2004
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Être une femme dans un sport « masculin »
Modes de socialisation et construction des dispositions sexuees
Christine Mennesson
Équipe « Sports, Organisations, Identités » Université Paul Sabatier 118 route de Narbonne 31062 TOULOUSE Cedex 4
Cet article s’intéresse à l’expérience de femmes investies à haut niveau dans des sports dits masculins, le football et les boxes poings-pieds. L’analyse porte sur les conditions
sociales qui permettent à des femmes de choisir des pratiques jugées masculines et sur les
effets de la socialisation prolongée dans un monde « masculin ». Les données mettent en évidence l’existence de configurations familiales et de modes de socialisation sexuée spécifiques
construisant des dispositions sexuées « inversées ». Ces dispositions sexuées « inversées »
sont retravaillées de manière très différente selon le contexte de pratique. Le milieu du football favorise un renforcement de ces dispositions « masculines », tandis que celui des boxes
implique un travail important de « féminisation » de l’hexis corporelle.
This paper examines the experience of women involved at high level in “male” sports, soccer and fist-fit boxing. The analysis concerns the social conditions which allow women to choose “male” sports and the effects of socialization in a “male” world. Data show the existence of specific domestic configurations and gender so-cialization building “inverted” gender dispositions. These “inverted” dispositions are worked differently according to the context of practise. The context of soccer favors an intensification of these male dispositions, whereas the world of boxing implies an important work of feminization of the physical appearance.
Les réflexions proposées dans cet article reposent sur une enquête menée dans
les milieux du football féminin et des boxes poings-pieds de haut niveau. Dans ces
mondes masculins que sont le football et l’espace des boxes poings-pieds, la présence des femmes reste relativement marginale, notamment dans la pratique compétitive de haut niveau
[1]. Devenir footballeuse ou boxeuse de haut niveau constitue
donc une expérience originale, intéressante à étudier d’un point de vue sociologique.
Ce travail analyse deux points essentiels de la carrière de ces sportives hors normes :
leur entrée dans la pratique et leur accès au haut niveau, en repérant d’une part les
conditions sociales qui rendent possible un choix à priori contraire à leur sexe, et en
étudiant d’autre part les effets d’une socialisation sportive prolongée dans des territoires masculins sur les processus d’identification sexuée. Le cas des footballeuses et
des boxeuses pose ainsi de manière centrale la question des modes de constitution et
de modification de dispositions, ici sexuées.
Les dispositions sexuées ou dispositions de genre
[2], ensemble de schèmes de perception, de pensée et d’action propres à une catégorie de sexe, sont au principe de
« comportements de genre » (
genderisms ) (Goffman, 2002) ou, autrement dit,
« d’hexis corporelles » spécifiques (Bourdieu, 1980), manières particulières de
considérer, de tenir, et d’exercer son corps, socialement interprétées comme « féminine » ou « masculine ». Les travaux de Colette Guillaumin (1992) montrent parfaitement l’importance du corps et des processus d’incorporation dans la production et
la reproduction des différences entre les sexes. La place centrale de « l’apprentissage
par corps » (Faure, 2000) dans la construction des différences entre les sexes institue
les pratiques corporelles (sportives ou artistiques) en analyseur privilégié de ce processus. En ce sens, les pratiques sportives, lieu par excellence de naturalisation des
différences sexuées et de reproduction de la domination masculine (Bourdieu, 1998),
offrent un champ d’investigation particulièrement intéressant pour saisir les modalités de constitution (et de modification) des dispositions sexuées des acteurs.
Ces dispositions n’étant finalement qu’une abstraction nécessaire à l’analyse
(Lahire, 2002), il s’agira plus précisément, pour chacune des étapes étudiées, d’identifier des pratiques et des représentations, d’en dégager des principes de cohérence
et/ou de disjonction, et de repérer les modes de socialisation correspondants.
1. DES FEMMES AU MONDE DES HOMMES
Les travaux traitant de la construction historique de la virilité moderne insistent
sur le rôle central du sport dans ce processus dès le XIX
e siècle (Elias et Dunning,
1991 ; Mosse, 1997). Les apprentissages sportifs, organisés autour de la gestion de
la puissance physique, de l’agressivité et de la violence, participent largement à la
construction d’une masculinité « virile » hégémonique (Messner et Sabo, 1994). Ce
modèle de socialisation et les valeurs qui le fondent, particulièrement exacerbés dans
les sports collectifs et les sports de combat, ne facilitent pas l’engagement des femmes dans ces disciplines. La définition sexuée du sport implique en effet une certaine « conformité sexuée » pour les femmes en général et les sportives en particulier (Louveau et Davisse, 1991). Les sportives de haut-niveau sont ainsi d’autant
plus médiatisées qu’elles correspondent aux canons de la définition dominante de la
« féminité » et de la conformité sexuelle, et qu’elles s’investissent dans des pratiques
qualifiées de « féminines » (Wright et Clarke, 1999). En ce sens, l’intérêt du football
et des boxes poings-pieds
[3] pratiqués par les femmes réside essentiellement dans le
fait que les pratiquantes transgressent les représentations dominantes de la femme
sportive en s’engageant dans l’apprentissage de techniques corporelles historiquement et symboliquement « masculines » (Theberge, 1995). De ce fait, ces sportives
sont confrontées à une « double contrainte » : maîtriser une gestualité sportive
« masculine », tout en démontrant leur appartenance à la catégorie « femme », pour
échapper aux processus de stigmatisation (Laberge, 1994).
Cette situation « paradoxale » pour des femmes nécessite deux conditions : tout
d’abord, les femmes, ou plutôt les filles, doivent constituer au cours de leur socialisation primaire des dispositions sexuées leur permettant d’éprouver une certaine appétence pour des activités qui ne leur étaient pas socialement destinées. En effet,
l’engagement d’une femme dans un sport « masculin » et la possibilité d’y éprouver
du plaisir nécessitent des dispositions à priori peu fréquentes chez les femmes. Ce
point de vue suggère l’existence de modes de socialisation sexuée spécifiques, au
sein de configurations familiales particulières.
Ensuite, l’accès à une carrière (au sens de Becker, 1985) de footballeuse ou de
boxeuse de haut-niveau implique dans tous les cas un double « travail » des schèmes
incorporés, permettant à la fois la maîtrise de techniques sportives « masculines » et
l’appropriation (ou la réactivation) de « genderisms » féminins. Cette deuxième
étape diffère nettement en fonction du contexte de socialisation secondaire.
Ainsi, si les boxes poings-pieds et le football sont des pratiques « masculines »,
elles se distinguent par la place qu’elles occupent dans l’espace des sports français,
par des politiques fédérales plus ou moins favorables à la féminisation, et par les caractéristiques des conditions d’entraînement (mixité pour les boxes, non mixité pour
le football). Autrement dit, on ne peut pas étudier le processus de constitution et de
modification des dispositions sexuées des sportives sans prendre en compte les caractéristiques du contexte, au sens large, des politiques institutionnelles, historiquement constituées, aux relations entretenues au quotidien entre les hommes et les
femmes, aussi bien à l’entraînement que dans les moments de sociabilité, formelle
ou informelle.
Dans un premier temps, nous analysons les modes de socialisation et les types de
configuration familiale contribuant à la formation de dispositions sexuées « inversées »
[4] favorisant l’investissement de filles dans le football ou les boxes. Ces disposions sexuées « inversées » peuvent être plus ou moins « fortes » ou « faibles » en
fonction des conditions de socialisation et de l’âge d’entrée dans l’activité.
Les processus de modification des dispositions sexuées des sportives font l’objet
d’une seconde partie. Nous étudierons plus particulièrement le cas des boxeuses
dans la mesure où elles se trouvent dans une situation suscitant de véritables processus d’alternation
[5], centrés sur l’apprentissage conjoint des techniques pugilistiques
et de manières d’être et de paraître « féminines ». Ce processus de modification des
dispositions sexuées incorporées nécessite un travail important et peut être plus ou
moins « réussi ».
