2004
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Transmission des domaines chatelains, grandes fermes et petites proprietes paysannes dans le bocage vendeen le cas de saint-hilaire-de-loulay
Benoît Carteron
Institut de Psychologie et de Sociologie Appliquées Université Catholique de l’Ouest ANGERS
La transmission des biens fonciers est abordée par la comparaison de groupes propriétaires et locataires dont les stratégies se complètent plus qu’elles ne s’opposent dans
une région du Bocage vendéen longtemps dominée par la grande propriété foncière. Nous
nous penchons particulièrement sur le cas des fermiers, lesquels combinent de manière originale location et propriété, égalité et inégalité, solidarité de la communauté familiale et continuité de la lignée. Leur compréhension comme celle de l’ensemble du système local suppose
un autre regard sur les questions de propriété et d’héritage, lesquelles ne concernent pas
uniquement les terres, mais aussi les statuts et le capital d’exploitation.
The transfer of land ownership is dealt with by comparing the owner and tenant
groups whose strategies complement each other more than they oppose one another
in this Vendee Bocage dominated for a long time by the large landownership. We
examine in particular the case of farmers who combine, in an original way, land
ownership and renting, equality and inequality, solidarity of the family community
and continuity of lineage. Their understanding, like that of the whole local system,
requires a different view about the question of ownership and heritage which does
not only concern lands, but also status and the farm's capital.
Dans le Bocage vendéen, les modalités de transmission des patrimoines fonciers
sont un aspect peu connu des liens familiaux. Or, l’étude de la transmission des terres, abordée à travers l’exemple de la commune de Saint-Hilaire-de-Loulay
[1], présente ici un triple intérêt. Celui d’abord de combler le vide du Centre-Ouest en matière de connaissance des coutumes paysannes de transmission des biens, entre la
Bretagne égalitaire et le Sud-Ouest inégalitaire
[2]. L’originalité foncière d’une grande
propriété dominante associée à une petite propriété paysanne nombreuse et éclatée
permet en second lieu de montrer comment les différents groupes sociaux concernés
(grands propriétaires fonciers, locataires et paysans propriétaires), loin de constituer
des univers culturels opposés, s’imbriquent dans un système original aux éléments
interdépendants. La transmission des terres constitue un point focal autour duquel
s’ancrent les modes de régulation collective, elle permet enfin d’aborder la continuité dans les pratiques et les modes de pensée, susceptible d’expliquer, en dépit des
changements économiques et sociaux survenus depuis la seconde guerre mondiale,
les paradoxes apparents comme ceux qui dans la région font cohabiter dynamisme
économique et respect des hiérarchies anciennes.
La transmission des biens dans le Bocage relève globalement du système égalitaire propre à l’Ouest et au Nord de la France. Mais la coutume dominante est associée à la paysannerie propriétaire et fait abstraction des fermiers et métayers, censés
n’être que les occupants transitoires des terres exploitées et se tenant de ce fait hors
du jeu des transmissions de patrimoine. Comment traiter en particulier le cas des locataires de la terre, pris entre la logique partageuse des petits propriétaires exploitants et la préservation lignagère propre aux grands propriétaires châtelains ? Les
fermiers et métayers
[3] étaient particulièrement bien représentés à Saint-Hilaire-de-Loulay. C’est à partir de l’étude de leurs stratégies propres que l’on peut tenter de
comprendre comment et pourquoi certaines familles locataires ont pu se maintenir
sur leurs exploitations au fil des générations, acquérir un patrimoine et accéder à une
position influente dans la commune. Occupant une position charnière dans le Bocage, les fermiers et métayers donnent singulièrement accès à la compréhension de
la manière originale dont fonctionne un système social où se combinent les doubles
jeux de la dépendance et de l’indépendance, de l’égalité et de l’inégalité, de la continuité et du changement.
METHODOLOGIE
La recherche sur le terrain a globalement consisté en la reconstitution des généalogies
et du destin des patrimoines fonciers d’une vingtaine d’exploitations agricoles, fermes et
propriétés paysannes, et des cinq principaux domaines châtelains, ceci à partir d’archives
(cadastre, listes de recensements, actes notariés…) et informations orales. Des entretiens
auprès des différentes catégories de la population ont permis de croiser les points de vue
sur les anciennes relations châtelains-paysans et approfondir les évolutions économiques et
sociales depuis la seconde guerre mondiale. L’espace local comme la longue durée ont été
considérés comme deux éléments déterminants dans la structuration des rapports sociaux.
