Sociétés contemporaines
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2747577643
170 pages

p. 111 à 132
doi: en cours

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no 56 2004/4

2004 SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES

Sortir d’un metier de vocation : le cas des danseurs contemporains

Pierre-Emmanuel Sorignet Université de Toulouse III et Laboratoire de Sciences Sociales ENS/Ulm
Le calendrier de carrière d’un danseur comporte inévitablement la question de l’après danse. Nombreux sont ceux qui adoptent des stratégies d’évitement et persistent à tenir un discours centré sur la fidélité à la « vocation » d’origine. La difficulté du travail de deuil réside dans la prise de conscience de la perte de « compétitivité » sur un marché du travail où la jeunesse est un atout déterminant. Il s’agit pour le danseur en fin de carrière de savoir perdre l’une de ses vies sociales tout en anticipant un projet professionnel. Les métiers de professeur de danse ou de chorégraphes apparaissent comme la poursuite de l’activité d’interprète. Cependant, ils requièrent des compétences, voir des qualifications spécifiques (diplôme de professeur de danse) que l’ancien interprète ne possède pas nécessairement. L’espace des possibles varie d’un danseur à l’autre. Chacun mobilise ses ressources tant professionnelles que familiales et scolaires pour élaborer une réorientation qui préserve son image de soi. A dancer cannot avoid the question of what comes after the dancing career. Many will adopt avoidance strategies and remain committed to a rhetoric that hinges around being faithful to their original calling. The mourning process is triggered by the growing awareness of one’s waning competitiveness on a job market where being young is essential. The dancers whose careers come to an end must face the task of leaving aside one of their social lives while anticipating and thinking up a new professional project. The range of possibilities varies from one dancer to the next – each dancer draws upon his or her professional, familial and educational resources to think up a new career path which doesn’t endanger their self-image.
Pour les profanes, le métier de danseur est associé à la jeunesse, la performance physique. Il fait partie des activités dont la pratique ne peut excéder une certaine durée. Le danseur est assimilé au sportif qui peut « bien conserver toute son allure (…) mais perd rapidité et dynamisme ». Il illustre « le sens ancien du terme carrière : un bref galop mené bride abattue, une étoile qui traverse le ciel » (Hughes, 1996). Cette vision d’une discipline qui ne peut s’exercer, comme profession, que pendant un laps de temps relativement court fait pendant à l’idée que le vieillissement physique contraint le danseur à mettre un terme à sa carrière. Elle correspond au stéréotype du danseur classique, éternellement jeune, bondissant avec facilité dans des variations où il donne à voir une virtuosité époustouflante. Elle reflète, par ailleurs, en filigrane, l’opinion commune qui ne considère pas l’activité de danseur comme une profession à part entière, mais comme un passe-temps ou une occasion de prolonger l’adolescence avant de se confronter à la « vraie vie » (Freidson, 1986).
Cependant la spécificité de la danse contemporaine est d’avoir établi dans ses fondements, contre l’esthétique classique, la possibilité de danser professionnellement toute sa vie, dans la lignée des figures fondatrices de la danse moderne et contemporaine (Merce Cunningham, Martha Graham, Dominique Dupuy, Carolyn Carlson…). La danse n’étant plus l’objet d’une représentation purement esthétique, mais la traduction d’une identité artistique, le danseur est censé pouvoir exprimer, à chaque étape de sa vie, la dimension artistique de son parcours, avec ses possibilités physiques du moment.
Aussi, s’interroger sur la sortie de l’activité professionnelle dans « un métier de vocation » (Freidson, 1986), c’est tenir compte de ces représentations afin de comprendre les mécanismes qui enclenchent ou empêchent la prise de conscience d’un moment charnière de la carrière (Hughes parle de turning points ). L’enquêté s’efforce souvent de rendre son parcours intelligible à partir de la découverte de sa « vocation », bâtissant la représentation de soi autour du sentiment d’appartenance à un métier de « prestige » (Hughes, 1996), même si la situation objective est indissociable d’une grande précarité. Dès lors, parler de « métier de vocation » (Freidson, 1986) en tant que tel ne permet pas de comprendre la façon dont cette « vocation » est construite et recomposée au fur et à mesure de l’insertion dans le métier et de manière différente en fonction des trajectoires professionnelles de chacun. Associer vocation et reconversion permet alors de réfléchir à l’exercice de la croyance tout au long d’une activité professionnelle et d’observer la façon dont elle est retravaillée, voire progressivement abandonnée, face à l’apparition de nouvelles contraintes.
Comment penser sa « sortie du métier » lorsque le coût d’entrée et le maintien ont été structurés autour d’une adhésion à une logique du désintéressement et qu’il s’agit plutôt de faire un inventaire raisonné et prospectif des ressources disponibles ? Ce questionnement permet d’aborder les façons différenciées dont chacun mobilise des ressources acquises aussi bien antérieurement à l’entrée dans la danse (ressources scolaires, sociales, capital culturel et économique de la famille) que pendant l’expérience professionnelle (construire un réseau relationnel source d’élaboration d’un projet professionnel alternatif).
Ce travail s’inscrit dans une recherche plus générale dont l’ambition initiale était de combiner diverses méthodes d’enquête pour essayer de saisir les différentes facettes du métier de danseur contemporain. Une démarche ethnographique alliant observationparticipante [1] et collecte d’entretiens (une quarantaine d’entretiens approfondis auprès de danseurs et une dizaine auprès de chorégraphes) a permis de saisir, parfois de l’intérieur, comme dans le cas de la reconversion, les dimensions particulières de ce métier [2]. La fréquentation assidue du milieu de la danse sur une longue période (dix ans) a été un atout pour suivre la carrière professionnelle de certains danseurs jusqu’à leur confrontation à « l’après-danse ». C’est finalement dans la durée des relations (Beaud, Weber, 2003) qu’a pu être saisie la difficulté éprouvée par les danseurs à abandonner leur métier.
MORPHOLOGIE SOCIALE DES DANSEURS
Les enquêtes statistiques sur la population des danseurs se heurtent à la question de la définition même de la catégorie « danseurs » et de l’élaboration de sous catégories suffisamment explicites pour le traitement statistique. Ainsi en 1990, deux enquêtes statistiques sont menées pour dénombrer les danseurs dans une acception assez large et étudier leurs conditions de travail : celle du Conseil Supérieur de la danse (1990) et celle réalisée par le Syndicat français des Artistes interprètes (SFA) [3].
Seul le DEP, s’appuyant sur les données de la Caisse Congés Spectacles et les fichiers de l’ANPE, livre un panorama rigoureux, régulier quoique restreint de la population chorégraphique (DEP, 1998 et 2003).
  • Sur les quinze dernières années la population des danseurs a connu une forte croissance de ses effectifs. On compte environ 5 000 danseurs, qu’ils soient salariés permanents (10 %) ou intermittents (90 %). Ils représentent le troisième groupe professionnel derrière les comédiens (25 000 environ) et les musiciens (30 000 environ). Les effectifs des intermittents ont triplé entre 1987 (1 400 danseurs intermittents) et 2000 (4 300). L’emploi permanent dépend d’une douzaine d’institutions, essentiellement concentrées autour de la danse classique. L’emploi intermittent est dispersé sur un très grand nombre d’employeurs (4 500 en 2000). Près de la moitié des intermittents se produisent essentiellement en danse contemporaine.
  • Les salaires les plus élevés pour les danseurs demeurent nettement inférieurs à ceux des autres professions artistiques. Un danseur intermittent sur cinq déclare un revenu annuel global inférieur à 7 622 € (50 000 F) en 2001. Au sein de la population intermittente, la comparaison avec les musiciens se révèle toujours défavorable aux danseurs : part plus élevée des artistes déclarant de faibles revenus inférieurs à 7 622 € et à l’inverse, part deux fois moins élevée de ceux déclarant un revenu global supérieur à 30 490 € (200 000F) [4]. Pour la moitié des danseurs intermittents, la source principale de revenu est le salaire perçu au titre de l’activité intermittente et pour un quart d’entre eux, ce sont les indemnités Assedic.
  • La profession de danseur est très féminisée, particulièrement chez les intermittents (68 % de femmes).
  • C’est une population jeune dont la moyenne d’âge se situe à 29 ans pour les permanents et à 32,5 ans pour les intermittents (la moyenne d’âge des comédiens et musiciens intermittents est de 38ans). Cependant on constate depuis ces quinze derniers années un certain vieillissement de cette population : les plus de 40 ans représentaient en effet 8 % des intermittents en 1987 et plus du double en 2000 (20 %).
