2004
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Les critiques gastronomiques : quelques caracteristiques d’une activite experte
[1]
Estelle Bonnet
Laboratoire CNRS Glysi-Safa ISH, 14 av. Berthelot, 69363 LYON Cedex 07
À partir d’un travail réalisé auprès de critiques gastronomiques, il s’agit d’étudier ce sur quoi repose l’activité experte et la manière dont elle se construit. L’expertise
est envisagée dans un double mouvement de distanciation du savoir profane, et dans le même
temps d’une relative proximité à ce dernier. En matière de gastronomie et à l’inverse de certaines professions, il semble que la reconnaissance de l’activité par le public et sa légitimité
reposent sur un ajustement entre jugements expert et profane. L’article se propose alors
d’analyser le processus d’expertise au travers de ces ajustements et des modes de régulation
auquel il donne lieu entre acteurs. Il interroge la manière dont une expertise émerge en tant
que jugement semi-savant et autorisé.
Based on a research scheme looking at restaurant critics, the paper focuses on the
foundations of expert performance and the way it is constructed. Expertise is considered here as a dual process of keeping a distance with common knowledge and in
the same time keeping sufficiently close to it. Conversely to most professions, the
acknowledgement of gastronomic expertise by the public and its legitimacy rely on
an adjustment between lay and expert judgements. The paper analyses the process of
expert performance through these adjustments and the types of exchanges occurring
between the various agents. It questions the way expertise emerges as a semi-skilled
and yet acknowledged judgement.
L’expertise est généralement définie à partir de la modélisation suivante : elle serait une situation problématique, qui requiert un savoir de spécialiste, et qui se traduit par un avis, donné à un mandant, afin qu’il puisse prendre une décision. En fait,
l’expert est généralement un professionnel reconnu, qui dispose d’un crédit de compétences (Trépos, 1996). L’expertise passe notamment par la professionnalisation.
Elle réside dans l’émission d’une série de jugements, à travers toute une série d’argumentations et de raisonnements
[2].
Le terrain que nous proposons d’étudier offre, par rapport à cette définition,
quelques particularités qui contribuent à mettre en lumière certains aspects de la régulation de l’activité experte au travers de la confrontation et des différences entre
registres professionnel et profane. L’expertise gastronomique est en effet éclatée entre différents types d’acteurs : rédacteurs des guides et journalistes chroniqueurs gastronomiques en particulier, mais aussi cuisiniers et clients. Par ailleurs, le point mérite d’être souligné : la forme la plus visible et peut-être la plus légitime socialement
n’est pas celle des professionnels (c’est-à-dire des cuisiniers praticiens) mais celle
d’experts qui appartiennent essentiellement à un autre corps professionnel, celui des
chroniqueurs ou des journalistes gastronomiques. Ainsi, ceux qui portent les jugements les plus institutionnalisés sont extérieurs au domaine de la pratique de production. Cette situation nous amène alors à étudier ce sur quoi repose l’activité experte
en gastronomie.
L’expertise gastronomique se construit au travers de combinaisons et de tensions
entre différentes forces : celles d’experts qui tentent de légitimer leur position et celles de non-experts qui interviennent dans leur entreprise et qui partagent avec ces
derniers des connaissances leur permettant de comprendre la compétence experte
(Sarfati-Larson, 1988). Nous souhaitons ainsi étudier les arrangements issus de la
rencontre entre ces différentes forces
[3].
Pour nous, l’activité experte est avant tout envisagée comme un jugement dont la
légitimité ne repose pas sur la détention d’un savoir supérieur – révélé notamment
par le diplôme – qui protégerait des jugements profanes mais, et à l’inverse d’autres
professions, sur une savante proximité avec ces jugements. L’expertise n’apparaît
plus comme savoir ou raisonnement autonome, mais se construit au travers d’une
série de compromis et d’un alignement de positions entre acteurs (Callon, Rip,
1992)
[4]. Nous verrons ainsi que si les experts en gastronomie tentent d’objectiver le
jugement de goût au travers de la définition de critères et de normes, cette objectivation s’accompagne d’un processus d’ajustement au jugement profane, tout en exerçant une influence sur ce dernier. L’interrogation que nous souhaitons conduire
porte alors moins sur la compétence de l’expert (bien que cet aspect soit abordé) que
sur le processus d’expertise, et les modes de régulation auquel il donne lieu. Notre
analyse aborde la manière dont les experts tentent d’acquérir une légitimité d’exercice, en particulier dans un domaine dans lequel le public pense pouvoir exprimer
son point de vue et détenir un savoir sur la question. Cette thématique invoque en
conséquence, l’autonomie des experts dans l’exercice de leur activité. L’idée même
d’expertise en gastronomie est interrogée : expertise savante ou « expertise profane » ? Si des réflexions et analyses ont pu être engagées dans des activités fortement professionnalisées (on pense en particulier aux travaux d’Eliot Freidson sur la
profession médicale), qu’en est-il dans un secteur d’activité comme celui des critiques gastronomiques dans lequel les frontières avec « l’expertise profane » peuvent
s’avérer très mouvantes ?
L’expertise gastronomique illustre ainsi la manière dont une expertise émerge en
tant que jugement semi-savant et autorisé. Nous tenterons dans cet article de rendre
compte de ce processus. Dans une première partie, nous centrerons notre propos sur
la construction de l’activité experte et les procédures visant à légitimer l’exercice.
Nous discuterons ensuite des points de rencontre entre les experts et leur public et
des ajustements qui en résultent sur la pratique d’expertise. En quoi le système
d’interdépendance et d’influence entre acteurs participe-t-il à la définition même des
prestations fournies par les critiques et de leurs conceptions de l’activité ? Comment
les « experts du jugement » (les critiques) œuvrent-ils pour garantir la confiance du
client ?
Notre étude prend appui sur une trentaine d’entretiens réalisés auprès de critiques
gastronomiques travaillant auprès de différents guides nationaux
[5]. Nous avons rencontré à la fois des critiques embauchés à temps plein au sein des guides, ainsi que
des critiques exerçant d’autres activités professionnelles mais effectuant régulièrement des chroniques gastronomiques. Cette situation alliant emplois réguliers et occasionnels est le fait de la quasi-totalité des guides, comme nous le verrons plus
avant. Il semble que seul le
Guide Rouge (ancien
Guide Michelin ) échappe à cette
situation
[6].
Cette recherche a donné lieu à d’autres publications qui présentent le champ
de l’expertise gastronomique et ses principaux acteurs, critiques gastronomiques
mais aussi restaurateurs et lecteurs de guides gastronomiques (Bonnet, Quemin,
1999). Ces publications resituent plus concrètement le champ actuel de l’édition
gastronomique et les principaux guides y participant (Bonnet, Quemin, 2000). Elles interrogent également l’activité de critique au travers d’une comparaison entre
le champ de la gastronomique et celui de la critique artistique. Autrement dit, en
quoi la critique propre au monde de la gastronomie se distingue-t-elle des formes
de critiques caractéristiques des autres mondes de l’art ? Cette interrogation est
mise en parallèle avec la mise en évidence d’une relative homogénéité des classements effectués par les principaux guides gastronomiques en France (Bonnet,
Quemin, 2001).
Le présent article axe davantage le propos sur la construction de l’activité de
critique au travers de ses différentes formes d’ajustement au savoir profane.
1. CONSTRUCTION DE L’ACTIVITÉ EXPERTE CHEZ LES
« PROFESSIONNELS »
[7]
DU JUGEMENT
L’idée générale de notre recherche repose sur la constitution et la mise en œuvre
de l’expertise gastronomique telle qu’elle est représentée à travers les grands guides
gastronomiques en France et que la plupart des Français connaissent : on pense en
particulier, pour les plus connus, aux nombreux guides tels que le
Guide Rouge (ex
guide
Michelin), le
Gault-Millau, le
Bottin gourmand, le
Pudlowski, le
Lebey, le
Champérard, le
Petitrenaud, le
Hubert ou encore le récent
Zagat pour ne citer que
les principaux guides français
[8].
L’intérêt d’une étude sur l’expertise gastronomique, sur sa pratique et sur les situations d’expertise peut apparaître à partir du constat suivant : ce sont en général
certains membres des professions, des praticiens, qui sont investis du titre d’experts.
