2004
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
L’individualisation des carrieres a l’epreuve
Les grippages de la mobilite sur les chaines de peugeot-sochaux
[1]
Nicolas Hatzfeld
Maître de conférences en histoire contemporaine Centre Pierre Naville Université d’EVRY
À partir de 1975, la Métallurgie entreprend une réforme des classifications, remplaçant les anciennes qualifications professionnelles par des classifications fondées sur la
notion de compétences et la logique d’individualisation des carrières. Ayant fait l’objet de
recherches importantes, ces classifications sont souvent abordées comme source de l’organisation qu’elles contribuent à réguler. L’article examine plutôt leur jeu dans l’ensemble des
relations de travail, à partir d’une observation de scènes d’atelier, sur des chaînes de montage à Peugeot-Sochaux dans la seconde moitié des années 1990. Alors, la fluidité supposée
des parcours professionnels et la logique des compétences affichée par le nouveau système
d’individualisation sont contrecarrées, voire neutralisées par les raideurs de l’organisation
du travail combinées aux blocages de l’emploi et à leurs répercussions dans la gestion de la
main d’œuvre.
Since 1975, the French metalworking industry started to reform the classifications
and replaced the previous qualifications, created by Parodi in 1945, by new classifications based on the individual skills model and the logic of careers individualisation. Many studies consider the classifications as source of the organisation they
contribute to regulate. This paper rather examines their play in the whole relations at
work, on the basis of shop situations, at assembly lines in Peugeot-Sochaux during
the second half of the 1990es. Then, the supposed fluidity of occupational trajectories and the logic of individual skills declared by the new system of individualisation
are counteracted or even overpowered by the rigidities of work organisation combined with employment freeze and with its effects on workforce management.
Au cours des années 1970, l’industrie métallurgique transformait son système de
rémunération. L’ancien système de classifications mis en place à la Libération avec
les arrêtés Parodi (Ségalat, 1980), qui reposait sur la définition des qualifications
professionnelles, était contesté de tous côtés pour la rigidité des séparations qu’il
établissait entre ouvriers spécialisés et ouvriers qualifiés. D’un côté, les ouvriers
spécialisés mettaient en cause leur condition à travers une série de conflits ; ils
s’attaquaient notamment au cloisonnement de leur catégorie et à l’impossibilité
d’évoluer dans celle des ouvriers professionnels, ainsi qu’à la précarité de leurs niveaux de rémunération (Hatzfeld, 2000 ; Pitti, 2002 ; Vigna, 2003). De l’autre, les
responsables d’usine y voyaient un obstacle à une gestion souple des salariés et des
organisations de production ; leur souci rejoignait un courant montant de la gestion
des ressources humaines visant à revaloriser le rapport au travail en affirmant une
relation salariale centrée sur les personnes.
Répondant à ces multiples mises en cause, l’accord conclu dans la Métallurgie en
1975 entreprit de décloisonner les catégories professionnelles et d’individualiser davantage les évolutions salariales. Il s’inscrit en réalité dans une dynamique de réformes dont on peut suivre le cheminement, des premières esquisses dans le Berliet
des années 1950 jusqu’à l’accord A.Cap 2000 signé en 1990 à Usinor (Pezet, 2002).
Lu en combinaison avec la vague d’expériences en matière d’organisation du travail,
l’accord de 1975 a suscité d’intenses débats, notamment autour de l’introduction de
la logique de compétence dans les grilles de qualification et de sa mise en oeuvre
(Tallard, 2001). L’introduction de la notion de compétence a été présentée par certains comme partie prenante d’une inversion de la tendance dite taylorienne à la déqualification et à la massification des emplois ouvriers (Zarifian, 1988), voire comme
significative d’un véritable retour du sujet dans le monde de l’entreprise (Le Boterf,
1997). Pour d’autres, la modification des classifications s’apparentait davantage à
une atteinte portée aux collectifs et aux statuts ouvriers : elle renforçait l’individualisation des situations et des trajectoires, ainsi qu’une promotion de critères professionnels favorisant l’arbitraire patronal au détriment d’enjeux plus clairement objectivés et négociables (Tanguy, 1994).
Mais qu’en est-il, en fait, de cette réforme des classifications ? Quels sont ses effets et son poids dans les relations effectives de travail ? Souvent interprétés à partir
des intentions et déclarations de leurs promoteurs et de leurs adversaires, les systèmes de classification sont fréquemment considérés comme source de l’organisation
dont ils représentent une mise en forme et un des modes de régulation. L’article qui
suit se propose plutôt d’échapper à cette mise en exergue et d’examiner leur jeu en
situation, pris dans l’ensemble des pratiques, des liens et des temporalités qui agencent les relations, les identités et les perspectives professionnelles. L’observation de
scènes de la vie au travail dans des ateliers de chaînes de montage à Peugeot-Sochaux dans une conjoncture industrielle et sociale marquée par le resserrement de
l’activité (Beaud et Pialoux, 1999), combinée à une étude historique de cette usine,
permet de discuter les arguments déployés dans les controverses évoquées plus
haut (Hatzfeld, 2002) : l’étude replace alors le dispositif de classifications au sein de
l’ensemble des relations de travail. Alors, l’efficience de cette fluidité instituée en
matière de trajectoires professionnelles est, pour le moins, mise en question par les
raideurs de l’organisation du travail combinées aux blocages de l’emploi. C’est ce
que montre un événement saisi sur le vif du terrain, et qui constitue par la suite un
des fils de la recherche.
Pris dans un drame d’atelier, un ouvrier est l’objet d’attentions feutrées de la part
d’un certain nombre de ses collègues, et même du chef de l’équipe dans laquelle il
arrive ; attentions d’autant plus discrètes que l’affaire s’est nouée sur des enjeux de
travail que chacun évite de durcir ; attentions d’autant plus partagées qu’au vu de
documents de gestion du personnel, ce drame situe sur un registre personnel et unique un problème en fait partagé par une frange significative des ouvriers travaillant
en chaîne.