METHODOLOGIE
L’enquête a été menée entre 1995 et 2000 dans deux clubs de football de Nationale 1
et dans quatre clubs de boxe poings-pieds proposant des modalités de pratique différentes
(boxe française uniquement ou club « multi boxes ») et licenciant des filles évoluant à haut
niveau (Mennesson, 2000a). Une observation non participante en football et participante
en boxe a été menée durant une saison sportive complète dans chacun de ces clubs. 50 entretiens biographiques ont également été réalisés avec les sportives observées, avec leurs
entraîneurs et avec quelques dirigeants de club ou responsables fédéraux. Ces données ont
été complétées par l’analyse de revues spécialisées dans ces activités et de documents fédéraux. Cet article s’appuie essentiellement sur les données issues de l’observation et des
entretiens. Les sportives étudiées, toutes amateures
[6], ont entre 18 et 35 ans et sont très majoritairement originaires des classes populaires. Leurs trajectoires scolaires et sociales présentent néanmoins une diversité importante (cf. tableaux en annexe). En boxe, elles permettent de distinguer nettement les boxeuses « soft », en situation d’ascension sociale, des
boxeuses « hard », en situation de reproduction ou de déclassement. De la même manière,
la situation affective et familiale des sportives différencie les footballeuses, très majoritairement célibataires, des boxeuses, qui vivent fréquemment avec un homme, souvent engagé dans la même activité.
2. LA CONSTRUCTION DE DISPOSITIONS SEXUEES « INVERSEES » :
DES MODES DE SOCIALISATION SPECIFIQUES
Pour une partie importante de la population étudiée (16 sur 18 en foot, 14 sur 15
en boxe) on peut évoquer la constitution de dispositions sexuées « inversées » au
cours de l’enfance, et parfois, de l’adolescence. Différents indicateurs convergent
pour conforter cette hypothèse. La socialisation sportive et la participation au groupe
des pairs masculins jouent un rôle central dans ce processus.
2.1. SOCIALISATION SPORTIVE ET PARTICIPATION AU GROUPE DES PAIRS
MASCULINS
Comme les sportives investies dans des pratiques « masculines » étudiées par
Catherine Louveau (1986), les enquêtées ont vécu une socialisation sportive compétitive précoce (pour 16 sportives sur 18 en football et 14 sur 15 en boxe), orchestrée
par leurs pères, ou plus rarement, par leurs frères. Cette socialisation sportive se
réalise de différentes manières. Certains pères transmettent leur pratique sportive par
imprégnation en amenant leurs filles dès le plus jeune âge sur leur terrain sportif où
elles apprennent les caractéristiques techniques de l’activité et se familiarisent avec
ses modes de sociabilité (ce cas est particulièrement fréquent pour les footballeuses).
D’autres pères, souvent sportifs expérimentés, incitent plus explicitement leurs filles
à essayer de nombreux sports et les encouragent à s’engager dans des modalités
compétitives. Dans ce cas, les premières pratiques sportives choisies, si elles restent
assez « traditionnelles » (natation, athlétisme, basket-ball ou handball…), ne sont
néanmoins pas des sports aussi « masculins » que le football ou la boxe. Quoi qu’il
en soit, la pratique sportive devient rapidement pour les filles un élément central de
leur style de vie et construit une relation de complicité avec leurs pères.
« Le sport dans la famille c’était surtout moi. C’est sûr que j’avais une relation
privilégiée avec mon père à ce niveau là. Ma sœur, elle était comme ma mère,
elle préférait les jeux calmes, le sport, c’était pas son truc »
(Laure, footballeuse)
Cette socialisation sportive se double d’une socialisation au sein du groupe des
pairs masculins. Les sportives participent en effet systématiquement au groupe et
aux jeux des garçons, se distinguant ainsi des modes de regroupement par sexe observés lors des interactions enfantines (Maccoby, 1995). Elles ont toutes établi des
relations privilégiées avec un ou des frères, cousins ou copains dont elles partagent
le goût pour les activités physiques extérieures, et notamment pour la pratique du
football ou pour les « bagarres ». Elles refusent généralement d’intégrer le groupe
des filles et caricaturent leurs manières d’être et leurs activités. Leur assimilation au
groupe des garçons se révèle ainsi particulièrement forte dans la mesure où elle
s’accompagne d’un dénigrement du « féminin ».
« Je n’ai eu que des amis garçons, j’étais un vrai garçon manqué. Je ne me
suis jamais entendu avec les filles, elles sont “gnangnan”, elles ne veulent rien
faire. Je ne les supportais pas, je me revoie dire “les filles, elles sont nunuches” » (Claire, boxeuse)
La socialisation sportive et la socialisation au sein du groupe des pairs masculins
se renforcent mutuellement et construisent des dispositions sexuées que l’on peut
qualifier « d’inversées » ou de « masculines ». En effet, les compétences sportives
des filles facilitent leur adhésion au groupe des garçons, et, conjointement, leurs activités au sein du groupe masculin renforcent leurs compétences dans les pratiques
sportives valorisant la puissance physique et la démonstration d’agressivité.
Ces comportements atypiques pour leur sexe amènent les filles à se définir et à
être désignées comme des « garçons manqués ». Cette socialisation sexuée inversée
s’inscrit dans des configurations familiales particulières.
2.2. DES CONFIGURATIONS FAMILIALES [7]
La première caractéristique de la socialisation familiale des sportives réside dans
un modèle relativement traditionnel de la répartition sexuée des tâches (mères accomplissant la totalité des tâches domestiques) auquel les filles s’opposent plus ou
moins fortement, parfois sur un ton relativement méprisant.
« Ma mère, c’était le style qui ne disait jamais rien, c’était la petite femme à la
maison qui s’occupe de ses enfants et qui prépare le repas pour son petit mari.
Enfin moi, je n’ai jamais été d’accord avec ce principe et je ne me gênais pas
pour leur dire » (Amélie, footballeuse)
Cette répartition sexuée traditionnelle des tâches domestiques ne surprend pas
ompte tenu des caractéristiques sociales des enquêtées. Les sportives sont très maoritairement originaires des classes populaires (16 pères sur 33 sont ouvriers, 9 sont
mployés et 15 mères sur 33 sont employées et 13 sans emploi), plus fidèles que les
utres groupes sociaux aux identités sexuées traditionnelles (Schwartz, 1990). La
upture opérée par les filles n’en est que plus remarquable.
Au delà de cette caractéristique générale, on peut identifier deux types de confiurations familiales favorisant une socialisation sexuée inversée :
Le modèle du « garçon manquant », déjà évoqué dans certains travaux sur les femmes investies dans des métiers ou des filières « masculines » (Daune-Richard et Marry, 1990 ; Quemin, 1998), concerne 13 sportives sur 33. Cette situation, propre aux fratries exclusivement féminines, se conjugue dans le cas de notre travail avec un goût prononcé des pères pour les pratiques sportives. L’une des filles de la fa-mille, souvent la cadette, endosse ainsi le rôle du garçon manquant en s’investissant dans un sport « masculin » pour répondre en quelque sorte aux attentes déçues mais fortement exprimées des pères (et donc connues des filles) d’avoir une descendance masculine.
La socialisation des sœurs par les frères constitue le deuxième type de configura-tion familiale repéré. Au sein de familles nombreuses (et notamment des familles d’origine maghrébine), la socialisation d’une fille peut être confiée à ses grands frè-res les plus proches du point de vue de l’âge. Dans ce cas de figure, aussi fréquent que le précédent (13 cas), les filles suivent leurs frères dans leurs jeux et sur les ter-rains sportifs masculins. Ici encore, l’apprentissage de la pratique par imprégnation ne résulte pas d’un choix conscient des frères mais d’un processus d’apprentissage diffus et parfois masqué (dans un premier temps, les filles se cachent derrière les vestiaires pour jouer au football ou essayent les gants quant leurs frères ne les voient pas). Le cas d’Aziza illustre particulièrement bien l’importance des configurations familiales dans la construction des dispositions sexuées.
