2004
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Distinguer un ouvrier d’un employe dans l’industrie : naturalisation et negociations des classifications
Cédric Lomba
Cultures et Sociétés Urbaines (IRESCO) 59-61 rue Pouchet 75017 PARIS 0140251115
Cet article appréhende la distinction des travailleurs subalternes, entre « ouvriers » et « employés », à partir d’une enquête ethnographique et historique sur une grande
industrie belge. Dans un premier temps, sont dégagés les processus de négociation et de naturalisation de ces catégories, figées dans la loi et distinguées à partir de critères d’ordre
mathématique. L’observation de longue durée dans trois usines permet de situer finement les
dynamiques syndicales et patronales dans les opérations de classement. Enfin, l’analyse révèle comment ces classifications sont mobilisées ou non par les travailleurs dans l’activité de
travail.
This article discusses the distinction between two types of subordinate workers, the
“blue-collar workers” and the “white-collar workers”, from a ethnographic and historic research about a large Belgian firm. First, I insist about the naturalisation or
negotiation processes which define the categories. These categories have, in this
case, a legal base and the distinction rests on mathematical criteria (job evaluation).
The participant observation in three plants allows to precise the roles of trade-unions
and management in the grading of the workers. Finally, the analyse shows how the
workers use this classifications, or not, during the working activity.
Les métallurgistes ont longtemps constitué une figure de proue du monde ouvrier. L’expression « l’homme du fer » (Bonnet, 1976-1987) évoque l’ouvrier masculin de la grande industrie, syndiqué, réalisant des travaux de force et porteur d’un
projet collectif et politique ; bref, c’est l’aristocratie ouvrière (Verry, 1955). Toute-fois, après la crise sectorielle de 1974-1986, l’effondrement de ces industries a radicalement transformé les représentations de ces professionnels. Figures du passé, le
sort des métallurgistes préfigure aujourd’hui le déclin du groupe ouvrier dans son
entier, et le repli des investissements du collectif vers l’espace personnel (Schwartz,
1990 ; Terrail, 1990)
[1]. Il ne s’agit donc pas seulement d’une diminution de la population ouvrière, qui reste une composante importante de la société française (Beaud,
Pialoux, 1999), mais de son effacement progressif de la sphère publique en tant que
force émancipatrice. Parallèlement, le développement des activités de services et des
emplois administratifs a fait émerger un autre groupe du salariat subalterne, plus féminin et jusque-là moins visible (Gardey, 2001, p. 40-41), qui s’affirme numériquement et socialement ; c’est le groupe des « employés ».
Face aux discours sur la transformation radicale de la structure sociale des pays
industrialisés, et l’effacement progressif des rapports de classe, on peut considérer
que l’émergence du groupe des employés ne constitue qu’un changement marginal
puisque comme salariés subalternes, peu diplômés et faiblement rémunérés, leurs
positions de classe ne diffèrent pas de celles du groupe ouvrier (par exemple, Chauvel, 1998). Les mariages et unions entre ouvriers et employées sont un argument qui
plaide en faveur d’une telle minimisation de la frontière entre ces deux catégories.
Une autre manière de considérer cette question consiste à douter des représentations
nostalgiques du monde ouvrier. Ainsi, des recherches nous rappellent qu’à l’instar
du monde employé (Chenu, 1990), le monde ouvrier fut loin d’être homogène (Noiriel, 1984 ; Gribaudi, 1987 ; Weber, 1991). G. Nezosi a ainsi montré que la figure de
« l’homme du fer » a fait l’objet d’un long travail de construction du groupe ouvrier
par ses représentants syndicaux et politiques (Nezosi, 1999 ; ou encore Noiriel,
2002, p. 204-210).
Dans le sillage de ces analyses, parfois programmatiques, on peut approfondir la
question des structures des classes subalternes en évitant de considérer les groupes
sociaux comme un donné dont il faudrait saisir l’évolution de ses pratiques (par
exemple le vote ouvrier, la culture des classes moyennes, etc.). Cet article se propose donc d’appréhender empiriquement la césure du salariat subalterne « ouvrieremployé » à la fois au travers de ses constructions sociales et de ses mises en œuvre
par les travailleurs concernés. Les catégories sociales, dont il faut reconstituer le
mode de production et les usages internes, seront considérées comme le produit d’un
classement opéré par des acteurs collectifs dans des institutions (des organisations,
des entreprises ou des organes de négociation professionnelle dans ce cas) (Briand et
al., 1979). Ensuite, il s’agit de montrer de quelles manières cette fracture entre les
catégories « ouvrier » et « employé » s’inscrit dans les relations de travail en situation. En particulier, comment ces catégories s’imposent-elles dans les usines ; dans
quelles circonstances structurent-elles les relations de travail et comment s’articulent-elles à d’autres regroupements dans l’activité ordinaire de travail ? Ces questions se
posent aux chercheurs pour affiner l’étude des salariés subalternes et pour améliorer
les représentations du monde social (Kieffer, 2002). Elles correspondent également à
une préoccupation d’acteurs dans l’entreprise sur leur position sociale, leur rémunération et leur carrière.
Cockerill Sambre
Cette entreprise sidérurgique est un des piliers de l’histoire industrielle belge depuis
ses débuts en 1817 dans la banlieue de Liège (Lomba, 2001 ; Fusulier, et al., 2003). Son
histoire est traversée par le rachat de nombreuses entreprises européennes spécialisées dans
la fabrication de l’acier. Au plus fort de sa production, au début des années 1970, elle occupait près de 40 000 travailleurs, et réalisait un chiffre d’affaires de 686 millions €.
C’était la plus grande entreprise privée belge.
Cette entreprise a lourdement subi la crise de l’acier entre 1975 et 1987 et passe sous
contrôle de l’État en 1981. En 1998, l’entreprise compte 58 usines en Europe mais elle
n’est plus que l’ombre d’elle-même : l’application systématique de mesures de préretraites
a divisé les effectifs par cinq (8 000 travailleurs) et elle s’apprête à passer sous le contrôle
d’un grand sidérurgiste européen (l’entreprise française Usinor). Poursuivant l’important
programme de restructuration au sein du groupe Arcelor, la direction a programmé la fermeture définitive de la majeure partie des usines liégeoises de Cockerill Sambre avant
2007.
Concrètement, la démarche repose sur une enquête menée en Belgique, précisément là où la césure semble très marquée car inscrite dans la loi, et dans la métallurgie, secteur emblématique du monde ouvrier (cf. encadré). En mobilisant des archives de première main et une recherche ethnographique (cf. encadré méthodologique), j’aborderai tout d’abord l’espace institutionnel belge qui encadre légalement le
découpage entre les ouvriers (les « manuels » payés à l’heure) et les employés (les
« intellectuels » payés au mois). Dans l’entreprise étudiée, l’objectivation de ce découpage repose sur la mobilisation d’instruments gestionnaires de mesure du travail.
Il n’empêche qu’un deuxième temps de l’analyse soulignera que leurs applications
concrètes relèvent de naturalisation des catégories ou de négociations entre les acteurs syndicaux et patronaux qui varient fortement selon les contextes locaux. Il en
ressort alors que des travailleurs réalisant des tâches sensiblement analogues sont
tantôt catalogués comme « employé » tantôt comme « ouvrier ». Je soulignerai, enfin, les manières dont les travailleurs s’approprient ou non ces classements dans les
différents regroupements qu’ils opèrent dans leurs activités de travail.
