Sociétés contemporaines
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2747574458
146 pages

p. 115 à 138
doi: en cours

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no 55 2004/3

2004 SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES

Formation scolaire ou formation sur le tas chez les bergers de provence

Differenciation des pratiques et conflit de legitimite ?

Cedric Tolley Institut de sociologie Centre d’Anthropologie Culturelle Université libre de Bruxelles
Actuellement, deux modes de transmission des savoirs et des savoir-faire cohabitent dans la société pastorale de Provence. L’un passe par l’école des bergers, l’autre par un apprentissage en exploitation, « sur le tas ». L’école offre, en plus d’une certaine familiarité avec des actes du travail, une connaissance, une vision globale du troupeau et du métier et, une certaine réflexivité sur ceux-ci. Elle induit une distance « ontologique » entre l’acte et le savoir lié à l’acte. Dans les sphères « traditionnelles » de la transmission, les pratiques sont acquises au cours d’un apprentissage long et diffus, elles s’intègrent au « genre de vie ». Leur transmission est simultanée à l’intériorisation des normes du métier et de la construction d’une identité. Une tension, un conflit de légitimité survient entre l’institution qualifiante et l’autorité du « bon berger » qui a le pouvoir de juger des qualités du « jeune » et de lui attribuer une place dans la communauté des bergers. Currently, two modes of transmitting knowledge and know-how are cohabiting in the pastoral society of Provence. One mode of transmission is through the school for shepherds while the other one takes place on the farm and consists of an “in the field” type of learning. Besides enabling pupils to become somewhat acquainted with the gestures performed in this job, the school for shepherds provides a knowledge, a global vision of the flock and the career and a certain reflexivity on them. It entails an “ontological” distance between the gesture and the knowledge linked to it. In the “traditional” spheres of transmission, practices are acquired through a lengthy and loose type of learning. They are part of a lifestyle. Their transmission takes place in simultaneity with the internalization of the job standards and the shaping of an identity. A tension and a legitimacy conflict occur between the qualifying institution and the skilful shepherd who has the power of assessing the new recruit’s qualities and of acknowledging him as a fully-fledged shepherd.
 
INTRODUCTION
 
 
Des historiens et des ethnologues ont souvent décrit comment jadis, les sociétés paysannes étaient caractérisées par un mode de transmission des savoirs sur le tas (Darré, 1985b). Les jeunes apprenaient le métier au sein de la sphère domestique, de la famille ou du manse (Bloch, 1931). Le salaire perçu par un aide extérieur était le signe qu’il ne faisait pas partie de la communauté et ne pouvait en attendre sa sub-sistance (Mendras, 1976). Avec l’intégration de rapports de production issus de la société industrielle, le monde agricole est maintenant marqué par des changements sensibles quant au mode de formation qu’il propose aux jeunes agriculteurs et, en particulier, aux jeunes bergers. La formation sur le tas existe toujours, mais elle ne s’adresse plus tant aux « enfants de la famille » (Chaix, 1985) qu’au berger novice qui s’engage pour un maigre salaire auprès d’un éleveur qui accepte de prendre en charge une partie de sa formation ou qui cherche un ouvrier agricole non-qualifié pour lui confier certaines tâches qu’il n’a plus, lui-même, le temps ou l’envie d’assumer. Parallèlement, la formation scolaire, née de la rencontre entre le monde pastoral et le monde des villes, joue un rôle de plus en plus important dans le paysage pastoral de Provence et semble supplanter les formations spécialisées existantes en Lycée agricole.
Après quatre ans d’une observation encore en cours dans la société pastorale de Provence, je propose, dans le cadre de conclusions intermédiaires, de montrer comment s’opèrent ces transformations dans la communauté pastorale, de comparer des aspects fondamentaux de la formation des bergers lorsqu’elle s’opère en exploitation agricole ou à l’École des bergers et d’évaluer l’impact de la transition entre le mode traditionnel de transmission des savoir-faire et un mode mixte, sur les pratiques des bergers et sur la façon qu’ils ont de concevoir leur travail. On peut, en effet, observer l’utilisation de techniques sensiblement similaires chez les bergers issus de l’École des bergers ou d’autres institutions scolaires et chez ceux qui ont été formés à la stricte occasion du travail. Mais plus fondamentalement, c’est le regard que les bergers posent sur ces pratiques qui diffère.
 
1. MISE EN CONTEXTE
 
 
La France compte près de 86 000 exploitations d’élevage ovin, dont plus de 90 % sont des exploitations productrices de viande et moins de 10 % des exploitations productrices de lait. La taille moyenne d’un troupeau de brebis à viande avoisine les 60 bêtes au niveau national. Mais la région PACA [1] détient une moyenne de près de 280 brebis par troupeau (le record national). Cela étant dit, les troupeaux transhumants dans les Alpes sont considérés comme moyens par les bergers lorsqu’ils frôlent les 1 500 brebis mères. En 2000, lors du recensement agricole, la France comptait 9 416 400 ovins déclarés, dont 5 199 858 brebis productrices d’agneaux à viande. (Source : SCEES [2], OFIVAL [3] ) Elle était au quatrième rang européen en ce qui concerne la taille de son cheptel, derrière le Royaume-Uni, l’Espagne et l’Italie (Source : Commission Européenne).
Comme le montre le tableau de la page suivante, la Région PACA est la deuxième plus forte détentrice de brebis. Même si de manière générale, à l’échelle nationale, le nombre de brebis et d’exploitants est en baisse, la Région PACA connaît une sensible augmentation de son cheptel ovin, pour une diminution du nombre d’éleveurs. Ce qui traduit une certaine concentration de l’élevage provençal.
Notons encore que presque toutes les brebis de la Région PACA sont destinées à la production de la viande d’agneau.
Cependant en France, il n’est plus possible de vivre strictement de la production d’agneau. Tous les éleveurs de brebis à viande ont donc une source de revenu autre que celle issue de leur production ovine. Cette source peut venir d’une autre activité (la production de foin par exemple) ou de subventions, de transferts de l’État vers l’élevage. Il est très rare que les éleveurs ne perçoivent aucune subvention, et la quasitotalité des élevages ovins de la Région PACA sont subventionnés pour une part majoritaire de leur revenu lié à cet élevage. Par ailleurs, les contraintes sanitaires (et autres) qui pèsent sur les élevages, font de l’éleveur un interlocuteur systématique des administrations. De la sorte, le recensement des éleveurs (possesseurs de plus de dix brebis en vue de la production de viande, de lait ou de laine) est assez aisé : 66 300 en 1993,46 400 en 2002. (Source PCO/PBC-OFIVAL) [4] dont près de 4 000 en Région PACA (détentrice de 10 % du cheptel national).
[5]
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         	[5]IMGIMF
D’APRES OFIVAL (PCO/PCB 5 ). DONNEES POUR 2002.
Par contre, le dénombrement des bergers qui travaillent en France ou en Région PACA est une entreprise d’une ampleur inabordable. D’abord, la notion de « berger » souffre d’un problème complexe de définition. Même si au premier degré, nous définissons le berger comme étant celui qui s’occupe des brebis, il existe de nombreuses catégories de bergers : saisonnier ou non, salarié ou non, propriétaire de brebis ou non, propriétaire de terres ou non… Ensuite, parmi les bergers salariés, la pratique majoritaire est celle du travail au noir, ce qui empêche de se servir des données issues de la déclaration des travailleurs en tant que berger pour compter ces derniers. Enfin, le statut de saisonnier d’une proportion importante des bergers implique que le travail ne soit pas obligatoirement régulier, un berger peut exercer en automne et chômer en hiver, ou servir comme perchiste dans une station de ski. Par ailleurs, il est difficile de savoir quelle proportion des troupeaux doit être gardée et quand. Et être berger n’est pas nécessairement le métier de toute une vie, au même titre que ramasseur dans les vignobles ou que routier. Nous voyons ainsi que le concept de berger semble être autant nomade que le berger lui-même.
Les Alpes et la Crau (delta fossile de la Durance) connaissent donc une des plus grandes concentrations de brebis. Les troupeaux voyagent entre les vallées alpines ou les plaines de Provence et les pâturages de haute montagne par l’entremise de la pratique de la transhumance qui s’opère majoritairement par camion, mais parfois encore à pied. Ces dernières années voient une augmentation sensible de la transhumance à pied qui, jusque dans les années 1990 semblait être condamnée.
La vie du berger, en particulier du salarié saisonnier, est souvent une vie nomade. Le berger suit le troupeau des parcours de plaine en automne aux quartiers d’hiver et des quartiers d’hiver aux alpages pour la saison d’estive. Leurs conditions de vie sont généralement précaires, ils habitent dans des cabanes rustiques ou des caravanes situées sur les parcours et pâturages fréquentés par leur troupeau, parfois sans eau courante et souvent sans électricité. Leur métier consiste à garder le troupeau et à garantir l’état corporel et sanitaire des animaux. Ils gèrent leur alimentation (herbages, fourrage et compléments), diagnostiquent et soignent les pathologies, veillent au bon déroulement des agnelages… Le temps de travail quotidien des bergers oscille entre 5 et 18 heures par jour selon les saisons, selon les contraintes environnementales et administratives auxquelles ils sont soumis.