MÉTHODOLOGIE
Cette recherche a été engagée en 1996 avec Jean-Pierre Durand dans les ateliers
d’assemblage de l’usine Peugeot-Sochaux, dans le cadre d’une comparaison internationale
dans les usines automobiles (Durand et alii, 1998). Elle s’est réalisée avec le soutien de la
direction de l’usine, qui souhaitait sans doute disposer d’une étude extérieure générale sur
ses propres ateliers et qui préparait plusieurs réformes, dont la modification des collectifs
de travail et une transformation des ateliers d’assemblage. La recherche a toujours été présentée aux ouvriers, à la maîtrise et à l’encadrement comme une recherche universitaire,
indépendante et menée avec l’assentiment de la direction, et débouchant sur des résultats
publics. Engagée à deux, cette recherche a combiné diverses méthodes qu’une concertation
systématique permettait d’exploiter. Pour ma part, elle s’est centrée autour de la tenue effective de postes d’opérateur (de monteur) sur les chaînes de montage durant trois périodes
(trois mois au total, y compris les temps de formation). L’observation participante se
concentrait alors sur l’équipe à laquelle appartenait le poste occupé. En outre, j’ai interviewé ou suivi les agents de maîtrise de la ligne hiérarchique directe, et quelques autres
très proches, une dizaine de techniciens et presque autant de cadres, la plupart du temps
hors de l’horaire de l’équipe de travail. A la fin de chaque période, j’ai réalisé des conversations avec plus d’une dizaine d’opérateurs de chaque équipe afin d’élargir la connaissance obtenue sur le poste et de confronter une approche participante et une approche par
entretien. Nous avons obtenu les documents que nous souhaitions consulter concernant les
ressources humaines, les relations sociales ou l’organisation de la production. En conséquence, ma recherche s’est étoffée de 1996 à 1999 : outre ce travail de terrain, j’ai réalisé
une thèse d’histoire sociale sur cette usine automobile au cours de la seconde moitié du
XX e siècle, à partir des archives du site de Sochaux, de l’entreprise PSA, de sources privées
et syndicales et de sources orales.
1. UN ETONNANT SABORDAGE DE CARRIERE
215 points, sinon rien ! En janvier 1996 sur une des lignes d’assemblage de
l’usine de Carrosserie de Peugeot à Sochaux, un ouvrier travaillant comme moniteur
– c’est-à-dire un ouvrier adjoint d’un chef d’équipe en matière de qualité – renonce à
sa fonction et se fait affecter sur un poste de simple monteur, en chaîne
[2]. L’affaire
apparaît d’emblée entourée d’un certain mystère à l’observateur que je suis, qui occupe en face de lui un autre poste de monteur dans le cadre d’une recherche sociologique. Patrick W. – nous le nommerons ainsi – semble connu et apprécié dans le
secteur, et beaucoup de gens, en venant le saluer, s’étonnent de le voir ici. Le chef
me le présente comme un moniteur qui aurait demandé à redevenir monteur. Selon
lui, Patrick était moniteur dans le secteur de la chaîne où la coordination de la production et du travail est la plus délicate à réaliser, celui où les carrosseries de voiture
sont assemblées aux éléments mécaniques. Et là, les gars ne lui auraient pas facilité
le travail. Rien de plus précis ; une remarque vague disant qu’il faut savoir s’imposer, que les monteurs ont vite fait de déclarer des défauts [sans faire tous les efforts
pour les éviter] ; et qu’en l’occurrence, Patrick n’aurait pas reçu de son agent de
maîtrise l’aide qu’il était en droit d’attendre. Le tout reste très allusif.
Interrogé quelques jours plus tard sur ce qui lui est arrivé, Patrick confirme qu’il
a lui-même demandé à « revenir » monteur parce qu’il n’obtenait pas l’indice de 215
points. Il s’entendait très bien avec ses gars et n’avait, dit-il, aucun problème de ce
côté. Mais il a été choqué par le fait que son indice de rémunération restait à 200
points alors qu’un autre obtenait une promotion rapide ; d’où sa décision. Cette affaire est donc, selon son point de vue, essentiellement liée à ce qu’il considère
comme une injustice de son agent de maîtrise en matière d’avancement. Au demeurant, cela n’est pas pensé comme irrémédiable, tant par le chef du nouveau secteur
où nous travaillons que par Patrick lui-même.
Pour n’être apparemment pas définitive
[3], la chute volontaire n’en est pas moins
déroutante. L’homme est trop expérimenté pour se livrer à une simple foucade. Âgé
de 45 ans, il est dans l’entreprise depuis plus de 25 ans et l’on devine l’effort méthodique et persévérant au travail qui l’a fait accéder à la responsabilité de moniteur.
Comment est-il possible que, pour un simple échelon de plus ou de moins, un ouvrier en arrive à redemander à travailler sur un poste en chaîne ? Sans doute faut-il,
avant de chercher à comprendre cette décision, prendre la mesure de son apparente
incohérence.
2. DE MONTEUR A MONITEUR, L’AMPLEUR D’UN PARCOURS OUVRIER
Une très grande majorité des monteurs se plaint de travailler sur un poste en
chaîne et aspire à en sortir : l’astreinte spatiale et temporelle de la chaîne y est certes
pour beaucoup, ainsi que la pauvreté du travail. Il faut ajouter à cela l’effort récurrent demandé aux ouvriers pour apprendre de nouveaux gestes, de nouveaux enchaînements, en fonction de la redistribution des opérations qui accompagne les changements mensuels du programme de fabrication. À chacune de ces nouvelles « répartitions », les ouvriers savent qu’ils risquent de perdre une partie de leur expertise
gestuelle, et de devoir reprendre le travail sisyphéen de s’incorporer les nouveaux
automatismes. Certes, à leurs yeux, d’autres emplois, dans certaines entreprises voisines dont plusieurs équipementiers, font figure de repoussoirs, à cause de l’absence
des atouts sociaux liés à l’emploi chez Peugeot mais aussi pour les conditions de
travail qui les caractérisent (Gorgeu et Mathieu, 1995 ; Gorgeu
et alii, 1998). Il n’en
reste pas moins que la représentation négative du travail en chaîne domine massivement, et se trouve partagée de façon presque systématique tout au long de la ligne
hiérarchique, une fois passé le couplet volontariste sur la réhabilitation. Dans l’ensemble de l’usine, il est traditionnellement considéré comme normal d’être sorti de
chaîne à partir d’un certain âge, du fait des exigences de cette activité
[4]. Cette opinion rejoint les résultats des recherches étudiant les effets de l’âge sur les aptitudes
au travail gestuel précis (Volkoff
et alii, 1997). Ces enquêtes montrent que la proportion de gens ayant du mal à effectuer ce type de tâches augmente avec l’âge, surtout lorsque les gestes sont combinés à des efforts particuliers, à des exigences de
temps et à des conditions naturelles difficiles. Il est de plus en plus important pour
ces travailleurs d’avoir une bonne posture de travail, une bonne organisation du
poste et enfin, élément sans doute le plus problématique pour les monteurs en
chaîne, une marge à l’égard des contraintes de temps. Bref, aujourd’hui comme autrefois (Cottereau, 1983), l’âge tend à réduire l’aptitude de l’ouvrier à faire face aux
exigences du travail.