Dans un premier temps, on s’attachera à saisir en quoi la question de la reconversion ne va pas de soi dans un métier choisi par vocation, et appelle souvent le deuil de la représentation de soi en tant qu’artiste. Puis, à travers l’observation des facteurs susceptibles d’entraîner la sortie du métier, nous montrerons que c’est la combinaison de la précarité matérielle et de l’usure physique (blessures) qui conduisent à l’érosion de la vocation initiale et incitent à élaborer un projet professionnel de rechange. Enfin, nous verrons que les conditions de succès des stratégies de reconversion sont liées à la capacité de l’individu à mobiliser un capital culturel élevé et un capital social accumulé, plus ou moins convertibles dans un projet professionnel qui atténue les coûts symboliques et parfois matériels de la sortie du métier.
 
1. ENVISAGER LA RECONVERSION DANS UN METIER DE VOCATION
 
 
Le coût d’entrée dans le métier de danseur apparaît comme un obstacle à en penser la sortie. L’identification au métier d’artiste implique de faire le deuil de cette représentation de soi pour pouvoir élaborer un projet de reconversion.
1.1. LA DIFFICULTE STRUCTURELLE DE PENSER LA FIN DE CARRIERE DANS « UN METIER DE VOCATION »
La chronologie d’une carrière de danseur, relativement courte, structure des comportements à la fois hyper-individualistes et communautaires. En effet, l’appartenance au monde de la danse est validée par l’insertion professionnelle qui commence dès la période de formation et donne le sentiment de participer à un collectif particulier : celui des artistes-interprètes. Mais les conditions de cette appartenance reposent dès le début sur l’individualisation et sur un rapport à la singularité qui conduisent chacun à essayer de se distinguer des autres dans la formation, les auditions et le travail de compagnie, afin de s’assurer une certaine stabilité professionnelle. Ce processus de singularisation trouve sa source dans le fait que le monde de la danse est travaillé par les désirs des jeunes aspirants, dont il travaille en retour les désirs. La « naturalisation » de la vocation, condition de son intériorisation, se réalise à travers « la dialectique très générale des pulsions et des institutions, de l’investissement dans l’institution et de l’investissement par l’institution, de l’imposition et de l’adhésion » (Bourdieu, 1994). La force de l’enchantement réside dans la plus ou moins grande autonomie de la période d’apprentissage. Ainsi, dans les grandes écoles de danse, l’ensemble des acteurs qui concourent à la formation participent par leur trajectoire professionnelle (anciens danseurs ou chorégraphes) et/ou leur discours à édulcorer la violence du marché du travail, en insistant sur le côté purement artistique de l’activité chorégraphique. La promesse faite par ces institutions (à travers les danseurs et chorégraphes invités) de satisfaire des désirs construits pendant l’enfance renforce l’adhésion à « la croyance », tout en tenant provisoirement à l’écart des informations plus funestes sur la réalité du métier. L’avenir est généralement perçu, soit comme la prolongation du statut de danseur, soit dans le registre du fantasme destiné à faire écran à l’angoisse.
C’est ce que souligne Emmanuel, danseur depuis dix ans et qui, dans un premier temps, déclare ne pas pouvoir répondre à ma question sur la reconversion « parce qu’il n’y a jamais vraiment réfléchi » : « Je pense pas tellement à la reconversion…En fait, tu y penses quand tu es sur le déclin ou que t’as envie de changer de mode de vie. Tu penses plus à l’avenir si tu as envie d’avoir des enfants. En fait, tu penses d’abord à danser et à progresser, c’est un métier que tu vis dans le présent. Moi ce sont les coups durs qui me font réfléchir. Parfois quand je fais une activité hors de la danse (par exemple quand je fais un stage de clown ou que je fais de l’enseignement), je me demande si je pourrai en faire un métier.
Ça m’arrive d’y penser, mais cela ne change rien sur ce que je vais devenir (ton fataliste)…C’est vrai que c’est une question qui peut plus souvent revenir que pour un employé de bureau qui pense déjà à sa retraite pour faire ce qu’il a envie de réaliser. Les artistes, on fait dès le départ ce qu’on a envie de faire et on essaie de repousser le moment où il faudra penser à toutes ces choses matérielles. De toutes fa- çons, je ne me vois pas faire autre chose que danser. »
Emmanuel inscrit ainsi son refus de penser à l’avenir dans un « mode vie » et dans une façon de se concevoir comme danseur professionnel. Le renoncement au confort matériel et à la possibilité de construire un avenir familial apparaît comme le prix à payer pour poursuivre une activité qu’il dit « ne vivre que dans le présent ». L’affirmation d’une identité d’artiste s’opère sur fond de démarcation par rapport à un autre calendrier : celui imposé à la majorité des individus, représenté dans le discours d’Emmanuel par « l’employé de bureau ». La nécessité de se réaliser à l’âge où toutes les énergies sont encore mobilisables est opposée à l’attente de la retraite par le salarié. L’argumentation d’Emmanuel emprunte à la représentation mythique de l’artiste, vivant intensément dans l’instant présent ses années de jeunesse, sans penser au lendemain. Cependant, on perçoit, dans le même temps, une forme de désarroi quant à la capacité de penser un avenir qui semble devoir s’imposer comme un couperet dont le danseur essaie de repousser la chute.
En effet, la difficulté à retrouver un emploi, la perte du bénéfice du régime assurantiel de l’intermittence n’impliquent pas nécessairement une prise de conscience de la nécessité de concevoir un véritable plan de reconversion. Ces moments-là sont vécus violemment et ponctuellement. Ils remettent à l’ordre du jour « la vie après la danse » sans toutefois questionner la vocation initiale qui est parfois le seul moteur qui conduit à persister dans le métier. Enserré dans un réseau de sociabilité qui fonctionne comme « une structure de validation de la croyance » en la valeur d’un maintien dans la vocation initiale (Collovald, 2002), l’individu peut alors persister dans la danse quels que soient les sacrifices à faire. Retrouver un contrat peut ainsi effacer provisoirement l’angoisse vécue précédemment jusqu’au prochain signal alarmant.
Sophie explique ainsi son maintien dans le milieu de la danse, alors même qu’elle n’a pas de travail depuis plus d’un an, qu’elle ne bénéficie plus du régime d’assurance chômage et que son compagnon vient de la quitter : « La danse c’est tout ce qui me reste pour tenir. Je démarre un solo que je finance moi-même avec les quelques économies que j’ai. Cette période est vraiment dure mais c’est peut-être justement l’occasion pour moi de régler tout cela en investissant dans la création. Même si pour le moment je travaille à perte, c’est une manière de me cons- truire et de sortir tout ce que j’ai vécu de dur ces derniers temps. »
En effet, les sacrifices consentis sont structurants dans la construction d’une identité artistique et font partie de « l’engagement » dans un métier auquel l’individu tend à s’identifier totalement. Comme le montre Anselm Strauss (Strauss, 1992) à propos des artistes « le véritable enjeu de tout sacrifice de soi est l’assertion irrévocable de ce qu’est le propre moi ». Le discours récurrent sur les contraintes et les risques du métier est au cœur de l’élaboration de l’identité artistique et subsiste tant que les désillusions ou la lassitude n’ont pas annihilé les bénéfices symboliques accumulés.
1.2. FAIRE LE DEUIL DE « L’ARTISTE »
Penser à la reconversion, c’est alors se confronter à une redéfinition des espérances et des chances d’occuper un statut social valorisant autre que celui d’artisteinterprète. Ainsi, la forme d’inventaire requise pour envisager une reconversion est-elle souvent repoussée, car elle signifie la perte d’un statut professionnel auquel l’individu s’identifie « corps et âme ». La crainte du déclassement est le pendant de cette difficulté à se projeter dans une autre identité sociale.
C’est ce qui apparaît chez Manuela, 32 ans, danseuse depuis 10 ans, qui n’a pas effectué d’études supérieures, et quoique ne trouvant pas de travail depuis presque un an ne pense pas pouvoir arrêter le métier « parce que sinon je fais quoi ? Caissière ? Ce n’est même pas la peine d’y penser … »
Le déroulement des entretiens lorsqu’est abordée la question de la reconversion tend à confirmer l’idée qu’il s’agit parfois d’un sujet tellement anxiogène qu’il en devient tabou. Les stratégies d’évitement par la dérision – « Après danseur je fais chômeur ou clochard, au choix » – les projets irréalistes mais rassurants, les réactions de rejet quasi physique, (comme cette jeune femme qui cache son visage avec ses mains et me signifie qu’elle refuse d’aborder la question) ne sont pas rares.
