2003
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Anciens et nouveaux outils de gouvernance dans l’union sociale canadienne
Gérard Boismenu
Centre de recherche sur les politiques et le développement social Université de Montréal
Peter Graefe
Centre de recherche sur les politiques et le développement social Université de Montréal
Jane Jenson
Centre de recherche sur les politiques et le développement social Université de Montréal
Les recompositions des relations entre territoires politiques observables dans la période récente se sont accompagnées de changements dans la sphère des idées, avec notamment l’apparition des notions de gouvernance et de nouvelle gestion publique ( new public
management ). Ces notions ont eu une influence significative au Canada comme en Europe où
elles ont participé à une modification des processus d'élaboration des politiques et à l’adoption de nouveaux outils de gouvernement. Le présent article montre qu’au Canada, le gouvernement fédéral a cherché à instrumentaliser ces notions dans les années 1980 et 1990 et
que cela a suscité une nouvelle façon de penser et de pratiquer les relations entre État fédéral
et provinces, tout particulièrement dans le domaine des politiques sociales. L'analyse de trois
secteurs de ce domaine – la santé, l'enfance et l'emploi – révèle néanmoins que les outils utilisés ne sont pas exactement les mêmes dans chaque secteur. Elle montre aussi que la diversité
à travers le territoire canadien reste la norme du fait que chaque province, en utilisant les
marges de manœuvre propres au régime fédératif, cherche au même titre que l’État fédéral à
influencer l'orientation de la recomposition territoriale en négociant sa place dans la fédération. Au total, le Canada est à la croisée des chemins, le gouvernement fédéral semblant hésiter entre une inclination à faire cavalier seul, en mobilisant les ressources de la nouvelle gestion publique, et une valorisation de négociations continuelles avec les gouvernements provinciaux, conformément aux préceptes de la nouvelle gouvernance.
The territorial recomposition was also provoked by changing notions of this topic, in
particular concerning governance. Many governments have altered their process of
policy development and have adopted new tools. The notions of « governance » and
of a New Public Management, which have had considerable influence in Europe as
well as in Canada, have thus been adopted. Adopted in Canada by the federal government in the 1980s and 1990s, these tools have initiated a new approach to intergovernmental relations. This article examines the efforts of the Canadian federal
government to implement the New Public Management in three sectors of social
policy : health, children, and employment. The study reveals that the sectors do not
all apply the same exact tools. A diversity is also manifest on a geographical level ;
this results from the operating leeway of the two levels of government on the federal
structure that enables each level of government to influence the policies on territorial
recomposition. By and large, Canada is at a crossroads. A tension clearly exists between, on the one hand, a strong inclination of the federal government to take charge
in this matter and, on the other hand, an apparent increased appreciation of ongoing
negotiations with the provincial governments.
Les régimes politiques fédératifs sont un « lieu » d’observation particulièrement
propice pour rendre compte des recompositions territoriales que la mondialisation a
suscitées. Ces régimes supposent en effet une gouvernance à niveaux multiples où se
pose constamment l’enjeu de la diversité territoriale qui consiste à concilier ou réconcilier les principes et les programmes de chaque entité subnationale – les dix
provinces dans le cas du Canada ici abordé – avec ceux qui couvrent l’ensemble du
territoire fédéral – qui ont donc une portée pan-canadienne dans ce cas. Il y a recomposition territoriale lorsque l’équilibre instable résultant d’un tel mode de gouvernance subit des modifications, par exemple sous l’impact significatif d’une décentralisation ou d’une centralisation. En outre, la division des compétences gouvernementales constitutionnellement établies dans les régimes fédératifs donne à l’enjeu territorial de la mondialisation un caractère hautement significatif, en ce sens que
les changements impliquent plus qu’un simple ajustement aux « nouvelles circonstances » ; ce sont aussi des questions de capacité politique (de pouvoir) et d’identité
qui sont posées.
En raison du type de division des compétences propre au régime fédéral canadien, ces questions traversent le domaine de la protection sociale. La mondialisation
y a eu un effet doublement important. Elle a incité tous les gouvernements à chercher des façons d’adapter leurs dépenses de protection sociale, leur intervention en
matière de protection sociale et même leurs objectifs et leurs valeurs liés à la protection sociale. Dans un régime fédéral, comme celui du Canada, ces réformes ont des
effets significatifs sur les configurations territoriales des relations sociales. Celles-ci
sont au cœur des choix qui doivent être faits à propos de la centralisation et la décentralisation des pouvoirs et des politiques.
Au Canada, les plus importants domaines de la protection sociale – l’éducation,
la santé, la sécurité du revenu et l’emploi – relèvent des compétences provinciales.
Le rôle du gouvernement fédéral dans ces domaines a donc toujours fait l’objet de
contestation de la part des provinces. C’est un espace de conflit entre les deux niveaux de gouvernement. Dans l’histoire des relations intergouvernementales depuis
plus d’un siècle, les accusations d’interférence et d’unilatéralisme du gouvernement
fédéral dans les politiques sociales foisonnent. Dans la décennie 1990, alors que le
gouvernement fédéral cherchait à modifier substantiellement les principes de la politique sociale ainsi que ses formes de financement, le conflit avec les provinces est
devenu inévitable.
Parallèlement, les enjeux identitaires occupaient une place de premier plan. Les
actions du gouvernement fédéral associées au « nation-building » dans l’après
deuxième guerre mondiale ont permis de développer un régime de citoyenneté érigé
sur un ensemble de programmes sociaux (Jenson et Phillips, 1996). En conséquence,
toute intervention visant à modifier les arrangements existants a des implications
non seulement sur la façon d’assurer la solidarité et la justice sociale, mais aussi sur
la définition du pays lui-même. La réforme du champ de la protection sociale implique beaucoup plus que de simples enjeux sociaux ; le changement de la vision du
Canada y occupe en effet une place centrale.
Au-delà des effets de la mondialisation, la recomposition territoriale a aussi été
suscitée par un changement dans la sphère des idées, en particulier concernant la
gouvernance. Plusieurs gouvernements ont modifié leur processus d’élaboration de
politiques et ont adopté de nouveaux outils. Ont été ainsi adoptées les notions de
« gouvernance » et de nouvelle gestion publique (NGP) (« new public management » – NPM) qui ont eu une influence significative tant en Europe qu’au Canada.
Les notions de « diriger plutôt que de ramer » (« steering not rowing » ), de benchmarking, de meilleures pratiques, de réseaux, de partenariats et ainsi de suite, font
partie de ce nouvel attirail intellectuel. Elles ont été adoptées au Canada par le gouvernement fédéral dans les années 1980 et 1990. Comme elles ont été prises au sérieux, elles ont suscité une façon de repenser les relations intergouvernementales et
donc le complexe de programmes tout autant pan-canadiens que spécifiques aux divers espaces provinciaux.
Le gouvernement fédéral, qui avait tablé pendant des décennies sur la force
d’impulsion de programmes à frais partagés pour mener sa politique, en est venu à
développer de nouveaux dispositifs alors même qu’il s’engageait dans une réduction
de ses dépenses (au nom du « moins d’État »). Alors qu’il avait bénéficié d’une certaine autorité morale pour ses interventions dans les champs de compétence provinciale, grâce à ses transferts financiers aux gouvernements provinciaux, sa décision
de réduire ces transferts a, par effet de retour, miné fortement sa légitimité et compromis sa capacité d’agir comme leader auto-proclamé.
C’est en partant de ce contexte conflictuel que le présent article examine les efforts du gouvernement fédéral canadien pour mettre en place la Nouvelle gestion
publique dans trois secteurs de politiques sociales : la santé, l’enfance et l’emploi.
Notre analyse révèle que les outils utilisés ne sont pas exactement les mêmes dans
chaque secteur, en dépit d’un engagement non démenti en faveur des nouvelles formes de gouvernance. Ainsi, les conséquences en termes de recomposition territoriale
varient. Cela a déjà été constaté ailleurs. On constate en effet que les réformes politiques révèlent fréquemment que chaque composante fait les choses à sa manière en
dépit d’un consensus général (Théret, 2000). S’il est vrai qu’on ne peut parler de
convergence au sens où tous les pays suivraient exactement la même trajectoire (Palier et Sykes, 2001 ; Boychuk, 2000 ; Banting et al., 1997), nous montrons dans cet
article qu’il peut en aller de même au sein d’un même pays : nous constatons en effet que la diversité prévaut également au sein du territoire canadien. Cela est dû en
grande partie à la marge de manœuvre des deux ordres de gouvernement dans le régime fédératif, laquelle permet que tous deux cherchent à influencer l’orientation de
la recomposition territoriale.
