2003
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Le droit communautaire : une opportunite pour la defense des travailleurs frontaliers
Philippe Hamman
Groupe de Sociologie Politique Européenne (GSPE) Institut d’Études Politiques de Strasbourg 47 avenue de la Forêt-Noire F- 67082 STRASBOURG cedex
Centre de Recherche en Sciences Sociales (CRESS)
Faculté des Sciences Sociales Université Marc Bloch – Strasbourg II 22 rue René Descartes F- 67084 STRASBOURG cedex
Ce texte s’intéresse aux usages singuliers du droit communautaire par les organisations de défense des travailleurs frontaliers, pour souligner en quoi, dans un cadre de
contraintes spécifique lié aux écarts de législations nationales, les normes et les institutions
européennes constituent une opportunité pour ces groupes d’intérêt, dans leur travail d’information et de défense juridique des adhérents, en même temps que pour porter la cause d’un
statut de frontalier en Europe. Cette posture de « passeurs » entre des univers qui ne coïncident pas est aujourd’hui source de tensions avec d’autres acteurs qui s’investissent dans les
relations transfrontalières, à commencer par les syndicats et les collectivités territoriales –
signe du succès de cet appel à l’Europe juridique comme des difficultés qui demeurent.
This article deals with the uses of Community law by cross-border workers organizations. Faced with specific constraints as a result of the gap between national legislations, these special interest groups consider European standards and institutions as
an opportunity for their activities: the juridical protection of their members and their
demand for a cross-border worker status in the European Union. Now, this secant
position between non-connected worlds is a source of tensions with other organized
forces that put a lot into cross-border relations, especially trade unions and local authorities. It’s a sign of the success of this call to juridical Europe as well as of the
difficulties that remain.
L’étude des usages du droit communautaire s’est souvent focalisée sur le « triangle décisionnel » européen ou encore le volontarisme de la Cour de Justice depuis
les années 1960, posant les principes de l’effet direct et de la primauté des normes
communautaires (Laroche, 1998, p. 190-221). Au contraire, nous souhaitons ici partir d’acteurs singuliers inscrits dans les territoires : les organisations de défense des
travailleurs frontaliers. Plus que tout autre, cette main d’œuvre habitant la zone périphérique d’un État et employée dans l’espace contigu d’un pays voisin est confrontée aux différences nationales de législations. Le phénomène est d’importance dans
les régions frontalières : à titre indicatif, on dénombre en 2002 70 000 travailleurs
frontaliers lorrains, dont 43 350 au Luxembourg, 23 700 en Allemagne et 2 950 en
Belgique. L’intégration européenne apparaît alors comme une opportunité pour ces
porteurs de cause contre des arrangements historiques nationaux – spécialement
lorsqu’il s’agit de constituer des coalitions transversales entre acteurs publics et privés (Jachtenfuchs et Kohler-Koch, 1996). C’est particulièrement vrai pour les groupements de frontaliers, dont la raison d’être touche à des perceptions locales d’écarts
transnationaux relevant de réglementations diverses – infra-étatiques, étatiques et
communautaires –, ce qui amène leurs responsables à se penser dans la relation entre
ces différents niveaux d’intervention publique. Travailler sur ces collectifs revient à
jeter un éclairage original sur le domaine actuellement en renouveau de l’analyse des
groupes d’intérêt en Europe (Grossman et Saurugger, 2002 ; Michel, 2002). Si ces
derniers ont été très tôt présentés comme un facteur d’intégration, en particulier dans
la littérature néo-fonctionnaliste (Mitrany, 1943 ; Haas, 1958), l’analyse des organisations de travailleurs frontaliers permet, plus finement, de rendre raison de la direction prise par les stratégies d’influence, vers l’Europe.
La situation juridique de ces frontaliers ne va pas de soi : les régimes de protection sociale, chômage, invalidité, retraite, etc., ne coïncident pas entre les différents
États et peuvent aboutir à des situations inéquitables. Or, ces questions n’ont longtemps guère été investies par les centrales syndicales nationales, ce qui permet de
comprendre l’émergence de structures associatives ad hoc. Peu de recherches ont été
consacrées aux stratégies européennes des organisations syndicales et professionnelles françaises (Quittkat, 2002) ; ce « vide » est peut-être d’autant plus regrettable
que le cas français est généralement présenté comme exemplaire du « modèle étatique » de gestion publique, pour mieux souligner son découplage avec le « modèle
européen » (Mény, Muller et Quermonne, 1995), ce qui ne faciliterait pas l’adaptation des acteurs nationaux (Risse, Green Cowles et Caporaso, 2001).
Le terrain retenu permet d’avancer dans cette direction de façon moins « massive ». Nous étudions l’activité des organisations apparues le long des frontières
françaises : Comité des frontaliers de Musson et Frontaliers Inquiétés d’Anor sur la
frontière belge, Comité de défense des travailleurs frontaliers de Moselle (CDTFM),
section des frontaliers français de l’OGB-L
[1] d’Audun-le-Tiche, Association des
Frontaliers au Luxembourg, Association des Frontaliers d’Alsace-Lorraine et Union
des Frontaliers Européens dans le Bas-Rhin, Comité de défense des frontaliers du
Haut-Rhin, Union Européenne des Frontaliers (UEF) à Saint-Louis, Groupement
Transfrontalier Européen d’Annemasse, section monégasque ou encore Comité des
frontaliers de Hendaye, etc. Pour ce faire, nous avons diffusé un questionnaire qui a
permis de disposer d’informations de base et, de proche en proche, de contacter ces
structures qui ne sont pas toujours recensées. L’analyse se fonde sur des entretiens
avec les associatifs frontaliers, mais aussi des syndicalistes, élus et animateurs économiques investis professionnellement dans cette sphère d’activité, afin de confronter les points de vue et autoriser des recoupements.
Ces collectifs se révèlent hybrides à plusieurs titres : par leur histoire, leur fonctionnement et les objectifs poursuivis, leurs moyens d’action, enfin leur positionnement dans l’architecture institutionnelle transfrontalière. On verra ainsi que les frontaliers développent des initiatives militantes afin de revendiquer la prise en compte
de leur situation originale à l’heure de l’Europe en se fondant sur des usages singuliers du droit – en particulier le droit communautaire.
1. UNE GENESE ENTRE SYNDICALISME ET SPECIFICITE FRONTALIERE
Les comités de frontaliers sont marqués dès l’origine par une dualité : si une
« préhistoire » syndicale a façonné l’identité des principaux animateurs, ces derniers
se démarquent ostensiblement des centrales nationales, qui ne se seraient guère préoccupées de la « spécificité frontalière ». On souhaite ainsi saisir les trajectoires
convergentes de ces acteurs qui se tournent aujourd’hui vers l’Europe juridique, tout
en soulignant l’importance des caractéristiques organisationnelles de ces groupes
dans leurs stratégies d’action.
1.1. UN RAPPORT AUX SYNDICATS COMPLEXE DES L’ORIGINE
L’apparition de ces organisations date pour l’essentiel des années 1970. L’intensification des relations de travail transfrontalières a entraîné une prise de conscience,
comme l’explique le président de la section française OGB-L : « Pas que les problèmes n’existaient pas avant, mais quelque part on était très marginal par rapport à
la masse des salariés en France. Plus ça s’est développé et plus les gens se sont
structurés » [contremaître dans le bâtiment, 22/07/2002]. Deux « modèles » juridiques peuvent alors être dégagés. La forme la plus répandue est l’association loi 1901
(ou 1908 en Alsace-Moselle). Ces comités naissent en marge des centrales syndicales nationales en raison de la non-prise en compte du phénomène frontalier. L’actuel
responsable du CDTFM insiste sur ce vide : « Y’avait personne qui était là. Personne ne s’occupait ! C’est uniquement les frontaliers qui devaient se prendre eux-mêmes en charge. C’est pour ça qu’en décembre 1977 l’organisation s’est créée.
