2003
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Regionalisation et protection sociale dans l'espagne des autonomies (1978 - 2000)
Ana Guillen
Faculté de Sciences Économiques Avenida del Cristo s/n 33071 OVIEDO, Espagne
Santiago Álvarez
Faculté de Sciences Économiques Avenida del Cristo s/n 33071 OVIEDO, Espagne
L’objectif de cet article consiste à examiner le rôle qu’ont joué en Espagne les Communautés Autonomes dans le développement de la politique sociale durant les deux dernières décennies. À cette fin, il aborde les questions suivantes : le processus de décentralisation ayant dans ce pays coïncidé avec l’entrée et l’intégration dans la Communauté Européenne, de quelle manière ces deux processus ont-ils affecté la réorganisation des politiques
de couverture sociale ? Un système décentralisé s’avère-t-il plus perméable aux recommandations de l’Union en matière de politique sociale ? Est-il plus facile de résister aux pressions sur la maîtrise des coûts et restrictions dans les programmes sociaux, à partir d’un système de gouvernement à niveaux multiples ? L’article ne prétend pas fournir toutes les réponses à ces questions, mais tente de les éclairer dans trois des domaines où les Communautés
Autonomes espagnoles ont acquis des compétences, à savoir : la santé publique, les services
sociaux d’assistance et d’aide personnelle ainsi que les revenus minima.
The object of this article is to examine the activities developed by Spanish autonomous regions in the field of public social policy during the last two decades. Several
questions are posed. Provided that the process of devolution coincided in Spain with
entrance in the European Community, how have these two processes affected the
reformulation of social protection policies ? Is a decentralized system more permeable to the recommendations of the EU regarding social policy ? Is it easier to resist
pressures for cost control and restrictions within social policies in a multi tiered system of government ? The article does not aim at providing the last word on such issues but rather attempts at advancing some responses by analysing three domains of
social policy in which Spanish autonomous regions have acquired responsibilities,
namely, public health care services, care services and minimum income transfers.
Dans tout pays, le secteur public présente une structure territoriale à plusieurs niveaux de décision – niveaux central, régional, local –, la décentralisation des systèmes politiques étant censée permettre l’adaptation des politiques publiques aux besoins des citoyens. Conçue, en termes généraux, comme un transfert de pouvoir
et/ou d’autorité du niveau national vers des niveaux infra-nationaux (ou des niveaux
centraux de gouvernement vers des niveaux locaux) dans divers domaines de compétence administrative et politique, la décentralisation peut néanmoins prendre plusieurs formes. Quand on transfert une capacité de prendre des décisions et de les
mettre en pratique à un niveau administratif régional, on parle de déconcentration ou
de décentralisation administrative. On parle en revanche de délégation administrative et de la gestion quand une telle capacité est transférée à des agences institutionnelles liées d’une manière distendue aux administrations publiques. Quand une
compétence est dévolue à un niveau politique régional qui possède ses propres institutions de représentation, on parle enfin de décentralisation politique ou encore de
fédéralisation. En Espagne, ces trois types de transferts de pouvoir coexistent, mais
nous nous centrons dans cet article sur le dernier type qui remet en cause le concept
traditionnel d’État unitaire. Son objet concerne plus précisément, en effet, les compétences et les mécanismes de financement en matière de couverture sociale que les
dix sept Communautés Autonomes espagnoles ont progressivement acquises durant
les deux dernières décades.
Dès les années soixante et soixante-dix dans les pays d’Europe occidentale, un
certain désenchantement touchant le fonctionnement et le rendement des grandes
institutions bureaucratiques centralisées a abouti à la mise en place de nombreux
processus de décentralisation. Ces processus se sont poursuivis dans les années quatrevingt et quatre-vingt-dix, encouragés notamment par la rapide évolution des systèmes d’information facilitant la décentralisation d’un point de vue technique. Arguments économiques et politiques se mêlent dans les controverses sur les avantages
et les inconvénients de la décentralisation, sur sa nécessité ou son inutilité. En Espagne, le point de départ du processus de décentralisation réside dans la Constitution
démocratique de 1978 qui a été le fruit d’un large consensus parmi les différentes
élites politiques tant au niveau central que régional, les principaux groupes d’intérêt
et la population en général. Car des revendications d’autonomie de la part des « régions historiques », telles que le Pays Basque et la Catalogne, étaient déjà vieilles de
plusieurs décennies en 1975, quand le processus de transition vers la démocratie a
commencé. Une expérience antérieure de courte durée avait d’ailleurs été menée durant la Seconde République (1931-1936). La Constitution de 1978 établit un régime
politique de dévolution – « l’État des Autonomies » – en statuant que les régions
pouvaient recevoir des responsabilités dans de larges domaines de politiques publiques. Elle définit également deux types différents de régions autonomes en fonction
de leurs statuts de régions historiques – la Catalogne, le Pays Basque et la Galice –
ou non. La Constitution autorisa ainsi le développement d’un système d’autonomie
asymétrique. À cette origine historique et politique de la décentralisation espagnole
et de son caractère asymétrique viennent s’ajouter différentes considérations économiques qui peuvent jouer différemment selon les régions. En effet, comme des pouvoirs régionaux dans certains domaines de compétence peuvent être obtenus à travers des négociations bilatérales entre l’État central et une région, l’extension du
domaine des compétences décentralisées peut être différente d’une région à l’autre et
cette différence peut elle-même varier au cours du temps. Ainsi les débats théoriques
autour de la décentralisation peuvent être tranchés politiquement de manière différente selon les régions et leurs rapports de force vis-à-vis de l’État central.
Les arguments rationnels en faveur de la décentralisation sont en effet l’objet de
controverses. Pour certains, la décentralisation entraîne des améliorations dans la
fourniture et la gestion des services publics dans la mesure où elle est supposée créer
un climat favorable à l’assiduité, à la motivation et à la productivité des fonctionnaires locaux. Selon le même point de vue, il faut s’attendre à ce qu’elle augmente
l’efficacité dans la détection et la couverture des besoins puisque les fournisseurs de
la couverture sociale sont alors plus proches des besoins et exigences des citoyens. Il
en résulterait une meilleure distribution des ressources par rapport aux besoins existants ainsi qu’une réduction des inégalités. Par ailleurs, la décentralisation inciterait
les citoyens à s’impliquer plus dans la prise de décisions et dans l’établissement de
priorités, ce qui irait de pair avec un contrôle renforcé du gouvernement régional ou
local et une capacité citoyenne accrue d’exercer des pressions sur ce dernier. Enfin,
les partisans de la décentralisation pensent que les entités décentralisées ont tendance à développer des activités plus souples et innovantes, en produisant des réponses rapides aux changements opérés dans les besoins et en offrant des solutions
innovatrices aux problèmes de la vie quotidienne.
Pour d’autres cependant, la décentralisation a des inconvénients potentiels et
pose des problèmes qui relativisent beaucoup, voire annulent totalement, ses avantages. Ce point de vue met l’accent sur le fait que la décentralisation risque de mener à
une fragmentation des services et institutions publics et à un manque de coordination
entre eux. Elle aurait donc des effets négatifs en matière d’équité territoriale et
d’égalité des chances et de traitement des citoyens, la décentralisation conduisant
alors au maintien ou à l’aggravation des différences entre régions riches et pauvres.
De plus, la décentralisation pourrait entraîner un affaiblissement du secteur public
ainsi qu’une augmentation de la manipulation politique en faveur d’intérêts sociaux
(privés ou corporatifs) ou d’intérêts territoriaux minoritaires dans des domaines
d’intérêt général incombant à l’État central. Le risque de ralentir les décisions dans
le secteur public central serait également accru en raison de l’augmentation du nombre de points d’opposition, voire de blocages (vetos), dans le processus décisionnel.
Ces argumentations opposées ont toutes deux leur pertinence. Dans la production
et la distribution de certains services comme la santé publique, leur validité simultanée a d’ailleurs justifié l’intervention couplée des gouvernements centraux et régionaux (Sánchez Maldonado et Gómez Sala, 2000). Le souci d’égalité en matière de
prestations de service sur l’ensemble du territoire oriente en effet vers une mise à
disposition centralisée des services sanitaires, alors que la prise en compte de critères d’efficacité pousse à en décentraliser la distribution dans la mesure où il s’agit de
services assujettis à des rendements d’échelle décroissants. Cette contradiction se
traduit, si la décentralisation est privilégiée, par la nécessité d’établir, de la part du
gouvernement central, un système de financement qui garantisse l’égalité d’accès
aux services, indépendamment des ressources dont disposent en propre les différentes régions pour couvrir les frais de leurs prestations.
