Sociétés contemporaines
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2747556549
144 pages

p. 123 à 140
doi: en cours

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no 52 2003/4

2003 SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES

Philanthrope et feministe.

Itineraire d’une bourgeoise picarde et vision de la famille ouvriere

Françoise Battagliola Cultures et Sociétés Urbaines/IRESCO/CNRS 59-61 rue Pouchet 75849 PARIS Cedex 17
[1]Cet article s’interroge sur les relations entre deux modes d’action sociale des femmes au début du XX e siècle, celui des sociétés philanthropiques d’une part et celui des associations féministes d’autre part. Il s’appuie sur l’exemple de l’itinéraire d’une bourgeoise picarde, qui, comme d’autres femmes de cette période, construit sa carrière réformatrice en fondant une société d’aide aux femmes du peuple tout en rejoignant les groupes féministes les plus actifs dans la lutte pour les droits civils et politiques. Dans un second temps, ce texte montre comment les engagements de Marie-Louise Bérot-Berger infléchissent le regard qu’elle pose sur une famille ouvrière, objet d’une monographie réalisée dans le cadre de la Société d’Économie sociale et publiée en 1910. This article questions the relations between the two types of female social action at the beginning of the 20th century, namely that of philantropic societies and that of feminist groups. It is based on the example of a a middle-class woman of the French region of Picardy. Similarly to other women of her time, she founds a society to help working class women and joins the most active feminist groups in their fight for women's civil and political rights. In its second part, this text show how the involvement of Marie-Louise Bérot-Berger changes the way she views a working class family studied in a monography of the Society of Social Economy published in 1910.
Au tournant du XIXe siècle et du XXe siècle, la démocratie représentative, instaurée par la Troisième République, s’affermit avec l’entrée en politique de nouvelles couches sociales. Mais les femmes demeurent largement absentes de ce mouvement. Considérées comme mineures par le code civil, exclues des droits politiques, perçues par les politiques comme des êtres faibles à protéger dans le travail et la famille, elles sont plus objets que sujets. Cependant, des femmes appartenant aux élites, mais aussi à la moyenne bourgeoisie, s’activent dans l’espace public. Elles créent ou prennent des responsabilités dans des associations dont l’objet est l’amélioration de la condition féminine. Elles organisent des congrès nationaux et internationaux, constituent des réseaux d’échanges intellectuels qui traversent les frontières. Cependant, les domaines d’action qui leur sont en priorité dévolus, comme la maternité ou la protection des nouveau-nés, peuvent être perçus comme une forme plus sournoise de domination que leur exclusion des sphères du pouvoir, car ils épousent les définitions socialement constituées de la place légitime des femmes, ne remettant aucunement en cause les frontières symboliques et concrètes du féminin et du masculin. Mais, en se limitant à une telle interprétation, on occulte le sens de leurs activités pour les actrices elles-mêmes et leurs contemporains. Comme le souligne Michèle Perrot (Perrot, 1991), « des espaces qui leur étaient laissés ou confiés, des femmes ont su s’emparer pour développer leur influence jusqu’aux portes du pouvoir ». Sillonner le monde, organiser des congrès, parler devant de vastes auditoires n’est-ce pas sortir des rôles attendus des femmes ?
L’objet de cet article est de donner à voir, à travers la trajectoire de Mme Marie-Louise Bérot-Berger (désignée dans la suite de ce texte par ses initiales MLBB), comment se constituent de véritables carrières féminines entre la fin du XIXe siècle et les années trente à la confluence entre féminisme et philanthropie. Comment se manifeste la conjugaison de ces deux types d’engagement, courante à l’époque, paraissant improbable aujourd’hui ? C’est ce que l’on tentera d’éclairer en reconstituant la carrière de MLBB. Le terme de carrière désigne les déplacements des actrices entre différents groupes, associations et institutions, leur accès à des postes de responsabilité et l’accumulation du capital symbolique résultant du cumul des positions éminentes. L’historiographie (Klejman et Rochefort, 1989 ; Bard, 1995 ; Riot-Sarcey, 2002) met l’accent sur la diversité du féminisme sous la troisième République, terme largement utilisé à l’époque [2]. Aux associations féministes s’ajoutent les sociétés philanthropiques, qui forment une nébuleuse d’œuvres très actives (Diebolt, 2001). Elles émettent, comme les associations féministes, des programmes d’action destinés à améliorer le sort des femmes. La recherche que j’ai entreprise déplace le regard des oppositions vers les convergences de ces deux formes d’action (Battagliola, 2002). Il apparaît en effet que les divergences de points de vue tendent à passer au second plan lorsque l’enjeu est de rendre visibles et légitimes les actions en faveur des femmes et d’insérer le féminisme français dans le mouvement international. Ces tactiques de rapprochements ne répondent pas au seul souci de l’efficacité du mouvement. Elles résultent aussi de la formation de « nouveaux sens communs » (Topalov, 1996), qui délimitent l’espace de réflexion et rationalisent l’analyse de la question sociale afin de poser les bases d’actions concertées. Dans ce cadre, groupes féministes et associations philanthropiques collaborent et réfléchissent, selon les mêmes règles du jeu, aux actions à mener. Nombre de femmes partagent ainsi les deux types d’engagement, philanthropique et féministe, comme c’est le cas de MLBB. Cette dernière est en outre membre de la Société d’économie sociale, sous l’égide de laquelle elle a mené une enquête auprès d’une famille ouvrière. Cet article s’intéressera, dans un second temps, à son activité d’enquêtrice. On examinera ainsi comment ses dispositions et ses engagements ont infléchi le regard qu’elle porte sur le monde ouvrier.
 
1. UNE CARRIERE FEMININE ENTRE PHILANTHROPIE ET FEMINISME
 
 
MLBB, née en 1868 à Saint-Quentin, ville industrielle de l’Aisne, appartient à une famille de la moyenne bourgeoisie. Son père, Adolphe Bérot, était négociant, de même que son oncle maternel, et sa mère sans profession. Les témoins portés sur l’acte de naissance sont respectivement charron et directeur d’assurance. Elle est l’aînée de six enfants (quatre filles et deux garçons) [3]. Selon ses mémoires [4], elle a suivi sa scolarité primaire dans une école catholique, puis a fréquenté le collège de Saint-Quentin jusqu’au brevet supérieur, scolarité au cours de laquelle elle a appris deux langues, l’anglais et l’allemand. Rappelons qu’à cette période, autour de 1888, fréquenter un établissement d’enseignement secondaire n’était pas chose courante parmi les filles. Le brevet supérieur demeure alors le diplôme le plus élevé accessible aux jeunes filles, surtout prisé par les classes moyennes, car ouvrant éventuellement au professorat ou aux carrières administratives. En effet jusqu’à l’adoption de la loi Bérard en 1924, qui permet aux filles de suivre les mêmes cursus scolaires que les garçons, les bachelières représentaient une très faible minorité (Mayeur, 1977).