AZIZA : RELATIONS AU SEIN DE LA FRATRIE ET CONSTRUCTION DE L’IDENTITE SEXUEE
Aziza a une grande sœur, de 10 ans son aînée et cinq frères, dont deux sont relativement proches d’elle en âge. Elle relate les différences de contexte familial qui ont contribué à différencier les trajectoires et les identités sexuées de sa sœur et d’elle même :
« Ma sœur, elle a vécu dans une certaine mentalité, elle a vécu dans son milieu avec
uniquement des filles et la mentalité assez stricte de mes parents. Elle n’est pas du tout
sportive, elle a fait les choses dans les règles, elle s’est mariée, elle a un enfant, elle travaille à l’usine. Moi je suis arrivée dans ce milieu avec les garçons, j’ai grandi parmi les
hommes, de les voir faire du sport j’ai eu envie aussi, j’ai essayé... Dès qu’ils partaient
faire du vélo ou faire un footing je les suivais ».
Aziza n’a pas toujours suivi ses frères. Enfant, elle avait des relations privilégiées avec
sa sœur et jouait avec elle à des jeux de « filles ». Au début de l’adolescence, le départ de
sa sœur du domicile parental l’amène à se tourner davantage vers ses frères. Elle prend
conscience des inconvénients liés au statut des femmes dans les familles maghrébines à
travers l’expérience de sa sœur. Celle-ci devient alors un contre-modèle. Par ailleurs, elle
apprécie la compagnie nouvelle des garçons et la liberté dont elle jouit quand elle les suit.
Elle prend goût aux pratiques sportives et s’éloigne progressivement, malgré les reproches
de ses parents, du modèle féminin traditionnel valorisé dans sa famille.
Même si la majorité des récits d’enfance narre un processus de construction de
dispositions sexuées « inversées » qui semble relativement homogène et cohérent,
ces dispositions sont en fait plus ou moins fortes et plus ou moins transférables.
2.3. DISPOSITIONS « FORTES » ET DISPOSITIONS « FAIBLES » [8]
Parmi les dispositions sexuées inversées des sportives, construites dans des
configurations familiales particulières, et pour le moment présentées de manière
homogène, on peut identifier trois degrés d’adhésion au modèle du « garçon manqué » :
- une adhésion totale et revendiquée qui concerne la majorité des sportives (14
footballeuses et 8 boxeuses) : « j’étais un vrai garçon manqué » ;
- une adhésion plus partielle et nuancée nettement plus minoritaire : « j’étais un
garçon manqué à une époque, dans certaines situations » (1 footballeuse et 3
boxeuses) ;
- une adhésion partielle et réfutée : « je n’étais pas un garçon manqué
mais… (j’étais toujours avec les copains, je jouais beaucoup au football…) »
présente dans les mêmes proportions que la précédente.
Ces différents degrés d’identification au modèle du « garçon manqué » sont en
relation, d’une part, avec le degré de convergence des modes de socialisation sexuée,
et d’autre part, avec la précocité plus ou moins affirmée de la socialisation sportive.
En effet, les sportives les moins marquées par le modèle du « garçon manqué » ont
« bénéficié » au sein de leur famille d’un contrôle précoce et constant de leur identité sexuée. Dans ce cas, la socialisation familiale s’oppose en partie à celle du groupe
des pairs masculin. Ainsi, Célia, une footballeuse particulièrement surveillée par son
père, qui a aussi été son entraîneur, différencie ses manières d’être en fonction des
contextes en se comportant « comme un garçon » sur les terrains de football et
« comme une fille » hors de ce contexte et notamment à l’école où elle refuse de
jouer au football.
Par ailleurs, les footballeuses, souvent socialisées très tôt (entre 4 et 6 ans) dans
le monde du football, sont plus nombreuses que les boxeuses à adhérer fortement au
modèle du « garçon manqué ». Pour elles, la socialisation sportive renforce d’autant
plus la socialisation au sein du groupe des pairs masculins qu’elles pratiquent leur
activité au sein d’équipes de garçons jusqu’à 13 ou 14 ans. Pour s’imposer au sein
de l’équipe des garçons, ces footballeuses doivent maîtriser très tôt la culture spécifique au football, tant au niveau de leurs compétences techniques (jongler balle au
pied) et physiques (courir aussi vite que les garçons), qu’au niveau de leurs manières
de se comporter sur et hors du terrain (démontrer son agressivité, aller au contact,
masquer ses émotions…). La répétition précoce de gestes techniques symboliquement « masculins » et l’apprentissage de l’engagement corporel impliqué par le jeu
marquent durablement les corps et l’hexis corporelle de ces sportives. Le caractère
homogène de leur socialisation sexuée inversée est également renforcé par leur origine géographique. Originaires d’une commune rurale dans la majorité des cas (14
joueuses sur 18), les footballeuses débutent souvent leur activité dans le club de leur
village, où l’équipe des garçons et le groupe des copains d’école ne font plus qu’un.
Les boxeuses, qui s’engagent toujours plus tardivement dans leur activité (pas
avant 12 à 15 voire 20 ans), connaissent de fait des modes de socialisation sexuée un
peu plus diversifiés. Non seulement elles pratiquent successivement plusieurs sports,
mais elles s’investissent également parfois dans des disciplines considérées comme
féminines comme la gymnastique (3 boxeuses) et la danse (3 boxeuses également).
Ainsi, les choix sportifs précoces des boxeuses témoignent d’une certaine polyvalence sportive et « sexuée », quand celui des footballeuses est exclusif et « masculin ». Dans ce contexte, on comprend mieux la plus grande diversité des dispositions
sexuées des boxeuses. Ce caractère fort ou faible des dispositions sexuées va déterminer largement les possibilités de les modifier.
L’acquisition de dispositions sexuées particulières au cours d’itinéraires de socialisation spécifiques en terme de rapport aux pratiques sportives et de statut dans
les interactions enfantines détermine l’entrée dans le monde du football ou des
boxes. Cependant, ces dispositions conditionnent l’investissement dans l’activité
sans pour autant y conduire obligatoirement. Pour poursuivre leur carrière de footballeuse ou de boxeuse de haut niveau, les sportives engagent un travail de modification des dispositions constituées pendant l’enfance et l’adolescence. Ainsi, si
l’acquisition des dispositions pendant l’enfance présentée dans les deux premières
parties correspond au fond à la construction classique de l’habitus par la socialisation familiale, la troisième partie discute en revanche de la plasticité de l’habitus ou,
autrement dit, de la possibilité de modifier les schèmes incorporés (Lahire, 1998,
2002). La comparaison entre le football et les boxes permet d’analyser comment des
dispositions relativement similaires sont travaillées de manière différente selon les
contextes de pratique. Ce processus concerne avant tout le processus d’apprentissage
technique, mais s’étend également aux modes de présentation de soi et à la définition des catégories sexuées. Dans le cas du football, on assiste plutôt à une solidification des dispositions sexuées inversées. Le perfectionnement physique et technique renforce en effet le caractère « masculin » de l’hexis corporelle des joueuses.
L’évolution en groupe exclusivement féminin facilite également l’adoption de positions critiques à l’égard des normes sexuées dominantes. En boxe, les apprentissages
corporels peuvent prendre un sens différent selon les modalités de pratique. La présence permanente des hommes incite cependant les boxeuses à se conformer à certaines normes sexuées, notamment en terme d’apparence corporelle. La question de
la modification des dispositions se pose donc de manière plus intense pour ces dernières.
3. LA MODIFICATION DES DISPOSITIONS SEXUEES : L’IMPORTANCE DU
CONTEXTE
L’analyse des éléments caractéristiques des contextes sportifs a été réalisée à
partir du modèle proposé par Harding (1986), distinguant un niveau symbolique, un
niveau institutionnel et un niveau interactionnel de formation des identités sexuées.