Si la production principale de l’élevage extensif du mouton est la viande d’agneau, les bergers en charge des troupeaux sont très généralement considérés au niveau national comme des agents d’entretien des paysages qu’ils participent à garder ouverts par l’action des troupeaux. De sorte que le maintien du pastoralisme, à grand renfort de subventions par la Politique Agricole Commune et par l’État, est sans doute dû autant à l’action des troupeaux sur le paysage qu’à la volonté des décideurs inclinés vers une sorte d’idéologie écologiste (Jollivet, 1997) de conserver un aspect « authentique » aux zones rurales françaises et, en particulier, à la montagne. Cette situation est souvent mal ressentie par les éleveurs qui, notamment par le fait que l’essentiel du revenu de leur élevage n’est pas lié à leur production, se vivent et vivent leur condition comme en perte d’utilité. Le pastoralisme provençal semble encore subir les effets d’un exode rural, et le métier se reproduit de moins en moins dans la communauté agricole.
Cependant on voit, depuis les années 1970, un afflux de main-d’œuvre issue des zones urbaines ou périurbaines, fait de jeunes qui ont une lointaine ascendance paysanne. Ce « contre-exode rural » dans la société pastorale de Provence se produit simultanément à la prise d’importance des formations institutionnelles en matière d’élevage. Et, en particulier, de l’essor de l’École des bergers située sur le Domaine du Merle à Salon-de-Provence. Cette école offre, en outre, une formation de treize mois pour bergers salariés transhumants certifiée par un Brevet Professionnel Agricole. C’est dans cette école qu’en septembre 2000 j’ai commencé une observation systématique de la société pastorale de Provence. L’École du Merle accueille une quinzaine de stagiaires par cycle de formation. Et la majorité d’entre eux sont originaires des zones urbaines ou périurbaines (sur les treize membres de ma promotion, seuls trois sont d’origine rurale et, parmi ces trois, deux d’origine agricole). Guère plus de la moitié des personnes ayant suivi la formation à l’École du Merle n’exerce le métier de berger au-delà d’un ou deux ans après la formation.
La complexité et la multitude des situations de descendance parmi les bergers et les éleveurs de Provence nécessiteraient de longues descriptions pour montrer comment le nombre de reprises de troupeaux et d’héritages d’exploitations d’élevage décline. Notons cependant qu’aujourd’hui, le fils ou la fille d’un berger ou d’un éleveur qui entre dans le métier à la suite de ses parents a souvent un bon niveau d’instruction (Bac, Bac agricole, BTS…) au moment où il s’y engage. Il est probable qu’au contact de l’idéologie écologiste qui bouillonne dans l’institution scolaire, l’enfant du berger ou de l’éleveur est sensibilisé aux problématiques environnementales, alors que celui qui n’a que peu d’instruction ou qui développe un projet de vie alternatif est surtout découragé par les contraintes qui pèsent sur l’élevage et par la relative précarité du mode de vie pastoral.
Plus nombreux sont les jeunes citadins sensibles à l’idée d’un retour aux sources qui reviennent vers la campagne avec le projet de devenir berger. Alors se pose à eux le problème de l’apprentissage d’un métier qui leur est très étranger.
 
2. LA QUESTION DE LA TRANSMISSION DES SAVOIR-FAIRE
 
 
Certains ethnologues, notamment Delbos et Jorion, différencient les savoirs et les modes de transmission des savoirs, selon deux façons : l’une formelle et l’autre informelle. Selon le mode informel, l’acquisition des savoirs et des savoir-faire s’opérerait à l’occasion du travail, comme « bénéfice secondaire » de celui-ci. Alors que selon le mode formel, les savoirs se transmettraient lors de moments prévus à cet effet, par exemple de cours et de stages d’une formation organisée en vue de la qualification des stagiaires. Ce mode serait propre aux institutions, notamment scolaires (Delbos et Jorion, 1984). Si ce découpage catégoriel peut être satisfaisant pour une première approche, une observation plus approfondie du monde pastoral incite à prendre quelques distances vis-à-vis de cette opposition entre formel et informel. Notons d’abord que, comme le montrent Darré (Darré, 1985a, 1996) et Faverge (Faverge et Ombredane, 1955) et, comme on peut l’observer sur le terrain des familles rurales agricoles, la formation sur le tas s’accompagne d’un grand nombre de directives et de faits de la « langue du métier » (Cru, 1983 et Stroobants, 1993) qui sont autant de prescriptions pour l’action et qui marquent l’expression d’une volonté de formalisation de la transmission des savoir-faire. Et au contraire, lors de la formation en milieu institutionnel, par exemple à l’École des bergers du Merle, une partie du savoir transmis, notamment en ce qui concerne ce que j’évoquerai plus loin sous le terme de « réflexivité », l’est de façon fortuite comme « bénéfice secondaire » de la formation scolaire. Ce sont en même temps des savoirs et des savoir-faire qui sont transmis sur un mode à la fois formel et informel. De la sorte, ce découpage conceptuel, plutôt que de faciliter la compréhension de la teneur de ce qui est transmis et la façon dont cela est transmis, occulte une partie de la complexité de ces habiletés, de ces savoirs et de leur transmission.
Si les modes d’apprentissages hors et en institution ont, de tout temps, été très variés – mise en apprentissage, apprentissage familial, maisons familiales rurales, corporations, écoles privés, écoles publiques, enseignement catholique, école du seigneur, formation organisée par le syndicat d’exploitants… – au cours de ces quatre années d’observation, il m’a été donné de considérer deux modes d’apprentissage prédominants : à l’école et à l’occasion du travail. L’un, lors du stage à l’École des bergers du Merle (seule école spécialisée dans la formation des bergers salariés transhumants en Provence) qui, en France, cohabite avec une école similaire dans les Pyrénées et avec la formation, maintenant abandonnée, à la bergerie nationale de Rambouillet. L’autre, lors de multiples moments d’observation participante en compagnie de bergers et d’éleveurs. C’est la comparaison systématique de ces deux modes de formation qui me permettra de conclure à une différenciation des pratiques ou à une distinction de la façon de réfléchir ces pratiques, selon les trajectoires suivies par les bergers de Provence.
2.1. SAVOIRS TRANSMIS DANS L’INSTITUTION : LE CAS DE L’ÉCOLE DU MERLE
L’École du Merle est le legs d’un notable de Salon-de-Provence qui, en échange du don d’un domaine et d’un cheptel, exigea qu’une formation pour bergers soit mise en place sur le lieu du domaine. Actuellement, l’école (satellite de l’École Nationale Supérieure d’Agronomie de Montpellier – ENSAM) dispense chaque année (treize mois de formation) ses enseignements à une quinzaine de stagiaires subventionnés. Une commission, composée de notables, d’éleveurs de Crau et de la directrice de l’école, sélectionne les stagiaires, sur dossier et après audition, parmi une cinquantaine de demandeurs. Lors des stages en exploitation d’élevage, un groupe d’éleveurs (principalement installés dans la Crau) dont certains sont membres de la commission, pourront compter sur la main-d’œuvre apportée par les stagiaires de l’école en échange de l’apprentissage qu’ils donneront à ces derniers.
Une année à l’École du Merle
Dès l’entrée à l’École du Merle, les stagiaires sont mis face aux actes pratiques qu’ils devront poser lors de l’exercice du métier de berger. Les premiers jours, à la fin du mois de septembre, sont consacrés à une prise de contact avec le troupeau. Lors de mon arrivée à l’école, en septembre 2000, seuls quatre stagiaires étaient déjà présents, la formatrice nous a directement plongés au cœur du travail, elle nous a menés au troupeau et montré diverses pathologies courantes que depuis j’ai toujours retrouvées lors du travail : blessures et infections des pieds, mammites, plaies… Nous avons été amenés à pratiquer des soins nécessitant des actes techniques complexes. Au cours des journées qui ont suivi, des cours théoriques en vue du stage d’agnelage imminent et les travaux pratiques sur le troupeau se sont succédé, partageant les journées. Avant la mi-octobre, les stagiaires ont été dispersés dans des exploitations de Crau et de Camargue, pour participer durant six semaines à l’agnelage des troupeaux. Les expériences des uns et des autres ont été très hétérogènes, mais, dans l’ensemble, la période d’agnelage fut vécue par tous comme une épreuve de travail pénible et initiatique. L’agnelage nous était présenté comme un moment fort et difficile de la vie d’un jeune berger et nos interlocuteurs (formatrice, éleveurs…) ne manquaient pas de nous indiquer que ce travail pouvait nous rebuter radicalement ou nous révéler notre « passion d’être berger ». Pour beaucoup, le travail ne fut pas seul à représenter une initiation brutale, la confrontation avec le patron-maître de stage et sa famille a aussi joué un rôle dans ce passage au statut de « probablement futur berger ». Si le contrat qui lie le stagiaire, le maître de stage et l’école prévoit un échange de main-d’œuvre contre apprentissage, certains stagiaires se sont sentis traités en simple manouvriers par l’éleveur qui les a engagés. Les expériences suivantes et l’observation m’ont montré que cette situation est vécue par la plupart des jeunes qui cherchent à se former sur le tas par une première embauche chez un éleveur. Il semble que la directrice de l’école cherche à sélectionner les éleveurs à qui elle confie ses stagiaires en fonction de leur capacité à transmettre des savoirs liés au travail. Mais les interactions entre éleveurs et stagiaires restent aléatoires et incontrôlables. De plus, certains éleveurs notables jouissent d’une préséance qui les met à l’abri du retrait du privilège de l’emploi de stagiaires comme main-d’œuvre dans leur exploitation.
