2004
Sociétés contemporaines
Filles et garçons en danse hip-hop
La production institutionnelle de pratiques sexuées
Sylvia Faure
Faculté d’anthropologie et de sociologie G.R.S.-UMR 5040 Université Lumière Lyon 2 5 avenue Pierre Mendès France 69676 BRON Cedex.
L’encadrement institutionnel de la danse hip-hop, pratiquée par des garçons d’origines sociales populaires et urbaines, a engendré un déplacement des pratiques vers
d’autres groupes sociaux, et notamment vers les filles d’origines sociales populaires ou intermédiaires. Dans cet article, nous étudions le second aspect de ce constat, à savoir une féminisation qui s’exprime non seulement par l’arrivée des filles sur les marchés du hip-hop au
cours des années 1990 (en compétition et dans les compagnies de danse chorégraphiée) mais
également par l’introduction de manières de faire, de valeurs construites socialement comme
« féminines ». Ces dernières ont des effets significatifs sur les corps et sur les manières de
danser des garçons et enfin sur les rapports sociaux de sexe des pratiquants et pratiquantes
d’origines sociales populaires urbaines.
The institutional framework provided for hip-hop dance in popular areas has
changed the behaviors between social groups, especially between the sexes inside
homogeneous groups. This article studies the second part of the proposition : the
feminization is not only linked to the arrival of girls on the hip-hop market during
the 90s (in competitions and choreographic companies), but also to the way things
are done and to the way values are socially constructed as “ feminine ”. These values
have an impact on the boy's way of dancing. At last they produce changes in the social
gender relations between boys and girls dancers from popular urban backgrounds.
L’encadrement institutionnel de la danse hip-hop, poursuivi depuis le début des
années 1980, constitue un mode de socialisation inédit des jeunesses populaires
amatrices de hip-hop. Leur inculquant quelques-unes des modalités d’apprentissage
et de représentation qui organisent les formes de danse légitimes (danse contemporaine), il en nuance, du même coup, les aspects autodidactes. En effet, la danse
s’apprend encore, en partie, entre soi mais se perfectionne avec l’aide de professeurs
dans des cours ou lors de stages. Elle se donne à voir sur des scènes de théâtre, à apprendre dans les salles d’entraînement de structures socioculturelles, et moins dans
les espaces urbains. La complexification de ses modes d’apprentissage et de représentation débouche, au final, sur la création de deux « marchés » qui diffèrent dans
leur sens général : une danse chorégraphiée, dite « de création » qui place le hip-hop
dans le champ chorégraphique ; et une danse de compétition qui s’exprime lors de
compétitions entre équipes (les battle ).
Cette complexification des pratiques génère des appropriations plurielles, en particulier par des filles d’origines sociales populaires, mais aussi par des jeunes hommes et des jeunes filles appartenant à d’autres groupes sociaux. Dans cet article, notre attention se portera sur les effets pratiques de cette co-présence, en particulier
entre filles et garçons.
Précisions méthodologiques et épistémologiques
Cet article s’appuie sur une recherche achevée, effectuée avec Marie-Carmen Garcia. Elle repose en totalité sur 70 entretiens retranscrits, et sur plusieurs enquêtes ethnographiques menées dans des MJC, dans les espaces urbains, dans des établissements scolaires.
Les entretiens concernent des danseurs amateurs et professionnels, des animateurs, des
chargés de mission et des directeurs de centres culturels, des acteurs institutionnels, des
enseignants d’établissement scolaire, et enfin des intervenants (qui sont généralement aussi
des chorégraphes) donnant des cours. L’enquête de terrain s’est déroulée de 2000 à 2003,
entrant très largement dans le cadre d’un appel d’offre interministériel, « Cultures, villes et
dynamismes sociales », consultation de juillet 2000 : Apprentissages, transmission et créativité, de la ville et dans la ville. L’objet central était l’analyse des modes d’apprentissage
des « danses urbaines ». Après avoir travaillé les catégories institutionnelles qui définissent
les pratiques observées, avoir procédé à l’analyse des processus socio-politiques et historiques de l’institutionnalisation de cette forme de danse, notre attention s’est concentrée sur
l’analyse des façons d’apprendre, de pratiquer, de donner du sens à l’activité, en rendant
compte plus spécifiquement de la confrontation (Thin, 1998) plus ou moins heureuse des
pratiquants d’origines sociales populaires avec les logiques institutionnelles qui encadrent
et/ou valorisent la danse hip-hop.
La question de la féminisation n’était absolument pas envisagée dans la problématique
de départ. Elle s’est imposée au fil des mois, lors de l’observation des pratiques. En rencontrant à plusieurs reprises les pratiquants, nous nous sommes aussi aperçu de l’aspect
conventionnel des entretiens initiaux qu’ils acceptaient de mener avec les enquêtrices
« non spécialistes ». Ces « premiers » discours reprenaient les images véhiculées par un
sens commun partagé à propos du hip-hop, c’est-à-dire une activité de garçons issus de
l’immigration, relative à une « culture hip-hop » homogène. Plus tard, nous avons observé
qu’ils se modifiaient selon les contextes d’énonciation, donnant à lire et à entendre
d’autres points de vue de la part des mêmes personnes. En particulier, si les propos tenus
au sein des structures socioculturelles soulignaient la nécessaire présence des filles dans la
danse, en revanche, dans des contextes différents (dans des compétitions, dans des discussions non enregistrées) ainsi que lors des observations des entraînements, d’autres rapports
sociaux entre les filles et les garçons se dessinaient : un « ensemble-séparé », pour reprendre l’expression de Erving Goffman (2002), co-entretenu paradoxalement par les « encadrants » (intervenant, enseignante EPS, animateur, acteurs institutionnels…), reposant sur
une division du travail dans l’activité danse, les filles chorégraphiant et les danseurs
s’exerçant aux figures de « break dance » performantes.