À l’échelle communale, les interactions peuvent être établies entre l’usage familial de la
terre et la construction des rapports sociaux et politiques, aspects qui à une échelle plus
large seraient traités de façon indépendante. La longue durée par le recours aux archives a
permis d’appréhender de façon significative les continuités dans les modes de transmission
des patrimoines fonciers et dans les conceptions sous-jacentes.
1. STRUCTURES FONCIERE ET SOCIALE A SAINT-HILAIRE-DE-LOULAY
Le Bocage vendéen n’était pas seulement fait de fermes isolées aux mains des
grands propriétaires fonciers comme l’a longtemps suggéré l’imagerie attachée à la
Vendée militaire. Grande et petite propriété sont les deux faces d’une réalité agricole
qui se retrouve dans les deux types de paysage résidentiel et deux types d’exploitations. Si à Saint-Hilaire-de-Loulay la grande propriété dominait plus qu’alentour et
s’est maintenue plus longtemps, une double structure foncière caractérisait tout autant la commune que l’ensemble du Bocage environnant, le territoire se partageant
en espaces clairement identifiables de hameaux de petits propriétaires exploitants et
de fermes isolées.
La répartition de l’habitat reflète tout à fait les anciennes structures agricoles et
la division entre « métairies » et « borderies »
[4] qui caractérisait le Bocage. Sur les
4 000 hectares du territoire communal, on a compté jusqu’à 91 hameaux en plus du
bourg (86 aujourd’hui). Les hameaux de fermes isolées, soit environ la moitié des
hameaux, correspondent généralement aux anciennes fermes châtelaines : vastes bâtiments occupant une place centrale parmi les terres exploitées. Les « grands villages » comme on les nomme à Saint-Hilaire sont au contraire un regroupement de
petites maisons et de bâtiments agricoles enchevêtrés, ancien habitat des petits exploitants propriétaires et des paysans sans terre. Le « château » est une appellation
générique qui regroupe aussi bien la construction d’Ancien Régime que la grande
maison bourgeoise érigée au siècle dernier. Répartis sur tout le territoire communal,
les sept châteaux de Saint-Hilaire ont pour point commun d’avoir été au centre d’un
grand domaine foncier
[5].
La structure foncière que reflète l’habitat a fait des classes bien distinctes d’exploitants et de propriétaires. Les trois groupes remarquables à Saint-Hilaire étaient
ainsi :
- les grands propriétaires nobles et bourgeois, maîtres des vastes domaines châtelains,
- les fermiers et métayers, locataires des grandes exploitations châtelaines,
- les paysans propriétaires travaillant sur des surfaces modestes.
L’opposition de la première catégorie aux deux autres recoupe celle qui s’opérait
entre les « messieurs » et les couches modestes de la population : paysans et gens de
métiers. Les premiers, classes aisées, vivaient de leurs rentes, accédaient à l’éducation et aux fonctions sociales qui leur assuraient prestige et notabilité. Si un abîme
séparait le monde des grands propriétaires fonciers des paysans, on ne peut pas pour
autant fondre ces derniers dans une masse indistincte. Des différenciations internes
telles que celles qui séparaient les locataires des fermes domaniales des petits propriétaires exploitants, par ailleurs souvent confondus dans leur sort économique et
par leur communauté de mode de vie, sont essentielles pour comprendre les logiques
de survie et la reproduction du système châtelain.
Jusque dans les années 1970, la structure foncière est restée stable en raison de
l’extension de grands domaines fonciers (au XIXe siècle) puis le maintient de leurs
surfaces dans les deux premiers tiers du XXe siècle. La grande propriété (supérieure à
40 hectares) représentait 57 % des surfaces en 1824, concentrée dans les mains de 18
propriétaires. À la fin des années 1960, elle représentait toujours 55 % des surfaces
détenues par seulement 13 propriétaires. Dans sa période de concentration foncière
maximale, à l’entre-deux guerres, le principal domaine châtelain de la Lande a couvert 700 hectares sur la seule commune de Saint-Hilaire et rassemblé alors près de
20 fermes. Ce même domaine n’a jamais été vendu depuis le XIVe siècle bien que le
patronyme des propriétaires ait plusieurs fois changé depuis la Révolution du fait de
transmissions par voie féminine.
À côté d’une grande propriété dominante et d’une moyenne propriété marginale,
la petite propriété (10 hectares et moins) était, comme dans l’ensemble du Bocage,
aussi nombreuse que constituée de petites parcelles dispersées. Le cadastre de 1824
révèle que 24 % des terres étaient alors détenues par une multitude de petits propriétaires, la plupart possédant moins de 1 ha. Ce phénomène de la petite propriété
paysanne jouxtant la grande propriété rentière se traduisait également par le nombre
plus élevé de petites exploitations en propriété paysanne jusqu’à la fin des années
1960. Si les fermes châtelaines disposaient de surfaces plus importantes, elles étaient
moins nombreuses que les petites propriétés. À la fin du XIXe siècle, on comptait 200
borderies pour 80 fermes. Du fait des crises agricoles et de l’exode qui touchèrent
d’abord les petits paysans, la proportion s’est ensuite progressivement inversée, le
nombre des grandes fermes demeurant stable, tandis que des borderies disparaissaient.