En fait, sortir du travail en chaîne est l’objectif d’une grande majorité des ouvriers, mais selon des modalités variables
[5]. Les deux pistes principales pour y arriver sont la promotion, sur la ligne même, et les opportunités nettement plus nombreuses de mutation vers des fonctions connexes
[6], pistes qui correspondent aux notions de promotion verticale et de promotion horizontale (Hughes, 1996). La voie
classique de promotion pour les monteurs consiste, dans une équipe de chaîne, à devenir polyvalent puis moniteur.
Pour la gestion de la production, la polyvalence apporte une souplesse indispensable qui permet de disposer les opérateurs en fonction de chaque situation : particularités du programme de fabrication, absentéisme, aléas dans les fournitures de pièces, etc. Afin de l’obtenir, l’encadrement incite les monteurs à acquérir et à entretenir une certaine aptitude polyvalente, par exemple à savoir travailler sur un second
ou un troisième poste ; l’encadrement y voit aussi une réponse à l’ennui au travail et
à la maigreur des perspectives de promotion. En outre, l’encadrement dispose de polyvalents en titre, c’est-à-dire d’opérateurs capables de tenir sans délai ou très rapidement, entièrement ou en grande partie, tout poste dans leur rayon de compétence,
l’usine, l’atelier ou l’équipe. Par définition, la polyvalence est pour l’opérateur nettement plus exigeante que la tenue d’un poste, en ce sens qu’elle remet fréquemment
en jeu l’acquis d’assimilation du poste par le monteur qui l’occupe après l’avoir, en
quelque sorte, amadoué. De façon immédiate, elle constitue un supplément d’effort
déjà évoqué. Enfin, la polyvalence est par excellence un domaine de différenciation
parmi les ouvriers en ligne. Les anciens rechignent souvent à la pratiquer : un poste
tranquille, voilà la demande générale des plus de quarante ans, qui souhaitent économiser leur effort. De plus, une grande partie des anciens déclarent avoir déjà, par
le passé, été polyvalents sous un titre ou un autre : polyvalent, dépanneur autrefois,
retoucheur hors ligne, exceptionnellement moniteur. Ils se sont donnés « à fond » et
ont cru réussir. Ils ont en tête que leur chance est derrière eux. Ce constat en forme
d’échec et de repli pèse fortement dans leur rejet de la polyvalence, quelles que
soient leurs aptitudes. Les jeunes, par contre, sont souvent demandeurs de polyvalence. Ils y trouvent de quoi atténuer la monotonie et la répétition, de quoi desserrer
l’étau du poste, accéder à un espace d’activité plus ample et plus divers. Ils peuvent
employer leurs aptitudes, la vivacité, les ressources physiques, nerveuses et mentales. L’aptitude à occuper deux ou trois postes, voire plus, peut permettre d’obtenir
quelques points d’augmentation individuelle de salaire permettant de gagner un
échelon indiciaire. Surtout, la polyvalence est la voie quasi-unique, en ligne, pour se
faire mettre à l’épreuve par la maîtrise, dès lors que les conditions d’assiduité, de
ponctualité, de qualité ou de disponibilité sont remplies, et du fait du caractère plus
sélectif du recrutement depuis plus d’une dizaine d’années. Elle permet d’avoir sa
chance de se distinguer pour ensuite se lancer dans une trajectoire de promotion. À
ce titre la fonction de polyvalent est visée par une partie des monteurs comme une
porte vers celle de moniteur.
Si le polyvalent vit de sa virtuosité gestuelle et technique, la fonction du moniteur, détachée du travail direct de montage, consiste à assurer la conformité du travail sur un espace de huit à dix postes. Il coordonne, anime et contrôle le travail du
groupe de monteurs, en répondant particulièrement aux exigences de qualité de la
production. Sa fonction n’est affectée d’aucun attribut hiérarchique, ceux-ci restant
l’apanage de l’agent de maîtrise. Et pourtant, comme le montre l’exemple de Patrick,
elle suppose qu’au-delà des objectifs de qualité, le moniteur sache soutenir l’autorité
du chef, dont il est l’homme-lige
[7] pour l’activité régulière comme dans les situations d’exception. Cette ambiguïté semble avoir compté dans le désaccord entre le
moniteur et son supérieur. La spécificité de cette position est consolidée par des distinctions croisées qui contribuent à différencier ces ouvriers des monteurs. Le moniteur suit un nombre particulièrement important de formations spécifiques et se voit
convoquer avec la maîtrise pour des journées particulières de préparation. Il est souvent associé à un groupe technique constitué pour résoudre un problème de fabrication ou de qualité, et consulté par les techniciens à propos de suggestions ou de projets de répartition future. Si le moniteur subit, plus encore que le polyvalent, la pression du flux, les qualités dont il doit faire preuve sont très différentes. Il s’agit de
méthode, de rigueur, d’anticipation et de vision large, d’activation d’un réseau social
à multiples niveaux et de doigté dans l’animation de son groupe. Toutefois le niveau
de rémunération des moniteurs ne se distingue pas immédiatement, ce qui permet
d’éprouver les nouveaux « faisant fonction » avant d’entériner leur nouveau statut.
Cela amène la maîtrise à accélérer leur avancement individuel, quand les relations
sont bonnes, pour les faire rapidement sortir du lot. Et, surtout, pour rendre leur
promotion de plus en plus difficilement réversible au fil du temps, bien que l’esprit
du système de rémunération soit de préserver le maximum de souplesse dans l’évolution des carrières.