1. TENDANCES DANS L’ADMINISTRATION PUBLIQUE
Parmi les référentiels qui se diffusent et qui inspirent la réorganisation des politiques de protection sociale, et donc la recomposition des territoires, celui de la
« gouvernance » s’impose. Ses tenants soutiennent que les réseaux et non les organisations formelles étatiques façonnent les politiques. Les « tierces parties » (« third
parties »), qu’ils s’agissent d’organisations sans but lucratif ou d’entreprises privées,
sont considérées comme des partenaires en ce qui a trait à la politique sociale. Le
secteur privé devant assumer une responsabilité plus importante dans l’élaboration
des politiques et dans leur application, l’idée de gouvernance implique un certain
retrait de l’État (Rhodes, 1994). Néanmoins, ce dernier dispose aussi de nouvelles
ressources. Sa force réside moins dans le pouvoir de décider que dans sa capacité
d’influencer (Peters et Pierre, 1998 : 226). Par conséquent, la capacité de définir les
problèmes et de penser les solutions ( to puzzle through, pour reprendre les termes de
Hugh Heclo), ainsi que celle de négocier avec plusieurs partenaires et d’exercer un
leadership, deviennent les ressources les plus importantes dans l’élaboration de politiques. Le modèle de la gouvernance souligne enfin la nécessité d’avoir recours à
une grande variété d’instruments politiques.
Le discours de la nouvelle gestion publique ajoute des éléments au modèle de la
gouvernance. Elle met entre autre l’accent sur le contrôle des output plutôt que des
inputs de même que sur la concurrence, ce qui rend essentielle l’utilisation de benchmarks. Par rapport au modèle de la gouvernance, la nouvelle gestion publique a
tendance à être plus sceptique à l’égard de l’État, bien que ces deux tendances intellectuelles mettent l’accent sur le leadership plutôt que sur l’autorité formelle et alimentent des théories de la démocratie selon lesquelles la légitimité a préséance sur
les droits formels et où les relations horizontales et étroites sont plus valorisées que
les relations hiérarchiques.
Évidemment, l’accent mis sur la décentralisation et sur le réseautage ne signifie
pas, comme nous l’avons mentionné, que les gouvernements centraux perdent tout
pouvoir de façonner les actions d’un autre palier de gouvernement ou qu’un mouvement de centralisation ne puisse se produire. La nouvelle gestion publique et les
nouveaux modèles de gouvernance reposent plus généralement sur l’établissement
de normes, d’objectifs et de cibles explicites, ainsi que sur l’évaluation de la performance et des résultats des politiques publiques. L’accent est mis sur la production
d’indicateurs de performance pouvant attester de l’efficacité de ces politiques. Aux
mains des autorités centrales, ces indicateurs peuvent devenir pour elles un outil de
contrôle a posteriori des politiques publiques. celles-ci fussent-elles décentralisées
(Carter, 1989). L’utilisation de tels outils a par conséquent des conséquences sur la
dynamique de recomposition territoriale des pouvoirs qui n’est autre que la résultante des changements dans le complexe des principes et des programmes localement décidés et « centralement » initiés. Elle mérite donc une analyse attentive.
1.1. DESENGAGEMENT DU GOUVERNEMENT FEDERAL ET EFFRITEMENT
DE SON AUTORITE : DES ANNEES 1970 JUSQU’AU TOURNANT DE 1998
Le gouvernement fédéral canadien a fait face au défi important que représente
pour lui la mondialisation par une stratégie d’intensification du libre-échange dans
les Amériques (au départ en Amérique du Nord). Il a cherché toutefois, par ses politiques publiques, à contrecarrer les tendances à la fragmentation, induites par le
fonctionnement du libre-marché. Ce n’est pas là une mince affaire car le libreéchange favorise une plus grande régionalisation de l’économie canadienne en renforçant la structuration des échanges selon un axe nord-sud, avec pour conséquence
que les provinces développent plus de contacts avec les états américains voisins
qu’avec les autres provinces canadiennes (McBride et Shields, 1997). Aux prises
avec ce défi d’une remise en cause de l’unité économique et politique du pays, les
interventions fédérales ont visé avec succès à contrer les actions provinciales en ce
sens, mais elles sont restées insuffisantes pour établir un contrôle centralisé de l’économie (Haddow, 2000 ; Lazar, 1998b).
En somme, la compréhension par le gouvernement fédéral de la contrainte de la
mondialisation a eu l’effet paradoxal d’augmenter la fragmentation de l’espace économique canadien et de susciter simultanément des politiques fédérales visant à assurer un rôle pour le gouvernement central dans l’intégration de l’espace canadien.
Mais ces tentatives ont, jusqu’à ce jour, rencontré d’importantes résistances de la
part des provinces. Ainsi, le fédéral a dû redoubler d’efforts pour contribuer à une
certaine intégration par les politiques sociales. En outre, la volonté fédérale n’a pas
été sans aboutir à des contradictions et n’a pas de ce fait donné lieu à une action linéaire.
Cela dit, le processus de décentralisation n’est pas seulement le résultat du renforcement de l’unification de l’espace économique nord-américain. Il est aussi le
fruit des choix fédéraux quant au rôle de l’État, sous l’influence du néo-libéralisme
(Savoie, 1999), et donc entre autres des idées de gouvernance et de nouvelle gestion
publique. Les rapports intergouvernementaux ont longtemps été névralgiques en matière de formulation et d’implantation de la politique sociale canadienne. Or, alors
que le gouvernement fédéral jouait un rôle central dans le financement des programmes sociaux au Canada dans les années de l’après-guerre, y compris dans le
champ de compétences provinciales, sa volonté de contrôler puis d’éliminer son déficit budgétaire l’a conduit à réduire ce rôle à partir de 1977 et jusqu’à la fin des années 1990. Les deux dernières décennies du siècle dernier ont de ce fait été marquées par une longue érosion de son leadership moral.
En 1977, avec l’Accord sur le financement des programmes établis (FPÉ), le
gouvernement fédéral a commencé à prendre ses distances à l’égard des décisions
provinciales concernant les dépenses sociales. À la place des programmes à frais
partagés dans les domaines des soins de santé et de l’éducation post-secondaire que
cet accord abolit, un transfert global indexé en fonction de l’inflation et de la croissance de la population est instauré. Ce retrait du gouvernement fédéral s’est fait au
prix d’une exemption des obligations provinciales en matière de reddition de comptes, et d’une flexibilité accrue dans la détermination par les provinces des parts du
transfert affectées respectivement à l’éducation post-secondaire et à la santé.
La contribution fédérale à l’autre programme majeur à frais partagés, le Régime
d’assistance publique du Canada (partage des coûts de l’aide sociale provinciale),
sera, quant à elle, abolie dans le budget de 1995 qui crée un seul transfert global, le
Transfert canadien en matière de santé et de programmes sociaux (TCSPS), et ampute par la même occasion de 33 % le financement total des provinces à ces titres
pour les quatre années suivantes. Le TCSPS représente ainsi une compression budgétaire majeure par laquelle le gouvernement fédéral transfère son déficit aux provinces, en échange d’une plus grande souplesse dans la capacité provinciale d’utiliser l’argent des transferts fédéraux. Cette mesure impose aux provinces, sans leur
consentement et d’une façon unilatérale, une politique de restriction budgétaire radicale qui les oblige à limiter les dépenses dans leurs propres champs de compétence
(la santé, l’éducation et l’aide sociale). Il n’est donc pas étonnant qu’elle ait eu des
conséquences lourdes sur les comportements subséquents des provinces (Boismenu
et Jenson, 1997).
Cela dit, l’autorité morale du gouvernement fédéral à édicter des règles dans ces
domaines s’est effritée bien avant 1995 ; le budget de cette année renforce simplement une tendance déjà établie. La perte de légitimité du fédéral, quant à l’imposition de conditions d’utilisation des transferts, découle largement de la réduction
importante de ses transferts fiscaux. Un indicateur seulement : les transferts fédéraux
pour la santé, l’éducation post-secondaire et l’aide sociale sont passés d’un niveau
équivalent à environ 23 % des dépenses fédérales en 1984-85 à 19 % en 1989-90 et
à 11 % en 1998-99 (Québec, 2001a). Ajoutons que la part des transferts en espèces
aux provinces, par rapport aux revenus fédéraux, a diminué, après avoir atteint un
sommet de 26,7 % en 1983-84, à environ 14 % en 1999-2000. Les transferts fédéraux ont ainsi été ramenés à leur niveau de la fin des années 1960, moment où les
programmes dans les domaines de la santé et de l’aide sociale étaient encore dans
leur phase d’implantation (Québec, 2001b). Cette tendance se reflète aussi dans les
revenus provinciaux : la part des transferts fédéraux, incluant la péréquation, est passée de près de 25 % au début des années 1980 à environ 15 % aujourd’hui (Québec,
2001a). Parallèlement, entre 1991-1992 et 1998-1999, le gouvernement fédéral est
parvenu à transformer un déficit de 38,6 milliards de dollars en un surplus de 5,3
milliards de dollars, ce qui indique bien que le gouvernement fédéral s’est délesté de
ses responsabilités financières sur les provinces.
