2004
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Construire une politique europeenne de lutte contre les discriminations : l’histoire de la directive « race »
Virginie Guiraudon
CNRS, CERAPS-LILLE
Des quinze membres de l’Union, seuls le Royaume-Uni et, dans une moindre mesure, les Pays-Bas avaient fait de la lutte contre les discriminations le cœur de leur politique
de gestion des minorités immigrées. Comment expliquer l’émergence d’une politique européenne à partir de traditions nationales contrastées ? Cet article rend compte des campagnes
européennes de mobilisation et des négociations intergouvernementales qui ont conduit à
l’adoption de l’article 13 à Amsterdam en 1997. En outre, l’article analyse l’adoption en un
temps record de la directive « relative à la mise en œuvre du principe d’égalité de traitement
entre les personnes sans distinction de race ou d’origine ethnique » de juin 2000. Enfin nous
présentons nos recherches sur le cas français afin d’éprouver la validité de l’hypothèse d’une
européanisation de la politique d’intégration française.
In the European Union, policies towards immigrant ethnic minorities had focused on
fighting discrimination only in the United Kingdom and, to a lesser degree, in the
Netherlands. How can we account for the emergence of a EU policy in this area in
the midst of contrasted national traditions? This article analyses the mobilization
campaigns and intergovernmental negotiations that led to the inclusion of article 13
in the treaty at Amsterdam in 1997. It also provides a detailed account of the adoption in world record time of the 2000 so-called “race directive.” Finally, the article
focuses on developments in France since Amsterdam to test the hypothesis that
French integration has been “Europeanized.”
Alors que différents paradigmes de politique publique ont guidé les politiques
nationales de gestion des populations immigrées dans l’Europe d’après-guerre, formant ce qu’Adrian Favell qualifie de « philosophies de l’intégration » (Favell,
1998), l’adoption en 2000 de deux directives européennes portant sur les discriminations est venue bousculer la traditionnelle diversité des réponses nationales à la présence de populations immigrées. En effet, des quinze membres de l’Union, seuls le
Royaume-Uni et, dans une moindre mesure, les Pays-Bas avaient fait de la lutte
contre les discriminations le cœur de leur politique de gestion des minorités immigrées. Les obstacles à la mise en place d’une politique commune d’intégration signalaient des divergences majeures non seulement dans la mise en œuvre des politiques
elles-mêmes, mais également dans la conception de ce que vise une politique d’intégration. Dans ce contexte, le consensus qui s’est imposé au niveau européen dans la
lutte contre les discriminations contraste singulièrement avec les désaccords qui caractérisaient la gestion des populations immigrées. Cet article rend compte des circonstances qui ont permis l’émergence d’une politique européenne à partir de traditions nationales contrastées nécessitant d’importants changements dans la grande
majorité de l’Europe des Quinze. Au cœur de notre énigme, l’adoption en un temps
record de la directive « relative à la mise en œuvre du principe d’égalité de traitement entre les personnes sans distinction de race ou d’origine ethnique » de juin
2000 fondée sur l’article 13 du traité adopté à Amsterdam en 1997
[1]. Cette directive
surnommée «
race directive », qui doit être transposée par les États membres avant
juillet 2003, fut suivie d’une autre en novembre 2000. Cette dernière portant uniquement sur l’emploi et le travail a institué une protection contre les discriminations
fondées sur la religion et les convictions, le handicap, l’âge et l’orientation sexuelle.
Le dispositif communautaire comprend un volet incitatif matérialisé, également en
novembre 2000, par la publication d’un programme de lutte contre la discrimination
pour la période 2001-2006
[2].
La directive prohibant les discriminations fondées sur la race et l’origine ethnique est en effet surprenante à plusieurs égards. Elle établit un vaste système de protection contre les discriminations directes et indirectes et permet même les « discriminations positives » (
affirmative action )
[3]. Elle s’applique à des domaines où
n’existaient pas de compétences communautaires comme le logement. Enfin, la
transposition de la directive exige de nombreuses adaptations de la part des États où
le système de protection était insuffisant voire inexistant. La diversité des réponses
nationales devant le caractère multiethnique des sociétés ne laissait pas supposer
qu’un vote à l’unanimité soit acquis en quelques mois.
Afin d’élucider cette énigme empirique, nous avons mené des recherches sur les
politiques d’intégration et de lutte contres les discriminations dans plusieurs pays
aux situations contrastées (la France et le Royaume-Uni mais aussi, dans une moindre mesure, les Pays-Bas et l’Allemagne), sur les développements au niveau européen qui ont conduit à l’adoption de l’article 13 conférant des compétences communautaires en matière de discriminations, et enfin sur les négociations de la « directive
race ». Nous nous attarderons en particulier sur le cas français afin d’éprouver la validité de l’hypothèse d’une européanisation de la politique d’intégration française.
Par « européanisation », nous entendons « l’ensemble des processus selon lesquels les dynamiques, politiques, sociales et économiques de l’Union européenne
viennent à faire partie des logiques du discours, des identités, des structures politiques et des politiques publiques nationales », reprenant ainsi à notre compte la définition de Claudio Radaelli (2000 et 2001). En effet, à partir de 1997, la lutte contre
les discriminations devient un des axes d’une politique d’intégration qui souffrait
d’un singulier essoufflement
[4]. À ce moment-là, il n’existe pas de législation européenne contraignante, mais plutôt des «
soft norms »
[5] véhiculées par une organisation non-gouvernementale (ONG) européenne, et quelques parlementaires européens
et fonctionnaires de la DG « Emploi et affaires sociales ».
On peut ainsi se demander dans quelle mesure cette inflexion de la politique
gouvernementale résulte d’influences européennes,
via la socialisation de certains
acteurs français dans des cadres européens ou d’autres pays de l’Union. Il s’agit
d’identifier les « passeurs d’idées » dans des positions stratégiques et leurs sources
d’inspiration. Nous avons aussi analysé les autres facteurs qui ont conduit à la mise
sur agenda de la notion de discrimination. Cela nous a permis de resituer la situation
de la France lors des négociations et au-delà afin d’évaluer l’ampleur des changements opérés depuis 1997 : changement de paradigme ou recadrage n’entraînant pas
de remise en cause des postulats préexistants
[6].
Notre étude de cas est restituée de façon chronologique et alterne entre le niveau
national et européen. Après un bref exposé de notre démarche, nous tenterons
d’expliquer le succès de la campagne pour l’inclusion de l’article 13 dans le Traité
CE. Il sera alors temps de changer de niveau d’analyse et de revenir sur les développements politiques en France entre 1997 et 2000. Ensuite, nous présenterons notre
enquête sur la « directive race » avant de conclure sur ses conséquences dans le
contexte français.
La stratégie adoptée pour analyser la mise en place d’une politique européenne
de lutte contre les discriminations s’articule autour de trois volets : une analyse de
l’agenda européen parallèlement aux agendas nationaux sur la période 1990-2000,
des études de cas, et une méthodologie centrée sur les acteurs.
Notre étude commence en 1990 alors qu’il n’existe pas de compétence communautaire en matière de politique d’intégration des immigrés non-européens. Nous
avons alors étudié sa mise sur l’agenda européen de Maastricht (1992) à Amsterdam
(1997). De 1997 à 2000, nous avons étudié les développements au niveau national,
en France en particulier, avant l’adoption de législation européenne contraignante.
C’est un moment privilégié pour évaluer le rôle des normes non-légales, des passeurs d’idées transnationaux invoquant les nouvelles compétences communautaires
et l’influence d’autres facteurs. En 2000, les directives européennes visant à lutter
contre les discriminations ont été adoptées par le Conseil des ministres de l’Union
européenne. Notre recherche s’est attachée à mieux cerner les caractéristiques de la
prise de décision au niveau européen afin de la comparer à celles des décisions nationales pour comprendre en quoi le niveau européen est plus à même de conduire à
l’avènement d’une nouvelle politique publique.
Nous rendons compte ici principalement du cas français qui était le plus étranger
aux instruments mis en place au niveau communautaire. Il convient simplement de
rappeler que « l’intégration à la française », tout en insistant sur l’importance de
l’égalité des droits et des opportunités, se refuse à reconnaître l’existence de groupes
au sein de la République une et indivisible (pour une définition officielle, voir HCI
1993). Dans les années 1990, pour atteindre l’objectif d’égalisation des chances, diverses politiques publiques (politique de la ville, politique de l’emploi, politique
éducative) ont cherché à toucher les « minorités ethniques » en traitant des périmètres où elles apparaissaient concentrées. Les immigrés sont les destinataires privilégiés des ces politiques parce que « la coïncidence de leurs caractéristiques propres et
des caractéristiques socio-économiques retenues permet de les atteindre, sans
qu’elles soient désignées expressément et, surtout sans qu’elles soient désignées exclusivement » (Calvès et Sabbagh 1999, p. 12). Leurs caractéristiques ethno-raciales
sont donc ignorées. La France a bien depuis 1972 une loi sur le racisme qui vise à
oublier le passé vichyste du pays et à condamner pénalement les actes racistes. Logiquement, ce paradigme proscrit la collecte de données de recensement sur l’origine ethnique, raciale ou religieuse des individus. Elle est donc bien différente des
lois anglaises où la lutte contre la discrimination raciale s’est inspirée des politiques
américaines après le mouvement des droits civiques et sert de pierre angulaire à la
politique d’intégration des minorités immigrées (Bleich 2003, p. 9).