Méthodologie
L’enquête porte sur les pratiques de travail dans l’industrie et la trajectoire d’une entreprise depuis la fin des années 1960. L’étude s’appuie sur des sources orales (67 entretiens avec des directeurs, syndicalistes, mandataires publics, cadres de différents services)
et des sources écrites (archives déposées par l’entreprise, archives privées de mandataires
politiques, syndicaux ou du personnel, et documents récoltés dans l’entreprise). Les principaux documents mobilisés dans cet article sont les rapports d’exercice, les P.V. des réunions du conseil d’administration, du comité de direction, de réunions syndicales, les rapports d’audit, les conventions collectives, les bilans sociaux, des enquêtes internes, des fiches de paie. Pour l’étude des pratiques en usine, j’ai observé trois grandes usines de
l’entreprise, dans la banlieue de Liège : un haut fourneau, un laminoir, une ligne de galvanisation (recouvrement d’acier). L’enquête repose alors sur une observation in situ de longue durée dans les trois usines en intégrant les équipes ouvrières en régime de 3*8 durant
10 mois.
1. LA CATEGORISATION PAR LA LOI ET L’OBJECTIVATION PAR LA MESURE
Sur une échelle sociale, salariale et symbolique, le statut « ouvrier » est situé en
dessous du statut « employé ». Ce dernier statut renvoie à une formation scolaire, et,
surtout, à des conditions matérielles d’exercice de l’activité plus valorisées (propreté
du lieu de travail, faible investissement physique, risques minimes d’accidents),
même si une partie de la catégorie, en particulier féminine, bénéficie de conditions
salariales moins favorables. Toutefois, A. Chenu considère que les frontières entre
ces catégories du salariat subalterne s’atténuent. Cet auteur livre quatre critères habituellement utilisés pour les distinguer : la base du calcul du salaire (horaire pour les
ouvriers et mensuel pour les employés), le vêtement (cols bleus et cols blancs),
l’espace de travail (l’atelier et le bureau) ou le caractère manuel ou non-manuel de
l’activité (Chenu, 1990, p. 17-18). Mais, il constate que si ces critères sont fortement
corrélés, ils ne permettent plus d’établir une distinction nette entre les deux groupes.
Ainsi, depuis la mensualisation des ouvriers (1971 en France), le critère du salaire
est inapproprié, tandis que l’automatisation croissante des processus de production
atténue la distinction d’espace de travail, de vêtement ou de nature de l’activité.
En Belgique, par-delà la dévalorisation globale des métiers ouvriers de l’industrie dont on a montré les effets dans les représentations des jeunes (Francq, Lapeyronnie, 1990), la hiérarchie s’inscrit dans des droits salariaux différents pour les
deux catégories : en plus d’une durée de préavis et d’une indemnisation plus longue
des jours de maladies, les employés perçoivent un salaire mensuel stable alors que,
les ouvriers sont payés à l’heure. En cas d’arrêt des usines (problèmes techniques ou
manque de commandes), les ouvriers relèvent alors du régime du chômage temporaire et perçoivent des allocations de chômage ainsi qu’une prime de l’entreprise.
Par contre, il n’existe pas de chômage temporaire pour les employés qui conservent
intégralement leur salaire et restent présents dans les usines arrêtées
[2]. Au-delà de
simples enjeux de classements, le fait de s’inscrire dans l’une ou l’autre des catégories conditionne donc la prévisibilité et le niveau des revenus. Dès lors, le passage de
la catégorie « ouvrier » à la catégorie « employé » constitue une promotion symbolique et matérielle, tout comme peut l’être, en France, le passage de statut « technicien »
à « cadre ».
En Belgique, phénomène rare, la séparation des catégories « ouvrier » et « employé » repose sur une distinction légale. Toutefois, si le législateur a pris soin de
distinguer le contrat de travail (pour les ouvriers, loi de 1900 sur le contrat de travail) et le contrat d’emploi (pour les employés, loi de 1922 sur le contrat d’emploi),
il ne définit pas avec précision les critères de différenciation, mais renvoie à la nature principalement
manuelle ou
intellectuelle de la tâche (Alaluf, Desmarez,
1988)
[3]. Sans débattre de la validité de ce critère, largement diffusé par les théories
philosophiques et sociologiques (Gardey, 2001) et par nature socialement construit,
on perçoit son caractère général et flou. La jurisprudence des tribunaux des
Prud’hommes livre bien des listes de fonctions par catégories, mais la législation
belge laisse les acteurs patronaux et syndicaux, de branches ou d’entreprises, fixer
les règles.
À cela s’ajoute, comme dans les pays de langue allemande (Kocka, 1989, p. 6),
l’ancrage institutionnel fort de cette séparation au travers du mode de structuration
syndicale
[4]. En effet, la Belgique est un pays de syndicalisme de masse (80% des
travailleurs sont syndiqués) où les deux grandes fédérations syndicales (FGTB et
CSC) sont chacune divisées en centrales dont une « ouvrier métallurgie » et une
« employé, technicien et cadre »
[5]. Ces centrales sont souvent désunies tant sur les
revendications nationales que sur l’accès aux postes de direction dans les appareils
syndicaux. En cela, la division catégorielle au sein des organisations syndicales participe à l’institutionnalisation de la distinction des statuts au sein des entreprises.
Dès lors que le principe général classificatoire est défini, il reste à déterminer des
méthodes fines, stables et légitimes pour séparer les travailleurs manuels et intellectuels. Dans un autre contexte, M. Halbwachs, par exemple, expose les difficultés
d’opérations taxinomiques de ce genre. Ainsi, se montre-t-il embarrassé de qualifier
« d’employés » des travailleurs comme les garçons bouchers ou les caissiers qui effectuent des opérations manuelles sur une matière privée de vie et propose de les
considérer comme des « demi-ouvriers » (Halbwachs, 1972 (1939), p. 101). Dans le
cas de la sidérurgie belge, l’évitement de négociations renouvelées sur les critères de
classement des travailleurs passe par la mobilisation de techniques de mesures qui
sont, aux yeux des acteurs concernés, un gage d’objectivité. Sans retracer toutes les
étapes de l’utilisation des grilles de classification dans l’entreprise étudiée, Cockerill, on peut observer qu’elles y sont utilisées depuis l’Après-guerre, qu’elles permettent de mesurer l’activité, qu’elles font parfois l’objet d’un consensus entre la direction et les syndicats et qu’elles classent les postes ou fonctions dans le statut « ouvrier » ou « employé ».