C’est dans cette conjoncture et sous le choc de l’instauration du TCSPS que s’est
imposée la thématique de l’union sociale qui a donné lieu, après quelques années de
discussions, à une entente générale en 1999, entente qui est le produit d’un enchaînement de réactions qui ont poussé successivement les acteurs impliqués dans la
gouvernance à niveaux multiples à reformuler leurs attentes.
La première réaction est venue des provinces, qui ont répondu à l’unilatéralisme
du gouvernement fédéral par une proposition de lui dénier toute légitimité dans le
domaine de la protection sociale. Au-delà de la réaction anticipée du gouvernement
du Québec qui s’appuyait sur la question du respect du principe fédéral, le gouvernement ontarien a, en 1996, fait connaître une proposition qui mettait en avant un
modèle prévoyant que les provinces prenaient le contrôle presque complet de
l’élaboration des programmes sociaux et des normes et conditions partagées (Boismenu et Jenson, 1997). Pour les provinces qui adoptaient cette position, dont le
Québec, une forme d’Union sociale semblait offrir une opportunité de garder le
gouvernement fédéral éloigné du domaine-clef relevant, sur le plan constitutionnel,
de leur compétence, c’est-à-dire la protection sociale.
La deuxième réaction est venue du gouvernement fédéral lui-même, qui a appris
rapidement qu’il avait peut-être « given away the store ». Celui-ci a en effet pris
conscience qu’en réduisant les transferts de façon si importante et en libérant les
provinces de toute obligation de rendre des comptes sur leurs dépenses, il avait
abandonné l’outil principal que, depuis la guerre, il utilisait pour façonner l’action
provinciale (c’est-à-dire surveiller leurs dépenses) ainsi que l’autorité morale associée à sa capacité de financement des dépenses provinciales. Aussi, son déficit une
fois contrôlé, il était prêt à dépenser de nouveau mais ne disposait plus que de peu
d’outils pour le faire. L’entente cadre sur l’union sociale a pu alors lui apparaître
comme un moyen de réaffirmer son rôle via un nouveau mode de gestion intergouvernemental dans le domaine social. Toutefois, comme nous le verrons, l’entente
cadre ne représente qu’un des outils de la gouvernance à niveaux multiples. En outre, le gouvernement fédéral a mené différentes actions plus unilatérales, inspirées
des principes de la nouvelle gestion publique.
1.2. À LA RECHERCHE DE NOUVEAUX OUTILS POUR REAFFIRMER SON
INFLUENCE :
UNE NOUVELLE ERE DE GOUVERNANCE A NIVEAUX MULTIPLES
L’Entente sur l’union sociale de 1999 est imprégnée des principes du modèle de
la gouvernance et du langage de la nouvelle gestion publique. Elle est une déclaration par laquelle les gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux affirment
vouloir travailler en partenariat pour l’ensemble des Canadiens, en donnant priorité
à la planification concertée, à la coopération et aux consultations réciproques et avec
les citoyens. La notion de partage des compétences, citée d’entrée de jeu, disparaît
au profit d’une vision basée sur l’interdépendance fonctionnelle et le travail en collaboration. Selon l’entente, lorsque le gouvernement fédéral utilise son pouvoir de
dépenser, il doit procéder de façon respectueuse vis-à-vis des gouvernements provinciaux et territoriaux et de leurs priorités, tout en suivant une démarche coopérative. Il devra également consulter les provinces et territoires au moins un an avant de
modifier de façon importante le financement des transferts sociaux et ne pas prendre
de nouvelles initiatives sans le consentement de la majorité. À cela s’ajoute le fait
que l’on s’entende pour mettre en place des procédures pour le règlement des différends.
L’entente cadre promet aussi d’accroître l’imputabilité des gouvernements, d’où
l’idée de l’établissement de
critères et
d’indicateurs pour mesurer le rendement des
programmes. Toutefois, ce sont en définitive les citoyens et non un partage constitutionnel des pouvoirs que ces articles de l’entente interpellent ; un meilleur partage
des informations et une plus grande transparence sont censés contribuer à une bonne
gouvernance et, en fait, tous les gouvernements sont invités à faire participer les
« tierces parties » aux réseaux politiques (art. 3)
[1].
Malgré son importance, cette entente cadre ne rend pas compte dans sa globalité
de la stratégie du gouvernement fédéral visant à influencer les actions provinciales
dans le domaine de la protection sociale. Par-delà l’entente, on voit en effet émerger
deux autres tendances. D’une part, le gouvernement fédéral cherche à regagner un
droit de regard sur les programmes de compétence provinciale par le biais d’un « réinvestissement de fonds ». En annonçant l’octroi de sommes d’argent pour certains
domaines, le gouvernement fédéral cherche à orienter les dépenses des provinces. En
réalité, le gouvernement fédéral éprouve un déficit de capacité pour exiger un rapport fidèle et détaillé sur la façon dont les transferts fédéraux sont dépensés, mais il
cherche à mobiliser des exigences d’imputabilité vis-à-vis de la population pour tenter d’infléchir l’action des provinces. Car si les provinces n’augmentent pas leurs
dépenses dans les domaines en question – comme la santé ou la petite enfance –, le
gouvernement fédéral peut alors inviter les électeurs de ces provinces à le réclamer à
leurs gouvernements provinciaux.
D’autre part, le gouvernement fédéral tente de faire des investissements relativement modestes dans toute une série de programmes visant à façonner les innovations futures. Il privilégie désormais des programmes très visibles qui doivent entre
autres permettre d’identifier « les meilleures pratiques » et les « idées qui marchent », programmes qu’il pourra ensuite s’approprier pour tenter de garder le
contrôle en matière de réformes des programmes provinciaux (Hobson et St-Hilaire,
2000).
Ces tendances sont tout particulièrement à l’œuvre dans trois secteurs importants
des politiques sociales : la santé, la petite enfance, et la formation et l’emploi de la
main-d’œuvre. Un balayage rapide de ces trois domaines d’intervention montre
comment le gouvernement fédéral a utilisé les différents outils à sa disposition pour
tenter d’assurer son leadership en matière de protection sociale. Le jeu des relations
intergouvernementales contemporaines, placées sous le signe de l’expérimentation
et de l’incertitude, en arrive ainsi à imposer une nouvelle dynamique de gestion publique et une méthode originale de coopération.
En matière de soins de santé, le financement fédéral et la légitimité de normes
associées ont été des thèmes dominants des conflits intergouvernementaux au cours
des années 1980 et 1990. La Loi canadienne sur la santé de 1984 stipule les principes que les systèmes de santé des provinces doivent respecter pour éviter les pénalités financières. Cette loi donne une place importante au gouvernement fédéral dans
le domaine de la santé et, plus cruciale encore, dans les perceptions que les Canadiens se font de leur système public de soins. Au moment de la préparation de cette
loi, l’idée que le gouvernement fédéral devait jouer un tel rôle jouissait d’une légitimité populaire. Au milieu des années 1970, les transferts fédéraux comptaient pour
près de 40 % des dépenses provinciales pour la santé. Au milieu des années 1990
toutefois, ils n’en représentaient plus que le tiers et le budget de 1995 a réduit encore
plus cette part. Cela a eu entre autres pour conséquence qu’en 1999 le financement
public per capita était moins élevé, en termes réels, qu’en 1994 (ministère des Finances, 1999b). En fait, en 2000, on estime que la contribution fédérale aux dépenses provinciales en matière de santé n’est plus que de 13 % alors qu’elle était de
18 % en 1994-1995 et de plus du double vingt ans plus tôt (Western Finance Ministers, 2000).
D’où un défi de gouvernance. En raison de l’ampleur des restrictions dans les
transferts en matière de santé, la légitimité du gouvernement fédéral à faire appliquer
la loi canadienne sur la santé était menacée, alors même que la santé devenait un
champ politique où les conflits intergouvernementaux s’exacerbaient… et où pouvaient éventuellement se faire jour des innovations dans la stratégie du gouvernement fédéral visant à réaffirmer son influence.