En résumé, la décentralisation est susceptible d’affecter négativement ou positivement les niveaux d’égalité, d’efficacité et d’efficience des politiques publiques, la
flexibilité et la capacité d’innovation des institutions publiques ainsi que la coordination des politiques et programmes. Cet article propose une analyse qui tente
d’établir pour le cas espagnol le bilan de ces effets contradictoires en matière de
couverture sociale de la décentralisation en le reliant à la dimension proprement politique du processus de dévolution. En outre, dans la mesure où ce processus a coïncidé en Espagne avec son entrée et intégration dans la Communauté Européenne, il
interroge la manière dont la concomitance des deux processus a affecté la réorganisation des politiques de couverture sociale dans ce pays.
L’article est divisé en trois parties. La première est consacrée à la description de
l’attribution de compétences aux Communautés Autonomes espagnoles qui accompagne l’entrée en vigueur de la Constitution démocratique de 1978. La deuxième
s’attache à l´analyse du cadre général de financement régional et de l’apport de
fonds européens. La troisième partie précise les évolutions qui s’ensuivent en matière de prestations sanitaires et de services sociaux.
1. L’ATTRIBUTION DES COMPETENCES AUX COMMUNAUTES AUTONOMES
La Constitution espagnole de 1978 a institué un État décentralisé en créant les
Communautés Autonomes, soit un nouveau niveau de gouvernement doté d’une capacité de gestion des intérêts régionaux tant au niveau politique qu’administratif. Par
rapport aux tentatives de décentralisation initiées sous la Seconde République (1931-1936) qui, pour des raisons historiques, limitaient l’autonomie à la Catalogne et au
Pays Basque, le processus de décentralisation commencé en 1978 s’est étendu à tout
le pays. Toutefois le transfert des compétences aux dix sept Communautés Autonomes alors créées ne s’est pas produit de façon homogène.
La décentralisation des compétences en faveur des Communautés Autonomes est
stipulée dans le Chapitre VIII de la Constitution espagnole de 1978 qui établit deux
voies pour l’accès à l’autonomie, celle envisagée dans l’article 151, ou « voie rapide » ou encore « à plafond de compétences élevé », et celle envisagée dans
l’article 143 dénommée également « voie lente » ou « à plafond de compétences réduit ». De même, les articles 148 et 149 s’occupent de délimiter les compétences entre l’État et les Communautés Autonomes, déterminant ainsi quelles sont les compétences exclusives du premier et celles qui peuvent être assumées par les secondes.
Le Tableau 1 présente les compétences assumées par les Communautés Autonomes
selon que la voie rapide ou lente est suivie.
TABLEAU 1
COMPETENCES DES COMMUNAUTES AUTONOMES
[1]
TABLEAU 1 : COMPETENCES DES COMMUNAUTES AUTONOMES 1
Niveau de compétences Compétences assumées
Réduit (voie lente) – Montagnes. Agriculture, élevage et pêche dans les
eaux intérieures.
– Urbanisme et habitation.
– Routes.
– Ports et aéroports sans activité commerciale.
– Réalisations hydrauliques, canaux et irrigations.
– Protection de l´environnement.
– Patrimoine monumental de la C. A., développement des langues et cultures régionales, bibliothèques, musées et conservatoires.
– Institutions d´auto-gouvernement.
– Foires intérieures, promotion du commerce et du
tourisme.
Élargi (voie rapide) Les précédentes plus :
– Gestion du système éducatif à tous les niveaux.
– Prestations de soins médicaux et assistance sanitaire.
Sources : Monasterio et Pandiello (1996)
Monasterio et Pandiello (1996)
Comme on peut le voir dans ce tableau, la différence fondamentale entre les
Communautés relevant de l’article 151 et de l’article 143 est que seules les premières ont reçu, dès le début du processus lancé par la promulgation de la Loi Organique 9/1992, les compétences en matière d’éducation et de santé publique
[2], compétences dont l´importance quantitative est bien supérieure à toutes les autres. Les secondes n’ont acquis ces dernières compétences que tout récemment.
En outre, dans les domaines de la santé publique et de la sécurité sociale, il existe
un partage des responsabilités entre l’Administration centrale et les Communautés
Autonomes disposant de compétences élargies
[3]. La santé publique extérieure
(contrôle sanitaire aux frontières et risques épidémiques), les bases et la coordination
générale de la Santé publique, la législation sur les produits pharmaceutiques et la
législation de base
[4] ainsi que le régime économique de la Sécurité Sociale (administration des cotisations sociales et des prestations contributives) sont du ressort exclusif de l´État. Les Communautés Autonomes sont quant à elles appelées à assumer les
compétences relatives aux prestations d’assistance sanitaire, de services sociaux et
d’aide sociale. Cette répartition laisse entre les mains de l’État, outre la coordination
générale du système, le « noyau dur de la Sécurité Sociale », c´est-à-dire les prestations économiques de garantie du revenu. Elle est justifiée, d’une part, par le caractère redistributif de ce type de prestations qui implique une « caisse unique nationale » et, d’autre part, par la non-viabilité économique d’un système où le fait de résider dans l’une ou l’autre Communauté Autonome impliquerait des prestations différentes ou des conditions différentes pour y accéder. Dans ce cadre général, font
exception les pensions non-contributives de vieillesse et d’invalidité qui, bien
qu’elles fassent partie du système de garantie des revenus, incombent aux Communautés Autonomes. De même, les programmes de revenus minima ou salaires sociaux qui ont été introduits par les Communautés Autonomes à la fin des années
quatre-vingt relèvent toujours de leur responsabilité exclusive.
Les Communautés Autonomes espagnoles disposent donc de compétences sociales en matière d’éducation, d’assistance sanitaire et sociale et de prestations économiques de garantie des revenus de type non contributif, compétences qu’elles ont
progressivement assumées au cours des deux dernières décennies. Ceci a eu
d’importantes répercussions sur le niveau et la structure des dépenses publiques à
caractère social. Depuis 1975, en effet, la philosophie de ces dépenses a connu trois
changements fondamentaux
[5] : hausse des dépenses publiques situant désormais le
pays à un niveau voisin de celui de ses voisins européens ; changement de nature et
de composition de ces dépenses, la consommation et les investissements cédant le
pas aux transferts de redistribution aux ménages et aux entreprises ; profonde décentralisation avec la création des Communautés Autonomes, mais aussi avec des compétences accrues affectées aux municipalités. L’ensemble de ces développements a
fait qu’en un laps de temps relativement court (1978-1997), l’Administration centrale a réduit sa part dans les dépenses publiques totales
[6] de 89% à 53%, les Communautés Autonomes assumant alors 30% des dépenses publiques totales.
Cela dit, le processus de décentralisation n’a pas été linéaire car il a connu une
série de tensions, dues principalement à l’hétérogénéité qui a présidé à son développement, mais aussi à l’absence de co-responsabilité fiscale des régions autonomes
dans le financement des dépenses (cf. infra). Le processus de décentralisation repose
en effet sur des négociations bilatérales entre Communautés Autonomes et Administration centrale concernant tant les compétences à assumer par les premières que les
ressources à leur faire parvenir pour en assurer le financement. Or ces négociations
donnent des résultats différents selon les Communautés Autonomes et donnent au
processus de fédéralisation, ainsi qu’on l’a déjà signalé, un caractère asymétrique.
Juridiquement, cette asymétrie est fondée dans la Constitution de 1978, celle-ci
ayant consacré le « principe de libre accès à l’autonomie » des régions. Toutefois, le
fait que le rythme et l’intensité de la dévolution dépende du processus de négociations entre chaque région et le gouvernement central n’implique pas in fine
l’existence de discriminations entre Communautés Autonomes quant au nombre et
au contenu des compétences qu’elles seront conduites à assumer.
