cantonales. D’autre part
Nidwald, Glaris et Schwyz font partie des cantons les plus riches, mais leur politique
sociale cantonale est très peu développée.
La thèse de Wilensky n’est en tout cas pas capable d’expliquer la forte
concentration de politiques sociales cantonales dans la partie francophone du pays. Il
faut également dire que s’il est vrai que cette partie du pays a été plus durement
touchée par le chômage, ce développement a eu lieu essentiellement au cours des
années 1990, alors que la plupart des prestations recensées par le tableau 3 existaient
déjà auparavant. Avant d’évaluer l’utilité des théories sur la relation entre
fédéralisme et protection sociale pour rendre compte de ces variations intercantonales, nous examinons un deuxième cas de politique sociale cantonale : les
mesures d’insertion développées au plan local.
Les politiques de réinsertion au plan local
La stagnation économique qui a caractérisé la Suisse au début des années 1990 a
engendré une augmentation rapide et inédite du taux de chômage, passé de 0,5% en
1990 (20 000 chômeurs) à 5,2% en 1997 (190 000 chômeurs). Face à ce nouveau
défi, les instruments traditionnels de gestion des crises du marché du travail qui
s’étaient jusque-là révélés efficaces, notamment le contrôle des flux de la maind’œuvre étrangère, ne pouvaient plus être utilisés (Bonoli et Mach, 2000).
Concrètement, la réaction a eu lieu à travers la réforme de l’assurance-chômage
fédérale de 1995 qui marque le passage d’une politique plutôt passive à une
politique centrée sur les mesures d’activation des bénéficiaires. Malgré tout, le
nombre de chômeurs en fin de droit a « pris l’ascenseur ». Vu l’absence d’un
dispositif fédéral d’assistance-chômage, les cantons suisses ont dû prendre en charge
un nombre croissant de sans-emploi qui n’étaient plus indemnisés au niveau fédéral.
À ceux-ci il faut ajouter toute une série de demandeurs d’emploi qui, pour une
raison ou une autre, n’avaient pas droit aux prestations de l’assurance-chômage. On
a donc observé un recours de plus en plus fréquent aux prestations d’assistance
sociale gérées et financées par les cantons et les communes, avec une croissance
fulgurante des coûts assumés par les communautés locales.
Pour faire face à cette situation inédite, c’est dans les régions les plus frappées
par le chômage, c’est-à-dire les cantons francophones, le Tessin et les grandes villes
alémaniques, que les mesures locales d’insertion ont été introduites. L’intensité du
problème a joué un rôle déterminant dans la mise sur pied de ces dispositifs. Mais
face à un problème similaire, les réponses régionales ont été différentes.
Par exemple, dans le canton de Genève, le plus touché par le chômage, on a
adopté un Revenu Minimum Cantonal d’Aide Sociale (RMCAS) en 1994, inspiré
par le RMI français. Le RMCAS, dont le but est de faciliter la réintégration des
sans-emploi dans le marché du travail, est octroyé sous conditions de ressources et,
en échange, le bénéficiaire doit en principe effectuer une contre-prestation (activité
auprès d’une association non lucrative, stages, cours de perfectionnement ou
requalification professionnelle). Les chômeurs en fin de droit bénéficient du
RMCAS pendant douze mois, après quoi une nouvelle demande doit être déposée.
Le revenu minimum est légèrement supérieur au montant attribué aux bénéficiaires
de l’assistance sociale et il n’est pas remboursable, contrairement à l’assistance
sociale.
Dans un autre cas, celui du canton du Tessin, plutôt que d’introduire un
mécanisme permettant d’éviter le recours à l’assistance pour les sans-emploi, on a
réformé l’assistance sociale elle-même en 1995, en y incluant un dispositif
d’insertion pour faciliter la sortie de l’assistance. Concrètement, la signature d’un
contrat d’insertion se fait à partir du troisième mois de perception des allocations
d’assistance. La mesure d’insertion peut consister en une activité d’utilité publique,
un stage d’insertion professionnelle, une période de formation ou des actions qui
visent à récupérer la capacité de travail ou l’autonomie sociale. Les prestations
obtenues dans le cadre du contrat d’insertion ne sont pas soumises au devoir de
remboursement, contrairement aux autres prestations d’assistance.