Aussi la recherche s’est réorientée pour inclure (sans en faire l’opération de recherche
prioritaire) un questionnement sur les rapports sociaux de sexe entre pratiquants et pratiquantes d’une part, et sur le rôle du travail de socialisation des institutions sur la production et la légitimation de différences de « compétences » entre filles et garçons, d’autre
part. Il a ainsi paru nécessaire de réfléchir aux représentations sociales et sexuelles 1°) du
corps dansant (en hip-hop), 2°) de l’organisation pédagogique de la pratique, 3°) de
l’écriture chorégraphique, et 4°) de la compétition sportivo-artistique en danse hip-hop,
émanant des danseurs et danseuses d’origines sociales populaires que nous rencontrions,
mais aussi des acteurs institutionnels qui participaient, dans les configurations étudiées, de
la reconnaissance de cette forme de danse.
1. L’HYPOTHÈSE D’UN DÉPLACEMENT DES FRONTIÈRES SOCIALES-SEXUÉES
D’UNE PRATIQUE JUVÉNILE POPULAIRE
La féminisation de la danse hip-hop – pratique longtemps affiliée a une danse de
garçons habitants les « quartiers populaires urbains » – ne s’exprime pas seulement
par l’arrivée des filles sur le marché de la danse chorégraphique (amorcée depuis le
milieu des années quatre-vingt-dix
[1] ), et par leur participation, certes encore restreinte, au marché des compétitions (
battles ) où les
breakers s’affrontent en appréhendant la performance physique et l’affrontement en tant que « compétences »
strictement masculines. La féminisation est également à considérer sous un angle
symbolique, par le fait que son inscription dans le champ chorégraphique induit des
façons de faire perçues comme « féminines », en particulier par la partie des danseurs la plus éloignée de la culture légitime et du champ scolaire.
Le processus de féminisation (dans ses deux acceptions) participe à créer des
concurrences symboliques entre des champs de pratiques, qui se réactualisent dans
une concurrence, plus limitée, entre danseurs et danseuses. Dans cet article, nous
voulons montrer que ces concurrences s’accompagnent de la manifestation de certains stéréotypes de sexe et de comportements parfois sexistes. Ceux-ci ne sont pas à
interpréter comme les produits d’une « culture populaire » sur laquelle se grefferaient des préjugés à l’encontre des filles, qui seraient propres aux jeunes des « cités
HLM ». Ils sont à appréhender comme la conséquence d’une confrontation entre des
logiques institutionnelles qui légitiment des dispositions culturelles et corporelles
(chorégraphier, esthétiser des mouvement, apprendre avec un professeur…) pouvant
être interprétées comme « féminines » par certains danseurs, d’une part, et les logiques pratiques de ces danseurs qui s’identifient à la performance physique et à un
univers de pairs, d’autre part, tandis que les compétitions (entre « mecs ») constituent des espaces de valorisation de soi, quand les autres espaces de leur socialisation les stigmatisent parfois en tant que « jeunes des cités HLM ».
Notre hypothèse est que l’encadrement institutionnel de la danse hip-hop, mené
depuis plusieurs années, engendre un double déplacement de frontières (Sorignet,
2004) parmi les pratiquants : entre les groupes sociaux – dans le sens où la pratique
s’est élargie à des pratiquants issus des groupes sociaux intermédiaires plus à même
de répondre aux injonctions de la socialisation institutionnelle et à orienter leur pratique de danse vers le champ chorégraphique –, et entre les sexes. Ces déplacements
ont des effets significatifs sur les corps et les manières de danser des garçons, ainsi
que sur les rapports sociaux entre pratiquants et pratiquantes.
Après avoir donné quelques éléments d’interprétation du processus d’institutionnalisation qui a transformé la danse hip-hop française, le texte se concentre sur
l’analyse de deux parcours d’amateurs, celui d’un garçon et celui d’une fille d’origines sociales populaires, en vue de présenter les effets de la « féminisation » des
pratiques sur les dispositions mentales et corporelles des jeunes hommes d’origines
sociales populaires et de sur leurs façons d’être et de travailler ensemble.
2. UN PROCESSUS D’INSTITUTIONNALISATION « LÉGITIMISTE »
CONDUISANT A LA FÉMINISATION DES PRATIQUES
Les pratiques artistiques et sportives des jeunes des « cités HLM » des grandes
villes ont largement été investies, au cours des années 1980 puis 1990, par les politiques publiques visant l’encadrement des « jeunesses populaires urbaines ». Dans les
contextes socio-politiques de ces décennies, ces espaces de résidence sont particulièrement présentés comme les porteurs et les responsables des problèmes de la société
(Baudin, Genestrier, 2003). Les pratiques juvéniles populaires (dans les domaines
sportifs, culturels et artistiques) qui s’y manifestent, sont alors perçues comme des
champs possibles et inédits pour l’intervention institutionnelle visant à capter les
« jeunes en difficulté ». Il s’agit, essentiellement de contrôler et donc d’occuper des
adolescents jugés « enfermés » dans leur quartier, « enclavés » dans une « culture de
rue » elle-même anomique (Lapassade, 1993 ; Dubet, 1987).
Les actions institutionnelles visant les jeunes des cités HLM se multiplient durant les années 1980
[2]. Elles vont participer de dispositifs plus larges et transversaux
à différents secteurs des administrations publiques, comme ceux initiés par la Politique de la ville, du développement social des quartiers (DSQ) et les zones d’éducation prioritaire (ZEP), ainsi que le fonds d’intervention culturelle (FIC). Le ministère de la Culture, le ministère de l’Education, le ministère de la Jeunesse et des
Sports, encouragent les pratiques culturelles juvéniles par des actions spécifiques à
l’école et dans les structures périscolaires. Les collaborations de plus en plus nombreuses entre les ministères et les administrations publiques culturelles et éducatives
finissent par donner une orientation relativement commune aux différentes initiatives touchant à la danse hip-hop. Mûe par une volonté de doter les pratiques de ces
jeunes d’une reconnaissance institutionnelle tout en les contrôlant, l’orientation institutionnelle s’appuie plus largement sur le projet tacite de réhabilitation symbolique
des pratiques populaires et juvéniles des grands ensembles HLM. Ce projet s’appuie
sur l’idée selon laquelle la « culture » (entendue comme « la culture légitime »)
donne du sens « là où on pense avoir affaire à des situations anomiques » (Rapport
Charvet, 2001 : 156).
