2003
Sociétés contemporaines
Politiques sociales et constructions federales des territoires politiques : quatre etudes de cas
Bruno Theret
Directeur de recherches au CNRS IRIS (Institut de Recherche Interdisciplinaire en Socio-économie) Université Paris Dauphine Place du Maréchal de Lattre de Tassigny 75775 PARIS cedex 16
Les transformations actuelles de l’ordre géopolitique mondial se traduisent par
des restructurations profondes des échelles territoriales de légitimité des États et des
formes de cette légitimité fondées sur la protection sociale. Dans les vingt dernières
années, caractérisées généralement comme celles de la mondialisation néolibérale,
on a pu en effet observer une intensification de la remise en cause des frontières
établies à l’issue de la seconde guerre mondiale. Certains États se sont dissous,
d’autres sont apparus, d’autres encore ont cherché à s’unir en formant des entités
politiques nouvelles à échelle continentale, certains autres enfin, et parfois les
mêmes, se sont restructurés en redessinant leurs frontières intérieures et en
réaménageant les relations entre pouvoir central et pouvoirs régionaux.
Simultanément, les formes en vigueur des systèmes nationaux de protection sociale
ont été remises en cause par les élites politiques et économiques de ces divers pays.
Cette co-occurence de changements dans les frontières des ordres politiques et
dans les systèmes de protection sociale devient corrélation dès lors qu’on considère
que, dans les sociétés modernes, la protection sociale n’est pas seulement protection de
la vie individuelle mais aussi protection de la société elle-même. Car alors, toute
modification de l’inscription territoriale d’une société qui entraîne un changement de
la structuration de son système politique et des formes de l’appartenance sociale ne
peut que se répercuter sur le système de distribution des biens publics dont les
prestations sociales constituent une part essentielle. Réciproquement, la protection
sociale apparaît comme constituant une ressource cruciale dans la restructuration des
territoires politiques. En effet, l’inclusion dans un système de protection sociale –
l’accès à des droits sociaux – est aussi inclusion dans une communauté politique, celle
précisément où de tels droits sont reconnus à tous ses membres.
D’où la nécessité de s’interroger sur le rôle des politiques sociales non seulement
dans le maintien de l’unité des systèmes de gouvernement des sociétés, mais aussi
dans la construction même des frontières politiques au sein desquelles se sont
forgées et se forgent encore les formes territorialisées de l’appartenance sociale et de
la citoyenneté. Les articles qui composent le dossier ici présenté, comme ceux
rassemblés dans le dossier « Intégration territoriale et politiques sociales en Europe :
la construction de l’Union européenne » publié dans le n° 47/2002 de cette même
revue, ont précisément pour objet cette double interrogation. Chacun d’entre eux
constitue une étude de cas sélectionnée en croisant deux hypothèses.
La première de ces hypothèses est que le processus actuel – à la fois infra et
supranational – de recomposition régionale des territoires politiques remet à l’ordre
du jour un questionnement sur le fédéralisme. Le fédéralisme politique vise à unifier
fonctionnellement au plan institutionnel, tout en respectant leur diversité, des entités
territoriales historiquement dotées d’une identité propre. Il peut ainsi être vu comme
un principe d’organisation des pouvoirs publics mieux adapté que le principe de
souveraineté à la régulation d’un processus de régionalisation qui prend en tenaille
les formes traditionnelles de l’État-nation. Le principe classique de souveraineté
suppose en effet l’omnicompétence de l’État central et une organisation purement
verticale de l’ordre politique, deux caractéristiques qui paraissent d’autant plus
dépassées par l’évolution historique que les États eux-mêmes les remettent en cause.