Donc on est parti de zéro » [employé d’imprimerie, 13/02/2002]. Face aux appareils
syndicaux, c’est la ressource du bénévolat qui est mise en avant. Les difficultés pour
conjuguer les emplois du temps professionnel et associatif sont pointées comme autant de signes de dévouement à la « cause frontalière » – cet échange entre les membres du comité directeur du CDTFM le montre :
« Va y avoir une réunion à Paris la semaine prochaine.
– Déjà la semaine prochaine ?
– Tu ne sais même pas si du côté allemand ça va marcher ! C’est tellement
court. Bon, quel jour c’est ?
– Mercredi. A 10 heures, le matin.
– Oh punaise !
– [À mon endroit] Donc il faut prendre le train, le premier, à 4 h du matin. Et
encore, il faut avoir des congés. C’est ça le problème avec le bénévolat, on
bouffe pas mal sur ses heures de loisirs »
[employé, typographe, ouvrier de l’industrie automobile, 13/02/2002]
Ce trait majeur différencierait la forme associative de la section syndicale spécifique. On désigne là le processus par lequel une centrale nationale a institué en son
sein une structure accueillant spécialement les travailleurs frontaliers, à l’exemple de
l’OGB-L. Ici, la configuration du Benelux a permis de tisser des liens transnationaux
précoces. Le président de la section française de l’OGB-L souligne l’importance de
ces circonstances originales dans la prise en charge syndicale : « Dans le cadre du
Benelux, ils avaient déjà une certaine expérience, les structures frontalières belges
existent depuis le début des années 60. Ce qui a fait que c’était naturel qu’il y ait ces
structures pour les frontaliers français en 1972, comme pour les frontaliers allemands ! Donc il y avait cette culture syndicale un peu, peut-être pas européenne,
mais interrégionale, et je pense que c’est ce qui a fait le déclic » [22/07/2002]. Ainsi,
selon les contextes locaux et régionaux, l’impact de l’européanisation sur les institutions et les groupes d’acteurs en jeu dans les relations de travail transfrontalières est
susceptible de variations
[2]. Ceci peut expliquer que le mouvement des frontaliers
soit en l’espèce demeuré à l’intérieur des formes syndicales, même si les modes de
pensée ne coïncident pas naturellement ; ce frontalier français au Luxembourg le
traduit : « Nos cultures syndicales étaient différentes, ça n’a pas toujours été facile !
Encore à l’heure actuelle il y a des sujets où on n’est pas vraiment d’accord, mais ça
n’a pas empêché qu’on marche ensemble dans des dossiers, avec nos mentalités,
avec nos coups de gueule aussi ! » [ouvrier, membre OGB-L, 04/06/2002]. L’identité sociale des porteurs de cause permet de mieux comprendre ces tensions plus ou
moins exprimées ou contenues.
1.2. DES ACTEURS A L’IDENTITE SOCIALE SINGULIERE
Le profil des dirigeants associatifs est marqué par un engagement précoce dans
l’univers syndical, à l’exemple du président du CDTFM : « Moi je suis militant syndical depuis l’âge de 14 ans, quand j’ai commencé mon apprentissage. Et depuis j’ai
jamais cessé, des responsabilités syndicales en Allemagne et dans des comités
d’entreprise » [13/02/2002]. L’action syndicale et associative est associée à un travail concret, susceptible de faire évoluer les choses – au contraire d’autres engagements dans le pays de résidence comme les mandats électifs, qui posent des difficultés spécifiques aux frontaliers ; par exemple pour ceux employés au Luxembourg
[3] : « C’est pas évident. Moi j’ai laissé tomber. On dit au citoyen européen “Tu
peux être élu”, oui, mais à quoi ça sert si je travaille dans un autre pays et on me libère pas pour participer à des commissions ! On parle de citoyenneté, et puis on
s’aperçoit qu’on en est loin » [frontalier OGB-L du bâtiment, 22/07/2002].
Plus précisément, on repère la prégnance d’un syndicat français particulier : la
CGT. Cette tendance peut être liée à une implantation dominante dans la sidérurgie,
comme le suggère le président des frontaliers OGB-L : « Ici c’était pratiquement que
CGT. Ce qui fait que ces gens se sont retrouvés au Luxembourg avec leur passé de
CGTistes, hein » [22/07/2002]. Mais le constat est bien plus large. En Moselle-Est,
terre pourtant usuellement « modérée » dans ses expériences politiques et syndicales
(Bonnet, 1972), le président du CDTFM souligne : « Je suis un ancien de la CGT
quand je travaillais en France. J’avais des responsabilités à ce niveau ! » [13/02/2002].
Cette particularité explique la signature de partenariats, en même temps qu’elle permet de saisir les rapports fluctuants avec les autres centrales françaises. Ce responsable frontalier OGB-L le souligne : « Nous, ça fait 2-3 ans, on a scellé un accord de
coopération avec la CGT. Mais vous prenez l’autre syndicat luxembourgeois, il a
signé avec la CFDT ! Ben, les centrales se rapprochent. 52 000 frontaliers sur le
marché luxembourgeois, c’est énorme. Ça représente aussi un potentiel pour les
syndicats, faut pas se leurrer ! » [ouvrier du bâtiment, 04/06/2002]. Le fonctionnement quotidien de ces collectifs confirme ce trait hybride.
2. DE LA MILITANCE SOCIALE A LA PRESTATION DE SERVICES JURIDIQUES
L’activité des organisations de frontaliers se décompose en deux fonctions qui
apparaissent à l’analyse bien distinctes. Le président de la section française OGB-L
l’admet d’ailleurs : « Si vous voulez, on a deux rôles quand même assez différents.
Un, c’est tout ce qui est traitement des dossiers et information, ça c’est une grosse
partie de la besogne. Deuxièmement, c’est le rôle politique de la section, essayer de
syndiquer le plus de monde possible » [22/07/2002]. La posture originale de ces associations peut être questionnée de la sorte ; de là ressort l’importance pratique de la
mobilisation de ressources juridiques.
2.1. DES SYNDICATS « BIS » ?
Pour qui se rend dans les locaux des structures de frontaliers ou encore assiste à
leurs Assemblées Générales, la ligne qui les séparerait de syndicats « classiques »
peut sembler mince. Par exemple, le siège de la section des frontaliers d’AudunleTiche est un parfait local syndical : le bureau des permanences frappe par les drapeaux rouges au mur, casques blancs de mineurs sur l’armoire, affichettes militantes
derrière le bureau, etc. De façon générale, les discours publics autant que nos entretiens sont marqués par des propos militants stéréotypés « lutte des classes » : « Partout la flexibilité qui se met en place, les conventions collectives qui sont attaquées… Mais en ce qui concerne la spéculation, la corruption, la dictature des marchés financiers, on n’en parle pas. Alors nous, c’est faire prendre conscience aux
gens qu’il faut se battre pour créer une société plus humaine. Ça c’est nos convictions ! », répète à l’envi le président du CDTFM lors de l’A.G. 2001 [18/11/2001].
Plus, les associatifs frontaliers poussent régulièrement leurs membres à rejoindre un
syndicat du pays d’activité : « C’est très important pour nous, nous appelons bien
entendu toujours les travailleurs frontaliers, dans toutes nos permanences, à adhérer
dans les syndicats des lieux de travail » [médecin en recherche clinique, président de
l’UEF, 23/06/2003].