Le mécanisme de négociation du financement de l’Autonomie, élaboré par le
« Conseil de Politique Fiscale et Financière »
[7], a fait que souvent – surtout au cours
des périodes durant lesquelles le parti à la tête du gouvernement espagnol n’avait
pas la majorité absolue au Parlement – les Communautés Autonomes se sont comportées d’abord en « chercheurs de rentes » (
rent-seekers). Dit autrement, elles ont
cherché à augmenter au maximum les contributions provenant de l’État plutôt que
de les solliciter auprès de leurs habitants. Ceci explique l’instabilité du système de
financement de même que les problèmes soulevés par l’introduction de mécanismes
de coresponsabilité fiscale (cf.
infra ). À ces effets endogènes du processus de négociation s’est ajoutée en outre, dans les années quatre-vingt-dix, la nécessité de limiter l’endettement des Communautés Autonomes désormais agrégé à celui de l’État
central pour remplir les critères d’accès à l’Union Économique et Monétaire Européenne. Cette contrainte supplémentaire a eu une grande influence sur le contenu des
accords de financement régional. Néanmoins, en dépit de tous ces problèmes, le bilan de l’incidence du processus de décentralisation sur le développement de la politique sociale peut être considéré comme positif. Dans le budget 1997 de l’ensemble
des Communautés Autonomes, sept des 9,7 milliards de pesetas affectés aux dépenses publiques concernent la production de biens et service de nature sociale (santé
publique, éducation, services sociaux, sécurité, promotion et couverture sociale).
2. LE SYSTEME DE FINANCEMENT DES COMMUNAUTES AUTONOMES
Dresser un panorama complet du système de financement des Communautés Autonomes nécessite d’en envisager trois aspects fondamentaux. Aussi aborderons-nous d’abord l’architecture du système général de financement ; puis l’influence
exercée sur le développement des politiques régionales par les fonds obtenus de
l’Union Européenne à travers les instruments de politique régionale et de cohésion,
enfin le caractère spécifique du système de financement des prestations sanitaires et
sociales.
LE SYSTEME GENERAL DE FINANCEMENT
Les deux caractéristiques fondamentales de ce système sont l’hétérogénéité et
l’asymétrie. Pour ce qui est de l’hétérogénéité, nous venons de voir qu’en ce qui
concerne les compétences en matière de dépenses, il y a une différence entre les
Communautés Autonomes aux compétences élargies et celles dont les compétences
sont réduites. Si on tient compte en outre de la variété des modalités de financement
des dépenses, on aboutit à la typologie présentée dans le tableau 2 et construite en
distinguant les caractéristiques suivantes :
- Les Communautés Autonomes de la Navarre et du Pays Basque jouissent
d´un « régime privilégié » de financement. Tout en respectant une série de principes
de coordination, ces régions disposent de leur propre système fiscal et versent à
l´État central une part de leurs recettes fiscales à titre de compensation pour les dépenses effectuées par ce dernier sur leurs territoires respectifs (« Quote-part » pour
ce qui est du Pays Basque, « Apport » dans le cas de la Navarre).
- Les autres Communautés, dites de « régime commun », ont un système de financement réglé par la Loi Organique sur le Financement des Communautés Autonomes (dit « système LOFCA »). Ce système s´appuie essentiellement sur des transferts reçus de l´État.
[8]
- Les Communautés qui ne comprennent qu’une seule province (alors que la
plupart en regroupent plusieurs) assument également les compétences provinciales.
- Les Canaries possèdent leur propre système de fiscalité indirecte.
- Enfin, les compétences en matière de santé publique sont régies par un système de financement spécifique.
La deuxième caractéristique remarquable du système est son asymétrie. Assez
vite, le processus de décentralisation a conduit à ce qu’une importante quantité de
compétences de dépenses soit transférée aux entités territoriales récemment créées.
Cependant, même si on laisse de côté les finances privilégiées de la Navarre et du
Pays Basque, le processus s’est avéré profondément asymétrique parce que
l’autonomie du côté des dépenses n’a pas été accompagnée d’une co-responsabilité
en matière de revenus. Ainsi, les Communautés Autonomes, dans une large proportion, se sont nourries de fonds provenant de l’État et non de la création d’impôts
propres ou de surtaxes sur les impôts étatiques.
[9]
TABLEAU 2
TYPOLOGIE DES COMMUNAUTES AUTONOMES
TABLEAU 2 : TYPOLOGIE DES COMMUNAUTES AUTONOMES
Régime Système de Communauté Compétences en
financement Autonome matière de dépenses
Système fiscal propre Pays Basque
+ « quote-part » + Re lations internes entre
les trois provinces bas-Privilégié Élargies
ques + financement +
municipal Financement Municipal
Système fiscal propre Navarre
+ « apport » + financement municipal
Système LOFCA + Andalousie
financement de la san- Catalogne
té + gestion financement local Galice
Valence Élargies
Système LOFCA + Canaries
financement de la san-Commun
té + gestion financement local + impôts.
indirects
Système LOFCA Aragon
Castille-Léon
Estrémadure
Baléares
Système LOFCA + Castille-La
gestion financement Manche
local Communes
Système LOFCA + Asturies
finances provinciales Madrid
Murcie
La Rioja
Système LOFCA + Cantabrie
finances provinciales +
gestion financement
local
Sources : Monasterio (1996)
Monasterio (1996)
Pourtant, les systèmes de financement des Communautés doivent respecter simultanément trois principes :
- la suffisance, c’est à dire qu’ils doivent fournir les ressources nécessaires pour
financer les dépenses transférées ;
- la solidarité entre régions ;
- l’autonomie, c’est-à-dire que les Communautés doivent disposer des ressources nécessaires pour développer leurs propres politiques en fonction des desiderata de leurs habitants.
Le système élaboré dans la LOFCA a pour mission d’atteindre ces objectifs.
Pour cela il fixe une série de ressources affectées à chacun d’entre eux (cf. tableau 3).
TABLEAU 3
CLASSIFICATION DES RESSOURCES DE LA LOFCA
TABLEAU 3 : CLASSIFICATION DES RESSOURCES DE LA LOFCA
Principe Objectif Ressources
Suffisance Assurer le financement des — Impôts cédés
services transférés. — Taxes transférées
— Participation aux revenus de
l´État
Solidarité Concrétiser le principe de so- — Fonds de compensation inlidarité entre régions ter-territorial
— Allocations spéciales de nivellement pour les services primaires
Autonomie Faciliter l´exercice de — Impôts propres
l´autonomie — Surtaxes
— Endettement
LA LOFCA
En fait, malgré la variété apparente des ressources, le financement des Communautés Autonomes pour l’exercice de 1997 (dernières données publiées) est assuré à
près de 95% par des transferts de l’État (cf. tableau 4).
TABLEAU 4
FINANCEMENT DES COMMUNAUTES AUTONOMES ( EXERCICE 1997) ( MILLIARDS DE PESETAS COURANTES )
[10]
TABLEAU 4 :
FINANCEMENT DES COMMUNAUTES AUTONOMES ( EXERCICE 1997) ( MILLIARDS DE PESETAS COURANTES )
Ressources propresC.A. Ressources Total
Perçues Imposées Crédit Total
Pays Basque 667,1 1,7 27,6 29,3 696,4
Catalogne 1.664,9 38,7 58,9 97,6 1.762,5
Galice 788,1 3,3 28,1 31,5 819,5
Andalousie 2.120,5 0,1 132,1 132,2 2.252,7
Asturies 106,4 1,9 6,6 8,4 114,8
Cantabrie 70,4 0,3-1,2-0,9 69,4
La Rioja 32,1 0,2-0,4-0,2 31,9
Murcie 92,6 1,7 13,5 15,2 107,8
Valence 982,1 14,5 40,3 54,8 1.036,8
Aragon 166,1 0.0 21,3 21,3 187,5
C.-Manche 317,0 1,3 3,5 4,7 321,7
Canaries 430,7 35,8 0,2 36,0 466,7
Navarre 250,1 0.0-2,5-2,5 247.,6
Estrémadure 181,1 0,3 3.,7 4,0 185,0
Baléares 62,6 6,7-0,7 6,0 68,6
Madrid 400,3 12,8 1706 30,4 430,7
C.-Léon 356,5 0.0 15,8 15,8 372,3
Ceuta 3,0 3,0
Melilla 3,0.3,0
Total 8.694,6 119,2 364,4 483,6 9.178,2
Moyenne10 511,1 7,0 21,4 28,4 539,5
% Total 94.7% 1.3% 4,0% 5.3% 100%
Source : Ministère de l’Économie et des Finances, 2000.
Ministère de l’Économie et des Finances, 2000.
Si, au delà de cet instantané, on en vient à l’analyse chronologique du processus,
quatre périodes peuvent être distinguées :
[11]
A) La première, qualifiée de transitoire, s’étend de 1978 à 1986, soit du début du
processus de décentralisation jusqu’au moment où les différentes Communautés ont
reçu les compétences que le statut d’autonomie leur a conférées. Durant cette période, ont été transférées un grand nombre de compétences en utilisant pour leur financement le mécanisme dit du « coût réel », l’État transférant aux Communautés
Autonomes les fonds nécessaires pour qu’elles puissent continuer à assurer les services et prestations au même degré que le faisait l’État.