En témoigne la large promotion par les organisations financières et d’expertise
internationales – qui sont des émanations des États nationaux – de la notion de
gouvernance à niveaux multiples. Toutefois la perspective technocratique
universaliste de ces organisations qui, en se focalisant sur cette notion, font comme
si le problème du bon gouvernement se réduisait à une simple question de
rationalisation administrative des processus de décision politique, conduit à faire peu
de cas des enseignements des expériences passées et présentes d’organisation
fédérale des systèmes politiques. L’histoire de ces formes politiques complexes de
« gouvernance à niveaux multiples » avant la lettre montre en effet qu’il est
impossible de réduire la « gouvernance » des sociétés à un modèle institutionnel et
organisationnel unique et de portée universelle vers lequel tous les États du monde
convergeraient
[1].
Dit autrement, dès lors que pour comprendre et expliquer les évolutions
actuelles, on cherche à tenir compte simultanément des dimensions territoriales
(subjectives) et fonctionnelles (rationnelles) de l’appartenance sociale, une
problématique en termes de fédéralisme présente un avantage décisif sur celle de la
gouvernance. Elle conduit à tenir compte, à partir de l’observation d’expériences
historiques diverses, de la variété des types possibles de fédération. Elle ouvre donc
sur une compréhension plus riche des phénomènes de recomposition territoriale et
conduit à envisager une diversité de trajectoires politiques et sociales possibles des
sociétés en train de se structurer dans le nouveau contexte de la mondialisation.
La seconde hypothèse qui est au principe de ce dossier a trait à ce qui serait un
nouveau contenu et pas seulement de nouvelles formes de la protection sociale dans
ce contexte. Elle consiste à considérer que, dans la mesure où les politiques sociales
sont des éléments essentiels de la légitimation des États, la complexification des
relations de souveraineté que les recompositions territoriales impliquent remet
également en jeu les conceptions et les formes institutionnelles de la protection
sociale héritées des « trente glorieuses » années de croissance fordienne. On
l’observe concrètement au niveau des États-providence en place avec les tentatives
de restriction des droits sociaux, prévalentes à partir des années 1980 et associées à
des politiques néo-libérales de privatisation et de dérégulation. Or cette remise en
cause de l’État social ne saurait être rapportée au seul jeu de forces économiques
transnationales réclamant de meilleures conditions de compétitivité, sauf à réduire
l’État à un comité directeur des classes ou groupes économiquement dominants. Ce
serait là oublier ce que ce dossier et le précédent portant sur la construction
européenne mettent en évidence, à savoir que dans cette remise en cause se joue
aussi une recomposition des frontières internes et externes des États qui leur est
endogène. En d’autres termes, ce serait oublier que les changements dans les
politiques sociales sont aussi une conséquence du nouveau jeu concurrentiel de
pouvoir entre les différents ordres de gouvernement qui émergent au sein des
nouveaux systèmes politiques en gestation.
La prise en compte d’un tel jeu permet de comprendre que, de la même façon
que dans le mouvement de recomposition territoriale, une désintégration à un niveau
peut se traduire par une intégration à un autre niveau sous des formes nouvelles, un
recul à un niveau dans le champ des politiques sociales peut aller de pair avec des
avancées à un autre, le déficit de légitimité créé en un point du système politique
étant susceptible d’ouvrir un espace d’action aux pouvoirs concurrents, résidents en
d’autres points et en quête d’un surcroît de légitimation afin de conforter leur place
dans le système d’ensemble. C’est ainsi qu’aux yeux des élites politiques
européanisées les principales vertus des politiques néo-libérales ont été et sont
encore d’une part de déréguler au niveau national, ce qui permet une rerégulation au
niveau européen, d’autre part de dévaloriser les interventions financières et
monétaires de la puissance publique, ce qui revalorise par compensation ses
interventions réglementaires et juridiques et joue donc en faveur d’un rééquilibrage
des pouvoirs en faveur du niveau européen de gouvernement. Ce dernier, en effet,
n’a accès pour l’essentiel qu’à ce deuxième type de ressources politiques, vu la
maigreur relative de son budget.