Cette crainte du déclassement est particulièrement visible chez ceux pour qui l’accès au monde des arts représente une véritable mobilité sociale et culturelle. Ainsi Lule, 39 ans, fils d’ouvrier italien du bâtiment, a interrompu ses études au BEPC. Très tôt, il est initié au travail de chantier (peinture, maçonnerie) par son père et acquiert ainsi une compétence qu’il exploitera tout au long de sa vie. Il découvre la danse à l’âge de 20 ans et travaille très rapidement dans un grand nombre de compagnies. Séparé de la mère de sa fille, elle-même danseuse, il vit seul. À 37 ans, il trouve toujours du travail dans des petites compagnies après avoir dansé pour des chorégraphes réputés et déclare un revenu brut de 165 000 F pour l’année 1999-2000, presque totalement absorbé par le prêt immobilier qu’il a contracté. Il fait des « chantiers au black pour pouvoir vivre dignement et offrir des vacances à [sa] fille », profitant de ses périodes de « repos » pour travailler dans le bâtiment.
De moins en moins motivé par les propositions des chorégraphes, il est progressivement confronté au problème de la reconversion. Lors de nos premières discussions, il refuse de l’envisager. Il est animé par un sentiment de révolte, voire de rage face à ce qu’il nomme « le système » et en particulier « les chorégraphes qui, pour la plupart, n’ont pas grand chose à proposer et sucent les danseurs ». La perspective d’une reconversion semble avoir d’abord été perçue comme un inévitable déclassement et constitue une sorte de tabou.
« Moi, je suis danseur à vie…Tu me mets sur un plateau et je me sens bien. C’est pas un boulot la danse, tu comprends, c’est une raison de vivre, c’est ça qui fait que je suis vivant aujourd’hui » me dira-t-il alors que j’essayais de discuter avec lui d’un possible « après danse ».
La souffrance qu’il manifeste témoigne de son investissement « corps et âme » dans un métier qui lui a offert, outre un moyen d’expression qu’il « n’aurait jamais pensé avoir », une véritable mobilité sociale liée à l’acquisition d’un capital culturel et à l’appartenance à un monde de l’art qui a structuré son « identité ». « Transfuge social » il rejette toute idée de réorientation, car la danse est un « moyen d’exister » pour lui-même et face aux autres. Abandonner ce métier, c’est retourner à sa condition de fils d’ouvrier, alors qu’il a progressivement trouvé sa place dans un univers artistique dont il a incorporé les codes spécifiques. Le refus adolescent de reproduire la trajectoire professionnelle et sociale du père s’affirme dans une carrière de danseur qui, sans lui permettre d’accéder à une position sociale financièrement supérieure, l’introduit dans des univers culturels à forte valeur symbolique.
Le refus d’aborder l’idée même de reconversion est ainsi légitimé par la fidélité aux illusions propres à tout investissement professionnel reposant sur une « vocation ». Il est renforcé par l’absence de solution de reclassement et par le désarroi provoqué par la perception de l’échéance imposée par le marché. C’est qu’il s’agit pour le danseur d’un véritable deuil identitaire : recherchant le sens de sa vie dans le cadre d’une démarche artistique, le renoncement est aussi une rupture avec un réseau de sociabilité et d’interdépendance qui structure l’identité sociale et individuelle, parfois depuis l’enfance, le plus souvent depuis l’adolescence.
 
2. USURE DE LA VOCATION ET RECONVERSION
 
 
La précarité matérielle qui résulte en partie de l’instabilité de l’emploi se rajoute aux contraintes spécifiques d’un métier où le vieillissement et les blessures poussent rapidement à la sortie. La vocation initiale est confrontée à ces contraintes et peut s’émousser au fil des années, incitant à élaborer une nouvelle représentation de soi articulée autour d’un autre projet professionnel.
2.1. PRECARITES
Les dernières études disponibles du DEP sur la population des danseurs à partir d’une analyse des données de la Caisse congés spectacles entre 1986 et 1997 (DEP, 1998) et 1986-2001 (DEP, 2003) observent une dégradation des conditions de travail des danseurs, tant en terme de rémunération que de nombre de jours travaillés. « Comme sur les autres marchés de l’intermittence artistique, la progression des effectifs de danseurs a été plus importante que celle de l’offre d’emploi (effectifs multipliés par trois, pour une offre de travail ayant à peine doublé sur la période des quinze dernières années). Ce décalage se traduit par une fragilisation des situations individuelles. Aujourd’hui, les danseurs intermittents travaillent en moyenne nettement moins que dans les années 1980 (59 jours de travail en 2000 contre 95 jours en 1987). Le montant annuel moyen des rémunérations attachées à ce volume de travail a lui aussi diminué : en 2000, il est inférieur de 20 % (en francs constants) au montant moyen déclaré en 1987. L’incertitude créée par la réduction des opportunités individuelles de travail se trouve en outre renforcée par une fragmentation plus importante de l’offre d’emploi : la durée moyenne des contrats de travail est passée de 28 jours en 1987 à 7 jours en 2000. » (DEP, 2003).
Cela constitue-il un motif suffisant et explicité comme tel pour inciter à changer de profession ?
L’étude du SFA (réalisée en 1989 auprès de 311 danseurs interrogés par questionnaire) fait apparaître les problèmes financiers en deuxième position pour les danseurs contemporains derrière la notion floue de changement de centre d’intérêt. On peut supposer que dans le cadre d’un métier vécu comme une réalisation de soi, mettre en avant les difficultés financières comme raison d’une réorientation fait davantage penser à un renoncement. Au cours des entretiens la question financière n’est pas présentée comme un motif suffisant pour arrêter le métier : l’interaction avec l’enquêteur oblige le danseur à se présenter de telle sorte que l’engagement artistique prenne le pas sur les considérations matérielles.
Le cas de Romain est exemplaire. Danseur en Centre chorégraphique national pendant huit ans, jouissant d’un salaire parmi les plus élevés de la profession (environ 20 000 F bruts par mois), il ne vit plus à 35 ans qu’avec 7 000 FF par mois (en partie payés par les ASSEDIC) en raison de ses difficultés à retrouver du travail : « Quand j’ai choisi ce métier, je savais que ce n’était pas pour l’argent. La précarité, ça fait partie du métier, on le sait tous. Il n’y a pas de danseurs contemporains qui soient devenus riches comme chez les comédiens ou même dans le classique où des danseurs comme Noureev ou Sylvie Guillem ont fait des fortunes… Moi j’ai choisi ce mode de vie. Je suis quelqu’un qui n’a pas besoin de beaucoup pour vivre, la danse m’a nourri jusque là… C’est vrai qu’aujourd’hui, j’en ai marre, à 35 ans, de vivre dans un petit studio, d’avoir à compter si je veux m’acheter des bouquins, des fleurs à mon amie. J’ai pas de lieu à moi et je dois toujours, à 35 ans, me demander comment je vais faire pour vivre les 6 mois prochains… En même temps, j’ai encore des choses à faire dans la danse, je n’ai pas envie de tout plaquer uniquement pour des problèmes matériels ».
Les « stars », à la différence de la danse classique et du théâtre, n’existent pas dans la danse contemporaine où les chorégraphes monopolisent les faibles rémunérations symboliques et matérielles. De ce fait, les espérances de gains (Menger, 1997,2003) dans un futur à incertitude non probabilisable sont très largement absentes des motivations des danseurs et le registre de la vocation et de l’engagement sont, à l’inverse, particulièrement présents dans leurs discours. Romain essaie de négocier l’objectivation de son dénuement économique avec son attachement à une logique de vocation. La thématique de la danse comme « nourriture » s’oppose à celle de la problématique financière, comme s’oppose l’immatériel au matériel. Cependant la persistance de la question angoissante de son devenir économique le conduit à ouvrir la perspective de la reconversion pour la refermer aussitôt. Cette tension entre deux impératifs souvent contradictoires – stabilisation matérielle et recherche artistique – induit un rapport à l’argent ambivalent. Ainsi le désarroi économique, bien qu’il soit invoqué comme un motif déterminant pour envisager d’arrêter le métier, est le plus souvent contrebalancé par le coût identitaire lié à une sortie définitive du marché. De façon apparemment paradoxale, le manque d’argent revient de manière récurrente dans les conversations : il apparaît comme une revendication à une reconnaissance sociale plus grande mais il est aussi le signe d’un engagement artistique proche du sacrifice.