Il faut également souligner que parfois, essentiellement dans les cantons où la
gestion de l’assistance est déléguée aux communes, ces programmes se sont mis en
place à un échelon encore plus bas, c’est-à-dire au niveau communal. C’est par
exemple le cas de la Ville de Berne, où l’augmentation du chômage et l’absence au
niveau cantonal d’une politique de réinsertion ont incité la municipalité à mettre en
place un tel dispositif. En effet, en 1997 est entré en vigueur le programme « Arbeit
statt Fürsorge » ( travail plutôt qu’assistance ), qui consiste en des activités d’au
maximum douze mois dans le secteur privé, dans des organisations non lucratives ou
dans l’administration. Le montant des salaires et le financement varient selon le
secteur d’activité.
Les trois cas présentés
[6] illustrent les différences et les similarités qui existent
entre les dispositifs d’insertion mis en place pendant la deuxième moitié des années
90 dans les cantons et communes helvétiques. L’hétérogénéité des initiatives locales
peut être expliquée par plusieurs facteurs. Premièrement, les acteurs cantonaux, une
fois admis le besoin d’élaborer des dispositifs d’insertion, ne se sont pas limités à
observer ce qui se faisait dans les autres cantons, mais ont également porté leur
attention au-delà des frontières et se sont inspirés des expériences développées à
l’étranger. Les affinités culturelles entre les régions linguistiques suisses et les pays
avoisinants, portant aussi sur le rôle et les modalités du social, ont donc souvent joué
un rôle important (Obinger, 1999). Deuxièmement, un même principe, celui de
l’activation, et un même but, celui de la réinsertion dans le marché du travail, ont été
interprétés de façons différentes selon les régions
[7]. Cela peut être expliqué par le
fait que le même principe, celui de la contre-prestation, a été interprété selon des
philosophies différentes (Tecklenburg, 1999) : la contre-prestation comme moyen
d’éviter les abus et d’obliger le bénéficiaire à rembourser sa dette envers la société,
ou bien la contre-prestation comme outil à disposition du bénéficiaire permettant de
faciliter sa réinsertion. Troisièmement, les mesures de réinsertion se sont mises en
place en étroite collaboration avec des acteurs privés locaux (associations non
lucratives, syndicats, patronat, entrepreneurs). Cette collaboration repose sur un
intérêt réciproque : mise à disposition d’un savoir-faire et de structures en échange
d’un subventionnement public des activités de ces acteurs. Ceci débouche sur un
public-private welfare mix, c’est-à-dire sur la coexistence de structures publiques et
privées, qui permet d’exploiter les réseaux locaux déjà existants.
Enfin, il faut souligner que l’innovation en matière de politique sociale a été
fortement stimulée par le souci de diminuer les dépenses pour les collectivités
locales. En effet, les dispositifs adoptés contribuent de deux manières à décharger
financièrement les systèmes d’assistance sociale. Premièrement, en favorisant la
réinsertion dans le marché du travail et l’autonomie financière des individus.
Deuxièmement, en rendant possible la reconstruction du droit aux prestations de
l’assurance-chômage fédérale, ce qui décharge les collectivités locales.
La marge de manœuvre importante laissée aux cantons, et dans certains cas aux
villes, dans la prise en charge d’un nouveau problème social a permis aux différentes
collectivités d’adopter des solutions qui étaient conformes aux traditions locales et
qui répondaient aux besoins locaux. La diversité qui en a résulté a permis une
certaine mise en concurrence de modèles différents qui a pu révéler les avantages et
les inconvénients des solutions adoptées. Ces expériences ont contribué (et
contribuent) à infléchir la politique fédérale en la matière.