Ces techniques de classification, proches des techniques classiques de
job evaluation, apprécient la valeur de poste de travail grâce à des outils mathématiques
(Dadoy
, 1976)
[6]. Chaque critère, comme par exemple « les connaissances requises »
ou « les conditions de travail », fait l’objet d’une évaluation numérique ; la somme
des points de chaque critère fixe la valeur du poste. Après une tentative avortée
d’appliquer ce type de méthode à l’échelle nationale en 1945
[7], Léopold Dor, attaché
au service d’organisation de Cockerill, docteur en sciences mathématiques, fut un
propagateur des méthodes mathématiques de classification dans l’entreprise
[8]. On
peut comprendre son engouement en le rapportant à sa multipositionnalité. Dans
l’entreprise, l’application des méthodes aux salaires lui permet « de sortir de [son]
isolement. Du coup, écrit-il, j’avais suscité l’intérêt et déjà mes concepts statistiques,
mes modèles probabilistes rencontraient plus qu’une audience bienveillante. Quelques temps après, ils avaient droit de cité » (Dor, 1962, p. 108). Il deviendra
d’ailleurs le directeur du puissant service du personnel. Dans le monde académique,
il publie plusieurs articles sur la
job evaluation dans des revues scientifiques (Dor,
1948 ; 1952 ; 1958) et enseigne les statistiques à l’Université de Liège. Enfin, il est
un membre actif d’institutions comme la Commission Générale du Travail ou la
Commission C.E.C.A. sur la qualification du travail. Son investissement pour la
job
evaluation répond donc à la fois à un intérêt lucratif (perspective de carrière ou rémunération des missions d’expertise
[9] ) et à la volonté de recourir à un instrument
présenté comme neutre et objectif, la mesure, pour « uniformiser » des pratiques.
Les directions successives de l’entreprise connaissaient toutefois les limites de la
méthode et les difficultés de l’appliquer. Même son principal défenseur estime que
si elles permettent de classer les postes, elles sont par nature limitées par l’état des
relations collectives dans l’entreprise. C’est une méthode « d’approximations successives » (Dor, 1950) qui reçoit quand même les faveurs des directions.
Du côté des organisations syndicales locales, le point de vue sur ces méthodes
dépend de l’état du rapport de force : soutenues à la fin des années 1940 pour objectiver la hiérarchie des salaires, elles sont décriées au début des années 1950 lorsqu’elles sont utilisées pour minimiser les augmentations salariales
[10]. Les avis des
organisations syndicales, dont le rôle est central dans la gestion du personnel, sont
fondamentaux. Cette entreprise est en effet un bastion belge du développement du
syndicalisme de masse des ouvriers et des employés, puisque plus de 95% du personnel est syndiqué. C’est aussi le socle d’un syndicalisme de luttes qui a conquis
des salaires élevés. Pour les organisations syndicales, le gage « scientifique » donné
à la méthode permet ainsi de sortir, au moins sur le plan formel, de l’empirisme des
méthodes de classement. Cet empirisme était souvent contesté pour les situations
inégales qu’il engendrait et le pouvoir qu’il attribuait aux petits chefs
[11]. Cela vaut
autant pour la définition des statuts, que pour la hiérarchisation au sein des statuts
« ouvrier » et « employé ».
La méthode de distinction des catégories « ouvrier » et « employé » dans
l’entreprise (cf. encadré) est donc une méthode numérique de classement de postes,
non d’individus ou de métiers. La direction locale fonde la légitimité d’une hiérarchie sur des méthodes gestionnaires
mathématiques vendues par des consultants
[12].
L’essentiel est ici de considérer que pour les acteurs, la « mesure » est un gage de
neutralité du classement qui stabilise, en théorie, les procédures.
Méthode de classement des ouvriers et des employés à Cockerill, 1988
Un document type émanant de la direction des affaires sociales de Cockerill, semblable
aux documents antérieurs et postérieurs de même nature, signé par les représentants patronaux et les organisations syndicales, permet de comprendre les outils utilisés pour distinguer les fonctions d’ouvriers et d’employés :
La grille de classification retient six critères sub-divisés en plusieurs niveaux (formation de base, expérience pratique, jugement/initiative créatrice, responsabilité dans
l’exécution du travail, management, incidence des contacts humains hors du service). Par
exemple, pour le critère « expérience pratique », la grille apprécie « la durée et la nature de
l’expérience pratique nécessaire dans la fonction pour l’assurer correctement, en admettant
que toutes les occasions concrètes de mises au courant et de formation que présente
l’exercice même de la fonction soient systématiquement mises à profit » et distingue cinq
niveaux. Le niveau 4 (100 points) est décrit comme suit :
Initiation et expérience pratique variant de quatre à six ans. Formation et expérience
nécessaires pour acquérir la maîtrise complète d’un métier ou d’une profession. Travaux
difficiles ou même inédits, conduite de groupes. Connaissance et expérience de
l’organisation du secteur, de ses liaisons avec les autres départements.
Enfin, on associe des points à chaque niveau que l’on additionne selon une grille de
pondération pour obtenir la cote finale du poste. Si cette cote dépasse un seuil fixé paritairement, on attribue le statut « employé » au travailleur qui occupe le poste, dans le cas
contraire on lui attribue le statut « ouvrier ».
« Méthode d’évaluation des critères retenus pour distinguer les postes qui relèvent du statut d’ouvrier ou d’employé barémisé », 15/2/1988,8 p.
2. NATURALISATION ET NÉGOCIATIONS DES CLASSIFICATIONS
PAR LES ACTEURS COLLECTIFS
À Cockerill, les applications des techniques de classifications aboutissent à des
résultats contrastés. Des travailleurs qui effectuent des tâches analogues sont tantôt
classés dans les mêmes catégories, tantôt dans des catégories distinctes. La comparaison de trois usines observées au sein de l’entreprise permet de saisir plus finement
les logiques des procédures de classements et déclassements. De manière générale, il
y a une très forte hétérogénéité des taux d’employés parmi les effectifs : en 1997, ce
taux s’élève à 24% au laminoir, 15% au haut fourneau et 8% à la galvanisation. Ces
variations ne relèvent pas prioritairement des particularismes de processus techniques puisque les écarts sont très élevés, même pour des usines semblables : le taux
d’employés parmi les effectifs dans un autre laminoir de Cockerill Sambre est deux
fois moindre que celui du laminoir observé
[13].
Le cas du classement des « opérateurs » en 3*8 dans trois usines illustre plus finement les dynamiques des classifications à l’œuvre. Dans l’entreprise, les « opérateurs » sont des travailleurs affectés à la surveillance des opérations automatiques à
l’intérieur d’une cabine, qui suivant les cas sont classés de manière stable ou évolutive dans le temps :
-
La stabilité des classements : à la galvanisation, tous les opérateurs (chauffeurs, bobineurs, soudeurs, premiers de bain, etc.) ont un statut « ouvrier ». À
l’instar de toutes les usines de cette ex-filiale intégrée à Cockerill en 1989, il n’y a
jamais eu d’opérateur, pas plus que de chefs d’équipe, sous statut « employé » quelque soit le niveau de formation de ces travailleurs ;
-
les déclassements par le haut : au haut fourneau, à la fin des années 1970, il
n’y avait pas d’opérateur. Jusqu’à cette date, le contremaître en chef (« employé »)
des fondeurs était chargé de la gestion du haut fourneau, le gazier conduisait la gestion des gaz sous ses ordres, et les fondeurs s’occupaient des opérations de manutention. Les gaziers (« ouvrier ») étaient des travailleurs peu diplômés (niveau école
primaire) issus de l’équipe des fondeurs. À la fin des années 1970, après l’édification d’une cabine de pilotage informatisé, la direction locale a recruté des jeunes
de niveau Bac technique ou général pour occuper les postes d’opérateurs en exigeant
qu’ils suivent, en cours du soir, un enseignement technique supérieur (Bac+3) en
électro-mécanique ou en chimie métallurgie. En échange, elle leur promettait l’accès
aux postes de maîtrise (« employé ») et leur octroyait le statut « employé ». Il n’y a
donc plus de passerelle entre l’équipe des fondeurs (« ouvrier »), affectée à la manutention de la fonte, et l’équipe cabine ;
-
les déclassements par le bas : au laminoir, les postes de premier opérateur ont
tous été déclassés par le bas entre 1970 et 1995. Dès le démarrage du laminoir dans
les années 1960, qui n’appartenait pas encore à Cockerill, la direction cherche à recruter une main-d’œuvre dotée scolairement (niveau Bac technique ou général) pour
occuper les postes de premier opérateur dans les cabines (bobineur, lamineur, etc.).