Après un séjour en Angleterre, MLBB entreprend des études de médecine et de droit, sur lesquelles elle reste très évasive et qu’elle interrompt rapidement, probablement au moment de son mariage [5].
À 24 ans, en 1892, Mlle Bérot épouse Charles Berger et se fait désormais appeler ML Bérot-Berger, comme l’usage commence à s’en répandre dans les milieux féministes et parmi les femmes écrivains. Son mari, de huit ans son aîné, est ingénieur en construction mécanique. Le couple a une fille unique née en 1893. Elle épousera un médecin, qui sera maire de Saint-Quentin et député de l’Aisne de 1933 à 1936 [6].
Les Bérot-Berger vivent à Saint-Quentin jusqu’à la Grande Guerre. Lorsque la région est évacuée, ils se replient à Cherbourg, ville natale de M. Berger, puis dans le sud de la France. Après la guerre, ils rejoignent Saint-Quentin et MLBB se rend de plus en plus souvent dans la capitale avant de s’installer définitivement à Paris après le décès de son époux en 1926. Elle décède en 1941 [7].
La vie de MLBB se partage entre des activités philanthropiques surtout centrées sur la lutte contre la mortalité infantile et la protection des mères et son engagement féministe. Elle est aussi une conférencière inlassable et une femme de lettres.
1.1. DES ACTIVITES PHILANTHROPIQUES DIVERSIFIEES
Sauver les enfants, protéger les mères
MLBB commence à se livrer à des activités philanthropiques avant son mariage. Elle organise des aides pour les enfants pauvres et crée en 1890 une association à cet effet. Elle participe également, comme dame visiteuse, à l’association catholique « Les Dames de la providence ». En 1908, elle lance une association plus ambitieuse, avec le soutien du préfet de l’Aisne : La « Mutualité maternelle civile et militaire de Saint-Quentin » [8]. Cette société de secours mutuels assure à ses membres le don d’une somme d’argent et de layette, à la naissance de chaque enfant. En 1910 [9], elle compte deux cents membres, son conseil d’administration réunit des médecins, des femmes de la moyenne bourgeoisie et elle s’est adjoint un service de trente dames visiteuses bénévoles.
Les mutualités maternelles
Les premières mutualités maternelles sont créées à Paris en 1891 et se développent rapidement, la loi de 1898 accordant un statut officiel aux sociétés de secours mutuels (Rollet-Echalier, 1990). Le premier congrès national de la Mutualité maternelle se tient à Paris en 1908, organisé à l’initiative de l’Union nationale des présidents des Sociétés de secours mutuels de France, avec le concours de la Ligue contre la mortalité infantile. Sous la présidence de Paul Strauss, président du Conseil supérieur de l’Assistance publique, du Comité supérieur de protection du premier âge et de la Ligue contre la mortalité infantile, sont réunis dans la commission d’organisation du congrès des médecins les plus en vue du courant « puériculteurs », dont le célèbre professeur Pinard, et les figures de proue de la mutualité, comme Léopold Mabilleau, président de la Fédération nationale de la mutualité française et Émile Cheysson, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, investi de responsabilités dans de nombreuses sociétés à visées réformatrices [10]. Le deuxième congrès national de la mutualité maternelle a lieu en 1911 à Roubaix [11]. Paul Strauss en assure toujours la présidence. Le comité d’organisation est formé, comme celui du premier congrès, d’acteurs de la mutualité et de médecins, s’y ajoute un représentant de l’Alliance d’hygiène sociale, créée en 1904. La loi du 17 juin 1913 (dite loi Strauss) donne un nouvel élan aux mutualités maternelles en accordant un droit au repos aux femmes en couches et une allocation aux femmes privées de ressources. Le versement des allocations est subordonné à l’observation de règles d’hygiène, en outre la loi prévoit une prime supplémentaire si la mère allaite. Ce dispositif nécessite la mise en place d’un service de surveillance qui sera assuré surtout par les mutualités maternelles.
En créant la Mutualité maternelle de Saint-Quentin, MLBB s’insère dans un vaste mouvement, qui étend son réseau de relations et lui assure une visibilité certaine dans les milieux politique et réformateur. Elle participe aux congrès nationaux de la Mutualité et elle présente, lors du second (1911), une communication en séance plénière sur l’association qu’elle a créée. Habilement, elle prend soin de citer les patronages prestigieux dont elle peut se prévaloir comme Émile Cheysson, Paul Strauss ou Léon Mirman, directeur de l’Assistance et de l’Hygiène du ministère de l’Intérieur.
À la veille de la Grande Guerre, la Mutualité maternelle de Saint-Quentin est chargée par le Conseil municipal d’appliquer la loi Strauss sur le repos des femmes en couches. La notoriété de cette association s’élargit aussi à la fin de la guerre à la faveur des liens qu’elle entretient désormais avec l’Association des Dames françaises, appartenant à la Croix-Rouge. MLBB accepte en effet la présidence du comité de Saint-Quentin de cette célèbre institution. De très nombreuses conférences et des cours donnés aux élèves infirmières complètent ses activités et contribuent à faire connaître ses œuvres sociales.
L’importance prise par la Mutualité maternelle et le comité local de l’Association des Dames françaises apparaît lors de leur assemblée générale conjointe en mai 1933, en présence de personnalités nationales et locales. L’association annonce alors 1 235 membres, et s’est occupé de 163 nouveaux nés. Elle distribue en outre des secours aux familles nombreuses et lors de la fête organisée à cette occasion, des médailles sont attribuées aux mères ayant eu le plus d’enfants [12].
Une orientation nataliste
La question de la décroissance de la population française devient à la fin du XIXe siècle un véritable problème social autour duquel s’établit un large consensus. Une option hygiéniste consistant à sauver la vie des enfants en protégeant les mères coexiste avec une orientation dénommée « nataliste », représentée par l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française, fondée en 1896 par Jacques Bertillon, dont le but est d’élever la natalité des ménages en aidant les familles nombreuses (Battagliola, 2000). Proche de Jacques Bertillon et d’Émile Cheysson, membres du conseil de direction de l’Alliance, l’orientation nataliste de MLBB la conduit à participer aux congrès de la natalité, dont le premier a lieu en 1919. Fait plus notable, elle est nommée en 1920 membre du Conseil supérieur de la natalité [13], seule femme à occuper une telle fonction avec Mme de Witt-Schlumberger. Cette dernière, membre de l’Alliance, est présidente d’une influente association philanthropique (le Patronage des détenues et libérées et des pupilles de l’administration pénitentiaire) et présidente de l’Union française pour le suffrage des femmes (UFSF), la plus importante des associations féministes suffragistes.
Comme l’ont montré des historiennes (Bard, 1995 ; Cova, 1997), après la Grande Guerre s’exprime un intérêt accru pour la famille et l’obsession nataliste s’exacerbe. À l’exception d’une minorité de militantes néomalthusiennes proches du mouvement anarchiste, les féministes d’alors partagent avec leurs concitoyens les inquiétudes face à ce qui est perçu comme une grave crise de la famille. Les devoirs familiaux des femmes figurent en bonne place aux côtés des revendications pour l’accès à l’instruction, à tous les métiers et à la sphère politique. Le vote de la loi de 1920, interdisant la contraception et l’avortement, ne soulève que de rares objections.