Ainsi, que l’on songe aux acteurs mobilisés à titre d’experts en médecine
[9] ou en
droit
[10], l’expert ne saurait être qu’un professionnel reconnu
[11]. L’expertise est validée par les pairs comme forme supérieure de la compétence professionnelle
[12]. Dans
le cas de l’expertise gastronomique, il est notable que l’expertise est éclatée entre
différents types d’acteurs : rédacteurs des guides et journalistes chroniqueurs gastronomiques, cuisiniers, clients. Autrement dit, la forme la plus visible et peut-être la
plus légitime socialement n’est pas celle des cuisiniers praticiens, mais celle des
chroniqueurs ou des journalistes gastronomiques. Si l’on définit l’expertise comme
une compétence socialement reconnue, il est donc clair qu’il existe bel et bien une
expertise gastronomique dont les différents guides sont des dépositaires très importants. On assiste donc à la rencontre et à la confrontation des jugements entre ces
trois groupes, différentes formes d’expertises plus ou moins formalisées et plus ou
moins légitimes se juxtaposant ou entrant parfois en concurrence. Cette pluralité
d’acteurs, tout comme les polémiques qui resurgissent régulièrement à l’occasion de
la parution des divers guides gastronomiques (et dénonçant par exemple l’arbitraire
de tel ou tel de ces ouvrages
[13] ) tendent à indiquer qu’il existe divers registres, en
particulier professionnels et profanes, dont la confrontation mérite d’être étudiée.
1.1. PROXIMITÉ ENTRE « SAVOIR EXPERT » ET « CONNAISSANCE ORDINAIRE »
Pour la plupart des guides, le recrutement des experts gastronomiques
[14] se réalise au sein du public des profanes, et le plus souvent par un processus de cooptation entre critiques et par réseau de connaissance. Ce réseau est principalement alimenté par un système de recommandations, essentiellement parmi des catégories
socioprofessionnelles aisées. Car, pour la majorité des individus, l’activité
d’expertise gastronomique ne constitue pas l’occupation principale
[15]. Bon nombre
occupe en effet d’autres fonctions : c’est ainsi que l’on rencontre à la fois une grande
part de professions libérales (des avocats, des notaires, des prothésistes dentaires),
mais aussi des professeurs d’université... et de nombreuses personnes se qualifiant
comme journalistes
[16] et qui constituent le noyau dur de cette activité d’expertise.
Les critères de recrutement peuvent apparaître au premier regard comme assez simples et comme allant de soi. A priori, tout individu réputé gourmand, amateur de
bonne chère et de bon vin, déjà habitué à la fréquentation de restaurants et curieux
de ce qui est proposé sur le marché de la gastronomie, est susceptible de pouvoir
présenter sa candidature (signalons que les guides reçoivent à ce titre quelques candidatures spontanées de leurs lecteurs forts de cette légitimité). Une formation vient
ensuite compléter les qualités déjà pressenties : les nouvelles recrues, accompagnées
d’un enquêteur ou d’un testeur confirmé, sont évaluées sur plusieurs restaurants. À
l’issue de ces visites, elles doivent fournir un rapport et sont jugées en fonction de ce
rapport.
Très peu de critiques gastronomiques sont employés à plein temps, et ce pour des
raisons principalement économiques, la plupart des guides n’ayant pas les possibilités financières de s’attacher un nombre trop important d’enquêteurs. À titre illustratif, l’un des guides enquêtés, dont la renommée est importante, comporte une centaine d’enquêteurs, mais trois seulement sont employés à temps plein. L’âge moyen
des enquêteurs testeurs gastronomiques se situe globalement vers quarante-cinq ans.
Cet âge moyen peut correspondre, en ce qui concerne notre étude, à un positionnement relativement stable dans une catégorie d’emploi (ici touchant principalement
les catégories socioprofessionnelles supérieures) permettant notamment, d’un point
de vue pécuniaire, une fréquentation plus assidue des restaurants. Parallèlement, cet
âge moyen peut renvoyer à une période de la vie ou peut se cumuler une expérience
relativement importante en matière culinaire. Les femmes sont assez peu présentes
dans le monde de la critique gastronomique comparativement aux hommes, et ceci
quel que soit le guide concerné. Par contre ces femmes se retrouvent assez unanimement dans les souvenirs d’enfance évoqués pour expliquer la présence d’une
éventuelle tradition culinaire familiale.
Les qualités attendues d’un enquêteur varient quelque peu d’un guide à un autre.
Les principales d’entre elles consistent non seulement à juger de la cuisine réalisée,
de pouvoir en restituer la teneur, mais aussi à faire preuve de qualités d’écriture en
ce qui concerne la restitution d’une ambiance, d’un décor, d’un cadre. L’écrit tient
ici une place prépondérante. Il s’agit de se rapprocher au plus près du lecteur potentiel en sachant lui restituer non seulement les qualités gustatives des mets, mais en
éveillant également en lui d’autres qualités sensorielles. L’art de manger s’accompagne ainsi d’un art d’écrire, cuisines des mets et des mots semblent intimement
liées. Cette association aboutit ainsi à une écriture gourmande qui nécessite et véhicule ce que nous pourrions qualifier une culture gourmande.
Les commentaires restituant les résultats des évaluations d’établissements offrent
quelques disparités d’un guide à un autre. Ainsi, pour le Guide Rouge, ces résultats
n’ont longtemps été accompagnés d’aucun texte et ces derniers désormais introduits
restent encore d’une extrême sobriété. Figurent principalement la notation des établissements, les prix au menu et à la carte et, pour les grandes tables, les mets les
plus réputés de la maison. Ce guide s’est longtemps abstenu de tout discours, considéré comme trop empreint de subjectivité, pour privilégier dans la pratique des critères essentiellement techniques. Ce qui importe, c’est que la préparation des plats soit
effectuée dans les règles de l’art, sans pour autant bannir l’innovation dans la
confection des mets. Pour d’autres guides tels que Gault Millau ou le Bottin Gourmand, les commentaires sont beaucoup plus longs (et ceci parfois d’autant plus que
la notoriété d’un chef ou la note attribuée est importante) et relatent à la fois les qualités gustatives des mets mais aussi le confort de la table, l’accueil, le service, l’ambiance, le cadre, le rapport qualité – prix, le respect des tarifs, etc. Les propos s’accompagnent parfois de références culturelles ou historiques concernant les mets ou
les lieux, d’une note de lyrisme ou de quelques comparaisons aux arts (tels que musique, poésie, architecture…), notamment en ce qui concerne le travail des chefs…
Il existe des passages quasi-constants entre sphère du public et sphère privée et
entre activité experte et expérience domestique. Les témoignages des interviewés
citent la présence d’une grand-mère ou d’une mère qui confectionnait de merveilleux plats, relatent les plaisirs de la table à travers l’importance des repas familiaux,
font référence aux odeurs de marmite, au pot-au-feu qui mijote dans la cuisine des
parents. Ainsi, présentent les interviewés, il n’y a pas de hasard, « ce sont des choses
qui sont ancrées, c’est pas génétique mais ça fait comme ».
Cette « socialisation du goût » dans le cadre familial s’accompagne parfois d’une
fréquentation des restaurants dès le jeune âge. Est ainsi évoqué le souvenir des
grands-parents avec qui il y avait le rituel du restaurant, un oncle ou une tante « qui
nous faisaient connaître de belles tables », un père « qui nous emmenait au restaurant quand on avait bien travaillé à l’école », et puis le jeu dans la sélection des tables lors de départs en vacances, une mère qui cuisinait avec son tablier Bocuse :
« Bocuse, c’était le rêve, c’était : on ira un jour chez Bocuse ».
Notons toutefois que cette socialisation du goût dès l’enfance (sous entendu du
bon goût par les interviewés) n’est cependant pas évoquée par l’ensemble des critiques gastronomiques que nous avons rencontrés. Bien que minoritaires, certains
d’entre eux récusent en effet tout antécédent culinaire familial. Si cette sensibilité
aux produits et à l’art culinaire ne semble pas s’être révélée au cours de l’enfance,
elle se dévoile plus tard et notamment par la rencontre d’un conjoint initié à la cuisine et aux produits ou, cas plus rares, par l’intermédiaire d’un groupe d’amis. La
passion culinaire se vit et se partage en couple ou en famille, se cultive entre amis, et
s’étend tant à la cuisine qu’aux produits. Le bon est érigé en valeur intangible.
Comme de nombreux consommateurs, une forte proportion des critiques rencontrés pratiquent eux-mêmes la cuisine, soit quotidiennement, soit plus exceptionnellement à l’occasion de repas à connotation davantage festive. Il reste à savoir en
quoi cette pratique participe ou non à l’élaboration du jugement sur les établissements (et rapproche la critique gastronomique du public des profanes). Car
l’appréciation des qualités techniques d’une préparation se fait aussi en fonction de
l’expérience personnelle et technique de la cuisine par les critiques. Ainsi, outre les
qualités gustatives d’un plat, tel critique sera plus sensible à la virtuosité ou à la dextérité d’un chef dans la réalisation de tel suprême ou autre liaison. L’aspect technique prend ainsi le pas sur une plus simple sympathie de goût.
Ces aspects inhérents aux emprunts entre sphères du public et du privé dévoilent
le côté subjectif du jugement et rapprochent dans le même temps du profane qu’est
le client consommateur « lambda ».