La traduction « culturelle » (et quelque peu légitimiste) de la danse hip-hop se
confirme au milieu des années quatre-vingt-dix, avec la multiplication des actions
publiques d’encadrement des jeunes danseurs (formations, organisation de manifestations…). Elle a pour ambition de professionnaliser les danseurs qui semblent accepter les « règles du jeu » du champ chorégraphique et s’éloigner de leurs pratiques
autodidactes. Au-delà de cette professionnalisation qui ne concerne que quelques
pratiquants dotés en capitaux scolaires et faisant montre de « bonne volonté culturelle et scolaire » (Mauger, 1994), le travail institutionnel amène les groupes informels à se structurer en association (Blöss, 1989) et à intégrer une structure socio-culturelle où des cours de perfectionnement leur sont proposés. Ces structures socio-culturelles leur donnent aussi la possibilité de s’exprimer sur une scène publique,
lors de manifestations co-produites avec les grandes institutions publiques, à condition de produire une courte chorégraphie, dépourvue d’aspects compétitifs.
L’orientation chorégraphique de la danse hip-hop a ainsi été privilégiée durant
vingt ans. Elle s’accompagne d’un « apprendre par corps » qui obéit à des principes
pédagogiques et intègre des connaissances pratiques issues de l’entraînement rationalisé du danseur (contemporain) et d’autres de l’entraînement sportif. S’il a constitué jusque-là l’univers de pratiques hip-hop le mieux reconnu et le plus aidé matériellement par les pouvoirs publics, en revanche, il entre en concurrence avec un autre univers de pratiques, dit « underground » par les danseurs, celui des compétitions
( battle ). Or, ces compétitions sont aujourd’hui de plus en plus souvent co-organisées
par des structures socioculturelles, soutenues dans leur démarche par des institutions
publiques.
De fait, la danse de « compétition », qui s’institutionnalise aussi sans se doter
d’une même reconnaissance symbolique et institutionnelle que la danse de « création », attire des danseurs qui mobilisent des dispositions à la force physique, au
courage corporel, à l’esprit d’équipe, et un goût de l’affrontement. Si quelques danseurs se produisent sur les deux « marchés » (ils sont rares), il nous faut faire le
constat d’un clivage social fort entre ces deux univers de pratiques, qui génère des
prises de position radicales entre danseurs. Ceux qui acceptent la logique pédagogique et, de manière plus significative, la traduction chorégraphique de leur danse, se
distinguent des défenseurs acharnés des compétitions par des propriétés socialesfamiliales et surtout scolaires qui ne les mettent pas en situation de précarité ou de
désaffiliation scolaire. Les chorégraphes (issus des quartiers populaires urbains) ont
d’ailleurs très fréquemment un niveau Bac, voire Bac + (plutôt dans les formations
professionnelles ou techniques). Leurs capitaux scolaires tendent à les rapprocher de
la « culture légitime » et expliquent leur moindre résistance (intellectuelle mais aussi
corporelle) à la logique chorégraphique et pédagogique.
Ils s’opposent ainsi aux danseurs les plus éloignés de la culture légitime (et scolaire) qui privilégient, aujourd’hui, la danse de compétition, et expriment leur
« goût » pour celle-ci souvent en réaction vis-à-vis de la danse de « création ». Leur
engagement « corps et âme » dans la break dance s’accompagne d’une recherche de
reconnaissance auprès des pairs. Ils adoptent des comportements similaires à ce que
des chercheurs observent déjà à propos du rapport d’un certain nombre d’adolescents d’origines sociales populaires vis-à-vis de l’école, à savoir des comportements
« anti-école » (anti-institution), l’allégeance au groupe de pairs, l’expression d’attitudes virilistes dans les espaces publics.
Dans les deux formes de danse, la venue des filles ne va pas de soi. Elle induit
une concurrence symbolique et une dévalorisation des pratiques. Aussi les compagnies de danse chorégraphique ne sont guère mixtes ; quelques danseuses (en faible
nombre par rapport à celui de leurs homologues masculins) sont parfois engagées
pour une création, mais on leur attribue certains rôles, les plus éloignés de la performance physique de la break dance. Sur le marché des battle, des confrontations
« entre filles » sont organisées, évitant ainsi l’ambition de certaines de se confronter
aux garçons ; certains groupes intègrent toutefois (mais rarement) une fille : là encore, elle a une place qui lui est assignée et qui ne se confond pas avec celle des garçons. Lors des entraînements, un même clivage est à constater. Les groupes de garçons en viennent à accepter la présence d’une fille à condition que celle-ci fasse
preuve d’une très forte volonté et d’un goût affirmé pour la break dance.
L’exception confirme ici la règle.
3.1. LOGIQUE PÉDAGOGIQUE ET LOGIQUE CHORÉGRAPHIQUE
Beaucoup de filles d’origines sociales populaires ainsi que d’autres appartenant
aux catégories intermédiaires, s’initient à la danse hip-hop depuis quelques années.
Leur arrivée s’explique par la sortie de la pratique des espaces publics « extérieurs »
(d’où le contrôle social mené par les confrères les exclut) et par son rapprochement
de la logique pédagogique. Les espaces clos de l’entraînement et des répétitions (salles de danse) autorisent la démonstration de leur corps, ce qui n’est guère possible, à
l’adolescence, dans les espaces publics « extérieurs ». L’apprentissage pédagogique
les aide également dans leur volonté de faire du hip-hop et notamment de réaliser
des figures de break dance, d’autant plus que l’apprentissage entre soi, de leurs pairs
masculins, ne les intègre guère.