3. REMUNERATION DES COMPETENCES ET POTENTIELS OUVRIERS
De la fin des années 1970 au début des années 1980, en effet, Peugeot a mis en
place un système de rémunération visant à favoriser la personnalisation et la souplesse, dans le prolongement de l’accord national sur la classification signé le 21
juillet 1975 par l’UIMM et plusieurs organisations syndicales
[8]. La simplification de
la grille des classifications qui en résulte répond à une demande ouvrière : la constellation de manœuvres et d’OS, souvent liée à des taux de poste particuliers, entraînait
une fragmentation de ces catégories ouvrières et surtout une fragilité des taux de rémunération, variant au gré des changements d’affectation, d’où découlait la revendication de garantie de salaire en cas de mutation exprimée à travers plusieurs conflits
marquants du début des années 1970 chez Renault et Peugeot. À cela s’ajoutent des
intérêts managériaux. Au fil des ans, les micro-conflits d’atelier et leurs solutions
avaient multiplié les particularités salariales dans les ateliers à un point difficile à
maîtriser au quotidien
[9] : aux soucis de la maîtrise et des services de paie s’ajoutaient en effet les résistances aux déplacements et mutations, de la part d’ouvriers
craignant de perdre des niveaux de salaire acquis au prix de pénibilités spécifiques
ou de compétences singulières. Les responsables d’usine voulaient donc réintroduire
de la fluidité dans l’organisation du personnel de fabrication. En réponse à ces attentes convergentes, l’accord national permet la réévaluation des catégories professionnelles en fonction de quatre critères globaux (les connaissances requises, la part
d’autonomie, l’étendue des responsabilités et le type d’activité, ses difficultés et ses
astreintes) qui opèrent comme des méta-références, réduisent le poids des qualifications professionnelles et renforcent la notion de compétence professionnelle. Ils visent à désenclaver les emplois ouvriers et à développer l’adaptabilité des hommes, la
mobilité interne et les reconversions du personnel que la direction envisage croissantes pour l’avenir.
Dans l’entreprise, l’individualisation des rémunérations est accentuée en 1978
avec la mise en place d’un dossier individuel du personnel ouvrier, qui étend à cette
catégorie le mode de gestion du personnel partiellement individualisé des ETAM, et
qui permet plus largement de présenter la gestion de l’ensemble des salariés, des cadres jusqu’aux ouvriers, comme réunies dans une même logique. « Personnalisation,
le mot-clé », indique le journal d’entreprise qui titre : « les carrières ouvrières deviennent réalité »
[10]. Dans cette individualisation, la réelle nouveauté réside dans sa
mise en scène, dans son utilisation comme élément de communication, comme le
souligne le vocabulaire de la formule
[11] : « Avec
vous, ce sont 30 000
personnes qui
sont
concernées par ce progrès social. » La direction tente d’imprimer une périodicité annuelle à l’entretien individuel entre l’intéressé et son chef. Cet entretien est censé rythmer et formaliser les relations hiérarchiques en renforçant le rôle de l’encadrement et de la maîtrise. Il doit aussi servir de base aux propositions de formation,
de mutation et surtout d’augmentation individuelle de salaire. Mais dans la pratique,
la qualification-classification reste encore très attachée aux fonctions exercées par
les agents de fabrication, les anciens OS. La personnalisation ne progresse que prudemment : en 1979, les augmentations au choix s’élèvent à 1% de la moyenne des salaires des ouvriers de fabrication tandis que les augmentations générales se montent
à près de 11%
[12]. Peut-être est-ce l’effet de l’opposition énergique des syndicats
CFDT et CGT qui dénoncent le nouveau système comme un moyen de division et de
manipulation des ouvriers, comme une officialisation du salaire « à la tête du
client ». De fait, la mise en place du nouveau système s’est accompagnée d’un relèvement rapide du niveau de base des anciens OS renommés agents de fabrication : le
premier coefficient passe de 121 en 1975 à 155 en 1979, entraînant un relatif effacement des différences salariales au sein de la catégorie
[13]. À cette date, la dynamique de l’usine se fige : comme le montrent les graphiques situés en annexe, l’arrêt de
l’embauche cesse de nourrir la mobilité
[14]. L’élévation du niveau de base se ralentit
et se situe à 170 en 1996. Sans aucun doute, la direction du personnel tient à maîtriser l’usage par la maîtrise immédiate et l’encadrement d’atelier des augmentations
individuelles de rémunération afin de limiter le risque « d’inflation » incontrôlée de
la masse salariale.
La mise en forme d’une carrière représente l’élément attractif du nouveau système de gestion des ouvriers. Pour rendre ce thème plus convaincant, la direction
applique au niveau ouvrier la notion de potentiel, utilisée dans la gestion de la carrière des cadres. Celle-ci implique que pour chaque salarié, au-delà de l’échelon attribué, la maîtrise indique, lors de l’entretien individuel, le niveau de classification
qu’elle considère comme accessible par l’intéressé à la fin de sa carrière, en fonction
des appréciations portées sur son travail, son rapport à l’entreprise, sa formation, etc.
Le potentiel et les augmentations individuelles sont les pièces les plus visibles de
l’intégration des rémunérations ouvrières dans la gestion individualisée de carrière
appliquée à l’ensemble du personnel. En fin de compte, l’individualisation des salaires est une transformation qui s’effectue par étapes sur une période d’une quinzaine
d’années
[15]. Les syndicats ouvriers insistent beaucoup sur le rôle que l’encadrement
attribue au dossier individuel, à ses critères comportementaux ou aux augmentations
individuelles souvent appelées primes individuelles. De tels éléments visent selon
eux à accentuer une forme d’effritement de l’identité collective ouvrière, et y réussissent en bonne partie. Ainsi, dans les groupes, le nombre des ouvriers – militants
syndicaux en général – qui continuent à montrer leur fiche de paie se réduit (Beaud
et Pialoux, 1999). Toutefois il convient de nuancer cette évolution : le jeu managérial sur les évolutions personnelles de salaire reste circonscrit à la masse salariale
fixée par la direction de l’entreprise ; les limites drastiques imposées à l’enveloppe
globale des salaires restreignent considérablement l’impact de cette politique de distinction individualisée.