En comparant les résultats obtenus pour le football et les boxes, on constate des différences importantes entre les contextes de ces deux disciplines, d’une part, et entre
certaines positions et certains comportements des footballeuses et des boxeuses,
d’autre part (Mennesson, 2000a).
Ainsi, au niveau symbolique, la faible médiatisation de la pratique des femmes
n’a pas le même sens en football, premier sport national largement diffusé, et en
boxes poings-pieds où la pratique des hommes est à peu de choses près aussi confidentielle que celle des femmes. De ce fait, les footballeuses vivent difficilement
l’indifférence à l’égard de leur activité, tandis que les boxeuses s’en formalisent assez peu. Par ailleurs, si les footballeuses sont relativement « invisibles » dans les revues spécialisées, la représentation des boxeuses dans les revues consacrées à ces
pratiques apparaît très stéréotypée, voire érotisée.
Au niveau institutionnel, le monde du football se caractérise par des processus de
stigmatisation à l’égard des joueuses et par l’expression fréquente du mépris des
hommes. La pratique des femmes représente un enjeu mineur pour la fédération
française de football, en position dominante dans l’espace des sports en France.
Dans le sous espace très concurrentiel des boxes poings-pieds, la question de la féminisation de la pratique occupe au contraire une place centrale dans les luttes pour
la définition légitime de la pratique. Dans ce contexte, le monde des boxes reconnaît
la pratique des femmes et cherche globalement à la développer. En boxe française, la
féminisation des licenciés apparaît même comme un stratégie de modernisation de
l’image de l’activité.
Enfin, au niveau interactionnel, les footballeuses évoluent essentiellement en situation d’homosociabilité quand les boxeuses se fondent dans un groupe très majoritairement masculin où elles pratiquent sous le regard et le contrôle permanent des
hommes. L’engagement prolongé dans un contexte particulier régit par des règles
d’interaction spécifiques structure durablement le processus de définition de soi. Les
perspectives interactionnistes peuvent ainsi éclairer efficacement les processus de
socialisation (Goffman, 1968 et 1975).
Ces deux contextes très différents induisent des prises de position parfois
contrastées : les joueuses de football estiment se comporter de manière typiquement
« féminine » à l’entraînement, tandis que les boxeuses revendiquent au contraire une
égalité de traitement et de comportement entre les hommes et les femmes dans la
même situation. Les footballeuses refusent majoritairement le travail de l’apparence
corporelle auquel les boxeuses sont très attachées. Enfin, les sportives des deux pratiques s’opposent sur leur position à l’égard des normes sexuelles, les footballeuses
étant parfois critiques par rapport aux normes hétérosexuelles, tandis qu’on constate
fréquemment des cas d’homogamie chez les boxeuses.
Les mondes très différenciés du football et des boxes poings-pieds impliquent un
travail des dispositions sexuées incorporées en quelque sorte opposé.
3.1. LE CAS DU FOOTBALL : SOCIALISATION HOMOSEXUEE
ET RENFORCEMENT DES DISPOSITIONS SEXUEES « INVERSEES »
Au moment où les filles atteignent l’âge limite autorisé pour le jeu en mixité (13
ans à leur époque, 14 ans aujourd’hui), elles doivent rejoindre une équipe féminine
pour poursuivre leur carrière. Persuadées que les filles ne savent pas jouer au football, elles s’estiment dévalorisées par ce changement. Pour ces joueuses, intégrer
une équipe féminine revient à rétrograder dans la hiérarchie des sexes et si la possibilité d’intégrer une équipe féminine de bon, voire de haut niveau, ne se présente
pas, elles abandonnent le football.
Quand elles parviennent à s’intégrer dans une équipe féminine, elles sont
confrontées au mépris des hommes, qui critiquent vertement le caractère « masculin » de leur hexis corporelle :
« Le gros problème que l’on a avec les filles, c’est leur dégaine, elles se trimbalent comme des garçons. Regardez-les marcher ! De dos, on dirait des mecs,
quand ce n’est pas de face pour certaines... »
(Roger, responsable d’une équipe féminine de la région parisienne)
Ces propos mettent en évidence la force du processus de stigmatisation dans
l’expérience des footballeuses. Les filles évoluent alors dans un monde à part, entre
femmes, coupées du milieu du football masculin largement hostile à leur pratique.
Cette socialisation homosexuée dans un monde « diminué » (au sens de Goffman)
facilite la définition de normes inversées en matière d’identité sexuée, renforçant
ainsi les dispositions sexuées « masculines » constituées pendant l’enfance. Les
joueuses s’investissent en effet fortement dans un mode de sociabilité communautaire qui tend à devenir un lieu de socialisation relativement exclusif. Dans ce
contexte, le refus de se soumettre au travail de l’apparence corporelle ou encore les
pratiques homosexuelles peuvent apparaître comme des moyens de signifier son appartenance à l’équipe (Mennesson et Clément, 2003). Bien sûr, toutes les footballeuses ne se construisent pas sur le même modèle. Si les trajectoires scolaires et sociales des joueuses ne permettent pas de distinguer les footballeuses les plus critiques à
l’égard des normes sexuées dominantes des autres, l’âge d’entrée dans l’activité influence leur positionnement. Ainsi, les footballeuses entrées plus tardivement dans
la pratique du football adoptent souvent des positions moins tranchées et acceptent
plus facilement d’adopter des pratiques destinées à donner plus de visibilité à leur
genre. Les tentatives de nombreux dirigeants pour « féminiser » les joueuses trouvent ainsi quelques ambassadrices du côté des sportives. Cependant, si ces événements, journées « filles » avec tenue « féminine » obligatoire, ne sont pas rejetés par
toutes, la majorité des joueuses éprouvent beaucoup de difficultés, et de souffrance
parfois, à se conformer. La « politique du tailleur », qui impose comme son nom
l’indique le port du tailleur aux joueuses de l’équipe de France pendant leurs déplacements, suscite ainsi des réactions révélant un manque d’incorporation des manières d’être féminines et des pratiques corporelles qu’elles impliquent (marcher avec
des talons, monter un escalier avec des jupes serrées…). De nombreuses joueuses
déclarent être « mal à l’aise », certaines se sentant « travesties » ou « déguisées »,
sans compter leur peur de tomber ou de paraître ridicule du fait de leur incapacité à
ajuster leur motricité (« masculine ») au costume (« féminin »). Leur manque
d’aisance et leur gêne dans ces situations traduisent l’inadaptation de leurs dispositions sexuées au rôle qu’on leur demande d’assurer
[9].
Pour résumer, la plupart des joueuses sont en difficulté face à des situations exigeant une présentation de soi conforme aux normes sexuées dominantes. De ce fait,
elles peinent aussi à faire reconnaître leur pratique au sein d’une institution très attachée à une représentation stéréotypée du « féminin ».
3.2. LA SOCIALISATION PUGILISTIQUE : CONTROLE DES HOMMES
ET PROCESSUS DE MODIFICATION DES DISPOSITIONS SEXUEES
Entrées dans un monde où les femmes évoluent constamment sous le regard des
hommes, les boxeuses doivent démontrer leurs compétences pugilistiques tout en
maîtrisant des manières d’être « féminines ». En effet, le « code de la boxe » impose
à chaque membre du groupe d’entraînement le même programme et les mêmes
contraintes (Wacquant, 2000). Soupçonnées de ne pas posséder les compétences
physiques et « mentales » requises par l’activité, les boxeuses mettent un point
d’honneur à suivre le rythme de l’entraînement. Elles sont parfois soumises à une
période d’essai ou de test relativement rude dans certains clubs. Elles savent bien
que le caractère incongru de leur pratique leur sera rappelé à la moindre faiblesse
(« ici, ce n’est pas de la danse »). En même temps, les boxeurs expriment parfois
explicitement leur goût pour les femmes « féminines », en complimentant certaines
boxeuses sur leur apparence ou en en dénigrant d’autres (ou en les ignorant). Mais
les attentes des hommes en matière de conformité sexuée sont essentiellement implicites et structurent l’ensemble des interactions. Par exemple, les boxeurs recherchent la compagnie des boxeuses les plus conformes et contrôlent davantage les
coups un peu « appuyés » avec ces dernières. S’ils peuvent admirer les performances
physiques d’une boxeuse jugée « masculine » et tisser des liens de camaraderie avec
elle, ils choisissent des boxeuses plus « féminines » comme compagnes
[10].