1.2. UN ENGAGEMENT FEMINISTE REPRESENTATIF [14]
MLBB rejoint l’Union fraternelle des femmes, dont elle devient en 1911 présidente du groupe de l’Aisne, puis une des vice-présidentes trois ans plus tard.
La publication la plus marquante de l’UFF a été de 1906 à 1908 celle du « Petit almanach illustré ». Des journées de conférences sont organisées. Quelques titres donneront un aperçu des centres d’intérêt du groupe : « L’évaluation du travail ménager de la femme » ; « Féminisme et coéducation » ; « La femme et la race (enfance et adolescence) ». Son assemblée générale réunit cinq cents membres en 1914. L’UFF noue aussi des liens étroits avec d’autres associations, comme le prévoient ses statuts, et notamment avec l’Union française pour le suffrage des femmes, l’Alliance d’hygiène sociale (qui lutte notamment contre la mortalité infantile) et la ligue nationale contre l’alcoolisme.
L’Union fraternelle des femmes
Ce groupe féministe a été fondé en 1901 par une militante de longue date de la Ligue du Droit des femmes, un des groupes féministes les plus marquants fondé au cours des années 1880. Les responsables de l’UFF écrivent pour la plupart dans la « Fronde », journal créée par Marguerite Durand pour les femmes et réalisé exclusivement par des femmes. Cette association se caractérise par l’éclectisme et la variété de ses préoccupations : l’éducation, les salaires, la législation, les mœurs, la littérature féminine. Elle s’engage activement dans la lutte pour l’accès des femmes aux droits politiques. Elle fonde sa cohésion sur une sensibilité nettement de « gauche », mais « Ses tendances avancées se feront d’autant mieux accepter que ses membres seront animées d’un grand esprit de conciliation et que la solidarité et la tolérance seront leurs principales règles de conduites » [15].
Dans ses statuts, l’UFF s’assigne comme objet :
  1. « D’intéresser les femmes à toutes les questions qui les concernent au point de vue législatif, économique et social et de leur faciliter l’étude de ces questions au moyen de réunions, conférences, livres, journaux, documents et communications de toute nature.
  2. De travailler à l’amélioration de la condition des femmes et des enfants ; de rechercher les moyens d’éducation ainsi que les mesures de protections de nature à y contribuer et d’en poursuivre la réalisation.
  3. De favoriser l’évolution féminine dans tous les domaines par les procédés qui paraîtront les plus efficaces.
  4. De s’unir, s’il y a lieu, avec d’autres associations similaires pour l’étude et la défense des mêmes intérêts ».
Ce groupe conjugue ainsi les intérêts de MLBB pour la condition des enfants et la défense des droits des femmes. Ses modes d’action, essentiellement des réunions, des conférences, des écrits, rejoignent aussi les habitudes de MLBB. Elle multiplie les conférences dont « L’esclave de la République » et « La travailleuse dans son double rôle. La mère et l’ouvrière. Conséquences et bienfaits de la loi Strauss, complément indispensable de l’organisation maternelle et infantile ».
BULLETIN ANNUEL DE L’UNION FRANÇAISE POUR LE SUFFRAGE DES FEMMES (1921) PROGRAMME MINIMUM DES ASSOCIATIONS FEMINISTES FRANÇAISES
Les femmes réclament au parlement :
Leurs droits politiques
Ratification sénatoriale de la loi votée le 20 mai 1919 par la Chambre des députés, accordant aux femmes le droit de suffrage.
Leurs droits civils Révision de la législation qui établit l’infériorité de la femme mariée.
Suppression de l’incapacité légale de la femme mariée ; libre disposition de sa personne et de ses biens.
Droit pour la femme mariée de conserver sa nationalité d’origine.
Égalisation de la puissance paternelle entre les deux époux et modification du droit de correction paternelle.
Forte de ses droits, et d’accord avec l’homme, la femme s’appliquera à réaliser ce MINIMUM de réformes.
PROTECTION DE LA RACE
Lutte contre l’alcoolisme
L’interdiction absolue de la vente et de la fabrication de l’alcool de consommation.
Limitation des débits de boissons. Application rigoureuse de la loi sur l’ivresse. Création de foyers civils et de campagnes, de débits de boissons hygiéniques, etc.
Lutte contre l’immoralité
Suppression de la réglementation de la prostitution. Réforme du régime des mœurs.
Protection des mineures. Lutte contre la traite des femmes. Lutte contre la pornographie et l’immoralité.
Lutte contre la tuberculose
Création de sanatoria, de dispensaires. Traitement des pré-tuberculeux. Destruction des taudis. Création des habitations à bon marché, etc.
Lutte contre la dépopulation
Protection des enfants du premier âge. Lutte contre la mortalité infantile. Protection des familles nombreuses, etc.
PROTECTION DE L INDIVIDU
Développement intégral des enfants (filles ou garçons)
Réforme de l’enseignement dans un esprit démocratique.
Réalisation complète de l’obligation scolaire.
Prolongation de la durée de l’enseignement jusqu’à 15 ans.
Création d’un enseignement technique obligatoire jusqu’à 18 ans.
Possibilités d’accession pour tous à l’enseignement secondaire et supérieur, en vue de la formation d’une élite.
Unification des programmes pour les deux sexes.
Développement de l’éducation physique.
Défense et protection des travailleurs et travailleuses (manuels et intellectuels)
Accession des femmes à toutes les carrières aux mêmes conditions que les hommes.
Application stricte du principe : « À travail égal, salaire égal ».
Application rigoureuse de la loi sur le travail à domicile et le salaire minimum.
Lutte contre la vie chère
Organisation et développement des Sociétés coopératives de production et de consommation.
Ajoutons à ce programme :
LA GUERRE A LA GUERRE
Par l’organisation de plus en plus parfaite de la Société des nations
En 1915, les dirigeantes de l’Union fraternelle des femmes s’adressent au Sénat afin que les femmes soient admises à siéger dans les commissions de reconstruction des cités détruites, prévues par la loi Cornudet, portant sur les régions dévastées. La présidente, Amélie Hammer, la secrétaire générale Juliette-François Raspail ainsi que MLBB se présentent au nom de l’UFF mais aussi de l’Alliance d’hygiène sociale dont elles sont toutes trois membres. MLBB se réclame également de la Société d’économie sociale. Malgré ces patronages prestigieux, la réponse sera négative (Blum et Horne, 1988). Rappelons que les femmes n’obtiennent les droits politiques qu’en 1945. Si la Chambre adopte le suffrage des femmes le 20 mai 1919, le Sénat diffère tout débat. La privation des droits politiques n’exclut pas systématiquement les femmes de la participation aux lieux de réflexion politique et d’expertise (commission extraparlementaire ou Conseils supérieurs), mais devient un argument décisif lorsque leur participation soulève trop d’oppositions.