L’unité de vision serait donc réelle et le travail complémentaire entre syndicats
dans l’entreprise et organisations de défense sur le statut de frontalier : « Dans
l’entreprise, c’est pas du tout pareil. Vous avez des problèmes qui sont liés à
l’application de la convention collective en matière de congés, maladie, accidents du
travail, et ça c’est mené par le syndicat là-bas » [retraité, vice-président du CDF
Musson, 30/09/2002]. Mais en pratique pareille césure ne tient pas. Par exemple, le
président du CDTFM dirige aussi le comité d’entreprise chez son employeur allemand : « Nous on se bat quotidiennement dans nos boîtes, moi je suis responsable
d’un comité d’entreprise, où on a bataillé avec mon patron pendant deux années
pour une convention, où lui voulait plus payer les heures supplémentaires »
[13/02/2002]. La frontière se brouille alors considérablement. Cet associatif le reconnaît, lorsqu’il parle de ses interventions courantes : « Nous, normalement, on
s’intéresse aux écarts de législations. Pour défendre les intérêts au niveau du lieu de
travail, le syndicat est là pour ça. Malgré que dans les petites boîtes, s’il y a une demande, on essaie, on téléphone quand même. Dès qu’ils entendent qu’il y a un collectif là-derrière, ils changent leur fusil d’épaule ! On l’a déjà fait, plus d’une fois,
c’est sûr » [employé, vice-président CDTFM, 13/02/2002].
2.2. UN PRESTATAIRE DE SERVICES JURIDIQUES POUR TRAVAILLEURS
FRONTALIERS ?
En effet, l’activité ordinaire des comités frontaliers est l’information et la défense juridique de leurs mandants ; le président de la section OGB-L explique en
quoi cela consiste concrètement :
« On a une mission d’information, sur la fiscalité, sur ce qui est social ou allocations familiales. Et la défense juridique des droits : la personne on l’aide
vraiment, hein. […] Mettons que vous venez me voir pour un licenciement.
D’abord je vais expliquer les premières démarches pour le chômage. Je vais
aiguiller la personne et on va faire la demande de motifs. Soit il y a peut-être
un arrangement à l’amiable qui est possible, soit il n’y en a pas. À partir du
moment où la personne est adhérente, on monte le dossier juridique, on l’envoie chez un avocat et il va devant les juridictions. » [22/07/2002]
Signe de l’entrée dans une logique de services, nos interlocuteurs se préoccupent
de mesurer la satisfaction des adhérents sur le critère du succès des actions en justice : « Quand les gens viennent me voir, je vais pas leur dire qu’on gagne 100% des
procès, c’est pas vrai. Mais je pense qu’ils sont satisfaits, parce que sinon on aurait
un problème d’effectifs. Et vu le taux d’adhésion, c’est qu’il y a une certaine reconnaissance à ce niveau ». La couverture juridique est utilisée comme argument pour
convaincre les frontaliers de « s’assurer » en rejoignant l’organisation : « De dire on
rentre à 14 ans dans une boîte et on sort à 57 ans, c’est fini ! Les gens sont appelés à
faire plusieurs entreprises dans leur vie professionnelle, et ça finit toujours par un
licenciement. Donc je conseille d’adhérer ne serait-ce que pour la protection juridique » [contremaître du bâtiment, président section OGB-L, 22/07/2002].
La réalisation de fiches et chroniques juridiques explicitant les différences de législations nationales se comprend dans le même sens. Ici prend place une publication comme Le Frontalier, bulletin du CDTFM, qui présente tous les trois mois de
nombreuses mises en situation et des explications pédagogiques : « Infos pratiques », questions/réponses, point sur les évolutions récentes du droit, etc. Quant à
l’UEF, son responsable diffuse régulièrement des notes de droit et des études comparatives dans le magazine local BLIC (Bulletin de Liaison et d’Information du
Consommateur), édité en Alsace du Sud.
De fait, ce sont avant tout les avantages directs, et notamment la défense juridique, qui motivent les adhésions aux organisations de défense. Cette vision « utilitariste » agace même ce bénévole : « Les gens, les trois quarts savent pas lire l’allemand, ils travaillent en Allemagne et ils ne savent pas ! Je peux vous dire, je vois ça
tout le temps. Mais quand ils ont des problèmes, ils viennent nous voir, parce que ça
ils trouvent ! Pour pas payer ils sont là ! » [ouvrier, membre CDTF Haut-Rhin,
18/11/2001]. Cette dimension singulière suppose de la part des « entrepreneurs de
cause » (Becker, 1985) de produire en permanence un discours de légitimation qui
justifie les revendications des frontaliers.
2.3. UN DISCOURS DE LA JUSTIFICATION
Les collectifs s’emploient à faire évoluer l’image défavorable du frontalierprivilégié. Trois arguments reviennent plus particulièrement. D’abord, les différences de salaires seraient montées en épingle ; le président de la section OGB-L veut le
montrer : « Il y en a beaucoup qui parlent : “Le Luxembourg, le salaire”. Le salaire
minimum luxembourgeois par rapport au SMIC français, il y a un peu plus de mille
francs d’écart sur le brut. Si vous prenez quelqu’un de Moselle qui se déplace avec
son véhicule personnel à Luxembourg tous les jours, il a rien gagné, vous êtes
d’accord avec moi ! » [22/07/2002]. Ensuite, on ignorerait la réalité des conditions
de travail difficiles dans le pays voisin pour des personnes fragiles : « Nous on voit
des fiches de paie de travailleuses à la chaîne en Allemagne, elles gagnent même pas
le SMIC français ! C’est souvent des gens qui n’ont pas de diplômes, même exploités ils sont contents de trouver quelque chose » [employé, vice-président CDTFM,
13/02/2002]. Enfin, le travail frontalier se serait imposé par nécessité dans des zones
frontalières économiquement en difficulté. L’argument est martelé avec insistance
dans une Lorraine sinistrée par la fin de l’exploitation du charbon et les crises de la
sidérurgie (Nézosi, 1998 ; Beslay et alii, 1998) : « Pour nous, ici, je ne vois pas où
on irait travailler ! Franchement, il faudrait peut-être qu’on ait des postes à pourvoir.
On va au Luxembourg parce qu’on a besoin d’un boulot » [ouvrier, membre OGB-L, 04/06/2002].
Derrière la diversité des situations individuelles, ces propos de justification touchent aux conditions de félicité des actions collectives des comités de défense. « En
Espagne, on nous traite comme des délinquants », lance le président des frontaliers
de Hendaye [employé, 18/11/2002]. Il faut alors éviter de sembler vouloir « tout
jouer » dans une perspective étroite d’intérêts corporatistes. Le président des frontaliers français OGB-L y insiste :
« Dans le cadre par exemple du dossier du droit local pour les retraités [4], si on
avait voulu, on avait le droit communautaire pour nous, on aurait gagné. Mais
on s’est dit “Si quelqu’un a travaillé deux ans en régime local et trente au
Luxembourg, là il y a quelque chose”. Aujourd’hui tout le monde veut tirer la
couverture à soi, mais c’est nous les frontaliers qui avons proposé une solution
avec des conditions à remplir. On est allé plus loin que le droit communautaire. Donc on ne peut pas dire qu’on n’est pas responsables ! » [22/07/2002]
Dans ces usages du droit au sein de l’espace européen se jouent la disqualification d’autres modes d’intervention et la clôture de cet espace : le droit permet de sélectionner les représentants qui font des propositions « raisonnables », en même
temps que d’écarter les visions trop radicales (Michel, 2002).