La création chorégraphique leur permet en outre de s’approprier la danse hip-hop
en activant des savoir-faire émanant très souvent d’une expérience précédente dans
une autre « discipline » chorégraphique (danse classique, jazz…). De plus, ces savoirfaire sont reconnus, dans la danse hip-hop, comme étant plutôt « féminins » ;
elles gagnent ainsi leur place en manifestant de telles dispositions qui reposent sur
des pré-requis socialement associés aux filles (Baudelot et Establet, 1992) : leur
« compétence » à l’esthétisation par un ordonnancement des mouvements mis au
service d’une sorte de « narration » à l’œuvre dans l’écriture chorégraphique.
C’est le cas de Soraya, qui a 22 ans. Elle est danseuse et animatrice en danse hiphop dans une MJC. En possession d’un baccalauréat économique et social, elle
poursuit une formation pour le brevet d’état d’animateur sportif avec Jeunesse et
Sports. Sa mère, 43 ans, est directrice d’un centre social ; son père, 55 ans, est ouvrier spécialisé ; elle a une sœur plus jeune qu’elle. « C’était des petites choses, des
traks euh… des petits pass-pass, on a appris les bases de la coupole ; mais on l’a
jamais travaillée vraiment parce que pour nous (les filles) c’était trop difficile. Et
les garçons ils étaient pas très gentils avec nous hein ! à la base hein. Souvent ils
nous disaient : “mais c’est pas pour vous ça ! Vous y arriverez jamais ! Dansez debout car au sol vous n’y arriverez jamais, vous êtes des filles euh…”. Mais on s’est
dit : “on va y arriver”. Bon c’est vrai que c’est difficile hein ».
Soraya est venue au hip hop après en être passée par une pratique autodidacte
avec ses copines de quartiers, en danse « modern-jazz ». Elle avait toutefois été formée à la danse classique (en prenant des leçons) durant son enfance. Avant de la
pratiquer, elle connaissait bien la danse hip-hop étant, comme elle nous dit, « issue
d’un quartier » ; elle estimait toutefois qu’il s’agissait d’une danse de « garçons ». À
16 ans, elle a l’occasion de se rendre aux premières rencontres hip-hop de la Villette.
Cette danse, vue sur une scène de spectacles et plus seulement observée chez ses
confrères de quartier, réveille son désir de s’y initier. « Et en fait, quand j’ai vu cette
danse là ; je me suis dit : “c’est ça que je veux faire” ». C’est alors qu’une chorégraphe contemporaine, dirigeant le centre chorégraphique national de sa ville, ouvre
des ateliers de danse hip-hop aux jeunes de la ville, en nouant une collaboration avec
des structures socioculturelles des quartiers populaires. Sous forme de stages organisés lors des vacances scolaires, ces ateliers accueillent des enfants et adolescents issus des quartiers HLM. On est en 1996, en pleine période de reconnaissance du hiphop « de création » par les institutions de la culture et par le monde de la danse
contemporaine.
Les séances sont dirigées par les danseurs hip-hop professionnels d’une des premières compagnies reconnues dans le champ chorégraphique contemporain. « On a
été amenés à faire des stages de danse au Centre National de la Danse, et ça c’était
magnifique pour nous, c’était la première fois qu’on voyait des locaux aussi beaux !
des vraies salles de danse ! ». Ces séances accueillent une majorité de filles, rompant ainsi avec la construction strictement masculine de cette danse dans les espaces
urbains. « C’était que des garçons qui dansaient. Surtout dans ma ville à moi. Et les
filles c’était pas trop ça. C’était plutôt du classique, ou du modern-jazz (sourire).
Quand ils ont vu que ça prenait de l’ampleur, que même les petits, ou les petites
sœurs quoi, tout le monde était embarqué dans ce… dans ce mouvement, et après ils
(c’est-à-dire les animateurs, les acteurs institutionnels) ont dit : “ oui, c’est bien”.
Après, ils commençaient à nous appeler à gauche, à droite ».
3.2. UNE CONSTRUCTION SOCIALE, SPATIALE ET SEXUÉE DU HIP HOP
Soraya dit qu’à ses débuts, elle a pu un peu s’entraîner « dehors » (dans le quartier) avec des copains (parallèlement aux cours de danse suivis à la MJC et lors de
stages durant les périodes scolaires). Cette pratique extérieure très limitée s’est rapidement interrompue en raison de son âge : d’autres garçons, son père et son oncle
également, voyaient d’un mauvais œil (dit-elle) son « exposition » publique et le fait
quelle puisse être vue en présence de garçons. En tant que Française d’origine maghrébine, cela ne va pas de soi. Ce qui était toléré à un certain âge, quand son corps
de fille n’était pas encore complètement sexualisé dans/par le regard des hommes,
devient quasiment impossible, car pouvant remettre en cause sa « réputation » de
fille sérieuse.
La ségrégation spatiale des modes et des conditions de la pratique (Faure, 2003),
mise en exergue par l’expérience de Soraya, est une dimension essentielle de la production institutionnelle et sexuée de la danse hip-hop. Elle s’exprime par des usages
spatiaux non identiques, comme c’est le cas d’autres espaces et activités sociales
qui, comme l’a montré Jacqueline Coutras (1996), participent pleinement de la différenciation sociale des individus selon leur sexe.