Si l’expertise passe généralement par la professionnalisation, il semble que, dans
le cas de la gastronomie, le mouvement soit inversé : on est expert sans être pour autant professionnel. Le client lui-même peut se constituer tour à tour en expert, en
amateur ou en profane, revendiquer avec force un savoir autonome de spécialiste ou
aligner plus volontiers son jugement sur celui professé par les chroniqueurs et rédacteurs de guides. Le statut de l’activité experte semble soumis à une tension permanente entre ces deux pôles. Une sorte de régulation paraît alors se mettre en place, et
les différentes formes d’expertises emprunter les unes aux autres.
1.2. ÉLÉMENTS DE DISTANCIATION DU SAVOIR PROFANE ET QUÊTE
D’OBJECTIVATION
La formalisation des critères du jugement de goût
De manière générale, l’évaluation des établissements met en scène à la fois une
dimension purement gastronomique au travers du travail réalisé par les chefs dans
son aspect technique et, nous l’avons déjà souligné, une dimension plus large comprenant en particulier l’ambiance, le décor, l’évocation d’un lieu. Il s’agit de saisir
un contexte, une atmosphère, qui pourront amener le critique à discerner les différents usages d’une table : repas d’affaires, repas intimiste ou cercle d’amis, etc. Il
importe de conjuguer les éléments capables de restituer l’intérêt et la richesse de
l’endroit. L’action principale du critique réside aussi pour l’essentiel en une capacité
à apprécier un travail réalisé par d’autres, à pouvoir juger du mariage des saveurs, à
reconnaître la subtilité d’une association, bref à savoir goûter, construire un jugement et une évaluation pertinente, suffisamment pertinente en tout cas pour s’assurer
la confiance des lecteurs. Cette compétence du « savoir-goûter » qui constitue l’une
des bases essentielles de l’expertise est de ce point de vue très proche de celle du
consommateur habitué aux grandes tables. La notion de plaisir est également prépondérante et constitue une dimension de l’activité clairement affichée, voire revendiquée comme dimension essentielle d’une forme de professionnalisme du travail de
critique gastronomique. La notion comporte deux phases essentielles : avoir plaisir à
se faire plaisir et ensuite avoir plaisir à le communiquer. «
Job de gourmet », «
goinfre professionnel », «
métier de jouisseur », les qualificatifs se rejoignent pour montrer que l’art du bon enquêteur passe d’abord par le plaisir de se mettre à table. Les
interviewés éprouvent parfois un certain malaise à associer cette activité de gourmet
à un travail et la présentent plutôt comme un loisir, ou comme une dimension agréable d’une activité plus large, celle de journaliste par exemple. Cette difficulté est notamment repérable lorsque les interviewés abordent la question de la rémunération
de leur expertise. À l’exception de quelques journalistes employés à plein temps au
sein des guides, la plupart des enquêteurs ne perçoivent pas de salaire proprement
dit, mais sont rétribués sous forme de remboursements d’additions et de frais de déplacements. Un seul des enquêteurs rencontrés a revendiqué, en plus des avantages
précédents, la légitimité d’une rétribution financière à l’exercice de son jugement
[17].
Cependant, la construction de l’évaluation des établissements passe aussi par la
formalisation des critères du jugement de goût à travers l’association de différentes
qualités désignant une grande table : le service doit se faire de telle manière,
l’agencement de la salle de telle autre, la présentation de la carte, des vins, de la
salle, etc., doivent répondre à des critères précis. Cette formalisation est mise en œuvre dans les grilles d’évaluation des établissements que remplissent les critiques lors
de la visite des tables. Cet aspect se distingue des pratiques enregistrées en ce qui
concerne la critique vinicole, telle qu’analysée par Geneviève Teil (2001), qui s’est
penchée sur l’activité de dégustation des critiques et la manière dont cette activité
produit un jugement sur la qualité des vins. Comme l’indique l’auteur, cette qualité
ne s’impose pas à la perception mais est le résultat d’un ensemble de pratiques, qui
tentent notamment de s’affranchir d’effets de contexte de dégustation, de la multiplicité des goûts des dégustateurs et de la variété des présentations d’un vin… Les
procédures mises en œuvre dans la critique gastronomique restent éloignées de
« l’efficacité » de l’action des critiques vinicoles. Il en va de même en ce qui
concerne le vocabulaire utilisé, nettement plus pauvre en ce qui concerne les qualificatifs qui accompagnent la dégustation.
Si les grilles utilisées par les critiques gastronomiques illustrent une tentative de
rationalisation des critères d’évaluation, voire du bon goût, elles reflètent dans le
même temps un souci de définition de ce qui
doit se faire et ne pas se faire. Les
points essentiels de l’évaluation sont ainsi recensés autour de différentes rubriques
qui suivent globalement le sens de la visite à savoir : l’accueil téléphonique ;
l’aspect extérieur de l’établissement ; l’aspect intérieur qui regroupe l’accueil, la décoration, l’ambiance, les couverts, nappages et verres ; le service ; le repas ; la cave
à cigares, le café ; etc. Une rubrique comme le service peut être déclinée autour
d’éléments tels que : l’amabilité, l’efficacité, le service (de pesant à discret), la tenue
vestimentaire, la qualité du départ, etc. Il en va de même en ce qui concerne la qualité du repas et des produits utilisés. L’exigence quant à la qualité du produit se retrouve de manière assez nette chez les critiques lorsqu’ils jugent d’un établissement.
Le critère est récurrent, relève de l’évidence et participe d’une certaine objectivité du
bon (Flandrin, 1992)
[18]. La qualité du produit réside principalement dans sa fraîcheur et fait appel au
« naturel », à la
« vérité », à
« l’authenticité »... Se trouve ainsi
banni tout recours aux articles sous-vide, surgelés, précuits. Le travail des chefs doit
permettre au produit d’être sublimé, magnifié et, en quelque sorte, mis à nu grâce,
par exemple, à la simplicité d’une préparation
[19]. Les discours relatifs à la qualité
des produits font alors également référence
aux qualités techniques des préparations
et des associations qui composent un plat. C’est ici qu’interviennent à la fois le professionnalisme et la créativité des chefs. On jugera ainsi, nous l’avons dit, de
l’équilibre des saveurs, de la manière dont ces dernières sont mises en relief, de
l’alchimie et la justesse de la cuisson. Les plats pourront alors être choisis en fonction des qualités techniques d’exécution qu’ils requièrent. Le poisson semble, par
exemple, constituer un test assez apprécié de par les différentes qualités de préparation qu’il suppose : justesse de cuisson, fraîcheur du produit, finesse du goût qui ne
doit pas être masquée par une sauce trop affirmée…
L’évaluation de l’aspect technique et des qualités des préparations passe également par ce que l’on appelle plus communément les trucs de métier, issus là aussi de
l’expérience. Un exemple assez classique est l’utilisation du four à micro-ondes,
ayant tendance à affaiblir les préparations, et ne permettant plus de retrouver, lors de
la dégustation, l’aspect craquant ou fondant des mets. Mais d’autres trucs de métier
sont également mis en œuvre dans l’élaboration du jugement :
« Moi, j’ai un test que j’aime bien, c’est laisser refroidir un peu de sauce. Les
sauces qui ne figent pas, on sait que ce sont des sauces industrielles à base
d’eau, sinon, une sauce faite généralement avec un peu de graisse, s’il y a un
suc de viande, ça fige dans l’assiette. Voilà, ça, c’est un truc hyper technique
qui est facile à détecter pour savoir si le mec, il a des barils de poudre qu’il délaie dans sa cuisine où s’il y a effectivement un fond de sauce qui a été fait effectivement avec un fond de gras... »
À partir des éléments mis en exergue dans les grilles d’évaluation, il devient plus
aisé pour les critiques, de garantir une certaine forme d’objectivation du jugement de
goût. Cette objectivation apparaît assez évidente pour tout ce qui concerne les qualités physiques d’un lieu tel que la présence ou l’absence d’une terrasse, d’un vestiaire, d’une carte des vins ou d’une cave à cigares... La formalisation des critères
tend à asseoir une certaine homogénéité du jugement chez les enquêteurs. Dans le
même temps, elle définit les qualités indispensables à la reconnaissance d’une
grande table.
La légitimation implicite des normes du goût passe donc par différentes formes
de rationalisation qui semblent avoir notamment pour fonction de rendre possible
l’évaluation dans un domaine réputé posséder une grande part de subjectivité et, du
même coup, peut rassurer les évaluateurs sur leur propre travail en diminuant leurs
éventuelles inquiétudes sur cette part de subjectivité dans l’élaboration du jugement.