L’un des facteurs de préservation de la représentation de soi réside dans l’accès durable au régime spécifique d’assurance chômage des intermittents du spectacle. Bénéficier de ce régime constitue une forme de protection temporaire contre les processus de précarisation et permet de se maintenir dans le métier alors même que l’on a du mal à y trouver un emploi [5]. Tant qu’il bénéficie de ce système assurantiel, le danseur préserve une vision positive de lui-même. Il peut légitimement se présenter aux autres comme membre du milieu artistique même si ses revenus proviennent pour l’essentiel d’autres activités (enseignement, figuration, etc.). Le chômage et les privations sont, dans ce cadre, vécus sur le mode du choix et participent « d’une contre-culture dans laquelle le sens donné au travail et au chômage est inversé » comme l’a montré Dominique Schnapper (Schnapper, 1994). C’est lorsqu’il perd ce statut – indice de professionnalité – et qu’il finance son maintien dans le monde de la danse par le biais de « petits boulots », souvent sans rapport avec les univers artistiques, ou qu’il entre dans le cycle des aides sociales aux plus démunis, symbolisé par le RMI, que le danseur est susceptible de perdre la représentation qu’il a de lui-même. Il est alors conduit à renoncer à une identité d’artiste – souvent avec amertume et aigreur [6] – recherchant dans cette ancienne identité les causes de son désarroi.
Ainsi Virginie, ayant obtenu puis perdu son accès au régime de l’intermittence du spectacle, est conduite à multiplier les petits boulots pour survivre matériellement. Elle décide alors de changer totalement d’orientation, suit une formation en multimédia et trouve un poste de salariée dans une PME : « Je suis super heureuse aujourd’hui, j’aurais jamais pu gagner 11 000 F nets dans la danse. J’étais plus que pauvre, je vivais avec le RMI et, en même temps, je devais rembourser des dettes. La danse contemporaine, c’est un milieu pourri, où tout le monde se tire dans les pattes et où il est très difficile de se faire une place. J’ai compris, un peu tard, que je n’avais plus rien à y faire. Quand j’y repense, j’ai un peu les boules, mais je préfère ce que je vis aujourd’hui, je n’en pouvais plus de me retrouver dans une situation où je faisais attention à ce que je devais bouffer… ».
L’arbitrage entre un statut fantasmé et une reconversion inévitable semble être facilité par une réalité qui présente tous les symptômes d’une déchéance matérielle et psychologique. Dans le cas de Virginie la conscience de « l’exclusion », son jeune âge (25 ans) et ses relations lui permettent de tourner la page, même si ce n’est pas sans une certaine amertume, due au renoncement à ses « rêves » de jeune fille [7].
Les difficultés matérielles sont souvent redoublées par l’instabilité affective et géographique. Elles sont parfois un motif suffisant pour arrêter ou, du moins, l’un des prétextes évoqués pour envisager une reconversion, en particulier pour les femmes lorsqu’elles désirent avoir un enfant.
Agnès, 29 ans, danseuse depuis dix ans, vit en couple avec un ingénieur qu’elle n’a pu suivre aux États Unis en raison d’un projet monté avec une amie alors qu’elles ne trouvaient plus de travail : « Cela fait six ans que je suis avec Jérôme, on a pratiquement toujours été séparés. Quand je travaillais régulièrement dans la danse, j’étais toujours à droite et à gauche. Puis maintenant, avec le projet, je suis obligée d’aller en province et lui part aux USA. Je pense vraiment à tout arrêter et recommencer quelque chose d’autre ailleurs, peut-être au Canada avec Jérôme. J’ai envie de fonder une famille, d’avoir des enfants et, si ce n’est pas avec Jérôme, le savoir rapidement. La danse, ça met dans un état d’instabilité trop fort. Financièrement c’est très dur quand tu n’as pas de boulot et quand tu en as, c’est juste mais avec des enfants, ce n’est pas évident et j’ai aucune envie d’être entretenue… ».
La stabilité économique et affective est recherchée comme le soubassement d’un projet familial qui s’accommode mal du style de vie « artiste » et conduit à rompre radicalement (changer de métier et de pays) avec un mode de vie perçu comme une entrave. Pour Agnès il s’agit de franchir une étape dans sa vie de femme, ce qui la conduit à rejeter un métier dont les gratifications symboliques ne semblent plus suffisantes. Les contraintes de la maternité se doublent de la difficulté de retrouver un emploi et peuvent conduire à sortir du marché pour s’investir dans la stabilisation familiale. C’est pourquoi un bon nombre de jeunes femmes repoussent le moment d’avoir des enfants. La maternité implique, pour elles, une remise en question de la poursuite du métier sur un marché du travail où elles sont confrontées à une concurrence interindividuelle plus forte que pour les hommes.
2.2. VIEILLISSEMENT ET BLESSURE
Le vieillissement, tant physique que social, est fixé par le marché, la raréfaction des propositions d’emploi, ainsi que par la multiplication des douleurs physiques souvent annonciatrices de blessures à répétition. Le cycle de vie du danseur est, dès lors, voué à se terminer rapidement, comparativement à d’autres professions. La difficulté de percevoir le moment où il faut penser à la reconversion traduit la tension entre une conscience acquise, dès le début dans la danse, de la finitude de la carrière et son refoulement quotidien qui permet de rester mobilisé pour la progression technique et artistique, le travail de création et la recherche d’emploi. La répartition selon l’âge des « artistes de la danse » inscrits à l’ANPE en juin 1997 (DEP, 1998) montre que la majorité des danseurs exercent leur activité entre 25 et 49 ans (81,2 %) mais indique surtout la forte représentation des moins de 25 ans (14,9 % alors que la proportion pour l’ensemble des professions culturelles s’établit dans cette tranche d’âge à 8,7 %) et leur faible représentation chez les plus de 49 ans. Cependant, les danseurs qui quittent le marché de l’intermittence présentent, au moment de leur sortie, une ancienneté de plus en plus grande : la part des professionnels ayant dix ans ou plus d’ancienneté représente ainsi en 1998 16 % des effectifs qui quittent le marché, contre 8 % en 1994 (DEP, 2003). Ces derniers sont confrontés à la diminution de leurs capacités physiques et à l’arrivée de jeunes danseurs plus entraînés et performants. Concentrées dans le temps, les transformations physiques ont lieu entre 30 et 35 ans : elles sont observables par le danseur au niveau de l’endurance physique mais aussi de l’impulsion musculaire ; elles peuvent se traduire par une moindre vélocité et surtout une plus grande appréhension au risque. Le danseur prend alors conscience du fait « que le processus du vieillissement modifie souvent de façon fondamentale la position de l’individu dans la société et du coup l’ensemble de ses relations à autrui » (Elias, 1987) et remet en cause sa capacité à se maintenir dans un milieu où les générations de danseurs se renouvellent rapidement.
Giovanni, danseur depuis 16 ans, observe et, dans une certaine mesure, admet, à 37 ans, l’épuisement progressif des ressources physiques qui l’avaient conduit, débutant, dans les meilleures compagnies. Il a cependant du mal à renoncer à ce rapport à la danse perçue comme un vecteur de démonstration de ses qualités athlétiques. Au cours d’une représentation dans laquelle il intègre normalement une de ses « spécialités » – une acrobatie qu’il est l’un des seuls à pouvoir exécuter (un tour en l’air le corps parallèle au sol avec arrivée sur le dos) – il hésite et ne fait pas la figure : « Je ne le sentais pas dans mon corps, je n’ai pas voulu prendre le risque de me blesser… » et il ajoute « Avant, j’y serais allé direct…Aujourd’hui, si je veux continuer à danser, il faut que je trouve autre chose que la performance physique pour m’exprimer. Par exemple, en ce moment je recherche une plus grande fluidité et moins de violence dans ma gestuelle. »
La conscience d’une moindre efficacité physique l’oblige à reconsidérer sa position face à une nouvelle génération très performante physiquement et techniquement.
Pour les femmes la dévalorisation du capital corporel semble plus rapide que pour les hommes : d’une part les danseuses sont en plus grand nombre sur le marché du travail, d’autre part les critères de recrutement qui leur sont appliqués reposent davantage sur l’apparence physique (jeunesse et capital beauté) que pour les hommes. Aussi sont-elles davantage soumises tout au long de leur carrière aux périodes de recherche d’emploi, de remise en cause professionnelle et personnelle que les hommes, certaines pouvant intérioriser la demande du marché en repoussant la maternité et en faisant appel à la chirurgie esthétique (Sorignet, 2004).