Soraya : « (Danser sur le parvis de l’Opéra de Lyon) Ah non ! Le regard des autres me gêne, et c’est pas ma ville ! Ils sont méchants quand même hein, quand ils
connaissent pas euh… et puis je serais pas à l’aise, plus jeune ça ne m’aurait pas
gênée, à 16 ans j’aurais dansé, même si je les connais pas. Maintenant non ». De
même, Soraya précise qu’elle assiste aux battle, mais refuse d’y participer parce
qu’elle n’apprécie pas la confrontation à l’autre : « Mais participer, non. Même si un
jour je me trouve… j’ai le niveau suffisant pour participer, jamais je ne participerais. Parce qu’en fait, c’est moi quoi, j’aime pas trop ce genre de… d’esprit, parce
que c’est une confrontation avec l’autre, et j’apprécie pas trop quoi. Le fait que ce
soit une confrontation, ça me plaît pas. Par contre, j’amène beaucoup les filles
(qu’elle a en cours), parce que dans les battles, ce qui est très très bien fait, c’est
que tous les styles de musique passent, y a vraiment tout quoi. […]. Et là au dernier
battle, j’avais beaucoup de filles qui n’avaient jamais été dans un battle, et ça a été
super bien quoi. Parce que c’est vrai que j’ai du mal à leur retransmettre des choses, euh… au niveau musical, et là ça a été plus facile, et même au niveau des mouvements ».
Si les danseurs rencontrés lors de la recherche disent qu’il est bien que les filles
en viennent à danser, qu’elles les « épatent » dans une certaine mesure,, en revanche
il faut constater que les pratiques effectivement réalisées par les danseurs et par les
danseuses disent « autre chose » des rapports sociaux entre filles et garçons du hiphop ; notamment que les filles ont un rôle spécifique et quasi exclusif (relatif à une
division implicite du travail entre les sexes) à savoir chorégraphier et faire des figures « débout » – les figures au sol de la break dance pouvant exposer le sexe et le
bassin des danseuses même s’ils sont dissimulés par les vêtements.
Les inégalités de traitement spatial des pratiques des filles et des garçons sont indissociables d’une moindre reconnaissance des savoir-faire des danseuses. C’est
« plus facile », « moins dur » de danser debout et de chorégraphier, que de faire des
figures au sol, prétendent les danseurs ainsi que les filles qui sont les premières à
croire que ce qu’elles font est moins « bien » que ce que font les danseurs. Par ailleurs, dans des établissements scolaires où l’enquête a aussi été menée, des enseignantes et des intervenants professionnels en danse hip-hop mobilisent eux aussi, de
manière involontaire, de tels stéréotypes de genre, accordant notamment plus de crédit aux savoir-faire des garçons (Faure et Garcia, 2003a, 2003b). Ces légitimations
institutionnelles des différences entre les filles et les garçons ouvrent plus globalement le débat sur l’introduction ou le maintien d’inégalités de traitement des individus selon leur sexe (pas nécessairement défavorables aux femmes), lors de
l’appréhension de certaines questions sociales par les politiques publiques ou par les
pouvoirs publics – ici les pratiques juvéniles populaires – (Thanh-Huyen, Mottier,
Sgier, 2000).
La plupart des jeunes danseuses d’origines sociales populaires que nous avons
rencontrées, sont partiellement imprégnées d’une telle dévalorisation de leurs savoirfaire. Ayant incorporé les stéréotypes sociaux et sexués qui leur incombent, tout en
étant, pour certaines, conscientes de la domination masculine (Bourdieu, 1998 ;
Goffman, 2002 ; Blöss, 2001) qui détermine largement leur champ du désirable et
du possible, elles ne disent jamais « aimer » faire de la chorégraphie, mais semblent
plutôt « résignées » à cette tâche par les « situations » de leur socialisation sexuée.
De fait, elles acceptent de produire la « choré » parce que c’est ce qu’on attend
d’elles ; c’est là où d’ailleurs elles sont finalement le mieux valorisées (par les animateurs, les acteurs institutionnels, les pairs), même si cette « choré » permettra, en
fin de compte, de mettre en scène les prouesses physiques des garçons.
Beaucoup parmi elles expriment cependant leur désir d’identification aux garçons, ou plus exactement, leur désir d’accéder aux « profits » symboliques provenant de la break dance et des compétitions pour les jeunes issus des milieux sociaux
populaires. Certaines d’entre elles n’hésitent pas à « empiéter » sur les territoires
masculins de la danse : elles s’exercent aux figures au sol, et les réussissent ; quelquesunes se présentent dans les « battles » (compétitions). À condition de ne pas
tout à fait « danser comme un garçon », mais de réaliser quelques figures de break
dance en conservant les « attributs de la féminité », ces filles suscitent l’admiration
de leurs pairs (filles et garçons). En revanche, si elles font montre d’une hexis corporelle jugée « masculine » – parce que montrant leur musculature, réussissant des figures de sol « en force » (et en ouvrant les jambes), et surtout si elles ont des attitudes insultantes envers les danseurs, elles font alors l’objet de quolibets sexistes.
Bref, elles peuvent revêtir la tenue de « B-Boy » (tenue basket, survêtement, toque
de protection pour tourner sur la tête) et s’exercer à quelques figures au sol, mais si
elles empruntent des attitudes corporelles et langagières plus « viriles » (jugées en
tant que telles par le groupe de pairs), elles ont alors à affronter la violence symbolique masculine par le biais du regard réprobateur et des vexations des confrères. Les
stéréotypes sociaux et sexués concernent aussi les danseurs et en particulier ceux qui
en viennent à danser dans les compagnies contemporaines. Ils sont alors perçus par
les pairs (qui privilégient les compétitions) comme des « danseuses » et (donc) des
moindres « techniciens ». Des chorégraphes soulignent d’ailleurs leur difficulté à
travailler avec les jeunes danseurs de 18-25 ans, notamment avec ceux qui sont les
plus réfractaires à la chorégraphie et à l’entraînement du danseur qui requièrent,
d’une certaine façon, les « propriétés culturellement assignées aux femmes » (Pociello, 1993).
Une des conséquences de la « féminisation » de la danse hip-hop est ainsi le renforcement de la domination masculine dans certains contextes de la pratique (de
Singly, 1993 : 59) qui s’exerce certes sur les filles, mais aussi sur une partie des garçons (des danseurs) qui échappent aux stéréotypes de « virilité ».