La première réaction des provinces a été simplement de demander plus de ressources pour la santé. Elles ont également persisté dans cette voie, si bien que la santé est devenue la question la plus importante de l’ordre du jour intergouvernemental
durant les années 1990, et c’est encore le cas en 2002. Mais les provinces ne se sont
pas arrêtées là. Elles ont aussi développé rapidement leur propre stratégie pour jouer
un plus grand rôle dans l’élaboration de normes et des principes relatifs au système
de santé.
Les actions les plus élémentaires ont été des gestes de défi, invitant le secteur
privé à jouer un rôle plus important dans la prestation de services, sans nécessairement respecter les normes contenues dans la loi concernant le caractère public des
prestations et l’accessibilité universelle. En outre, les provinces ont plaidé pour la
reconnaissance du caractère intergouvernemental du système, en cherchant dès 1995
à obtenir un mécanisme fédéral-provincial de règlement des différends dans l’interprétation de la loi canadienne sur la santé (Ministerial Council on Social Policy Reform and Renewal, 1995).
Cette demande, comme celles d’un financement accru, s’inscrivait dans le cadre
d’un nouveau modèle de gouvernance et de la nouvelle gestion publique. En 1997,
les provinces réclamaient l’établissement d’un nouveau partenariat au sein duquel le
gouvernement fédéral fournirait des transferts monétaires adéquats, prévisibles et
stables à un niveau permettant de maintenir le système de santé, et les provinces
mettraient en commun leurs ressources pour que le système conserve une compatibilité de services dans l’ensemble du Canada, en accord avec les principes de la loi
fédérale. D’une façon plus générale, la volonté des provinces de se prémunir contre
les changements unilatéraux dans les transferts fédéraux a provoqué un processus
qui a mené à l’entente cadre sur l’union sociale. Au moment de la signature de cette
entente, toutefois, les conflits au sujet du financement du système de santé persistaient. Aussi, alors que la santé fait clairement partie de l’entente cadre, dix-huit
mois supplémentaires ont été nécessaires pour que les gouvernements fédéral, provinciaux et territoriaux aboutissent à une entente en ce qui la concerne C’est seulement au printemps 2002 qu’ils se sont finalement entendus sur un mécanisme de règlement des différends.
Néanmoins, après que, le 4 février 1999, les premiers ministres provinciaux se
furent engagés à soutenir le programme en cours d’assurance maladie et à consacrer
les augmentations du TCSPS aux soins de santé, le gouvernement fédéral a accepté,
dans la foulée de cet engagement, d’augmenter les transferts en espèces de 11,5 milliards étalés sur les années 1999-2000 à 2003-2004 (Ministère des Finances, 1999)
[2].
Ce réinvestissement n’étant pas subordonné à une reddition de compte de la part des
gouvernements provinciaux, il a été cité comme un exemple de souplesse du gouvernement fédéral vis-à-vis des provinces (Hobson et St-Hilaire, 2000). En réalité,
plutôt que de rétablir la surveillance fédérale – ce que le TCSPS rend impossible,
peu importe le niveau des transferts –, les gouvernements se sont mis d’accord dans
le contexte de l’entente cadre pour cheminer vers une série de nouvelles pratiques.
En septembre 2000, le gouvernement fédéral et les provinces ont à nouveau
conclu une entente sur la santé assortie d’une nouvelle dépense fédérale de 21,2 milliards de dollars sur cinq ans dont la plus grande partie (18,9 milliards) est destinée
aux transferts en espèces (Ministère des Finances, 2000b ; Annual Premiers’ Conference, 2000). Cette entente est accompagnée d’un document fédéral-provincial qui
met en avant une vision, des principes et un plan d’action en matière de santé et où
les notions de gouvernance et de nouvelle gestion publique sont encore plus présentes.
Le document consiste surtout en une déclaration de principe. Les gouvernements
provinciaux et territoriaux ont la responsabilité de déterminer les modes d’application des politiques et, dans ce cadre, on affirme l’importance de l’innovation, du partage d’information et de bilans réguliers. Le montant du financement fédéral que recevront les divers gouvernements ne dépend pas de la réalisation d’un niveau particulier de rendement, mais les gouvernements se doivent néanmoins d’une part de
fournir régulièrement des « rapports sur le rendement du système de santé et sur les
progrès réalisés dans l’atteinte des priorités mentionnées précédemment », d’autre
part de collaborer à l’élaboration d’un cadre complet comprenant des « indicateurs
comparables mutuellement acceptés » concernant les soins de santé, notamment la
qualité des services rendus. De plus, ce qui est de première importance, le document
précise un cadre général d’imputabilité, mentionnant que « des rapports publics
clairs, validés par une tierce partie indépendante, amélioreront le rendement des services de santé et joueront un rôle important dans la réalisation de la vision et des
priorités décrites précédemment ». Il spécifie que « l’objet des mesures des rendements est de faire en sorte que tous les gouvernements rendent compte de leurs activités à leurs publics, et non pas les uns aux autres ». Une fois de plus, l’accent est
donc mis sur les relations entre l’État et les citoyens davantage que sur le principe
fédéral, ce qui est une façon de penser le territoire en faisant abstraction des limites
provinciales.
Mais l’entente signée en septembre 2000 ne constitue pas la seule intervention
récente du gouvernement fédéral dans le domaine de la santé. Le gouvernement fédéral a cherché également à se réserver un rôle de leader en mettant en avant sa capacité à développer et à soutenir la recherche dans ce domaine. En parallèle aux
transferts permettant, au mieux, de soutenir le système existant, de nouveaux objets
sont désignés et de nouveaux modes d’action sont pratiqués. Outre les transferts aux
provinces, le budget de 1999 contient ainsi un réinvestissement de 1,4 milliard de
dollars sur trois ans qui est réparti sur quatre champs d’interventions distincts. Les
deux premiers mettent l’accent sur le leadership : ils concernent d’une part le développement d’un système d’information sur la santé à travers le Canada, d’autre part
la valorisation des infrastructures de recherche et d’innovation dans le domaine. Les
deux autres représentent des actions dans des secteurs de compétence fédérale :
l’amélioration des soins de santé dispensés aux Premières nations et la prévention
sanitaire (Ministère des Finances, 1999b)
[3].
En ce qui a trait à l’expertise, le gouvernement fédéral prétend également démontrer qu’il est le plus compétent pour réaménager le système de santé. Ainsi a-t-il
promu unilatéralement un nouveau programme de 240 millions de dollars destiné à
financer des partenariats avec des organisations regroupant infirmières, médecins et
autres professionnels de la santé afin d’encourager l’intégration des mesures de
soins de première ligne
[4]. Une fois de plus, il s’agit d’une petite somme d’argent
ponctuelle qui positionne le gouvernement fédéral comme un acteur important en
matière d’expertise et de reconfiguration du système de santé. Le gouvernement fédéral a également créé une commission d’enquête, la Commission Romanow, qui
doit étudier les perspectives concernant l’aménagement du système de santé. Ces
activités de recherche devraient permettre au gouvernement fédéral d’avoir accès à
une expertise significative en la matière.
L’avenir dira si le gouvernement fédéral connaîtra le succès dans sa tentative de
transformer sa place dans le système de santé en passant d’un rôle d’autorité morale
reposant sur sa contribution financière à un rôle de leadership dans la recherche,
l’aménagement des systèmes, etc. Les provinces restent très sceptiques et profondément hostiles à cet effort pour refaçonner un domaine qui relève de leurs compétences constitutionnelles en invoquant uniquement la nécessité de surveiller l’institution
d’une « bonne gouvernance » (Western Premiers’ Conference, 2001). Le benchmarking, des indicateurs communs et l’échange d’informations ont été des pratiques qui
se sont installées lentement dans le secteur de la santé, au moment où les provinces
en étaient réduites à lutter pour maintenir le niveau des services offerts. Ces nouveaux dispositifs mis en place par le gouvernement fédéral visent à convaincre la
population qu’il est toujours un acteur de premier plan dans le secteur de la santé et
qu’il peut, avec ces dispositifs, assurer un programme commun pour l’ensemble du
Canada.
3. POLITIQUES DE L’ENFANCE ET DE LA PETITE ENFANCE
La politique de l’enfance est un secteur relativement vierge dans la mesure où
l’enfance, en tant qu’objet d’intervention spécifique, a une présence assez récente
dans les politiques publiques. Dans le passé, les interventions et prestations publiques visaient surtout la « famille » ou la condition parentale. C’est un domaine, du
moins lorsqu’il était question de lutter contre la pauvreté ou d’encourager la participation des parents au marché du travail, qui a attiré l’attention et pour lequel les mécanismes de la nouvelle gouvernance ont été mis en avant, du moins dans une certaine mesure.