Si différentes mesures d’évaluation sont mises en œuvre dans l’élaboration du
jugement de goût
[20], il apparaît que ce jugement se fonde aussi à partir des préférences culinaires des critiques (cuisine plus méditerranéenne pour certains, cuisine du
Sud-Ouest ou du Nord pour d’autres), voire des tendances culinaires du moment. Il
semble ainsi qu’à une tendance marquée, il y a quelques années, par ce que l’on a
appelé la nouvelle cuisine et l’allégement des repas, succède une cuisine beaucoup
plus centrée sur le terroir (même si le terroir doit présenter, lui aussi, une forme allégée…). Les critiques interviewés s’accordent d’ailleurs à reconnaître que la nouvelle
cuisine a pu comporter quelques excès :
« La nouvelle cuisine, c’était cette cuisine qui était respectueuse du produit et
qui ne cachait pas des trucs à moitié pourris sous les sauces. Enfin, quand je
dis à moitié pourris, pas tout à fait frais. Et, ça a dérivé. Certains restaurateurs
ont cru qu’il fallait être, entre guillemets, créatif à tout prix. Je me souviens
avoir vu un chroniqueur gastronomique complètement admiratif devant un
sorbet de lotte. Je ne plaisante pas. Moi, quand on me dit sorbet de lotte, j’ai
l’impression qu’on vous a donné à manger la glace sur laquelle on a posé le
poisson. »
Le jugement de goût comporte une part de subjectivité. Il en va ainsi de
l’appréciation de l’accueil, du service ou encore des qualités gustatives des mets.
L’évaluation demeure en partie affaire de sentiment et d’affectivité, en particulier
lorsqu’il s’agit de rendre compte d’une compétence, d’un savoir-faire, d’une relation
[21]. Cette part de subjectivité est parfois valorisée dans les discours. Elle milite
alors en faveur d’un rapprochement entre critique et profane en s’appuyant sur le fait
que le critique est après tout un client consommateur lambda. Mais cette rhétorique
de la subjectivité s’accompagne, par ailleurs, d’une recherche implicite de l’objectivité, notamment à travers la comparaison des jugements, et grâce en particulier à la
mise en place d’un système de notation dressant un classement des rubriques les
plus importantes de l’évaluation. On tente ainsi de rationaliser le jugement en décomposant le processus d’expertise et les critères de l’appréciation. De manière très
nette, l’évaluation du repas figure en tête de classement, suivie par l’évaluation du
service et de l’aspect intérieur de l’établissement. Les autres rubriques apparaissent
ensuite avec un système de notation nettement moins élevé
[22]. Ce système de notation est généralement suivi d’une note relative à l’impression générale sur le restaurant et d’une note de satisfaction. Un texte est ensuite rédigé par les enquêteurs
[23].
Outre les qualités recensées classiquement dans les grilles d’évaluation, le classement des établissements prend également en compte l’environnement gastronomique dans lequel ils se trouvent. La valeur d’un restaurant est donc aussi fonction de
sa localisation. C’est ainsi qu’un établissement étoilé à Paris sera plus coté qu’un
établissement étoilé en Province. Un établissement relativement peu entouré par
d’autres sur une région aura également une probabilité plus forte de figurer dans un
guide.
L’évaluation des restaurants s’effectue par le jeu d’un ensemble de critères qu’il
convient de saisir dans leur complémentarité. Une forme de compensation entre critères peut ainsi apparaître et favoriser une impression générale plus ou moins favorable.
L’accumulation d’expériences et la comparaison des jugements
Le travail d’expertise est susceptible de rendre compte de l’intériorisation d’un
certain nombre de règles relatives à ce qui relève du bon, de l’acceptable, du mangeable, des manières de consommer ou de présenter les préparations, voire d’un ensemble de dispositions sociales différenciées des goûts (Bourdieu, 1979). Notons à
ce propos une relative similitude des points de vue entre critiques gastronomiques.
Une analyse statistique des classements d’établissements effectués par chaque guide
sur l’ensemble de la France fait en effet ressortir une relative ressemblance des jugements entre guides (Bonnet, Quemin, 2001). Ainsi, même si « tous les goûts sont
dans la nature », la « nature » est ainsi faite que les avis exprimés par les différentes
autorités en la matière se rejoignent très souvent et d’autant plus que l’on se situe
près de l’excellence
[24].
Mais si une forme d’homogénéisation du jugement peut s’expliquer par une
« socialisation du goût » dans le cadre familial (bien que, comme nous l’avons déjà
indiqué au travers des discours recueillis, cette forme de socialisation n’apparaisse
pas effective pour l’ensemble des interviewés) et dans le cadre des habitudes de la
table, il semble que la convergence des jugements portés par les experts de la gastronomie doive être également recherchée au niveau de la sphère professionnelle, et
de l’apprentissage et de la diffusion des normes professionnelles au sein du milieu.
Même si certains critiques se défendent d’entretenir des rapports directs avec leurs
confrères qui, par l’échange d’informations, pourraient contribuer à homogénéiser
les jugements, tous reconnaissent se livrer à un véritable travail de veille « technologique », se surveillant les uns les autres, prenant connaissance des guides concurrents et des chroniques des journalistes spécialisés avant d’analyser ces éléments
avec soin, en les relativisant en fonction de ce qu’ils savent de leurs confrères et de
leur compétence. Ces pratiques participent d’une relative convergence des appréciations portées, qui apparaît fortement marquée par les processus de régulation et de
contrôle entre les groupes, par leur interdépendance et leur influence réciproque. On
comprend ainsi que la relative homogénéité du jugement ne puisse s’analyser indépendamment des relations que les guides entretiennent entre eux. Ceci tend à rendre
compte d’une autonomie relativement faible des critiques et des guides, comme on
peut le voir dans d’autres espaces ou champs de l’édition
[25]. Cette forme de dépendance (ou encore d’hétéronomie) apparaît d’autant plus fortement que la critique est
soumise, comme nous le développerons plus avant, à l’assentiment du public qu’elle
sert. Le travail de la critique peut alors osciller entre une forme de soumission au
désir du plus grand nombre et inhérent à ce principe d’hétéronomie, et le désir de
réaliser un travail plus objectivé et moins soumis à des lois extérieures aux accents
moins vertueux. Cependant, il convient d’observer que le domaine de l’édition gastronomique comporte quelques spécificités par rapport au monde de l’édition et du
journalisme (de presse ou de télévision…) et n’implique pas les mêmes enjeux, tant
du point de vue de la déontologie de la profession, que du point de vue de l’implication du public. Ce dernier est en effet susceptible de vérifier à tout moment l’information qu’il reçoit et de la remettre profondément en cause. Ainsi, si les contraintes externes (caractérisées principalement par un souci de vente pouvant amener à
quelques effets d’annonce) peuvent peser dans un sens plus ou moins « diabolique »,
entendu d’une pratique professionnelle plus ou moins soumise et pervertie, ces
contraintes externes peuvent également contribuer à une régulation de cette pratique,
engageant la critique à davantage de circonspection. Comme nous le verrons, la relative unité des goûts exprimés par les guides renvoie en effet à un souci important de
légitimation de l’expertise par le jugement profane. Mais on peut considérer que ce
jugement profane (qui revendique lui aussi un pouvoir d’expertise) peut exercer son
pouvoir de sanction dans le cas de trop grandes dérives (par exemple ne plus acheter
un guide).
Le travail d’expertise s’appuie sur une accumulation et un renouvellement
d’expériences, du point de vue de la cuisine mais aussi des manières de table. Il
passe par une confrontation et un échange d’expériences entre collègues, au sein
d’un même guide et parfois entre guides concurrents. Cette accumulation d’expériences va permettre à l’expert d’assurer son jugement et favoriser l’acquisition
d’une culture culinaire. La connaissance pratique des produits et des tables, acquise
au cours du temps, permet alors une mise en équivalence des situations. L’expertise,
et avec elle la légitimité du jugement, semblent reposer en grande partie sur cette
savante mise en équivalence. La confrontation des expertises réalisées par un même
individu participe ainsi de la construction d’un étalonnage. Elle favorise la perception des différences, en observant que, dans le cas de la gastronomie (et donc de
mets ou « d’œuvres » ayant une durée de vie très limitée), cette perception doit
prendre appui sur un important travail de mémoire
[26] – à la différence du travail du
collectionneur qui continue à disposer des œuvres à sa guise –, en tout cas en ce qui
concerne le registre des sensations éprouvées au contact des réalisations, sensations
qui ne parviennent pas toujours à être objectivées par un système de grilles et de notations.
La manière dont les critiques font parfois part de leur jugement sur certains établissements est assez intéressante de ce point de vue. Comme le souligne un interviewé, « on sait ce qu’on va trouver par un seul coup d’œil, ce n’est même pas la
peine de goûter ». L’expertise s’effectue par le biais d’une série d’indices participant
de l’expérience de l’expert ; indices ou repères parfois accessibles aux profanes,
mais aussi, dans certains cas, plus enfouis dans cette expérience et devenant alors
plus opaques. Savoir accumulé avec le temps, ce quelque chose « que l’on sait »,
qu’il est difficile de mettre en mots, parce que le résultat d’une conjugaison
d’éléments qui allient trajectoire, socialisation, expériences, apprentissages, interactions diverses, etc.