Enfin, nous avons privilégié une méthodologie qui plaçait les acteurs de politique publique au cœur de notre protocole de recherche. Nous avons ainsi effectué de
nombreux entretiens semi-structurés à Bruxelles et dans les capitales nationales
(Londres et Paris) avec des fonctionnaires nationaux, des membres des cabinets ministériels, les négociateurs du Groupe de Travail du Conseil des ministres, des membres de la Commission et du Parlement européens, des représentants des ONG et des
groupes d’intérêts nationaux et européens, et des conseillers de politique publiques
(universitaires ou experts des organes consultatifs parapublics). Notre grille d’entretien comprenait des questions sur la socialisation des acteurs, leur perception du cadre normatif et cognitif qui informait leur positionnement ainsi que sur les facteurs
qui avaient façonné leur stratégie. Outre ces entretiens, nous avons analysé les rapports officiels, les déclarations publiques des membres du gouvernement, les débats
parlementaires, et la couverture médiatique de la question. Notre but était de déterminer la façon dont la question était présentée dans la sphère publique et dont les
décisions étaient justifiées politiquement.
2. LA CAMPAGNE POUR L’ARTICLE 13 : LES RAISONS D’UN SUCCES
À Amsterdam en 1997, un nouvel article fut inséré dans le Traité de la Communauté européenne :
« Sans préjudice des autres dispositions du présent traité et dans les limites
des compétences que celui-ci confère à la Communauté, le Conseil, statuant à
l’unanimité sur proposition de la Commission et après consultation du Parlement européen, peut prendre les mesures nécessaires en vue de combattre
toute discrimination fondée sur le sexe, la race ou l’origine ethnique, la religion ou les convictions, un handicap, l’âge ou l’orientation sexuelle. »
Il convient de retracer ici les étapes qui ont conduit à l’adoption d’un article
conférant une compétence européenne en matière de discrimination fondée sur la
race et l’origine ethnique. En effet, l’émergence d’une compétence communautaire
visant en partie l’intégration des communautés immigrés en Europe ne va pas de soi
et elle aurait pu prendre une autre forme. Pour comprendre ce succès, il faut se pencher sur les échecs qui l’ont précédé, enquêter sur les organisations qui ont milité
pour l’inclusion de l’article 13 dans le traité, sur les alliances qu’elles ont forgées,
sur le contexte dans lequel leur action s’est inscrite, et analyser les ressources cognitives et normatives, issues de précédents européens mais aussi d’idées et de pratiques déjà familières dans des pays comme le Royaume-Uni ou les Pays-Bas, dont
elles se sont servies.
Avant la campagne pour l’article 13 engagée lors de la Conférence intergouvernementale (CIG) de 1996-7, d’autres tentatives pour « européaniser » la question de
l’intégration des immigrés avaient été portées par les mêmes acteurs, en particulier
lors de la CIG de 1991-2 précédant l’adoption du traité de Maastricht.
Rappelons ce précédent. En 1985, la Commission européenne avait publié de
nouvelles orientations sur l’immigration, proposant entre autres d’améliorer l’accès
aux droits des résidents étrangers
[7]. Puis, en juillet, elle avait adopté une Décision
mettant en place une procédure de consultation préalable pour toute nouvelle politique à l’égard des ressortissants des pays-tiers. Cinq États membres l’avaient immédiatement contestée et la Cour de justice des Communautés européennes (CJCE)
leur donna raison en 1987 en annulant la décision : il n’y avait pas de compétence
communautaire en matière de politique d’intégration des ressortissants des paystiers
[8]. Par la suite, dans d’autres arrêts, la CJCE reconnut des droits dérivés à certains ressortissants non communautaires : la famille d’un citoyen européen qui va
travailler dans un autre pays de la Communauté européenne, l’employé d’une entreprise européenne prestataire de services dans un État membre autre que la sienne, le
ressortissant d’un État ayant signé un traité d’association avec la Communauté européenne (Guiraudon, 1998 ; Guild, 2000). Mais cela n’équivalait en rien à reconnaître
une compétence en matière d’intégration des immigrés si ceux-ci n’étaient pas des
ressortissants communautaires jouissant de leur droit à la libre circulation des travailleurs. Une révision du traité était donc nécessaire.
Parmi ceux qui en étaient convaincus à la Commission européenne, on trouve
des fonctionnaires d’une petite unité créée en 1958 au sein de la Direction générale
« Emploi et Affaires sociales » pour traiter des problèmes liés à la libre circulation
des travailleurs. Le chef de cette unité pendant de longues années, Annette Bosscher,
pensait que l’intégration européenne devait aller de pair avec l’intégration de tous
les immigrés quelle que soit leur nationalité. Comme dans de nombreux autres domaines d’action publique où les intérêts ne sont pas organisés sur une base transnationale, la Commission a décidé de créer et de soutenir financièrement un organe
représentatif censé parler au nom des intérêts des premiers concernés : le Forum des
Migrants de l’Union européenne fut ainsi fondé en 1990. Cet organe consultatif issue de la « société civile » devait faire des propositions que la Commission pourrait
reprendre à son compte, afin d’opposer à la légitimité démocratique des États celle
des intérêts sectoriels.
Le Forum des Migrants eut du mal à trouver un agenda commun étant donné la
diversité des situations nationales auxquelles ses membres étaient confrontés dans
les sociétés d’accueil où ils avaient été socialisés (Kastoryano, 1994). Ni les revendications ni les modes de mobilisation n’étaient les mêmes d’un État membre à un
autre. Alors que les représentants des minorités ethniques du Royaume-Uni snobèrent le Forum – contestant d’ailleurs jusqu’à son nom (Neveu 1994) –, le Forum fut
vite dominé par des Turcs et des Marocains résidant en France et en Allemagne.
Tout en se livrant à une lutte interne, ils étaient au moins d’accord sur l’importance
de l’accès à la citoyenneté.
Leurs discussions faisaient écho lors des négociations de Maastricht à une proposition espagnole qui visait à créer une citoyenneté européenne. Pouvait-on alors
imaginer de découpler la notion de citoyenneté et de nationalité, d’imaginer une citoyenneté européenne fondée sur la résidence et non sur l’acquisition de la nationalité ? La réaction des États membres ne se fit pas attendre : la citoyenneté restait au
cœur même de l’idée d’État-nation et de souveraineté nationale. L’article 8a issu du
traité de Maastricht sur la citoyenneté creusa au contraire un écart entre ressortissants communautaires et ressortissants des pays-tiers puisque seuls les nationaux des
pays de l’Union sont considérés comme citoyens européens et que seuls ces derniers, lorsqu’ils résident dans un autre État membre, peuvent jouir de certains nouveaux droits européens tels que le droit de vote et de candidature aux élections locales et au Parlement européen.
Le recours à la notion de citoyenneté ayant échoué, le Forum des Migrants
continua cependant à le mettre en avant jusqu’à la CIG suivante. Ses propositions
avant Amsterdam commençaient en effet par l’amendement de l’article 8a comme
suit : « Il est institué une citoyenneté de l’Union. Est citoyen de l’Union toute personne ayant la nationalité d’un État membre ou résidant légalement sur le territoire
d’un État membre depuis cinq ans »
[9]. Mais les gouvernements n’étaient pas plus
réceptifs à l’idée de ne plus pouvoir choisir du tout qui pouvait séjourner sur leur
territoire et devenir membre de la communauté nationale.
C’est une autre structure non-gouvernementale parlant au nom des intérêts des
immigrés qui, après Maastricht, allait comprendre qu’il fallait poser les problèmes
autrement et proposer d’autres solutions
[10]. Le Groupe Ligne de départ (SLG), un
réseau créé en 1992 qui finit par compter environ trois cents ONGs, proposa
d’inclure dans le traité un article de lutte contre les discriminations directes et indirectes
[11]. À l’origine de ce groupe figuraient l’ONG bruxelloise
Migration Policy
Group dirigée par le Néerlandais Jan Niessen (anciennement nommée CCME pour
Churches’ Commission for Migrants in Europe ) qui pouvait apporter un soutien logistique, sa connaissance des coutumes locales bruxelloises et ses contacts au sein
des institutions européennes, et une poignée d’universitaires, de juristes et de membres d’organisations para-gouvernementales essentiellement néerlandais et anglais
tels que le LBR (Bureau néerlandais de lutte contre le racisme) et la CRE (Commission pour l’égalité des races du Royaume-Uni). Il faut souligner que les ONGs antiracistes françaises comme SOS racisme contactées par le SLG furent peu actives.