Rappelons que les allocations familiales ont été une des premières prestations
universelles distribuées par le gouvernement fédéral dans les années d’après-guerre
et donc un élément clé de la protection sociale canadienne. Elles étaient également
une cible pour les néo-libéraux. Les allocations familiales ont commencé par être
partiellement désindexées en 1985 (Battle, 1999). Puis en 1989, elles ont été retirées
aux familles disposant de revenus élevés. Enfin, en 1993, les Conservateurs ont formellement mis fin à l’universalité de ces allocations en introduisant un crédit
d’impôt pour enfants sous condition de ressources (Myles et Pierson, 1997).
Pendant cette période de remplacement de l’universalisme par le ciblage, entre
1980-1981 et 1998-1999, le montant dépensé par l’État fédéral dans le domaine de
l’enfance est demeuré à peu près le même soit environ 6 milliards de dollars constants de 2000 (Battle, 2001). Depuis, les dépenses sont à la hausse. Les dépenses
provinciales destinées directement aux services et aux prestations totalisaient 305,2
millions de dollars en 1999 et 498,2 millions de dollars en 2000. En 2004, le gouvernement fédéral dépensera un montant estimé à 9 milliards de dollars pour la Prestation fiscale canadienne pour enfants, augmentant ainsi de 58 % par rapport à 1998
(Battle et Mendelson, 2001 : 124), et une somme additionnelle de 2,2 milliards de
dollars sera transférée aux provinces en cinq ans, entre 2001 et 2006, pour permettre
de mettre sur pied des initiatives concernant la petite enfance.
Cette augmentation des dépenses s’explique en grande partie par le fait que les
programmes pour enfants et pour parents d’enfants de moins de dix-huit ans ont
constitué un terrain important d’expérimentation politique de la gouvernance et de la
nouvelle gestion publique, en particulier par le biais de l’entente cadre sur l’union
sociale. Ces programmes ont tous été présentés comme des exemples du modèle de
la nouvelle gouvernance, l’accent étant mis sur : l’entente sur les principes généraux,
mais avec suffisamment de latitude pour respecter l’autonomie des provinces quant
aux choix faits ; le rendu de rapports annuels ; la transparence ; l’implication de tierces parties, particulièrement les groupes de parents et ceux qui représentent certaines
catégories d’enfants (comme les handicapés) ; l’engagement des citoyens.
La façon dont le programme est conçu constitue en outre un nouveau pas dans la
tentative de repenser les relations intergouvernementales. Créée en 1998, la Prestation nationale pour enfants (PNE) qui compte deux éléments, un fédéral et un provincial, implique un changement explicite de responsabilités entre les deux ordres de
gouvernement. En effet, les provinces ont cédé certains de leurs anciens champs
d’action, où le gouvernement fédéral peut utiliser librement son pouvoir de dépenser. Ce dernier distribue ainsi la Prestation fiscale canadienne pour enfants (PFCE)
comportant deux éléments principaux : une prestation de base dégressive au-delà
d’un seuil et versée à 80 % des familles canadiennes avec enfants, et le Supplément
de la Prestation nationale pour enfants (SPNE), versé uniquement aux familles de
faible revenu. Avec cette dernière prestation, le gouvernement fédéral a pris la responsabilité de garantir le revenu d’une partie des prestataires de l’aide sociale, fonction assurée jusqu’à 1998 par les provinces. Ainsi, « soulagées » de cette responsabilité, les provinces se sont engagées en échange à « ré-investir » l’argent libéré en
services et nouveaux crédits pour les enfants ainsi qu’à remettre volontairement des
rapports annuels sur leurs décisions concernant ces dépenses. Car chaque province
fait ses propres choix quant à sa façon de réinvestir l’argent économisé
[5]. Il en résulte que la PNE peut être considérée comme l’un des programmes qui contribue le
plus à la fragmentation du système de protection sociale canadien. Certaines provinces ont décidé de créer de nouveaux suppléments, tandis que d’autres ont plutôt dirigé leur action vers les services de santé pour enfants, les services à la petite enfance,
les services pour les enfants à risque. Certaines provinces ont dépensé une grande
partie des fonds disponibles pour les services de garde d’enfants, alors que d’autres
ont décidé de ne pas allouer d’argent supplémentaire à ce secteur.
Mais les provinces doivent également rendre des comptes aux autres provinces et
à leurs citoyens relativement à leurs choix. Il a été convenu d’un cadre de gouvernance et d’imputabilité concernant la PNE en mars 1998. Les processus de prise de
décision et de reddition de comptes relèvent des ministres fédéraux et provinciaux
responsables des services sociaux pour ce qui concerne l’orientation politique générale et le règlement des conflits, des sous-ministres fédéraux et provinciaux responsables des services sociaux pour la gestion générale, l’implantation et l’application
du programme, enfin des groupes de travail fédéraux et provinciaux sur la PNE pour
le soutien aux sous-ministres, et pour identifier, voire trouver, des solutions aux problèmes qui se posent. Chaque ordre de gouvernement s’engage à donner et partager
les informations pertinentes et les chiffres nécessaires à l’administration du programme et à son implantation, tout comme à son évaluation. La reddition de comptes aux citoyens fait pour sa part partie intégrante du cadre d’imputabilité, tous les
gouvernements participants s’engageant à leur fournir un rapport annuel sur la performance de leurs initiatives
[6].
Cela dit, il semble que les principaux éléments de l’entente aient été établis de
telle manière que peu d’ajustements de la part des provinces étaient nécessaires. Très
peu de choses sont demandées aux provinces : cela n’empiète pas sur des programmes provinciaux, aucun investissement nouveau de ressources de la part des provinces n’est imposé et leur contrôle sur les programmes d’aide sociale ne diminue pas.
La PNE représente ainsi, peut-être, le maximum acceptable dans le contexte d’une
opposition entre un fédéralisme collaboratif et le principe fédéral de division des
compétences législatives (Boychuk, à paraître b). On peut par ailleurs y voir une
étape dans la restructuration de l’aide sociale, dans la mesure où le fait de sortir les
enfants de l’aide sociale facilitera une réforme du système d’aide sociale aux adultes
pour en faire autre chose que l’actuel programme de revenu de dernier recours (Battle, 2001, Jenson 2001).
De façon similaire à ce qu’il avait fait dans le secteur de la santé, le gouvernement fédéral a donc incité les provinces à consacrer plus d’efforts à la petite enfance
en leur offrant un montant d’argent limité mais tout de même intéressant pour la
création de programmes visant ce secteur. Par ailleurs, au cours de la réunion qui a
mené à l’accord sur la santé, en septembre 2000, le gouvernement fédéral et les provinces ont également conclu une entente sur le développement des enfants. Dans
cette entente qui suit là encore la logique de la nouvelle gouvernance et de la nouvelle gestion publique, les premiers ministres provinciaux se sont engagés à utiliser
les 2,2 milliards de dollars (sur cinq ans) de financement additionnel octroyé par le
gouvernement fédéral dans l’un ou l’autre des quatre secteurs prioritaires suivants :
la promotion de la santé durant la grossesse, la naissance et la petite enfance ;
l’amélioration des habiletés parentales et du soutien aux familles ; le renforcement
des programmes du développement de la petite enfance et des soins reliés ainsi que
le renforcement du soutien communautaire.
Les provinces sont libres de déterminer leurs priorités dans ce cadre, mais les
exigences d’imputabilité impliquent qu’elles présentent des rapports annuels aux
Canadiens sur leurs investissements et leur progrès dans la mise en œuvre des programmes et services. Elles s’engagent également à améliorer avec le temps la qualité
des rapports. Peut-être encore plus significatif est l’engagement de développer une
grille commune, incluant un accord sur des indicateurs comparables sur la croissance et l’existence de programmes et de services dans les quatre champs prioritaires. De plus, à l’échéance de septembre 2002, les provinces se sont engagées à faire
des rapports publics réguliers sur les indicateurs de résultats concernant la qualité de
vie des enfants en utilisant des indicateurs communs.
Ce genre d’exigences d’imputabilité peut être vu comme un signe important de
la fin du fédéralisme conditionnel, propre aux programmes à frais partagés, et le début de nouvelles formes de contrôle sur l’application provinciale des politiques fédérales. Il est donc intéressant de noter qu’il ne semble pas y avoir beaucoup d’opposition à la PNE dans les provinces et territoires, à part le Québec (Saskatchewan,
2000 ; Western Premiers’ Conference, 2000). Cela s’explique peut-être par la flexibilité accordée dans la façon de dépenser les transferts pour le développement de la
petite enfance, les catégories et les programmes étant définis de façon large et les
exigences de reddition de comptes étant limitées.