L’activité experte établit des rapports, des comparaisons. La critique ne peut se
réduire au seul plaisir immédiat et au sentiment personnel concernant le bon, le beau
ou le laid. Le sentiment se transforme en jugement de connaissance. La critique établit des règles de proportion entre les œuvres, elle quitte les catégories toutes faites
pour privilégier les particularités. Le critique peut alors être appelé expert dans la
mesure où « sa perception aiguisée ou délicate du monde révèle sa capacité à diagnostiquer le sensible. La valeur du jugement de goût tient alors à la délicatesse du
goût comme capacité à saisir toutes les variations qualitatives des choses »
[27].
À la différence du profane qui tend à juger par le sentiment et au nom d’une idée
des objets, l’expertise du jugement de goût s’appuie sur une capacité à diagnostiquer
les sensations, les émotions
[28]. Là réside sans doute la principale distinction entre
expert et profane. L’expertise gastronomique est à la fois affaire de sensation et de
connaissance. Le sentiment, qui est de l’ordre du subjectif, tente ainsi de se transformer en jugement de connaissance et de relever d’une forme d’objectivation.
Ce qui distingue le profane de l’expert, c’est le dispositif d’appréciation formé
par l’état d’une collection (d’objets par exemple) et qui est indispensable au redéploiement de l’expertise
[29] (Bessy, Chateauraynaud, 1993). On peut ainsi concevoir
une forme d’incorporation de repères, acquis au cours du temps, qui va permettre à
l’expert de juger l’objet ou l’œuvre qui lui est soumise en le replaçant au sein d’un
ensemble plus large. Ce dispositif d’appréciation peut aussi être celui de profanes, à
condition que ces derniers disposent d’une expérience soutenue dans la dégustation
et la visite d’établissements.
2. RÉGULATION DE L’ACTIVITÉ EXPERTE
2.1. AJUSTEMENT ET LÉGITIMATION DE L’EXPERTISE PAR LE JUGEMENT
PROFANE
Bien qu’il soit difficile de caractériser de manière précise les publics auxquels
s’adressent les guides gastronomiques
[30], il ressort, au regard notamment des catégorisations qui émergent dans les discours des personnes rencontrées (et notamment
des responsables et critiques des guides), que le
Guide rouge (Michelin) passe fréquemment pour un guide aux choix plus classiques, plus bourgeois (même si sa
clientèle semble composée de deux ensembles dont les attentes peuvent être assez
différentes, celle des « bourgeois » précédemment mentionnés et celle des VRP) ; de
même, le
Bottin gourmand serait aussi un guide écrit à l’intention de notables d’âge
mûr ou, du moins, serait apprécié par ceux-ci ; à l’inverse, le
Gault-Millau est souvent tenu pour plus audacieux, visant un public plus intellectuel, plutôt plus jeune...
Au delà de ces catégorisations, l’analyse du courrier des lecteurs que nous menons
par ailleurs
[31] laisse apparaître des recoupements entre expéditeurs de ces courriers
et donc entre publics de ces différents guides. Il semblerait ainsi que différents types
d’usagers puissent être distingués : clients attachés à un guide particulier, clients effectuant des comparaisons entre plusieurs guides, et donc constituant une clientèle
commune à ces derniers. De manière générale, les indications recensées laissent entrevoir une clientèle appartenant plutôt à des catégories sociales relativement aisées
(ce qui n’apparaît guère surprenant par rapport aux coûts financiers des plaisirs de la
table). Mais là encore, des distinctions plus fines méritent d’être effectuées entre publics et entre classes d’âges : consommateurs réguliers, clientèle moins fortunée
mais amatrice de grandes tables, retraités voyageurs ou clientèle plus jeune et plus
occasionnelle (c’est la cagnotte entre copains ou le repas offert pour l’anniversaire
de mariage)...
[32]
Par rapport à ces publics, les critiques gastronomiques, sous certains aspects,
font figure de croisés et autres entrepreneurs de morale, créateurs de normes, décrits
par Becker (1985). Le critique gastronome, en référence au terme même de gastronomie, détient la connaissance de tout ce qui se rapporte à la cuisine, à l’ordonnancement des repas, à l’art de déguster et d’apprécier les mets
[33]. Les critiques, et plus
largement les guides, livrent de manière implicite aux profanes, à travers les critères
mis en exergue dans la restitution de leurs évaluations (et bien que les grilles ne
soient le plus souvent pas dévoilées), les règles qui doivent leur permettre à leur tour
de reconnaître le bon goût, celui qui permet de déceler ce qui relève de la perfection.
Le travail des critiques participe alors du même coup à l’éducation du goût de leur
public. Puisqu’ils détiennent les clés qui permettent de reconnaître l’excellence et la
perfection, il dépend d’eux en quelque sorte d’éduquer et de conseiller ceux qui en
sont dépourvus. Cependant, cette éducation doit se faire avec mesure et légèreté, en
particulier dans un domaine où chacun pense pouvoir revendiquer une certaine
forme d’expertise. Les jugements en matière de goût alimentaire sont en effet enracinés au plus profond de chacun de nous et constituent le premier des apprentissages. Cet état de fait explique peut-être en partie le souci des critiques de ne pas trop
s’éloigner du monde des profanes, prenant en compte les réactions et suggestions de
leurs lecteurs dans la visite des établissements, réactions effectives lorsque ces derniers se sont déjà exprimés par un courrier adressé au guide (vantant par exemple les
qualités d’un établissement), réactions probables ou éventuelles lorsque les critiques,
en l’absence de courrier, tentent d’imaginer ces réactions.
La critique gastronomique semble ainsi soucieuse d’une certaine uniformité, à la
fois entre guides et vis-à-vis du public, comme si la légitimation du jugement en dépendait
[34]. Mais dans le même temps, il convient aussi de s’en écarter, en particulier
lorsqu’il s’agit de repérer les espoirs de la gastronomie ou grands chefs de la prochaine décennie. La critique gastronomique, à travers ses écrits, participe en effet à
la diffusion des nouvelles grandes tendances culinaires. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter les spécialités des grandes tables, telles qu’elles sont recensées au
cours des ans dans les guides pour rendre compte de l’évolution de la cuisine
[35]. Le
gastronome critique vient alors dicter à l’amateur de bonnes tables ou à l’amphitryon
les nouvelles réformes culinaires.
Un certain nombre d’obligations liées à l’activité peuvent contribuer à distancier
les critiques des consommateurs plus classiques, tels que goûter des plats étonnants,
avoir accès à des produits relativement onéreux en étant remboursés de ses notes de
frais, savourer son plaisir dans des endroits parfois fabuleux. Le jugement peut alors
être par trop nivelé vers le haut, au risque de se couper du quotidien de consommation de la plupart des lecteurs.
D’autres éléments tendant à éloigner du profane portent sur l’effet de saturation
que peut engendrer l’exercice de l’activité. Cet effet de saturation est lié à
l’obligation de manger, à la fois manger beaucoup et manger souvent, dans de nombreux restaurants, à des dates plus ou moins imposées, notamment pendant les dernières campagnes précédant le bouclage des guides. Comble de l’activité, le plaisir
peut ainsi se transformer en déplaisir si le rythme des évaluations est vécu comme
trop intense. Le besoin d’arrêter devient alors nécessaire et s’accompagne, à l’issue
des campagnes d’enquêtes, d’un besoin de diète physique et intellectuelle, de retrouver des plats simples (on tend à bannir les sauces par exemple), dans un cadre
simple et sans prétention
[36].
Les difficultés énoncées par les critiques peuvent apparaître assez incongrues
pour n’importe quel gourmet : trop manger, enchaîner trop de bons vins, fréquenter
les grandes tables au point d’en être parfois lassé, peuvent alors être associés à des
plaintes de diva. Et pourtant, c’est bien là que réside l’une des dérives jugées les
plus importantes et graves par les interviewés. Le jugement peut ainsi être émoussé
par un effet de saturation, et devenir moins crédible au regard du public. Or, une trop
grande distance avec ce public conduit à une perte de crédibilité et risque de délégitimer l’activité et les jugements émis.
C’est à travers l’énoncé des dérives de l’expertise gastronomique par les critiques que l’on voit se construire l’activité d’expertise. Les arguments mobilisés
contribuent à une définition du métier à travers la mise en place de barrières et de
limites qui tendent à contenir l’exercice. Les discours s’accompagnent des mises en
garde sur les pièges de l’activité, jugée souvent comme privilégiée du point de vue
des plaisirs qu’elle procure. Leur énoncé contribue à une construction des contours
de cette activité et d’une rhétorique professionnelle dans un domaine d’expertise et
de travail relativement flou et faiblement institutionnalisé. Une régulation de
l’activité se met ainsi en place et rend compte des arrangements issus de la rencontre
entre experts et non experts, ou entre experts et amateurs, selon le positionnement
privilégié accordé au client – lecteur. Cette régulation vise in fine, comme nous allons à présent l’aborder, à garantir une mise en confiance du public.