Avec une structure souple de type « lobby » à Bruxelles qui coordonnait la mise en
réseau des organisations signataires de l’initiative, le groupe Ligne de départ possédait un avantage certain sur le Forum qui fit entendre beaucoup de complaintes disparates mais peu de propositions en bonne et due forme (Favell, 2000), et a récemment été dissous à la suite de malversations financières. Mais surtout, le SLG avait
conscience que, pour aboutir, il fallait utiliser les bases existantes du traité, saisir les
concepts dans l’air du temps dans les couloirs bruxellois et les capitales nationales,
et formuler ses propositions dans le jargon juridique communautaire.
Pour convaincre les États membres, la question de la lutte contre le racisme est
apparue comme une évidence à la suite des violentes attaques xénophobes du début
des années 1990, en Allemagne notamment. Le Conseil européen établit d’ailleurs
un groupe de haut niveau qui devait présenter des recommandations pour lutter
contre la xénophobie et le racisme
[12]. Parallèlement, les ONGs bruxelloises abandonnèrent un discours sur la citoyenneté au profit d’un discours sur la lutte contre
les discriminations. Ils se firent aider par des avocats engagés tels que ceux de
l’
Immigration Lawyers Practicioners’ Association (ILPA) ou de l’ONG Justice, qui
possédaient le savoir-faire technique et les connaissances à la fois du droit communautaire et des expériences nationales anglaises et néerlandaises. C’est ainsi que le
SLG obtint le soutien de la Commission et du Parlement européen.
Pour justifier l’importance de mesures communautaires de lutte contre les discriminations, les ONGs du groupe Ligne de départ démontrèrent qu’elles étaient
conformes aux objectifs fondamentaux du premier pilier de l’Union européenne : la
constitution du marché unique. Pour que la libre circulation des personnes soit effective, il fallait des mesures pour que les personnes d’origine immigrée ne craignent
pas de faire l’objet de discrimination ethnique ou raciale. Le racisme était en quelque sorte l’ennemi du marché, un argument auxquels les militants antiracistes de
formation marxiste n’auraient certes pas pensé. Ceux qui préconisaient des mesures
de lutte contre les discriminations pouvaient également se référer aux politiques
existantes en matière d’égalité de traitement entre les hommes et les femmes :
l’article 119 et la directive de 1976. Le groupe Ligne de départ pouvait ainsi dire
qu’il se situait dans la droite ligne de la politique sociale européenne et voulait parfaire cet édifice en y rajoutant de nouvelles catégories défavorisées.
En effet, parler d’égalité de traitement, c’était alors s’inscrire dans la dimension
sociale de l’Union européenne qui devait faire pendant à sa dimension économique.
À la suite des référendums sur le traité de Maastricht qui suggéraient de faire une
Europe « à visage humain », de nombreux États membres y étaient sensibles. En outre, c’est à ce moment-là que la Commission européenne fit de la « lutte contre
l’exclusion sociale » un de ces chevaux de bataille (le futur article 137 du traité
d’Amsterdam). Les documents de la DG « Emploi et Affaires sociales » ne manquaient pas de rappeler qu’il s’agissait d’une priorité et soulignaient que les immigrés en étaient souvent les victimes
[13]. La lutte contre l’exclusion sociale avait un
agenda suffisamment flou pour permettre à différents groupes de s’y engouffrer
(Geddes, 2000). Il en fut de même pour celui de la lutte contre les discriminations.
Le groupe Ligne de départ comprit qu’il pouvait rassembler dans une coalition
d’autres lobbies européens tels que le Forum Européen des Personnes Handicapées
et détourner en partie l’attention sur les populations immigrées qui ne bénéficiaient
pas toujours de la plus grande sympathie.
Au début de la CIG, le Groupe de réflexion sur la réforme du traité institué par le
Conseil européen reprit à son compte la nécessité d’étendre la base du principe de
non-discrimination pour qu’il couvre le genre, l’âge, l’orientation sexuelle, le handicap et la religion, et de condamner le racisme et la xénophobie
[14]. La présidence
néerlandaise y était favorable. Lors des négociations, le gouvernement « gauche plurielle » français s’est montré plutôt favorable à des mesures strictes de lutte contre
les discriminations (en matière d’égalité hommes/femmes les Français ont toujours
été très actifs). Le gouvernement conservateur britannique quant à lui considérait
que ces objectifs étaient mieux traités au niveau national et ce n’est que lorsque le
gouvernement travailliste fut élu, juste avant la fin des négociations en 1997, que la
position de la délégation britannique changea et commença à montrer une attitude
plus positive envers l’intégration européenne. Les entretiens que nous avons pu réaliser avec des membres des équipes de négociation suggèrent en outre que les États
membres considéraient le nouvel article comme une façon peu coûteuse de paraître
« politiquement correct » : l’article 13 exige des décisions du Conseil à l’unanimité
et n’oblige pas à prendre des mesures.
Notre étude de la période 1990-1997 suggère que, ceteris paribus, c’est la façon
de poser les problèmes et de les rattacher au droit communautaire existant qui a le
plus contribué à obtenir le résultat final. Il faut aussi souligner l’influence du groupe
Ligne de départ, qui tient à sa structure et à l’expertise qu’il a pu mobiliser. On peut
ainsi montrer le contraste entre son répertoire d’action et celui du Forum des Migrants : ce dernier, qui avait une structure représentative pourtant plus lourde, est
cependant resté une chambre d’expression des colères des associations d’immigrés
impliquées dans des luttes nationales. Il n’a pas pu proposer des mesures adaptées
au contexte institutionnel européen, en particulier parce qu’il a continué à parler de
citoyenneté après l’échec de Maastricht.
3. RETOUR DANS L’HEXAGONE : 1997-2000, L’EMERGENCE DE LA LUTTE
CONTRE
LES DISCRIMINATIONS DANS LA POLITIQUE D’INTEGRATION FRANÇAISE
Une fois l’article 13 adopté à Amsterdam et le gouvernement Jospin installé dans
ses fonctions, s’ouvre une période qui nous conduira jusqu’à la négociation de la directive « race » où l’on peut s’interroger sur l’influence des normes circulant au niveau européen et de celles provenant d’autres sources transnationales (contacts avec
des pays étrangers ou inspirations venues d’ailleurs). Y-a-t-il eu un phénomène de
causalité verticale (« top down ») venant de l’Europe ou horizontale au travers
d’échanges ou de transferts cognitifs ? Et comment le déceler ? Alors que le gouvernement français décide de faire de la lutte contre les discriminations un des piliers de
sa politique d’intégration des « populations issues de l’immigration », on peut
s’interroger sur ses origines.
Lors de la campagne des législatives de 1997, Lionel Jospin avait promis qu’il
réviserait les lois d’entrée et de séjour et avait montré de la sympathie envers les
sans-papiers, mais la politique d’intégration avait peu fait débat. Néanmoins,
l’arrivée au pouvoir d’un nouveau gouvernement devait permettre aux agences
(para)publiques chargées de l’intégration et aux acteurs non-gouvernementaux (experts, associations) de faire des propositions innovantes dans un domaine d’action
publique en panne (Wieviorka 2001). S’il existait une petite « fenêtre d’opportunité » pour agir, l’univers des solutions possibles était restreint. En effet, depuis le
milieu des années 1980, les Socialistes s’étaient rallié au paradigme « républicain »
d’intégration après un bref enthousiasme pour le multiculturalisme et le « droit à la
différence » (Weil, 1991 ; Guiraudon, 1996). C’est un gouvernement prudent qui a
décidé de faire de la lutte contre les discriminations une priorité en la présentant
comme le seul moyen de garantir l’égalité de traitement
[15].
Cette réorientation de la politique permet d’éviter de relancer de nouvelles
controverses, contrairement à la question du droit de vote aux élections locales, ou
aux mesures de discrimination positive ou visant à reconnaître la diversité culturelle.
Elle coûte moins cher que la politique de la ville, mesure redistributive, et a en outre
l’avantage de diffuser au moins en partie la responsabilité (« blame shifting ») sur
des acteurs privés (employeurs, patrons de boîtes de nuit…).
C’est surtout une solution qui permet de mieux prendre en compte la réalité sociale à traiter sans pour autant prôner une rupture avec la fameuse « tradition républicaine » universaliste. En effet, si les politiques dites d’intégration visent des
« immigrés » et, selon la définition officielle du Haut Conseil à l’intégration « met
l’accent sur les ressemblances et les convergences dans l’égalité des droits et des devoirs » (HCI 1993, p. 8), elle ne semble plus adaptée à la société française contemporaine où des citoyens, tout en ayant les mêmes droits et devoirs, n’ont pas, en raison de leurs origines, les mêmes opportunités que leurs compatriotes. Néanmoins,
dans la nouvelle politique de lutte contre les discriminations, ce sont bien des individus dotés de certaines caractéristiques et non des groupes reconnus qui sont victimes
de discriminations. Il n’y a pas de remise en cause frontale du « modèle à la française » qui ne reconnaît que des individus. La lutte contre les discriminations est
donc un « juste milieu » entre intégration/assimilation et multiculturalisme. Comme
toutes les solutions bricolées, il n’est pas exempt d’incohérences. Par exemple,
comment identifier des caractéristiques qui font que certains individus sont l’objet
de discriminations sans parler de « groupes » ? Reste à évaluer si ce compromis est
viable (voir Simon et Stavo-Debauge dans ce numéro).