La politique relative au marché du travail fournit un troisième exemple de recomposition territoriale par la restructuration des relations de gouvernance et la
nouvelle gestion publique. Les ententes dans ce domaine ont constitué le premier
lieu d’expérimentation au Canada. Dans ce secteur toutefois, les initiatives ne se
sont pas inscrites dans l’entente cadre sur l’union sociale. C’est à travers une pluralité de types d’ententes négociées entre le gouvernement fédéral et les provinces qu’a
été transférée aux provinces la responsabilité de la formation et du développement
de l’activation, dans le but de leur permettre de les intégrer aux programmes de sécurité du revenu.
Auparavant, le gouvernement fédéral jouait un rôle prépondérant dans la formation et l’ajustement des qualifications de la main-d’œuvre. Par la suite, durant les
années 1980 et début 1990, le gouvernement fédéral a lancé une série d’initiatives
concernant le marché du travail qui étaient à la fois mal reçues et jamais accompagnées de l’argent nécessaire pour les mener à bien. Ces initiatives ont échoué parce
qu’elles ont rencontré une opposition significative des provinces qui défendaient
leurs champs de compétence (Bakvis, 1996a ; Haddow, 1995 ; Klassen, 2001). Ce
conflit a duré longtemps et s’est traduit par un contexte d’absence presque totale de
coordination des politiques des divers ordres de gouvernement, à l’exception partielle des accords en matière de développement de la main-d’œuvre, accords prévoyant que les deux paliers de gouvernement devaient dépenser des sommes égales
(200 millions) dans leurs propres programmes destinés aux prestataires de l’aide sociale. Mais ces accords ont aussi été minés par la réduction de fonds fédéraux investis dans les programmes liés au marché du travail.
Cette tendance s’est poursuivie après l’arrivée des Libéraux au pouvoir en 1993.
Malgré les promesses électorales d’augmenter les incitations à la formation, les ambitions libérales se sont rapidement dissipées. Selon les estimations de 1997-98, l’indexation des dépenses en matière de politique active de l’emploi promise par le
gouvernement fédéral serait de 11 % moins important en 1999-2000 qu’en 1993-94
(Yates, 1995 ; Bakvis 1996b ; Klassen, 2001).
Compte tenu à la fois du contexte budgétaire difficile limitant les possibilités
d’innovation fédérales et des remises en cause par les provinces de sa compétence
dans le domaine, le gouvernement fédéral a fait un premier pas vers la dévolution en
juin 1994. Tout en gardant la responsabilité en matière de création directe d’emplois,
d’information sur le marché du travail et de conseil (Haddow, 1998), il a offert aux
provinces le contrôle administratif sur la plupart des formations qu’il finance, tout
en faisant de la conception des mesures de formation un sujet de discussion bilatérale entre les deux gouvernements. Puis, le résultat serré du référendum québécois
de 1995 a poussé le gouvernement fédéral à offrir aux provinces, en mai 1996, non
plus seulement le droit d’administrer les nouvelles initiatives financées par
l’assurance emploi, mais aussi la responsabilité des services de conseil et de placement. Ce transfert de responsabilité était prévu pour une période de trois ans, mais
pour la plupart des provinces, il est passé à cinq ans. En contrepartie, chaque province doit signer une entente de développement du marché du travail afin de garantir
un minimum de conditions concernant les services à développer (Haddow, 1998). À
ce jour, trois types d’accords ont été mis en vigueur (Klassen, 2001). Le modèle du
« transfert complet » (Nouveau-Brunswick, Québec, Manitoba, Saskatchewan, Alberta, Territoires du Nord-Ouest et Nunavut) prévoit que les provinces ou les territoires assument la responsabilité de la politique du marché du travail et de
l’application des programmes dans le cadre du financement fédéral et des contraintes
d’admissibilité des personnes. Avec le « modèle de co-gestion ». (Colombie-Britan-nique, pour le moment, Île-du-Prince-Édouard, Terre-Neuve et Labrador, et Yukon),
il n’y a pas de transfert de personnel ni de ressources, mais plutôt un travail conjoint
pour l’élaboration des programmes et leur implantation. Finalement, le modèle de
« partenariat stratégique » (Nouvelle-Écosse) invite les deux ordres de gouvernement à collaborer et à coordonner leurs efforts pour améliorer leurs programmes et
services respectifs en matière de marché du travail. Le texte de ce dernier type
d’accord est court (sept pages) comparativement aux autres (des centaines de pages),
et change peu de choses concrètement. L’Ontario n’a toujours pas conclu d’entente
parce qu’elle essaie d’obtenir que le financement fédéral des mesures actives
d’emploi dans la province soit augmenté.
La question du contrôle exercé par le gouvernement fédéral est intimement liée
aux conditions et aux modalités de reddition de comptes incluses dans les accords de
développement de la main-d’œuvre. La capacité d’Ottawa à imposer ses priorités
paraît limitée, quoique son influence, au regard des sommes investies, varie grandement selon que les provinces ont accepté l’offre de transfert complet ou non (Haddow, 1998). Deux éléments spécifiques visent à ce que les provinces se conforment
aux priorités fédérales. Premièrement, les provinces doivent (1) garantir qu’au minimum une proportion des bénéficiaires du programme sont des prestataires de
l’assurance emploi, (2) atteindre des cibles pour le nombre de clients qui trouvent un
emploi, et (3) gérer les fonds de telle manière que les objectifs de réduction des dépenses soient respectés. Chaque objectif est assorti de mesures de performance.
Deuxièmement, les provinces (à l’exception du Québec) qui ont accepté telle quelle
et en entier l’offre fédérale doivent offrir des prestations et un soutien à l’emploi
conformes aux cinq mesures prescrites dans la loi sur l’assurance emploi. Les annexes des accords spécifient quels programmes provinciaux existants, nouveaux ou
remodelés sont considérés comme similaires à ceux retenus par le gouvernement fédéral. Parce que les trois mesures (les suppléments de revenu, l’aide au travail autonome et les prêts ou subventions de formation) sont individuelles, cela limite la
flexibilité dont jouissent les provinces, car la relation peut s’établit directement entre
l’individu et le gouvernement fédéral.
On pourrait penser que la surveillance et les exigences d’imputabilité compensent le caractère incomplet des mesures de performance (Klassen, 2001 ; Haddow,
1998). Cependant les mécanismes de contrôle sont loin d’être étanches : les engagements pris par les provinces (sans parler de leur capacité à les respecter) en matière d’évaluation rigoureuse restent encore limités, et les comparaisons risquent de
devenir de plus en plus difficiles à mesure que les programmes se mettront à différer
d’une province à l’autre. À cela, il faut ajouter que les mécanismes de reddition de
comptes sont actuellement peu contraignants et ont été conçus ainsi pour s’assurer
l’appui des provinces. Ces mécanismes sont grandement limités par leur incapacité à
mesurer les dépenses provinciales. Partant, il est impossible de déterminer si les
provinces utilisent les sommes liées aux accords de développement de la maind’œuvre pour des programmes qu’elles finançaient déjà par le passé.
Malgré le calme relatif qui a suivi ces accords, des conflits ont surgi à l’occasion
de tentatives faites par le gouvernement fédéral pour se réintroduire dans le champ
par le biais de nouveaux canaux (bien que ce soit à proprement parler dans le domaine de l’éducation post-secondaire plutôt que dans celui de la formation). On
pense au programme de Bourses du millénaire de 2,5 milliards de dollars, de même
qu’à l’investissement de 1 milliard dans la Fondation canadienne pour l’innovation.
La critique provinciale a alors visé deux cibles : l’action unilatérale du gouvernement fédéral introduisait ces nouveaux programmes sans coordination, ni concertation ; les programmes fédéraux ne contribuaient pas au soutien du système d’enseignement post-secondaire, en termes de dépenses de fonctionnement et d’investissement.
Les investissements fédéraux depuis les années 1980 dans des mesures actives
d’emploi ont joué un rôle stratégique en limitant l’éventail des possibles et en donnant au gouvernement fédéral une expertise de laquelle il a pu tirer une influence
majeure. L’ouverture du gouvernement fédéral aux expériences locales a également
renforcé son rôle d’expert, sa capacité à mettre en lumière les
success stories locales
et à les ajouter à son propre répertoire de mesures actives d’emploi possibles (Peck,
1998). L’influence de l’expertise fédérale a dû être particulièrement significative au
début de la mise en place des politiques actives d’emploi, étant donné qu’avant les
accords de développement de la main-d’œuvre, la plupart des provinces ne disposaient pas de l’expertise ni de la capacité administrative nécessaire (Bakvis, 1996a)
[7].