L’accord A. Cap 2000, signé à Usinor en 1990, instaure un système voisin de
gestion par l’encadrement des carrières ouvrières, sur la base d’une évaluation régulière des compétences acquises confrontées aux compétences requises par chaque
niveau. Autour d’une progression type de carrière (2 niveaux en 20 ans), le positionnement individuel de chaque salarié dans la grille de classification est décidé au
cours d’un entretien professionnel, et les compétences validées sont rémunérées. En
contrepartie, les salariés s’engagent à faire preuve d’une mobilité décisive en période de restructuration. Mais là aussi, la demande de progression de carrière des individus est limitée par le budget formation et par l’évolution contrôlée de la masse
salariale (Pezet, 2001). Là aussi, si les services de gestion des ressources humaines
se félicitent de voir que le nombre de salariés détenteurs d’une compétence donnée
dépasse amplement les besoins et facilite par exemple le remplacement des salariés
absents, un tel décalage entre les perspectives et les réalités laisse entrevoir un grippage de la dynamique des carrières ouvrières, au même titre que celui que la
conjoncture entraîne à Peugeot-Sochaux.
4. MONTEURS : DES PARCOURS PLUS COMPLEXES QU’IL Y PARAIT
Si le potentiel dessine pour une partie des ouvriers une perspective de carrière
encourageante, la réalité ramène ces espérance à des proportions singulièrement restreintes. En effet, dans le but de contenir la masse des salaires, la direction de l’usine
limite sévèrement les perspectives de progression de salaire pour les agents de fabrication qui, comme ici, restent en chaîne sur les lignes de montage. Loin des conjectures initiales, l’évolution des rémunérations ne s’est donc pas dissociée, au fond,
des fonctions occupées, même si le lien s’est assoupli et si le salaire au poste, au
cœur des intenses conflits des années 1970 (Pitti, 2002 ; Vigna, 2003), a été supprimé pour l’essentiel. Alors que, pour ces salariés, l’embauche s’effectue au moment
de l’enquête au niveau de 170 points, le niveau de 200 est le plafond que la direction
des ressources sociales et humaines du Centre de Sochaux entend fixer à leur salaire
s’ils restent monteurs jusqu’à la fin de leur vie professionnelle, les dépassements devant rester exceptionnels. Cela signifie qu’une carrière ordinaire ainsi définie commence à 170 et finit à 190 ou 200 points. Or cette rigueur salariale est nettement plus
restrictive que l’amplitude des potentiels attribués. Dans l’équipe où je travaille et
dont la composition représente assez bien l’ensemble de l’atelier, trois ouvriers ont
atteint le coefficient de 200 points, dont deux moniteurs ; un autre et un seul, moniteur lui aussi, est à 215 points. Les potentiels attribués sont pourtant beaucoup plus
généreux : la maîtrise envisage que dix ouvriers peuvent finir à 200 points, sept à
215, un à 225 et trois (dont deux moniteurs et Patrick, précisément ancien moniteur)
à 240 points. Entre les deux niveaux, le réel et l’hypothétique, l’écart est considérable et ne correspond pas à la fin de trajectoire qui reste à effectuer. Beaucoup de ces
ouvriers, vieillissants, savent qu’ils ne progresseront plus. L’encadrement a une autre explication. Le potentiel est établi par le supérieur hiérarchique et actualisé lors
d’entretiens entre le salarié et ce supérieur. Fréquemment, les potentiels attribués audelà du plafond de 200 points correspondent – du point de vue de dirigeants – à un
dérapage de la maîtrise qui fléchit devant la constante pression des ouvriers pour obtenir des perspectives d’évolution. Dans tous les cas, la maîtrise reçoit comme directive de réduire l’écart indice réel / indice potentiel afin de faire correspondre le potentiel à la classification de chaque salarié pour les dernières années de son activité.
Cela se traduit fréquemment, ces dernières années, par la révision à la baisse des potentiels affichés, avec un effet particulièrement démobilisateur sur les intéressés.
Mais le point de vue des dirigeants ne tient pas compte des histoires vécues. Bien
souvent, les tracés de trajectoires ne se réduisent pas à l’alternative entre la stagnation des uns et la promotion des autres. Une proportion importante des monteurs –
plus d’un quart des ouvriers âgés de plus de trente ans – a connu un parcours professionnel tourmenté, avec une promotion suivie d’une régression. Dans la plupart de
ces cas, il est difficile de dissocier les raisons individuelles des effets du resserrement des perspectives de promotion, ou de la simple mobilité interne à l’atelier.
Ainsi un monteur de 31 ans, embauché sept ans plus tôt : après avoir frôlé la fonction de moniteur, il a été muté à trois reprises d’une équipe à l’autre à cause de variations de production ; il a perdu chaque fois l’estime acquise auprès de son chef et
a dû à trois reprises combattre le préjugé défavorable qui accueille tout muté venant
d’une autre équipe. Un second exemple est celui d’un Algérien de 37 ans, qui après
avoir été bien noté par d’autres chefs, se plaint de douleurs aux mains et d’affections
du canal carpien, mais est considéré comme un simulateur tire-au-flanc par le chef
actuel. Tous deux s’étaient fait attribuer un potentiel de 215 points, signe de cette
distinction précédemment accordée ; tous deux sont cependant au coefficient de 190
points et, compte tenu de leur maintien sur un poste en chaîne, risquent fort d’y rester. Troisième exemple enfin, un ancien P2 devenu retoucheur hors des lignes (coefficient 200, potentiel 215+), âgé de 54 ans qui, victime d’une réduction d’effectifs
dans son secteur, avait alors refusé de devenir moniteur par peur de la tension nerveuse liée à la fonction et s’est alors fait muter sur un poste de monteur. Par ailleurs,
les immigrés semblent généralement à l’écart de cette problématique de promotion,
laissant le champ libre aux Français d’origine, dont une partie est issue d’immigrations antérieures
[16].