2.2. LA MISE EN CONFIANCE DU PUBLIC
DANS LA MISE EN ŒUVRE DE LA DÉMARCHE DES EXPERTS
Dans la relation entre experts et non-experts, la confiance peut être assimilée au
crédit accordé à quelqu’un par un autre. Elle se définit comme point d’appui fiable
en autrui (en grec, elle est pistis ). Elle désigne également quelque chose qui se rapproche de la fides, qui « exprime le lien qui oblige le fort, le grand vis-à-vis du faible
qu’il doit protéger, assister fidèlement et durablement en remplissant ses engagements et en tenant ses promesses. Ce faisant, il est digne de confiance et acquiert légitimement l’auctoritas » (Damien, 2000). Le critique se veut guide et conseiller.
Une définition communément admise de l’activité s’appuie sur le souhait de communiquer une expérience afin que chaque lecteur puisse en tirer profit. Il s’agit
d’observer puis de témoigner de ce que l’on a vu (vision journalistique de l’activité),
d’assurer une mise en garde du lecteur, voire « d’essuyer les plâtres » à sa place afin
qu’il puisse se rendre de manière relativement sereine dans les établissements recommandés. Il s’agit par ce biais de mettre en lumière un certain nombre de traits
qui pourront ainsi être réutilisés par ce lecteur pour asseoir son jugement.
Comme l’a notamment montré Freidson (1984, trad.), à propos de la profession
de médecin, mais plus spécifiquement de la « profession consultante » (à la différence de la « profession de recherche et de savoir »), « la profession consultante sub-siste en fournissant à une clientèle profane des services grâce auxquels elle pourra
résoudre des problèmes pratiques. Ces consultants doivent donc susciter la confiance
et la meilleure manière d’y parvenir est de donner au problème la solution la plus
adéquate ». La profession doit ainsi apporter la preuve à la clientèle des profanes
qu’elle peut résoudre leurs problèmes. Elle doit convaincre le public de son intérêt et
de son monopole et, pour ce faire, doit l’éduquer progressivement afin de le rendre
plus réceptif au travail professionnel.
À l’instar de la « profession consultante », le travail du critique gastronomique et
la légitimité de l’activité dépendent de la confiance accordée par le public. La question est alors de savoir par quoi passe cette confiance. Un double mouvement doit
être envisagé. Il convient en effet de se placer :
- à la fois du point de vue des actions mises en place par les professionnels et
destinées à convaincre le public du bien-fondé de l’expertise
- mais également du point de vue du public et des différentes formes de
contrôle qu’il exerce sur les experts, notamment par le biais du courrier des
lecteurs.
Comme nous l’avons précédemment indiqué, les critiques en gastronomie – ou
plus généralement les rédactions des guides – se surveillent les uns les autres et analysent les chroniques des guides concurrents. Ce travail tend à homogénéiser les jugements d’un guide à un autre et peut, du coup, contribuer à rassurer le lecteur potentiel par rapport à ce qui pourrait apparaître comme relevant d’une trop grande
subjectivité de goût. L’homogénéité du jugement de goût contribuerait ainsi à faire
croire qu’il existe un jugement de goût auquel se référer. Du même coup, ce « jugement générique » participe d’une éducation du public sur ce que doit être le bon
goût, qui se déduit plus simplement par les classements effectués sur les établissements, et par le consensus existant autour des grandes tables.
Comme le souligne Karpik (2000), analysant le Guide Michelin comme dispositif du marché de la qualité, la confiance dans le guide passe par le fait que ce dernier
« est la promesse que le réel va se conformer au système de désignation et de classement, ce qui suppose non seulement que la construction de la connaissance a été
adéquate, mais aussi que les pratiques des producteurs se maintiennent avec continuité dans le temps et que, par voie de conséquence, ils soient dignes de confiance.
(…) La confiance dont le guide bénéficie présuppose que la confiance qu’il porte
aux producteurs est justifiée, ce qui signifie que les déceptions des clients sont suffisamment rares pour ne pas affaiblir la confiance globale portée au guide ».
Mais la confiance du public passe aussi par différentes formes de pression exercées
par ce public sur le travail des critiques. Comme nous y avons fait référence, les lecteurs livrent par exemple, dans leurs courriers, leurs satisfactions ou leurs insatisfactions par rapport aux établissements qu’ils ont pu visiter. Ils donnent aussi leurs avis
par rapport aux verdicts effectués par les guides sur ces établissements. Suite à ces
courriers, une démarche peut être mise en place pour revoir un établissement. La
confiance du public se construit aussi par la manière dont les dénonciations ou les recommandations qu’il effectue sont prises en compte par les guides. Elle passe encore
par la découverte d’une relative similitude entre leur propre jugement et celui des critiques, mais aussi par les éventuelles sanctions exercées par le guide auprès des restaurateurs, par la baisse d’une note par exemple, ou encore plus radicalement par le retrait
du guide d’un établissement. Certains courriers notent d’ailleurs assez clairement,
lorsque les lecteurs jugent qu’ils ont été floués et leur confiance abusée, leur intention
de ne plus acheter le guide, voire parfois de recourir à la répression des fraudes...
On comprend, au travers de ce qui précède, qu’une régulation s’effectue entre critiques et lecteurs quant à l’exercice de l’activité, et quant à la confiance que cette activité est en passe d’obtenir. Cette régulation, proche d’une régulation conjointe (Reynaud, 1988), s’opère par ajustements et relève d’un processus d’homéostasie conduisant à l’élaboration de normes et règles issues d’une confrontation entre acteurs.
Une rhétorique professionnelle se construit à partir d’une communication entre
experts et en interaction avec le public qu’ils servent. Comme le souligne Hughes,
les professionnels « construisent un ethos et un système de rationalisation des comportements qu’ils jugent appropriés, compte tenu des risques et des aléas de leur
propre position » (Hughes, 1996, trad.). Un « ordre interne » se met ainsi en place.
Observons cependant que la construction d’une rhétorique professionnelle est sans
doute plus présente chez les personnes dont l’identité professionnelle est plus nettement affichée, en particulier pour celles énonçant clairement leur attachement à
l’activité journalistique, car ces dernières exercent généralement à temps plein leur
travail d’expertise gastronomique (contrairement à d’autres catégories de personnes
d’horizons plus divers). Cette situation favorise les rencontres et les interactions entre pairs au sein d’un même guide, et peut concourir à une plus grande réflexion
quant à l’exercice du métier et à la mise en place de ce qui ressemble parfois à un
véritable code de déontologie et de conduite des acteurs.
Si, comme le développe Everett C. Hughes, repris notamment par Fred Davis,
« la séparation du futur professionnel avec le monde profane est un processus essentiel car il conditionne la possibilité de rompre avec les aspects de la culture profane
qui sont incompatibles avec la culture professionnelle » (Dubar, Tripier, 1998), il
semble que, dans le cas qui nous intéresse, le processus soit inversé. L’expertise véhiculée par les chroniqueurs gastronomiques se caractérise en effet par un double
mouvement de distanciation du savoir profane tel qu’il peut apparaître chez les
« simples » clients – qui sont à la fois acheteurs et consommateurs de guides mais
aussi acheteurs et consommateurs de services de restauration –, et une proximité
avec ceux-ci, quitte, dans certains cas, à se confondre avec eux. Si l’expert pense
détenir un savoir supérieur à celui du profane, dans le même temps, ce savoir ne doit
pas trop s’en écarter au risque de perdre tout ou partie de sa crédibilité et de sa légitimité en raison d’un trop fort ésotérisme ; il est en effet sans doute peu de domaines
dans lesquels le profane, bien que tel, est convaincu de la justesse de son goût,
quand bien même il s’en remet à des experts.
L’analyse du processus d’expertise en gastronomie permet d’interroger les ajustements et les construits sociaux issus de la rencontre entre différentes formes
d’expertises. Elle nous a permis d’entrevoir les régulations qui traversent l’activité
au travers des interactions entre acteurs, des différentes formes de contrôle que les
uns sont susceptibles d’exercer sur les autres, des arrangements et des réponses à
diverses nécessités : la construction et la mise en œuvre d’un véritable jugement de
connaissance ; la nécessité de constituer des normes et règles de travail qui contiennent l’exercice ; et la réponse aux attentes d’un public lui-même porteur de compétences particulières dans le domaine
[37]. La construction de l’activité experte et
l’affirmation d’une compétence dans le jugement gastronomique passent par des
opérations qui allient à la fois une recherche d’objectivité (qui passe notamment par
les différentes formes de rationalisation qui entourent le jugement : grille d’évaluation, travail de veille technologique, etc.) et la revendication d’une certaine subjectivité. Ce dernier aspect est notamment repris, voire valorisé, pour défendre un rapprochement du lecteur potentiel. Le critique se présente alors comme un consommateur au même titre qu’un autre (sinon qu’il est plus averti). À ce titre, le jugement
qu’il profère est par essence subjectif. Cet argument a implicitement pour fonction
de se protéger des éventuelles invectives du public. Il participe alors d’une reconnaissance par ce public et d’une forme de légitimation du jugement proféré.