4.1. UN COMPROMIS AVEC DES STRUCTURES INSTITUTIONNELLES
La pratique régulière des adolescents d’origines sociales populaires, habitant
souvent des quartiers HLM (mais pas exclusivement), est généralement le produit
d’un compromis avec des structures institutionnelles (type MJC) : une salle leur est
prêtée pour qu’ils y organisent leur activité entre eux, et parallèlement les animateurs les pressent de suivre des cours et des stages avec un professeur qui va leur inculquer de nouvelles dispositions correspondant davantage à celles mises en œuvre
dans l’entraînement des danseurs contemporains : un échauffement rationalisé du
corps, un apport de connaissances en « mécanique du mouvement ». Ce ne sont pas
les pratiquants les plus dépourvus en capitaux scolaires ni les plus désaffiliés socialement qui nouent ces « arrangements » et trouvent différentes formes d’« intérêt »
à une pratique dans un cadre institutionnel. Les parcours sociaux (familiaux, scolaires) des danseurs déterminent donc très largement leur positionnement dans l’un ou
l’autre (ou un compromis entre les deux) « marchés » du hip-hop.
En cela, au cours des mois et des années de pratique assidue, les danseurs réguliers vont se confronter à deux logiques de socialisation : celles de leur socialisation
entre pairs valorisant les dispositions masculines populaires et sportives, anti-école
et/ou de résistance vis-à-vis des institutions ; et celles des socialisations secondaires
par lesquelles ils aspirent à progresser dans la danse, et quelques-uns à obtenir une
« bonne place » comme l’exprime plus loin Rachid, et peut-être à connaître une
promotion sociale en faisant carrière dans la danse (en tant qu’intermittent du spectacle).
Cette confrontation de logiques de socialisation amène les danseurs à incorporer
et à se réapproprier (en les détournant parfois de leurs significations initiales) les
« règles » institutionnelles en fonction des contextes de leur pratique. De fait, il est
assez remarquable d’observer les écarts entre ce qu’ils font dans la réalité quotidienne, entre soi (dans l’intimité), et ce qu’ils disent ou font quand ils sont en
groupe, devant un public de pairs qu’ils ne connaissent pas nécessairement. Dans ces
espaces publics, ils valorisent fortement la pratique entre soi, en tant que pratique
d’hommes : entre hommes sachant se débrouiller par eux-mêmes (autodidaxie) –
contrairement aux filles censées avoir besoin de professeurs pour dépasser leurs
« incompétences » physiques. Dans ces espaces publics encore, ils manifestent des
allures viriles, s’entraînent sans guère s’échauffer (pour ne pas faire montre d’une
« faiblesse » et d’un souci de soi et du corps), procèdent à des « défis » c’est-à-dire à
la confrontation de leur force respective. Dans les discours publics (ou si des pairs
peuvent les écouter) ils vont dénigrer le travail chorégraphique, et affirmer que chorégraphier ou danser pour un chorégraphe s’oppose à la technique, à la performance
physique – compétences qu’ils légitiment bien davantage. Alors que pour soi, chez
soi (devant un miroir) ou auprès de quelques amis intimes, ils s’entraînent un peu à
chorégraphier, répétant leurs mouvements préparés pour une manifestation sur une
scène publique. Ils réalisent aussi des mouvements « débout », s’essayent à trouver
leur « style » (esthétique) propre ; pour soi encore ils font des efforts pour
s’assouplir et enfin, si une fille est présente, ils l’aident (et la touchent si nécessaire)
pour qu’elle parvienne à réaliser une figure.
4.2. UNE DANSE « CULTIVÉE » QUI ÉLOIGNE DE LA « CULTURE DE RUE »
Plus largement, les comportements de ces danseurs sont ambivalents, dans le
sens où ils mobilisent des dispositions relevant en partie d’un apprentissage autodidacte, avec des postures et des manières de faire transmises lors des processus de
socialisation institutionnelle. Aussi, les dispositions masculines populaires valorisées dans la danse hip-hop de compétition se constituent très largement « contre »
des manières de faire jugées féminines et s’oppose à l’image sociale parfois sexiste
de la danse.
Rachid : Ce qui leur fait peur (aux pairs du quartier), c’est euh… ils prennent
ça pour d’la danse. Et c’est mi-danse, mi-sport. [Q. : et le côté « danse » c’est
pas bien ?] Rachid : Pour eux, ouais. C’est plus euh… pour les filles ! Ils
s’trompent. [Q. : Et le côté sport, quand vous leur montrer justement les techniques qui sont très performantes euh…] Rachid : Là ça les tente. Là i disent : « ouais, c’est bien, montre-moi comment tu fais ? »… Mais après c’est trop
dur. [Q. : Et… justement, vous dites, ils pensent que la danse ça fait filles, ou
c’est pour les filles, euh le fait qu’il y ait des filles comme tout à l’heure qui…
viennent danser, quel regard vous portez sur les filles, comment vous les percevez ?] Rachid : Moi je trouve ça super bien ! Ca permet des groupes mixtes. C’est l’idéal ! C’est mieux que s’entraîner qu’entre garçons. Quand on voit
des spectacles, y’a que des garçons. Donc c’est bien qu’y est des filles qui… qui s’y mettent un peu et qui entrent dans un groupe. [Q. : Qu’est-ce qu’elles
apportent, quelles sont les qualités des filles dans un groupe ?] Rachid : Les
qualités des filles, ben c’est tout ce qui est la danse debout. Tout ce qui est
smurf, pop, ça leur convient mieux. Parce que si y’a un groupe y’a que des
garçons, tous ils vont vouloir se mettre au break. Tout ce qui est parterre, au
sol. Alors c’est bien d’équilibrer la chose. Parce qu’après les gens qui regardent, i disent : « ouais, le hip hop c’est que des trucs parterre », ils voient pas
le côté euh… danse.