L’interprétation de ces trajectoires professionnelles apparaît délicate. En effet, on
aurait tort de systématiser les différents cas en une sorte d’idéal-type de parcours
professionnel : débuts prometteurs dans les premières années, puis premières réussites, premières distinctions comme polyvalent et moniteur ; ensuite, difficultés et,
souvent, reculs et déceptions se traduisant par un retour en poste, avant les dernières
années où l’abaissement du potentiel entérinerait l’échec. Chaque maillon de cette
chaîne existe dans les équipes étudiées, et pourtant l’extrapolation d’ensemble est
abusive en l’absence d’une étude globale des carrières des ouvriers passés par les
chaînes de montage. En effet, ces parcours différents ne se retrouvent ensemble dans
cette équipe que pour un bout de chemin. Certains cadres en concluent que, pour
nombreux qu’ils soient, les anciens parmi les monteurs sont seulement la partie
peut-être minoritaire qui reste parmi chaque cohorte d’embauche tandis que les autres, ayant fait leur chemin, n’apparaissent donc plus ici. D’autres dans l’entreprise
pensent que les ouvriers restant en chaîne représentent la trajectoire dominante. Pour
départager ces interprétations contradictoires, il faudrait prendre en compte les différentes formes de mobilité
[17] – entrées, départs, mutations, démissions, promotions –
et les différences d’implication au travail, autrement dit d’articulation entre l’investissement au travail et dans des centres d’intérêt extérieurs à l’usine (Durand et Hatzfeld, 2002). Il faudrait aussi rapporter cela aux caractéristiques des périodes correspondantes : la conjoncture, en effet, pèse sur ces évolutions professionnelles de façon déterminante.
5. L’IMPACT DE LA CONJONCTURE
Les conditions d’emploi dans l’usine Peugeot de Sochaux sont marquées par une
rupture radicale au début des années 1980. Portée par une croissance des effectifs et
un renouvellement non négligeable du personnel, la période antérieure se caractérisait par deux traits contradictoires : d’une part, la rigidité des catégories et qualifications, et de l’autre la forte mobilité, qu’attestent les énormes volumes d’embauche
(plus de 3 500 pour l’année 1978, particulièrement propice, soit environ 10 % des
effectifs), de démissions (1 500 environ pour cette même année, auxquelles
s’ajoutent 500 licenciements) et de croissance des effectifs (près de 1000 emplois
par an en moyenne, entre 1950 et 1978, auxquels s’ajoutent des mutations vers
l’usine proche de Mulhouse à laquelle Sochaux fournit à une époque une partie de sa
hiérarchie) créant des postes à tous les niveaux, contribuant par conséquent à nourrir
un flux de promotion interne (Hatzfeld, 2002). En ce qui concerne le travail en
chaîne, en fonction d’une règle non écrite, les responsables du personnel s’arrangeaient pour y affecter une proportion importante de nouveaux embauchés ouvriers
et pour en faire sortir les monteurs qui, la quarantaine passée, n’avaient pas réussi à
progresser suffisamment et ne pouvaient plus guère espérer le faire : ces monteurs
étaient alors orientés en général vers d’autres secteurs de travail, non soumis aux
exigences du flux
[18]. Grâce à cet afflux quasi-ininterrompu, chaque génération de
nouveaux embauchés – jeunes, immigrés ou les deux à la fois – payait son tribut
d’années à la chaîne et permettait à la précédente de s’en libérer.
En fermant presque continûment l’embauche durant une vingtaine d’années et en
faisant tomber de 39 000 en 1978 à 19 000 en 1996 l’effectif de ses salariés directs,
l’usine de Peugeot-Sochaux transforme la composition du personnel en chaîne, bouleverse la distribution des trajectoires et bouscule les liens entre les différentes générations d’ouvriers.
PSA Peugeot-Citroën, site de Sochaux, Direction des ressources humaines
Ainsi, durant de longues années, les ouvriers d’avant 1980 ont vu leur situation
tendre à se figer : réduction des effectifs à tous les niveaux hiérarchiques, immobilisation des carrières. Leur vieillissement se traduit par la figure qu’a prise progressivement la répartition par âges de l’effectif salarié sur trente ans, et qu’illustre la pyramide des âges correspondant au moment de l’enquête. Dans celle-ci, les tranches
d’âge jeunes se sont resserrées tandis que les générations nombreuses se déplaçaient
progressivement vers les âges avancés. Selon les ateliers, les cohortes les plus nombreuses d’ouvriers travaillant sur les chaînes au moment de la recherche se situent
entre 45 et 48 ans, des âges où, rappelons-le, plus personne n’y aurait été maintenu
vingt ans plus tôt. Ce blocage de la mobilité entraîne pour ces ouvriers des difficultés croissantes à tenir son poste, qui se traduisent par une multiplication des restrictions médicales attribuées par la médecine du travail (Durand et Hatzfeld,
2004) et par des efforts multiformes des intéressés pour éviter leur maintien en
chaîne, esquiver les difficultés, économiser leurs ressources. Il est devenu courant de
voir des ouvriers travailler comme monteurs jusqu’à leur départ en pré-retraite. Phénomène plus significatif encore, des ouvriers d’autres secteurs se voient périodiquement envoyés en ligne de montage alors que, bien souvent, ils sont affectés de
restrictions médicales édictées par les médecins de l’usine, souvent à l’origine de
leur inadaptation relative dans leur secteur d’origine. En même temps, le désenchantement gagne les esprits : le travail en chaîne, en se confondant avec l’horizon de la
vie professionnelle, représente pour les intéressés une entorse au contrat implicite
qui liait le monde de l’usine, une forme de destruction des parcours ouvriers.
PSA Peugeot-Citroën, site de Sochaux, Direction des ressources humaines
La longue période de non-recrutement a creusé un fossé entre les générations.
Non seulement les jeunes sont très minoritaires, mais de plus les conditions de recrutement accentuent l’écart : alors que les anciens sont entrés par vagues annuelles
massives de nouveaux embauchés, les jeunes n’entrent dans l’usine qu’au comptegouttes, après quelques années de difficultés et, en général, avec le statut d’intérimaire. Ce n’est qu’après une succession de filtrages sévères qu’une partie d’entre
eux obtient son embauche. Leur relation au travail à la chaîne est donc différente de
celle de leurs aînés : elle signifie l’espérance puis la confirmation d’un emploi durable. Cette différence d’expérience donne une résonance différente, dans les deux générations, aux discours de l’entreprise et aux enjeux du travail. Une fois dans la
place, les jeunes veulent sortir au plus vite de leur poste en chaîne. Ils disposent pour
cela d’atouts spécifiques comme leur niveau de formation
[19], la sélection qu’ils ont
traversée, leur fraîcheur au travail et les encouragements de leur maîtrise qui se traduisent très vite par quelques postes de polyvalent, et même de moniteur. De plus,
ils sont peu nombreux à briguer les places qui se libèrent.