Vues sous cet angle, les recompositions territoriales mettent en exergue une
dimension de l’État social peu apparente dans les États unitaires, mais évidente et
centrale dans les fédérations, et qui a trait à l’égalisation des conditions d’accès aux
biens sociaux sur tout le territoire relevant d’un même ordre politique. Comme nous
l’avions déjà noté dans l’introduction du précédent dossier, cette dimension des
politiques sociales n’a jusque là, surtout en France, que fort peu préoccupé la
communauté des chercheurs en sciences sociales, alors même que près de quarante
pour cent de l’humanité vit déjà depuis longtemps dans des pays à systèmes
politiques fédératifs, pays se situant en outre parmi les plus riches (Allemagne,
Suisse, USA), les plus étendus (Brésil, Canada, Russie), ou encore les plus populeux
(Inde). C’est seulement parce qu’au mépris de l’observation de la réalité, on a eu
tendance à faire comme si le monde était composé exclusivement d’État nationaux
unitaires que cette dimension de la protection sociale a pu être oubliée.
Le dossier auquel on vient de faire référence tentait déjà de rompre avec ce
silence en se centrant sur le rôle actuel et en devenir des politiques sociales dans
l’Union européenne. Il tendait à montrer que dans la construction d’un ordre
européen de gouvernement, processus fédératif de fait, les institutions politiques
européennes instrumentalisaient les politiques sociales pour concurrencer au plan de
la légitimité politique les États-membres tout autant que pour coordonner leur
action. Le présent dossier aborde les mêmes questions, mais à une échelle territoriale
différente puisqu’il examine la relation entre politiques sociales et organisation
politique dans quatre cas de systèmes politiques « nationaux » structurés sur la base
du principe fédéral : l’Allemagne, le Canada et la Suisse qui sont des fédérations
constituées de longue date ; l’Espagne qui a connu plus récemment un processus de
fédéralisation en reformulant son État en État des Autonomies
[2]. Ces quatre cas, tous
spécifiques, nous donnent à voir un large spectre de fédérations. Même s’ils peuvent
partager certains traits particuliers, aucun de ces traits n’est commun à l’ensemble
comme le schéma suivant l’illustre.
Ainsi l’Allemagne et la Suisse ont en commun de relever du type intra-étatique
de fédéralisme, c’est-à-dire d’avoir un Sénat représentatif des unités fédérées
(Bundesrat et Conseil des États respectivement) fortement associé au processus de
décision fédéral, ce qui n’est pas le cas au Canada et en Espagne, pays où le
fédéralisme est de type interétatique
[3]. Mais la Suisse se sépare de l’Allemagne,
proche sur ce plan du Canada et de l’Espagne, en ce que n’est pas au cœur de son
système politique le souci d’égalité des conditions de vie et d’accès aux biens et
services sociaux dans l’ensemble de la fédération, souci qui se traduit dans les autres
cas par des programmes de péréquation des ressources fiscales entre entités fédérées.
L’Allemagne, quant à elle, tient sa spécificité de ce qu’elle est la seule fédération
monolinguistique parmi les quatre cas ici pris en considération. Sous un autre angle,
le Canada et la Suisse ont en commun non seulement d’avoir en leur sein une
population de langue française, mais surtout d’avoir un État fédéral qui n’occupe pas
une position prédominante dans le système politique d’ensemble, ce qui se traduit
par un partage des ressources fiscales et des responsabilités dépensières entre entités
fédérées et État fédéral relativement équilibré
[4]. Aussi ces deux pays s’opposent-ils
sur ce point simultanément à l’Allemagne et à l’Espagne où l’État fédéral est un
véritable État central. Cela dit, le Canada apparaît à son tour spécifique en ce qu’il
est un pays neuf, une partie de l’Amérique, une ancienne colonie, alors
qu’Allemagne, Espagne et Suisse sont des pays européens, notamment marqués par
une histoire de l’État plus longue et inscrits dans des territoires plus étroits.