Dans un contexte de faible chômage, pour attirer ces jeunes vers un monde perçu
comme hostile en raison des travaux lourds et des horaires contraignants, la direction leur offre des garanties d’évolution dans l’entreprise et leur attribue d’emblée le
statut « employé ». Elle justifie ce choix en prétextant que les opérateurs n’interviennent plus manuellement sur le produit et qu’ils commandent des petits collectifs de
travail au sein des cabines de pilotage (2ème, 3ème lamineur, etc.). Ces jeunes ouvriers
quittent rapidement l’entreprise, et sont remplacés par des travailleurs moins diplômés, mais qui conservent le statut « employé ».
Lors du rachat du laminoir par Cockerill en 1970, la direction s’aperçoit que le
personnel de cette entreprise est composé de 31% d’employés contre 18% à Cockerill. Face à cette situation coûteuse, et qui pouvait entraîner des revendications d’harmonisation vers le haut, la direction générale donne l’ordre au laminoir de calquer
ses classifications sur celles en vigueur à Cockerill
[14]. Aussi, les postes d’opérateurs
ont-ils vu leur statut passer progressivement d’« employé » à « ouvrier ». La direction locale alléguant alors que l’automatisation contribue à simplifier le travail de
l’opérateur. Ironie de l’histoire, c’est lorsque le travail devient de plus en plus automatisé, c’est-à-dire lorsque l’on prétend que le travail des opérateurs devient essentiellement un travail de surveillance, que leur fonction passe sous un statut attribué
aux travailleurs dits « manuels »
[15]. Ces déclassements par le bas ont nécessité des
aménagements de l’organisation du travail (passage d’équipes de travail en cabine à
des opérateurs isolés) ou des aménagements techniques (automatisation progressive)
qui ont assuré la transition, poste par poste, pour éviter les protestations sociales.
Actuellement, aucun opérateur n’a le statut « employé ».
La diversité de ces situations relève de plusieurs logiques enchevêtrées qui
s’inscrivent dans la longue durée. Ainsi, les écarts de proportion repérés entre les
trois usines perdurent sur une période de trente ans. En d’autres termes, les usines
classent traditionnellement plus ou moins les travailleurs dans les catégories « ouvrier »
ou « employé ». Cela tient aux faits que les classements sont des instruments gestionnaires qui nécessitent un important investissement de personnels administratifs,
que les changements de classement peuvent engendrer des mouvements sociaux, et
que les délégations syndicales de chaque usine sont plus ou moins revendicatives.
Cette cristallisation pèse donc durablement sur l’état des rapports de force entre trois
grands acteurs collectifs : les directions, les organisations syndicales ouvrières et les
organisations syndicales employées.
Pour
les directions de l’entreprise et des usines, la classification des travailleurs selon les deux catégories pèse sur le prix de revient. Outre les droits sociaux
particuliers attachés à chaque statut, le statut « employé » ne permet pas de moduler
les coûts salariaux en fonction des variations de la demande
[16]. Par contre, le chômage temporaire, réservé aux ouvriers, est très régulièrement mobilisé pour compenser ces variations. Cette technique y est utilisée pratiquement chaque année depuis 1974, en particulier les années de forte récession (1975-1976,1982-1983,1986,
1993,
etc.) où les jours chômés dépassent régulièrement 10% du temps de travail total des ouvriers. Et la comparaison des trois usines observées indique qu’il y a bien
un lien entre le statut des opérateurs et les variations de la demande. Pour des raisons
d’orientations commerciales et d’organisation de l’entreprise, les variations de la
demande sont très faibles pour le haut fourneau (opérateurs « employé »), légèrement plus élevées pour le laminoir (opérateurs « employé » devenus « ouvrier »), et
nettement plus élevées pour la galvanisation (opérateurs « ouvrier »)
[17]. La possibilité de moduler les coûts salariaux en fonction de la demande explique donc la volonté
des directions locales de s’affranchir du statut « employé » pour les travailleurs en
équipe. C’est probablement une intention du même ordre qui amène la direction générale du personnel à demander, et à obtenir, par exemple, le passage de la fonction
de « laborantin » du statut « employé » à « ouvrier » à la fin des années 1980 dans
l’ensemble de l’entreprise. À l’inverse, l’exemple des opérateurs a aussi montré que
les directions mobilisent ces classifications pour attirer et conserver des travailleurs
diplômés en leur attribuant le statut « employé ». La fonction « automaticien » passe
ainsi intégralement sous statut « employé » au début des années 1980 pour pallier la
désaffection de ces travailleurs peu attirés par la sidérurgie. Il reste que c’est bien la
situation du déclassement par le bas qui prédomine au sein de Cockerill. Cela
s’explique par le contexte d’élévation du niveau général de formation entre les années 1960 et les années 1980-1990, la répétition des restructurations dans l’entreprise depuis 20 ans et l’augmentation du taux de chômage dans le bassin industriel.
D’un autre côté,
les centrales syndicales défendent des points de vue qui
s’opposent entre eux. Les centrales syndicales employées, FGTB et CSC, ont intérêt
à définir le plus grand nombre possible de postes sous statut « employé » pour augmenter leur nombre d’adhérents, tout en maintenant la spécificité de ce statut. En
revanche, les centrales syndicales ouvrières sont dans une position instable puisque
si un poste passe du statut « ouvrier » au statut « employé », elles perdent un adhérent. Toutefois, les syndicalistes ouvriers ne peuvent freiner explicitement ce passage qui constitue une promotion pour les ouvriers qui occupent le poste. Se trament
alors plusieurs stratégies pour définir les postes au niveau des fédérations syndicales
nationales et dans l’entreprise. Depuis les années 1970, les centrales ouvrière des
deux syndicats obtiennent, par le biais des conventions collectives nationales et interprofessionnelles, des résultats qui rapprochent les conditions d’emploi des ouvriers de celles des employés : le salaire minimum mensuel garanti, le treizième
mois de salaire, ou l’allongement de la durée du préavis. Elles revendiquent aussi,
depuis plus de trente ans, l’intégration des deux statuts et la création d’un syndicat
d’industrie représentant les ouvriers et les employés
[18]. Les centrales ouvrières de la
métallurgie espèrent ainsi récupérer l’ascendant au sein de leurs syndicats en faisant
valoir un plus grand nombre d’adhérents
[19]. Ces dernières années, le rapprochement
des deux statuts est à nouveau revenu dans l’agenda politique (dépôt de loi en 2002)
et social (accord interprofessionnel 2001-2002), mais les organisations d’employés
s’opposent à ce qu’elles considèrent être une harmonisation vers le bas
[20].