Au retour du stage d’agnelage, les élèves commencent à recevoir les enseignements théoriques obligatoires au programme de la formation. Lors des cours, plusieurs disciplines sont abordées, dont certaines imposées par la constitution en C.F.P.P.A. (Centre de Formation Professionnel et de Promotion Agricole) de l’école. Des disciplines élémentaires (mathématiques et français principalement) visent la mise à niveau des stagiaires, d’autres sont imposées par l’orientation agricole de l’école (agronomie, conduite éco-technologique d’une exploitation agricole), et d’autres encore, entérinées par le Conseil Régional dont dépend le C.F.P.P.A., concernent directement l’objet de la formation (pathologie ovine, pratiques d’agnelage, alimentation, anatomie ovine…). En dehors de la stricte matière enseignée, les cours représentent, à l’école, des moments privilégiés pour transmettre un point de vue sur une conduite efficiente du troupeau. L’élevage présenté par Michelle (formatrice et aujourd’hui directrice de l’école) à l’occasion des cours apporte une vision d’ensemble sur le travail du berger et le contexte dans lequel il s’exerce, sur les relations avec les éleveurs, les techniciens, les organisations étatiques (INRA, Région, Union européenne…) et sur les rapports sociaux dans lesquels est inséré le berger salarié (rapports avec les associations d’éleveurs, rapports entre élevage extensif et élevage hors sol, frictions avec le reste du monde agricole, diversification des statuts et des enjeux…). L’enseignement dispensé à l’École du Merle incite également à penser les pratiques du travail comme un tout cohérent, où chacun des actes posés l’est en relation avec une vision globale du troupeau, de l’élevage et de l’agriculture, dans l’optique analogique et idéale de l’écopathologie et de l’analyse multifactorielle (Faye & Barnouin, 1996).
Au cours des travaux pratiques, à l’image des enseignements techniques traditionnels, la formation du Merle vise à initier les stagiaires bergers au tour de main. La formatrice montre les actes à accomplir sur le troupeau au gré des opportunités qu’offre celui de l’élevage qui est associé à l’école et, invite les stagiaires à les poser à leur tour. C’est ainsi qu’avec les autres stagiaires, j’ai appris quelques actes élémentaires du travail du berger ( faire les pieds, manipuler la seringue, retourner les brebis, désinfecter une plaie, couper la queue, castrer un jeune bélier, compter les brebis, droguer, marquer…). A la façon dont Faverge décrit l’apprentissage du geste du briquetier, « mortier suffisamment mouillé et pas trop, quantité de mortier à prendre avec la truelle, place où l’on doit le déposer, façon de l’étendre en sciant, sa disposition après étendage, le relever contre la brique adjacente, façon de déposer la brique en sciant, en suivant la ligne et en comprimant suffisamment le mortier pour réaliser un joint convenable, etc. » (Faverge et Ombredane, 1955 : p.144) et suivant l’invitation de Faverge et Ombredane ( ibid.), la formatrice nous indique une séquence dans les actes à poser. Par exemple pour tailler les onglons des brebis. D’abord, attraper la brebis : avec force, saisir la brebis par la patte arrière droite, à hauteur du jarret, ne jamais tenter de l’attraper « à la pente » pour ne pas se laisser entraîner sous notre propre poids, ne pas faire sentir à la brebis qu’elle est personnellement visée, ne la regarder que quand elle ne nous regarde pas. Ensuite la retourner : se déplacer face au flanc gauche de la brebis, disposer le genou droit contre son flanc à hauteur du gigot, le genou gauche derrière l’épaule, se tenir les deux jambes légèrement fléchies, appliquer la main droite à l’aine opposée et la main gauche dans la laine derrière l’épaule droite, par un mouvement du bassin et une traction des bras, faire basculer la brebis et lâcher l’aine droite pour asseoir la brebis entre les jambes. Lorsqu’elle est assise, caler les deux pieds contre elle, la maintenir avec les genoux en exerçant une pression forte (mais pas trop) sur son dos, la « plier » au niveau du sternum pour entraver ses mouvements, par la caresse et les « paroles rassurantes », l’amener à relâcher le cou et à poser la tête le long du corps. Enfin, tailler [6] les onglons : toujours commencer par les pattes arrières, pour elle c’est plus inconfortable et elle le tolèrera moins facilement si elle a déjà subi la taille des onglons avant. Attraper la patte de la main dont on ne tient pas le couteau, ne pas enserrer l’ergot, « elle n’aime pas ça » et risque de se débattre, tailler d’abord les deux côtés extérieurs à la manière d’une orange en ramenant la lame vers le pouce, etc.
Ainsi, la formatrice traduit un savoir-faire en sorte de chaîne opératoire (Cresswell, 1983) qu’elle veut transmettre explicitement tout en mimant ou montrant l’acte à accomplir. Il reste alors aux stagiaires à se réapproprier intimement, à intérioriser l’acte.
Après quelques semaines où se succèdent quotidiennement cours, travaux pratiques et visites d’intervenants (maître-chien, techniciens d’élevage, spécialiste des animaux de bât…), après une courte période de vacances d’hiver, les stagiaires retournent travailler en exploitation d’élevage. La plupart vont garder un troupeau en colline ou en Crau, les quelques-uns qui n’ont pas eu l’occasion de vivre un agnelage complet ou suffisamment significatif pourront se rattraper lors d’un agnelage de printemps. C’est une période où les stagiaires connaissent leur première approche de la garde de troupeau, le stage de printemps est désigné comme un avant-goût de l’estive : ce moment de consécration où les apprentis bergers vont garder seuls en montagne durant près de quatre mois. Durant ce stage de « garde », j’ai rendu visite à mes collègues stagiaires sur leur lieu de travail. C’est à cette occasion que j’ai commencé à observer finement les différences de pratique et d’approche qui opposent le jeune berger en formation à l’École du Merle et l’éleveur ou le berger confirmé issu d’un apprentissage hors institution. Ces derniers jouissant de la légitimité que leur confèrent le statut de berger et les années de pratique, face à des stagiaires empreints d’une culture acquise lors d’un enseignement qui s’approprie des savoirs de la médecine vétérinaire scientifique et de la conduite rationnelle des exploitations agricoles. Ainsi, par exemple, j’ai assisté à un conflit entre un apprenti berger et un éleveur de Crau au sujet des soins au troupeau. Le premier constate que le troupeau est infesté de piétin, infection très contagieuse du pied par des bactéries anaérobies. À l’école, la formatrice nous enseigne que le traitement de cette pathologie ne souffre aucune attente et que, sous peine de graves dégâts sur le troupeau, il faut traiter immédiatement selon un protocole strict. L’éleveur quant à lui considérait que l’infection devait patienter et qu’il était impérieux que le stagiaire aille faire manger les brebis sur les parcours qu’il avait loués. Après quelques jours, alors que la contagion avait gagné près de 10 % du troupeau, le stagiaire a maintenu d’autorité le troupeau en bergerie afin de mettre les brebis malades à l’écart et de les traiter toutes. Durant cette matinée de soins, l’éleveur est passé nous voir par deux fois, se contentant de nous railler : « et à quelle heure elles mangent ? » ou « et ça vous emmerde si elles mangent ? ». Avant d’aménager un parc pour l’infirmerie de quarantaine, le stagiaire avait pourtant pris soin de donner du foin aux brebis restées en bergerie.
De retour du stage de printemps, les stagiaires sont amenés à terminer le programme des cours les plus rébarbatifs que la formatrice leur avait épargnés jusque-là. C’est aussi une période de rencontres régulières avec les éleveurs des environs. Les affaires liées au troupeau du Domaine se croisent avec celles d’autres troupeaux de Crau, des éleveurs viennent faire des demandes pour l’engagement de stagiaires lors de la période d’estive… Ces nombreuses rencontres suscitées par le passage au Domaine du Merle d’éleveurs, de techniciens, de spécialistes et de bergers, permettent aux stagiaires, lors de discussions informelles, de confronter leurs idées à d’autres, venues d’ailleurs, et de s’éveiller à des pratiques différentes, éventuellement de « se définir par opposition ».
Durant cette dernière période de passage au Domaine du Merle avant l’estive, nous sommes conduits à un salon organisé par le CDJA (Centre Départemental des Jeunes Agriculteurs) et la FNSEA (Fédération Nationale des Syndicats d’Exploitants Agricoles), nous nous rendons à la foire pastorale de Salon-de-Provence où les rencontres ont lieu entre les stagiaires du Merle et les éleveurs qui les prendront en stage pour l’estive, des semblants de négociations s’engagent entre les uns et les autres, comme s’ils voulaient « jouer l’embauche » alors même que les appariements sont déjà bouclés. Après la foire de Salon, les départs en estive sont imminents et, la formation prévoit l’invitation d’intervenants extérieurs qui viennent nous parler de la façon dont se déroule une estive, et nous indiquer le matériel indispensable dont nous devons nous munir.