Précisément, davantage que de pratiques syndicales « classiques » basées sur la
ressource du nombre, c’est de compétences plus spécialisées en termes d’expertise
juridique dont usent prioritairement les groupements de frontaliers. Certes, la dimension collective de la mobilisation est présentée comme la condition sine qua non de
sa réussite : « On est dans un rapport de forces. Donc c’est sûr que plus on a de troupes derrière nous et plus on a de poids » [retraité, président CDF Musson, 02/12/2002].
On pense immédiatement aux manifestations de rue. Les comités de frontaliers n’y
recourent cependant pas de façon systématique, mais plutôt selon une logique du
« coup d’éclat ». Cela a été le cas en 1998 contre la soumission à la CSG et à la
CRDS : « On a mis en place des rassemblements, c’était du jamais vu, les travailleurs frontaliers dans la rue ! Y’avait des milliers de personnes devant chez nous,
malgré le verglas et la neige. Donc là ils étaient fortement mobilisés », se souvient le
président du CDTFM [13/02/2002]. De fait, le nombre de travailleurs frontaliers,
même en croissance sensible, demeure limité et éclaté par nature tout du long des
frontières françaises. Ceci explique une stratégie de participation à des manifestations publiques, plus que d’organisation de défilés propres (Agrikoliansky, 2002). Il
est alors possible de bénéficier indirectement du « nombre » mobilisé par d’autres
organisations : « On participe évidemment aux manifestations européennes, avec les
deux syndicats luxembourgeois, aux 1er Mai, ou quand il y a des problèmes comme
l’an dernier dans le cadre de la fusion du groupe sidérurgique ARCELOR » [ouvrier,
frontalier OGB-L, 04/06/2002].
On comprend ainsi que les responsables frontaliers se saisissent davantage d’un
travail de lobbying juridique, même si ce registre peut sembler éloigné des discours
de militance sociale : le mode de constitution du groupe est contraint par le répertoire d’action disponible en même temps que par le cadre d’action visé (Greenwood,
1997). Alors que l’expertise juridique et les prises de position écrites sont des instruments bien adaptés à la logique d’influence européenne, la mobilisation physique
des personnes ne s’intègre pas aisément dans le système communautaire d’intermédiation des intérêts (Imig et Tarrow, 2001).
3. LE JEU SUR L’EXPERTISE : USAGES SINGULIERS DU DROIT
COMMUNAUTAIRE
L’apprentissage de savoir-faire nouveaux de défense des adhérents se joue ici :
les organisations de frontaliers poussent à l’application du principe de libre circulation des personnes en matière de travail, se positionnant comme auxiliaire-expert de
terrain des instances européennes. En même temps, ces usages spécifiques du droit
peuvent être interprétés comme une tentative visant à transformer une contrainte –
les disparités de longue date des normes nationales – en ressource dans un contexte
favorable – la mobilisation pratique des normes européennes opposée aux discours
intégratifs demeurant « en surplomb ». Le rôle du droit apparaît alors à la fois
comme formalisation de l’intérêt défendu et comme inscription du groupe dans
l’espace politique et social européen, où le profil « marchand de droit » se révèle
bien plus efficace que le profil militant (Dezalay, 1992).
3.1. LE DROIT COMME OUTIL D’ACTION QUOTIDIEN
Le constat est repris par tous nos interlocuteurs : l’Europe du travail n’est pas
exempte de frontières nationales, et c’est par le droit que la situation est susceptible
d’évoluer : « Les frontières existent, bien que la douane ait disparu. Parce que très
souvent on a constaté que chaque pays qui pond une loi l’établit sans vraiment regarder si elle est compatible avec les règlements communautaires. Donc c’est le
droit qui fait bouger » [employé, vice-président CDTFM, 13/02/2002]. Dès lors,
l’activité associative s’apparente prioritairement à du lobbying auprès des pouvoirs
publics, afin d’obtenir des aménagements législatifs et réglementaires. Même les dirigeants « militants » soulignent ce travail premier consistant à tisser des liens pour
pouvoir ensuite faire jouer des contacts identifiés à propos des revendications :
« D’abord c’est une action de concertation, ça c’est notre réflexe, faire connaître aux
différents responsables politiques, on demande des entrevues, si on trouve un interlocuteur qui veuille bien donner un coup de main » [typographe, président CDTFM,
13/02/2002]. Toutefois, si aucune solution amiable ne se dessine, les groupements
de frontaliers s’adressent couramment aux tribunaux. Le président de la section
OGB-L y voit une issue aussi fréquente que logique : « C’est comme tout, soit on est
capable de régler un litige entre parties, soit on n’est pas capable, et à ce moment-là
c’est un juge qui va trancher » [22/07/2002].
Différentes instances sont saisies en fonction des dossiers : juridictions du travail, sociales et communautaires. À chaque fois, l’objectif est de faire jurisprudence
à partir de cas d’espèce. Les associatifs revendiquent cette stratégie, même s’ils doivent en assumer les coûts matériels et financiers, non négligeables à leur niveau :
« Justement aujourd’hui on a une facture qui est arrivée, où… hou ! ! C’est un gars
qui a gagné le procès, après l’ASSEDIC est partie en appel, on a perdu, maintenant
c’est en cassation. Vous vous rendez compte ! Bon, si c’est un problème qui a une
portée générale pour le collectif, on finance le tout, ça c’est clair. Parce que ça servira à tout le monde » [employé, vice-président CDTFM, 13/02/2002].
Qui plus est, cette dimension contentieuse est en permanence réitérée. On saisit
là une activité de « cellule de veille » juridique, afin de réagir dans les meilleurs délais face à des aménagements nationaux défavorables. Les récents débats concernant
l’imposition sur le revenu à la source en sont un exemple ; ils préoccupent immédiatement le président du CDTFM : « Les travailleurs frontaliers, nous payons nos impôts en France. Alors quand on sait que l’impôt direct en Allemagne est très élevé et
l’impôt indirect très élevé en France, on sera perdants des deux côtés ! Donc c’est
pour ça que maintenant nous avons déjà posé la question au Ministère pour connaître leurs intentions. Faut toujours être vigilant » [13/02/2002].
3.2. LES TROIS PILIERS DE LA RESSOURCE EXPERTE
Ces modalités d’intervention juridique expliquent la part prépondérante de la
ressource d’expertise dans le travail des organisations de frontaliers, sous trois déclinaisons conjuguées. Nos interlocuteurs ont plus particulièrement insisté sur
l’importance de leur apprentissage personnel, se réclamant d’une compréhension
pratique des problèmes : « La maîtrise, on l’acquiert sur le terrain. Nous ne sommes
pas des juristes. Moi j’ai un certificat d’études primaires et un CAP de composeurtypographe, ça s’arrête là. Mais les problèmes frontaliers y’a personne d’autre qui
peut les résoudre, parce qu’ils sont pas confrontés journellement comme nous ! »
[président CDTFM, 13/02/2002]. Le recours à la consultance sied mal à un groupe
qui s’est constitué autour d’une identité sociale. Toutefois, en cas de besoin, il est
fait appel aux permanents juristes de syndicats « alliés », comme le signale ce viceprésident du comité mosellan : « Ce qu’il y a, on travaille quand même en étroite
collaboration avec le DGB
[5] et avec la CGT, la commission juridique à Paris, qui
nous donne un bon coup de main » [13/02/2002]. Enfin, devant certaines juridictions
la représentation par un avoué s’avère indispensable ; des cabinets spécialisés sont
alors mandatés : « L’organisation travaille avec plusieurs cabinets d’avocats : en
fonction des litiges certains avocats sont plus pointus, pour les juridictions sociales
ou pour des règlements communautaires », explique le vice-président du collectif de
Musson [30/09/2002]. L’objectif de faire jurisprudence suppose en effet de
s’attacher au besoin les services de ténors du barreau, ce qui est possible dans le cas
des avocats « travaillistes » (Michel et Willemez, 2002). Plusieurs responsables
frontaliers ont ainsi souligné le rôle du mémoire produit par leur « avocat-vedette »
auprès de la Commission Européenne : « Lui, c’est le grand caïd. Il défend déjà que
les ouvriers ! C’est lui qui nous a fait le mémoire sur la CSG en 1992, il a fait massue auprès de la Commission, parce qu’au départ elle n’était pas tellement de notre
côté non plus », tient par exemple à préciser le président du CDTFM [13/02/2002].