La blessure cristallise les risques d’un métier dont la précarité s’inscrit jusque dans le corps du danseur. L’intensification du travail entraîne des blessures plus fréquentes : de nombreuses compagnies ne donnent plus de cours et laissent les danseurs s’échauffer rapidement et seuls, afin de rentabiliser au maximum leur présence [8]. Les périodes de création sont de plus en plus courtes et plus morcelées pour des périodes de diffusion très éparses dans le temps et requérant de la part du danseur une capacité à se replonger rapidement dans la gestuelle et l’univers du chorégraphe. Ainsi, les danseurs peuvent rester jusqu’à dix heures par jour en salle de répétition, parfois dans des conditions difficiles : studio non chauffé en hiver, sol en béton peu adapté à la danse, alternance, dans une même journée, de moments intenses puis de repos forcés, qui provoquent des claquages musculaires, usent le corps et ravivent les blessures. Enfin, les blessures peuvent ne pas être identifiées comme telles. Il existe un panel d’altération physique dues à la danse : de l’entorse au mal de dos régulier, de la rupture brutale du tendon d’Achille à la tendinite à l’épaule, les qualificatifs attribués varient sans qu’il soit toujours question de blessures. Dans les statistiques du SFA les blessures apparaissent loin derrière l’instabilité financière comme motif d’arrêt (8 %). Or l’observation participante [9] (beaucoup plus que les entretiens) montre que la douleur et l’altération physique provoquent souvent des interrogations sur l’opportunité de poursuivre la carrière. Pour rendre compte de ce décalage, on peut supposer que la souffrance est le plus souvent acceptée et refoulée dès les premiers apprentissages et se prolonge ultérieurement bien que l’idéologie de la danse contemporaine préconise l’écoute et le respect du corps (contre la danse classique–académique). Immobilisante, la blessure oblige le danseur à reconsidérer sa position sur le marché du travail et à prendre la mesure de la fragilité de son avenir professionnel.
2.3. ÉROSION DE LA VOCATION ET RECONVERSION
Aucun des facteurs analysés jusqu’à présent n’explique à lui seul une sortie du marché. C’est la combinaison des difficultés matérielles, du vieillissement physique, des blessures, de l’instabilité affective et géographique, qui amène à envisager la reconversion.
C’est donc davantage dans le cadre d’une forme de lassitude du métier de danseur que la construction d’un projet professionnel de remplacement est le plus souvent envisagée. La lassitude se traduit par la moindre disponibilité à se mettre en jeu dans le cadre d’auditions où la majorité des candidats présents ont parfois 15 ans de moins, la plus grande difficulté à accepter les caprices des chorégraphes et la plus grande exigence artistique qui limite le nombre de chorégraphes jugés suffisamment intéressants pour envisager une collaboration.
Romain, 35 ans, danseur depuis quinze ans, après une période de huit années en CCN [10] chez Chloé Larrivière, danse par intermittence depuis un an dans des petites compagnies. Il ne prend plus de cours depuis deux ans et l’irrégularité des périodes de travail, combinée à une période de doute et de dépression, le fragilise physiquement : « Je n’avais plus envie de danser après Chloé Larivière. Je ne retrouvais pas le goût de prendre des cours…c’était une étape. En même temps, je ne me voyais pas aller faire des auditions et me retrouver avec des petits jeunes qui démarrent dans le métier…Je sais que si je continue, je serais amené à le faire, mais ce sera seulement si je pense que le chorégraphe possède un univers assez fort et qu’il peut m’apporter quelque chose artistiquement ».
La lassitude exprimée ici par Romain éclaire les fluctuations de la trajectoire artistique qui, à certains moments, peut accomplir pleinement le désir initial (comme c’est le cas ici avec Chloé Larrivière) et à d’autres, au contraire, en être très éloignée (en particulier lorsque le danseur se trouve dans l’obligation de travailler avec des chorégraphes qu’il juge inintéressants afin de se maintenir dans le métier). La difficulté à se retrouver en compétition sur le marché du travail avec les nouvelles générations ne peut être ici contrebalancée que par la rhétorique de « l’aventure artistique » qui est, dans le cas de Romain, évaluée à l’aune d’une expérience professionnelle conséquente, et de ce fait, accentue la probabilité de ne pas rencontrer une offre en adéquation avec ses attentes.
Il faut ainsi davantage parler d’un métier où l’on rentre par vocation qu’un métier de vocation en tant que tel. La vocation est recomposée, retravaillée par la confrontation quotidienne aux réalités du métier.
Ainsi, Anne, 32 ans, qui travaille depuis 7 ans dans des petites compagnies, est de plus en plus dans un processus de sortie du métier qu’elle assume en opposant à son « désir de danse » initial (je la cite), le quotidien qu’elle vit : « J’en ai de plus en plus assez de ce milieu. Tu acquiers un certain savoir-faire, tu te spécialises dans un certain style mais paradoxalement tu as moins de surprises et tu as l’impression de faire toujours un peu la même chose. Et puis les périodes de répétition, c’est vraiment trop crevant, je n’en peux plus. Il y a des fois je suis dans le studio et j’ai vraiment envie de partir en courant. Ce qui me ferait arrêter, c’est que je n’ai pas trouvé un chorégraphe avec qui m’éclater. En plus, j’en ai marre de vivoter et j’aimerais gagner plus d’argent pour m’installer un peu plus dans la vie. »
Anne souligne le désintérêt qu’elle peut parfois éprouver pour ce métier choisi sur le mode de la vocation en raison d’une forme de décrochage entre les attentes initiales et la réalité du métier. Le maintien dans le métier requiert une forme de spécialisation qui, dans le cas d’Anne, la cantonne à un registre artistique qui semble à terme la lasser. La plus grande difficulté à supporter la fatigue à la fois physique et nerveuse des répétitions, la difficulté à trouver un chorégraphe qui lui permettrait de faire vivre pleinement sa vocation initiale (« s’éclater ») semblent avoir un effet désincitatif, remettant en cause l’adhésion à son métier de danseuse. Enfin, la précarité matérielle et financière, non compensée par des rémunérations symboliques suffisantes, apparaît alors comme un facteur déterminant pour envisager un changement d’activité qui résonne dans son discours comme le passage d’un âge adolescent (« vivoter ») à l’âge adulte (« s’installer dans la vie »). Le discours de la lassitude participe de cette conversion « quasi-idéologique », c’est à dire à la modification du « système de justifications des conduites tenues et de représentations de soi et des autres » (Collovald, 2002). Mais, loin de souligner une usure liée à un vieillissement personnel, ou même une usure de la vocation, les enquêtés attribuent, le plus souvent, leur sentiment d’usure à la dégradation de l’environnement ou l’absence de stimulation fournie par le métier. Ce faisant, la pureté originelle de la vocation est relativement préservée, permettant dans le même mouvement la cohérence et la modification de la représentation de soi, conjointement nécessaires à l’élaboration d’un projet professionnel alternatif.
 
3. LES STRATEGIES DE RECONVERSION : LA COMBINAISONS DES RESSOURCES
 
 
La population des danseurs se caractérise par la place importante qu’occupent en son sein les enfants de professionnels du spectacle, d’une part, et ceux des cadres et professions intellectuelles supérieures, d’autre part, ce qui en fait une catégorie de population surdotée en capital culturel. De plus, une majorité de danseurs est titulaire d’un diplôme égal ou supérieur au baccalauréat. Le niveau d’étude très élevé des danseurs intermittents (un sur cinq est titulaire d’un diplôme de 2e et 3e cycle) situe la profession au même niveau que celle, tout particulièrement diplômée, de comédien (Menger, 1997). Cependant pour se matérialiser en projet professionnel, ce capital culturel doit être combiné au capital social spécifique (Bourdieu, 1980) acquis pendant son expérience professionnelle ou dans le cadre de réseaux familiaux et/ou amicaux. C’est pourquoi la reconversion doit être envisagée comme un processus où chacun négocie un compromis entre les capitaux acquis et les opportunités qu’ils autorisent. La diversité des ressources mobilisées répond en écho à la diversité des trajectoires de reconversion rencontrées [11].