En 1911, MLBB adhère également à l’Union française pour le suffrage des femmes, dont elle devient présidente du groupe départementale de l’Aisne. L’UFSF a été fondée deux ans auparavant par Jeanne Schmahl. Proche de MLBB, cette dernière avait fondé un groupe dont les objectifs étaient d’obtenir le vote de lois, telles que la loi de 1907, accordant aux femmes mariées la libre disposition de leur salaire. L’UFSF, association affiliée à l’Alliance internationale pour le suffrage des femmes, compte près de mille membres en 1910. Elle lutte en priorité pour les droits politiques et civils des femmes. De même que l’Union fraternelle des femmes, l’UFSF épouse les thèmes d’une large fraction de la nébuleuse réformatrice : lutte contre la prostitution, l’alcoolisme et la dépopulation. Le document reproduit en encadré [16] montre combien étaient alors intriquées la défense des droits des femmes et la lutte contre les « fléaux sociaux ».
1.3. UN CAPITAL DE RELATIONS : LA CLE DE LA REUSSITE
L’indéniable réussite de MLBB l’a conduite à des fonctions rarement occupées par des femmes à cette période : être déléguée par le ministère de l’Intérieur pour représenter l’Assistance publique dans des congrès internationaux et membre du Conseil supérieur de la natalité notamment sont des positions hautement honorifiques. Ses responsabilités et sa notoriété croissantes ont d’ailleurs été couronnées par de nombreuses décorations, dont en 1906 la médaille d’honneur de l’Assistance et de l’Hygiène publique et la Légion d’honneur en 1920.
Contrairement aux femmes de la grande bourgeoisie ou de l’aristocratie dont le nom suffit à les situer socialement, MLBB est une bourgeoise de province qui a dû elle-même créer son identité et assurer sa renommée. C’est ce qui transparaît à la lecture de son ouvrage autobiographique, au titre évocateur « Réussir », dédié à ses petits-enfants. Il met en scène la vision que MLBB souhaite donner de sa réussite, qui réside, selon elle, dans le réseau de relations sociales qu’elle s’est constitué. Cet ouvrage recense ainsi tous les congrès, auxquels participe l’auteure et le réseau de relations nationales et internationales qu’elle y tisse : se succèdent congrès nationaux et internationaux de la tuberculose, de la mutualité, de l’enfance, de la natalité, de l’éducation morale, des habitations à bon marché, etc. qui sont autant d’occasions de se faire connaître ou de resserrer des liens. Cet ouvrage est également émaillé de noms de personnages illustres dont elle se réclame. Émile Cheysson tout d’abord, « notre regretté et si excellent conseiller », dont elle se veut la « disciple ». Il apparaît comme un personnage clé, car cet « homme orchestre de la réforme sociale » a cumulé les honneurs depuis les années 1880 et a été membre de plus de cent œuvres et sociétés, dont il présidait un bon nombre (Topalov, 1999, p. 388). MLBB situe également son action sous le patronage de Léon Bourgeois, président du Conseil en 1895-1896, promoteur du « solidarisme » dont il ambitionne de faire la théorie officielle de la République radicale : « Les responsabilités que j’accepterai au cours de mon existence (…) prendront leur source dans la confiance intégrale que cet illustre bienfaiteur met en moi », écrit MLBB. Elle doit aussi beaucoup à Paul Strauss, sénateur de 1897 à 1936, promoteur de la célèbre loi sur le repos des femmes en couches et à Léon Mirman, directeur de l’Assistance et de l’Hygiène publique au ministère de l’Intérieur. Ce dernier, un ami de la famille, a présidé l’assemblée générale de la Mutualité maternelle de Saint-Quentin et sera témoin au mariage de sa fille, il l’a chargée de représenter l’Assistance publique à maints congrès. La collaboration de MLBB avec le professeur Adolphe Pinard se concrétise par la participation de ce dernier à son ouvrage : « La dame visiteuse dans la bienfaisance publique ou privée et dans le contrôle de la loi Strauss, protectrice de la maternité. Prescriptions concernant inspectrices et bénéficiaires suivies des instructions du professeur Pinard, adoptées par l’Académie de médecine », dont la première édition est publiée en 1914. Ses liens avec Jacques Bertillon, le promoteur de l’accroissement de la natalité, se poursuivent toute sa carrière : il se rend à Saint-Quentin pour visiter la Mutualité maternelle en 1907 et préface son ouvrage « Décalogue de la vie moderne » paru en 1912. Il n’est certainement pas étranger à sa nomination au Conseil supérieur de la natalité en 1920. Son réseau s’étend également au-delà des frontières à des responsables d’œuvres étrangères.
Femme de lettre et membre de la Société des gens de lettres, MLBB fait aussi valoir sa production littéraire (annexe). De même que ses activités réformatrices sont patronnées par des personnages connus, qui leur donnent une légitimité, la plupart de ses ouvrages sont rehaussés par une préface signée de noms éminents. Il s’agit surtout de manuels sur l’action sociale ou l’éducation familiale. Le journal qu’elle a créé en 1907 « Le journal des travailleuses » se veut « L’écho des œuvres sociales (France et étranger), du mouvement mutualiste, féministe et ménager ». Elle est également éditrice de la « Bibliothèque du Bonheur social ». Le journal des travailleuses ainsi que les ouvrages proposés par la bibliothèque sociale sont recommandés par les associations féministes, comme le Conseil national des femmes françaises qui fédère depuis 1901 la plupart des groupes et est affiliée au Conseil international des femmes.
MLBB a tenu un « salon social » à Saint-Quentin, puis à Paris. En jouant à la fois sur le côté philanthropique féministe et littéraire de ses activités, elle étend ses relations vers le milieu aristocratique, comme en témoigne une invitation dans le salon de l’hôtel Napoléon, en présence de la Baronne de Brimont, de Madame Elizabeth de Grammont, de la Comtesse Jean de Pange, qui signeront leurs derniers ouvrages, elle-même proposant « une causerie sur les bons mots du XVIIIe siècle » [17].
 
2. ENGAGEMENTS REFORMATEURS ET VISION DE LA FAMILLE OUVRIERE
 
 
L’alliance des actions philanthropiques et des engagements féministes s’est traduite non seulement par des propositions d’action et la création d’institutions mais aussi le plus souvent par un engagement personnel des femmes auprès des familles et des femmes qu’elles sont amenées à secourir ou conseiller. Quelles visions de la famille ouvrière ont inspiré ces contacts répétés ? Les monographies ouvrières réalisées dans le cadre de la Société d’économie sociale constituent, à ce titre, des témoignages à ne pas négliger. Dans les pages qui suivent, on s’intéressera à l’activité d’enquêtrice de MLBB et on tentera de mettre au jour la façon dont ses engagements en faveur de la protection des enfants, des familles nombreuses et surtout de la condition des femmes orientent le regard qu’elle porte sur la famille du tisseur de Saint-Quentin.