3.3. LE DROIT COMMUNAUTAIRE, REPERTOIRE NATUREL
De la sorte, le droit permet de « délocaliser » les problèmes et facilite une montée en généralité européenne, c’est-à-dire l’imposition légitime sur l’agenda politique de la question d’un statut de frontalier en Europe, par delà la diversité des situations bilatérales. Se tourner aujourd’hui vers l’Europe est devenu « naturel », ainsi
que le déclare le président des frontaliers OGB-L : « On est obligé de faire un lien
avec l’aspect européen, parce qu’on a une législation française, une autre législation,
et au milieu on n’a rien. Là on est vraiment dans le “pur”, tout ce qui est librecirculation, là c’est vraiment l’Union Européenne ! » [22/07/2002]. Ce discours peut
s’expliquer par la conjonction de différents facteurs.
D’abord, les accords entre deux États ne s’avèrent pas toujours « fonctionner »
en pratique, ce qui amène les organisations de frontaliers à s’adresser au niveau européen, faute d’autre interlocuteur valable si on en croit ce vice-président du
CDTFM : « Nous on dit que certains dossiers pourraient se régler par voie bilatérale,
qu’un accord se mette en place. Seulement le problème est là parce que les critères
sont différents d’un pays à l’autre » [13/02/2002].
Ensuite, il existe un lien historique entre les institutions européennes et les collectifs de frontaliers : ces derniers ont trouvé là, il y a quelques décennies déjà, leurs
premiers soutiens institutionnels face aux États. En particulier, le Conseil de l’Europe
a organisé plusieurs colloques depuis les années 1970 et la Commission Européenne
a même commandé un rapport sur les migrations transfrontalières au président du
comité haut-rhinois (Kessler, 1970,1991). Ces relations sont d’autant plus aisément
réactivées aujourd’hui, comme scène d’expression des litiges, voire de leur règlement.
Enfin, les responsables frontaliers ont fréquemment souligné la méconnaissance
relative du droit communautaire chez certains élus, fonctionnaires et gouvernants
français, ce qui leur ouvre une voie possible pour contester des mesures prises. Le
président du CDTFM se rappelle notamment un échange avec un chef de service à
Paris marqué par l’incompréhension : « Il faut dire aussi une chose, c’est qu’il y a
très peu de politiques qui sont vraiment au courant des problèmes frontaliers. On en
a déjà formé pas mal des députés ! Même le ministère. C’est des gens qui ont fait du
droit, qui disent : “Ah non, vous ne cotisez pas au régime local, donc vous n’avez
pas droit au régime local”. On dit : “Écoutez, il y a l’Annexe 6 du règlement communautaire, y’a l’article 19, donc c’est clair. Avec ces deux articles nous sommes
affiliés indirectement” ! » [13/02/2002].
Ceci ne peut que conforter les associations dans leur « appel » à l’Europe. La
création en 1991 de l’Union Européenne des Frontaliers peut d’ailleurs se comprendre de la sorte : se fonder en interlocuteur valable auprès des institutions européennes en élargissant une première audience acquise dans l’espace Haut-Rhin/Savoie.
Signe de la force potentielle prêtée aux instances communautaires comme soutien à
la cause frontalière, l’Europe est même régulièrement mobilisée par les comités
haut-rhinois pour ce qui touche au statut de travailleur frontalier en Suisse, c’est-à-dire hors du champ d’application du droit communautaire (Kessler, 1991). Désormais, les collectifs entendent agir sur les conventions bilatérales en usant de la construction européenne comme levier, ouvrant un accès supplémentaire à l’État (Balme,
2000), en réclamant, point par point, l’extension des règlements communautaires au
travail frontalier franco-suisse
[6].
Pourtant, il y a dans cet intérêt des organisations de frontaliers pour l’Europe juridique quelque chose qui peut sembler a priori paradoxal. En effet, on doit mentionner les dénonciations récurrentes de « l’Europe de Maastricht ». Par exemple, cet
associatif à propos de la fermeture d’une entreprise allemande employant de nombreux frontaliers : « Encore une délocalisation au nom de cette Europe ultra-libérale,
l’Europe de la finance, l’Europe du fric, qui dicte sa loi conformément au Traité de
Maastricht. Alors qu’on ne nous raconte pas des histoires ! C’est un acte politique, et
il faut le remettre en question » [ouvrier, membre du bureau CDTFM, 18/11/2001].
On le saisit, l’investissement vers l’Europe des comités de frontaliers est aussi lié à
une référence-repoussoir : la libre-circulation des capitaux, face à laquelle est prônée
la « vraie » intégration européenne, celle de la libre-circulation des hommes, l’Europe sociale. Du coup, les mêmes personnes louent les vertus du droit communautaire lorsqu’il s’agit d’obtenir des aménagements favorables. Le président des frontaliers OGB-L s’explique : « C’est vrai que ça peut être un peut contrastant, puisque
d’un côté on critique certaines choses, et de l’autre… de toute façon on est obligé de
travailler avec, sinon vous résolvez pas le problème. À nous, au niveau européen,
d’essayer de faire changer ces lois ou ces directives, c’est tout » [22/07/2002]. C’est
non seulement un déplacement des enjeux au niveau européen qui s’opère, mais encore une redéfinition de ceux-ci, qui positionne le transfrontalier dans un rapport direct à l’Europe (Abélès, 1994).
3.4. DES SCENES DE REGLEMENT OUVERTES A L’EXPERTISE
Ce regard de tous les instants vers la ressource juridique européenne a amené les
organisations de frontaliers à se tourner vers la Cour de Justice des Communautés
Européennes (CJCE) et la Commission Européenne. La relation ouverte de ces institutions vis-à-vis des groupes d’intérêt explique l’accès satisfaisant des responsables
frontaliers, notamment lorsqu’ils sont en mesure de présenter une expertise solide
(Wallace et Young, 1997 ; Mazey et Richardson, 1996).
La CJCE est par définition l’institution où aboutissent les plaintes constituées
pour méconnaissance du droit communautaire du fait des États membres (Rideau,
2002). Les collectifs de frontaliers ont ici un atout : ils peuvent se fonder sur le principe reconnu de la libre-circulation, qui leur permet de peser vis-à-vis des interlocuteurs nationaux et au besoin d’ester en justice avec succès. Ce frontalier OGB-L le
fait remarquer : « Le droit communautaire ça nous ouvre… Si on prend au niveau
Sécurité sociale, on a le Règlement de coordination 1408-71 qui est bien rôdé. À
partir du moment où il y a des litiges qui ne peuvent pas se résoudre, il y aura la
Cour Européenne de Justice, donc c’est intéressant » [ouvrier, 22/07/2002]. La
« conquête » la plus souvent évoquée tient à l’assujettissement indu à la CSG.