Notre étude rend ainsi compte d’une relative perméabilité du jugement au travers
d’une série de compromis et d’ajustements entre acteurs. On peut faire l’hypothèse
que cette perméabilité puisse être repérable dans des activités plus professionnalisées. La différence dans ce dernier cas tiendrait à l’existence d’une série de procédures et de règles de travail qui entourent l’exercice et qui tendent à contenir davantage
cette perméabilité. La référence aux procédures, règles de travail, principes déontologiques, etc., permet au professionnel d’avoir d’une certaine manière le dernier mot
dans l’exercice de son travail et garantit une forme de légitimité. Mais ceci ne veut
pas dire pour autant qu’il s’abstrait de tout jugement profane. De nombreux compromis et négociations
[38] jalonnent l’exercice professionnel
[39]. On peut alors considérer que la critique gastronomique (et d’autres formes de critiques d’art par exemple) puisse se situer à l’extrémité d’un axe où les ajustements au jugement profane
apparaissent plus particulièrement prégnants. L’absence de règles clairement édictées qui légitiment l’activité et le jugement proféré participe de cet ajustement.
La reconnaissance de l’expertise chez les critiques semble ainsi passer par le partage d’une vulgate, sorte de discours mixte, sorte de lieu commun des experts et des
non-experts (Trépos, 1996). La construction même de l’expertise gastronomique repose en partie sur la prise en compte d’une compétence ordinaire du profane par les
critiques dans la mise en œuvre de leur évaluation. Autrement dit, l’expertise mobilise de manière plus ou moins apparente cette compétence ordinaire du profane dans
la construction de son jugement et tente d’asseoir ce jugement à partir de la prise en
compte de cette compétence. Car, comme nous l’avons souligné, il convient de ne
pas trop s’écarter de cette compétence ordinaire au risque d’une délégitimation de
l’activité d’expertise. Cette mobilisation sous-jacente du profane dans le processus
d’expertise peut également apparaître lorsque les critiques évoquent les dérives possibles dans l’évaluation des établissements, dérives dues en particulier à une trop
grande distance du monde des consommateurs « ordinaires ». Il convient alors
d’évoquer le monde du profane afin, en quelque sorte, de corriger ces dérives.
Comme le souligne J.-Y. Trépos, il y a un paradoxe dans la position d’expertise
qui tient au fait « qu’il est nécessaire de consolider les ‘savoirs ordinaires’ des personnes pour en faire des usagers sérieux d’une compétence experte et en même
temps nécessaire de souligner la coupure qui les sépare ». L’expertise appelle ainsi
une « proto-professionnalisation » de l’usager, expression utilisée pour désigner
l’apprentissage d’un rôle, tel que celui de malade face à un professionnel de santé
[40].
Il reste à savoir si le processus de proto-professionnalisation de l’usager dans le domaine de la gastronomie procède d’une même logique que dans d’autres domaines
d’activités dans lesquels les points de vue et savoirs profanes apparaissent plus distanciés ou, en tout cas, moins autorisés. Notre étude remet en cause l’idée d’un savoir expert autonome. Elle participe à une interrogation sur les frontières entre expertise savante et « expertise profane », sur la manière dont les savoirs professionnels ou semi-professionnels se constituent et les distinctions qu’ils entretiennent aux
savoirs ordinaires.
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[1]
Je tiens à remercier ici MM. Philippe Bernoux, Philip Milburn et Bruno Milly, pour les échanges
que nous avons eus à propos de ce texte. Je voudrais également remercier particulièrement Alain
Quemin avec lequel la phase de terrain de cette enquête a été conduite et avec lequel je continue à
échanger dans d’autres domaines d’études. Notre collaboration initiale a donné lieu à d’autres publications (1999,2000,2001).
[3]
L’enquête interroge des critiques gastronomiques dont les discours sont ici étudiés, et par ailleurs
deux autres populations que sont les lecteurs de guides gastronomiques et les restaurateurs, cuisiniers praticiens. Nous limiterons notre exposé à la confrontation entre critiques et public profane.
[4]
Pour les auteurs, l’expertise a pour fonction d’établir un alignement acceptable entre ce que l’on
sait (ou ce que l’on croit savoir), ce que veulent et attendent les acteurs (et qui est souvent contradictoire) et les procédures à suivre pour élaborer les normes. L’expertise peut être définie comme
un processus assurant la relation entre trois pôles : celui des connaissances (constructions de savoirs
sur la nature ou sur les artefacts), celui des acteurs (dotés de certaines compétences, caractérisés par
des projets, des intérêts ou des attentes), celui des procédures et des règles (qui constituent autant
de directives ou de recommandations pour le travail des experts). Nous verrons que le processus
d’expertise en gastronomie s’accorde en grande partie avec cette définition.
[5]
Ces entretiens ont été réalisés en collaboration avec Alain Quemin.
[6]
L’accès aux interviewés a été commandé prioritairement par la direction des guides. Cet accès n’a
pas été immédiat et a parfois fait l’objet de nombreuses négociations. Il a été tout particulièrement
difficile pour l’un des plus grands guides français pour lequel nous n’avons pu rencontrer que les
principaux responsables. Il semble que l’une des préoccupations majeures des directions, outre le
souhait de garantir un parfait anonymat des chroniqueurs gastronomiques, reposait aussi sur le sou-ci premier de se protéger des guides concurrents. D’autres éléments ayant pu entacher la crédibilité
des guides (tels que le paiement ou non des additions) ont également participé à un sentiment de
suspicion et ont pu nourrir le souci de se prémunir de tout ce qui pouvait être perçu comme une
forme d’ingérence sur leur mode de fonctionnement.
[7]
Le qualificatif de professionnel doit ici être entendu dans le sens commun d’occupation ou
d’activité rémunérée, et non pas de corporation ou de groupe professionnel. Sur les différents sens
du terme français de profession, on pourra se référer à l’ouvrage de Dubar et Tripier (1998).
[8]
Si le phénomène est particulièrement net en France et si les guides gastronomiques y fleurissent
étant donné l’importance des traditions culinaires nationales, d’autres grands pays aux traditions
culinaires plus ou moins anciennes ont vu apparaître, souvent plus récemment qu’en France, des
ouvrages du même type. Ainsi, non seulement le guide Michelin couvre-t-il désormais une grande
part des pays d’Europe, mais on peut également citer des guides qui sont apparus sans la caution du
« bon goût français », tel l’Américain Zagatt.
[9]
Freidson (1984) ainsi que Herzlich, Bungener, Paicheler et al. (1993).
[12]
Moulin et Quemin (1993).
[13]
Le tirage des guides figure parmi les plus importants de l’édition française. Leurs chiffres de vente
très élevés font bien apparaître tout le crédit qui leur est prêté en dépit de leur dénonciation souvent
simultanée. Cf. Bonnet et Quemin, 2000.
[14]
L’étude des principaux dépositaires de l’expertise gastronomique fait apparaître différentes dénominations désignant l’activité. Les plus usitées sont celles de « testeurs », d’« enquêteurs » ou
d’« inspecteurs ». Cette terminologie renvoie non seulement à des représentations différentes de
l’activité, mais également, et de manière plus implicite, à des définitions différentes du client et de
ses besoins. Elle doit également être mise en relation avec les procédures de formation et de recrutement des experts au sein des différents guides (Bonnet, Quemin, 1999).
[15]
Pour Le
Guide rouge, ex
Guide Michelin, le recrutement et la formation de inspecteurs du guide
présente des caractéristiques quelque peu différentes, dans la mesure où les principales recrues sont
majoritairement issues des métiers de bouche. Toutefois, il semble que l’on assiste dernièrement à
une ouverture de ce dernier critère. Voir Bonnet, Quemin, 1999 et 2001.
[16]
À noter, toutes n’ont pas suivi une école de journalisme et la plupart ne sont pas titulaires de la
carte de presse.
[17]
Cet élément distingue notamment la critique gastronomique d’autres formes de critiques artistiques
(Bonnet, Quemin, 2001). La distinction concerne également la prise en charge du coût de l’accès à
l’œuvre qui va être évaluée par la critique gastronomique. Cette dernière considère généralement
comme important de payer son accès au produit qui est ensuite jugé, à l’inverse de certaines formes
de critiques qui tiennent davantage pour normal que le producteur prenne à sa charge ce coût. Le
manque d’argent peut alors, selon certains critiques, pousser aux compromissions car l’activité sur
laquelle la critique se prononce possède un coût élevé. Dès lors, l’amateur, même éclairé et fervent
pratiquant, ne pourra avoir une pratique aussi intense que celle du professionnel. Ce point différencie très fortement la critique gastronomique de très nombreux autres domaines comme la musique
ou la littérature pour lesquels les aficionados peuvent avoir une pratique aussi intensive que celles
des professionnels émettant les jugements experts.