Avec cet ensemble diversifié d’expériences fédérales de formation de territoires
politiques unifiés, on dispose donc d’une palette significative de cas permettant de
s’interroger sans redondance sur les relations susceptibles d’exister entre le
développement de droits sociaux et les dynamiques institutionnelles prévalant dans
des systèmes politiques fragmentés territorialement et où il n’y a de souveraineté
que relativement à des compétences particulières et à des domaines de politique
constitutionnellement circonscrits.
Comme le lecteur pourra s’en rendre compte, les analyses de ces quatre cas
confortent l’hypothèse qui était déjà au cœur du dossier centré sur l’Union
européenne et qui veut que dans les systèmes politiques fédératifs, les politiques
sociales soient un enjeu de pouvoir interne à l’ordre politique en tant qu’elles sont
un ingrédient essentiel de la légitimité étatique. La concurrence entre ordres de
gouvernement pour la maîtrise de ces politiques influence alors la configuration
institutionnelle du système politique, de même qu’en retour ces politiques sont
largement modelées par le jeu institutionnel entre les différentes échelles de
gouvernement.
Mais comme le rappelle la contribution de Fabio Bertozzi et de Giuliano Bonoli
sur le cas suisse, le sens de cette influence est néanmoins l’objet d’une controverse
non tranchée et non décidable dans la littérature. Pour les uns, les systèmes
fédératifs doivent être taxés de conservatisme social, d’immobilisme politique, car
dans la mesure où une fragmentation territoriale s’y ajoute à la fragmentation
sociale, ils tendent à multiplier les sources de conflit et les points de veto dans le
processus politique. Le changement institutionnel y serait donc quasiment
impossible, sauf lors de crises graves remettant en cause la structure d’ensemble du
système politique. Pour d’autres au contraire, le fédéralisme serait propice à
l’innovation dans la mesure où il démultiplie les centres d’initiatives. Les unités
fédérées dotées de compétences souveraines dans certains domaines disposent, en
effet, d’une capacité à expérimenter de nouvelles formules institutionnelles à leur
échelle. Celles-ci, dès lors qu’elles apparaissent comme « meilleures pratiques »
dotées d’une portée normative, peuvent alors s’étendre progressivement, par
imitation et contamination ou par récupération par l’État fédéral et généralisation par
sa médiation, à tout l’espace de la fédération. Evidemment, pour pouvoir observer ce
type de processus, il faut regarder au niveau des politiques menées par les unités
fédérées (Cantons, Landers, Communautés autonomes et Provinces respectivement
dans les cas étudiés ici), ce qui n’est en général pas fait, notamment dans les
comparaisons internationales des systèmes de protection sociale. A contrario, c’est
précisément ce qu’ont entrepris F. Bertozzi et G. Bonoli, ce qui les conduit à
relativiser le diagnostic usuel porté sur l’État providence suisse, habituellement
considéré comme bloqué à un faible niveau de développement par la structure
fédérative du pays. Ces auteurs mettent en effet en évidence l’importance au niveau
cantonal de certaines politiques sociales dont la prise en considération indique que le
périmètre de la protection sociale est en Suisse plus étendu qu’il n’y paraît lorsqu’on
se limite à l’observation des seules politiques fédérales et qu’on oublie les
nombreuses innovations sociales au niveau des cantons. Mais l’examen du cas suisse
met aussi en évidence la difficulté de la fédéralisation de ces innovations, malgré
certaines réussites dues à une collaboration intercantonale. D’où le maintien de
fortes disparités dans les droits sociaux selon les cantons, ce qu’on peut alors
rapporter au fait que « l’architecture constitutionnelle du pays est telle qu’il est très
difficile pour le gouvernement fédéral de concurrencer les cantons sur le plan de la
souveraineté ».