Tout, dans cette conjoncture de type malthusien, recompose en fin de compte le
dispositif et concourt au durcissement des enjeux de mobilité professionnelle :
l’immobilisation des trajectoires professionnelles dans les organisations et la raréfaction des opportunités de promotion se conjuguent pour accroître l’inquiétude des
anciens et l’impatience des jeunes. Pour ces derniers en effet, qui voient, dans leurs
aînés restés en chaîne, la représentation vivante de l’échec professionnel, l’objectif
est de se distinguer au plus vite : si l’on n’est pas sorti de chaîne dans les cinq ans,
disent certains, c’est perdu. Pour les anciens, chaque promotion de jeune sonne
comme un déni de contrat de la part de la maîtrise et de l’encadrement
[20]. Si tous ces
candidats à la promotion acceptent de « faire fonction » pendant un temps, c’est-à-dire d’être affectés sur un poste de polyvalent ou de moniteur en conservant pendant
un certain temps le coefficient précédent, inférieur, ils attendent le rattrapage indiciaire pour consolider leur position. La gestion des ressources humaines accentue la
tension : craignant de voir se multiplier les cas d’anciens ouvriers d’excellence déclassés, par exemple d’ex-moniteurs redevenus monteurs, les responsables du personnel maintiennent un lien entre niveau de rémunération et fonction exercée. Ils
rechignent à attribuer des coefficients – et les évaluations correspondantes sur les
salariés – susceptibles d’être remis en question ultérieurement : un déclassement
massif d’ouvriers excellents et dévoués ferait mauvais effet. Le niveau de 215
points, correspondant à la fonction de moniteur, en devient d’autant plus rare et difficile à obtenir. La parcimonie avec laquelle sont attribués les passages de 200 à 215
points inverse alors la logique du système de rémunération : bien plus qu’un palier
parmi d’autres dans une carrière professionnelle, l’obtention des 215 points devient
une protection contre le risque d’un retour en chaîne.
Revenons à Patrick, qui saborde sa position de moniteur. Sa décision de revenir
en poste de monteur semblait particulièrement risquée puisqu’il n’était pas sorti de
la zone des 200 points et qu’il ne manquait pas de concurrents sérieux, jeunes notamment. On saisit désormais qu’il n’y a en la matière aucun pari de sa part. Au
contraire. Après avoir attendu et demandé à se voir confirmer comme moniteur par
la classification de 215 points, il comprend le refus du chef comme un désaveu de
celui-ci à l’égard de sa pratique et une mise en cause, qu’il estime aussi définitive
qu’inique, de sa propre valeur et de ses espoirs. Le sens de l’honneur se conjugue
alors avec le bon sens pour entraîner la rupture. Un tel cas, pétri de bout en bout de
particularités personnelles, constitue pourtant un illustration remarquable de l’imbrication générale entre le système de classification et de rémunération, l’organisation
du travail et la situation économique et sociale d’une époque donnée, imbrication
déjà mise en valeur pour d’autres époques (Mottez, 1966).
L’imbrication pourrait paraître paradoxale, au regard des analyses centrées sur
l’organisation. En effet, jusqu’aux années 1970, dans les branches d’activité portées
par la croissance industrielle, nombre d’ouvriers connaissaient un parcours qui les
faisait traverser, peu ou prou, le système rigide des qualifications et catégories professionnelles. La diversité des trajectoires rendait plus complexes qu’on le pense
parfois leurs liens aux identités collectives affirmées (Noiriel, 2002). Depuis les années 1980, au contraire, le dispositif censé fluidifier la gestion du personnel par les
compétences et l’individualisation des trajectoires est contrecarré par le grippage de
la mobilité dans les ateliers (Hatzfeld et Durand, 2001), lié à l’arrêt des recrutements
et à la réduction des effectifs. Ainsi prise dans le resserrement de l’activité de
l’usine, la réforme des classifications a tout d’un mouvement à contre-temps qui se
heurte à la réalité, inédite, de parcours massivement et durablement bloqués. Il faudra, pour qu’une réelle mobilité professionnelle puisse s’affirmer, que l’usine embauche à nouveau, par relance de l’activité ou en raison du départ en retraite des babyboomers. Des conditions qui montrent les limites des systèmes de rémunération
et des classifications qui y correspondent : ils ne peuvent être considérés indépendamment des modes d’organisation du travail, des choix d’entreprise en matière de
masse salariale et des dynamiques d’emploi. Plus, ces derniers facteurs conjugués
peuvent neutraliser, ou plutôt recomposer voire en partie inverser le fonctionnement
recherché.
À défaut d’imposer une dynamisation des parcours professionnels parmi les ouvriers, l’individualisation des carrières et la logique des compétences atténuent-elles
les tensions de la société usinière ? Voire. Certes, comme l’avaient vu les auteurs du
système de classifications fluides élaboré entre 1975 et 1983, les ouvriers eux-mêmes
ont tendance à viser les systèmes en termes de « traversée », à vouloir considérer
leur vie professionnelle comme un parcours. Mais l’expérience concrète de la vie au
travail pèse lourd dans cette appréciation ; elle restitue rapidement, aux yeux des intéressés, la part du contexte et celle de la stratégie de l’entreprise dans la façon dont
s’écrit leur trajectoire. Si, en outre, les indices de rémunération restent directement
ou – comme ici – indirectement liés aux fonctions exercées, les enjeux de classification peuvent accentuer l’expérience et peser sur le jugement que forment les salariés
sur leur monde de travail. Malgré le dispositif censé inciter les ouvriers à interpréter
leur trajectoire en termes personnels, l’entreprise risque de voir se reconnaître entre
eux les membres d’une catégorie reformulée : celle des « moins de 215 points », les
ouvriers sans carrière. Mais le renouvellement des générations qui s’amorce relance
la partie…
PSA Peugeot-Citroën, site de Sochaux, Bilans sociaux
L’année 1978 montre clairement le niveau courant des embauches durant les années de croissance du site, la chute brutale et le niveau extrêmement bas ultérieur.
Celui-ci explique le vieillissement du personnel et le resserrement de la mobilité
professionnelle.