[18]
Qui peut en effet contester, note l’auteur, la supériorité d’une pêche juteuse et sucrée sur celle
d’une chambre froide, pâteuse et insipide ? Personne sans doute.
[19]
À noter toutefois chez les critiques une forme de hiérarchisation entre produits, avec une distinction
notamment entre produits plus ou moins « nobles ». On fera ainsi la distinction entre différents types de viandes (entre viandes bouchères par exemple), fromages ou autres produits plus cotés. Au
rang des produits nobles se situent généralement ceux qui présentent une certaine finesse de saveur
mais aussi les produits rares et/ou chers tels certains crustacés, poissons (le bar, le turbot…), caviar,
foie gras, etc. La noblesse des produits varie aussi selon les temps et les lieux, certains produits se
démocratisant, d’autres rejoignant, sous l’impulsion d’une AOC ou d’un label, le statut des produits
de haut rang.
[20]
À ces trucs de métier s’ajoute une façon particulière de déguster les plats et d’en savourer les différentes composantes. Mais, ici aussi, les manières de procéder peuvent varier d’un individu à un autre et d’une situation à une autre. On pourra, par exemple, privilégier une approche globale du plat
sans chercher à le disséquer, favorisant ainsi une certaine spontanéité. On pourra préférer au
contraire une approche plus technique en décomposant les éléments que sont les produits utilisés,
mais aussi l’assaisonnement, la texture, l’aspect, etc.
[21]
De ce point de vue, on discerne des attentes parfois différentes d’un guide à un autre, voire d’un
critique à un autre. Ainsi à un souhait de plus ou moins grandes marques d’attentions à l’égard du
client peut s’opposer, ou se juxtaposer, une conception revendiquant une plus grande simplicité des
lieux, des prestations d’accueil et de service. Rejet par exemple de ce que certains interviewés appellent les maisons ennuyeuses, voire prétentieuses (qui sont parfois qualifiées de maisons aux trois
« C », à savoir « chic, cher et chiant »…), comme certaines maisons de province qui reçoivent les
élus et les gloires locales. En fait, ce que reflètent davantage les témoignages recueillis concerne
moins le refus d’un certain luxe et d’un confort reconnus par ailleurs indispensables lors de
l’évaluation d’une grande table, que d’une forme d’ostentation ou de prétention suggérée par quelques lieux et quelques propriétaires. Une « grande table » ne présente pas nécessairement un caractère empesé, amidonné, poudré, mais peut offrir une forme de décontraction, en particulier dans le
service.
[22]
Des spécificités apparaissent d’un guide à un autre (attention plus ou moins marquée à la carte des
cafés, ou encore, pour prise en compte d’autres rubriques telles que le recensement de lieux touristiques, d’achats ou de sorties…).
[23]
Ce texte pourra selon les cas, être repris au sein du guide par un rédacteur de chroniques. Il peut
prendre une forme très courte ou faire l’objet de plus amples développements, selon la qualité de
l’établissement et sans doute l’inspiration du chroniqueur. L’exemple d’une fiche d’enquêteur fait
apparaître le texte suivant :
« À l’écart de la route des plages, un mas îlot de tranquillité, délicieuse terrasse ombragée ouvrant
sur les vignes. Accueil très plaisant de Mme … Le décor est simple, de bon goût. Farandole de petits farcis provençaux, terrine de rougets du golfe, tomates confites, basilic et tapenade, cuisse de
lapin farcie, crème de courgette à la badiane et jeunes carottes. Menu – carte 230. »
[24]
Cette analyse a été réalisée en travaillant essentiellement sur les restaurants les mieux notés par
chacun des trois principaux guides gastronomiques français que constituent le
Guide rouge, le
Gault-Millau et le
Bottin gourmand. Cette étude se base sur les années 1990,1995 et 2000. À titre
indicatif, lorsqu’on compare entre elles les plus grandes tables, celles qui sont récompensées par
deux ou trois étoiles dans le
Michelin, 3 ou 4 étoiles dans le
Bottin gourmand et 17 ou plus dans le
Gault-Millau, on obtient des taux de recoupement entre les guides pris deux à deux qui sont de
l’ordre des 2/3 voire des 3/4. Par ailleurs, les établissements qui ne figurent pas dans les zones de
recoupements entre guides apparaissent bien souvent juste en dessous dans le classement, dans la
catégorie immédiatement inférieure précédemment définie. Il en va de même pour les classements
de plus basse catégorie (1 étoile
Michelin, note égale à 15 chez
Gault Millau …)
[25]
Cf. le numéro des
Actes de la recherche en Sciences Sociales intitulé « Édition, Éditeurs » (n° 126-127,1999).
[26]
Il est d’ailleurs assez frappant de constater à quel point les discours des critiques rencontrés peuvent
être marqués par ce travail de mémoire, notamment lorsque ces derniers se prennent à raconter le
plaisir ressenti à la dégustation de tel ou tel mets, des mois voire des années auparavant.
[27]
Cf. Brugère (2000), à propos de Hume et de sa réflexion sur le goût.
[29]
Voir notamment à ce propos l’article de Bessy et Chateauraynaud (1993) à propos de l’expertise
d’une œuvre d’art, et en l’occurrence de l’illustration fournie par les auteurs portant sur l’appréciation d’un vase par un collectionneur et antiquaire.
[30]
Les guides restent extrêmement discrets sur ce point et nous n’avons pas pu accéder aux fichiers de
leurs lecteurs.
[31]
Après de longues négociations avec les différents titres, nous avons réussi à accéder librement au
courrier des lecteurs reçu par deux des principaux guides gastronomiques français. Nous avons ainsi pu recueillir un corpus de quelques 220 lettres de lecteurs consommateurs de guides gastronomiques et de 55 lettres de restaurateurs.
[32]
Dans les courriers, les lecteurs indiquent parfois leur titre actuel ou ancien (la plupart du temps leur
appartenance sociale au rang des notables locaux, mais aussi à celui des professionnels des métiers
de bouche), leur condition sociale (par exemple de retraités), ou encore leur qualité d’amateurs
éclairés… Mais là encore, les informations restent insuffisantes pour effectuer une caractérisation
fine des différents publics.
[33]
Encyclopédie Larousse, 2001.
[34]
Un autre point de distinction entre la critique gastronomique et la critique artistique (Bonnet, Quemin,
op. cit.), aussi bien littéraire que théâtrale, cinématographique ou encore picturale, réside dans
le fait que dans la critique d’art ou littéraire, le jugement semble exposé avec davantage de force ou
en tout cas ne semble pas devoir s’entourer d’une recherche de consensus ou d’uniformité aussi affirmée. S’il semble ainsi évident ou normal qu’un livre ou un film puisse susciter des écarts de jugements importants entre critiques, un écart similaire dans la notation d’un établissement (tel que
par exemple un 2 ou 3 étoiles chez
Michelin et une note inférieure à 11 chez
Gault-Millau) apparaîtra comme une anomalie extravagante, impensable. Si on lit différents journaux et si l’on compare
les jugements portés sur la plupart des formes d’expression artistique, on peut être frappé par les
contrastes parfois très forts existant entre les différents titres lorsqu’ils s’expriment sur telle ou telle
œuvre. En revanche, dans le cas des guides gastronomiques, le goût personnel s’efface devant un
goût plus abstrait. L’un des principes unanimement acceptés par les professionnels consiste ainsi à
faire abstraction de ses goûts personnels pour juger un établissement.
[35]
La critique gastronomique varie en effet selon les époques : à une cuisine, qualifiée de classique,
riche en sauces et en préparations traditionnelles succède, dans les années 70, une nouvelle cuisine
promue en particulier par
Gault Millau et inaugurée par quelques grands chefs, qui met l’accent sur
la qualité du produit (on retrouve ici la « cuisine du marché » de Paul Bocuse), la légèreté et la simplicité (parfois très onéreuse), la délicatesse des saveurs et des présentations. Voir notamment Fischler (1990).
[36]
Au palmarès des tâches recensées comme désagréables par les critiques, il y a aussi le fait de mal
manger ou, pire encore, le fait d’enchaîner les tables où l’on mange mal. Mal manger peut bien sûr
faire l’objet de définitions plurielles (tel que manger des plats plus ou moins bien cuisinés, plus ou
moins gras, plus ou moins frais, etc.). Pour les personnes rencontrées, mal manger est généralement
associé aux fautes de goût qui heurtent le palais et qui rendent le plat maussade, voire déprimant.
[37]
Nous rejoignons ici la définition de l’activité experte donnée par Callon et Rip,
op. cit.
[38]
On pense ici à l’ordre négocié chez Strauss (1992).
[39]
Comme le montre par exemple Philip Milburn (2002) dans l’analyse de la relation entre usager et
professionnel dans le cadre de la défense pénale et de la médiation para-judiciaire.