Comme ses homologues, le président du CDTFM ne manque pas de revenir sur ce
long dossier finalement tranché par la CJCE en 2000 :
« D’après la loi française, la CSG, c’est un impôt, seulement il va directement
à la Sécurité Sociale, et nous avons engagé la lutte en 1992 en disant pour
nous c’est une cotisation sociale. Et en vertu des règlements communautaires,
qui sont clairs, nous sommes assujettis à la législation sociale du pays
d’emploi. Donc là il fallait aller jusqu’à la Cour de justice européenne, ça a
demandé un travail énorme ! Vous ne pouvez pas vous imaginer… Ça c’est
resté dans les annales de notre comité. » [13/02/2002]
Devant cette complexité procédurale, les collectifs frontaliers ne saisissent pas
toujours directement la Cour, mais passent également par l’intermédiaire de la
Commission Européenne, dans le cadre de la procédure de recours en manquement :
« On transmet les dossiers pour voir s’ils sont compatibles avec le droit communautaire. S’ils ne le sont pas, va y avoir des échanges de courriers entre la Commission
et le gouvernement français ou belge, et puis soit ça se règlera, soit il faudra encore
aller devant la Cour Européenne », expose le vice-président du comité de Musson
[30/09/2002]. En l’espèce, des initiatives pointant localement des disparités pour les
frontaliers usent du relais de l’institution tenue pour la plus typique de l’Europe
« technocratique » – mais par là même particulièrement ouverte à l’offre d’expertise.
Le vice-président du CDTFM insiste : « On est reçus et écoutés à Bruxelles. Ça c’est
important pour nous, parce que dès qu’on a une question à poser, on a des interlocuteurs, tout de suite, qui peuvent nous répondre » [13/02/2002]. Les fonctionnaires
européens sont confortés dans leur position et peuvent bénéficier du travail des collectifs frontaliers ; une alliance « objective » se noue de la sorte entre partenaires que
rien ne semblait a priori rapprocher. « C’est sûr que sur certaines choses on va dans
le même sens », dit ce frontalier lorrain, en expliquant : « On a encore un courrier
aujourd’hui, qui vient du chef de l’unité Libre-circulation et Sécurité sociale. Ils sont
toujours très heureux de voir que quand il y a des problèmes, nous sommes sur le
terrain, parce que eux sont situés à un niveau beaucoup plus élevé. Ils peuvent seulement faire avancer les choses à travers les plaintes qui leur sont formulées » [ouvrier dans l’industrie automobile, trésorier CDTFM, 13/02/2002].
3.5. UNE RESSOURCE INCOMPLETE ET CONTESTEE
On peut alors conclure à une perte de contrôle de « l’État fort » (Lequesne,
1996 ; Schmidt, 1996), ce qui ne veut pas dire effacement pour autant. Pas plus que
les législations nationales, la règle communautaire ne peut prévoir toute la diversité
des situations concrètes. Un membre du CDTFM donne cet exemple précis : « Bien
entendu, il y a encore des vides ! Par exemple la non-reconnaissance des taux d’invalidité, c’est la catastrophe actuellement. Il y a des travailleurs qui sont reconnus
invalides par la caisse française, et pas les Allemands… On avait un gars là, 300 F
par mois de pension d’invalidité ! » [ouvrier secteur automobile, 13/02/2002]. En
outre, même après une décision de la CJCE, les conflits d’interprétation peuvent durer. Ainsi, entre France et Allemagne, la question de la Pflegeversicherung (Assurance soins et dépendance) demeure contestée, au grand dam des associatifs :
« La Cour Européenne de Justice a rendu un arrêt comme quoi cette prestation est
exportable. Donc on pensait avoir gagné la partie. Et maintenant l’Allemagne dit :
“Oui, mais il faut être ressortissant de la caisse allemande”. Le frontalier français qui
a cotisé dans les deux pays, en vertu des règlements communautaires, il est affilié à
la Sécurité Sociale française. Et là les Allemands disent non. Alors que le frontalier
qui a fait toute sa carrière en Allemagne, il aurait droit à la Pflegeversicherung. C’est
quand même ahurissant ! » [employé, vice-président CDTFM, 13/02/2002].
Plus encore, le droit communautaire devient un objet de litiges avec les pouvoirs
publics nationaux, qui s’y investissent à leur tour pour tirer des interprétations favorables. Ainsi, le président du CDTFM regrette la remise en question d’une ancienne
convention franco-allemande plus avantageuse : « En France à 20 ans, étudiant, vous
cotisez à un régime étudiant. En Allemagne, les ayants droit sont pris en charge jusqu’à 27 ans, et nous on dit “cotisations identiques, prestations identiques”. Avant on
avait trouvé un accord avec les Allemands. Mais Paris a dit : “Non, il faut respecter
les directives communautaires”. Paraît-il que c’est marqué dans le droit communautaire, mais on n’est pas tellement d’accord avec ce texte… » [13/02/2002]. Si le droit
fonctionne comme un opérateur d’européanisation, ce processus n’est jamais complet.
4. LES ENJEUX DE L’INSTITUTIONNALISATION CONCURRENTIELLE DE LA
DEFENSE
JURIDIQUE DES FRONTALIERS : APPROPRIATIONS DE L’EUROPE AU
NIVEAU LOCAL
Un mouvement de professionnalisation des collectifs frontaliers se laisse désormais approcher, justifié par nos interlocuteurs en rapport aux exigences de la défense
juridique : « Tout ça est technique. C’est pour ça que les délégués ont besoin aussi
d’une formation continue, parce que les législations évoluent. Chez nous, l’OGB-L a
créé une structure pour justement les former dans le cadre de leur mission » [président de la section française OGB-L, 22/07/2002]. De même, au CDTFM, le président insiste sur la nécessité de pouvoir compter sur « deux personnes salariées, une à
mi-temps et une à temps complet. Des secrétaires. Oh, sinon on n’y arriverait pas »
[13/02/2002]. Aussi, après trois décennies d’existence active, les responsables frontaliers ont le sentiment d’avoir gagné en légitimité. Ce président ne boude pas sa
fierté : « Avec toutes les institutions, on peut dire qu’on est crédible. Avec les
ASSEDIC, la caisse de retraite française, allemande, les caisses de maladie, quand
ils entendent “Comité des frontaliers”, attention !… Ils savent très bien que ce qu’on
dit ça tient la route. Notre carte de visite, c’est nos milliers d’adhérents, et tous les
contentieux qu’on a déjà réglés par les tribunaux » [CDTFM, 13/02/2002].
Pour autant, ces collectifs se situent aujourd’hui dans un contexte européen marqué par le développement de partenariats entre les collectivités territoriales des pays
voisins (Hamman, 2001,2003). Qui plus est, cette inscription de la coopération dans
des structures permanentes englobe la sphère des relations de travail et des organisations professionnelles, à l’exemple des Conseils Syndicaux Interrégionaux, émanation de la Confédération Européenne des Syndicats. Le lancement des réseaux publics EURES-Transfrontaliers (EURopean Employment Services) se comprend ainsi ; il génère un conflit de légitimité avec les comités autour de la « bonne » représentation de la cause frontalière et des usages du droit.