Cette double contrainte de la socialisation pugilistique pose des problèmes différents aux sportives en fonction des modes de pratique choisis, de la nature de leurs
dispositions sexuées et de l’âge d’entrée dans l’activité.
On peut en effet identifier deux types d’itinéraires menant à une pratique de haut
niveau (Mennesson, 2000b). Celui des boxeuses « hard », majoritairement « précoces », implique un investissement rapide dans plusieurs formes de boxe et dans des
modalités compétitives relativement « dures » (boxe française en combat avec KO,
kickboxing, boxe anglaise, boxe thaï). Elles construisent un rapport à la technique et
à l’éthique de la discipline que l’on peut qualifier de « masculin », dans la continuité
de leurs dispositions sexuées « inversées ». Les boxeuses « soft » s’engagent plus
tardivement et plus progressivement dans la pratique exclusive de la boxe française.
Elles participent à des compétitions en assaut (forme de combat technique sans KO),
au terme d’un apprentissage technique long et difficile en raison du système symbolique et des mises en jeu corporelles induites par la pratique qui contredisent en partie leurs dispositions sexuées, moins marquées par une identification enfantine au
masculin. Ainsi, si les boxeuses « hard » éprouvent essentiellement des difficultés à
démontrer leur appartenance à la catégorie femme, c’est l’apprentissage des techniques pugilistiques qui se révèle le plus ardu pour les boxeuses « soft ». Comme nous
le verrons, ces rapports différenciés à la pratique de la boxe s’inscrivent également
dans des trajectoires scolaires et sociales différentes. Les boxeuses « soft », plus diplômées et en situation d’ascension sociale, valorisent l’euphémisation de l’activité,
quant les boxeuses « hard », moins diplômées et en situation de déclassement ou de
reproduction sociale, affectionnent son caractère ascétique et combatif.
L’exemple des boxes, appréhendées comme un sous-espace de pratiques, permet
une analyse fine de l’impact des conditions d’apprentissage technique dans le déroulement de la carrière de sportive de haut niveau et la modification des dispositions
sexuées. Les boxeuses « hard » et les boxeuses « soft » fréquentent en effet des
clubs différents dont l’éthique et les modes d’entraînement contribuent à la différenciation de leurs carrières sportives et sexuées. On peut globalement repérer deux types de clubs de boxe.
Le premier appartient au mouvement sportif associatif et propose exclusivement
de la boxe française. Les entraîneurs, très attachés à l’éthique de la boxe française,
sont la plupart du temps d’anciens sportifs amateurs. Ils accordent une place importante aux aspects pédagogiques et à la préservation de l’intégrité physique des combattants. Le second se situe le plus souvent dans un complexe sportif privé (salle de
remise en forme notamment). L’encadrement technique, formé principalement
d’anciens boxeurs professionnels, enseigne les différents types de boxe et valorise
l’efficacité combative. L’intégrité physique des combattants à l’entraînement est généralement préservée. Cependant, les objectifs de l’entraînement (combat) et ses
contraintes augmentent en fait le seuil tolérable de la violence des coups et par là
même le niveau de risques physiques. Le statut des coups distingue de manière importante les deux types de clubs.
Dans les clubs « soft », l’entraîneur insiste généralement sur la nécessité d’adapter l’échange au niveau des débutants. L’objectif est de faire prendre confiance en
laissant toucher l’adversaire et en évitant absolument de porter des coups trop appuyés. Les consignes et les remarques verbales rappellent constamment ce principe
et l’entraîneur n’hésite pas à interrompre un exercice pour sanctionner un boxeur
négligent. Dans les clubs « hard », même s’il existe un certain contrôle des débordements éventuels, la conception dominante implique d’apprendre en prenant des
coups. Les débutants, et notamment les filles, doivent assumer les conséquences de
leur choix... ou changer de pratique.
Dans tous les cas, la modification des dispositions incorporées passe par un long
travail d’apprentissage et de contrôle de soi, dans des conditions d’interaction particulières. Dans un premier temps, nous illustrons ce processus à partir de l’exemple
du travail de maîtrise des techniques pugilistiques par les boxeuses « soft », avant de
présenter l’apprentissage des manières d’être « féminines » par les boxeuses
« hard ».
3.3. L’APPRENTISSAGE TECHNIQUE DES BOXEUSES « SOFT »
Pour les boxeuses « soft », la constitution d’un habitus pugilistique résulte d’un
processus d’apprentissage technique particulièrement long et difficile. Plus âgées
dans l’ensemble que les boxeuses « hard » au moment de l’entrée dans l’activité,
leurs dispositions sexuées sont également plus conformes, et ces éléments les
conduisent plutôt à adopter des modalités de pratique plus « féminines ». Leur position s’explique également par leur trajectoire sociale ascendante. Elles adoptent en
effet un rapport à la pratique relativement classique pour les catégories sociales favorisées.
Les boxeuses « soft » découvrent leur pratique de manière fortuite vers 20 ans.
Elles sont principalement séduites par les caractéristiques techniques et esthétiques
de la pratique, notamment les mouvements ascendants des jambes qu’elles comparent parfois à de la danse. L’usage des poings ne leur paraît pas « naturel », et elles
craignent les coups. Elles doivent donc apprendre progressivement à utiliser leurs
poings et à accepter les coups pour poursuivre leur pratique. Ce type d’apprentissage
n’est possible que sous certaines conditions. La première et la plus importante
d’entre elles concerne la « philosophie » du club (et principalement de l’entraîneur)
par rapport à la pratique des débutants en général et des filles en particulier. Au début, ces sportives se trouvent en effet dans une situation ressentie comme étrange et
inadaptée à leur identité sexuée :
« Au début, je ne voulais pas donner de coups de poings, je trouvais ça moche... À la limite, je n’arrivais pas à faire les coups de poings et je me disais,
c’est normal, c’est parce que tu es une fille. C’est vraiment un cap qu’il a fallu
franchir » (Patricia)
Pour que ces filles puissent se familiariser progressivement avec la boxe, la valorisation des aspects éducatifs et de certaines règles précises est indispensable : laisser « travailler » les débutants, privilégier le travail à la touche, et, surtout, contrôler
et sanctionner les débordements éventuels. Cette attitude fait partie de l’éthique de la
boxe française, mais est peu valorisée dans les clubs « hard ». Les boxeuses « soft »
choisissent leur club en fonction de leur conception de la boxe et évitent de ce fait
les clubs « hard » ou les quittent rapidement. Elles évoluent au sein de clubs « soft »
et entament un long travail d’apprentissage technique :
« C’est vraiment un long travail pour accepter les coups, ce n’est pas on accepte en serrant les dents. Les gens qui ne connaissent pas, ils me disent :
“Mais pourquoi prendre des coups ?”. Ce n’est pas du tout ça, c’est un travail
technique très très difficile » (Monique)
L’apprentissage technique permet ainsi aux femmes de rompre avec les représentations grand public de la boxe, qu’elles partageaient pour la plupart avant l’entrée
dans la pratique, et d’appréhender leur activité de manière plus constructive. Prenant
peu à peu confiance en elles, elles s’engagent dans des compétitions de boxe française en assaut. La difficulté de cette étape réside dans l’épreuve du ring (accepter de
combattre en public) et dans la confrontation à une adversaire, qui tout en contrôlant
quand même la puissance de ses coups, adopte un comportement offensif :
« Le premier assaut, j’en ai vraiment bavé. Je ne m’attendais pas à ce que mon
adversaire soit aussi agressive et à ce qu’elle frappe aussi fort » (Sonia)
L’accès au haut niveau des boxeuses « soft » est généralement plus long et plus
aléatoire que celui des boxeuses « hard ». Leur réticence à s’engager dans les compétitions en combat, pourtant plus valorisées sur le plan sportif, les distingue des
boxeuses « hard ».