Le thème de la discrimination est politiquement consensuel. Alain Juppé déclare
au Monde le 1er octobre 1999 : « Dans certains quartiers de l’agglomération de Bordeaux, le taux de chômage atteint 50 % des jeunes issus de l’immigration. Ils ont le
sentiment de n’avoir absolument aucune chance de trouver un emploi parce qu’ils se
sentent barrés. Il faut leur retirer cette idée de la tête et leur adresser un message
clair : chacun a les mêmes droits. […] Traduisons enfin cette volonté politique en
actes en créant, comme les Anglais l’ont fait il y a vingt ans, une autorité indépendante dotée de moyens importants de prévention et de médiation, à laquelle les personnes qui s’estiment victimes de discrimination pourraient s’adresser. »
Le dirigeant RPR s’inspire ici d’un rapport publié par deux fonctionnaires dans
la revue de son club, France moderne, et des recommandations du Haut conseil à
l’intégration (HCI) présidé alors par Simone Weil qui, au moment des élections,
s’était penchée sur les discriminations. Le rapporteur, Frédéric Salat-Baroux, était
un proche conseiller d’Alain Juppé. Le HCI préconisait la création d’une autorité
indépendante chargée d’examiner les plaintes de personnes estimant avoir fait l’objet
de discriminations sur le modèle de la CRE britannique (HCI, 1998). La déclaration
d’Alain Juppé, qui se démarquait d’abord de la « petite phrase » qu’Édouard Balladur
avait prononcée, en 1998, sur la « préférence nationale » sans être acclamé par les
membres de son parti, dénotait une certaine prise de conscience : les voix des populations immigrées n’étaient pas toutes acquises à la gauche.
Mais la ministre des Affaires sociales, craintive sur la question de l’immigration
comme la plupart des sociaux démocrates en Europe, se montra très prudente. On
organisa des colloques, un « Grenelle » avec les partenaires sociaux, on finança des
études, commandita des rapports. Un organe consultatif fut institué et un numéro
vert mis en place (le 114). En mai 1999, alors qu’entre en vigueur le nouvel article
13 du traité, la ministre, tout en rappelant que « sur ce sujet délicat, il convient
d’avancer avec prudence », et considérant que l’arsenal juridique français est suffisant
[16], n’envisage pas de réforme législative. Dans cette communication au Conseil
des ministres, elle évoque la création d’une autorité indépendante préconisée par
Jean-Michel Belorgey dans un rapport qu’elle avait commandé, mais elle ne la recommande pas.
La tactique de procrastination de Martine Aubry a laissé une certaine marge de
manœuvre à un autre poids lourd du gouvernement. Jean-Pierre Chevènement, ministre de l’Intérieur, institua dans chaque département les CODAC, qui devaient recevoir les individus victimes de discriminations et leur indiquer la procédure à suivre. Cette lutte inter-ministérielle et inter-personnelle autour des questions liées aux
populations issues de l’immigration a permis la multiplication des initiatives et donc
des portes d’entrée pour les conseillers en politique publique.
C’est donc entre 1997 et la directive de 2000, période de mise sur agenda de la
« lutte contre les discriminations » et de discussion des modalités de cette politique,
que l’on peut observer les acteurs (individuels ou collectifs) qui ont été écoutés afin
de déterminer s’ils s’étaient inspirés de l’expérience d’autres pays européens, via des
contacts ou une socialisation à l’étranger.
En ce qui concerne les cercles experts, il n’existe pas de cas concluants d’influences extra-françaises. Parmi les chercheurs qui ont joué un rôle dans la mise sur
agenda de la problématique des discriminations et qui sont liés au champ politique,
figurent des personnes bien introduites dans les cercles universitaires internationaux
et qui connaissent bien la situation dans les autres pays d’immigration. C’est le cas
de Patrick Weil, spécialiste de l’immigration, qui suggéra que le Haut Conseil à
l’intégration dont il était membre au moment du rapport sur les discriminations auditionne John Crowley, spécialiste entre autres des « race relations » au Royaume-Uni,. Son intervention fut appréciée par les membres du Haut Conseil et ses vues
incluses dans le rapport. Ce fut aussi le cas de Philippe Bataille, chercheur du CADIS
(laboratoire issu de l’école d’intervention sociologique d’Alain Touraine), qui publia
Le racisme au travail (1999). Leurs connaissances des expériences des autres pays
furent une ressource mais l’enjeu n’était pas selon eux l’importation d’un modèle.
Par contre, ce qui fut plus intéressant fut le type de recherches qui furent mobilisées pour démontrer la pertinence d’un traitement des problèmes en termes de lutte
contre les discriminations. Il faut souligner que c’est la CFDT qui a eu l’initiative et
a partiellement financé l’enquête menée par Philippe Bataille dans une vingtaine de
lieux de travail avec l’aide du FAS, de la DPM et de la Commission européenne.
D’autres enquêtes suivirent, telles que celle menée par Patrick Simon, chercheur à
l’INED, sur le logement. Bien que ce genre d’enquête soit monnaie courante dans
les autres pays européens, elles sont plus rares en France. Où le débat sur l’intégration, pendant deux décennies, a surtout privilégié les discussions philosophiques sur
la citoyenneté et l’identité nationale, et donné la parole à des intellectuels parisiens,
et où les rapports et les commissions de sages faisaient la part belle aux argumentations juridiques des conseillers d’État. Les études sur les politiques publiques ont
souligné que la façon dont un problème est défini détermine le type d’acteurs qui
sera considéré comme légitime pour participer à l’élaboration des décisions publiques. Dans un domaine de politique publique longtemps défini comme une question
normative exigeant des décisions politiques et juridiques, le rôle d’experts issus des
sciences sociales et l’implication des « partenaires sociaux » dans la mise en place
d’une nouvelle politique est ainsi essentiel.
D’un côté, cela permet au gouvernement de « dépassionner » la question de la
présence immigrée en France après des années de controverses médiatiques et politiques (Guiraudon, 2000). De l’autre, des chercheurs en sciences sociales au fait de
la production internationale sur les minorités ethniques ont maintenant la possibilité
d’être entendus. Cette nouvelle expertise s’institutionnalise lorsque le ministère des
Affaires sociales crée un organe consultatif pour coordonner les initiatives sur la
lutte contre les discriminations : le GELD ( Groupe d’Études et de lutte contre les
discriminations ) qui rassemble des chercheurs dont ceux déjà mentionnés (Philippe
Bataille et Patrick Simon, qui l’a présidé jusqu’à la dissolution du conseil
d’orientation). Mais, il ne faut pas oublier que la « controverse des démographes » de
1999 (voir Simon et Stavo-Debauge dans ce numéro) qui a impliqué initialement des
chercheurs de l’INED a ensuite donné lieu à une réponse administrative émanant de
l’INSEE, l’INED, la DREES et la DARES. Il y a donc des positions d’experts « institutionnels » divergentes et tranchées. Et c’est là que le traité d’Amsterdam et les
nouvelles compétences communautaires interviennent.
Si les partisans d’une politique de lutte contre les discriminations ont besoin de
« l’Europe », c’est qu’ils sont confrontés en France à un front de partisans du statu
quo qui comprend des fonctionnaires de l’INSEE non experts de l’immigration mais
refusant d’adapter les catégories statistiques et des spécialistes de l’immigration qui
s’opposent pour des raisons inter alia politiques à la collecte de données sur les populations discriminées. Devant la violence des attaques personnelles au sein de la
communauté scientifique, on doit prendre au sérieux l’importance du niveau européen, deus ex machina venu rééquilibrer un combat a priori inégal entre deux camps
de chercheurs : ceux qui pensent qu’une politique de lutte contre les discriminations
est nécessaire et exige un « monitoring ethnique » qu’ils jugent utile et ceux qui, tout
en constatant que les immigrés et leurs enfants n’ont pas les mêmes trajectoires scolaires ou professionnelles, s’opposent à toute collecte de catégories dites « ethniques »,
dont ils dénoncent le caractère réifiant et craignent une utilisation abusive, et qui
s’insurgent contre une dérive racialiste contraire selon eux à ce qu’ils nomment « la
tradition républicaine ». « L’Europe » constitue pour un certain nombre d’acteurs
experts et militants une ressource discursive afin de convaincre les indécis ou de
mettre hors jeu les opposants à la politique de lutte contre les discriminations en expliquant à ces derniers que, bon gré mal gré, ils devront s’adapter au nouvel agenda
européen et aux directives et programmes européens.