Au niveau de l’entreprise, les tensions entre les centrales sont vives. Elles négocient séparément les conventions collectives et les délégués se parlent peu, s’évitent,
voire s’invectivent comme j’ai pu l’observer à plusieurs reprises. De la même manière qu’au plan national, au sein de Cockerill, les délégations ouvrières négocient
dans les conventions collectives des éléments de rapprochement de statuts, en particulier celui du paiement d’une indemnité compensatoire élevée pour les jours de
chômage temporaire. Plus fondamentalement, dans l’entreprise encore, certains postes échappent à la négociation, tandis que d’autres sont discutés. Dans le premier
cas, on peut considérer que la naturalisation des catégories est acceptée, sinon intériorisée : l’évidence aux yeux de tous du statut du travailleur « manuel » ou « non-manuel » occupant certains postes empêche toute forme de discussion à leur sujet.
Les postes où les travailleurs sont régulièrement au contact direct de produits (manœuvres, chalumistes, contrôleurs qualité, …) et ceux où ils les transportent (pontonniers, conditionneurs, …) sont systématiquement classés sous statut « ouvrier » sans
que cela n’entraîne jamais de contestation. De l’autre côté, les postes de bureau (téléphonistes, secrétaires, comptables, dessinateurs, …), éloignés du travail de production, sont sous statut « employé » et rassemblés dans la catégorie des « administratifs ». Ceux-ci représentent un peu plus de la moitié des travailleurs sous statut
« employé » du bassin de Liège et pourraient être qualifiés de « noyau » de la représentation sociale des « employés » en tant que catégorie cognitive collective. On
peut l’observer lorsque ces postes, parfois peu qualifiés, sont classé sous statut
« employé » même quand ils n’atteignent pas le niveau de points requis par la méthode de classification. Dès lors, comme l’explique un dirigeant syndical employé
de Cockerill, « il y a des fonctions qui selon nous sont purement administratives :
une fonction administrative n’atteint jamais les 400 points donc on n’applique pas
cette méthode. Quelqu’un qui encode, c’est pas manuel quand même !
[21] » (permanent syndical, entretien, 22/2/2000). Il s’agit donc de fonctions définies par défaut et
soustraites à l’application de méthodes de type
job evaluation parce qu’il va de soi,
pour l’ensemble des acteurs, qu’elles appartiennent au monde des employés.
Dans le second cas, des postes sont l’objet de négociations plus intenses. C’est le
cas notamment d’une partie des postes de petit encadrement et de travailleurs de
production qui utilisent et surveillent régulièrement des instruments informatisés. En
somme, ce sont les postes qui oscillent entre la catégorie « ouvrier » et les catégories
« technicien » ou « maîtrise » inclues dans le statut « employé ». Il y a deux points
communs à ces postes dont le classement est négocié à Cockerill. Le premier, c’est
qu’ils ne s’inscrivent pas dans la catégorie cognitive générale qui dépasse le cadre de
l’usine, parce qu’ils sont considérés comme hybrides dans le cas des postes de petit
encadrement
[22] ou parce que les activités sont méconnues en dehors de l’industrie
(postes d’« opérateurs »). Le second, c’est que l’entrée dans ces postes n’est pas
protégée par des diplômes précis, contrairement par exemple aux « automaticiens ».
La polysémie des titres officiels et informels accordée à ces postes dans les usines
est un indice de l’absence de professionnalisation de ces activités : pour le petit encadrement, les termes varient entre « chef d’équipe », « chef de ligne », « brigadier », « chef de pause », « responsable », ou « contremaître » ; tandis que le terme
« opérateur » est un terme générique parfois remplacé par des noms de métiers spécifiques comme « cisailleur », « chauffeur », ou encore « bobineur ». À Cockerill, la
négociation du statut de ces postes s’inscrit dans une dynamique de quotas tacites
lors des commissions annuelles de réévaluation de postes. Un dirigeant syndical ouvrier expose cette idée :
Le nombre d’employés a toujours été de 22 à 26% depuis 30 ans mais je n’ai
jamais vu d’accord. Elles [les centrales syndicales employées] ont perdu des
administratifs mais gagné des techniques. […]Les structures syndicales sont
telles, que nous on ne veut pas perdre nos hommes. Pourtant les opérateurs
n’interviennent plus manuellement, mais le poids de l’histoire est encore déterminant. Quand on a négocié le dernier accord, on a négocié 60 passages à
l’appointement [statut employé] ; plus que 60 nous emmerde. Le problème,
c’est que quand ils [délégués syndicaux employés] se sont trouvés devant les
employés, ils ont dit 250 pour les calmer eux. Nous on ne peut pas dire à nos
ouvriers « n’allez pas à l’appointement ». Moi si demain je pouvais garder un
ouvrier qui devient appointé, je signerais. On pourrait appointer les trois
quarts de l’usine parce que des forgerons y en a plus. Avant ça intéressait tout
le monde : nous parce que ça faisait de l’avancement pour quelques-uns uns,
la direction parce que les gens quittaient l’entreprise, les centrales employés
parce que ça leur faisait de nouveaux clients. C’étaient des soupapes sociales
et ça ne gênait personne. Si c’est une politique, ça gêne. Leurs revendications
portent sur 250 personnes et ça c’est plus une soupape. On peut tellement interpréter les critères qu’on a des écarts de 30 à 40% sur les points.
Permanent syndical de Cockerill, entretien, 5/6/1999.
Plus précisément, la définition de « quotas » passe par une double procédure,
chacune étant privilégiée par une centrale syndicale. D’un côté, la piste défendue par
les organisations ouvrières associe le changement de statut à un changement de poste,
et donc de fonction, dans une logique de mobilité verticale : par exemple, un ouvrier
contrôleur qualité passe un échelon et devient employé inspecteur qualité, tandis
qu’un autre ouvrier le remplace comme contrôleur qualité. Cette procédure, établie
au niveau de chaque usine, satisfait l’organisation ouvrière, qui ne perd pas d’adhérent, mais ne répond que très partiellement aux demandes des délégations employées
qui préfèrent réserver ces fonctions à de petits employés par mobilité dans le statut
ou à des recrutements externes. Mais plus encore, elles soutiennent surtout les requalifications de fonctions qui incluent un ensemble de postes, de type « préparateur de
dossier machine », ou « préposé Assurance Qualité ». Pour le passage de fonction, la
procédure est négociée avec la direction au niveau de l’entreprise, et non plus de
l’usine, dans les commissions de classification
[23]. Cela entraîne un changement de
statut pour l’ensemble des travailleurs occupant cette fonction. Dans ce cas, les organisations ouvrières sont en retrait et n’interviennent que pour tempérer un mouvement trop important de requalification de fonctions en proposant des résultats différents aux cotations.