L’analyse de la relation entre fédéralisme et politique sociale dans le cas suisse
permet de mettre en évidence plusieurs effets, en partie déjà mentionnés dans la
littérature internationale sur le thème. Premièrement, le fédéralisme suisse, dans la
mesure où il s’accompagne d’une série de lieux de veto, souvent en combinaison
avec les institutions de démocratie directe, a constitué un frein au développement
des politiques sociales à l’échelle nationale. Dans les faits, le système politique
suisse garantit un droit de veto à des coalitions minoritaires, par exemple des
cantons ruraux. Les politiques sociales doivent donc être projetées en tenant compte
de ces possibilités de veto offertes à des minorités, et ont tendance à se limiter à une
sorte de « plus petit dénominateur commun ». En ce sens, le fédéralisme suisse a
constitué un frein au développement d’un État-social fédéral.
Sur le plan cantonal, en revanche, le fédéralisme et l’autonomie laissée aux
unités territoriales dans le domaine de la protection sociale ont eu pour conséquence
de faciliter l’innovation et de permettre l’adaptation des politiques sociales aux
réalités locales et régionales. Les deux études de cas présentées ci-dessus le
montrent bien : chaque canton, et parfois dans le cas des mesures de réinsertion,
chaque ville, a pu développer les structures nécessaires à la prise en charge des
besoins sociaux présents sur son territoire. Ce deuxième effet du fédéralisme sur le
système de protection sociale suisse nous amène à relativiser les conclusions des
comparaisons internationales en matière de protection sociale. La vision que l’on
retrouve dans la littérature d’un État-providence suisse peu développé ne tient pas
compte en effet des interventions qui ont lieu au plan cantonal. S’il est vrai que le
niveau fédéral présente des lacunes importantes par rapport à la plupart des autres
pays européens, si on tient compte des politiques cantonales, le niveau global de
protection offert aux citoyens ne s’éloigne pas autant de la moyenne européenne,
notamment vu l’effort des cantons en matière de politique familiale et pour les
chômeurs de longue durée.
Toutefois, ce partage de compétences en matière de protection sociale entre
niveaux différents de l’État comporte aussi des risques et des inconvénients. Si
d’une part les mesures peuvent être soigneusement adaptées aux spécificités locales,
de l’autre des risques tels que l’
effet carrousel
[8] ou des capacités administratives
locales insuffisantes peuvent surgir. De plus, ces politiques cantonales sont
distribuées de façon très inégale sur le territoire national, instaurant ainsi
de facto
des inégalités entre citoyens d’un même pays.
Troisièmement, l’analyse du cas suisse ne présente pas d’éléments qui justifient
une interprétation en termes de déréglementation compétitive. Cette hypothèse, en
effet, ne semble pas à même de rendre compte des différences que l’on retrouve
entre les régions du pays. En outre, les cantons les plus actifs dans la création de
nouvelles politiques sociales cantonales au cours des années 1990 sont ceux qui
avaient déjà un État-social cantonal parmi les plus développés, alors que l’hypothèse
de la déréglementation compétitive aurait prévu exactement l’inverse. Le mécanisme
qui est à la base de la déréglementation compétitive pourrait néanmoins avoir un
effet sur les politiques sociales à travers la fiscalité : les différences entre taux
d’impositions cantonaux pourraient en effet poser des limites au degré de variation
des politiques sociales entre cantons.