Loin d’êtres traités à l’identique, les trois secteurs qu’on vient d’étudier connaissent des parcours distincts. C’est vrai tout particulièrement de la politique active de
l’emploi qui occupe une place périphérique dans le champ de la protection sociale. Il
n’en reste pas moins que nous y retrouvons tous les ingrédients des transformations
qui se sont confirmés au cours des dernières années. La recomposition territoriale du
système politique canadien passe par la forte variation des arbitrages et des dispositifs arrêtés selon les espaces provinciaux. Par ailleurs, le renouvellement des formes
de contrôle et de reddition des comptes s’y manifeste très tôt, à telle enseigne que le
secteur sert un peu de laboratoire à certaines idées qui se confirmeront par la suite,
telles la prise en compte d’abord des résultats et l’acceptation de principes généraux
d’action. Dans ce secteur, on observe cependant une dimension absente ailleurs, à
savoir le transfert de personnel du niveau central au niveau provincial. Ainsi les porteurs de la réalisation de la nouvelle gestion publique ont été socialisés dans
l’environnement du pouvoir central, ce qui est un gage de leur participation à l’univers intellectuel de ce pouvoir.
La mondialisation n’est pas étrangère à la recomposition territoriale qui est actuellement à l’œuvre dans nombre de sociétés. Celle-ci est cependant ancrée dans la
configuration socio-institutionnelle qui balise les pratiques inscrites dans un territoire en voie de redéfinition sous l’impact de la mise en place de nouvelles formes
de gouvernance et de la nouvelle gestion publique. Les processus actuels apparaissent toutefois sous des modalités qui sont très proches des formes traditionnelles des
conflits politiques, c’est-à-dire des conflits intergouvernementaux dans le cas du
Canada. Mais ces conflits traditionnels renvoient désormais à des enjeux nouveaux
et ils possèdent une incidence inédite. C’est en tout cas ce que nous montrent les
transformations dans le domaine de la protection sociale au Canada.
Le leadership en matière de politique sociale est l’un des rares outils dont dispose le gouvernement fédéral pour maintenir l’intégration pan-canadienne, dans un
contexte où l’espace socio-économique est à la fois régionalisé et continentalisé
(Boismenu et Graefe, 2003). Dans les années récentes, le gouvernement fédéral a
cherché à garder l’initiative en dépit de restrictions budgétaires et d’un désengagement relatif mais significatif de la contribution fédérale aux politiques sociales. Il lui
était dès lors difficile de prendre de grandes initiatives de même que le déclin relatif
de la participation fédérale au financement des politiques affaiblissait sa capacité à
imposer aux provinces des conditions préalables à l’utilisation des fonds versés (Lazar, 1998b). Dans la mesure où il était exclu que le gouvernement fédéral se retirât
de ces secteurs d’intervention et que le statu quo ante n’était plus une option envisageable, la question du renouvellement des relations fédérales-provinciales s’est clairement posée.
Selon des schèmes d’interprétation assez classiques du fédéralisme canadien,
deux lectures de la situation récente co-existent. On a pu, en effet, mettre en relief le
fait que le gouvernement fédéral a plus ou moins renoncé à son désir de diriger et a
cherché à traiter d’égal à égal avec les provinces. Plutôt que de poursuivre des objectifs constitutionnels ambitieux, les gouvernements fédéral et provinciaux auraient
trouvé un terrain d’entente sur la nécessité d’un renouvellement de la politique sociale, tout en privilégiant des solutions non-constitutionnelles et des accords de collaboration au niveau gouvernemental. Cette évolution refléterait l’importance que le
gouvernement fédéral accorde aux idéologies associées à la nouvelle gestion publique et au partenariat. Mais on peut opposer à cette lecture des faits qui témoignent
plutôt d’un fédéralisme unilatéral. Peu de mesures sont issues du processus de négociation prévu par l’union sociale, la plupart faisant plutôt l’objet d’une initiative fédérale « unilatérale ». Ces initiatives ont été motivées soit par une valorisation de
l’interaction directe de l’État fédéral avec les citoyens, soit par la recherche de nouvelles initiatives ostentatoires dans les domaines de la santé, de l’éducation et de la
pauvreté des enfants.
Ces deux lectures restent insuffisantes car elles ne rendent pas vraiment compte
de certaines innovations dans les relations fédérales-provinciales. Nous sommes à la
croisée des chemins. Le scénario d’une union sociale interprovinciale semble presque aussi irréaliste que la volonté du gouvernement québécois de retourner aux pratiques du fédéralisme classique. Il en va de même de toute forme de retour au modèle de domination fédérale prévalant dans les années d’après-guerre. Pour le gouvernement fédéral, il s’agit d’exploiter les anciens leviers qu’étaient les ressources
financières et la reddition de comptes, tout en en créant de nouveaux comme
l’expertise et l’expérimentation de politiques, pour les réarticuler dans un nouveau
contexte. Chacun de ces leviers répond à une logique particulière. Au total cependant, on ne peut faire abstraction de la tension résultant du jeu permanent entre une
forte inclination du gouvernement fédéral à faire cavalier seul et la valorisation ap-parente de négociations continuelles avec les gouvernements provinciaux.
Il est finalement peu probable que le gouvernement fédéral ait recours à une stratégie basée sur de nouvelles injections financières pour « assurer » son leadership. Les programmes existent, ils sont en pleine « maturité », et la part relative du
financement fédéral n’a cessé d’y décroître depuis le milieu des années 1970, mouvement à la baisse qui s’est accentué ces dernières années. A priori l’engagement de
nouvelles ressources dans d’anciens programmes apparaît comme un juste retour des
choses. D’un autre côté, un investissement de nouvelles sommes d’argent dans de
vastes programmes fédéraux ou la proposition de nouveaux programmes fédérauxprovinciaux d’envergure risque de recevoir un accueil hostile car les programmes
existants (particulièrement dans le domaine de la santé) sont sous-financés (Hale,
2000). Ce que l’on sait cependant, c’est que les injections supplémentaires de fonds
pour les programmes existants ou pour les nouveaux programmes ont été l’occasion
de renouveler le mode de contrôle sur l’usage des fonds. C’est ainsi que ces « nouvelles injections » de fonds sont assorties de nouvelles mesures de reddition de
compte et d’une conception des affaires publiques qui intériorisent les principes de
la nouvelle gestion publique.
L’usage de ressources financières pour « assurer » le leadership va traditionnellement de pair avec le levier de la reddition de comptes. Ce mécanisme permet au
gouvernement fédéral d’exercer un contrôle sur les politiques provinciales en
s’assurant que l’argent injecté est utilisé conformément aux objectifs fixés dans le
programme. L’archétype de la reddition de comptes depuis l’après-guerre a été la
formule du programme à frais partagés dans le cadre duquel le gouvernement fédéral
remboursait aux provinces un certain pourcentage des dépenses admissibles, une
fois que les comptes-rendus détaillés des dépenses avaient été acceptés. Or, ces dernières années, la notion d’imputabilité et la promotion de critères d’efficacité et
d’évaluation de la performance se sont imposées dans le débat politique. Les études
sur la nouvelle gestion publique montrent que ces notions s’inscrivent dans un mode
de hiérarchisation des contrôles. Les engagements concernant les outils d’évaluation
participent à la mise en place de contrôles plus subtils auxquels les provinces doivent se soumettre en contrepartie des nouvelles sommes d’argent investies. Bien
qu’apparemment moins efficace dans l’immédiat, la reddition de comptes sur la base
de ces outils est néanmoins susceptible d’avoir un impact majeur. Elle peut amener
les provinces à dépenser dans un domaine particulier, défini de façon assez large
(par exemple le développement de l’aide à la petite enfance) ou restreint (par exemple l’achat d’équipement pour poser des diagnostics médicaux). Le gouvernement
fédéral peut aussi choisir des mesures de performance pour inciter les provinces à se
concentrer prioritairement sur certains problèmes, voire pour justifier une éventuelle
intervention fédérale visant à remédier à une mauvaise performance récurrente d’une
ou de plusieurs provinces. Les mécanismes de reddition des comptes font l’objet
d’une négociation ouverte, mais il y a fort à parier que le gouvernement fédéral y
jouera un rôle dominant, ne serait-ce qu’en termes de leadership et d’initiative politique.