Ainsi, on peut avoir simultanément innovation au niveau des unités fédérées et
veto au niveau fédéral. L’étude des cas allemand et espagnol – mais le cas canadien
va aussi en ce sens quoiqu’il ne soit pas abordé sous cet angle dans ce dossier –
semble alors indiquer que pour qu’il y ait processus de diffusion des innovations
sociales régionales, il faut que place soit faite au sein du pacte fédéral à des
institutions qui permettent, voire obligent à l’égalisation des conditions d’accès aux
prestations et services sociaux sur tout le territoire de la fédération.
L’analyse du cas allemand effectuée par Arnaud Lechevalier montre en effet non
seulement le rôle du système de protection sociale dans la genèse et la configuration
du système fédéral, mais aussi l’importance du rôle des Landers dans la construction
et l’évolution de l’État social allemand, un des plus anciens et développés du monde
occidental et où la contrainte constitutionnelle d’égalisation des conditions de vie à
l’échelle de la fédération donne au fédéralisme un caractère intriqué et unitaire, tant
au plan politique que budgétaire. En faisant ressortir l’importance de l’institution de
la péréquation des ressources entre Landers ainsi qu’entre caisses d’assurances
sociales, l’auteur montre avec précision comment cette règle constitutionnelle
d’égalisation des conditions de vie joue un rôle central dans la dynamique des
politiques sociales au niveau fédéral, et cela en dépit de la structure extrêmement
fragmentée du système d’assurances sociales construit sur une base professionnelle.
En outre, en retraçant les difficultés de cette péréquation après la réunification
(intégration de l’Allemagne de l’Est à la RFA), il nous livre un bel exemple de la
dialectique entre reformulation du pacte fédéral et restructuration de l’État social.
La contribution d’Ana Guillén et Santiago Álvarez met à son tour en évidence le
rôle important des régions autonomes dans le développement récent de l’État
providence espagnol et la rapidité de sa quasi mise à niveau par rapport aux États
providence des autres pays membres de l’Union européenne. Cette contribution
montre aussi que, réciproquement, les politiques sociales occupent une place
centrale dans le processus de construction des Communautés Autonomes, processus
engagé depuis le retour à la démocratie dans le pays et son adhésion à l’Union
européenne. Le lecteur français, habitué à assimiler la démocratie à une certaine
uniformisation, sera surpris d’apprendre qu’en Espagne, la régionalisation qui est
considérée comme un élément central du processus démocratique repose sur des
asymétries surprenantes entre les statuts politiques des régions. Toutefois ces
asymétries n’empêchent pas de viser à l’égalisation des conditions d’accès aux
services publics et sociaux à l’échelle du pays dans son ensemble, même si, comme
le montrent les auteurs, de l’énoncé de la règle ne découle pas nécessairement la
pratique, compte tenu de difficultés financières et de carences administratives. Ainsi
l’Espagne démocratisée peut être considérée comme un exemple typique de
fédéralisme multinational asymétrique fondé néanmoins sur l’égalisation des
conditions d’accès à la protection sociale sur tout le territoire de la « fédération »
[5].