2.1. LA SOCIETE D’ECONOMIE SOCIALE ET LES FEMMES
MLBB devient membre de la Société d’Économie sociale en 1908. Fondée par Frédéric Le Play en 1858, cette société demeure au début du XXe siècle une des institutions clés du mouvement réformateur. La Société d’économie sociale et ses groupes locaux accueillent peu de femmes. Ces dernières sont encore en effet largement exclues des études supérieures et des hautes fonctions professionnelles qui caractérisent nombre de membres masculins des institutions leplaysiennes, comme ceux d’autres associations à vocation savante, ce qui tend à écarter les femmes. Mais, dans la première décennie du xxe siècle, les femmes, plus souvent à la tête d’associations, sont mieux représentées sur la scène publique : à l’Exposition universelle de 1900, deux congrès traitant des questions féminines sont organisés [18]; la même année, le congrès international des œuvres catholiques s’adjoint une section féminine consacrée aux œuvres dirigées par des femmes. Le congrès d’assistance et de bienfaisance privée, organisé également en 1900, s’ouvre plus largement que les précédents congrès d’assistance aux femmes (Renard, 1999). À son tour, la SES consacre ses journées annuelles internationales de 1901 à « La condition de la femme » [19].
Proches des catholiques sociaux, les leplaysiens s’intéressent certes à la famille mais aussi aux évolutions de la position des femmes dans la société, comme en témoignent les thèmes traités au cours de ces journées : le travail, les salaires et la création de syndicats féminins ; l’enseignement professionnel et l’accès à l’enseignement supérieur ; l’éducation ménagère dans laquelle est inclus l’apprentissage des règles de puériculture ; la lutte contre la prostitution ; les droits civils et enfin les droits politiques. Ces thèmes sont proches de ceux débattus par les associations féministes. Même si des divergences de points de vue existent (comme d’ailleurs au sein du mouvement féministe lui-même), nombre de féministes se rendent à l’invitation de la SES. Certaines participeront régulièrement à ses travaux, trouvant peut-être dans ces réunions un lieu de débat qui suscite leur intérêt, peut-être pour faire entendre le point de vue féministe au sein de cette institution à la notoriété et à l’influence certaines.
2.2. LES MONOGRAPHIES DE FAMILLE
Le but premier de la SES : « constater par l’observation directe des faits, dans toutes les contrées, la condition physique et morale des personnes occupées à des travaux manuels, et les rapports qui les lient, soit entre elles, soit avec des personnes appartenant aux autres classes » [20] se concrétise par la réalisation d’enquêtes, parmi lesquelles les monographies de familles, menées selon les instructions publiées par leur initiateur (Le Play, 1879). Leur publication se poursuit jusque dans les années trente.
Les monographies de familles selon Le Play
Comme nombre de ses contemporains (Perrot, 1987), Le Play considère la famille comme l’unité de base de la société. L’étude systématique des familles dans différentes sociétés peut, à ce titre, instruire sur leur état social. Il fait le choix des familles ouvrières, désignant ainsi les familles vivant du travail manuel qu’il soit industriel ou agricole, les plus nombreuses. Un cadre uniforme d’observation et d’analyse est fixé dès 1839. Le centre de l’observation est constitué par le budget domestique : « tous les actes qui constituent l’existence d’une famille d’ouvriers aboutissant, plus ou moins immédiatement, à une recette ou à une dépense » [21].
Le titre de la monographie désigne le niveau atteint dans la profession, suivie de la nature et de la durée de l’engagement qui lie le patron et l’ouvrier.
Le cadre d’une monographie est alors défini par le plan suivant :
  1. Observations préliminaires, définissant la condition des divers membres de la famille :
    • Définition du lieu, de l’organisation industrielle et de la famille.
    • Moyens d’existence de la famille.
    • Mode d’existence de la famille.
    • Histoire de la famille
  2. Budget de la famille : détaillant les recettes (source et montants y compris la valeur des travaux effectués dans le cadre familial) et les dépenses.
  3. Éléments divers de la constitution sociale. Faits importants d’organisation sociale, particularités remarquables, appréciations, conclusions.
Malgré la difficulté à trouver de nouveaux collaborateurs prêts à effectuer des monographies, les femmes sont peu nombreuses à tenter cette expérience. Parmi les auteurs de monographies de familles publiées, figurent seulement trois femmes, auteures de quatre monographies, publiées entre 1903 et 1910.
L’année de son admission à la SES en 1908, introduite par Émile Cheysson, administrateur de la SES depuis plus de trente ans et Henri Joly, vice-président, MLBB réunit les renseignements sur la famille du Tisseur de Saint-Quentin, à partir desquels elle rédige, en collaboration avec Mme Lebrun, la monographie, publiée en 1910 [22]. Entrée à la SES en 1903, et elle-même auteur d’une monographie, Mme Lebrun offre à MLBB une expérience précieuse pour organiser et rédiger les renseignements sur cette famille selon le guide conçu par Le Play. Fernande Lebrun, épouse d’un chirurgien dentiste, Paul Lebrun, réside à Paris jusque dans les années trente [23]. Elle participe activement aux activités de la SES ainsi qu’à sa revue « la Réforme sociale ». Mme Lebrun partage les intérêts de MLBB pour la protection des nourrissons et des mères par la mutualité. Elle participe également aux congrès de la mutualité maternelle et les deux femmes prennent des responsabilités dans une association liée au mouvement mutualiste, puis à la Société d’étude et d’encouragement au devoir social. Cette association se donne pour objectif de conjuguer la charité chrétienne et la connaissance sur le modèle de l’économie sociale initiée par F. Le Play. Mme Lebrun en devient la secrétaire adjointe, alors que MLBB y publie des articles. Fernande Lebrun manifeste également son intérêt pour la cause féministe en participant au premier congrès organisé en 1904 par le mouvement du féminisme catholique.
La monographie rédigée par Mme Lebrun [24] témoigne d’une attention soutenue à la condition féminine. Son texte met l’accent sur le courage et la ténacité de cette ouvrière, restée veuve avec quatre enfants. Sensibilité qui donne également sa tonalité à la monographie du tisseur de Saint-Quentin, signée de leurs deux noms.
2.3. LA MONOGRAPHIE DE LA FAMILLE DU TISSEUR DE SAINT-QUENTIN
MLBB fait la connaissance de la famille du tisseur de Saint-Quentin par l’intermédiaire d’une amie, comme elle visiteuse des familles pauvres dans le cadre de l’association catholique « Les dames de la providence ». « Observatrice de la vie ouvrière », comme elle se qualifie elle-même dans ses mémoires, habitant sur place et ayant de nombreuses relations, MLBB a certainement rendu visite plusieurs fois à cette famille. Elle entretenait, en outre, des relations amicales avec la dame visiteuse qui l’a introduite et dont les renseignements ont contribué à alimenter la monographie. Cette dernière témoigne en effet d’une connaissance approfondie du déroulement de la vie de cette famille et de son devenir après la période d’enquête.