Ainsi, on peut dire que lors des activités qui ont lieu à l’École du Merle, les jeunes bergers acquièrent, en plus d’une certaine familiarité avec les actes de leur travail et d’une connaissance pointue des brebis (anatomie, maladies, soins, cycles, alimentation…), une vision globale du métier et du troupeau et, une réflexivité sur leur travail et le contexte dans lequel ils auront à l’exercer. C’est un peu comme si la médiation de la transmission des savoirs et des savoir-faire par l’école induisait une distance ontologique entre le savoir et l’acte, entre le berger et son travail. Distance qui n’existe pas de la même façon dans les sphères traditionnelles de transmission des savoir-faire, car, comme l’indiquait Mendras, l’agriculture et les pratiques agricoles font intimement partie du genre de vie des paysans (Mendras, 1984). Nous voyons dans les pratiques et le fonctionnement de cette école qui – à contre courant des enseignements rigides qui se bornent à transmettre des connaissances théoriques lors de séances ex catedra – veut apprendre le tour de main et les ficelles du métier à ses stagiaires, un indicateur de l’organisation d’un enseignement qui forme les jeunes à des modèles professionnels adaptés à des besoins régionaux (conservation de la transhumance et de l’élevage extensif). Cet enseignement prend pied dans le cadre d’une société dont le mode de rapport de travail est le salariat, modèle qui prescrit qu’une formation qualifiante (Alaluf, 1986) – rapide et à faible coût – soit mise en place afin que l’employeur puisse embaucher des personnes reconnues compétentes par un acte administratif légitime. En outre, cet enseignement est orienté idéologiquement, en ce sens qu’il cherche peu à peu à infléchir un modèle professionnel pour qu’il intègre les impératifs de l’agriculture et d’autres composantes tels que le tourisme, les problématiques sanitaires et environnementales…
Si l’École répond aux prescriptions du genre salarial, elle intègre cependant, dans la formation qu’elle propose, une part non négligeable des apports empiriques de nombreuses générations de bergers qui ont construit leurs pratiques au fil d’un long processus d’accumulation dans le cadre traditionnel de l’exercice de leur métier.
Nous verrons cependant que les prescriptions en terme de qualification auxquelles répond l’École ne rencontrent pas un écho unanime auprès des éleveurs qui sont supposés embaucher ces jeunes détenteurs du « Brevet Professionnel Agricole de Berger Salarié Transhumant » délivré par l’École du Merle.
2.2. SAVOIR-FAIRE ACQUIS HORS DE L’INSTITUTION : AU TRAVAIL
La rupture est franche entre les activités à l’École du Merle et le travail auquel les stagiaires sont confrontés sur les exploitations dans lesquelles ils effectuent leurs stages, et dans les élevages où ils sont embauchés. Car là, les notions valorisées sont autres, l’action, le bien faire, sont privilégiés par rapport au savoir. L’habileté est traditionnelle et perçue comme presque innée, comme un don, parce que transmise tout au long de la vie. C’est en quelque sorte comme si elle faisait partie de la « mémoire collective » (Leplat, Pailhous, 1981). C’est ainsi que Berthelot relevait cette expression qui marque l’identité socio-historique : « on ne devient pas paysan, on est paysan » (Berthelot, 1985). Il faut encore noter que le rapport au savoir (traditionnel), dans la société pastorale, intègre une dimension de pouvoir, à la fois parce que les savoirs transmis à l’intérieur du groupe sont jalousement conservés (Crozier, 1963) et distillés parcimonieusement à la manière du modèle qui prévaut dans les corporations et, parce que les qualités reconnues au berger qui fait ses preuves au travail sont attribuées en fonction du respect des normes du métier.
Deux notions sont singulières et singularisées dans le monde des bergers de Provence : la garde et le biais (entendez savoir garder et avoir du biais ). Et c’est principalement à la façon dont un berger garde le troupeau, lors des périodes destinées à cette activité, qu’il est évalué par ses pairs ou par son employeur. Pour être reconnu, le berger doit être capable de gérer les herbages de façon à ne pas les appauvrir et éventuellement à conserver du « regain » pour plus tard. Il lui faut aussi pouvoir faire manger les brebis « à leur faim » pour qu’au terme de la journée, elles soient « bien rondes et contentes » (pour reprendre les critères symptomatiques fondés empiriquement par les bergers). La garde qui, a priori, semble une activité passive – le berger veille près du troupeau – est en fait une activité complexe et dont les contraintes sont en mouvement et évoluent avec les politiques environnementales, les transformations techniques, les saisons… La connaissance des pratiques de pâturage des brebis et l’utilisation de ce savoir sur les habitudes du troupeau forment un tout complexe et subtil dans la conscience du berger. Durant une journée de pâturage normale, les brebis vont échapper à la vue du berger et il doit savoir où et comment les retrouver. Un enseignement mutuel entre le berger et les brebis est à l’œuvre qui permet au premier de déceler dans le troupeau des comportements et des repères invisibles au profane [7] et, aux secondes d’adopter des postures et des mouvements conformes aux attentes du berger, notamment le respect des limites du pâturage et la réponse aux interpellations [8]. C’est ici qu’intervient la notion de biais qui est directement liée à la pratique de la garde. Je n’ai pas fait de recensement de la multitude d’expressions liées au biais que, sur le terrain, on peut entendre en compagnie des bergers, mais elles sont nombreuses et m’ont rapidement interpellé en tant qu’observateur et qu’apprenti berger.
Au premier degré, on peut dire que le biais signifie la direction que prend le troupeau qui « mange » sur les parcours de plaine, de collines ou sur les quartiers de montagne. Au-delà, le biais recouvre un grand nombre de composantes que l’observation et la pratique permettent de s’approprier intimement. En ce qui concerne la montagne, dans les périodes d’intense chaleur les brebis ont tendance à monter vers les sommets pour rechercher la fraîcheur et, dans les périodes plus fraîches, à descendre. La topologie du terrain offre une série de « pièges » dans lesquels les brebis ne doivent pas tomber (limites d’un quartier, barre rocheuse, travers caillouteux…). Le troupeau adopte tel ou tel type de comportement face aux obstacles. Le berger doit raisonner le sens de marche des brebis dans la perspective de retrouver le troupeau à un endroit déterminé quand il y revient. L’effectif du troupeau et les contraintes agri-environnementales impliquent une certaine gestion des parcours… Tenant compte de tous ces éléments, le berger va devoir assigner un sens de marche aux brebis, les contraindre imperceptiblement [9] à prendre telle ou telle direction. C’est ce que l’on appelle « donner le biais ». Dans le cas des troupeaux niolins décris par Ravis-Giordani, les brebis ne sont pas gardées de cette façon, et le berger ne leur donne pas de biais. Cependant, les troupeaux respectent, de jour en jour et d’année en année, des itinéraires saisonniers appelés « invista » (Ravis-Giordani, 1983), en quelque sorte, « ils prennent un biais » par eux-mêmes, comme si l’invista, faite de l’habitude et des contraintes, faisait partie de la conscience collective du troupeau.
On dit d’un berger « celui-là il a pas le byay [10] », d’un autre au contraire « c’est un berger, tu vois qu’il a du biais ». En somme, la notion de biais, selon cette deuxième acception importante dans le monde pastoral, pourrait être comparée à « l’orient » [11] du charpentier que décrit Cador et que cite Roger Cornu pour amener la notion de « métis professionnel » sorte d’« intelligence pratique », d’« intelligence des situations » (Cornu, 1991 : 95 et 99) ou de gaubi [12] comme disent les Provençaux.
Lors de l’estive, le berger retrouve son troupeau le matin pour « lui donner le biais », on dit d’un troupeau qui n’est pas habitué à la montagne ou aux collines sur lesquelles il mange, qu’il « n’a pas le biais » ou au contraire lorsqu’un troupeau « connaît bien sa montagne », qu’il « connaît les limites », on dit qu’il « a le biais ». Le berger, étonné de ne pas trouver son troupeau au lieu où il avait prévu de le rejoindre, dira qu’« il n’a pas pris le biais » ou « le bon biais ». Dans le même ordre d’idée, un ami éleveur me disait : « Tu vois, j’ai pas peur de te confier mes brebis. Parce qu’au pire, c’est elles qui te gardent ». Ce qui signifie que son troupeau connaît si bien la montagne sur laquelle il « mange » depuis plus de dix ans, qu’il en connaît toutes les limites, qu’il connaît le biais et, partant, que si je ne lui donne pas le bon biais, il le prendra de lui-même. On dit aussi d’une « montagne » [13] très difficile (de nombreuses limites qui ne sont pas marquées par des frontières naturelles, des herbages qui ne sont pas entretenus, un troupeau composé de brebis venues de nombreux élevages distincts [14] …) que c’est une montagne qui n’« a pas de biais ». Le grand nombre d’expressions liées à la garde et au biais, et plus généralement à tous les faits de la période d’estive, est un des indicateurs, outre de la complexité du travail, de la valeur fondamentale qui lui est accordée. Exception faite des formules liées aux soins qui, pour une part, sont un produit empirique endogène et qui, pour une autre part, ont été importées de la médecine vétérinaire scientifique, on ne retrouvera pas une si grande diversité d’expressions pour désigner d’autres aspects du métier. L’immersion dans le travail de berger m’a montré que la pratique de la garde, tant valorisée chez les bergers transhumants, est une activité qui nécessite une vigilance de tous les instants et une appréhension fine – pour la plupart, presque « subconsciente » – des comportements d’un troupeau et de données environnementales complexes. Lors du travail ou durant les stages en exploitation, les apprentis bergers sont initiés, sur le tas, à cette pratique. C’est par l’expérience d’exercices souvent répétés qu’ils acquièrent intimement la « sensibilité au troupeau » et l’œil du berger [15]. De sorte que, comme le décrit Faverge dans le cas du briquetier, oubliant toutes les recommandations qui ont pu lui être faites, « sans raison apparente, l’apprenti arrive à faire le travail » (Ombredane et Faverge, 1955, p. 143), le jeune berger finit par « avoir du biais ».