Le gouvernement fédéral cherche donc à devenir le dépositaire de l’expertise en
matière de politique sociale et à en faire une nouvelle base de leadership. Le développement de thèmes de recherche et d’une expertise est un moyen efficace de façonner les politiques sociales. Le gouvernement fédéral a précisément investi des
sommes importantes dans la création d’instituts spécialisés et de fondations. Ces investissements contribuent à créer une demande sociale pour de nouvelles décisions
et perspectives politiques que le gouvernement fédéral est en mesure d’influencer à
travers le mandat qu’il donne à ces fondations et instituts. Le gouvernement fédéral
s’assure ainsi de la présence parmi ses interlocuteurs d’une série d’experts avec lesquels il peut débattre de la nature d’éventuelles politiques. Il peut ainsi influer sur la
détermination des priorités et des réformes à l’ordre du jour, surtout lorsque ses
idées sont cautionnées par la réputation scientifique et la stature des spécialistes en
question. Cette dynamique devrait créer de nouvelles possibilités d’intervention pour
le gouvernement fédéral. Dans le cas des politiques établies, soutenues par des programmes existants, les intérêts sont organisés et la « demande sociale » est déjà cristallisée ; dans ces domaines, tout indique que la revendication d’un réinvestissement
des sommes que le gouvernement fédéral a retirées il y a quelques années dominera.
Créer une nouvelle demande sociale à laquelle une expertise scientifique confère une
légitimité est l’un des moyens à la portée du gouvernement fédéral pour renouveler
son leadership sans avoir à investir de nouvelles sommes d’argent substantielles. La
finalité de cette réorientation n’est pas tant de créer des programmes fédéraux
concurrents de ceux des provinces que d’infléchir le cours des interactions fédéralesprovinciales existantes dans le sens privilégié par le gouvernement fédéral.
Le quatrième levier se situe dans la foulée de ce qui précède. Les investissements
structurants sont relativement modestes, mais ils visent néanmoins à infléchir la direction générale et la philosophie des programmes existants. Ils peuvent prendre la
forme de projets pilote, d’initiatives stratégiques ou de fonds de transition. Ils visent
à déterminer la nature du changement de la politique concernée, en répertoriant les
mesures possibles, en mettant en avant des idées de réforme des programmes existants, de même qu’en créant les compétences administratives nécessaires pour le
faire. Ils constituent donc un autre outil auquel le gouvernement fédéral peut avoir
recours pour avoir une influence sur le choix des réformes et les priorités dans les
champs de compétence des provinces.
Somme toute, la nouvelle gestion publique, comme cadre de référence, et l’approche dite de coordination ouverte se sont emparés des relations intergouvernementales et sont devenues les vecteurs par lesquels le gouvernement fédéral cherche à
assurer sa prépondérance dans la transformation de la protection sociale canadienne.
Ces vecteurs s’inscrivent de fait dans une structure hiérarchique de relations de pouvoir au sein du régime fédéral qui a historiquement consacré la domination du gouvernement central. Ce qu’il importe alors de considérer, c’est comment la nouvelle
gestion publique et la coordination ouverte ont partie liée avec le renouvellement du
mode d’établissement de cette domination.
Le Canada comme, à certains égards, l’Union européenne ont dû relever le défi
que représente l’intégration de ces nouvelles notions dans un contexte de gouvernance à niveaux multiples. Mais le Canada a toujours possédé les institutions propres à un système fédéral alors que l’Union européenne en est encore à chercher à
construire des institutions de ce type. Aussi, peut-on se demander dans quelle mesure ces deux territoires font face à des problèmes similaires dans l’implantation de
nouvelles formes de gouvernance et en particulier de la nouvelle gestion publique.
L’Union européenne et le Canada ont tous deux adopté plusieurs de ces principes au
moment de revoir leurs régimes de protection sociale. Ainsi le Livre blanc sur la
gouvernance européenne (Commission, 2001,428) indique à la fois dans son titre et
par son contenu que ses auteurs souscrivent à plusieurs de ces notions. Ils affirment
notamment que le Livre blanc en question fournit des arguments pour le renouvellement de quelque chose qui existe déjà : la méthode communautaire. Des améliorations seraient apportées à cette méthode « en suivant une approche qui parte davantage de la base que du sommet, et en complétant plus efficacement les instruments
de ses politiques par des outils non législatifs » (Commission, 2001 : 4). Et la Commission de conclure aussi avec une vision proto-fédérale de l’avenir de l’Union :
« [...]Union fondée sur une gouvernance à plusieurs niveaux » dans laquelle « le véritable enjeu est d’établir des règles claires pour l’exercice partagé – et non séparé –
des compétences [...] » (Commission, 2001,40).
Dans la même optique, la méthode ouverte de coordination (MOC) implique à la
fois de nouvelles actions concertées en matière de protection sociale, un domaine
qui est du ressort des États membres, et une vision de la forme à donner à la gouvernance à niveaux multiples. En matière de pauvreté et d’exclusion sociale par exemple, des lignes directrices ont d’abord été agréées au Conseil européen de Nice en
décembre 2000. Puis, la MOC exigeant des plans d’action nationaux, ceux-ci ont été
formulés pour la première fois en juin 2001. Des indicateurs ont ensuite été adoptés
par le Conseil européen de Laeken en décembre de la même année. Aucune de ces
procédures ne peut s’appuyer sur des articles du traité en définissant les modalités.
Leur statut en est affecté et « …seule une action consensuelle permet d’avancer dans
ces domaines d’où l’importance des déclarations successives des Conseils européens » (Pochet, 2002 : 6).
On constate donc dans ces deux exemples une utilisation des outils standards de
la gouvernance : le leadership (l’invention d’une nouvelle méthode, la création
d’indicateurs et de procédures d’évaluation), la négociation (via le Conseil) de
même que le recours au benchmarking et l’accent mis sur les outputs. Avec la MOC,
les institutions européennes se sont assurées de pouvoir contribuer à façonner, sinon
à décider, de l’orientation des changements et des ajustements dans les domaines
clefs de la protection sociale. Il reste que, comparée à la relative facilité avec laquelle les nouvelles formes de gouvernance ont été adoptées dans l’Union européenne en matière de protection sociale, on peut se demander si le gouvernement
central canadien a connu le même succès dans sa tentative de se réserver un rôle
dans ce domaine.
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[1]
Cette entente a été interprétée de façon diamétralement opposée par divers acteurs. Certains y ont
vu une nouvelle offensive fédérale pour s’ingérer dans les champs de compétence des provinces,
lesquelles ont abdiqué à tous points de vue, à l’exception du Québec (Noël, 2000a) ; d’autres estiment que l’entente témoigne de l’adoption graduelle d’une approche de collaboration et de relations
inter-gouvernementales moins hiérarchiques qu’auparavant (Lazar, 2000 ; Dion, 1999 ; Battle,
2001).
[2]
Ce réinvestissement n’a pas été suffisant pour que les transferts reviennent au niveau d’avant la
création du TCSPS, même sans tenir compte de l’inflation et de l’augmentation de la population
(Ministère des Finances, 1998,1999a ; 2000a). D’où la continuation de la lutte intergouvernmentale malgré l’existence de l’Entente.
[3]
Ce réinvestissement fédéral n’a pas désamorcé les demandes des provinces, car dès le départ les
sommes fédérales annoncées n’équivalent pas à l’augmentation des coûts des soins de santé. Du cô-té des provinces, on prône un nouveau partenariat fiscal qui tiendrait compte de l’impact des changements technologiques et démographiques sur les coûts (Western Finance Ministers, 1999).
[4]
De Terminus Plus : désigne « les soins généralement axés sur la maladie, qui sont assurés par un
professionnel de la santé constituant le premier contact avec le client et qui comprennent la prévention, le diagnostic, le traitement et le suivi ainsi que l’aiguillage vers d’autres services de santé et
des services sociaux spécialisés. » En anglais :
primary care.
[5]
Le Québec ne participe pas à ce programme, parce qu’il constitue à ses yeux une incursion non
souhaitée dans un champ de compétence des provinces. Pour plus de détails et pour consulter les
rapports annuels voir
http :// www. nationalchildbenefit. ca/ ncb/ NCB-2002/ ncb-reportfr. pdf
[6]
Les indicateurs de résultats proposés (Canada, 1998a) semblent toutefois reposer sur des indices
peu coûteux et faciles à établir (changement du pourcentage du revenu total des familles démunies
provenant d’emplois, changement dans le nombre de familles avec enfants bénéficiaires de l’aide
sociale, changement de l’ampleur de la pauvreté), plutôt que sur des évaluations plus rigoureuses
des programmes (par exemple : la comparaison des résultats pour les participants par rapport aux
non-participants, etc.).
[7]
Le personnel du ministère du Développement des Ressources Humaines (DRHC) transféré dans les
administrations provinciales représente en effet un pourcentage très élevé d’employés dans la plupart des administrations provincales. Ainsi 116 employés de DRHC ont été transférés dans un département de 70 personnes au Manitoba et 470 employés l’ont été dans un département de 350 personnes en Colombie-Britannique (Klassen, 2001).