Automobiles Peugeot, Centre de Production de Sochaux,bilans sociaux(les numéros indiqués
font référence aux rubriques correspondantes des bilans sociaux)
Le tableau indique les principales formes de départ : dès l’arrêt brutal de la croissance du site, les démissions s’effondrent et sont remplacées pour l’essentiel par les
plans sociaux organisant des départs en pré-retraite dans le cadre de plans FNE (et,
en 1985, le seul plan de départs d’étranger ayant eu quelques résultats). Le caractère
récurrent des plans FNE explique que dans la répartition par âges, la tranche des 55
ans et plus reste faible.
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FILM :
·
MUEL B. 1974. Avec le sang des autres (1974), 50 mn, distribution Iskra.
[1]
Ce texte a profité des lectures et remarques d’Yves Cohen, Pierre Fournier, Isabel George, Cédric
Lomba et Tommaso Pardi, que je remercie, sans les engager dans le contenu dont je suis responsable.
[2]
C’est le nom qui désigne depuis les années 1980 les ouvriers travaillant en ligne d’assemblage et
que l’on appelait plus couramment « OS en chaîne ». Le terme s’est diffusé beaucoup plus solidement que celui de ligne, encore aujourd’hui concurrencé par celui de « chaîne » en fonction des situations de communication (interlocuteurs, intentions des locuteurs, etc.).
[3]
De fait, elle l’est. Deux ans plus tard, les épaules voûtées, Patrick est devenu un vieux monteur,
pour les nouveaux collègues qui ne connaissent pas sa trajectoire.
[4]
Le même point de vue est exprimé sur Renault dans Héron, 1975.
[5]
On comprendra que la formule courante – y compris dans les sciences sociales – de travail en
chaîne est impropre : ce qui est fondamentalement en jeu, c’est le travail sur un poste fixe de
chaîne. Au demeurant, les gens de l’atelier font nettement la distinction entre ce travail qu’ils appellent « en poste » et d’autres emplois ouvriers de chaîne disposant d’une relative souplesse de mobilité (polyvalents, super-polyvalents, moniteurs, contrôleurs et contrôleuses volants de qualité). Sans
parler des retoucheurs, sortis de chaîne et, bien sûr, des personnels affectés à l’approvisionnement,
à la maintenance. Entre ces diverses fonctions, il s’agit d’une hiérarchie en grande partie horizontale mais aussi parfois verticale, comme le montre l’histoire de cet ancien moniteur.
[6]
À y regarder de près, toutes les sorties de chaîne ne sont pas vues positivement. Dans le film
Avec
le sang des autres de Bruno Muel tourné à Sochaux en 1974, le jeune ouvrier Christian Corouge,
futur partenaire de recherche de Michel Pialoux, présente la mutation à l’emploi de balayeur
comme une déchéance.
[7]
Le terme fait référence à une relation qui s’apparente aux liens de vassalité combinant
l’engagement personnel et la disposition d’un bénéfice (Favier, 1993).
[8]
En l’occurrence, les fédérations de la métallurgie de la CGC, de FO puis de la CFTC.
[9]
Des cadres d’atelier évoquent le « drap de lit », surnom donné à l’interminable liste des sous-catégories d’OS en vigueur dans les années précédant la réforme des rémunérations.
[10]
Journal d’Information Peugeot, n° 157,2 octobre 1978.
[11]
Souligné par nous.
[12]
Automobiles Peugeot DPRS,
Gestion des ouvriers, Bilan 1979. Archives PSA Peugeot-Citroën,
Sochaux.
[13]
Conjugué à l’arrêt de l’embauche, ce lissage des écarts antérieurs liés au salaire au poste fait disparaître pour le chercheur les traces des différences antérieures ; il explique le faible écart que l’on
voit entre nouveaux embauchés (170 points) et nombre d’ouvriers ayant 20 ou 25 ans d’ancienneté.
[14]
Cf. tableaux sur l’évolution de la mobilité externe (embauche et départs) situés en annexe. On y
voit aussi la chute des démissions ordinaires, que les plans de licenciements et de départs incités
(plans du Fonds Nationale de l’Emploi, plans d’aide au « retour » des ouvriers étrangers) tentent de
compenser.
[15]
Un autre palier dans la réforme du système de classification intervient en 1983 (Bercot, 1987).
[16]
La distinction de genre est encore traditionnelle lors de cette recherche. Les ouvrières, qui représentent alors à peine plus de 10 % sur les chaînes, sont en majorité affectées à des postes de
contrôle ou au service mobile de contrôle qualité. De fait, elles n’ont accès qu’aux promotions horizontales, et pas encore à des fonctions hiérarchiques. Quelques années plus tard, la direction accroît
fortement l’activité et l’emploi (embauches et recours massif à des intérimaires) et fait entrer dans
les ateliers une forte proportion de jeunes femmes, rejouant avec elles en partie ce qui avait été réalisé en d’autres temps avec des ouvriers-paysans, puis avec des ouvriers immigrés. Sans exclure
l’éventualité de leur confier des responsabilités hiérarchiques.
[17]
Un tel type d’analyse de trajectoires, enrichi d’analyses d’entretiens, permet de représenter un
groupe social dans son époque (Omnès, 1997). Sur l’usine de Renault-Billancourt, Laure Pitti effectue ce type d’analyse et en conclut à la nette distinction entre le relatif immobilisme professionnel des ouvriers algériens et la plus nette mobilité ascensionnelle des ouvriers français (Pitti, 2002).
[18]
Parmi ces emplois de relégation horizontale, on peut mentionner l’exemple du « sénat », groupe
d’ouvriers distingués par des restrictions médicales, l’âge et la faible intensité de leur travail, employés notamment à re-conditionner des fournitures utilisées en chaîne.
[19]
Parmi les monteurs, seule une minorité des anciens est dotée d’un diplôme tandis que la majorité
des jeunes – fort rares en ces années, rappelons-le – dispose d’un CAP, d’un BEP voire d’un bac
professionnel ou technique. Quelle portée accorder à ce critère ? Sans doute faudrait-il, pour répondre à cette question, que les proportions se rééquilibrent et permettent de situer les diplômes dans
leur contexte historique.
[20]
Une telle relation entre jeunes et ancien n’est pas généralisable. Dans la sidérurgie, les anciens arrivent à maîtriser la progression des jeunes embauchés ; à Sochaux même, un accroissement de
l’emploi des jeunes, quelque temps plus tard, modifie la relation (Beaud et Pialoux, 2003).