Si on élargit la focale hors des cercles experts pour inclure les acteurs associatifs
et les médias, la référence à l’Europe est particulièrement absente. Du côté des mobilisations associatives, SOS Racisme a bien été invité aux réunions bruxelloises du
Migration Policy Group qui coordonnait le groupe Ligne de départ mais n’a pas jugé bon d’envoyer un représentant. Pourtant, à la fin des années 1990, l’association
avait organisé des opérations sur les discriminations ethniques et raciales comme les
« testings » dans les boîtes de nuit. Ces campagnes fortement médiatisées ont permis
à SOS Racisme de se renouveler et de regagner une certaine crédibilité après une
période difficile tout en se distinguant des autres associations qui, comme le MRAP,
historiquement avaient mis sur l’agenda la question de la discrimination. Cette technique du « testing » comme son nom l’indique vient du Royaume-Uni (Pinguet
2001), mais il s’agit simplement d’un emprunt de répertoire d’action, un exemple de
ce que le spécialiste des mobilisations Sidney Tarrow nomme « cross-border diffusion » (1998, p. 186-7), c’est-à-dire un échange de pratiques temporaires et qui n’est
pas intégré dans un mouvement transnational avec une identité ou une cause commune.
Les références aux expériences européennes ou aux nouvelles compétences européennes en la matière ne sont pas plus nombreuses dans la presse et dans les discours des élus politiques. Sur près de cinq cent articles
[17] publiés dans la presse quotidienne et hebdomadaire entre 1997 et 2001, témoignant de la densité de la couverture sur cette question, pratiquement aucune référence à l’étranger ou à l’Europe
n’est évoquée.
Le Monde et
Libération publient chacun un entretien avec un responsable de la
Commission for Racial Equality britannique et une brève au moment de
l’adoption de la directive. Le reste est constitué de discussions franco-françaises et
de faits divers. Les experts, quand ils sont interviewés, pratiquent eux-mêmes une
forme d’autocensure en ne faisant pas référence aux expériences étrangères.
L’euphémisation est encore plus flagrante dans les discours des membres du
gouvernement. Quand Jean-Pierre Chevènement annonce sa volonté de recruter dans
la police des personnes qui « ressemblent » à la population des quartiers dans lesquels ils patrouillent, le mot de « race » ou de minorités ethniques n’est pas prononcé
[18]. Quand Lionel Jospin le 18 mars 2000, alors qu’à Bruxelles la France négocie
une directive sur la discrimination raciale et ethnique, annonce que la lutte contre les
discriminations est une priorité de son gouvernement, l’événement s’intitule « les
assises de la citoyenneté ». On retrouve dans le discours le vocable de la citoyenneté
qui a dominé les discussions depuis les années 1980. Les mesures que mentionnent
le Premier ministre telles que la réservation de 20% des emplois jeunes aux « jeunes
des quartiers » ou le programme TRACE pour les « jeunes en difficulté » correspondent à l’approche précédente où l’âge et l’appartenance à des catégories socio-économiques défavorisées sont les seules « catégories d’action publique » légitimes,
suggérant comme l’écrit Patrick Simon que « [L]es jeunes de l’immigration se cachent pour vieillir » (Simon, 2000).
Pour conclure sur la situation française entre Amsterdam et l’adoption de la directive en 2000, il apparaît que, si la lutte contre les discriminations est reconnue
comme une priorité du gouvernement, deux types de résistances à la mise en place
d’un système d’action publique cohérent et complet demeurent : (1) la frilosité électorale des dirigeants politiques et (2) la méfiance d’un certain nombre de fonctionnaires et de statisticiens. C’est là que l’Union européenne a pu jouer un rôle. L’adoption d’une directive, texte législatif juridiquement contraignant, permet de présenter
en quelque sorte comme un fait accompli un certain nombre de mesures décidées
« ailleurs », donc sans que les dirigeants nationaux en assument l’entière responsabilité. La mise en place d’un programme d’action, en revanche, concerne plus directement les bureaucrates et experts réticents.
4. L’ADOPTION EN UN TEMPS RECORD DE LA RACE DIRECTIVE
Sept mois seulement séparent la date à laquelle la Commission européenne a
soumis sa proposition de directive relative à la mise en œuvre du principe d’égalité
de traitement entre les personnes sans distinction de race ou d’origine ethnique
[19] et
son adoption à l’unanimité par le Conseil des ministres des Affaires sociales de
l’Union européenne en juin 2000. Pour Adam Tyson – le fonctionnaire représentant
la Commission européenne pendant les négociations –, « c’est un record pour
l’adoption d’une loi communautaire nécessitant des réformes législatives d’envergure au niveau national » (2001, p. 112)
[20]. Adam Tyson, qui a été attaché britannique responsable des Affaires sociales à la représentation permanente du Royaume-Uni, est parfaitement rompu aux négociations européennes. Son étonnement mérite
une explication : en effet, il s’agit d’une directive dans un domaine complètement
nouveau, la première fondée sur l’article 13. En outre, le fait que le Conseil des ministres soit tenu de statuer à l’unanimité sur une proposition à caractère intersectoriel faisait de son adoption une éventualité peu probable («
least likely case »).
Non seulement il était indispensable de gérer les divergences de points de vue nationaux, mais de plus, dans chaque pays, plusieurs ministères étaient concernés et devaient coordonner leurs positions. En effet, si les Affaires sociales et le ministère de
la Justice étaient en première ligne, le champ d’application de la directive concerne
d’autres ministères comme celui de l’Éducation, puisque l’accès à l’éducation et à la
formation professionnelle y est incluse, mais aussi « l’accès aux biens et services et
la fourniture de biens et services, à la disposition du public, y compris en matière de
logement », ce qui concerne d’autres ministères. La Commission qui avait proposé
un « paquet » (deux directives et un programme d’action) en novembre espérait
qu’au mieux on aurait adopté une des mesures fin 2000, sous Présidence française.
Les Portugais, qui ont présidé l’Union européenne à partir de janvier 2000 et contrôlaient donc l’ordre du jour, étaient plein d’entrain, sachant qu’on juge une présidence
inter alia au nombre de textes adoptés. Cependant, ils étaient au départ dans
l’incapacité d’estimer quelle directive présenterait le moins de difficultés. En février,
le groupe de travail « Affaires sociales » du Conseil des ministres de l’Union européenne n’avait eu le temps que de procéder à une première lecture des propositions.
Il nous faut donc expliquer pourquoi il a néanmoins négocié rapidement cette directive et si cette célérité a eu des effets sur le résultat final : un texte dont l’approche
correspond au cadre anglo-néerlandais exigeant des réformes en France et ailleurs
dans l’Union.
Quand on interroge les acteurs impliqués dans les négociations sur le facteur qui,
à leurs yeux, explique pourquoi la directive visant à lutter contre les discriminations
fondées sur l’origine raciale ou ethnique est devenue une priorité et a été négociée
avec empressement, la réponse est unanime : « le facteur Haïder ». Alors que les
quatorze autres États membres de l’Union avaient déclaré le 31 janvier 2000 qu’ils
n’accepteraient plus aucun contact bilatéral officiel avec l’Autriche si son gouvernement intégrait le FPÖ, parti d’extrême droite dirigé par Jorg Haïder, le 3 février,
un gouvernement de coalition entre le parti conservateur et le FPÖ fut formé. Six
des dix postes ministériels revinrent aux membres du parti de Haïder, dont celui des
Affaires sociales, attribué à Elizabeth Sickl. Une réunion informelle des ministres de
l’Emploi et des Affaires sociales était prévue la semaine suivante à Lisbonne (le 11
et 12 février). La ministre française, Martine Aubry, et sa collègue belge, Laurette
Onkelinx, furent les plus véhémentes contre leur collègue autrichienne : elles quittèrent la réunion à son arrivée pour donner une conférence de presse et, constatant leur
attitude, on annula la traditionnelle « photo de famille » avec tous les ministres. Le
Commissaire des Affaires sociales, Anna Diamantopoulou, ne fut pas en reste :
« C’est la première réunion du Conseil depuis les élections en Autriche et l’avènement au pouvoir de l’extrême droite… Il existe également un consensus pour que le
Parlement et le Conseil s’attellent en priorité aux propositions de la Commission de
novembre dernier pour lutter contre les discriminations. Nous voyons clairement que
notre union n’est pas seulement économique mais aussi politique »
[21]. À la fin de ce
sommet peu diplomatique, après les conférences de presse et les déclarations « politiques », il ressortait qu’il fallait plus que des condamnations verbales pour endiguer
les partis xénophobes : il fallait agir. Les paroles s’envolent, les directives restent.
Ce tournant dans l’histoire de la négociation est intéressant à deux titres. Tout
d’abord, il faut souligner que les Français sont ceux qui ont considéré qu’il fallait
adopter la directive sans attendre. Mais ils l’ont fait à la suite d’un événement qui
correspondait à la conception française du racisme : le succès électoral d’un dirigeant d’extrême droite qui avait fait l’éloge des Waffen SS et des politiques hitlériennes. Ainsi la directive constituait avant tout, dans l’esprit des Français, une réponse politique et symbolique à Haïder, et accessoirement un moyen d’intégrer les
minorités ethniques en leur garantissant l’égalité de traitement. Ce lien initial entre
les directives de lutte contre les discriminations et la droite extrême autrichienne est
essentiel pour comprendre la façon dont la délégation française s’est impliquée dans
les négociations. Il permet aussi d’expliquer pourquoi l’adoption de cette directive
est devenue prioritaire ; pourquoi la délégation autrichienne s’est montrée très coopérative ; et enfin pourquoi les diplomates allemands, tourmentés à l’idée d’être associés à leurs voisins autrichiens, ont eux aussi adopté un « profil bas ».