3.1. PROLONGER LA « VIE D’ARTISTE » : LES CARRIERES ARTISTIQUES ET PARA-ARTISTIQUES
Le transfert des aspirations vers un métier de la scène fonctionne le plus souvent comme un moyen de s’acclimater à l’idée de la reconversion, sans porter atteinte à la représentation de soi. L’individu recompose la vocation initiale dans une activité artistique ou para-artistique qui permet de transférer des compétences spécifiques au travail de scène.
Ainsi, l’activité chorégraphique représente un débouché « naturel » pour les danseurs qui envisagent leur reconversion et permet de convertir à la fois des compétences adaptées à la direction chorégraphique (connaissances des techniques corporelles de la danse) et de mobiliser le réseau professionnel acquis pendant la carrière de danseur. La figure du chorégraphe est inscrite dès l’entrée dans la carrière comme une évolution prévisible, une étape possible, le chorégraphe prenant le relais du danseur au sein d’une même identité professionnelle. Les réponses aux questionnaires mettent en évidence l’attraction du métier de chorégraphe pour la majorité des danseurs interrogés. Ainsi 47 % des danseurs ayant répondu au questionnaire souhaitent devenir chorégraphes, 17 % être chorégraphes et mener une autre activité non artistique et 19 % ne pas être chorégraphe.
Élaborer un projet seul ou à plusieurs est une façon de maintenir sa présence dans le monde de l’art que tout semble menacer (perte du statut d’intermittent, activité principale dans l’enseignement ou activité para-artistique). Le temps de travail non rémunéré consacré au métier d’interprète ou de chorégraphe témoigne alors de la volonté persistante de se penser comme artiste. L’identité virtuelle de « créateur » autorise le danseur à se présenter comme un « petit entrepreneur » dont les activités annexes permettent de subventionner (en particulier, lorsque le danseur peut bénéficier des ASSEDIC grâce à ces activités) une recherche compatible avec ses prétentions initiales (Coulangeon, 2000). Dans l’immédiat, l’acte « créateur » entretient le dédoublement entre une « identité officielle » correspondant à la position objective du danseur et une « identité pour soi » qui permet de persister dans une situation professionnelle difficile.
Cependant, les entretiens réalisés – tant avec des danseurs que des chorégraphes – montrent que ces deux activités, bien qu’il existe des passerelles entre elles, n’en correspondent pas moins à deux métiers distincts [12]. L’institutionnalisation du champ de la danse contemporaine a renforcé la division du travail au sein des compagnies, où le chorégraphe cumule la fonction de « créateur » avec celle de directeur d’entreprise artistique et où le danseur est essentiellement cantonné à l’interprétation et à l’espace scénique. Le passage du statut de danseur à celui de chorégraphe suppose alors une autre socialisation professionnelle. En effet, « devenir chorégraphe » requiert des compétences multiples et l’apprentissage d’une « rhétorique professionnelle » spécifique.
Une carrière réussie dans des compagnies réputées peut constituer le soubassement d’une prétention à « s’instituer » chorégraphe et à démarcher les institutions et/ou les mécènes, déjà connus par des danseurs au fait des réseaux relationnels et institutionnels utilisés par les chorégraphes pour lesquels ils ont dansé.
C’est le cas de J. Borges, danseur d’A. Prejlocaj pendant six ans, qui a commencé à faire ses propres créations au sein de la compagnie. Lorsqu’il décide de créer sa propre compagnie, il contacte Paribas qui subventionne la compagnie Prejlocaj et dont il connaît personnellement, en tant qu’ancien danseur, la responsable du mécénat.
Le capital scolaire, la disposition à entretenir un réseau relationnel, la maîtrise pratique d’un langage adapté aux « horizons d’attente » institutionnels sont des atouts souvent déterminants dans l’accès à la reconnaissance institutionnelle. Nombreux sont les chorégraphes des années 1980, aujourd’hui consacrés, qui ont fait des études supérieures dans des disciplines artistiques ou littéraires (ainsi Catherine Saporta a un DEA de philosophie, Joseph Nadj et Christian Brumachon sont diplômés de l’École des Beaux Arts, etc.), ou qui ont débuté dans des métiers extérieurs aux mondes de l’art (Charles Cré Ange est dentiste à l’origine, Tomeo Vergés est médecin, Christine Bastin est avocate, etc.).
Ainsi s’orienter vers le métier de chorégraphe consiste-t-il moins en une reconversion qu’en une conversion d’un capital culturel et social dans une activité artisanale de production culturelle à laquelle est attachée une « aura charismatique » (celle de l’artiste créateur différent du danseur anonyme) (Boltanski, Bourdieu, Saint-Martin, 1973).
La volonté de continuer un travail de scène peut orienter vers la profession de comédien qui par bien des aspects semble proche du métier de danseur. L’éclectisme revendiqué de la danse contemporaine se prête à l’utilisation de comédiens dans la danse et il n’est pas rare de voir des danseurs se confronter au texte dans le cadre de pièces chorégraphiques ou même lors de participations ponctuelles à des pièces de théâtre contemporaines [13]. Cependant, il s’agit de développer des compétences techniques différentes, en particulier le rapport au langage et à la voix, qui peuvent constituer des barrières à l’entrée. De plus, le fonctionnement du marché du travail des comédiens (appartenance à une « famille », aléas de l’emploi, etc.) (Menger, 1997) à la fois proche mais distinct de celui du marché du travail de la danse contemporaine suppose une socialisation et une sociabilité dans un nouvel univers artistique où le danseur est dépourvu des compétences et ressources adéquates pour envisager d’y faire véritablement carrière.
Les métiers de techniciens du spectacle négocient le maintien dans le monde de l’art tout en assurant une plus grande stabilité professionnelle que les métiers de la scène. Ils permettent de conserver le style de vie « artiste » et de transférer les ressources acquises durant la carrière de danseur dans des activités où elles sont susceptibles d’être utilisées ou du moins reconnues comme « droit d’entrée » nécessaire mais pas toujours suffisant. Ainsi, la constitution d’un réseau amical et professionnel, pendant la carrière de danseur, est relayée, dans le cas des métiers techniques du spectacle, par une formation adaptée [14]. Cependant l’accès à ces formations est très réglementé et ne concerne que les danseurs reconnus comme « professionnels », c’est-à-dire ceux qui bénéficient du régime de l’intermittence du spectacle et qui travaillent dans les compagnies réputées.
Mohamed, danseur dans de bonnes compagnies pendant quinze ans, a suivi une formation de régisseur de théâtre au cours d’un CIF, métier qu’il avait été amené à côtoyer au long de sa carrière de danseur dans les théâtres où il avait eu l’occasion de danser : « À la suite de la formation j’ai été engagé en CDD à la Comédie Française grâce au régisseur principal que je connaissais déjà auparavant quand j’étais danseur. C’est d’ailleurs grâce à lui que m’est venue l’idée de faire ce métier… ».
Les relations à la frontière de l’espace privé et professionnel fonctionnent comme des « liens faibles » (Granovetter, 2000) dans les reconversions dans des métiers artistiques : elles sont à la fois des sources d’information sur des métiers envisageables et des employeurs potentiels.
3.2. L’ENSEIGNEMENT COMME TRANSFERT DE COMPETENCES LOCALES
Enseigner fait partie des « activités accessoires » de « l’activité principale » (Hughes, 1996) d’interprète : d’abord au sein des compagnies, dans le cadre du travail de sensibilisation, mais aussi par l’organisation de stages ou en tant que professeur invité pour une courte période dans un centre de danse. La transmission est partie intégrante de l’exercice du métier au quotidien pour un grand nombre d’interprètes. Mais envisager d’en faire une profession suppose l’insertion dans une autre logique. En premier lieu celle, institutionnelle, qui encadre l’activité d’enseignement : la France s’est dotée, en effet, d’un cadre réglementaire précis qui impose d’être diplômé pour enseigner [15].
Pour de nombreux danseurs qui ont accumulé une grande expérience professionnelle, le Diplôme d’État (DE) est souvent un passeport vers une reconversion progressive. Nombreux sont ceux, en effet, qui continuent à danser en tant qu’interprètes dans diverses compagnies, tout en accordant de plus en plus de place à l’activité d’enseignement, transférant une « réputation » acquise au cours de leur carrière vers une activité pédagogique, que ce soit dans le cadre de la formation continue à destination des professionnels ou d’une école prestigieuse (CNDC, CNSM et écoles privées renommées). L’activité pédagogique est alors perçue comme partie intégrante d’une carrière d’artiste-interprète, la transmission étant à la fois l’occasion d’un bilan et une façon d’exploiter un capital d’expériences accumulées. Faute du précieux titre, il est difficile de durer très longtemps dans un métier où la majorité des centres de formation exigent de plus en plus fréquemment le DE.