Comme les critères de classement sont relativement flous, malgré les instruments
de mesure, les acteurs s’appuient sur des conventions socialement partagées quant à
la nature de certains postes. Pour les postes les moins professionnalisés, ils négocient l’évaluation de critères laissant une forte possibilité d’appréciation, comme par
exemple sur la responsabilité du travailleur. Cette articulation ne tient ici que parce
que les acteurs de la négociation évitent les situations trop conflictuelles notamment
en tenant l’acteur juridique à l’écart, acteur externe qui pourrait bouleverser les règles traditionnelles.
3. IDENTIFICATIONS ET REGROUPEMENTS PLURIELS
Si la présentation des marges de manœuvre dans les procédures relativise la portée des normes de classement, il reste que pour les intéressés, la distinction est prégnante. Les mondes des employés de bureau et celui des ouvriers d’usine, au-delà de
leurs diversités internes, se pensent comme différents. Il n’est pas rare d’entendre les
employés de bureau condamner la débauche morale, la saleté, le manque d’éducation, et la bêtise des ouvriers sidérurgistes. À l’inverse, les ouvriers fustigent le
manque d’investissement physique des employés de bureaux. On entend ainsi dire
dans les usines que les employés sont des tire-au-flanc (des « pourris ») et qu’ils ne
sont pas soumis à l’insécurité du travail. Les tensions ne sont pas toujours aussi vives, les deux mondes peuvent s’ignorer ou se côtoyer amicalement, mais la séparation se marque fortement lors de l’annonce des journées de chômage temporaire.
Questionnés à ce sujet, les ouvriers reprochent alors aux employés de ne pas subir de
pertes de revenus et de flâner dans les bureaux durant ces journées sans production.
Ils sont en outre accusés d’être responsables de ces journées perdues par leur manque de professionnalisme (les vendeurs seraient incapables de trouver des acheteurs), ou de loyauté (la logistique préfèrerait donner la production à des filiales allemandes au détriment des usines liégeoises)
[24]. Dans d’autres cas, les échanges, civils mais surtout techniques, sont courants entre les ouvriers de fabrication et les
techniciens spécialisés, ou entre les ouvriers de maintenance et les spécialistes en
électricité de statut « employé ». Il reste que la dichotomie entre les deux catégories
est réifiée dans les représentations et les relations, conflictuelles ou non, des acteurs
concernés.
Pour autant, la forte césure entre monde employé et monde ouvrier n’épuise pas
les modes d’identification et de regroupements dans les usines. Ce n’est qu’une
forme de classement parmi d’autres. Les cliques et les oppositions entre groupes se
jouent à des niveaux variés. Au sein de l’usine, ces oppositions se cristallisent selon
des principes générationnels (vieux taxés de « conservateurs »
versus jeunes diplômés d’« incompétents » et d’« arrivistes ») ou hiérarchiques (les chefs sont « distants »
ou « emmerdeurs »
versus les ouvriers « ne sont pas impliqués »)
[25]. Dans l’usine
toujours, classiquement, les travailleurs de maintenance considèrent que les opérateurs ne prennent pas soin des machines, tandis que ceux-ci estiment que la maintenance se tourne les pouces quand l’usine n’est pas à l’arrêt. Dans certains cas, un
ouvrier et un cadre s’associent pour un temps, par exemple lorsque le lamineur et
l’ingénieur laminage reprochent à leurs homologues du four de programmer des cadences trop élevées. Enfin, les membres d’une équipe (ouvriers et employés inclus)
invectivent souvent l’équipe qui précède (« des fainéants ») ou l’équipe qui succède
(« des râleurs »).
Ces oppositions se manifestent spontanément dans les discours entre travailleurs
mais aussi dans leurs pratiques. C’est le cas, par exemple, lorsque des opérateurs effacent leurs réglages informatiques pour ne pas en faire profiter les opérateurs qui
les relèvent, ou encore lorsqu’ils augmentent les cadences en fin de journée même si
cela pénalise l’équipe suivante obligée de ralentir l’allure pour respecter les longs
temps de chauffe des produits. Il ne s’agit pas simplement de « se poser en s’opposant », mais aussi de s’identifier à ce collectif local qu’est l’équipe, désignée par le
nom de son chef, notamment dans la compétition pour les volumes de production.
Les travailleurs sont donc pris dans une multiplicité de groupements qui se recouvrent partiellement. Les rivaux dans un contexte peuvent s’associer dans d’autres.
Ainsi, les travailleurs de la galvanisation considèrent que les ouvriers du haut fourneau sont des forts à bras ignorants, et ceux-ci reprochent l’autoritarisme en vigueur
dans les usines de la galvanisation. Les conflits entre usines lors de la répartition des
investissements illustrent ces oppositions (Lomba, 2001). Enfin, à un niveau plus
élevé, les travailleurs de Cockerill, dans leur ensemble, peuvent se mobiliser contre
les entreprises concurrentes dans une période de décroissance.
En somme, ces regroupements et oppositions montrent bien qu’il n’y a pas de
principe d’identification, et encore moins d’identité, fondamental. Les acteurs s’identifient tantôt à l’usine tantôt à la génération, tantôt au métier, tantôt à l’équipe, etc.
sans compter les regroupements fondés sur des affinités relevant du hors-travail (politiques, sportives, résidentielle ou de loisir). Il ne faudrait pas nier ces identifications, plus ou moins explicites, mais signifier qu’elles sont plurielles parce que les
acteurs s’engagent sur des scènes différentes dans l’activité de travail (le poste, le
métier, la position hiérarchique, l’équipe, l’usine, l’entreprise). Chacune de ces scènes met en jeu des intérêts et des positions particulières.
Selon les usines, la vitalité de la fracture « ouvrier-employé » est plus ou moins
forte. Dans le cas de la ligne de galvanisation, où l’ensemble du personnel de ligne
est depuis l’origine sous statut ouvrier, cette question n’est jamais abordée directement dans l’activité du travail. Mes questions à ce sujet semblaient d’ailleurs déplacées, et les situations des autres usines méconnues. Dans cette usine, anciennement
filiale du groupe, les relations entre les catégories socioprofessionnelles sont rares et
distantes. Les « employés » et les ingénieurs passent très peu dans l’usine et sont
confondus par une partie des exécutants. Dans le même sens, au haut-fourneau, mais
dans le cadre d’un déclassement par le haut, les relations entre les catégories professionnelles sont épisodiques et relativement pacifiées. Les ingénieurs et le petit encadrement laissent une marge de manœuvre importante aux opérateurs pour la gestion
du processus de production. Même au sein de la ligne, le personnel « ouvrier » des
fondeurs et « employé » de la cabine se côtoient quotidiennement sans véritables
tensions. Comme le travail des uns a peu d’impact sur l’activité des autres et que les
filières promotionnelles sont étanches, ces catégories s’invectivent rarement. Certes
les différences sont marquées, les professionnels en cabines estiment contrôler le
haut fourneau tandis que les fondeurs, fiers-à-bras effectuant des travaux sur la fonte
en fusion et dépositaires de la représentation de « l’homme du fer », pensent effectuer le « vrai » travail de la sidérurgie. Ce qui n’empêche pas ces professionnels de
passer les moments de pause ensemble ou de préparer en commun de copieux repas
pendant le travail de nuit.