[12]
Selon Monasterio et Zubiri,
[13] « en dehors du fait qu’il était fondé sur la prémisse douteuse selon laquelle la répartition spatiale des dépenses du gouvernement
central possédait avant la décentralisation une certaine qualité d’excellence », ce
système avait l’inconvénient majeur d’établir « comme source essentielle du financement des Communautés Autonomes à régime commun, un système de transferts
de l’État sans base territoriale. Ce que recevait chaque Communauté Autonome dépendait en effet non pas des impôts que les habitants payaient, mais d’une notion
diffuse de nécessité telle qu’elle se reflétait dans la répartition spatiale des dépenses
de l’État avant transferts ». Depuis 1986, ce système de financement a été remplacé
par des transferts indexés sur des indicateurs de besoin tels que la superficie, la population, etc.
Par ailleurs, à partir de 1983, certains impôts de l’État ont commencé à être cédés aux Communautés Autonomes. Tant que le « coût » des compétences transférées
s’avérait inférieur aux recettes qu’auraient pu obtenir les Communautés à partir des
impôts susceptibles de leur être cédés par l’État, celui-ci en a gardé le contrôle et la
totalité du financement de la dévolution est passée par la participation des Communautés aux revenus de l’État. Ce n’est qu’à partir du moment où ce coût a dépassé la
recette obtenue grâce aux impôts susceptibles d’être cédés que ceux-ci ont été transférés aux Communautés, la participation de l’État s’en trouvant réduite d’autant.
B) Dans la période 1987-1991, malgré le changement des critères de répartition
des transferts, la participation aux revenus de l’État s’est maintenue comme principal mécanisme de financement, avec l’institution néanmoins de quelques stimulants
destinés à améliorer la gestion des impôts cédés.
C) La période 1992-1996 a vu, quant à elle, l’introduction de mesures de limitation de l’endettement des Communautés Autonomes en rapport avec celui de l’État
afin de remplir les conditions du Traité de Maastricht. En 1993 également, les transferts d’impôt aux Communautés Autonomes par l’État est dédoublée en une part relative aux impôts généraux et une autre consistant en 15% des parts de l’impôt personnel sur le revenu qui en proviennent respectivement.
D) Enfin, dans la période 1997-2001, la co-responsabilité fiscale au sein du système est accrue, les Communautés Autonomes se voyant concédée une capacité
d’établir des normes sur la part de l’impôt sur le revenu dont elles bénéficient directement désormais ainsi que sur les autres impôts cédés.
[14]
À partir de l’année 2002, comme cela est stipulé dans les accords entre l’État et
les Communautés Autonomes négociés au cours de l’année 2001
[15] et ultérieurement ratifiés par le Parlement, un changement est opéré au niveau de la philosophie
du système, et ce, en cinq sens différents :
-
Stabilité. Est établi un système permanent de financement qui ne doit plus
faire l’objet d’une négociation tous les cinq ans comme c’était le cas jusqu’alors. Ce
nouveau système est entré en vigueur à partir du moment où toutes les Communautés ont assumé leurs compétences en matière de prestations d’assistance sanitaire,
moment où le processus de décentralisation des compétences a été considéré comme
terminé, ce qui a été le cas en janvier 2002.
-
Globalité. Le nouveau système comprend le financement de toutes les compétences transférées aux Communautés, y compris celles en matière de santé et services sociaux qui doivent être incluses désormais dans le système général de financement.
-
Solidarité. Le nouveau système vise à consolider l’équivalence sur tout le territoire des prestations en services fondamentaux, indépendamment des différences
de capacité fiscale entre les Communautés.
-
Coresponsabilité fiscale. Le nouveau système repose sur le développement
des prélèvements partagés. À l’impôt sur le revenu des personnes physiques, réparti
entre l’État et les Communautés Autonomes depuis 1997, doivent s’ajouter progressivement la taxe sur la valeur ajoutée, les impôts spéciaux à la production, celui sur
l’électricité ainsi que la taxe spéciale touchant certains moyens de transport (immatriculation des véhicules). En outre, les Communautés disposent de compétences
normatives pour réglementer une série d’éléments
[16] touchant leur part des impôts
sus-mentionnés, sauf en ce qui concerne la TVA et les impôts spéciaux à la production qui sont soumis à une harmonisation fiscale au sein de l’Union Européenne
[17].
-
Coordination. La puissance tributaire renforcée dont jouissent dans le nouveau système les entités territoriales implique une coordination des différents niveaux de gouvernement pour éviter tout conflit dans la définition des contributions
et tout transfert de charge fiscale au-delà des frontières des différentes Communautés Autonomes. En outre, les engagements dérivés de l’appartenance à l’Union économique et monétaire européenne et l’adoption d’une série de critères de stabilité
macroéconomique intégrés en tant que Pacte de stabilité et de croissance dans le
Traité d’Amsterdam en juin 1997, ont conduit à une importante réduction du déficit
public qui a reposé sur un renforcement de la coordination entre l’État et les Communautés Autonomes et une discipline en matière de politique budgétaire à tous les
niveaux. Ainsi, le Parlement espagnol a voté une « Loi générale de stabilité budgétaire » (Loi Organique 5/2001,13 décembre) qui contraint toutes les administrations
publiques à équilibrer leur budget. Cette contrainte, liée au principe de coresponsabilité fiscale, entraîne que les Communautés Autonomes qui désirent augmenter leur
niveau de prestations de services publics à recourir soit à des améliorations dans la
gestion de ceux-ci impliquant une meilleure utilisation des ressources, soit à réclamer des ressources additionnelles à leurs habitants en exerçant leur capacité normative en matière de contributions partagées.
Cela dit, les mécanismes de solidarité inter-territoriale prévus n’ont en pratique
pas fonctionné de la manière dont, sur le papier, ils l’auraient du. Ainsi les allocations spéciales de nivellement des services primaires, prévues pour le cas où, pour
une compétence transférée, les conditions socio-économiques dans une Communauté l’empêcheraient de fournir le niveau minimum de prestation prévu, n’ont pas
fonctionné avant 1997, date à laquelle, pour faire face à ce problème, ont été débloqués dix milliards de pesetas. Le Fonds de Compensation Inter-territoriale s’est également révélé inefficace pour garantir l’objectif de solidarité. Ce fonds, que l’État
approvisionne annuellement au moyen de ressources non inférieures à 30% de
l’investissement public de l’année et répartit entre les différentes Communautés en
fonction d’une série de paramètres (revenus par habitant, solde migratoire, différences entre taux de chômage, superficie du territoire), a bénéficié jusqu’en 1990 à la
totalité des Communautés et pas seulement aux moins favorisées
[18]. À partir de
1994, après une réforme intervenue dans la réglementation du Fonds, seules en sont
devenues bénéficiaires les Communautés considérées comme Objectif nº 1 pour les
Fonds structurels européens (
i.e. celles dont les revenus par habitant sont inférieurs à
75% de la moyenne de l’Union Européenne). Pour autant, il est difficile de considérer que le Fonds ait agi comme un véritable mécanisme de réduction des inégalités
entre les régions.
LE FINANCEMENT PAR LES FONDS EUROPEENS
Depuis son adhésion en 1986 à l’Union Européenne, l’Espagne a été l’un des
pays les plus favorisés par ces fonds structurels
[19]. Le pays a également joué un rôle
fondamental dans la promulgation, par le Traité de Maastricht, du Fonds de cohésion
destiné à faciliter la préparation du processus d’Union Économique et Monétaire
pour les pays-membres dont les revenus par habitant étaient inférieurs à 90% du revenu moyen de la Communauté
[20] (c’est-à-dire la Grèce, le Portugal, l’Irlande et
l’Espagne)
[21]. Mais, malgré l’importance des sommes reçues, il convient d’en relativiser l’influence dans les transformations structurelles qui se sont produites dans
l’économie espagnole : leur moyenne annuelle n’a pas dépassé 0,7% du Produit Intérieur Brut
[22].