Le DE est non seulement un droit d’entrée pour une réorientation dans l’enseignement, mais aussi une ressource symbolique : le DE donne une équivalence bac + 2 : de ce fait, pour ceux qui n’ont pas le baccalauréat, il est beaucoup plus qu’un simple passeport [16].
Ainsi, pour Agnès qui a suivi, adolescente, une formation classique dans une école privée prestigieuse et n’a pas passé le baccalauréat, l’obtention du DE équivaut à une reconnaissance de ses capacités intellectuelles : « Pendant des années, j’avais un gros complexe parce que je n’ai pas fait d’études. Surtout quand j’ai démarré dans la danse contemporaine, où il faut avoir un minimum de culture et où tu as plein de chorégraphes et de danseurs qui ont fait des études, contrairement au classique. Je m’y suis reprise à deux fois avant d’avoir le DE. C’est super important parce que c’est l’équivalent bac + 2, cela me donne plus de confiance…Même si je me dis qu’avec ça, je pourrais peut être reprendre des études si j’en ai envie et que je ne vaudrai pas complètement rien dans le monde du travail. »
Le diplôme procure à ceux qui ont consacré leur adolescence à l’apprentissage de la danse au détriment de leurs études scolaires une légitimité, tant dans le monde de la danse contemporaine (dont les thèmes sont fortement intellectualisés) que dans la perspective d’une reconversion (en étendant l’espace des possibles).
Mais s’orienter vers l’enseignement ne signifie pas s’assurer une situation plus stable : bien au contraire. Le passage au statut d’activité principale correspond à l’abandon du régime particulier des ASSEDIC des intermittents du spectacle pour le régime général. La précarité des statuts est très répandue [17]. Le niveau d’exigence pour obtenir le DE crée une sorte de décalage entre l’investissement requis en temps et en argent (pour ceux qui ne bénéficient pas d’une subvention dans le cadre de la formation-reclassement) et des perspectives professionnelles, aussi floues et instables pour la plupart que celle du métier de danseur. C’est pourquoi un certain nombre de danseurs qualifient le DE de « leurre », incapable d’assurer une reconversion vers un métier stable et convenablement rémunéré, source de désenchantement.
De plus, l’orientation vers l’enseignement est parfois vécue comme une assignation des institutions à une destinée sociale ancrée dans la précarité. Ainsi, Florence, 32 ans, ne trouve plus de travail depuis un an. Ne souhaitant pas enseigner, elle cherche un autre métier vers lequel elle pourrait se réorienter. Elle se tourne alors vers l’ANPE et le CND :
« Je suis allée au CND. Ils n’avaient pas grand chose à me proposer, je n’avais pas suffisamment d’heures travaillées la dernière année pour faire une formation AFDAS. Je suis allée à l’ANPE et ils m’ont fait passer une session d’orientation approfondie, un truc débile. C’est un truc idiot et ça t’oriente vers un processus que tu as entamé, en particulier prof de danse… Ils m’ont proposé quelque chose dans le tourisme parce que j’aime voyager, je parle un peu anglais et j’aime être à l’air libre. Ils te font faire un ensemble de tests pendant une semaine et ils procèdent par élimination et à la fin tu as ton profil. Ça me plaisait bien, organiser des voyages, partir en voyages avec des groupes. Mais mon niveau d’anglais était insuffisant et il fallait avoir des connaissances en gestion. C’est balaise comme truc. Il fallait donc reprendre des études et se posait à nouveau le problème du financement. J’ai déposé des demandes de formation et ça n’a pas été accordé. Les organismes de formation estiment que ça ne fait pas partie de ma vie et donc je n’y ai pas droit ! T’as une éti- quette et tu dois rester dans ta branche ».
L’action effective des institutions dépend, en fait, de l’accumulation des ressources (carrière d’interprète « réussie », ressources scolaires, etc.) détenues par la danseuse. Florence souligne que la faiblesse de son capital initial ne lui permet pas d’accéder à un programme de formation AFDAS. « Etiquetée » danseuse, alors même qu’elle cherche à se défaire de cette identité mal assumée, elle est stigmatisée par son appartenance au monde artistique. L’ANPE et le CND sont démunis face à la détresse matérielle et psychologique des danseurs à la recherche d’une nouvelle orientation professionnelle. Ils ne proposent en fait que les métiers de l’enseignement dont ils connaissent la précarité, mais qui représentent, pour le danseur, une « sorte de compromis qui lui concède quelques signes extérieurs du statut qu’il a perdu, ou qui lui en rappelle l’esprit » et agissent comme « un lot de consolation » (Goffman, 1989).
L’enseignement apparaît alors comme une forme de reconversion de capitaux indissociablement liés à l’acquisition d’un savoir-faire spécifique mais non négociable sur d’autres marchés du travail. Le choix de l’enseignement souligne en creux la restriction de l’espace des possibles chez l’individu qui ne peut mobiliser d’autres ressources que celles liées à son expérience de danseur.
3.3. LA CONVERSION D’UN SAVOIR DU CORPS
La réorientation vers un projet professionnel centré autour de l’exploitation d’une « expertise » dans le domaine corporel apparaît comme une forme de reconversion qui permet de combiner des capitaux acquis extérieurement au monde de l’art et ceux plus spécifiquement orientés autour des compétences corporelles propres à l’activité de danseur. La combinaison varie en fonction du capital scolaire et social détenu.
Ainsi, les métiers centrés autour du bien-être corporel (massage chinois, art thérapie) suscitent des vocations chez ceux qui ne disposent pas des ressources scolaires suffisantes pour prétendre aux professions médicales « établies » mais ont suffisamment de ressources sociales pour s’envisager dans un métier qu’ils identifient à une sorte de profession libérale.
Cécile, danseuse depuis 9 ans, titulaire d’un bac littéraire, fille d’un comptable et d’une mère directrice d’association d’aide sociale, vit maritalement avec Greg, ancien professeur d’éducation physique (parents enseignants dans le secondaire) qui finit ses études d’ostéopathie (cinq ans d’études reconnues par l’État). Depuis deux ans elle suit des cours de massage chinois qu’elle souhaite à terme compléter par un diplôme d’acupuncture (non reconnu par l’État) : « J’aurai fini ma formation d’ici quatre ans. Ce n’est pas très contraignant et cela me permet de continuer, pour le moment, à travailler dans la danse. Greg et moi, on pense ouvrir un cabinet où Greg pratiquera l’ostéopathie et moi je proposerai des choses plus douces basées sur mon expérience de danseuse et sur ma formation en shia tsu (massage chinois). C’est une activité qui me permettra de continuer à rester indépendante ».
Cécile optimise ses ressources tant professionnelles (expertise dans le domaine du corps) que sociales (conjoint ostéopathe, utilisation de son réseau de sociabilité convertible en clientèle potentielle) pour élaborer un projet qui lui permet de quitter l’activité chorégraphique tout en en conservant certaines de ses propriétés (indépendance, contact avec les mondes de l’art à travers la clientèle).
Lorsque le titre scolaire permet d’envisager une profession « établie » (Hughes) et qu’il se combine avec des ressources sociales importantes, la reconversion rejoint la destinée sociale probable d’origine.
Lisa, allemande, est la fille d’un universitaire réputé, docteur en médecine, et d’une mère pharmacienne. Elle a mené parallèlement une formation de danseuse et des études de physique-chimie, accumulant les trophées aussi bien chorégraphiques (elle remporte un concours de danse national et un concours international en danse jazz) qu’universitaires (équivalence de la mention très bien au bac allemand, major de sa promotion en première année de physique-chimie à l’université de Heidelberg). Elle décide de venir danser en France où le marché du travail de la danse contemporaine permet une professionnalisation et travaille consécutivement dans deux des CCN les plus réputés. Au bout de cinq ans, à 26 ans, elle décide d’arrêter la danse professionnelle et de repartir en Allemagne pour commencer des études de médecine, décidant de se spécialiser en médecine du sport (en particulier en direction des danseurs, domaine peu courant). Elle rencontre son futur mari qui travaille comme cadre marketing dans une société de télécommunication. Le passage d’un univers artistique et d’un style de vie « bohème » (celui d’interprète en compagnie, impliquant tournées et fréquentation d’un univers artistique) à celui, « bourgeois », d’étudiante en médecine mariée à un jeune cadre supérieur, apparaît comme un retournement radical qui suscite parfois l’incompréhension et la stupéfaction de la part de certains de ses amis danseurs. Les ressources scolaires et sociales dont elle dispose sont rentabilisées au prix d’une véritable rupture, à la fois géographique et sentimentale, avec un monde de l’art qui a en partie façonné « une identité de jeunesse ». Elle convertit en atout supplémentaire son expérience de danseuse dans son projet professionnel (spécialisation médecine du sport).