Selon leurs propriétés sociales et scolaires, les danseurs ne vont pas faire du
corps un même « capital » ni le travailler, en conséquence, de manière identique : un
corps technicien, un corps instrumental et performant pour ceux qui sont les plus
éloignés de la culture scolaire qui privilégient quasi exclusivement les compétitions ;
un corps se rapprochant des principes de la légitimité culturelle et corporelle propre
aux groupes sociaux intermédiaires et supérieurs, pour les détenteurs de capitaux
scolaires qui en viennent à la danse « de création ». Parallèlement, cet engagement
quelle qu’en soit la forme (et comme chez les adolescents d’origines sociales populaires en « réussite scolaire »), tend à éloigner de la « culture de rue » et des sociabilités de quartier.
La rencontre avec Rachid (que nous citons ci-dessus) (17 ans, père ouvrier à la
retraite, mère sans emploi, immigrés d’Algérie, troisième d’une fratrie de cinq enfants, dont une sœur aînée inscrite en 1ère année à l’Université, et un frère plus âgé
qui passe le baccalauréat) s’est déroulée dans une MJC au centre-ville d’une agglomération proche de Saint-Etienne. Nous nous étions déjà entrevus, plusieurs mois
auparavant, dans une autre MJC. Il s’entraîne en danse hip-hop depuis l’âge de 14
ans, entre trois lieux institutionnels (des MJC) et fréque parfois, en été, quand les
MJC sont fermées, une galerie couverte commerçante, au sol lisse, jouxtant un grand
centre commercial situé dans la ville. Résidant dans un quartier populaire périphérique, qui a longtemps eu mauvaise réputation, Rachid précise qu’aujourd’hui les jeunes qui y habitent ne « font pas d’histoire ». En revanche, il ne s’exerce guère dans
la structure socioculturelle établie au cœur du quartier. S’il la fréquente de temps en
temps, c’est quand il n’a qu’un court moment à consacrer à son entraînement régulier dans la semaine. Préparant un BEP de dépannage électro-ménager dans un lycée
éloigné de son domicile, Rachid se dit « assez bon élève » et aimerait obtenir un
baccalauréat, puis rejoindre l’armée qui propose des débouchés professionnels dans
lesquels il voit des possibilités de promotion sociale.
La question d’une stabilité sociale est récurrente dans le long entretien qu’il nous
accorde. Trouver une place, être à une « bonne place », du « bon côté » de la vie –
que ce soit scolairement, dans une vie professionnelle future, ou dans la danse hiphop – est un souci permanent. « Pour moi le hip hop a été très très… bénéfique dans
ma vie, parce que il a comblé les trous, les vides ; quand j’avais du temps à perdre
comme ça, j’traînais ; ben maintenant : je vais m’entraîner. Mais… on peut pas dire
que ça a trop changé ma vie, sauf que… j’ai vraiment trouvé une place, une bonne
place […] ». Le fait qu’il s’entraîne peu au sein de son quartier relève de cette préoccupation : rester « sur place », c’est être avec les pairs du quartier pourrait donner
d’autres « habitudes » et Rachid ne le souhaite pas. « Quand on fait du hip hop, on
n’a pas de temps à leur consacrer. Donc on a moins d’temps à faire des conneries.
Enfin… que quand on reste avec des gens, on commence à prendre leurs habitudes
et eux nos habitudes ».
Pratiquer le hip-hop est une manière pour lui d’échapper aux « malheurs » de
son ancien quotidien d’adolescent – « malheurs » « avec tout c’qui bouge. La po-
lice ! les camarades, l’école, tout ! ».
En effet, à l’école élémentaire et surtout au collège, les enseignants l’ont jugé
turbulent ; à 15 ans, il a dû changer d’établissement scolaire. « J’étais un élève très
sérieux. J’avais un peu peur, j’avais peur des profs, j’avais peur… de tout l’monde.
J’étais pas un cherche-merde comme on dit. Mais j’aimais pas qu’on me crie d’ssus.
J’avais un sale caractère. J’aimais pas qu’on me reproche quelque chose […] Je me
sentais insulté quoi […] Parce que mes parents i m’avaient forcé à aller en Général.
Je m’y sentais mal, j’étais pas à mon côté, j’commençais par faire le mur, ils ont
voulu me placer en conseil de discipline, j’ai démissionné avant qu’ils me renvoyent ». En raison des longs déplacements nécessaires pour se rendre dans son
nouveau lycée et de ses entraînements plusieurs fois par semaine, Rachid ne fréquente plus ses pairs du quartier, et n’est presque plus concerné par les « descentes
de la police » décrites comme brutales : « “ Donne-moi tes papiers”, un petit coup
par là… (il mime un coup porté à son visage), c’est comme ça qu’ça marche maintenant, c’est affreux ! […] Le flic qui tape le gamin, le gamin il va le voir passer, il
va lui casser les pieds : un jour il va brûler une voiture, il va attendre qu’il vienne, il
va lui jeter des pierres. Et c’est comme ça ! c’est un cycle ! ». Parallèlement, les
conduites des « collègues » du quartier – même s’il précise qu’il n’y a pas de « bandes » ni « de chef de clan » –, suscitent fréquemment des bagarres avec d’autres garçons rencontrés en centre-ville, ou près de centres commerciaux. Ces conflits sont
provoqués par un « manque de respect » (plus ou moins fondé et saisi de manière
tacite : un regard, quelques mots agressifs…). : « ça part pour un rien […] ça joue
sur le respect, le respect de l’adversaire, le respect de la personne. Le respect du
quartier. […] ça commence toujours par un accrochage entre deux personnes. Et ça
se finit par une bagarre générale. […] ça commence tout petit, tu marches avec tes
potes, tu croises l’autre type qui est avec ses potes, ça fait une bagarre. [Q. : Et on
se fait mal ?] Très mal, on se fait très très mal ».
4.3. UN HABITUS POPULAIRE QUI N’EST PAS UN HABITUS DE « CITÉ »
La présentation nous permet de rendre compte de dispositions observées chez la
plupart des danseurs hip-hop que nous avons suivis dans des MJC, qui sont des danseurs engagés « corps et âme » dans la pratique. Leurs manières de faire, leur rapport
au corps et à la pratique s’inscrivent dans ce que l’on pourrait définir comme étant
un « habitus populaire masculin » dont la ressource principale est la force physique
(Verret, 1996 ; Boltanski, 1971 ; Mauger, 1998). En revanche, elles se distinguent
des habitudes prises dans les formes de sociabilités de « rue » puisque ces dernières
sont, au contraire, largement évitées (Wacquant, 2000)
[3].