Cependant, pour en arriver là, l’apprenti doit traverser une épreuve importante que l’ethnologue peut être tenté de rapprocher d’un « rite d’entrée » (Sigaut, 1991) : il doit faire la preuve de sa qualité de passionné pour les brebis. L’idée de « passion » très présente chez les bergers (au point qu’elle est presque systématiquement présentée comme la raison qui mène à persévérer dans l’exercice du métier de berger), implique notamment celle de la conformité aux normes du métier. La passion ou ce que j’appelais « le discours sur la passion » (Tolley, 2001), hiérarchise la société pastorale de Provence. En effet, certains ont le pouvoir de décréter qu’untel ou untel a ou n’a pas la passion des bêtes. Celle-ci structure la communauté des bergers entre ceux qui y sont pleinement inclus et ceux qui, d’une façon au d’une autre, restent à sa marge. En première approche il peut sembler que l’expression de la pression à la conformité aux normes de la communauté pastorale tient principalement en l’acceptation des conditions de travail et d’emploi. Un berger qui viendrait à se plaindre du nombre d’heures que requiert son travail pourrait être pris en défaut de faire passer son confort avant celui des bêtes, de ne pas avoir la passion. Cependant, une observation pointue montre que dans le processus d’acquisition de la qualité de passionné, c’est la conservation du mode de vie (au sens traditionnel, celui de Mendras) qui est en jeu, notamment face à une pression à l’intégration de normes qui prévalent dans la société industrielle. Ainsi, c’est quand l’apprenti berger a commencé à montrer qu’il a bien intériorisé les normes endogènes, qu’il est considéré comme fidèle (au sens corporatif du terme) et reconnu comme passionné [16], qu’il peut espérer être intégré à la communauté, ne serait-ce que comme apprenti [17].
De la sorte, la transmission des savoir-faire dans le cadre du travail serait, comme le propose Sigaut, un moment d’apprentissage des valeurs, d’acquisition d’une identité tout autant que celui de l’intégration de connaissances et d’habiletés par l’apprenti (Sigaut, 1991).
On voit donc que, contrairement à l’école qui a une volonté de qualification de ses stagiaires et qui apporte, en plus des savoirs qu’elle transmet, une réflexivité du berger sur son travail, la formation sur le tas est un processus par lequel, en plus d’une appropriation intime des « actes » du travail, les apprentis intériorisent des normes et apprennent à faire correspondre leurs « attitudes » avec celles qu’on attend d’un berger.
En outre, on retrouve là, une sorte de conflit de légitimité entre les normes endogènes et les normes exogènes dont la communauté des « bons bergers » et l’institution scolaire sont symboliquement respectivement porteuses. Cette structuration que, schématiquement, je nomme « traditionnelle », de la société pastorale de Provence, qui prévalait encore majoritairement jusqu’il y a peu en matière d’organisation du travail et de transmission des savoir-faire, ne laissait aucune place pour l’école en tant qu’institution légitimement qualifiante des travailleurs du mouton, les bergers (Baticle, 1974). Tout au plus, elle trouvait une place comme lieu de recrutement de main-d’œuvre corvéable et à bon marché, dans le cadre des stages de formation en exploitation d’élevage. L’école pour bergers n’avait alors que peu de moyens d’imposer ses normes issues, en grande partie, de la société industrielle. Actuellement encore, il est comme une évidence que « l’école ne fait pas des bergers ». Pour être considéré comme berger, il est indispensable de garder des troupeaux, en particulier durant la saison de montagne. Et les stages en exploitations, notamment le stage d’estive, ne sont généralement pas perçus par ceux qui ne les ont pas suivis, comme partie intégrante de la formation dispensée par l’École du Merle. Aux dires et au vu des pratiques de bien des éleveurs et des bergers « traditionnels », il semble que ces stages en exploitation fassent, à leurs yeux, partie du lot de la formation sur le tas, de l’apprentissage normal des jeunes bergers. Comme le montre Marie-Laure Chaix, cette différenciation des regards pose d’ailleurs parfois un problème entre le maître de stage qui conçoit le stagiaire comme un ouvrier agricole (passage peu ou prou obligé de la formation dans le cadre de l’apprentissage traditionnel) et le stagiaire qui refuse d’être considéré comme un « larbin » et attend, dans le cas qui nous occupe, de l’éleveur qu’il assure une partie de sa formation (Chaix, 1985).
2.3. VERS UNE DIFFERENCIATION DES PRATIQUES ?
Il peut être difficile de différencier les pratiques d’un berger issu de l’École du Merle de celles de celui qui n’en est pas issu. Il semble, en fait, qu’il n’y ait pas toujours de différence notoire au niveau strict de l’acte. Une distinction est alors néanmoins perceptible en ce qui concerne le discours – ou l’absence de discours – sur la « profession » et sur les procédés. Comme je l’énonçais en introduction, j’ai observé l’utilisation de techniques sensiblement similaires chez les bergers issus de des filières de formation scolaire et chez ceux qui ont été formés sur le tas (en partie parce que toute formation aux pratiques pastorales se poursuit inévitablement par un apprentissage prolongé à l’occasion du travail). Mais il apparaît indéniablement que c’est le regard que les bergers posent sur ces pratiques qui diverge.
Prenons d’abord, dans le registre des soins, l’exemple significatif de deux bergers.
Le nœud de fixation
Alphonse, formé sur le tas et idéologiquement très attaché aux « valeurs traditionnelles », pratique couramment le nœud de fixation pour combattre les infections pulmonaires de l’agneau. Alors qu’un matin de printemps nous donnions du foin aux brebis mères et aux agneaux, il dit en parlant d’un jeune agneau qu’il me désigne : « celui-là, y tape », ce qui signifie qu’il bat des flancs, signe caractéristique de pathologies pulmonaires. Il attrape l’agneau et lui fait un nœud « de fixation » à la queue en m’expliquant ses gestes (près de la base de la queue de l’agneau, il serre fortement un morceau de ficelle agricole qu’il noue) et en ajoutant : « comme ça, dans deux jours il est sur pied ». Pour Alphonse, la relation est immédiate : l’agneau est couché sur le flanc, apathique, et le fait qu’il tape, le convainc que celui-ci souffre d’une infection pulmonaire, le traitement qui marche c’est le nœud de fixation, « dans deux jours il est sur pied ».
À l’occasion d’une foire pastorale à Saint Martin de Crau, lors d’une discussion au sujet des soins, entre la formatrice de l’École du Merle et Christine (bergère issue du Merle), Michelle (la formatrice) évoque la pratique qui consiste, en cas d’infection de l’œil, à perforer l’oreille pour y passer un morceau de cuir. Et Christine de s’exclamer « bien sûr que ça marche, c’est un abcès de fixation comme un autre ». L’abcès de fixation commun, premier dans les catégories bergères, est celui provoqué par le nœud de fixation pratiqué à la queue. Quel que soit leur parcours, rares sont les bergers de Provence qui ne le pratiquent pas, ou du moins, qui ne le connaissent pas. Et dans le cas d’infection de l’œil comme dans le cas d’infection pulmonaire, Alphonse et Christine procèderaient tous deux de la même façon : un morceau de cuir ou de laine passé dans un trou pratiqué à l’oreille en cas d’infection de l’œil, un nœud à la queue en cas d’infection pulmonaire. Mais comme c’est illustré par cet exemple, tous n’en ont pas la même perception. Ainsi, pour Alphonse, le nœud de fixation, « ça marche » pour l’agneau qui tape et, le morceau de cuir à l’oreille, « ça marche » pour l’œil blanc. Sa démarche est procédurale et linéaire, il va du symptôme au traitement en passant à peine par la maladie. Alors que Christine procède par catégorisation. Les symptômes renvoient à des pathologies dont les vecteurs sont connus. Et les causes renvoient à des catégories de traitements appropriées. Le nœud de fixation à la queue, comme le morceau de cuir à l’oreille, appartiennent à la catégorie des abcès de fixation [18], dont la particularité est de provoquer une migration de l’infection des parties touchées vers une extrémité du corps. Et nous voyons comment le « nœud de fixation » de Christine n’est pas le même que celui d’Alphonse. Celui de Christine relève notamment d’une abstraction, d’une distance formalisée entre l’acte et l’acteur, entre le travailleur et son travail, cette distance appartient profondément au rapport salarial où le salarié est strictement séparé de son travail. Celui d’Alphonse, au contraire, relèverait du rapport paysan qui fait un tout du travailleur et du travail, qui lie l’acte et l’acteur dans le mode de vie, sa démarche procédurale est ici exempte de toute distanciation et de toute réflexivité du berger face à l’acte qu’il pose.