4.1. ASSOCIATIONS VS. SYNDICATS : LES INITIATIVES EURES-T
Lors du Colloque européen sur les problèmes du marché du travail transfrontalier
tenu à Sanremo les 23-26 octobre 1990 s’est exprimée la nécessité de disposer
d’institutions d’information et de service et de conseillers spécialisés dans les problèmes liés à la juxtaposition de législations de travail, sociales et fiscales. Les projets EURES-T concrétisent cette démarche autour de 20 pôles ou Euro-guichets, qui
correspondent à chaque fois à une région européenne de coopération transfrontalière : par exemple, autour de la frontière franco-suisse l’Euroguichet de l’Arc Jurassien, ou l’EURES-T Sarre-Lorraine-Luxembourg, etc. Ces instances sont divisées en
deux secteurs : les administrations nationales et les organisations d’employeurs sur
l’emploi transfrontalier (Euro-conseillers « patronaux »), et les organisations de salariés sur les conditions de travail, de façon proche de l’activité de défense juridique
des associations (Euro-conseillers « syndicaux »).
Face aux EURES-T, les responsables des collectifs frontaliers mettent en avant
leur spécialisation dans le suivi contentieux des dossiers. Le président de la section
des frontaliers OGB-L souligne ainsi : « Les EURES-T ont plus une mission d’information. Nous, notre mission est beaucoup plus large, sur le statut des travailleurs
frontaliers, ce qu’ils peuvent avoir au niveau social, salarial, conditions de travail…
Donc nous on a une mission d’information et également de défense des droits »
[22/07/2002]. Ce discours de la différence s’explique par le fait que nombre d’associatifs se sentent dépossédés de leur « marque de fabrique » et exclus par la même
occasion des crédits européens. Le président du CDTFM dit bien de quoi il en retourne :
« Les EURES-T, tous les syndicats sont dedans, et normalement les associations représentatives des travailleurs frontaliers devraient également en faire
partie. Et là il y a des freins qui se mettent en route : ils veulent pas partager le
gâteau ! Mais on lâchera pas de lest. Parce que y’a des agents EURES-T, j’en
connais un, ce qu’il fait : « Écoutez, il y a un Comité des frontaliers, allez voir
là-bas, ils sont bien au courant ». En même temps il nous donne des adhésions. Bon, c’est une tactique aussi. Seulement ils ne font pas leur boulot non
plus. Donc on voit pas pourquoi on ne profiterait pas d’une subvention. »
[13/02/2002]
On l’entend, ce sont des arrangements d’ordre institutionnel autant que pratique
qui se renégocient dans le contexte d’européanisation de la représentation des intérêts. Cette conjoncture fluide réactive d’anciennes querelles avec les centrales syndicales nationales. Associés aux EURES-T au titre des partenaires sociaux, les syndicats sont rétifs à envisager l’intégration des collectifs de frontaliers, dans la mesure
où cela conduirait à redéfinir le critère de représentativité et à diviser les subventions. Cette responsable syndicale de la CGT Lorraine ne le cache pas : « Le débat
est toujours tronqué, parce qu’il y a le problème de moyens derrière. Certains ont
une représentativité, un certain nombre d’adhérents, je pense que si on était uniquement sur la base des principes… Bon, la durée de vie d’autres associations… c’est
ça, et parfois une association ne représente qu’elle-même, y’a trois pelés dedans !
Alors c’est un peu difficile, mais on dit non » [éducatrice spécialisée, secrétaire régionale, 01/10/2002]. La réaction du président de la section des frontaliers OGB-L
est ici intéressante. Il ne se veut pas dupe des enjeux de pouvoir visant à « récu-pérer » la représentation des frontaliers : « On a eu de la chance du côté OGB-L : ils
ont donné la possibilité aux frontaliers de se structurer véritablement, à l’intérieur de
leur syndicat, parce que si ça n’avait pas été fait, je pense qu’à l’heure actuelle on
aurait eu un comité de défense. Mais bon, pour les syndicats c’est pas leur intérêt
non plus ! ». Mais surtout, il n’est pas loin de se ranger aux côtés des associatifs, faisant part de son scepticisme quant à l’intérêt des nouvelles institutions transfrontalières syndicales pour la cause qu’il défend. Leur niveau conceptuel à l’échelle des
Euro-régions serait déjà trop abstrait par rapport aux problèmes quotidiens du travailleur frontalier, façon de conserver pour soi la représentation légitime du créneau
de la défense juridique, au moment même où il est davantage contesté : « Le Conseil
Syndical Interrégional, ah, je crois que ces instances sont relativement récentes…
faut que ça se mette en place, et puis après c’est l’avenir qui nous dira. Mais nous ici
on est plus terre-à-terre, on travaille sur les dossiers parce que les gens en ont besoin » [22/07/2002].
4.2. L’OFFRE PUBLIQUE D’INFORMATION JURIDIQUE :
ENTRE INCOMPREHENSION ET CONCURRENCE
D’autres conflits apparaissent entre les comités de défense et des instances publiques spécialisées qui se développent dans les régions frontalières. En Alsace, la
mise en place dans les années 1990 du réseau INFOBEST (Informations- und Beratungsstelle – Centre d’information et de conseil), constitué de quatre instances le
long du Rhin Supérieur
[7], est exemplaire de ces enjeux. Ces structures externalisées
sont portées par les États, régions, départements, communes et équivalents de leur
périmètre d’action entre France, Allemagne et Suisse ; elles ont bénéficié dans un
premier temps de crédits européens INTERREG et s’inscrivent aujourd’hui en partenariat avec les projets EURES-T. Si ces bureaux se présentent à première vue
comme des supports d’expertise au service des collectivités sur les questions transfrontalières de façon large (gestion de projets, communication, organisation de manifestations festives…), leur activité concrète se rapproche de l’aide juridique aux
frontaliers délivrée par les associations de défense. En effet, les personnes privées
formulent l’essentiel des demandes, qui concernent la sphère du travail frontalier à
hauteur de 90% – droit du travail, fiscalité et sécurité sociale au premier titre
[8]. C’est
du reste le même discours compatissant rencontré auprès des associatifs que l’on retrouve auprès du personnel d’INFOBEST ; leurs usagers seraient victimes d’écarts
de législations aux conséquences aussi peu justifiées que maîtrisées. Chaque conseiller évoque des « cas lourds » en ce sens ; par exemple : « Pour les maladies de longue durée, au-delà de 78 semaines le frontalier n’est plus assuré par l’assurance allemande et son contrat de travail se termine à ce moment. Mais si la maladie se prolonge, il n’aura pas droit à l’inscription comme demandeur d’emploi en France, et ne
pourra donc pas remplir les conditions requises pour être à nouveau assuré en
France. Les conséquences d’une telle situation sont souvent
dramatiques : la personne se trouve sans aucune ressource ni côté français ni allemand ! » [conseillère
Vogelgrun, 19/07/2002].
Aussi, pour tenter de prévenir ou remédier à ces difficultés, des informations de
droit comparé sont diffusées au cours de permanences de proximité, où les demandeurs sont accueillis de manière personnalisée par un conseiller, également disponible par téléphone : on retrouve trait pour trait les services des organisations de défense. Une action significative est la tenue régulière de « Journées du travailleur
frontalier » regroupant l’ensemble des interlocuteurs spécialisés. Largement annoncées dans la presse, ces Journées-forum relèvent d’un même travail de mise en liaison des frontaliers et des administrations que celui poursuivi par les collectifs. Qui
plus est, les INFOBEST sont considérées comme « interlocuteur-expert » pour éclairer la décision publique. En particulier, leurs conseillers participent en bonne place
au « groupe d’experts travailleurs frontaliers » de la Conférence du Rhin Supérieur,
occupant notamment les présidences des groupes de travail Maladie-Maternité et
Retraite-Invalidité, en lien avec les EURES-T. Les INFOBEST peuvent alors servir
d’interface pour faire « remonter » les problèmes juridiques des frontaliers, fonction
qui leur est prêtée par les élus eux-mêmes, à l’exemple du conseiller général présidant l’instance de Kehl : « INFOBEST a un rôle de révélateur : à travers les questions posées et les échanges entre élus allemands et français, certains problèmes
transfrontaliers sont clairement identifiés. Nous faisons des propositions en conséquence, qui sont étudiées par les gouvernements lors des sommets bilatéraux »
[9].