3.4. LE CONJOINT COMME RESSOURCE
On peut noter dans les deux derniers cas cités que le conjoint fonctionne comme une véritable « ressource de mobilité » (Reutière, 1994), en particulier pour les jeunes femmes [18]. En effet dans le cas de Lisa, le choix matrimonial est déterminant dans la possibilité matérielle et symbolique de rompre avec une existence d’artiste intensément vécue et de réinvestir une trajectoire professionnelle et sociale, la préservant d’un déclassement possible. Sous une autre forme, le projet de Cécile fonctionne comme une petite entreprise familiale avec une division du travail (la légitimation institutionnelle est du côté de son conjoint mais lui permet de valoriser son passé de danseuse et sa formation de masseuse) qui permet de capter des segments de marché complémentaires (elle compte sur ses relations dans le milieu de la danse pour développer une clientèle potentielle). Le choix de passer d’un statut de salarié protégé par le régime de l’intermittence du spectacle à un statut d’indépendant est en grande partie conditionné par le soutien du conjoint et la complémentarité du projet indissociablement entrepreneurial et conjugal. Construire un projet professionnel est souvent la résultante d’une négociation au sein du couple, le membre bénéficiant de la situation la plus stable devenant une sorte de « petit actionnaire » (Menger, 1997) qui subventionne le projet de reconversion.
 
CONCLUSION
 
 
Le calendrier de carrière d’un danseur comporte inévitablement la question de l’après danse. Nombreux sont ceux qui adoptent des stratégies d’évitement et persistent à tenir un discours centré sur la fidélité à la « vocation » d’origine. Il s’agit pour le danseur en fin de carrière de savoir perdre l’une de ses vies sociales tout en anticipant un projet professionnel. L’ambiguïté constitutive de la position sociale des danseurs, où l’on voit se conjuguer à la fois un statut professionnel noble (celui de l’artiste) et une condition économique précaire, est exacerbée dans le processus qui conduit à envisager la reconversion. Comprendre la reconversion comme un processus c’est spécifier les différences d’insertion sociale et professionnelle, d’occupations d’emplois, de possibilités de carrière et de formation scolaire qui, en dessinant des rapports dissemblables à soi, aux autres, à l’avenir, recomposent le rapport à la vocation initiale. Ce travail ouvre ainsi une réflexion plus générale sur l’intérêt de faire une sociologie de la croyance dans les métiers dits de vocation. Il s’agit de confronter les variations des discours vocationnels aux différentes phases du cycle de vie professionnelle. Ces phases sont autant de combinaisons de ressources qui conditionnent la posture désintéressée et enchantée. Ouvrir la boîte noire de la vocation ne prend sens que si l’on ramène systématiquement les discours aux conditions sociales et matérielles de possibilité de leur expression. Ce faisant on peut saisir la discordance apparente de certaines postures (être au chômage mais continuer à se référer aux valeurs liées à son ancien statut professionnel) et saisir la diversité et la complexité des investissements professionnels.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]Pratiquant la danse à la frontière de la professionnalisation, j’ai pu profiter de ma proximité à l’objet d’étude et de mon insertion dans le milieu de la danse contemporaine depuis quelques années tout en jouant de l’effet de réputation dans le milieu d’interconnaissance.
[2]L’envoi d’un questionnaire inspiré de ceux de Raymonde Moulin (Moulin, 1992) sur les artistes plasticiens et de Pierre Michel Menger (Menger, 1997), sur les comédiens s’est avéré être relativement infructueux. La population visée concernait 300 danseurs répartis dans 53 compagnies. 57 danseurs ont répondu et parmi eux seuls 41 questionnaires ont pu être vraiment exploités en raison de réponses souvent incomplètes.
[3]Ces études sont approximatives, en raison des difficultés liées à l’appréhension d’une population très mobile et l’harmonisation des sources d’information. Elles sont basées sur des échantillons peu fiables.
[4]Entre 1986 et 1997, les danseurs travaillent en moyenne plus que les autres interprètes (71 jours en moyenne contre 40 jours pour les musiciens, par exemple) mais ils apparaissent en revanche comme la population d’interprètes la plus faiblement rémunérée : le salaire journalier des danseurs est, en 1997, de 714 Francs, celui des musiciens de 960 Francs, celui des comédiens de 1 580 Francs. Sur l’année, les artistes chorégraphiques ont donc un revenu moyen inférieur de 43 % à celui des comédiens, et la moitié des danseurs ont un revenu inférieur à 31 000 Francs (la médiane est pour les comédiens de 43 000 Francs) (DEP, 1998)
[5]P.-M. Menger souligne que ce régime d’indemnité a pour contrepartie de « dissocier radicalement le sort de l’employeur et celui de son salarié » et de faire de la relation d’emploi un cadre éphémère et peu contraignant. Cette affirmation doit être nuancée dans le cadre de la danse contemporaine ou les réputations des chorégraphes et la construction de leur légitimité artistique se font aussi à travers leur capacité à fidéliser une équipe et à faire adhérer leur danseur au projet artistique proposé. (Menger, 2003)
[6]Erving Goffman souligne que l’individu devient aigri lorsqu’« il accepte en apparence la perte (de son statut professionnel) mais, quel que soit le rôle qui lui est confié, il le vide de toute signification et cesse de s’identifier à lui » (Goffman, 1989).
[7]L’enquête du DEP souligne que « les activités exercées à l’extérieur du monde du spectacle sont essentiellement le fait d’artistes en difficulté professionnelle sur le marché de la danse » (DEP, 2003).
[8]On peut trouver des caractéristiques communes entre l’intensification du travail chez les ouvriers et la main-d’œuvre des services et les conditions de travail de certaines compagnies (Gollac, Volkoff, 1996).
[9]En entretien, la blessure n’est pas avancée comme un facteur déterminant. On peut supposer que le discours sur soi qui veut maintenir le rôle de l’artiste ne peut intégrer la blessure comme une raison légitime d’interruption du métier.
[10]Centre Chorégraphique National.
[11]Selon l’enquête du SFA, les reconversions des danseurs (toutes disciplines confondues) les dirigent vers l’enseignement, les secteurs culturels ou le spectacle vivant. Notre enquête, si elle confirme ces grandes tendances, constate la diversité des projets professionnels.
[12]Les résultats de l’enquête statistique menée par le DEP confirme que les danseurs intermittents dissocient l’activité d’interprète et celle de chorégraphe (DEP, 2003).
[13]Ainsi, certains membres de la troupe d’Ariane Mouchkine sont ils passés par les meilleurs écoles de danse et utilisent tant leur formation physique que théâtrale.
[14]Les congés individuels de formation (CIF) organisés avec l’AFDAS dans le cadre de la formation continue ainsi que les stages de reconversion de l’ANPE (600 à 900 heures) permettent, en plus de la préparation au Diplôme d’État (DE), de se former à différents métiers de la scène et à des fonctions administratives.
[15]La loi du 10 juillet 1989 entérine la mise en place du Diplôme d’État de professeur de danse (DE), modifiant la procédure de validation des compétences. L’apprentissage du métier se voit ainsi doté d’une certification à l’échelle nationale.
[16]Le DE de professeur de danse est homologué au niveau III de l’enseignement technologique (code NSF-133 T) dans l’échelle des niveaux de formation.
[17]C’est ce que signale un rapport du DEP (DEP, 1998). Le salariat n’est pas synonyme de stabilité (14 % se déclarent non salariés) : seuls 30 % des enquêtés enseignent dans le cadre de CDI, de contrats de plus de 3 ans, ou sont fonctionnaires. Les statuts d’emploi les plus répandus sont le CDD (36 %) et les vacations (15 %).
[18]On a déjà montré que comme chez les comédiennes (Menger, 1997), le conjoint fonctionne comme une ressource pendant le déroulement de la carrière des danseuses, en particulier quand il peut assurer une sécurité matérielle qui permet de se maintenir dans le métier en cas de difficulté sur le marché du travail (Sorignet, 2004).
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