Le dressage du chien de travail
Un autre exemple qui renvoie à l’opposition entre « moderne » (le mal nommé) et traditionnel est celui de l’éducation et du dressage du chien de travail. Les pratiques que j’ai pu observer, en ce qui concerne le dressage, diffèrent sensiblement selon qu’il s’agit du chien d’un berger issu de l’École du Merle ou de celui d’un berger que l’on pourrait dire « traditionnel ». Le choix de la race du chien est déjà un indicateur intéressant. Et les débats de bergers à propos du chien éclairent fortement sur la différenciation que l’on observe lors de l’éducation et du dressage du chien de travail. Si une grande diversité de cas est observable et que l’on pourrait dresser une typologie riche et très complexe des façons de dresser et de faire travailler le chien de troupeau, il est ici un processus caractéristique dont on peut noter des variations significatives selon « l’origine » différenciée des bergers en terme de formation. Je l’illustre ici par un nouvel exemple, celui de Rémy, berger issu de l’École du Merle et d’Alphonse, le même que j’opposais à Christine. Rémy, outre qu’il semble avoir une grande sensibilité pour l’éducation et le dressage des chiens, a suivi avec un certain intérêt les cours et les travaux donnés par un maître-chien dans le cadre des enseignements de l’École du Merle. Depuis la fin de sa formation à l’École du Merle en 1996, il a eu successivement deux chiens, tous deux de race Border Collie, ce chien dont Alphonse dit : « Vous, les jeunes cons, vous prenez tous des Border parce que c’est le dernier chien à la mode et que c’est facile à dresser. Mais c’est des peureux ces chiens là, y z’ont pas le sang et y se laissent toujours gagner par les brebis ». Rémy sait se faire entendre de ses chiens, leur inculquer des bases de dressage sous forme d’ordres simples tels que l’interdiction « Non ! », l’arrêt « Stop ! », l’impulsion dans une direction « Avance gauche ! » ou « Avance droite ! », la constance dans le mouvement qu’il a ordonné « Avance, avance, avance, encore ! », la passivité « Pas bouger ! ». Lors du dressage du chien auprès du troupeau, il redouble de zèle pour former son chien, l’envoie couramment au travail et même à outrance selon Alphonse qui le connaît bien, lui fait répéter les actions que le chien n’a pas comprises, les lui fait corriger. La démarche qu’il utilise consciemment pour mener un jeune chiot à l’état de bon chien de travail est séquencée (Faverge, 1955) : les premiers mois il lui donne donc les bases, « non ! », « stop ! », « pas bouger ! », « Bônöm [19] viens ! », après il lui apprend la gauche et la droite, le mène au contact des brebis et commence à le faire tourner un peu autour du troupeau. Lorsque le chien répond à un ordre de façon inadéquate, Rémy lui dit sur « le ton grave du chef de meute » ( dixit le maître-chien que j’ai connu à l’École du Merle) : « Bônöm non ! » et lui fait répéter l’action. Si le chien fait des erreurs manifestes et répétées, il peut le gronder fortement, jusqu’à l’empoigner par les babines. C’est notamment le cas lorsque, durant le travail, le chien a tendance à mordre les brebis. Quand le chien maîtrise bien le « stop ! » et commence à maîtriser la gauche et la droite, Rémy continue son dressage à l’occasion du travail et au gré des opportunités et des besoins. J’ai coutume de dire sur le ton de la plaisanterie et en accord avec lui, que son chien est un « chien téléguidé ». Son chien reste cependant constamment en apprentissage, des ordres nouveaux lui sont imposés régulièrement et Rémy multiplie les efforts pour lui faire corriger ses « mauvais penchants » et pour le renforcer dans « ses atouts ».
Alphonse, depuis que je le connais (1993) a toujours eu simultanément plusieurs chiens, tous de race Berger de Crau ou bâtarde croisée Berger de Crau. « C’est des chiens qu’ont le sang et comme je travaille, faut des chiens qu’ont le sang. » dit-il. Parmi les bergers, ces chiens sont réputés plus difficiles à dresser que les Border Collie qui, eux, sont connus pour être les plus conciliants pour le dressage et parmi les plus affectivement dépendants de leur maître. Lorsque Alphonse garde un chiot pour en faire un chien de travail, dès que le chiot est en âge de suivre le troupeau, il l’emmène avec un chien adulte et formé. C’est à son contact et lors du travail au troupeau que le jeune chiot acquiert ses compétences. Au début, Alphonse envoie le chien adulte (par exemple Tambour) et retient le chiot (par exemple Salsa) : « Tambour, passe là haut », « Ici Salsa ! » [20]. Le jeune chiot a tendance à vouloir démarrer avec l’autre chien, comme un jeu dira le berger. Parfois, il laisse le jeune chien accompagner l’adulte. Tambour passe le long du troupeau et le fait refluer vers la pente. Lorsqu’il a satisfait à l’ordre donné par Alphonse, ce dernier le rappelle : « Tambour ». Et Salsa accompagne le chien qui revient auprès d’Alphonse. Dans de nombreuses circonstances, le chien adulte formé par Alphonse « voit » le travail qu’il doit faire. Il en est ainsi, par exemple, lorsqu’en transhumance, sur une route départementale, il faut permettre le doublement du troupeau aux automobilistes qui arrivent par derrière. Il faut alors ramener toutes les bêtes sur le côté droit de la chaussée. Lorsque les bergers commencent à « faire passer », les chiens se mettent en mouvement sans nécessairement qu’un ordre leur soit donné : « ils connaissent le travail ». De la même façon, lorsque le troupeau longe un champ cultivé et que quelques brebis « versent » [21] dans le champ, les chiens d’Alphonse interviennent généralement d’eux-mêmes pour ramener les brebis en bordure. Parfois, le chien jette un coup d’œil au berger comme pour recevoir confirmation du bien-fondé de l’action qu’il va entreprendre, Alphonse baisse les yeux en penchant légèrement la tête vers l’avant et le chien démarre.
Ainsi, il semble que c’est en voyant faire, qu’à la manière de l’apprenti décrit par Cornu (Cornu, 1991), le chiot apprend le travail.
Par ailleurs, lorsqu’un chien aguerri avec lequel Alphonse travaille fait une erreur manifeste, qu’il « fout le bordel », Alphonse intervient par des insultes et des cris, tantôt avec le sourire, tantôt avec un énervement sensible : « Tambour, viens ici, con de chien ! », « Tambour, salaud ! », « Tambour, nom de Dieu ! », « Tambour ! ». Si dans une même journée, le chien répète des erreurs ou « n’en fait qu’à sa tête », Alphonse lui jette une pierre ou le gratifie d’un coup de bâton. La réprimande est suffisamment forte pour qu’au fil du temps il ne lui soit plus nécessaire que le coup soit effectif pour faire couiner le chien qui revient la tête basse à la vue du bâton dressé ou du caillou brandi. Il en va de même pour le jeune chien apprenti. Au contraire, lorsqu’une journée de travail s’est bien passée, ce qui est le plus souvent le cas, de retour à la cabane, Alphonse félicite le chien et dispense quelques caresses et tapes amicales.
On voit ici comment de son côté, Rémy enseigne méthodiquement des ordres à son chien, sans doute près d’une trentaine qu’il combine judicieusement en fonction des situations et de son « intelligence pratique » (Cornu, 1991). Alors que le chien d’Alphonse, lui, apprend le travail au contact du travail d’un autre chien et suivant les réactions positives ou négatives du berger. On retrouve une certaine régularité, n’excluant bien entendu pas des écarts, quant à la façon de faire, d’une part, des bergers issus de l’École du Merle ou qui sont en contact soutenu avec des institutions charnières entre le monde pastoral et le monde « scientifique et technicien » et, d’autre part, des bergers que j’ai sommairement désignés comme « traditionnels ». Ainsi, par exemple, tous les bergers issus de la promotion avec laquelle j’ai suivi la formation de l’École du Merle, s’ils sont loin d’avoir le savoir-faire de Rémy pour ce qui est de l’éducation et du dressage des chiens de troupeau, procèdent selon un schéma similaire à celui que j’ai énoncé pour décrire la démarche que suit Rémy, c’est-à-dire grosso modo la démarche proposée par les maîtres-chiens qui animent le stage « chien de troupeau » à l’École du Merle. De la même façon, beaucoup de bergers formés uniquement sur le tas au contact de bergers ou d’éleveurs « traditionnels », et la plupart des bergers issus du milieu pastoral (qui sont de plus en plus rares), empruntent, en matière de dressage, la procédure utilisée par Alphonse. Et l’on retrouve dans ces deux catégories les façons de faire respectivement sous-tendues par la séparation et l’agrégation du travail et du travailleur, de l’acte et de celui qui le pose, les termes de cette opposition devant encore être attribués d’une part, au rapport salarial de la société industrielle (Naville, 1963) et, d’autre part, au mode de vie des paysans (Mendras, 1984).