Le « tisseur d’usine de Saint-Quentin », désigne Constant G., ouvrier tisseur, travaillant pour le compte d’autrui. « C’est une famille d’ouvriers honnêtes qui est l’objet de cette monographie, elle peut être comparée à la moyenne des ménages de travailleurs français » écrivent les auteures. Pourtant, le choix même de cette famille semble répondre aux intérêts de MLBB et constitue un cas d’école. Il s’agit d’une famille nombreuse de huit enfants vivant avec leurs parents et leur grand-mère maternelle, un fils meurt l’année de l’enquête, alors qu’un garçon, né l’année suivante, disparaît à quelque mois. Les difficultés de l’existence de cette famille, qui ne pourrait survivre sans de nombreuses subventions provenant de la charité privée ou de la bienfaisance, mettent en relief l’importance de ces secours. Elles donnent aussi à voir les relations étroites de patronage qui lient les membres de la famille G. à « leur » dame visiteuse et aux membres des « autorités sociales », comme le patron de l’usine ou le maire de la ville. Enfin, le fil conducteur de ce texte réside dans le rôle central qu’occupent les deux femmes, la mère et la grand-mère, dans la survie de leur famille.
En 1908, année de l’enquête, s’accumulent les épreuves qui plongent cette famille dans la misère matérielle et morale. La naissance de deux jumeaux de santé délicate et l’état de santé de la mère contraignent cette dernière à quitter son emploi à l’usine de tissage où elle travaillait depuis douze ans. Elle s’occupe, au moment de l’enquête, à dévider des fuseaux de laine à domicile. Quant au père, c’est le « lugubre » chômage qui le contraint, ainsi que son fils aîné, à quitter l’usine pour s’employer à biner les betteraves avec ses trois fils, le père et les fils ne rejoignant leur foyer qu’en fin de semaine. À la suite de cet emploi temporaire, le père a travaillé pour un jardinier, alors que l’aîné s’employait dans une ferme. Quelques mois plus tard, le père et le fils aîné retrouvent un emploi dans une entreprise de tissage. Cette même année voit aussi le décès d’un des fils, âgé de douze ans. On apprend, dans le paragraphe qui clôt cette monographie, qu’à la suite du manque de travail, des dettes, du décès du fils, le père « découragé par la misère des siens, étourdi par la faim, qui rend la boisson mortelle, entraîné par des conseils perfides, que rien de ferme en lui ne savait repousser, quitta sa femme et ses enfants et partit ». Le rapport de la dame inspectrice adressé au maire et l’intervention de ce dernier « l’aida à se relever avec plus de confiance et de courage » [25], et, malgré le décès d’un enfant quelques mois après sa naissance, « la famille G. a repris son calme et sa vie régulière ».
L’histoire de cette famille permet aux auteures de mettre en exergue la supériorité des femmes sur le « chef de famille » et de promouvoir des réformes législatives en faveur de leur sexe ; de montrer aussi les bienfaits de l’action conjointe de la bienfaisance et de l’assistance ; de plaider enfin pour l’amélioration du sort des familles nombreuses.
Le rôle central des femmes dans la survie de leur famille tient à leur action éducative et à la bonne tenue de la maison, mais aussi à leur supériorité sociale et morale. Blanche, la mère, sait lire et écrire et a appris un métier qu’elle a transmis à son mari, issu d’une famille analphabète et n’ayant jamais eu de travail régulier. Le caractère de chacun et ses qualités morales se révèlent lors de la situation de crise, qui cumule chômage, naissance de jumeaux et décès d’un fils en âge de travailler. Le caractère « veule » et « moutonnier » de Constant ne résiste pas au chômage et à la misère : « Constant G., qui était un brave homme, qui pratiquait la vertu dans les temps faciles, qui allait volontiers à l’église, sans bien savoir pourquoi, ne tenait pas la barre du gouvernail de son âme, celle de la foi, de la confiance en Dieu et de la soumission à sa volonté, quoi qu’il arrive ». Il cède alors aux entraînements des mauvais exemples, se livre à l’alcoolisme, puis quitte le domicile familial. À l’opposé, la force de caractère de Blanche lui permet de résister aux épreuves et le maintien du statut de la famille repose sur elle avec le soutien de sa mère : « En résumé, sans la femme qui “fait la maison”, on aurait vu la famille sombrer depuis longtemps (…) existence en somme qui partout ailleurs, aurait été bouleversée bien des fois et peut-être irrémédiablement, sans le stoïcisme de deux femmes qui furent et restent les chefs de famille ». Se félicitant du vote récent de la loi sur la libre disposition de son salaire par la femme mariée (1907), les auteurs plaident pour la « puissance maternelle » puisque c’est la mère et non le père « qui a le pouvoir directeur des enfants ». « L’esclavage doit sortir définitivement des rangs de notre société » concluent-elles.
Les femmes de la famille sont aidées et soutenues par d’autres femmes : « C’est leur dame visiteuse qui remplit auprès d’elles le rôle d’ange gardien ». Elle leur procure les aides sans lesquelles le budget domestique se serait effondré lors du chômage du père et des fils. Elle apporte également son soutien moral et intervient à des moments clé de la vie de ses « protégés » : elle a aidé Blanche à prendre la décision de quitter son emploi à l’usine pour s’occuper des jumeaux, tout en travaillant à domicile : « en dix minutes, nous avions réglé cette importante question de sauver avant tout les jumeaux (…) la mère quitta le tissage pour redevenir une bonne mère et les jumeaux furent sauvés », selon le témoignage recueilli par MLBB. Elle est encore intervenue à un moment décisif de la vie familiale lorsque le père avait quitté le foyer : « Il fallut intervenir et la dame inspectrice arriva ». Au soutien des femmes des associations charitables ou œuvrant au bureau de bienfaisance s’ajoute l’attention tutélaire du premier patron de Constant, dont « la compétence technique n’a d’égale que sa haute philanthropie. Il envoya des secours immédiats à la naissance des jumeaux, garda l’homme malgré ses irrégularités de travail et lui rappela souvent avec une excessive bonté ses devoirs de père ». Le maire de la ville intervint également auprès du père pour qu’il rejoigne sa famille, à laquelle il accorda un secours immédiat.
Selon les auteures, l’action conjointe de la bienfaisance et de la charité s’avère efficace, mais « le but suprême (de la charité) est de chercher à permettre à ceux qu’elle aime de se passer de son secours ». La législation, qu’il s’agisse du Code civil et des droits des femmes, comme on l’a vu, ou du soutien à apporter aux familles nombreuses doit prendre le relais. La naissance de jumeaux contribua à mettre cette famille en difficulté, « Comment est-il possible que les familles nombreuses se multiplient dans un tel état de choses ? » s’inquiètent les auteurs. Elles proposent d’instituer « une mutualité paternelle » pour aider les familles nombreuses. Alimentée par tous les hommes de vingt-cinq à cinquante ans, elle permettrait de verser une allocation mensuelle pour chaque enfant au-dessous de treize ans. Alliant leur engagement féministe et leur orientation nataliste, elles envisagent, à l’instar d’autres féministes, une caisse de la maternité qui affranchirait les mères de toute sujétion masculine. Elles s’éloignent ainsi quelque peu de l’allègement de l’impôt pour les familles nombreuses, proposé par les membres de l’Alliance nationale pour l’accroissement de la population française dès 1896.