Finalement nous constatons que les politiques sociales cantonales sont
considérablement plus développées dans la partie francophone et italophone du
pays. Cette correspondance entre choix de politique sociale et clivages
ethnolinguistiques pourrait nous induire à penser que dans certains cantons la
protection sociale est utilisée comme instrument de légitimation dans un conflit
entre centres de pouvoir concurrents. Toutefois, si un tel conflit était à la base de ce
développement, des indices se retrouveraient dans d’autres arènes décisionnelles, et
pas uniquement en matière de politique sociale, or ce ne semble pas être le cas. Cette
apparente incongruité peut s’expliquer si on considère que le conflit de souveraineté
entre centres de pouvoir distincts se limite au domaine spécifique de la politique
sociale, l’affirmation de la souveraineté sociale n’étant alors pas un instrument mais
plutôt une fin en soi.
L’analyse du lien entre fédéralisme et politique sociale en Suisse confirme la
plupart des hypothèses qu’on trouve dans la littérature internationale. Ce qui ressort
surtout est le fait que ce lien n’est pas univoque, mais qu’au contraire la structure
fédérale d’un État influence la production de politiques sociales de façons
différentes et souvent même contradictoires. En particulier, les effets sont différents
en fonction du niveau d’analyse (fédéral ou cantonal). En outre, même si l’analyse
ne porte que sur un seul niveau, plusieurs effets peuvent être présents
simultanément. Au vu du petit nombre de cas disponibles, cela signifie que les
théories sur le lien entre fédéralisme et politique sociale doivent être prises avec
beaucoup de prudence et que, sur ce thème, des généralisations sont
vraisemblablement impossibles.
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[1]
Wolf Linder et Adrian Vatter ont calculé que grâce au mécanisme de la double majorité, une
minorité théorique de 9 % des votants, distribuées à raison de 51 % dans chacun des 13 cantons les
plus petits, serait à même de bloquer un changement constitutionnel (Linder et Vatter, 2001).
[2]
Le système politique suisse a été décrit comme un système de consensus ou consociationnaliste, où
la logique qui prévaut dans les interactions entre partis politiques n’est pas tellement celle de la
concurrence, mais plutôt celle de la recherche du compromis (voir par ex. Lehner, 1984)
[3]
En effet la constitution permettrait à l’Etat fédéral de légiférer dans les domaines des prestations
familiales et de l’assurance maternité. Les autorités fédérales n’ont toutefois pas encore adopté de
dispositif national dans ces deux domaines, ceci, malgré plusieurs tentatives dans ce sens qui ont
échoué en référendum.
[4]
La seule exception est représentée par l’assurance-maternité entrée en vigueur le 1
er juillet 2001
dans le canton de Genève.
[5]
Outre à ces prestations versées sous condition de ressources, chaque canton distribue des
allocations familiales universelles (parfois avec l’exclusion des travailleurs indépendants).
[6]
Des mesures similaires ont été introduites dans d’autres cantons (e.g. Jura, Valais, Fribourg, Vaud,
Soleure) ou villes (
e.g. Zurich).
[7]
Dans les régions germanophones du pays, en particulier dans les principales villes, les mesures
introduites peuvent être classées sous le mot d'ordre “
travail plutôt qu'assistance ” et visent à
fournir des emplois aussi proches que possible du marché du travail primaire, avec un salaire co-financé par l'assistance. L'accent est mis ici sur l'intégration professionnelle dans le marché du
travail afin de reconquérir l'autonomie économique. Tandis que dans les cantons latins (Romandie
et Tessin) les mesures prennent la forme de contrats d'insertion qui ouvrent le droit à l'obtention
d'un revenu minimum. Dans ce deuxième cas l'accent est mis sur l'insertion sociale et l'important
est d'éviter l'exclusion des bénéficiaires.
[8]
On se réfère ici au fait que la coexistence de mesures fédérales, cantonales, et parfois communales,
financées par des instances différentes, accroît la tentation de décharger les bénéficiaires sur les
dispositifs d'un autre échelon, sans que cela comporte des améliorations de leur parcours de
réinsertion. La fragmentation et la complexité des dispositifs constituent un problème qui met en
question la cohérence d'ensemble du système (Wyss et Ruder, 1999).