2.4. TRANSITION D’UN MODE TRADITIONNEL DE TRANSMISSION DES SAVOIRS VERS UN MODE « MODERNE »
Comme Mendras qui énonce la mutation des exploitations agricoles en entreprises capitalistes, Marcelle Stroobants montre, avec Lafont et Leborgne, que dans le monde artisanal « le déclin de l’apprentissage traditionnel, le développement de rapports de sous-traitance ou de dépendance économique – l’industrialisation des procédés, la médiation des promoteurs entre la clientèle et l’artisan –, sont autant de signes évidents que “l’entreprise artisanale devient capitaliste”. Seules l’organisation et la division du travail gardent des apparences d’une survivance archaïque, dans la mesure où l’habileté professionnelle des travailleurs y conserve une place importante » (Stroobants, 1993).
Nous voyons, en effet, que tant dans le monde artisanal que dans le monde agricole et en particulier pastoral, la transition d’une économie traditionnelle vers une économie capitaliste s’est accompagnée d’un changement du mode de formation. Mendras montre que cette transition, dans le monde rural, se traduit par l’intégration de la production paysanne dans la chaîne agroalimentaire de la société englobante dont elle devient dépendante. En même temps apparaissent des techniciens et des spécialistes qui se mobilisent pour améliorer la productivité des exploitations agricoles, dans l’optique d’une production à destination de la société globale. De ce fait, un savoir exogène, généré dans l’univers citadin, intègre les campagnes et se mêle aux savoirs traditionnels qui y prévalaient jusque là. De plus, l’exode rural qui a vidé les campagnes, associé, plus récemment, à une certaine idéologie écologique évoquée par Jollivet et Barrué-Pastor (Jollivet, 1997), fait que le métier se reproduit de moins en moins dans la communauté rurale agricole et, que de plus en plus de jeunes bergers sont issus des villes, souvent parmi les citadins qui estiment avoir bu l’industrialisation et le productivisme jusqu’à la lie et recherchent, dans le mode de vie paysan idéalisé, un contact avec l’image qu’ils ont de leurs racines et de la « vie authentique ». C’est dans ce contexte, et avec l’apparition du salariat qui requiert la qualification des travailleurs (Alaluf, 1986), que le mode de formation scolaire commence à accompagner l’activité agricole et à participer au mouvement de professionnalisation du métier de berger (en particulier). L’importance grandissante de la formation de type scolaire réforme sensiblement le rapport au savoir des nouveaux bergers en lui apportant d’une part, cette dimension réflexive évoquée plus haut et, d’autre part, un lien plus étroit avec les connaissances scientifiques de l’économie, de la médecine et de l’agronomie qui, comme le montre Reboul, procèdent à la fois d’une expérience accumulée empiriquement par des générations de paysans, et de celle faite par les scientifiques (Reboul, 1985). De plus, l’apprentissage du travail de berger salarié dans le cadre institutionnel apporte aux nouveaux bergers un éclairage sur les rapports sociaux dans lesquels ils sont pris. Et ce changement, qui certes retire au métier une part de sa dimension intime et de son caractère paysan, est un des vecteurs de l’amélioration des conditions de travail et d’emploi des bergers.
Cette transformation ne va cependant pas sans poser un certain nombre de problèmes, en particulier du point de vue des bergers et des éleveurs des « anciennes générations ». D’abord, on constate un conflit de légitimité entre l’institution scolaire qualifiante et le mode de formation traditionnel, sur le tas. Les éleveurs, installés de longue date et, le plus souvent, formés selon un mode traditionnel, qui ont suivi le long chemin qui mène à la reconnaissance par leurs pairs et, à la réputation de bon berger, ne sont pas prêts à céder aussi facilement l’autorité de « maître » (pour reprendre le langage des corporations) qu’ils ont acquise. La légitimité d’évaluer les jeunes, le pouvoir de leur faire une place dans la communauté des bergers, leur sont reconnus par la position d’ancien et de bon berger qu’ils occupent dans la hiérarchie pastorale, et ils ne voient pas d’un bon œil que des institutions extérieures, au moyen de l’attribution d’un « bout de papier », viennent leur ravir ce droit exclusif. De façon sous-jacente, les choses se passent comme si en faisant de la formation des agriculteurs une formation professionnelle, l’école mettait en cause l’idée de l’agriculture comme mode de vie et participait à la rupture de son autonomie avec ce que Mendras appelle la société englobante. Ensuite, mais cela en découle, on voit une rupture de transmission s’opérer en ce qui concerne les savoirs empiriques, ceux que bien des ethnologues (par exemple Brisebarre, 1978) nomment les secrets de berger, et qui étaient habituellement transmis aux plus jeunes dans le cadre de la famille ou de la communauté villageoise. Une relation identitaire et un lien fort de fidélité étaient nécessaires pour qu’un bon berger délivre ses secrets, en particulier en ce qui concerne les savoirs à caractère magique, les vertus des plantes de montagne et les remèdes mécaniques [22]. Ceux-ci restent largement inconnus des spécialistes et des techniciens dont les références demeurent celles de la médecine vétérinaire scientifique et de la conduite « rationnelle » des exploitations agricoles. Et ces savoirs traditionnels, loin d’être désuets – au vu des préoccupations environnementales actuelles – tendent progressivement à être oubliés depuis que le mode traditionnel de transmission, dans un cadre identitaire rural, est rompu.
C’est notamment ici que l’École des bergers du Merle endosse un rôle important en cherchant à occuper, à cheval sur la communauté des bergers et celle des techniciens et spécialistes, une place adéquate qui tienne compte de ces transitions et de ces ruptures. L’idée majeure qui sous-tend la démarche impulsée à l’école par Michelle (formatrice et directrice), qui fût longtemps éleveuse et bergère et qui situe consciemment son action entre les deux mondes, pourrait être énoncée comme suit : « Depuis que les hommes élèvent les ovins, les bergers ont accumulé une somme de savoir-faire et de pratiques liés notamment à la garde des troupeaux et aux soins des animaux. Ils ont appris à déceler les signes des variations de l’état physique des moutons, les signes comportementaux des troupeaux qui permettent d’anticiper leurs mouvements, et ils ont appris à donner une réponse adéquate aux événements que révèlent les signes qu’ils repèrent. Si du côté – extérieur à la société pastorale – des scientifiques et des techniciens, nombre de pratiques et de notions liées à l’élevage ont été théorisées, rationalisées ou découvertes, en particulier celles relevant de la médecine vétérinaire et de la conduite technico-économique d’une exploitation agricole, toutes les pratiques relatives à la garde du troupeau sont largement ignorées. En elle-même, la garde (comme disent les bergers), si elle subit les contraintes politiques et environnementales échafaudées dans les sphères techniciennes et politiques, ne fait l’objet d’aucune étude qui tienne compte des savoir-faire élaborés par les bergers au fil des siècles d’accumulation.
Puisque au terme d’une négociation tacite entre le monde agricole, les techniciens, les spécialistes et les détenteurs du pouvoir politique, tous plus ou moins porteurs d’une idéologie écologiste “citadine” (Barrué-Pastor, 1997), le choix est fait de conserver une forme d’élevage ovin extensif et transhumant en Provence, il va donc de soi que les savoir-faire liés à la garde du troupeau (pratique intimement liée à la forme extensive de l’élevage) continuent à devoir être mis en acte et donc, à devoir être transmis. »
Ainsi, à l’École du Merle, on cherche à faire la synthèse entre formation traditionnelle et formation institutionnelle. Comme énoncé plus haut, outre les enseignements obligatoires, il y est prévu que les savoirs issus de l’activité des spécialistes soient transmis dans le cadre institutionnel et que les pratiques ignorées par les spécialistes soient apprises à l’occasion de l’exercice du travail. De sorte que des stages intensifs en exploitation occupent plus de la moitié du temps de la formation, et que l’école joue souvent un rôle de médiation lors des premières embauches des bergers dont elle contribue à assurer la formation et « l’entrée dans le métier ». Et de fait, il semble que, petit à petit, elle devienne un des facteurs possibles d’intégration dans le monde des bergers. Les normes liées à l’attribution des primes au lancement pour les jeunes agriculteurs prévoient l’obtention d’un diplôme du type BPREA (Brevet Professionnel « Responsable d’Exploitation Agricole ») ou BTS (Brevet de Technicien Supérieur). Ceux qui veulent s’installer à leur compte sont donc incités à suivre des formations agricoles. Au-delà, la pratique des stages en exploitation trouve une demande tant chez les éleveurs, à la recherche de main-d’œuvre peu onéreuse et prêts à jouer le jeu de la formation en échange, que chez les apprentis bergers. Ce mouvement tend à consolider l’assise de l’école dans la société pastorale, et à lui faire gagner en légitimité. Cette légitimité est d’ailleurs renforcée par un nombre croissant, dans la société pastorale de Provence, de bergers et de jeunes éleveurs issus des filières « professionnalisantes » de lycées agricoles ou de l’École du Merle. Mais surtout, l’importance que prend cette formation dans le monde des bergers tient sans doute au fait que, dans le respect des mythes, elle entre dans la modernité par l’assemblage de techniques pédagogiques modernes et traditionnelles, et par l’intégration de l’enseignement des pratiques et contraintes de la société industrielle avec l’enseignement des pratiques traditionnelles empiriquement fondées d’un métier ancien.