Dans la période 1988-1999, l’Andalousie, les Asturies, les Canaries, la Cantabrie, la Castille-Léon, la Castille-la Manche, l’Estrémadure, la Galice, Murcie, Valence, Ceuta et Melilla ont bénéficié du statut de Régions Objectif nº1 (impulsion
donnée au développement et ajustement structurel des régions les plus déprimées),
tandis que l’Aragon, la Catalogne, Madrid, la Navarre, la Rioja, le Pays Basque et
les Baléares entraient dans la catégorie des régions Objectif nº 2 (reconversion de
régions en déclin industriel). Par ailleurs, tout le pays a bénéficié des actions horizontales prévues dans les Objectifs 3 à 5 : lutte contre le chômage de longue durée,
effort d’intégration des jeunes dans le marché du travail, facilités données pour
l’adaptation des travailleurs aux mutations industrielles et à l’évolution des systèmes
de production, encouragements au développement des zones rurales. 60% des fonds
perçus par l’Espagne, pour les Régions Objectif nº1 et nº2, ont eu pour source le
FEDER et 23% le FSE. Ces ressources ont conditionné la planification des dépenses
des Communautés Autonomes bénéficiaires dans la mesure où elles ont impliqué le
co-financement des projets où elles étaient investies. Mais elles n’ont eu une importance significative directe que dans les domaines de l’infrastructure et de la régénération du tissu productif des zones industrielles en déclin (via le financement de politiques de formation et de politiques actives de l’emploi).
LE FINANCEMENT DES SERVICES SANITAIRES ET SOCIAUX
Les compétences en matière sanitaire constituent un cas différent du reste des
compétences transférées dans la mesure où elles ont été évaluées de manière différente et qu’elles ont été financées de manière séparée. Au contraire des autres, les
compétences sanitaires ont été évaluées en bloc et un critère explicite d’égalité y a
été introduit pour en déterminer le financement
[23]. Ainsi ce ne sont pas le système
LOFCA et la méthode du « coût réel » qui ont été utilisés pour évaluer les montants
de transferts à effectuer au titre du financement des services sanitaires, mais les dispositions de l’Article 82 de la Loi Générale sur la Santé Publique prévoyant l’égalité
dans le financement par habitant (critère de population protégée
[24] ). Néanmoins,
lorsqu’il s’agira de mettre en œuvre les transferts aux différentes Communautés (Catalogne, 1981 ; Andalousie, 1984 ; Valence et Pays Basque, 1988 ; Galice et Navarre, 1991 ; Canaries, 1994), celles-ci percevront une somme équivalente à celle
que l’Administration centrale dépensait antérieurement au titre des prestations désormais décentralisées
[25]. Mais comme la dépense réelle effectuée auparavant dans
chaque région était différente du coût des prestations évalué selon le nouveau critère
de population protégée, une période de dix ans a été prévue pour passer du critère de
coût des services à celui de population protégée, un dixième de la différence étant
éliminé chaque année.
Dans la période 1994-97, l’État est parvenu à un accord avec les Communautés
ayant déjà pris en charge les compétences en matière sanitaire, accord instituant un
fonds doté initialement de 3,3 milliards de pesetas pour l’exercice de 1994 et évoluant chaque année en fonction du taux de croissance du Produit intérieur Brut. Ce
fonds est réparti entre les différentes Communautés en fonction de la population protégée telle qu’elle ressort du recensement de 1991, les groupes bénéficiant de prestations provenant de mutuelles sanitaires de l’administration en étant déduits
[26].
Dans la période 1998-2001, deux fonds différents seront créés : un fonds général,
doté annuellement de 3,77 milliards de pesetas, et un fonds spécifique doté de 0,68
milliards, le volume de ces fonds évoluant ensuite comme le Produit Intérieur Brut.
Le fonds général est réparti entre les différentes Communautés selon le critère de
population protégée (déterminé à partir du recensement de 1996). Le fonds spécifique est quant à lui divisé en deux parts : 0,2 milliards de pesetas sont consacrés à
garantir qu’aucune des Communautés ayant moins d’habitants dans le recensement
de 1996 que dans celui de 1991 (Catalogne, Galice, Pays Basque, Navarre) ne perde
plus de 0,25% de son financement ; le reste, soit 0,47 milliards, est destiné à couvrir
les nécessités financières correspondant à la recherche et à l’enseignement médicaux
ainsi qu’à compenser les dépenses faites par les Communautés Autonomes au titre
de l’assistance hospitalière fournie à des non- résidents.
Pour ce qui est des compétences en matière sociale transférées par l’Institut National des Services Sociaux (INSERSO), leur financement a été établi à partir de la
part de la population âgée de plus de 60 ans dans la population totale de chaque
Communauté autonome.
À partir de 2002, comme nous l’avons déjà mentionné, les services d’assistance
sanitaire ainsi que les prestations sociales ont été intégrés dans le système général de
financement des Communautés Autonomes. Cette intégration, toutefois, s’est accompagnée d’une affectation de revenus pour le financement de ces services telle
que le total annuel des ressources transféré atteigne au minimum le montant actualisé de leur niveau en 1999.
En définitive, le système de financement de la décentralisation constitue un bon
exemple des mécanismes de résolution de blocages dans le processus politique par
des compensations économiques. Chaque renégociation du système a été rendue
possible par la garantie qu’aucune des Communautés Autonomes ne perdrait des
ressources du fait des changements effectués, ce qui leur a permis de disposer des
ressources nécessaires pour établir et élargir leurs politiques sociales. En revanche,
jusqu’en 2001, aucun critère spécifique d’égalisation des prestations entre les territoires du type de celui appliqué dans le financement de la santé publique n’a été établi dans le système général de financement. Il a fallu attendre le nouveau système
pour que soit garantie à toute la population sur tout le territoire espagnol une équivalence dans le niveau d’accès aux services publics fondamentaux.
3. L’IMPACT DE LA DECENTRALISATION SUR LES POLITIQUES SOCIALES
EN MATIERE DE SANTE PUBLIQUE, DE SERVICES SOCIAUX
ET DE GARANTIE DE REVENUS NON-CONTRIBUTIFS
Quelles ont été d’un point de vue plus qualitatif les conséquences de la décentralisation pour les programmes de protection sociale transférés aux Communautés Autonomes ? Quel a été l’impact de la décentralisation sur l’équité et la capacité publique d’innovation en matière de protection sociale ? Enfin, étant donné que pour
l’Espagne, l’entrée dans la Communauté Européenne a coïncidé en pratique avec la
construction de l’État des Autonomies, quel type d’interrelation et/ou de tensions les
deux processus de décentralisation et d’intégration européenne ont-ils entretenu ?
Avant de développer une analyse spécifique par secteurs pour tenter de répondre
à ces questions, il faut souligner combien il est difficile de savoir si, dans la période
étudiée, il s’est produit une amélioration ou une aggravation des inégalités territoriales d’accès aux programmes de protection sociale. Cette difficulté est liée à la fragmentation territoriale de l’information, l’une des conséquences la plus clairement
négative de la décentralisation espagnole. Celle-ci empêche en effet, très souvent, de
disposer de données homogènes et standardisées pour toute l’Espagne, et ce problème est particulièrement épineux dans le domaine des services sociaux.
SANTE PUBLIQUE
En 2001, parmi les dix sept Communautés Autonomes existant en Espagne, seules sept d’entre elles avaient reçu des compétences en matière de prestations de santé. Dans les dix autres régions, ces prestations étaient encore administrées par
l’INSALUD (Institut National de la Santé) et ces régions se trouvaient en phase de
négociation du transfert de compétences. En réalité, arriver à un consensus sur le
modèle de décentralisation à adopter pour les prestations de soins de santé a été difficile et long. Car, en dépit du large accord régnant dans la population espagnole sur
la nécessité de construire un État décentralisé, la dévolution des soins de santé posait
de nombreux problèmes du fait qu’elle impliquait un transfert considérable aux régions non seulement de ressources financières, mais aussi d’infrastructures et de capacités administratives. Ceci a rendu les négociations complexes et politiquement
sensibles. Le gouvernement socialiste – en place depuis 1982 – souhaitait une réforme profonde du système de soins avec abandon du principe bismarckien
d’assurances professionnelles et adoption d’une logique universaliste fondée sur la
citoyenneté. Or, pour créer un système national de santé fondé sur les modèles britannique et scandinave et non plus de type allemand ou français, il fallait unifier tous
les réseaux pré-existants de soins de santé publique. La dévolution aux régions des
compétences en matière de santé, inscrite dans la Constitution, devait simultanément
être menée à bien.