Reproduisant la différenciation et la hiérarchisation des pratiques « masculine »
et « féminine », les boxeuses « soft » assimilent le combat au « masculin » et rejettent cette modalité compétitive :
« Je trouve que c’est quand même autre chose d’arriver à réaliser des coups de
pieds figure que de se rentrer dedans. Je tiens à montrer quelque chose
d’esthétique, à utiliser le moins possible mes poings, à donner une image féminine de la boxe » (Sonia)
Le primat accordé à la forme sur la fonction distingue efficacement le « féminin » du « masculin » (Bourdieu, 1980). Les boxeuses « soft » défendent la position
pédagogique de la boxe française, et se montrent particulièrement critiques à l’égard
des autres modalités de pratiques, plus ou moins « sauvages » selon elles. Bref, elles
ne transgressent pas les normes sexuées.
Moins reconnues sur le plan sportif, elles sont par là même moins questionnées
au niveau de leur appartenance de sexe, dans la mesure où leur rapport à la pratique
ne contredit pas les comportements conformes à leur statut de femme. Les boxeuses
« soft » peuvent ainsi revendiquer fermement le partage des tâches domestiques entre conjoints, d’autant plus qu’elles disposent fréquemment d’un capital scolaire et
d’une position sociale plus importante que celle de leurs maris ou amis (De Singly,
1987).
3.4. LE TRAVAIL DE MAITRISE DES COMPORTEMENTS DE GENRE
CHEZ LES BOXEUSES « HARD »
Pour comprendre la nécessité du travail de maîtrise des comportements de genre
engagé par les boxeuses « hard », la présentation de leur mode d’entrée dans
l’activité et de leur rapport à la pratique est indispensable. Comme pour les boxeuses
« soft », ce rapport à l’activité exprime un positionnement social particulier : les
boxeuses « hard » sont majoritairement peu diplômées et appartiennent essentiellement aux catégories populaires.
Un rapport « masculin » à la pratique
Dès que possible, quand elles en connaissent l’existence et/ou quand elles obtiennent l’accord de leurs parents, les boxeuses « précoces » adhèrent au club le plus
proche de leur domicile (entre 12 et 15 ans en général). Elles entament l’apprentissage des techniques pugilistiques et participent à leurs premières compétitions.
Elles expriment d’emblée leurs prédispositions à la pratique de la boxe, manifestant
peu d’appréhension par rapport aux coups et éprouvant du plaisir à utiliser leurs
poings. Leurs progrès rapides les confrontent à une difficulté particulière : la maîtrise des coups et de leur puissance. Celle-ci est en effet sanctionnée dans les rencontres en assaut, dont elles doivent se contenter dans un premier temps. À ce moment de la trajectoire sportive, les spécificités des clubs interviennent de manière
importante. Les acteurs des clubs associatifs de boxe française considèrent plutôt la
combativité des boxeuses « précoces » (au moins dans un premier temps), comme
contraire à l’esprit de la discipline et néfaste au progrès technique. Pour les exboxeurs professionnels des clubs privés multi-pratiques, elle apparaît comme une
donnée déterminante et doit être valorisée, même si les filles se font sanctionner lors
des rencontres en assaut.
Les filles engagées dans les clubs « hard » multi-pratiques restent toutes fidèles à
leur club. Elles renforcent de ce fait leur rapport « hard » à la pratique et participent
le plus rapidement possible à des compétitions en combat, qui exigent une préparation particulièrement dure.
Les boxeuses « précoces » inscrites dans un club « soft » doivent quitter leur
club d’origine pour mener une carrière de boxeuse « hard ».
Dans les deux cas, leur réussite dépend ensuite de leur capacité à accepter
l’usage de la violence physique et à résister à la souffrance physique et morale, inhérente aux conditions d’entraînement. Elles doivent également surmonter les difficultés rencontrées lors des premiers combats, qu’elles décrivent toutes comme une
expérience relativement dure. Ce parcours construit un rapport à la technique que
l’on peut qualifier de « masculin » et leur pose de fait un problème de visibilité de
leur genre.
Les boxeuses « hard » privilégient en effet l’efficacité par rapport à l’esthétique
et valorisent les séries de poings appuyés plutôt que les coups de pieds aériens :
« Je suis beaucoup plus contente si je gagne un combat par K.O. sur un coup
de poing qu’avec un super coup de pied retourné sauté... Je n’ai pas la même
sensation de frappe. Quant à l’esthétique ... un combat esthétique pour moi
c’est un combat tactique, ce n’est pas donner de beaux coups en l’air »
(Sandrine)
Sandrine définit l’esthétique d’une manière particulière et opposée aux boxeuses
« soft ». Bref, pour les boxeuses « hard », l’assaut représente une forme édulcorée de
la pratique. Elles ne se reconnaissent pas particulièrement dans l’éthique de la boxe
française et s’engagent en général dans la pratique compétitive de plusieurs types de
boxe (notamment le kickboxing, mais aussi le full-contact, et plus rarement la boxe
thaï et la boxe anglaise). Quelle que soit la discipline, la « vraie » boxe implique la
possibilité de mettre l’adversaire hors combat par K.O. Cet engagement, qui exige
un travail important pour accepter de mettre en jeu son intégrité physique, caractérise de manière générale les rapports au corps et au sport des classes populaires.
Les compétences pugilistiques des boxeuses « hard » les placent dans une situation
valorisante du point de vue de la hiérarchie entre les sexes. Boxeurs à part entière, elles
peuvent rivaliser avec les hommes pendant les entraînements. Elles stigmatisent également les comportements « féminins » et estiment que les filles, qui ont généralement
peur des coups, ne sont pas des partenaires d’entraînement intéressantes. Ce statut
« masculin » comporte aussi des inconvénients. Si les hommes admirent parfois leurs
performances, ils désapprouvent souvent leurs modalités peu « féminines »
d’investissement dans la pratique. Ainsi, les boxeuses « hard » sont confrontées à deux
formes d’expression de la domination masculine : d’une part, elles expérimentent la
domination des hommes dans sa forme la plus « primitive », l’expression de la violence physique. Pour se maintenir au sein des clubs « hard » et accéder à un statut
sportif valorisé, elles doivent en effet se soumettre à un entraînement éprouvant et accepter de se préparer aux compétitions en affrontant à l’entraînement des boxeurs qui
ne les ménagent pas particulièrement. Cette confrontation avec les hommes est toujours l’occasion pour ces derniers de démontrer leur supériorité physique. D’autre part,
elles sont confrontées à une forme de violence symbolique dans la mesure où les
hommes exigent qu’elles se conforment aux modes de présentation de soi attribués à
leur sexe (et ceci d’autant plus que leurs modalités de pratique sont considérées
comme non conformes), et où, contrairement aux footballeuses évoluant en milieu
« homosocial » à partir de l’adolescence, les boxeuses s’entraînent avec les hommes
tout au long de leur carrière. Boxant « comme les hommes », elles se soumettent à un
travail incessant de l’apparence corporelle pour éviter la confusion des genres. Par ailleurs, elles adoptent des positions relativement traditionnelles au sujet du partage des
tâches domestiques entre conjoints. Contrairement aux boxeuses « soft », elles qualifient les tâches domestiques de « féminines » et ne souhaitent pas les partager avec
leurs conjoints. Ainsi, les boxeuses « hard » et « soft » se positionnent finalement toujours en tant que femmes selon les stéréotypes classiques, tout en adoptant conjointement des positions moins traditionnelles : les unes pratiquent la boxe de manière « féminine » en imposant le partage des tâches domestiques quant les autres boxent
comme les hommes et assument seules les travaux ménagers. Cependant, elles tentent
toutes, avec plus ou moins de succès, de se conformer aux normes sexuées de présentation corporelle. Ce travail de l’apparence, qui s’explique largement par les attentes et
le contrôle exercé par les hommes de la boxe, s’avère relativement difficile pour les
boxeuses « hard ». Il permet ainsi d’analyser les conditions facilitant ou, au contraire,
rendant inopérant le processus de modification des dispositions.