On le voit, le parallélisme porte à la fois sur l’information juridique et sur la représentation de la « cause frontalière ». En fait, ce sont deux lectures de la défense
des frontaliers, débouchant sur des maniements différents du droit – explicatifs ou
contentieux –, qui s’opposent ; cette chargée de mission INFOBEST le traduit bien :
« Nous, en tant qu’administration quand même, on a une obligation de neutralité. On va pas avoir la même façon de traiter le problème que les associations.
Eux, ils renseignent… mais vont conseiller peut-être des démarches auprès de
Prud’hommes et tout ! Mais on constate que des gens viennent chez nous
parce qu’on ne va jamais aborder la chose de façon polémique. Donc c’est une
attitude, ça dépend des personnes et de leurs attentes : vous avez des gens qui
sont assez revendicatifs et pensent qu’ils n’ont pas assez chez nous, et d’autres
qui disent : “Moi je ne veux pas adhérer à une association, je veux juste exposer le problème et voir s’il peut se résoudre facilement”. »[Kehl, 23/06/2003]
Du coup, des crises ouvertes peuvent éclater. Par exemple, le CDTF Haut-Rhin
est entré en conflit contre l’INFOBEST du Sud-Alsace, avec des épisodes particulièrement vifs. L’un d’eux a marqué l’année 2000 autour de la réforme de l’assurance
maladie des frontaliers français en Suisse, afin de fournir rapidement l’information à
la population et renforcer de la sorte une position relative par rapport à son « adversaire », avec en particulier au mois d’avril l’occupation
manu militari par des associatifs de l’hôtel allemand dans lequel l’INFOBEST avait prévu de tenir la première
une réunion publique. « Alors qu’actuellement tout le monde manque d’éléments
pour répondre aux frontaliers sur l’assurance maladie, vouloir informer sans savoir,
c’est de la désinformation ! », tempête le président du CDTF, tandis qu’un chargé de
mission rétorque devant la presse : « Ces méthodes de sabotage sont un véritable affront ! J’attends que nos collectivités porteuses prennent position derrière nous ! »,
se réclamant de la légitimité « officielle » des INFOBEST
[10]. C’est la dimension
processuelle de l’institutionnalisation d’une sphère de représentation des intérêts
frontaliers en train de se faire par des usages divergents du droit que révèlent ces
manifestations d’incompréhension ; une conseillère de Kehl le note : « La soirée
d’information était normalement à destination de ces frontaliers qui sont notre public. Donc là on est censé agir dans le même sens. C’est vrai que maintenant on fait
un peu chacun de notre côté, mais, comme pour les EURES-T, c’est aussi toujours
difficile de savoir jusqu’où on arrive vraiment à pouvoir, outre ses compétences,
s’occuper aussi des autres » [23/06/2003].
Les responsables des organisations de défense expriment fréquemment leur sentiment de participer de la construction européenne à partir d’un « laboratoire frontalier », dont ils se présentent comme les principaux porteurs, sinon les « pionniers » :
« L’Europe reste trop une utopie quand personne ne prend en compte les citoyens
européens qui sont les principaux acteurs de la construction européenne : les frontaliers. Nous sommes la base de ce mouvement », dit le président du comité de Hendaye [18/11/2002]. De même, ce vice-président du CDTFM affiche sa certitude :
« On est intégré à l’Europe, puisqu’on vit ça tous les jours, donc on est les pionniers.
Il y a des dossiers qui surviennent subrepticement, dont la Communauté Européenne
elle-même prend conscience alors seulement. C’est pour ça que je dis toujours, nous,
Comité de défense, on est justement ceux qui font avancer le schmilblick »
[13/02/2002]. Effectivement, les stratégies des collectifs frontaliers se révèlent bien
adaptées à la logique européenne : l’importance de l’expertise juridique, le niveau
d’activité élevé dans le domaine de la normalisation comme le recours parallèle aux
autorités nationales et communautaires font que l’européanisation des intérêts de ces
structures a davantage eu lieu que pour les organisations professionnelles en général
(Quittkat, 2002). Les comités de frontaliers font connaître au niveau national et local
la réglementation européenne, rendue d’appréhension concrète dans la vie quotidienne et professionnelle des citoyens concernés. Ces associatifs sont des « passeurs »
qui, provenant d’une position périphérique, parviennent à se connecter à des univers
beaucoup plus centraux, débouchant sur de l’action, par un travail sur et avec le droit
et toute une activité relationnelle pour mettre en rapport des mondes qui ne se rencontraient pas (Hamman et alii, 2002). Les profits qui se dégagent de cette transnationalisation de l’action collective (au sens de Balme et Chabanet, 2002, p. 102-108)
ne s’avèrent toutefois plus exclusifs aujourd’hui : dans les rapports souvent tendus
entre associations de frontaliers, centrales syndicales nationales et instances transfrontalières pilotées par les collectivités locales, c’est cette posture de « courtiers en
information juridique » qui est devenue concurrentielle – signe de son succès
comme des difficultés qui demeurent.
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WALLACE H., YOUNG A.R. (eds.) Participation and Policy-Making in the European
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[1]
Onofhängege GewerkschaftsBond Lëtzebuerg : Confédération syndicale indépendante du Luxembourg.
[2]
Un parallèle peut être fait avec Pasquier, 2000 : les régions dans lesquelles des pratiques politiques
spécifiques préalablement structurées facilitent l’action collective se révèlent mieux à même de se
positionner dans les échanges inter-organisationnels à l’échelle européenne.
[3]
Le règlement grand-ducal du 19 avril 1994 sur le congé politique s’applique exclusivement aux
élus du territoire luxembourgeois, écartant donc les frontaliers élus en France.
[4]
Question de la réintégration des frontaliers français retraités d’Alsace-Moselle au régime local de la
Sécurité Sociale.
[5]
Deutscher GewerkschaftsBund : union des syndicats allemands.
[6]
Les tribunes publiées par l’UEF dans le
BLIC attestent largement cette stratégie : par exemple
BLIC, 50, avril 2001 ; et 51, septembre 2001, p. 10.
[7]
L’espace du Rhin Supérieur se caractérise par deux programmes INTERREG : au Nord, PAMINA
(pour PAlatinat – MIttlerer Oberrhein – Nord-Alsace), et l’espace Centre-Sud, qui s’étend de Strasbourg au canton de Bâle. Les quatre INFOBEST sont implantées à Lauterbourg (PAMINA), Kehl,
Vogelgrun et Palmrain (Centre-Sud).
[8]
On s’appuie ici sur les rapports d’activité 1999-2001 des instances INFOBEST, leur site Internet
<www. infobest. org>,et des entretiens avec les conseillers : PAMINA, 18/06/2003, Kehl-Strasbourg, 22/07/2002 et 24/06/2003, Vogelgrun-Breisach, 19/07/2002, et Palmrain, 18/07/2002.
[9]
Tout le Bas-Rhin, magazine du département, janvier-février 2002, p. 28-29.
[10]
Nombreuses mentions du « coup de force » dans la presse régionale :
Dernières Nouvelles d’Alsace
(édition Haut-Rhin), 12 et 13/04/2000 ;
L’Alsace, 12/04/2000 ;
Dreiland Zeitung, 13/04/2000 ;
Badische Zeitung, 13/04/2000, etc.