Ce n’est donc qu’après une longue période de débats, conflits et négociations que
la Loi Générale sur la Santé créant le Système National de Santé (SNS) a été approuvée en 1986
[27]. Dans cette loi, le SNS est entendu comme l’ensemble des services sanitaires des Communautés Autonomes, ensemble que l’État coordonne et qui
s’adresse à tous les Espagnols. Le SNS remplace l’ancien système de Sécurité Sociale et couvre pratiquement tout le monde, cette universalisation étant obtenue par
l’incorporation au SNS en 1989 des anciens bénéficiaires de l’Association de bienfaisance publique (1% de la population). Au niveau central, les systèmes sanitaires
régionaux sont coordonnés par le Ministère de la Santé Publique et de la Consommation chargé d’établir les normes générales des programmes d’action, ainsi que par
le Conseil Inter-territorial de Santé publique où sont représentées aussi bien les
Communautés Autonomes que l’administration sanitaire centrale.
Ainsi le processus de dévolution dans le domaine de la santé s’est étendu sur
vingt ans, entre 1981, lorsque la Catalogne gagne cette compétence, et 2002, quand
celle-ci est décentralisée aux dix dernières régions. Rico (1997 : 128) soutient que
tant le processus politique que le rythme de cette dévolution s’explique d’une part
par l’existence d’identités régionales distinctes et de préférences publiques affirmées, d’autre part par l’émergence d’organisations politiques capable d’exercer des
pressions fortes sur le gouvernement central, le tout opérant dans un contexte de légitimation des demandes régionales par les élites politiques et l’ensemble de la population en raison de l’identification, traditionnelle en Espagne, des régimes démocratiques à la décentralisation.
Il faut alors souligner que dans le domaine de la couverture sanitaire, par delà la
lenteur du processus, les Communautés Autonomes ont joué un rôle essentiel, aussi
bien dans l’obtention de meilleurs degrés d’équité et d’efficience du système de
soins que dans l’introduction de politiques et de programmes innovateurs. En effet,
en premier lieu, les Communautés Autonomes ont joué un rôle très important dans
l’approbation de la Loi Générale sur la Santé Publique de 1986. Le souhait, formulé
par la population espagnole, de posséder un système sanitaire à caractère universel,
s’adressant à tous les citoyens et offrant un vaste ensemble homogène de services,
date du début des années 70. Cette aspiration, que le débat public plaçait par ailleurs
dans la perspective d’une intégration à la Communauté Européenne, a été alors portée par les partis de gauche et les syndicats durant l’époque de transition vers la démocratie. Mais l’opposition à la réforme, exercée par une forte proportion des professionnels de la santé, les partis de centre-droite et les hauts fonctionnaires de
l’INSALUD, n’a pu être vaincue, en grande partie, que grâce aux prises de position
des Communautés Autonomes nettement favorables au nouvel ordonnancement
(Guillén et Cabiedes, 1997).
En second lieu, les Communautés Autonomes se sont nettement distinguées par
des programmes innovateurs destinés à atteindre de meilleurs niveaux d’égalité et
d’efficience, de sorte que l’État central s’est vu, très souvent, obligé de reprendre
des décisions prises et mises en pratique dans les Communautés Autonomes. Par
exemple, au plan de l’égalité, l’introduction de la carte sanitaire individuelle qui a
remplacé le livret familial et l’intégration pratiquement automatique des anciens bénéficiaires de l’association de bienfaisance publique ont été réalisées pour la première fois au Pays Basque, suivi de près par la Navarre puis par d’autres Communautés Autonomes, pour remonter finalement jusqu’à l’INSALUD (Guillén et Cabiedes, 1997). En ce qui concerne la recherche de l’efficience, de la rénovation de la
gestion et de la réorganisation des services sanitaires, les Communautés Autonomes
se sont montrées tout aussi innovatrices. En ce domaine, c’est surtout la Catalogne
qui s’est distinguée puisque c’est elle qui, en 1990, a approuvé une loi introduisant
pour la première fois en Espagne la séparation des fonctions de financement, d’achat
et de mise à disposition de services sanitaires. Beaucoup d’autres mesures destinées
à améliorer l’efficience des institutions sanitaires publiques ont également été prises
à l’initiative des Communautés Autonomes. Ainsi, par exemple, de l’utilisation du
financement prospectif pour les centres sanitaires, du recours à des cellules de diagnostic, des plus grandes facilités de choix du médecin traitant de la part des usagers, de la création de nouveaux centres sanitaires dotés d’une plus grande souplesse
de gestion (fondations, entreprises publiques). Bon nombre de ces nouveautés ont
fini par être adoptées par l’INSALUD et réglementées au niveau central
[28].
Dans le cadre de cette dynamique expansive, ont été approuvées en 1995 par
l’État central deux listes, l’une dite positive et l’autre dite négative, de services sanitaires. Le but de ces listes est d’établir un catalogue des services devant être disponibles. La liste positive, qui cherche à éviter que la fourniture de soins ne soit différenciée selon les régions autonomes, établit un catalogue explicite des services de
soins de santé auxquels ont droit tous les citoyens espagnols de manière homogène
sur l’ensemble du territoire du pays ; elle étend le nombre de services sanitaires financés par le secteur public. La liste négative, en revanche, décrit les services non
financés par le système national de santé, car considérés comme ne répondant pas à
des besoins publics (tels que, par exemple les chirurgies esthétiques non nécessitées
par des maladies ou des accidents). En 1995 également, il est stipulé que la participation aux frais médicaux n’est applicable que pour les médicaments achetés dans
les pharmacies et n’incombe qu’à la population active qui ne souffre pas de maladies
chroniques. Elle ne s’applique pas non plus aux pathologies dérivées des accidents
du travail et aux maladies professionnelles.
Depuis 1999, le SNS est par ailleurs financé entièrement par des impôts de sorte
que les cotisations sociales sont désormais utilisées exclusivement pour le financement des prestations de garantie de revenu. C’est là le résultat d’un accord signé en
1995 par tous les partis politiques disposant d’une représentation parlementaire –
accord mieux connu sous le nom de Pacte de Tolède – et concernant la séparation
des sources financières respectives des programmes de maintien du revenu et des
services sanitaires et sociaux, pacte visant à assurer la viabilité dans le futur du système des retraites.
Jusqu’à présent, la décentralisation des services sanitaires en Espagne semble
donc présenter plus de points positifs que négatifs. S’il est vrai que le fonctionnement du Conseil Inter-territorial de Santé publique présente encore des ratés quant à
la définition d’une planification sanitaire commune et qu’il existe aussi des lacunes
en matière d’homogénéité de l’information entre Communautés Autonomes, il semble possible d’affirmer que, malgré tout, la récupération par les Communautés Autonomes des compétences sanitaires a fonctionné comme un stimulus pour
l’obtention de meilleurs degrés d’égalité et pour une promotion de la recherche de
l’efficience dans la fourniture publique de soins de santé. Il semble également que
les inégalités territoriales ne se sont pas aggravées, le financement des services sanitaires étant caractérisé par des niveaux par habitant très semblables dans toutes les
Communautés Autonomes (Rapport SESPAS 2000 ; Cabiedes et Valdavida, 1999).
Toutefois, étant donné que le processus de décentralisation est maintenant achevé, la question de la coordination par l’État central de l’ensemble du système se pose
de manière urgente, sauf à laisser se créer ou s’approfondir les écarts entre régions
en matière de couverture médicale. Étant donné que le nouveau système de financement est pour partie fondé sur la collecte de revenus par les régions, les différences
dans les capacités fiscales vont désormais plus facilement se traduire par des différences de capacités de dépenses. En effet, la coresponsabilité fiscale défavorise les
régions les plus pauvres et celles qui ont les taux de population âgée les plus hauts,
c’est-à-dire celles qui ont moins de ressources à prélever et qui font face à des besoins de dépenses plus élevés (Cabiedes, 2001). C’est précisément dans le but
d’éviter que n’augmentent ces types d’écart entre Communautés Autonomes en matière de fournitures de soins qu’une loi sur la cohésion et la qualité du système national de santé a été votée par le Parlement national en mars 2003. Cette loi institue
l’élaboration d’une planification « intégrale » des services de soins, le suivi de la
qualité, le développement de systèmes d’information, et établit un fonds de cohésion
destiné à permettre la mobilité des patients d’une région à l’autre. Elle a fait l’objet
d’un consensus entre tous les partis représentés au Parlement et les Communautés
Autonomes l’ont également bien accueillie.