Les omissions qui caractérisent cette monographie sont également révélatrices des intérêts de MLBB. Centrée sur la famille, elle néglige la dernière partie de toute monographie concernant « Les phénomènes sociaux devant lesquels l’ouvrier est simplement passif et dont les conséquences, bonnes ou mauvaises, ne peuvent lui être attribuées », selon les termes mêmes de Le Play [26], soit l’organisation de l’industrie du tissage et le chômage qui l’atteint lors du recueil des observations.
L’accueil de cette monographie par les membres de la SES apparaît quelque peu réservé : « Les misères sur lesquelles elles se sont penchées (…) accroît singulièrement l’intérêt scientifique de leurs observations (…). Nos monographies sont remplies de faits touchant de sacrifice et d’abnégation dont quelques-uns vont jusqu’à l’héroïsme. Mais il y a différentes manières de les présenter, et je crois bien que le secret de l’intérêt de la monographie de Mmes Bérot-Berger et Lebrun, c’est qu’elles l’ont rédigé plutôt pour obéir à leur cœur que pour satisfaire notre curiosité » [27]. Cette forme d’« exclusion par l’hommage » [28] tend peut-être à rappeler aux femmes les limites admises à leurs plaidoyers féministes et le cadre fixé par les institutions leplaysiennes aux monographies de familles, scientifique plutôt qu’affectif.
Il est vrai que si les auteures de monographies ne sont pas les seules à s’intéresser aux femmes des milieux ouvriers, féministes déclarées ou non, elles accordent aux femmes une place qu’elles ont rarement dans les monographies. Veuves ou dotées d’un mari qui constitue une charge plus qu’une aide, les femmes rencontrées occupent de fait la place de chef de famille. Les récits prennent alors une tonalité héroïque, la plongée dans la misère matérielle et morale étant suivie d’une remontée vers la stabilité et le bonheur dont les femmes sont les actrices. Grâce à leur courage et leur stoïcisme, avec l’aide d’une mère, d’une fille, elles parviennent en effet à surmonter les épreuves, voire à améliorer la situation sociale du groupe familial. La monographie de Mme Lebrun, comme on l’a vu, s’apparente aussi à ce schéma. Il en est de même de celle rédigée par Mlle de Maillard en 1903 [29], où la mère restée veuve deux fois, le décès de son second mari dû à l’abus d’alcool laissant la famille dans la misère, parvient à redresser la situation avec l’aide de sa fille aînée [30]. Ce schéma narratif héroïque se glisse à travers les cadres plus rigides fixés aux monographies. Il exprime les engagements des auteures, mais aussi peut-être les sentiments de femmes, qui entretiennent des relations suivies avec les femmes des milieux ouvriers, sentiments de révolte, de sympathie, voire d’admiration.
Nombre de femmes, comme MLBB, s’engagent à la fois dans l’action philanthropique et le militantisme féministe. Même si comme l’exprime Émilie de Morsier en 1893 [31], une des grandes figures de cette alliance entre philanthropie et féminisme : « Ce n’est pas avec les simples aspirations du cœur que l’on approfondit les problèmes et qu’on remporte les victoires », l’empathie autant que la volonté de savoir inspire les premières enquêtrices sociales (Savoye, 2002). La soif d’agir pousse aussi des femmes à créer des associations pour remédier à des situations qu’elles jugent insupportables. Enfin, on ne peut oublier l’intérêt personnel qu’elles prennent à organiser et gérer des sociétés, à voyager, à établir des contacts avec des femmes d’origine et de nationalités diverses. La circulation des actrices entre différents groupes et associations, les contacts internationaux favorisent alors des convergences sur la question des femmes et conduit à la formation d’une « nébuleuse réformatrice » au féminin. Ces motivations, diversement conjuguées, les particularités des itinéraires personnels, les différentes sortes de capitaux dont les actrices sont dotées dessinent des carrières différentes, dont celle de MLBB est une des figures possibles.
 
ANNEXES PRINCIPALES PUBLICATIONS DE MARIE-LOUISE BEROT-BERGER
 
 
  • 1907 : Œuvres et fondations de bienfaisance et de mutualité, département de l’Aisne, préface d’Henri Joly [32], 99 p.
  • 1908 : Annuaire 1908 des œuvres des travailleuses. Renseignements généraux pour classer et favoriser la bienfaisance officielle et privée, art et hygiène du foyer, assistance éducatrice. Avignon, librairie Aubanel frères, 104 p.
  • 1911 : La Femme dans le progrès social, Paris, Éditions du Sillon littéraire, 63 p.
  • 1912 : Décalogue de la vie moderne. Préface du Dr Jacques Bertillon. Paris, M. Giard et E. Brière, 47 p.
  • 1914 : La Dame visiteuse dans la bienfaisance publique ou privée et dans le contrôle de la loi Strauss, protectrice de la maternité. Prescriptions concernant inspectrices et bénéficiaires, suivies des instructions du professeur Pinard, adoptées par l’Académie de médecine. Paris, M. Giard et E. Brière, 102 p.
  • 1915 : L’Hygiène en période de guerre et les soins pour tous. Questions d’examens préparant au diplôme d’infirmiers et d’infirmières. Paris, M. Giard et E. Brière.
  • 1917 : Indicateur de sciences et de pratiques sociales pour le bonheur familial et la prospérité des associations nationales (période de guerre et d’après-guerre), Paris, Berger-Levrault, 128 p.
  • 1933 : Réussir. Préface de Claude Farrère. Paris, Bibliothèque du progrès social, 276 p.
  • 1935 : Hymne à la joie et aux Francs-Picards. Paris, Bibliothèque du progrès social, 103 p.
  • 1935 : L’Élue de Napoléon, préface de Marcel Debon, Paris, éditions de la cité, 168 p.
  • 1936 : Picardie et vermandois héroïques, préface de Charles Brun, délégué général de la fédération de la Fédération régionaliste française. Paris, ed. de la Cité.
  • 1937 : Vimy-l’Avenir. Gloire à la Canadian Légion. Paris, Bibliothèque du progrès, 125 p.
  • 1938 : Série de loisirs enchantés. I. Étincelles inspiratrices. Paris, Bibliothèque du progrès, 108 p.
  • Vivre. La française dans le progrès. Les commandements du bonheur.
  • L’enchantement d’aimer et de s’entr’aider, préface de Gaston Riou. Paris, édition Amédée Chiroutre, 96 p.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
·  BARD C. 1995. Les filles de Marianne. Histoire des féminismes 1914-1940. Paris : Fayard.
·  BATTAGLIOLA F. 2002. Rencontres entre philanthropie et féminisme à la fin du XIXe siècle en France, Chronique féministe, n° 77/79. Bruxelles, Université des femmes. p. 22-25.