Le travail de présentation de soi
Les trois portraits choisis pour illustrer le travail de maîtrise des manières d’être
féminines se distinguent par la nature des efforts à accomplir par les sportives et par
la plus ou moins grande réussite de leur entreprise. Les dispositions sexuées enfanti-nes constituent l’élément déterminant pour mieux comprendre les résultats obtenus,
même si l’effet des trajectoires sociales se conjugue parfois à celui de la socialisation sexuée. Dans le premier cas, Malika expose une conformation « naturelle »,
sans efforts apparents, qui aboutit à une modification de son rapport à la pratique.
MALIKA : UNE CONFORMATION « NATURELLE »
Malika, 20 ans, étudiante en STAPS, est issue d’une famille modeste d’origine maghrébine. Enfant, elle adhère de manière partielle au modèle du garçon manqué. Cette adhésion partielle s’explique essentiellement par le contrôle précoce et constant de ses frères
sur son apparence corporelle (« ils m’ont toujours dit de rester féminine ») et permet à Malika de se conformer aux normes sexuées dominantes sans efforts apparents quand elle entre dans le monde de la boxe (« en fait, on n’a plus vraiment besoin de me le dire (de rester
féminine) »). Elle maîtrise ainsi parfaitement les parades attendues des femmes autour du
ring, notamment celle qui consiste à s’habiller de manière sexy pour aller faire la bise au
vainqueur lors des combats masculins. Sa parfaite incorporation d’une hexis corporelle
féminine va d’ailleurs se révéler assez vite contradictoire avec les compétitions en combat,
qu’elle finit par délaisser au profit de l’assaut. L’abandon du combat coïncide par ailleurs
avec son entrée à l’Université. En situation de réussite scolaire par rapport à ses grands frères, elle arrive à négocier leur participation aux tâches domestiques afin qu’elle puisse
s’entraîner quotidiennement tout en poursuivant ses études.
Pour Malika, le respect des normes sexuées de présentation corporelle et la réussite scolaire permettent conjointement la réussite de la carrière sportive et le questionnement des rôles sexués traditionnellement admis dans son milieu familial. En
ce sens, les effets relatifs à la socialisation sexuée se conjuguent avec ceux relatifs à
la trajectoire sociale, sans qu’il soit possible de distinguer clairement ces deux processus. Le second cas, Claire, illustre parfaitement un processus d’alternation « réussi » qui implique un remaniement assez important des dispositions sexuées. L’effet
de la trajectoire sociale semble plus difficile à repérer dans ce second exemple.
CLAIRE : UNE « ALTERNATION » REUSSIE
Les parents de Claire, 20 ans, sont tous deux engagés dans des professions artistiques,
sans disposer d’un capital scolaire très important. Claire, après une scolarité moyenne, se
trouve en première année de BTS vente. Elle éprouve un certain isolement dans sa famille,
sa sœur ayant choisi comme ses parents une profession artistique. Claire s’est assimilée totalement au groupe des garçons pendant l’enfance et l’adolescence. Quand elle entre dans
le monde de la boxe à 15 ans, elle est l’objet de nombreuses moqueries. Elle tente alors de
surveiller son comportement. Sa liaison amoureuse avec son entraîneur constitue l’élément
décisif de ce processus. Ce dernier devient en effet son « autrui privilégié » à un moment
où Claire entretient des relations plutôt difficiles avec ses parents. Elle s’engage alors dans
un travail quotidien de maîtrise des manières d’être féminines
[11] : apprentissage des techniques de maquillage, exercice de marche avec jupe devant sa glace, passage du rayon
homme au rayon femme dans les magasins… Décrivant au départ ce processus comme un
jeu, elle finit par modifier suffisamment ses dispositions sexuées pour éprouver du plaisir à
se conformer et changer ses représentations (critique des filles masculines). Même si elle
éprouve peu de goût pour les tâches ménagères, Claire tient à en accomplir la plus grande
partie (« je n’aime pas trop ça mais c’est quand même plutôt à moi de le faire, je trouve ça
normal »).
L’alternation réussie de Claire constitue un cas relativement exceptionnel parmi
les boxeuses étudiées et dépend intimement du contexte de pratique et des relations
affectives qui s’y développent. La plupart des boxeuses ne parviennent à maîtriser
que des bouts de rôles dans certaines circonstances. Par exemple, Patricia ne sait jamais comment s’habiller, hésitant constamment entre les tenues qu’elle juge trop
féminines et celles qu’elle juge trop masculines. Dans un autre cas, celui d’Armelle,
le processus de modification des dispositions sexuées incorporées s’avère impossible : ses efforts de présentation de soi ne suffisent pas à remanier ses dispositions
sexuées inversées particulièrement fortes.
ARMELLE : DES EFFORTS VAINS DE PRESENTATION DE SOI
Armelle, 30 ans, d’origine populaire, se trouve actuellement sans emploi. Elle se décrit
comme très masculine pendant l’enfance et l’adolescence, elle est fréquemment identifiée
à un garçon. Elle débute le football vers 6 ans et aurait dû devenir footballeuse si un événement particulier (la confrontation aux pratiques homosexuelles) ne l’avait amenée à quitter ce milieu. Elle s’engage dans la pratique de la boxe à 16 ans et découvre « un autre
monde », expression qu’elle utilise pour signifier la découverte de normes sexuées « opposées » en quelque sorte au milieu du football féminin. Tentant alors de modifier son apparence pour être acceptée dans son nouveau club, Armelle change de coiffure et s’achète
des crèmes de soin du visage. Cependant, ces tentatives de mise en conformité de son apparence se heurtent à la force de ses dispositions sexuées inversées. Elle n’arrive pas à
modifier son hexis corporelle et reste souvent identifiée à un homme. Elle vit avec un
homme qui ne pratique pas la boxe et accomplit elle aussi toutes les tâches domestiques.
Armelle présente un cas d’échec de modification des dispositions sexuées incorporées intéressant à analyser. Socialisée dans le milieu du football de 6 à 16 ans, son
entrée dans le monde de la boxe produit un effet d’hystérésis particulièrement important. Par ailleurs, Armelle ne parvient pas à établir des relations affectives suffisamment fortes avec des boxeurs qui la soutiendraient dans sa tentative de transformation. Découragée par l’incompréhension suscitée par ses efforts de présentation
de soi, elle se résigne à son rôle de camarade d’entraînement (« finalement, c’est en-
core pire quand j’essaie de mettre un “truc” féminin, ça les fait rire » ).
Dans le cas d’Armelle comme dans celui de Claire, il n’est pas aisé d’identifier
l’effet des trajectoires sociales. Cependant, l’exemple de Malika, seule boxeuse
« hard » à devenir « soft » et à parcourir par ailleurs une trajectoire sociale ascendante, montre l’imbrication des effets liés à la trajectoire sexuée et à la trajectoire
sociale. L’importance relative de ces deux processus diffère néanmoins selon les caractéristiques des acteurs et des contextes (Passeron et De Singly, 1984).
À partir des exemples présentés, on constate, d’une part, que la modification des
dispositions est d’autant plus aisée que ces dernières sont plus faiblement constituées, et d’autre part, que cette transformation s’effectue dans des conditions contextuelles particulières (Lahire, 2002).