La situation du laminoir contraste avec les précédentes précisément parce que
l’on est dans logique de déclassement par le bas. Les relations hiérarchiques sont
tendues entre les ingénieurs, très nombreux, les contremaîtres et les ouvriers. Les
relations directes entre ces catégories sont nettement plus courantes que sur les deux
autres lignes, et plus conflictuelles. Cela tient principalement aux difficultés d’automatisation d’un processus produisant une gamme très diversifiée. L’insuffisance des
instruments techniques est source de nombreux conflits entre ouvriers et ingénieurs.
De la même manière, les ouvriers ne cessent de reprocher aux employés du service
logistique les incohérences de programmation qu’ils attribuent à une méconnaissance de leur travail et à du favoritisme à l’égard de certaines équipes, alors que ces
employés ignorent à qui s’adressent précisément leurs programmations. Ces relations s’inscrivent dans l’histoire longue de la diminution des emplois sur la ligne et
du progressif déclassement par le bas. Les opérateurs, dans une logique de « sens de
soi » (Lüdtke, 1990) et de défense d’acquis sociaux régulièrement mis en cause, sont
donc extrêmement attentifs au respect des classifications. Chaque intervention de la
part d’un travailleur de statut « employé » qui pourrait apparaître comme une tâche
manuelle est immédiatement relevée et discutée :
Un matin, un bruit court dans l’usine : un contremaître (statut « employé ») a
changé les racleurs de la bobineuse. Deux ouvriers de l’équipe préviennent les
organisations syndicales pour leur demander d’intervenir auprès de l’encadrement pour empêcher que cela se reproduise, et au besoin de menacer l’encadrement d’une grève.
On mesure l’écart par rapport à la galvanisation, où le chef de ligne remplace
parfois un ouvrier sur poste qui s’absente momentanément, aide un ouvrier dépassé
ou effectue des travaux réputés manuels dont personne ne s’occupe. Si les ouvriers
du laminoir jugent que les bons contremaîtres sont ceux qui gèrent la ligne administrativement, à la galvanisation, les ouvriers apprécient le contremaître en chef parce
qu’ « il n’hésite pas à poigner dedans ». Au laminoir, la distinction de catégories
ayant scandé les formes de classification depuis le début des années 1970, elle fait
l’objet d’une attention très vive de la part des ouvriers à la fois pour des interventions dites « manuelles » des employés ou pour veiller à écarter les opérations de
surveillance et de contrôle de la part des ouvriers :
Les régleurs du laminoir, dernier poste à être déclassé par le bas, quittent la
cabine durant les repas, sans profiter de la petite cuisine à leur disposition, car
la pause repas dans la cabine était imposée aux anciens employés pour qu’ils
secondent les remplaçants en cas d’incidents.
Un régleur refuse d’inscrire dans le cahier de surveillance qu’un enfourneur a
commis une erreur d’enfournement. Il me dit qu’il s’agit d’une tâche de
contrôle qui relève en principe d’un employé. Il signale toutefois oralement
l’erreur au contremaître pour ne pas se voir imputer l’erreur.
En alléguant la distinction légale, reprise dans les techniques d’évaluation de
postes, ces travailleurs n’adhèrent pas à une représentation naïve de la nature des
tâches, mais au contraire s’appuient sur les marges d’appréciation parfaitement
connues pour entretenir le rapport de force avec la direction locale.
Le principe du partage des tâches, fondé sur le statut social de la tâche, s’applique donc différemment selon les usines étudiées ; ce statut social (« manuel » ou
« intellectuel », « coup de main » ou « menace ») ne s’établit pas seulement dans les
interactions mais s’inscrit dans l’histoire sociale, organisationnelle et commerciale
de l’usine. Plus généralement, cet article souligne que cette classification ne peut
être saisie qu’au travers d’une enquête qui mêle l’évolution sur le long terme des
procédures de classement des salariés et l’analyse des recompositions de collectifs
dans l’activité de travail. Dans le contexte belge, la césure entre les « ouvriers » et
« employés » est d’autant plus marquée qu’elle ne ressort pas seulement de l’analyse
scientifique ou administrative, mais qu’elle s’inscrit dans la loi et dans les institutions syndicales.
Dans le cas de Cockerill, c’est l’argument de la mesure mathématique qui fut
mobilisé pour stabiliser et neutraliser les négociations de statuts. À ce titre, une option d’analyse aurait pu conduire vers l’étude interne des méthodes américaines de
job evaluation qui ont inspiré les méthodes locales pour dégager les implicites politiques qui y sont contenus et les effets que leurs applications ont produits sur les travailleurs. Ce type d’enquête est très largement répandu dans les enquêtes contemporaines sur les transformations de l’organisation du travail, en particulier sur la mise
en œuvre des modes de gestion dit « japonais » ou « américains ». La démarche s’est
écartée de ce schéma interprétatif pour lui préférer l’étude des pratiques de classifications et de leurs mises en œuvres car les applications ne découlent pas seulement
des intentions. A fortiori quand les intentions ne sont pas claires : les acteurs, patronaux et syndicaux, ont conscience du caractère « construit » d’une méthode de classement. Cela se traduit par des ajustements à plusieurs échelles entre organisations
syndicales, pour des raisons institutionnelles, et direction d’entreprise, pour des raisons financières (faire varier la masse salariale) et sociales (recruter une maind’œuvre plus diplômée). Ainsi, alors que le statut de certains postes est naturalisé,
d’autres, ceux qui ne sont pas couverts par des diplômes spécifiques, font l’objet de
négociations, le plus souvent dans le cas observé vers un déclassement par le bas.
Dans ce cas, des travailleurs effectuant des tâches sensiblement analogues peuvent
être classés différemment. Ceci nous rappelle que l’étude des terminologies, comme
le passage de l’« ouvrier » à l’« opérateur » ou du « contremaître » à l’« animateur »,
ne peuvent suffire pour appréhender l’évolution des pratiques de travail.
Au final, si des données externes à l’entreprise (modes de vie, habitat, pratiques
culturelles) seraient nécessaires pour mieux cerner les contours et les divisions du
salariat contemporain, il n’en reste pas moins que l’étude précise des évolutions
propres à l’espace de travail affine les enquêtes de morphologie sociale. L’articulation entre catégories, définies par les classifications, et groupes, définis de manière
endogène, est dynamique. Dans le cas étudié, sans conteste, la ligne de partage entre
les deux figures du salariat subalterne constitue un repère dans les relations en usine.
Mais la fermeté de ce repère dépend étroitement de l’histoire de l’organisation de
l’usine dans laquelle il s’inscrit et n’interdit pas qu’il coexiste avec d’autres lignes
de fractures regroupant les deux groupes distincts ici, ou divisant chaque groupe. De
ce point de vue, l’approche ethnographique, contrairement aux approches sur les
identités, est un garant contre les présentations homogénéisantes et figées de groupes
sociaux.
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[1]
On retrouve ce type de discours également dans des romans (par exemple,
Playback (1986) de Didier Daeninckx ou
Les derniers jours de la classe ouvrière (2003) d’Aurélie Filippetti), dans des
films de fiction (par exemple,
Je pense à vous (1992) des frères Dardenne), ou encore dans des documentaires (par exemple,
Sur les cendres du vieux monde (1991) de Laurent Hasse).