SERVICES SOCIAUX
En ce qui concerne les services sociaux, des différences notables existent par
rapport aux services de santé. En premier lieu, et contrairement à ces derniers, les
services sociaux publics étaient très peu développés en Espagne lorsque la transition
vers la démocratie a débuté, le régime autoritaire entendant que les soins apportés
aux personnes dépendantes (enfants en bas âge, vieillards, handicapés…) incombent
aux familles (ou plus clairement aux femmes au foyer) (Guillén,1997). En particulier, l’offre de services sociaux était fondée sur le vieux système de secours aux
pauvres géré par le Ministère de l’Intérieur et remontant au milieu du XIXe siècle,
ainsi que sur des services personnels néanmoins peu développés fournis par la Sécurité Sociale aux travailleurs salariés et à leurs dépendants. L’offre privée était également réduite et n’émanait que d’organisations à but non lucratif comme la puissante Organisation Nationale des Aveugles (ONCE) ou comme Caritas (organisation
d’orientation catholique présente également dans de nombreux autres pays européens dont l’Allemagne), et de quelques petites institutions privées lucratives dédiées aux soins pour les personnes âgées (Sarasa, 2000).
Sur la base de cette situation de précarité et avec l’unique innovation qu’a représenté l’approbation de la Loi sur l’intégration des handicapés en 1981,
[29] les services
sociaux – aussi bien ceux de l’Association de bienfaisance publique que ceux dépendant de la Sécurité Sociale – ont été transférés à toutes les Communautés Autonomes, les premiers entre 1978 et 1987 et ceux de la Sécurité Sociale à partir de
1990
[30]. Il en est résulté une augmentation spectaculaire de la fourniture publique de
ce type de services (Muñoz Machado
et al, 1997 : 529-599). Cependant la piètre situation de départ fait que l’Espagne est encore actuellement très en dessous des autres pays de l’Union Européenne en ce domaine (OCDE, 1997).
Le processus politique qui a conduit à la réforme et à la décentralisation des services sociaux est également significativement différent de celui qui a prévalu dans le
domaine de la santé. Comme pour la santé, la réforme des services sociaux visait
initialement à une couverture universelle et équitable conjointement à un processus
profond de décentralisation atteignant le niveau municipal, ceci à nouveau par référence aux États-providence scandinaves considérés comme des exemples à suivre.
Les travailleurs sociaux militaient très activement pour une nouvelle conception des
services sociaux, conception qu’on retrouvait en fait dans les principes incorporés
dans les lois régionales sur les services sociaux passées dans les années 1980. En
outre, l’institutionnalisation de la participation de tous les acteurs sociaux impliqués
était aussi présente dans ces lois régionales ainsi que dans les réglementations visant
la coordination de l’action publique avec des organisations du tiers secteur et
d’autres fournisseurs de services (Casado, 1994). Dans cette période, les régions autonomes étaient pressées de recevoir tous les pouvoirs que la Constitution leur allouait. La pression qu’elles ont exercée dans ce domaine fut couronnée de succès à
court terme, avec pour conséquence qu’il n’était virtuellement pas possible de mener
une réforme à l’échelle nationale avant que la dévolution ne soit mise en place effectivement. À l’évidence, les services sociaux étaient plus faciles à décentraliser que la
santé, ne serait-ce que parce qu’ils représentaient un secteur relativement mineur de
politique.
Néanmoins, les objectifs d’accès égal et universel n’ont guère été atteints. Les
services sociaux ont certes cru de façon permanente dans les années 1980, au point
qu’un véritable système de tels services fût créé à la fois pour les services primaires
et les services spécialisés. En 1988, un Ministère des Affaires Sociales a même été
établi. Par ailleurs, un Plan concerté (entre les niveaux national, régional et local de
gouvernement) adopté en 1987 a été mis en place à partir de 1988, permettant un
financement coordonné et la fourniture de services sociaux de base sur tout le territoire. Plusieurs obstacles ont toutefois empêché un plus grand développement de
l’intervention publique dans ce secteur. Tout d’abord, comme Sarasa (2000) l’a noté,
dès les années 80 les restrictions budgétaires y ont renforcé le rôle du secteur privé
et dans la période d’austérité initiée dans les années 1990, elles ont rendu la situation
d’ensemble encore plus complexe. En dépit de besoins croissants, la faiblesse de la
demande est notoire, ce qui peut partiellement s’expliquer par la persistance des valeurs traditionnelles concernant les obligations en matière de prise en charge familiale des personnes dépendantes. Au niveau central comme au niveau régional, les
partis politiques et les syndicats ont privilégié d’autres priorités. Ainsi, les services
sociaux publics souffrent encore d’un sous-financement et n’ont pas réussi à garantir
des droits subjectifs et un accès égal à tous les citoyens espagnols.
Il n’en reste pas moins que le processus de décentralisation dans ce domaine a
entraîné une cascade continue d’innovations, de sorte que les programmes adoptés
par les différentes Communautés Autonomes et municipes sont très divers. Par
exemple, on peut trouver toute une gamme de politiques de protection pour les personnes âgées qui vont du renforcement de l’aide à domicile jusqu’à l’utilisation de
bons à prix réduits pour les usagers en passant par la création d’appartements sous
tutelle, l’assistance téléphonique et « l’adoption familiale »
[31]. Toutes ces évolutions
ont entraîné un développement important mais hétérogène des services sociaux de
sorte que les inégalités et les différences territoriales n’ont fait que s’aggraver, la
coordination centrale brillant par son absence. Il ne s’agit pas seulement en ce cas de
diversité, mais aussi et surtout de fortes inégalités inter-régionales de telle sorte que
les plus grands besoins semblent aller de pair avec les ressources les plus faibles
(Escandell, 1999). Toutefois, il est difficile de parler de modèles réellement différents de fourniture des services. Les lois régionales présentent de nombreuses similarités du point de vue du
design institutionnel. Aussi, des actions centrales telles
que le Plan concerté ou les divers Plans nationaux visant divers objectifs ou groupes
sociaux (personnes âgées, égalité des chances, jeunesse, lutte contre la consommation de drogues) ont néanmoins conduit à produire une certaine homogénéité au plan
macro-institutionnel (Rodríguez García, 2002).
[32]
En résumé, actuellement les citoyens espagnols ont beaucoup plus qu’avant accès aux services sociaux. Néanmoins le développement de ces services s’avère encore nettement insuffisant et d’importantes différences territoriales sont apparues au
niveau des types de service mis à disposition par le secteur public.
PRESTATIONS ECONOMIQUES NON CONTRIBUTIVES
Le système de Sécurité sociale espagnol s’adressant aux travailleurs et, à travers
eux, à leurs dépendants, présentait encore au début de la décennie 80 de multiples
défauts de couverture. Ainsi, beaucoup de personnes handicapées, les personnes
âgées n’ayant pas réussi à terminer de payer l’ensemble de leurs cotisations de retraite, ainsi que les personnes en âge de travailler mais sans possibilité d’accès au
marché du travail et/ou ne recevant plus d’allocation de chômage se trouvaient sans
protection aucune en ce qui concerne la garantie de leur revenu. Ces défauts de couverture ont été progressivement éliminés durant les vingt dernières années et les
Communautés Autonomes ont joué un très grand rôle réformateur dans certaines
phases de cette expansion des droits sociaux. Toutefois, en ce qui concerne
l’amélioration de la protection sociale en matière de prestations non contributives de
garantie de revenu, le rôle de l’État central a été plus important que celui joué par les
gouvernements territoriaux. En effet, le gros des réformes étendant la couverture sociale contre le risque de perte de tout revenu a été le résultat de l’impressionnant
succès de la grève générale de 1988. Dans la seconde moitié des années 1980, les
syndicats et la population plus généralement en ont eu assez des restrictions qu’ils
avaient acceptées depuis le milieu des années 1970 comme prix de la sortie de la
crise économique. Aussitôt que la reprise économique s’est confirmée, les syndicats
ont exigé que la croissance économique se traduise en améliorations sur le plan social. Une longue liste de réformes, menées à bien par le pouvoir central, s’en est suivie : la Loi sur l’intégration des handicapés de 1981 déjà mentionnée qui, parmi
d’autres mesures de protection sociale, a introduit une pension non contributive pour
les handicapés ; une réforme des prestations familiales en 1990 ; la création de pensions non contributives pour toutes les personnes âgées et les handicapés en 1991 ;
enfin l’amélioration continuelle, tout au long des deux dernières décennies, de ce
qu’on a appelé les compléments de minimums (allocations qui s’ajoutent aux pensions contributives n’atteignant pas un seuil minimum).