Le Canada en est un autre exemple avec la position tout à fait spécifique du
Québec en son sein. La contribution de Gérard Boismenu, Peter Graefe et Jane
Jenson qui porte sur ce pays le met en évidence même si elle n’est pas centrée sur
cet aspect du fédéralisme canadien. Elle a en effet pour objet les modalités nouvelles
de la concurrence entre les ordres fédéral et provincial de gouvernement, désormais
référées aux nouveaux paradigmes internationaux de la « gouvernance à niveaux
multiples » et de la « nouvelle gestion publique ». Cette contribution fait voir
comment ces catégories, qui relèvent de l’action stratégique et n’ont donc pas la
dimension structurelle qu’ont celles de fédéralisme et de fédération, peuvent
néanmoins avoir une dimension structurante dans la mesure où elles médiatisent la
relation entre le système politique et le développement des politiques sociales. Elles
participent par là même de la reconfiguration des relations intergouvernementales
entre l’État fédéral et les provinces. Toutefois les auteurs mettent en évidence une
contradiction entre les deux éléments invoqués de la boîte à outil néolibérale dans un
système fédéral de type interétatique. Ils montrent concrètement que la « nouvelle
gestion publique » y fait difficilement bon ménage avec la gouvernance puisque
l’une pousse à imposer verticalement des normes centrales alors que l’autre valorise
l’horizontalité de relations négociées de coopération. Ainsi pour Gérard Boismenu,
Peter Graefe et Jane Jenson, le Canada serait à la croisée des chemins, le
gouvernement fédéral semblant hésiter entre son inclination à l’unilatéralisme,
légitimée par le discours de la nouvelle gestion publique, et une valorisation de
négociations continuelles avec les gouvernements provinciaux, conformes aux
préceptes de la nouvelle gouvernance. Aussi, quelle que soit la position finalement
adoptée, l’État fédéral risque de perdre son leadership en matière de politiques
sociales, antérieurement fondé sur une redistribution financière massive et négociée
qui n’a plus cours. Or un tel leadership est un des rares outils dont le pouvoir fédéral
dispose pour maintenir l’intégration pan-canadienne dans un contexte où celle-ci est
écartelée entre les forces de l’intégration continentale avec les États-Unis et le
Mexique (ALENA) et celles de l’affirmation provinciale, particulièrement aiguë en ce
qui concerne le Québec.
D’où une incertitude sur l’avenir de Canada en tant que communauté politique qui
n’est pas sans évoquer celle pesant sur l’avenir de l’Union européenne et dont le
dossier précédemment publié dans le n° 47 de la revue avait cherché à rendre compte
[1]
Cf. Ronald Watts,
Comparing Federal Systems in the 1990s, Kingston (Ont.), Institute of Intergovernmental Relations, Queen’s University ; B. Théret, « Du principe fédéral à une typologie des
fédérations : quelques propositions », in Jean-François Gaudreault-Desbiens et Fabien Gélinas,
Le
fédéralisme en perspective internationale, Bruxelles/Montréal, Bruylant/Carswell, à paraître.
Lorsque ces institutions internationales s’intéressent à la question du fédéralisme, c’est
essentiellement à partir de la théorie économique du fédéralisme budgétaire, une théorie qui ne fait
pas de différence entre un système fédéral et un État unitaire décentralisé. Au mieux, elles
privilégient, en suivant en cela les théories du choix public rationnel, un modèle de fédéralisme qui
est une idéal-typification du cas américain et qui est souvent qualifié de «
market-preserving federalism ».
[2]
Trois des quatre articles de ce dossier sont repris de communications au séminaire interdisciplinaire
et international « Intégration continentale, recompositions infranationales et protection sociale en
Europe et en Amérique du Nord » qui s’est tenu du 20 au 22 septembre 2001 aux Diablerets (Suisse
vaudoise) à l’instigation de François-Xavier Merrien, professeur de sociologie à la Faculté des
sciences sociales de l’Université de Lausanne, et de l’auteur de ces lignes, séminaire qui a bénéficié
du soutien du Fonds National de la Recherche Scientifique (FNRS) suisse ainsi que de l’Université
de Lausanne (Fondation du 450
e anniversaire et Institut des sciences sociales et pédagogiques).
[3]
Pour plus de détails sur cette distinction, cf. notre article dans le dossier précité,
Sociétés
contemporaines, n° 47/2002.
[4]
Ces deux pays sont d’ailleurs des confédérations selon leur dénomination officielle, ce qui va avec
leur caractère décentré. Toutefois ce ne sont pas de véritables confédérations, car cela impliquerait
qu’elles n’aient pas d’État fédéral autonome par rapport aux territoires confédérés.
[5]
L’Espagne n’est pas officiellement une fédération, ce qui n’empêche pas que l’ordre politique y soit
de facto organisé selon une structure fédérale.