Ainsi, alors que le système de prise de décision (vote à l’unanimité) et la matière
même des débats (les minorités immigrées) laissaient à penser que seul le « plus petit dénominateur commun » pouvait l’emporter, une dynamique conjoncturelle au
sein des négociations intergouvernementales a permis un nivellement par le haut des
législations nationales. En effet, des propositions hardies en matière de lutte contre
les discriminations mises en avant par la Commission européenne et les ONGs proimmigrés ont pu être adoptées parce que les États membres déjà en conformité avec
le cadre législatif proposé (le Royaume-Uni et les Pays-Bas) ont pu compter sur le
soutien des Allemands et des Autrichiens qui ne voulaient pas être accusés de faire
échouer les négociations. Quant aux Français, leur « montée au créneau » anti-Haïder et leurs déclarations anti-racistes leur ont interdit de faire volte-face et
d’opposer leur veto aux mesures de lutte contre les discriminations.
À la suite des conclusions du sommet européen de Lisbonne qui témoignaient de
la « volonté politique » des ministres, le groupe de travail « Affaires sociales » remit
son ouvrage sur l’écheveau et s’attela aux négociations à l’abri des regards indiscrets. Le 8 mai, le Parlement européen avertit la Présidence portugaise qu’il était
disposé à émettre dans les meilleurs délais une opinion officielle sur le texte, condition sine qua non pour l’adoption définitive du texte. À partir de cette date, les négociations se concentrèrent sur cette directive. Un mois plus tard à peine, le 6 juin,
après de longues séances de travail, un « accord politique » fut trouvé au sein du
groupe. En d’autres termes, le texte était prêt à être soumis au COREPER (Comité
des représentants permanents) pour trouver des compromis sur les points sensibles.
Parmi les facteurs qui ont permis que les négociations aboutissent si rapidement,
certains semblent spécifiques au Groupe de travail. Ses membres s’entendent bien ;
l’ambiance y est informelle, le représentant de la Commission, ancien attaché social
du Royaume-Uni, a bien travaillé avec la Présidence portugaise qui a joué pleinement son rôle en proposant des textes de compromis. Mais d’autres éléments méritent d’être soulignés.
Tout d’abord, si la directive était la première entreprise sur le fondement de
l’article 13, d’autres directives sur l’égalité de traitement l’ont précédée. L’existence
d’un ensemble important de textes législatifs et jurisprudentiels sur l’égalité de traitement hommes/femmes en application de l’article 119 du traité CE (devenu article
141) a offert un cadre de référence aux négociateurs et a rendu familier cette
terra
incognita, la discrimination. De même, la fédération d’ONGs « Ligne de départ »
s’était inspirée des mobilisations menées par les associations de femmes pour
conduire son action. Pour les Français, qui avaient peu d’expérience en matière de
lutte contre les discriminations mais étaient de bons élèves européens en ce qui
concerne l’application de l’article 119, la ressemblance entre la directive et la législation communautaire en matière de genre était rassurante. En outre, le recours à la
notion d’égalité de traitement s’inscrivait bien dans la tradition politique française
axée sur l’égalitarisme. Pourtant, l’analogie entre la question de l’égalité hommes/femmes et celle de l’égalité de traitement quelle que soit l’origine ethnique ou
raciale est en partie fallacieuse, en particulier en ce qui concerne la discrimination
indirecte. Tous les pays recueillent des données sur le sexe des individus lors
d’enquêtes ou de recensements. Cela permet d’avoir recours aux statistiques pour
apporter la preuve de la présence ou de l’absence de discrimination indirecte. Or, il
n’existe pas en France et dans de nombreux pays de statistiques sur la race ou
l’origine ethnique. Il n’est donc pas possible de prouver qu’une disposition ou une
pratique « apparemment neutre » désavantage certains groupes ethniques ou les personnes d’une origine raciale particulière en s’appuyant sur des données statistiques
[22]. En dépit de cette différence notoire qui aura d’importantes implications pour
la transposition de la directive, la délégation française a entamé les négociations
dans de bonnes dispositions.
En outre, le fait que la Présidence portugaise ait accéléré le rythme des négociations a avantagé certains acteurs et nui à d’autres. Ainsi le poids respectif des groupes d’intérêt a été transformé par la vitesse des négociations et cette dernière explique en partie le résultat final. Considérons le cas des intérêts patronaux. L’UNICE
(Union des confédérations de l’industrie et des employeurs d’Europe) a évidemment
l’habitude de suivre les développements législatifs au niveau de l’Union européenne.
La mise en œuvre de l’article 13 n’avait pas été identifiée comme requérant une attention particulière. Quand, en novembre, la Commission a publié ses propositions,
l’UNICE a pensé avoir quelques mois devant elle pour prendre position. Quand les
employeurs prirent conscience du fait que la directive comprenait des dispositions
sur la charge de la preuve susceptibles d’entraîner un nombre important de procédures judiciaires contre eux, il était trop tard, le lobbying s’avérant plus efficace en
amont du processus de négociation. Ils ont bien contacté des membres du Groupe de
travail et invité le délégué portugais qui le présidait à déjeuner mais l’accord était
déjà en vue. Ainsi, l’autonomie du Groupe de travail du Conseil vis à vis des intérêts
économiques a facilité l’adoption de l’article sur le partage de la charge de la preuve
dans le cas de discriminations.
Parallèlement, le Parlement européen a pesé de façon plus importante que ne le
laissait supposer son simple rôle de consultation. Son avis devait être transmis au
Conseil des ministres pour que la directive soit adoptée. Le Parlement pouvait ainsi
menacer de ne pas l’envoyer à temps. C’est avec ce moyen de pression que la Commission des Libertés et le rapporteur en séance plénière sur la politique de discrimination raciale, une jeune élue du parti vert néerlandais (Groenlinks), Kathalijne Buitenweg, a pu transiger avec la Présidence portugaise : le parlement a promis de prévoir un vote en séance plénière afin de donner son avis à temps pour une signature
en juin 2000 si, en échange, la Présidence du Conseil la tenait au courant du déroulement des négociations et examinait ses propositions d’amendement avec plus
d’intérêt qu’à l’habitude. L’ONG qui avait milité pour une directive de lutte contre
les discriminations, le Migration Policy Group, avait de bons rapports avec les europarlementaires attachés à la question de la lutte contre le racisme (comme le travailliste Glyn Ford). Ils ont pu réintroduire dans les propositions d’amendements certains aspects qui avaient été occultés dans la proposition de la Commission et ses
versions ultérieures.
Enfin, les méthodes de travail du Groupe de travail Affaires sociales suggérées
par la Présidence pour parvenir à un accord rapide ont aussi contribué à diminuer
l’influence des administrations nationales. Les États membres ont accepté de discuter des nouvelles propositions sans les faire traduire et les renvoyer aux administrations responsables dans les capitales afin qu’elles les examinent – ce qui prend normalement environ trois semaines
[23]. Les attachés des représentations permanentes se
sont contentés de contacter leur cabinet ministériel pour demander des « feux verts »
quand les experts jugeaient certaines dispositions délicates à transposer. Ce procédé
met en quelque sorte devant le fait accompli les sous-unités ou départements ministériels concernés qui auraient soulevé des difficultés et fait obstruction puisque les
décisions restent traitées au niveau « politique » des cabinets. Cela renforce le rôle
des négociateurs, qui se considèrent comme des médiateurs entre leur capitale et
leurs partenaires européens mais surtout comme des pédagogues de l’Europe (sur
cette conception de leur rôle, voir Smith et de Maillard, 2003), expliquant à leurs
interlocuteurs nationaux que Bruxelles est le lieu des compromis et non des atermoiements ou des menaces de veto même si celui-ci est autorisé. On peut penser
alors que l’adoption du texte a été plus facile car les bureaucraties des pays les
moins proches du modèle d’action publique qui se mettait en place ont été momentanément court-circuitées.
Cela ne signifie cependant pas que chaque représentant des États membres ne
s’est pas battu sur les points qu’il considérait comme incompatibles avec sa législation ou son approche nationale. Et chacun a fait des compromis, y compris les Britanniques, en acceptant que des domaines où il n’y a pas de compétence communautaire comme le logement soient couverts par la directive. Ils ont obtenu gain de
cause dans d’autres domaines, en particulier sous la forme d’un « considérant » qui
stipule que cette directive n’affecte pas la politique d’immigration et le droit de chaque État membre à contrôler l’entrée et le séjour des étrangers. Mais il n’en demeure
pas moins que la France fait partie des pays qui ont accepté les changements les plus
importants par rapport à leur législation préexistante.
La délégation française a obtenu des compromis sur deux points. Comme d’autres
pays, nordiques en particulier, la France s’opposait à l’utilisation du mot « race ». Employer le mot, c’était déjà en reconnaître l’existence. De longues discussions linguistiques, qualifiées de « philosophiques » par nos interlocuteurs, s’ensuivirent. C’est la
Suède qui fit le plus de difficultés car son ministre des Affaires sociales avait déclaré
publiquement qu’il n’était pas question d’employer le mot « race », ce qui rendit la tâche de son chargé d’affaires à Bruxelles ardue. Finalement, un sixième « considérant »
a été inclus : « L’Union européenne rejette toutes théories tendant à déterminer l’existence de races humaines distinctes. L’emploi du mot “race” dans la présente directive
n’implique nullement l’acceptation de telles théories ».