Cette question invite à interroger la catégorie « cultures populaires » ainsi que
l’affiliation récurrente entre des pratiques sportives et culturelles des jeunes
d’origines populaires urbaines issus de l’immigration maghrébine avec un « habitus
de cité », une « culture de rue ». La définition des catégories (et des cultures) populaires est une question théorique à approfondir, en particulier en comparant les
contextes de socialisation et de pratiques d’hommes et de femmes de différentes générations, appartenant à des mondes du salariat diversifiés, à des fractions populaires
vivant sur des « territoires » hétérogènes (quartiers périurbains, contextes ruraux…).
Ce qui leur est peut-être commun, ce sont des dispositions corporelles et des valeurs
associées à la « virilité », au courage physique, au dépassement de soi, à la recherche
d’une reconnaissance personnelle dans la compétition et la valorisation de la force
physique (Lepoutre, 1997 ; Hoggart, 1970 ; Beaud, 2002 ; Bourgeois, 2001 ; Eckert
et Sulzer, 2003) qui sont relatives aux modes de socialisation populaire touchant
spécifiquement au rapport au corps (Thin, 1998 ; Boltanski, 1971 ; Schwartz, 1990)
d’une part ; ces dispositions « masculines » ne concernant pas uniquement les hommes d’autres part. On le constate avec certaines filles à l’école, en difficulté scolaire
(notamment les filles « pirates ») qui, comme leurs homologues masculins, cherchent à en découdre avec les enseignants, en adoptant des attitudes que d’aucuns
(enseignants, pairs) jugent « masculines » et délictueuses. Dans un tout autre
contexte et sans avoir de comportements agonistiques, certaines danseuses hip-hop
cherchent à abaisser les « barrières symboliques » (Lahire, 2001) qui les séparent
des domaines et des pratiques que leurs confrères se « réservent », et qui constituent
les espaces d’individuation et de valorisation de soi conçus à travers le prisme de la
« masculinité ».
La démarche institutionnelle de réhabilitation des « cultures juvéniles populaires » a conduit à la mise en place de dispositifs d’encadrement des jeunes résidant
dans les quartiers populaires urbains ( via les actions culturelles dans les établissements scolaires, les cours et ateliers de formation, la mise en place des rencontres
artistiques, etc.) qui ont eu, et ont toujours, des effets socialisateurs significatifs. Elle
a aussi généré une hétérogénéité sociale et sexuelle des pratiquants. Les observations
menées à propos de la danse hip-hop ouvrent, plus largement, une interrogation sur
les rapports sociaux de sexe, plus particulièrement quand filles et garçons sont
confrontés (sur les marchés de la danse, mais aussi dans le monde professionnel ou
scolaire) à une concurrence effective (Beaud et Pialoux, 2002 ; Eckert et Sulzer,
2003) ou symbolique. Ces situations introduisent des clivages de sexe qui ne peuvent pas être directement imputables aux origines sociales des individus. Ils ne sont
donc pas à naturaliser, sous couvert qu’ils seraient propres à des hommes de certains
groupes sociaux ou appartenant à certaines « cultures ». Ils renvoient à des différenciations sociales (et scolaires) entre les individus pris (quel que soit leur sexe biologique) dans des rapports de domination.
Par ailleurs, il nous faut remarquer que les dispositifs institutionnels ont eu des
conséquences sociales et politiques sur cette « culture juvénile populaire » qu’est le
hip-hop. Alors que des observateurs, dans les premières années de l’institutionnalisation du hip-hop en France, considéraient que le rap, la danse, le graf étaient liés et
exprimaient un même « mouvement social et culturel » porté par des revendications
politiques (Boucher, 1998 ; Bazin, 2000), la réalité, depuis quelques années, révèle
une autonomisation accrue de ces disciplines artistiques ainsi que leur dépolitisation.
Elles coexistent actuellement sans nécessairement se confondre ; elle répondent également à des logiques de reconnaissance publique différentes. Bref, si amorce il y a
eu, au cours des décennies antérieures en France, d’un « mouvement culturel » par le
hip-hop, il ne s’est pas transformé en un nouveau mouvement social populaire qui
aurait pu éventuellement se substituer au mouvement ouvrier syndicalisé déclinant
dans les cités HLM (Bacquié et Sintomer, 2001). Une forme de revendication identitaire sexuelle, et parfois la réactivation d’une domination masculine générée par la
mise en concurrence symbolique des pratiques « féminines » et « masculines » –
elle-même coproduite par le travail d’institutionnalisation mené autour des pratiques
juvéniles populaires –, semble dans une certaine mesure rendues possibles quand les
prises de positions politiques ou syndicales ne sont plus des modes collectifs puissants de réponse aux dominations sociales.
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[1]
Cf. Claudine Moïse,
Danseurs du défi. Rencontre avec le hip hop, Indigène éditions, 1999.
[2]
Comme « loisirs quotidiens des jeunes », les « plans été », les « opérations prévention été » et
« Ville-Vie-Vacances », « opérations anti-été-chaud », etc.
[3]
Les caractéristiques sociologiques de ces danseurs peuvent être rapprochées de celles que relève
Loïc Wacquant à propos des boxeurs en club issus des classes populaires. La pratique de la boxe en
club est aussi une barrière pour les plus dépossédés dans le monde social, non pas en raison de difficulté financière, mais en raison des dispositions requises pour y faire de la boxe et qui font appel à
une régularité de vie, à un sens de la discipline, à un ascétisme physique et mental – dispositions
qui ne pourraient s’acquérir, selon Loïc Wacquant, en dehors d’un contexte social et familial où ne
règne pas l’instabilité chronique.