 
NOTE METHODOLOGIQUE
 
 
L’essentiel de la méthode que j’utilise pour la collecte de données sur la société pastorale de Provence et les rapports sociaux dans lesquels sont pris les bergers et les éleveurs est basée sur l’observation participante et l’entretien informel, sur les lieux de sociabilité, à l’École du Merle où j’ai opéré mon entrée sur le terrain, à l’occasion du travail et du partage de la vie quotidienne des bergers.
Partant de l’idée selon laquelle il vaut mieux extraire le questionnement sociologique du terrain que de chercher à vérifier des hypothèses a priori, j’utilise préférentiellement des recettes proposées par les ethnologues et les sociologues travaillant par observation participante.
L’observation participante en sociologie est une méthode souvent appliquée pour l’étude des professions de services, parfois pour l’étude de l’industrie, mais très peu pour la recherche en milieu agricole et rural. Par ailleurs, en dehors de l’importante monographie de Georges Ravis-Giordani sur les bergers corses, peu d’études modernes, et aucune en sociologie, portent sur la société pastorale.
Après avoir mené mes études de sciences sociales à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), afin de me confronter pleinement à la discipline, j’ai choisi de me pencher sur un terrain qui m’était complètement étranger. Depuis lors, la Maîtrise (ULB), le DEA (Université de Provence) et la thèse (ULB) sont consacrés à la société pastorale de Provence. Ainsi, l’observation d’un milieu difficile, inconnu et lointain, par acculturation, m’a disposé à la surprise. De la sorte, par exemple, j’ai décelé les enjeux relatifs à l’imposition des normes du métier et à la hiérarchisation de la société pastorale en appliquant les ficelles décrites par Howard S. Becker dites de la « ligne de démarcation » (marquant la limite entre « eux » et « nous » ) et de « ce n’est pas ceci ou cela » (Becker, 2002). Ce sont les rengaines de bergers au sujet des « écolos des villes »« eux » selon la ficelle de Becker) et au sujet de « la passion pour les brebis », qui ont éveillé ma curiosité quant à la question de l’intégration dans la communauté des bergers : Qui a la passion ? Qui est un bon berger ? Qui dit qu’untel a ou n’a pas la passion ? Comment « eux » (les écolos citadins) deviennent-ils bergers et apprennent-ils à faire le travail ? Et, par comparaison, comment « nous » les bons bergers (que j’ai qualifiés de « traditionnels ») devenons-nous bergers ? C’est par suite d’une observation minutieuse des discours, des rapports interpersonnels, du travail et de la transmission « en train de se faire » des savoirs et savoir-faire, que j’ai tenté d’apporter quelques conclusions intermédiaires.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]Provence Alpes Côte d’Azur.
[2]Service central des enquêtes et des études statistiques.
[3]Office national interprofessionnel des viandes, de l’élevage et de l’aviculture.
[4]Tous ces chiffres sont consultables sur le site Internet de l’Institut de l’Elevage hhttp :// www. instelevage. asso. fr/
[5]Prime compensatoire ovine / Prime à la brebis et à la chèvre.
[6]On dit « parer » les pieds.
[7]Pour un berger, il y a plusieurs niveaux de connaissance d’un troupeau, d’abord, tous les bergers qui ont en charge un troupeau quelconque, peuvent reconnaître parmi les animaux qui le composent certaines bêtes dites « de remarque », ce sont par exemples les chèvres qui côtoient les brebis du troupeau, les brebis noires ou rousses parmi les blanches, les floucas (qui sont des mâles castrés apprivoisés et parés de pompons de laines et de décorations) et, les animaux qui portent des sonnailles. Ces « bêtes de remarque » très minoritaires dans la troupe permettent, à l’œil, un bref comptage statistique du troupeau : si elles sont toutes présentes, il y a peu de chance qu’il en manque d’autres. Ensuite, le berger qui connaît plus intimement un troupeau en particulier, sait la personnalité de certaines bêtes : la mère avec son agnelle qui traîne toujours en queue de troupeau ( « si elles sont là, c’est qu’elles sont toutes passées » ), la grosse qui marche toujours en tête avec les chèvres, la vieille qui se tient souvent à l’écart, les deux « salopes » qui entraînent toujours un lot à se couper du troupeau… Enfin, il y a les bêtes personnalisées par le berger à la suite d’un évènement quelconque : celle que l’on a gardée malgré une mammite parce qu’elle est bonne mère, la brebis qui, malgré ses blessures, à échappé à une attaque de chien errant et qui « a une telle rage de vivre » qu’on la laisse au troupeau, la brebis à la patte cassée qui est passée au reportage de TF1 suite à l’attaque de loups et qu’avec Christine nous avons marqué d’un grand « TF1 » sur le dos avec le crayon de cire bleu… Tous ces repères invisibles ou inconnus du profane, sont autant de signes qui permettent d’interpréter les postures du troupeau, de lire ses comportements, d’anticiper des événements divers, de « lire l’invisible à travers le visible » (Cornu, 1991).
[8]Ainsi, par exemple, Christine a appris à ses brebis à se retourner au cri de « brebis ! demi tour ! »
[9]« Tout l’art est de leur donner le biais alors qu’elles [les brebis] pensent le prendre librement » m’a dit un berger.
[10]En provençal, biais se dit byay.
[11]« Le charpentier devant un problème de mise en place d’une charpente […] devra prendre parti entre plusieurs façons de procéder. Selon son habileté, son assurance, on dira : il a de l’« orient » ou non. » (Cador, 1982 : 69).
[12]Gaubi : savoir-faire. Avé de gaubi : avoir du savoir-faire, avoir l’art de…
[13]Il faut ici entendre le terme « montagne » comme comprenant à la fois les quartiers sur lesquels le troupeau est mené, la période dite de l’estive, et les contraintes exercées par le lieu et le troupeau sur le travail du berger.
[14]Ce qui provoque un phénomène récurrent de désagrégation du troupeau composé de lots de brebis non familiarisés les uns avec les autres.
[15]Sans s’étendre plus avant sur cette notion endogène complexe qu’est « l’œil du berger », signalons simplement qu’elle peut se rapprocher de l’œil du forgeron décrit par Roger Cornu. « À la forge, « l’œil travaille tout le temps » (Blasquez, 1976 : 45). Lire les couleurs, c’est lire le métal et sa malléabilité ; couleur est signe d’autre chose. Il faut donc lire l’invisible à travers le visible » (Cornu, 1991).
[16]Roger Cornu propose une notion qui peut être rapprochée de l’idée de passion que l’on retrouve dans le discours des bergers : « Le fait d’apprendre en voyant est souvent mis en rapport avec le fait d’avoir le goût ou non du métier. Le goût est une notion qui se situe quelque part entre un produit de la socialisation et une « tendance » ou un « don ». » (Cornu, 1991 : 98).
[17]C’est avec un statut équivalent à celui de fils de la famille que, selon Marie-Laure Chaix, une transmission efficiente des savoir-faire traditionnels a le plus de chance d’aboutir. (Chaix, 1985)
[18]Quoique dans le cas de l’infection de l’œil, le traitement qui consiste à passer un morceau de cuir à l’oreille, induit un mouvement de l’œil par attraction du regard. Ce mouvement mécanique joue vraisemblablement aussi un rôle dans la guérison de l’œil blanc.
[19]Bônöm est le nom de son deuxième chien.
[20]Alors que Alphonse retient son chien ou lui ordonne de venir en faisant suivre l’ordre du nom du chien, « ici Salsa ! », Rémy fait l’inverse, « Bônöm, viens ! ». Le maître-chien indique, lors de la formation qu’il dispense à l’Ecole du Merle, qu’il vaut mieux, pour des raisons de clarté à l’égard du chien, interpeller le chien par son nom avant de lui indiquer l’ordre à suivre. Notamment, lorsqu’un berger travaille avec plusieurs chiens, cela permet (toujours selon le maître-chien) de donner des ordres différents à faire exécuter simultanément par plusieurs chiens. C’est selon le schéma d’apprentissage décrit par Faverge que Rémy a « pris l’information » de la part du maître-chien, l’a intériorisée et l’utilise. « Prendre l’information utile dans le travail, c’est percevoir la situation d’une manière fonctionnelle, sous l’angle d’une conduite d’utilisation » dit Faverge (Faverge et Ombredane, 1955 : p. 145).
[21]Dans la terminologie liée à la transhumance et aux mouvements des troupeaux, on retrouve un grand nombre de métaphores liées au mouvement de l’eau ou à la rivière.
[22]Le savoir-faire lié à la garde du troupeau ne fait pas, semble-t-il, l’objet d’une volonté de transmission de la part de ceux qui le détiennent traditionnellement. Mais cette question se situe encore hors des limites de mon observation de la société pastorale…
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