L’autre bataille dans laquelle la France s’est trouvée aux avants postes a été livrée pour empêcher l’utilisation de statistiques comme moyen privilégié pour prouver la discrimination indirecte. Là encore, un compromis fut trouvé sous la forme
d’un « considérant » (le quinzième) ajouté au « récital » qui précède l’énoncé des
articles : « L’appréciation des faits qui permettent de présumer l’existence d’une
discrimination directe ou indirecte appartient à l’instance judiciaire nationale […]
qui peut prévoir, en particulier, que la discrimination indirecte peut être établie par
tous moyens, y compris sur la base de données statistiques ». Ce compromis,, typique des négociations bruxelloises, mérite attention car il a été transposé tel quel dans
la loi française : on a introduit la notion de « discrimination indirecte » dans le Code
du Travail sans prévoir ou autoriser le recueil de statistiques adéquates pour que le
juge puisse se prononcer sur son existence.
Sur les autres aspects de la directive, la France a coopéré et accepté de nombreuses mesures qui l’engageaient à réformer son droit. Il y a bien eu des moments
d’incompréhension ou d’étonnement sur les positions d’autres États membres considérés comme des « bizarreries culturelles », mais sans que la France s’oppose à leur
adoption. Tel fut le cas de la discussion sur les « genuine occupational qualifications », terme que la Commission avait extrait de la législation de certains États
membres et qui était difficile à comprendre ou même traduire même si cette question
avait déjà figuré dans la directive de 1976 sur l’égalité entre les sexes. Il s’agit
d’emplois où on fait une exception à la règle de la non-discrimination en raison
« d’une exigence professionnelle essentielle et déterminante » (article 4 de la directive 2000/43/CE). On expliqua aux Français qu’il s’agissait du cas d’Othello : préférer un acteur noir pour jouer le rôle pouvait être considéré comme essentiel par le
metteur en scène sans que cela constitue une discrimination contre les Blancs. Mais
ce sont les cas concrets évoqués qui choquaient les délégués français : l’idée que les
sages femmes dussent être d’une certaine couleur ou nationalité pour que les
« communautés » les acceptent semblaient une forme déguisée de « ségrégation »
des populations. Là encore, la France ne s’opposa pas à l’adoption de l’article 4 qui
laissait aux États membres la possibilité de prévoir ces cas sans les y forcer.
Quels sont les enseignements de cette recherche sur les politiques européennes
de discrimination ? Tout d’abord, il faut souligner qu’une politique européenne à
connotation anglo-néerlandaise a été élaborée et adoptée très rapidement à la faveur
d’une fenêtre d’opportunité « d’origine autrichienne » dans un domaine où la divergence des « philosophies » nationales laissait penser qu’il y aurait une forte résistance au changement. Pour comprendre comment cela a été possible, deux éléments
semblent essentiels. En premier lieu, l’élaboration des politiques et la prise de décision au niveau européen se font à l’abri des affrontements électoraux, des polémiques partisanes, du regard des médias et de l’attention du public. Il y a une dépolitisation et une technicisation des enjeux qui offrent un fort contraste avec les débats
nationaux sur des questions comme l’intégration des populations immigrées. C’est
dans ce contexte institutionnel européen que des entrepreneurs politiques peuvent se
créer des espaces d’intervention et faire adopter un « agenda progressiste » à condition de s’insérer dans les marges du projet économique européen (Favell, 2000). Il
s’agit alors de trouver une présentation du problème à traiter susceptible d’emporter
l’assentiment des responsables au sein des institutions européennes et des principaux
États membres. C’est ce qu’ont réussi les membres du groupe Ligne de départ en
reliant leurs propositions sur la discrimination avec la lutte contre l’exclusion, la libre circulation dans le marché unique et les politiques d’égalité des sexes. Mais ce
qu’ils n’avaient sans doute pas anticipé c’est que la notion même de discrimination
était suffisamment polysémique et ambiguë pour que des États membres ayant des
perceptions différentes de ce que la lutte contre les discriminations impliquait puissent s’aligner sur ce cadre européen sans pour autant avoir changé d’idées ni de politique sur la question.
Au niveau français, nous avons vu que des évolutions étaient en cours avant
l’adoption de la directive. La « valeur ajoutée » d’une politique européenne pour
ceux qui défendaient une approche centrée sur la lutte contre les discriminations est
double : elle permet aux élus politiques de se défausser en partie et de rendre moins
visible une politique dont ils craignent qu’elle ne soit pas récompensée lors des élections, sachant que le principe de précaution en politique est une moindre traçabilité
des décisions. En outre, elle offre des ressources aux acteurs des politiques publiques qui peuvent se saisir des nouvelles normes européennes contre leurs adversaires. Elle change le rapport de force plus que les mentalités.
Si les recherches effectuées en France ne permettent pas de valider l’hypothèse
d’une diffusion « par le haut » des normes européennes avant la transposition de la
directive en novembre 2001, « l’action bulldozer de l’Union européenne » (Calvès,
2002 ; Flauss, 2001) a pu légitimer des positions qui paraissaient trop dangereuses
électoralement aux responsables politiques nationaux.
Trois ans après l’adoption des directives et du programme d’action européen, il
est possible de dresser un premier bilan de l’effet des politiques européennes sur la
politique française. La directive « race » a été transposée et, en ce qui concerne la
notion de « race et d’origine ethnique », comme l’analyse Gwénaèle Calvès, « la
comparaison entre le texte législatif et la directive communautaire laisse apparaître,
côté français, un triple mouvement : de rejet, de contournement et de mise à distance » (Calvès 2002, p. 180). Elle souligne néanmoins que le Parlement français
s’est bien approprié la directive : il a fait plus que « transposer » dans certains cas,
ajoutant en particulier des critères de discrimination absents de la directive comme
le patronyme ou l’apparence physique. Mais surtout, la loi du 16 novembre 2001
transpose pleinement la directive sur l’aménagement de la charge de la preuve. Bilan
mitigé mais qui montre que la directive a contribué à une dynamique de réforme.
En ce qui concerne le plan d’action, les développements depuis 2000 sont instructifs quant au rôle joué par les « passeurs » entre l’Europe et la France. La Commission européenne (DG « Affaires sociales et Emploi »), après s’être rendu compte
de la pauvreté ou de l’inexistence de données nationales sur les discriminations, a
souhaité mettre en place une enquête par sondage de type Eurobaromètre, comme on
a pu le faire en France sur la sécurité. La réponse de la France, en l’occurrence du
ministère des Affaires sociales, a d’abord été de s’opposer à cette enquête d’opinion.
Le fonctionnaire responsable à la Commission s’est alors tourné vers sa collègue
chargée des Affaires sociales qui avait négocié les directives dans le groupe de travail du Conseil. C’est donc encore une fois en pédagogue de l’Europe qu’elle a dû
expliquer à « sa capitale » que l’Union européenne était avant tout affaire de compromis et qu’un refus n’était pas une option viable dans les domaines où théoriquement la règle de l’unanimité prévaut, surtout dans le cas où la France avait voté en
faveur du Plan.
Tiraillements, aménagements, ordres et contre-ordres, l’européanisation comme
l’intégration européenne est bien, selon la formule consacrée de Monnet, une « politique des petits pas », mais dont on ne peut prédire jusqu’où ils mèneront. En effet,
la politique européenne a créé des tensions, ouvert des brèches, doté certains acteurs
de ressources symboliques et juridiques. La question de la collecte statistique est
maintenant posée autrement, étant donné que la France a inscrit la discrimination
indirecte dans son appareil normatif. C’est aussi un des aspects de « l’européanisation », au-delà de la simple transposition de textes européens. En outre, comme le
souligne également Gwénaèle Calvès (2002, p. 183), s’ajoute à une politique européenne de lutte contre les discriminations l’importation d’une « boîte à outils »
d’action publique typiquement communautaire qui influencera de façon plus dissimulée et plus lente les politiques françaises : le monitoring, le benchmarking, le
mainstreaming … toutes ces notions qui parcourent maintenant une gamme assez
large de politiques européennes peuvent être considérées comme des moyens de
pression indirects sur les politiques nationales.
·
BLEICH E. 2003. Histoire des politiques françaises antidiscrimination : du déni à la
lutte, Hommes et migrations, vol. 1245, p. 1-13.
·
CALVES G. 2002. ‘Il n’y a pas de race ici’ : le modèle français à l’épreuve de l’intégration européenne, Critique Internationale vol. 17, p. 173-186.
·
CALVES G., SABBAGH D. 1999. Les politiques de discrimination positive : une renégociation du modèle républicain ? Communication au sixième Congrès de
l’association française de science politique, Rennes, Septembre.
·
FASSIN D. 2002. L’invention française de la discrimination. Revue française de
science politique vol. 52, n° 4, p. 403-423.