·  BATTAGLIOLA F. 2000. Des aides aux familles aux politiques familiales, 1879-1914. Genèses, n° 40, septembre. p. 144-161.
·  BLUM F., HORN J. 1988. Féminisme et Musée social (1916-1939), La Vie sociale, n° 8-9.
·  COVA A. 1997. Maternité et droits des femmes en France ( XIXe - XXe siècles). Paris : Anthropos.
·  DIEBOLT E. 2001. Les femmes dans l’action sanitaire, sociale et culturelle, 1901-2001. Les associations face aux institutions. Paris : Édition Femmes et Associations.
·  KLEJMAN L., ROCHEFORT F. 1989. L’Égalité en marche. Le féminisme sous la Troisième République. Paris : Presses de la Fondation nationale des sciences politiques.
·  LE PLAY F. 1879. La méthode sociale. Réédition 1989. Paris : Méridiens Klincksieck (avec une présentation d’A. Savoye).
·  MAYEUR F. 1977. L’Enseignement secondaire des jeunes filles sous la Troisième République. Paris : Presses de la fondation nationale des sciences politiques.
·  PERROT M. 1987. La famille triomphante. In Ariès P.et Duby G. (dir), Histoire de la vie privée. De la Révolution à la Grande Guerre. Paris : Seuil, p. 93-103.
·  PERROT M. 1991. Sortir. In Duby G. et Perrot M. Histoire des femmes, le XIXe siècle. Paris : Plon, p. 467-494.
·  RENARD D. 1999. Assistance et bienfaisance : le milieu des Congrès d’assistance, in Topalov, ouv.cit. p. 187-217.
·  RIOT - SARCEY M. 2002. Histoire du féminisme. Paris : La Découverte, coll. Repères.
·  ROLLET - ECHALIER C. 1990. La politique de la petite enfance sous la IIIe République. Paris : Travaux et documents, Cahier n° 127, Institut national d’études démographiques/Presses universitaires de France.
·  SAVOYE A. 2002. Les enquêtrices sociales, pionnières de la sociologie empirique (France, 1900-1914), communication au colloque : « Construire les sciences de l’homme : Quels rôle pour les femmes ? », European Science Foundation, Paris 13-15 juin 2001.
·  TOPALOV C. (dir.) 1999. Laboratoires du nouveau siècle. La nébuleuse réformatrice et ses réseaux en France, 1880-1914. Paris : Éditions de l’École des hautes études en sciences sociales.
 
NOTES
 
[1]Ce travail a fait l’objet d’une communication à la journée d’étude du 3 juin 2002 du Réseau européen d’étude des monographies. Je remercie Tiphaine Barthélémy et Antoine Savoye pour leur relecture de ce texte.
[2]Ce terme prend ainsi des acceptions différentes et est loin de toujours signifier ce qu’on entend aujourd’hui. Plutôt que de porter un jugement personnel sur ce qui est féministe ou ne l’est pas à la période étudiée en chaussant les lunettes d’aujourd’hui, j’ai choisi de recourir à la façon de se désigner de l’époque.
[3]Archives municipales de Saint-Quentin. État civil.
[4]Réussir, préface de Claude Farrère, président des écrivains combattants, Paris, 1933, Bibliothèque du progrès social. ouvrage couronné par le prix Montyon de l’Académie française en 1934.
[5]Elle omet de préciser dans quelles conditions elle a passé le baccalauréat, sésame aux études supérieures.
[6]Archives municipales de Saint-Quentin. État civil.
[7]Listes nominatives des recensements Saint-Quentin et Paris.
[8]Archives municipales de Saint-Quentin : Procès verbaux des séances du Conseil municipal, 1909.
[9]Archives municipales de Saint-Quentin : Almanach-Annuaire de la ville de Saint-Quentin pour 1910.
[10]Premier congrès national de la Mutualité maternelle, Paris, novembre 1908. Compte-rendu général des travaux, 1909.
[11]Deuxième congrès national de la Mutualité maternelle, Roubaix, 20-21 octobre 1911, imprimerie du journal de Roubaix, 1912.
[12]Le Guetteur de l’Aisne, n°1015,13 mai 1933.
[13]Les Conseils supérieurs sont des lieux d’expertise, chargés d’informer les politiques sur différentes questions sociales.
[14]Dossier Marie-Louise Bérot-Berger, bibliothèque Marguerite Durand.
[15]Texte écrit par une militante au moment de la fondation de l’UFF (dossier UFF, bibliothèque Marguerite Durand).
[16]Bulletin annuel de l’Union française pour le suffrage des femmes, publication de l’UFSF, siège social, 63 rue Scheffer, Paris 16e.
[17]Carton d’invitation, dossier, bibliothèque Marguerite Durand.
[18]Congrès international de la condition et des droits des femmes et Congrès international des œuvres et institutions féminines.
[19]Compte-rendu des séances : La Réforme sociale, 1er juillet 1901.
[20]Statuts de la société, article premier. Société internationale d’études pratiques d’économie sociale, Paris, Société d’économie sociale, 1896.
[21]F. Le Play, La méthode sociale, p. 225.
[22]Tisseur d’usine de Saint-Quentin. Tâcheron dans le système des engagements momentanés. Les Ouvriers des deux mondes, vol.3,3e série.
[23]Listes nominatives des recensements de 1926 et de 1931, archives de Paris.
[24]« Corsetière du Raincy, banlieue de Paris. Veuve travaillant à domicile avec ses enfants, ouvrière à la tâche, propriétaire, dans le système des engagements volontaires permanents d’après les renseignements recueillis sur les lieux en 1904-1905 », Les Ouvriers des deux mondes, vol.2,3e Sé-rie.pp.377-431.
[25]La date et la durée de l’abandon de sa famille par Constant est difficile à dater à la lecture de la monographie. Ces renseignements, probablement fournis après l’écriture de la monographie par la dame inspectrice ou le maire, ont été rajoutés en fin de texte dans un paragraphe intitulé « Notes sur la famille depuis 1908 ».
[26]La méthode sociale, p.238.
[27]Assemblée générale annuelle de la SES, La Réforme sociale, 1910, T1.
[28]Expression citée par Jean-Charles Ambroise, « Écrivain prolétarien : une identité paradoxale », Sociétés contemporaines, n° 44,2001.
[29]Décoreuse de porcelaine de Limoges… Les ouvriers des deux mondes, Paris, Société d’économie sociale, 1903, p.394-437.
[30]Le titre même de sa seconde monographie « Teinturier de ganterie et gantières… » (id. 1906, p.257-298), place sur le même plan le métier du chef de famille, teinturier, et celui de sa fille aînée, gantière, sa mère et sa jeune sœur la secondant dans sa tâche.
[31]La Femme, n° du1er juillet 1893.
[32]Membre du Conseil d’administration de la SES.
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F. Le Play, La méthode sociale, p. 225. Suite de la note...
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Listes nominatives des recensements de 1926 et de 1931, arc...
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La Femme, n° du1er juillet 1893. Suite de la note...
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