[2]
La situation belge diffère de celle de la plupart des autres pays européens où le salaire mensuel,
auparavant plutôt réservé aux employés, a été étendu aux ouvriers. Reste que, la mensualisation ne
prend pas le même sens partout puisqu’en France ou en Italie, et contrairement en Belgique, le
chômage temporaire concerne aussi les employés (Béraud, 1994).
[3]
La loi « relative aux contrats de travail » revue le 3 juillet 1978 précise que « le contrat de travail
d’ouvrier est le contrat par lequel un travailleur, l’ouvrier, s’engage contre rémunération à fournir
un travail principalement d’ordre
manuel sous l’autorité […] d’un employeur » (article 2) et « le
contrat de travail d’employé est le contrat par lequel un travailleur, l’employé, s’engage contre rémunération à fournir un travail principalement d’ordre
intellectuel sous l’autorité […] d’un employeur » (article 3) (souligné par l’auteur).
[4]
De manière plus secondaire, cet enracinement transite par la production statistique nationale. Ainsi,
les catégories du recensement distinguaient bien, dans le secteur public et dans le secteur privé, les
« ouvriers » et les « employés » (comprenant les catégories françaises « professions intermédiaires » et « cadres et professions intellectuelles supérieures »), avant d’adopter récemment la nomenclature internationale ISCO qui ne différencie pas systématiquement ces deux groupes (catégorie
« ouvriers et employés non qualifiés »). La production de statistiques étant moins centralisée qu’en
France, ces catégories sont toutefois loin d’être adoptées par l’ensemble des administrations belges : par exemple, l’Office National de la Sécurité Sociale répartit l’ensemble des salariés en « travailleurs manuels » et « travailleurs intellectuels ».
[5]
Chaque fédération comprend plusieurs centrales ouvrières (divisées selon les secteurs), mais une
seule centrale « employé, technicien et cadre » intersectorielle du privé. Dans la métallurgie, les
centrales sont donc, pour la FGTB, la
Centrale des Métallurgistes de Belgique et le
Syndicat des
Employés, Techniciens et Cadres; et, pour la CSC, la
Centrale Chrétienne des Métallurgistes de
Belgique et la
Centrale Nationale des Employés.
[6]
Ces techniques font partie d’un ensemble plus général de techniques gestionnaires, fondées sur la
mesure et les statistiques, importées des États-Unis par des consultants et par des contacts directs
entre les entreprises des deux continents (Zeitlin, Herrigel (dir.), 2000).
[7]
En 1945, une Commission Générale du Travail, composée de ministres, de représentants des travailleurs et des employeurs, avait tenté d’appliquer de tels principes de classements des postes à
l’ensemble du pays.
[8]
Je remercie Eric Geerkens pour avoir mis à ma disposition les archives personnelles de Léopold
Dor.
[9]
Lettre de L. Dor à Ch. Savouillan, 12/9/1958, archives privées de L. Dor.
[10]
Cf.
Compte-rendu des journées d’études sur la qualification du travail (job evaluation) dans la
sidérurgie de la Communauté, 1958, p. 104.
[11]
« Dossier grève 1971 », Archives de la S.A. Cockerill, Archives de l’État (Cointe) n° 1062.
[12]
Plusieurs méthodes de
job evaluation sont utilisées dans les filiales de l’entreprise, vendues par des
consultants différents (comme Hay ou NEMA), mais elles diffèrent très peu sur le fond (à
l’exception des points accordés à chaque critère).
[13]
C’est également vrai pour les entreprises. À la fin des années 1970, le cabinet McKinsey relevait
que le ratio employés/ouvriers dans les 8 entreprises sidérurgiques belgo-luxembourgeoise varie de
12% à 31% (Mc Kinsey and Co, 1978).
[14]
P.V. du Comité Permanent du conseil d’administration de la S.A. Cockerill, 26/7/1971, Archives de
la S.A. Cockerill, Archives de l’État (Cointe), n° 982.
[15]
Dans le même ordre d’idée, la Cour du travail de Liège n’a pas suivi des classeurs travaillant dans
un laminoir (peut-être de Cockerill) qui demandaient le passage au statut « employé » compte tenu
de l’automatisation du processus. Le tribunal les a déboutés parce que les tâches « (…) ne nécessitent pas une prédominance de qualités intellectuelles, et ne sont pas de nature administrative
comme allégué » (C.T. Liège, 4
e ch., 10 mars 1976, R.G. 3564/74 ; cité par Kreit, 1976, p. 9-10).
[16]
Les autres droits associés au statut « employé » sont secondaires, en particulier les délais de préavis
puisque les diminutions d’effectifs passent quasi systématiquement par des mesures de préretaite.
[17]
Pour calculer ces variations, j’ai utilisé le volume de production annuel car cette entreprise réalise
peu de stocks. Le coefficient de variation (écart-type rapporté à la moyenne) du volume de production annuel (1990-1996) est de 1,5% au haut fourneau, de 6% au laminoir, et de 15% à la galvanisation (source : Informations de base du conseil d’entreprise de Cockerill Sambre, 1997).
[18]
Par exemple, P.V. du Congrès statutaire de la F.G.T.B., 5/1972 ; P.V. du Congrès de la C.S.C.,
11/1972.
[19]
Pour la FGTB, en 1966, la centrale ouvrière « métal » était une centrale très puissante dont le nombre d’adhérents (159 860) dépassait largement celui de la centrale « employés, techniciens et cadres » (71 178) alors qu’à la fin des années 1990 la situation est inversée (175 895 adhérents à la
centrale « métal » et 215 541 pour l’autre).
[20]
Tract SETCa-CNE, « Le contrat d’emploi est-il menacé ? », novembre 2002.
[21]
Il fait ici référence ici au métier d’encodeur, professionnel qui saisit des données commerciales, de
production, de gestion du personnel,
etc.
[22]
Le classement du petit encadrement dans l’une ou l’autre catégorie a toujours fait l’objet de controverses en Belgique. Les contremaîtres et chefs ouvriers sont classés parmi les ouvriers dans la loi de
1900 sur le contrat de travail et parmi les employés dans la loi de 1926 sur les Conseils de
Prud’hommes (Alaluf, Desmarez, 1988, p. 26). Plus généralement, le classement du petit encadrement, situé entre le monde ouvrier dont il provient et le monde des cadres auquel il aspire, est souvent discuté administrativement, comme en témoigne les débats sur la distinction « ouvrier »« contremaître » dans les PCS françaises en 1982 (Desrosières, 1983, p. 76), et sociologiquement
(Trouvé, 1997).
[23]
La démarche passe parfois par le Tribunal du Travail. Le recours légal, rare dans le passé (Kreit,
1976), semble plus courant depuis 1997, depuis le renouvellement des directions des centrales employées locales.
[24]
Les conséquences pour les ouvriers sont matérielles (perte salariale de 25%, pertes de primes) bien
que, excepté les années de forte récession, la plupart des ouvriers peuvent éviter ces journées de
chômage en jouant sur les jours de récupération, ou au contraire en profiter pour développer des activités hors-travail (moments de détente, auto-construction, activités au noir).
[25]
Contrairement à ce qu’on peut observer dans d’autres entreprises, ou à Cockerill avant les années
1980, les clivages ethniques sont rares. À ce moment, le personnel ouvrier des usines liégeoises est
composé à 70% de belges et 27% d’italiens.