·
FAVELL A. 1998. Philosophies of Integration : Immigration and the Idea of Citizenship in Britain and France. London : Macmillan.
·
FAVELL A. 2000. L’européanisation ou l’émergence d’un nouveau « champ politique » : le cas de la politique d’immigration. In V. Guiraudon (dir.), Sociologie de
l’Europe. Mobilisations, élites et configurations institutionnelles, numéro spécial
de Culture et conflits 38/39, p. 153-186.
·
FLAUSS J.-F. 2001. L’action de l’Union européenne dans le domaine de la lutte
contre le racisme et la xénophobie. Revue trimestrielle des droits de l’homme
vol. 12, n° 46, p. 487-515.
·
GEDDES A. 2000. Lobbying for migrant inclusion in the European Union : new opportunities for transnational advocacy. Journal of European Public Policy,
vol. 7, n° 4, p. 632-49.
·
GUILD E. 2001. Immigration Law in the European Community. The Hague : Kluwer
Law International.
·
GUIRAUDON V. 2001. Weak Weapons of the Weak ? Mobilizing around Migration at
the EU-level. In S. Tarrow et D. Imig (dirs.), Contentious Europeans : Protest
and Politics in an Emerging Polity. New York : Rowman and Littlefield.
·
GUIRAUDON V. 2000. Les politiques d’immigration en Europe. Paris : L’Harmattan.
·
GUIRAUDON V. 1998. Third Country Nationals and European Law : Obstacles to
Rights Expansion, Journal of Ethnic and Migration Studies, vol. 24, n° 4, p. 657-674.
·
GUIRAUDON V. 1996. The 1980s Reaffirmation of the French Model of Integration,
French Politics and Society, vol. 14, n° 2.
·
HALL P.A. 1993. Policy Paradigms, Social Learning and the State, Comparative Politics, vol. 25, n° 3, p. 275-96.
·
HCI (HAUT CONSEIL A L’INTEGRATION ). 1993. L’intégration à la française. Paris :
10/18.
·
HCI (HAUT CONSEIL A L’INTEGRATION ). 1998. Lutte contre les discriminations :
faire respecter les principes d’égalité. Rapport au Premier ministre. Paris : La
Documentation française.
·
KASTORYANO R. 1994. Mobilisations des migrants en Europe : du national au transnational, Revue Européenne des Migrations Internationales vol. 10, n° 1, p. 169-181.
·
NEVEU C. 1994. Is ‘Black’ an Exportable Category to Mainland Europe ? Race and
Citizenship in a European Context. In John Rex et Beatrice Drury (dirs.), Ethnic
Mobilisation in a Multicultural Europe. Aldershot : Avebury, p. 96-105
·
PINGUET E. 2001. Approches méthodologiques de la discrimination sur le marché du
travail. Discussion paper 6. Neuchâtel : Forum Suisse pour l’étude des migrations. http :// www. unine. ch/ fsm/ publicat/ dp/ 006. pdf
·
RADAELLI C.-M. 2000. Whether Europeanization ? Concept stretching and substantive
change. European Integration Online Papers. http ://eiop.or.at/eiop/texte/2000-008.htm
RADAELLI C.-M. 2001. The domestic impact of European Union policy : Notes on
concepts, methods, and the challenge of empirical research, Politique européenne vol. 2, n° 5, p. 107-142.
·
SIMON P. 2000. Les jeunes de l’immigration se cachent pour vieillir. Représentations
sociales et catégories de l’action publique, VEI Enjeux 121 (juin).
·
SMITH A., DE MAILLARD J. 2003. Council committees in the government of the EU :
Case-study comparisons from the 1st and 3rd pillars. Communication au huitième
Congrès international de la European Union Studies Association ; Nashville, TN,
27-29 mars.
·
TARROW S. 1998. Power in Movement. Cambridge : Cambridge University Press.
·
TYSON A. 2001. The Negotiation of the European Community Directive on Racial
Discrimination, European Journal of Migration Law, vol. 1, n° 3, p. 111-229.
·
WEIL P. 1991. La France et ses étrangers. L’aventure d’une politique de l’immigration, 1938-1991. Paris : Calmann-Lévy.
·
WIEVIORKA M. 2001. Faut-il en finir avec l’intégration ? Cahiers de la sécurité intérieure, vol. 45, p. 9-20.
[1]
Directive 2000/43/CE du 28 juin 2000 (
Journal officiel des Communautés européennes L 180 du
19 juillet 2000).
[2]
Directive 2000/78/CE du 27 novembre 2000 (JOCE L 303 du 2 décembre 2000) et Décision du
Conseil du 27 novembre 2000 (JOCE L 303/23 du 2 décembre 2000).
[3]
En effet, la directive stipule que « l’interdiction de la discrimination doit se faire sans préjudice du
maintien ou de l’adoption de mesures destinées à prévenir ou à compenser des désavantages chez
un groupe de personnes d’une race ou d’une origine ethnique donnée ».
[4]
Nacira Guénif-Souilamas, sociologue au CADIS, intitula ainsi sa tribune du 12 juillet 2001 dans
Libération « L’intégration, une idée épuisée ». Cité dans Fassin (2002).
[5]
La notion de « soft norms » dans les relations internationales ou de « soft law » en droit international renvoie à des recommandations qui ne sont pas légalement contraignantes mais qui peuvent
néanmoins affecter le comportement des acteurs qui les considèrent comme justes ou appropriées.
[6]
Sur la notion de changement de paradigme en politique publique, cf. Hall (1993).
[7]
Commission of the European Communities. 1985.
Orientations pour une politique communautaire
des migrations. COM(85) 48 def. Bruxelles : CEC, 1985.
[8]
Décision du 9 juillet 1987 dans les affaires 281,283-5,287/85, Rec. 1987,3023.
[9]
http ://europa.eu.int/en/agenda/igc-home/instdoc/ngo/migrantf.htm
[10]
Les ONGs représentent les intérêts des immigrés mais ce ne sont pas les immigrés eux-mêmes qui
se mobilisent. Dans une recherche précédente, nous avons ainsi pu constater que seulement 16%
des projets financés par la Commission européenne dans les États membres étaient pilotés par des
associations d’immigrés, les autres étant soit des syndicats, des églises ou des organisations quasi-gouvernementales travaillant sur le logement ou l’éducation. Les ONGs transnationales bruxelloises quant à elles ont reçu environ 7% des lignes budgétaires communautaires (Guiraudon, 2001).
[11]
http ://europa.eu.int/en/agenda/igc-home/instdoc/ngo/sp-list.htm
[12]
Cette commission présidée par Jean Kahn se nommait « European Council Consultative Committee
on Racism and Xenophobia », cf.
Final Report, Ref. 6906/1/95 Rev 1 Limite RAXEN, (Bruxelles :
Secrétariat général du Conseil de l’Union européenne) 1995.
[13]
Guidelines on Preparatory Measures to Combat Social Exclusion 1998 (Bruxelles : CEC, 1998).
En outre, le Réseau européen des associations de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale
(EAPN) lui aussi financé par la Commission européenne a insisté sur le lien entre pauvreté et racisme
(http :// www. eurplace. org/ orga/ eapn/ poverty-racismfr. html).
[14]
Groupe de réflexion,
Rapport final, Bruxelles, décembre 1995. http ://europa.eu.int/en/agenda/igchome/eudoc/reflect/final.html.
[15]
Selon Martine Aubry, « nous devons affirmer notre attachement au principe républicain d’égalité »,
tribune « Combattre le racisme au travail » in
Libération, 11 mai 1999.
[16]
Communication en conseil des ministres de Mme Martine Aubry ministre de l’Emploi et de la Solidarité sur la politique d’intégration, mercredi 21 octobre 1998.
http :// www. social. gouv. fr/ actu/ 34_981021_2. htm
[17]
Dépouillement exhaustif réalisé à la bibliothèque de Sciences-Po concernant les titres :
Le Monde,
Le Figaro,
Libération,
L’Humanité,
Le Parisien,
Le Nouvel observateur,
Le Point,
L’Express,
Politis,
National-Hebdo.
[18]
Lionel Jospin dans son discours aux Assises de la citoyenneté en mars 2000 déclare aussi que :
« Les services publics doivent être davantage à l’image de la population ».
http :// www. archives. premier-ministre. gouv. fr/ jospin_version3/ fr/ ie4/ contenu/ 5068. htm
[19]
COM (1999) 564 final du 25 novembre 1999.
[20]
« [t]his is a record for the adoption of a piece of Community law requiring substantial legislative
changes at national level ».
[21]
« This is the first meeting of the Council after the Austrian elections and the coming to power of the
far right... We have also seen consensus around the table that priority must be given by Council and
Parliament to adoption of the anti-discrimination package proposed by the Commission last November. We now see clearly that our union is not only an economic one but a political one. »
http ://europa.eu.int/comm/employment_social/news/2000/ministers_en.htm
[22]
Voir l’article de Simon et Stavo-Debauge dans ce dossier.
[23]
Ils ont également conduit les négociations uniquement en français et en anglais.