Cela dit, les pensions non contributives de vieillesse et d’invalidité sont du ressort des Communautés Autonomes et leur croissance au cours des dernières années
au-delà du coût de la vie est due à l’initiative des gouvernements régionaux qui ont
exercé de fortes pressions sur l’État central, préoccupé quant à lui par le contrôle des
dépenses publiques et opposé à de telles hausses. Les Communautés Autonomes
sont par ailleurs les responsables exclusifs de l’introduction en Espagne de revenus
minimum (ou salaires sociaux). De fait, toutes les Communautés les ont établis entre
1989 et 1993 contre les vœux de l’État central, mais en comptant sur l’appui décisif
des syndicats au niveau régional. Comme le montre en détail le travail de Arriba
(2000), c’est là, à vrai dire, un des éléments les plus intéressants de l’histoire récente
des politiques sociales espagnoles. Le Ministère des Affaires Sociales et le gouvernement dans son ensemble s’opposaient à l’introduction de tels revenus minimum au
niveau national, arguant qu’ils étaient la source de « trappes de la pauvreté ». Ils
soutenaient également qu’il n’y avait pas assez de ressources disponibles pour introduire à la fois des pensions non contributives et des minima sociaux. Mais les gouvernements des Communautés Autonomes, le Pays Basque en tête, réussirent à
construire de puissantes coalitions en faveur d’une réforme dont les syndicats ont été
également des acteurs clés. Ainsi, grâce à l’initiative des gouvernements régionaux,
l’Espagne a été le premier pays du Sud de l’Europe à mettre en place des programmes de revenus minimum. Le revers de la médaille, comme le montrent Laparra et
Aguilar (1997), est que ces programmes, instaurés régionalement, présentent des
disparités significatives en termes de couverture de la population et de niveau de
prestation selon les régions. On retrouve une nouvelle fois en ce cas le problème des
inégalités territoriales impliqué par la décentralisation.
Pour terminer, il faut souligner que l’amélioration des services sociaux et des
prestations économiques non contributives, tant au niveau national que régional, a
été influencé en Espagne par la politique sociale européenne sensibilisée aux problèmes de lutte contre la pauvreté, l’exclusion sociale et l’inégalité entre les sexes
[33].
Vu la difficulté de produire une évaluation exhaustive de l’ensemble des conséquences possibles, positives ou négatives, de la décentralisation des politiques sociales en Espagne, l’analyse qu’on vient de présenter laisse certes autant de questions
en suspens qu’elle en résout. Mais cela n’empêche pas qu’on puisse raisonnablement
avancer que le processus de décentralisation a dans ce pays introduit des doses
considérables d’innovation et de nombreuses améliorations dans les domaines de la
protection sociale où les Communautés Autonomes ont été investies de nouvelles
compétences. En général, les innovations et améliorations introduites dans une région déterminée ont eu tendance à s’étendre à d’autres régions, par effet de contagion en quelque sorte. Ceci peut être imputé au besoin ressenti par les gouvernements régionaux de démontrer à leurs électeurs que non seulement ils sont capables
de faire mieux que l’État central, mais aussi qu’ils peuvent faire aussi bien, voire
mieux, que leurs voisins. De même, la récupération par les Communautés Autonomes des politiques de couverture sociale semble avoir donné une impulsion à la recherche d’une meilleure efficience, ce qui cette fois peut être imputé à une meilleure
transparence et à un meilleur contrôle des services reçus par les citoyens.
Cette dynamique, corrélée au fait que des phénomènes de concurrence fiscale
aux effets négatifs sur le niveau des dépenses publiques ne se sont pas produits, incite à conclure que la décentralisation, dans le contexte espagnol des années 1980 et
1990, a participé pour une part essentielle à l’amélioration de la protection sociale
dans ce pays, non seulement parce qu’elle a conduit à développer de nouvelles politiques, mais aussi parce qu’elle a amélioré la qualité de réalisation des anciennes.
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VV.AA. 1997. El Estado de las Autonomías. Tomo III : Los grandes servicios públicos. Centro de Estudios Ramón Areces, Madrid.
[1]
Ces compétences ont été progressivement assumées par les différentes Communautés Autonomes,
de 1978 à 1999 un ensemble de 1625 décrets royaux de transferts a été promulgué
[2]
À savoir le Pays Basque, la Navarre, la Catalogne, l’Andalousie, Valence, la Galice et les Canaries.
[3]
Nous suivons ici Muñoz Machado, 1982, chapitre 6 et le livre collectif
El Estado de las Autonomias. Tomo III : Los grandes Servicios Públicos (VV.AA. 1997).
[4]
On entend par législation de base, l’établissement de normes de base du secteur afin d’en établir
une régulation générale et uniforme sur l’ensemble du territoire national.
[5]
Comín, 1988, pp.78-99
[6]
Hors prestations économiques de la Sécurité Sociale et frais liés à la dette publique.
[7]
Constitué par les représentants du Ministère des Finances et des quinze Communautés Autonomes
de « régime commun », c’est-à-dire Pays Basque et Navarre exclus.
[8]
Monasterio et Zubiri, 1996, pp. 172-173
[9]
Pour le problème de l’absence de co-responsabilité fiscale, consulter Monasterio et Pandiello, 1993.
[10]
Les Villes Autonomes de Ceuta et Melilla sont exclues.
[11]
Álvarez, 1998, pp. 781-800.
[12]
On calcule le coût réel en additionnant les coûts directs et indirects des prestations de service à
l’investissement de remplacement nécessaire à leur continuité dans les mêmes conditions. De ce
coût total, on défalque les participations des usagers (taxes) qui doivent être encaissées directement
par les Communautés Autonomes.
[13]
Monasterio et Zubiri, 1996, pp.172.
[14]
Soit actuellement l’impôt sur le patrimoine net, l’impôt sur les successions et donations, l’impôt sur
les transmissions de biens et documents juridiques, les impôts sur le jeu et une partie de l’impôt sur
le revenu des citoyens.
[15]
Accord du 27 juillet 2001 sur le système de financement des Communautés Autonomes de régime
commun.
[16]
‘ Essentiellement les types d’impositions et les avantages fiscaux (exonérations, déductions fiscales
et crédits d’impôt).
[17]
Harmonisation qui implique, entre autres aspects, que dans chaque pays il existe une régulation
uniforme de ces derniers. Au cours de la procédure parlementaire dont l’accord de 2001 a fait
l’objet, a également été décidée la création d’un nouvel impôt sur l’essence que l’Etat et les
Communautés doivent se partager et dont le montant est affecté au financement du système de
santé.
[18]
Melguizo, 1988 pp. 354-376.
[19]
Fonds Européen de Développement Régional (FEDER), Fonds Social Européen (FSE), Fonds Européen d’Orientation et de Garantie Agraire (FEOGA), Section Orientation et Instrument Financier
d’Orientation de la Pêche.
[20]
Tornos, 1986, pp. 688.
[21]
Ce fonds a financé des projets concernant l’environnement et les infrastructures en matière de
transport.
[22]
Carrasco, 2000, pp. 335. Ce travail met en évidence que les revenus obtenus des Fonds structurels
ont été inférieurs aux paiements reçus par l’Espagne au titre de la politique agricole commune.
[23]
Monasterio, 2001, pp. 99.
[24]
La « population protégée » est pratiquement identique à la population totale, 99,9% de la population espagnole étant couverte par le système public de santé (de type universaliste à l’anglaise).
Seule une petite fraction de 200 000 personnes environ disposant des revenus les plus élevés n’est
pas obligée de cotiser à ce système dont elle est alors exclue (mais elle peut le faire sur une base
volontaire).
[25]
En effet, il leur sera tout d’abord transféré la partie du budget de l’Institut National de la Santé
(INSALUD) équivalent aux prestations versées à la population protégée dans chaque Communauté.
Au total cela correspond au budget de l´INSALUD, déduction faite du coût des services sanitaires
qui continuent d’être fournis d´une manière centralisée et du coût en recherche financé à travers le
Fonds de Recherches Sanitaires (FISS).
[26]
Soient certaines catégories de fonctionnaires et les militaires.
[27]
Une analyse détaillée du processus qui a mené à l’adoption de cette loi peut être trouvée dans Rodríguez et de Miguel (1990).
[28]
On trouvera une analyse détaillée des innovations en matière d´organisation et de gestion des services sanitaires en Espagne, au Portugal, en Grèce, et en Italie, dans Cabiedes et Guillén (2001).
[29]
Sur les points positifs et aspects problématiques de la Loi sur l’intégration des handicapés et les
avatars liés à sa mise en pratique, voir Casado (1992).
[30]
Une description détaillée du processus de décentralisation des services sociaux et de l´ensemble des
normes régionales en vigueur peut être consultée dans Casado (1994) et Alonso Seco et Gonzalo
González (2000).
[31]
Une famille adopte une personne âgée nécessitant des soins en échange du versement d’une partie
ou de la totalité de sa pension de retraite.