Par ailleurs, même quand elles parviennent comme Claire à maîtriser les manières d’être « féminines », les boxeuses « hard » s’opposent toujours au partage des
tâches domestiques entre conjoints et souhaitent une stricte distinction des rôles
« féminin » et « masculin », comme si l’importance de leur transgression sportive
nécessitait une « compensation » pour démontrer leur appartenance de sexe. On voit
bien à travers cet exemple que la capacité à mobiliser des dispositions sexuées très
différentes en fonction du contexte (« faire comme les hommes » sur le ring, « être
une femme d’intérieur » chez soi) se construit au cours d’un processus de socialisation très spécifique, structuré par une double contrainte particulièrement forte. Les
footballeuses, socialisées dans un contexte différent et plus homogène, parviennent
difficilement à modifier leur comportement selon les exigences de la situation.
L’expérience des femmes investies à un haut niveau de pratique dans deux sports
dits « masculins », le football et les boxes poings-pieds, présente certaines caractéristiques communes, liées à des modes de socialisation sexuée enfantine spécifiques.
Ainsi, dans leur grande majorité, les sportives se sont construit des dispositions
sexuées « inversées » au sein de configurations familiales particulières favorisant
une socialisation sportive compétitive précoce et la participation au groupe des pairs
masculins. Cette socialisation sexuée « inversée », relativement prégnante et homogène dans la plupart des cas (surtout pour les footballeuses), se révèle moins forte
dans certaines situations (contrôle de la famille sur les modes de présentation de soi,
entrée plus tardive dans l’activité).
Si le processus de socialisation sexuée « inversé » apparaît comme une condition
nécessaire (mais non suffisante) à l’entrée dans la pratique du football ou des boxes
poings-pieds, l’engagement dans la carrière de sportive de haut niveau nécessite un
travail des dispositions sexuées incorporées très différent en fonction du contexte de
pratique. En effet, tout ou presque, du niveau symbolique au niveau interactionnel,
oppose le monde du football à celui des boxes. Les règles des interactions, redéfinies
entre femmes (football) ou déterminées par les hommes (boxes), comme l’histoire
des institutions et ses conséquences sur les enjeux du processus de féminisation des
activités, structurent de manière très différente le processus de modification des dispositions sexuées des sportives.
Ainsi, si le contexte de socialisation des footballeuses favorise plutôt un renforcement des dispositions sexuées « inversées » incorporées pendant l’enfance, celui
des boxes implique l’engagement dans un processus de modification de ces dispositions. Cette entreprise de transformation des dispositions des boxeuses se réalise par
un travail quotidien plus ou moins aisé de maîtrise des techniques pugilistiques
(boxeuses « soft ») et d’apprentissage des manières d’être « féminine » (boxeuses
« hard »). L’analyse d’exemples de réussite ou d’échec de ce processus d’alternation
permet de repérer les conditions sociales autorisant une telle transformation. S’il
existe bien évidemment des variations individuelles, la modification des dispositions
(ou son échec) dépend à la fois de la force des dispositions incorporées et des caractéristiques du contexte de socialisation.
Plus généralement, l’expérience des footballeuses et des boxeuses montre
l’intérêt des études sur le monde sportif et les pratiques corporelles (Faure, 2000 ;
Darmon, 2003) pour étudier les processus d’incorporation et leurs modifications.
Les usages sociaux du corps révèlent en effet les apprentissages sociaux qui définissent conjointement les processus d’identification sexuée et les rapports de pouvoir
qui les hiérarchisent.
ANNEXES
TABLEAU N°1
CAPITAL SCOLAIRE DES SPORTIVES ETUDIEES
TABLEAU N °1 : CAPITAL SCOLAIRE DES SPORTIVES ETUDIEES
Football Boxe « soft » Boxe « hard »
Inférieur au bac 5 1 5
Bac 3 1 0
Bac + 2 4 1 2
Supérieur à bac + 2 6 5 0
Total 18 8 7
TABLEAU N°2
CATEGORIES SOCIOPROFESSIONNELLES DES SPORTIVES ETUDIEES
TABLEAU N °2 : CATEGORIES SOCIOPROFESSIONNELLES DES SPORTIVES ETUDIEES
Football Boxe « soft » Boxe « hard »
Etudiantes 8 3 2
Inactives 0 1 2
Employées 7 1 3
Cadres et profes- 3 3 0
sions int. Sup.
Total 18 8 7
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En 2000, les femmes ne représentent que 2% des licenciés de la fédération française de football.
Dans le monde des boxes poings-pieds, seuls les chiffres de la fédération de boxe française et disciplines associées distinguent les hommes des femmes : 17% des licenciés sont des femmes mais ces
dernières représentent moins de 10% des compétitrices. De manière générale, les groupes
d’entraînement observés au cours de l’enquête comptent en moyenne deux ou trois femmes pour
une dizaine à une quinzaine d’hommes.
[2]
Leslie Mac Call (1992), qui met en évidence des affinités entre le modèle d’analyse de la construction sociale des sexes proposé par Sandra Harding (1986) et la problématique de Pierre Bourdieu,
précise ainsi la notion de « dispositions de genre » (
gendered dispositions ) : « les dispositions de
genre sont multiples, et, bien sûr, pas seulement associées au corps biologique sexué ; en fait, elles
deviennent associées au corps sous la forme de dispositions de genre incorporées façonnant les trajectoires sociales des individus » (1992, p. 846). Nous reprenons ici la traduction de Suzanne Laberge (1994) de l’extrait suivant du texte de McCall : « Gendered dispositions are multiple and not,
of course, attached only to sexed biological body, yet they become attached to the body in the form
of embodied gendered dispositions shaping individuals’ social trajectories ».
[3]
Le choix des boxes poings-pieds est en quelque sorte un choix par défaut, la pratique de la boxe
anglaise n’étant pas encore autorisée pour les femmes au moment de l’enquête.
[4]
Nous empruntons le terme de dispositions « inversées » à Charles Suaud (1991), qui utilise cette
formule pour expliquer la surreprésentation des filles en difficulté scolaire dans la pratique du judo.
Plus proches du comportement scolaire des garçons, ces filles tendraient également à privilégier des
activités sportives plutôt « masculines ».
[5]
Cette notion est proposée par P. Berger et T. Luckmann (1989) pour décrire les modifications
consécutives à des « chocs biographiques ». Une alternation réussie nécessite notamment une immersion durable dans un contexte de socialisation porteur de charges affectives importantes.
[6]
Les footballeuses et les boxeuses professionnelles n’existent pas encore en France. Quelques footballeuses et boxeuses françaises réalisent une carrière professionnelle à l’étranger, mais elles ne
font pas partie de la population enquêtée.
[7]
L’analyse des configurations familiales apparaît aujourd’hui comme un élément indispensable à
l’étude des trajectoires individuelles et collectives. Bernard Lahire (1995) montre par exemple dans
Tableaux de famille que les configurations familiales permettent de mieux comprendre les trajectoires scolaires différenciées d’enfants issus des classes populaires. Dans un travail sur l’histoire d’une
famille d’origine immigrée, Stéphane Beaud (1996) met également en évidence l’importance de la
configuration familiale dans la compréhension de la rupture biographique vécue de manière particulièrement douloureuse par le fils aîné.
[8]
Plusieurs travaux évoquent le caractère plus ou moins fort des dispositions incorporées. Bernard
Lahire (2002) donne de nombreux exemples de dispositions plus ou moins fortes ou faibles. Stéphane Beaud (2002) expose également la « lutte », chez les étudiants d’origine immigrée et populaire élevés dans une « cité », entre des dispositions hédonistes, relativement prégnantes, acquises
dans le quartier, et des dispositions « ascétiques », plus faiblement constituées dans le cadre scolaire et qui s’imposent difficilement hors du contexte où elles se sont formées.
[9]
Sur la signification sociale de la gêne, voir notamment Pierre Bourdieu (1980) et Erving Goffman
(1974).
[10]
Contrairement aux footballeuses, « coupées du monde des hommes », les boxeuses fréquentent
souvent des hommes investis dans la même discipline sportive (5 des 8 boxeuses mariées ont choisi
un boxeur comme conjoint).
[11]
Le cas de Claire présente de ce point de vue des similitudes avec le cas Agnès décrit par Garfinkel
(1967).