À la fin des années 60, les anciennes grandes fermes châtelaines et anciennes
borderies se sont équilibrées en nombre. Avec l’avantage des terres bien regroupées
et le dynamisme dont ils ont fait preuve, les fermiers ont généralement mieux tiré
partie de la modernisation agricole, conduisant à ce que, en 1995, la majorité des
exploitations en place étaient à l’origine d’anciennes grandes fermes châtelaines.
2. UN BOCAGE ENTRE EGALITE ET INEGALITE
Deux logiques se sont opposées dans cette région depuis l’Ancien Régime : celle
d’une classe noble adoptant le droit d’aînesse et l’indivisibilité des fiefs, celle de la
paysannerie appliquant plutôt l’égalité stricte (Filhol, 1956 ; Brandt, 1901 ; Yver,
1966). La conséquence en a été pour les petits propriétaires un affaiblissement régulier lié aux divisions des exploitations. C’est déjà l’extrême division des terres et la
misère des petits paysans qui a ainsi rendu possible le premier remembrement du
XVI
e siècle, à l’initiative et au bénéfice de la noblesse, par la dissolution et la réunion
des petites tenures paysannes au sein de grandes exploitations (Merle, 1958)
[6]. Les
paysans en surnombre n’ont pu se maintenir qu’en acceptant de devenir métayers sur
leurs anciennes terres et, selon Brandt (
ibid.), à la fin du XIX
e siècle ces mêmes régions ayant connu le mouvement de concentration foncière conservaient encore une
forte implantation du métayage.
La pérennité du titre de noblesse et du domaine sur lequel s’exercent les droits
nobles explique la différenciation qui s’opérait entre nobles et paysans sur le plan de
l’héritage. Pour Jean Yver (1966), les anciennes coutumes en pays égalitaires oscillaient ainsi entre deux tendances opposées : un régime de la « communauté familiale » dominant plutôt dans les basses classes (la préoccupation du ménage est mise
en avant comme unité ne différenciant pas les individus, le bien est considéré
comme un patrimoine du groupe familial lié à la communauté de gens vivant et travaillant ensemble) ; un régime de « succession pure » lié aux hautes classes (la préoccupation de la lignée domine, le père organisant durant son vivant le partage du
patrimoine en répartissant les droits de chaque enfant avec exclusion possible de
l’héritage par la pratique de la dot).
La coutume du Poitou traduit selon Yver une situation géographique intermédiaire : « tout se passe comme si la vague coutumière issue, au Nord, des régions de
la Loire, était venue mourir progressivement sur des régions, originairement, peut-être, nourries de romanisme et contiguës, en tout cas aux pays de droit écrit »
(1966, p. 125). Ainsi le Coutumier du Poitou précise l’interdiction pour le père
d’avantager un enfant et de fixer les parts des enfants sans leur volonté. Cependant,
l’influence méridionale s’exerçait sur le fait que « toutes ces règles ne sont relatives
qu’aux biens propres. Les meubles et conquêts sont librement et totalement disponibles pour avantager tel des enfants et héritiers aux dépens des autres » ( ibid.,
p. 128).
Pour la fin du XIX
e siècle, Brandt (1901) apporte des précisions sur les pratiques
successorales en les reliant au régime foncier et à la démographie. L’Ouest (de la
Bretagne à la Saintonge), se distinguait alors globalement par la grande propriété
nobiliaire, l’importance du métayage, l’influence considérable du clergé et de la noblesse, la vitalité démographique et une faible émigration
[7]. Résidant sur ses terres
depuis l’Ancien Régime, la noblesse a maintenu sa domination. L’Ouest s’opposant
sur ce plan au Nord-Ouest où l’absentéisme de la noblesse a permis la formation
d’une classe antagoniste de fermiers qui se sont enrichis au XVIII
e siècle et solidarisés
contre les grands propriétaires. Cet affaiblissement de la noblesse s’éclaire d’autant
mieux qu’on le met en parallèle avec la coutume de Normandie n’opérant pas de différences entre biens nobles et biens roturiers (cf. Brandt,
ibid. ; Yver, 1966). Dans
l’Ancien Régime, Brandt identifie un droit d’aînesse chez les roturiers en Bretagne
uniquement, mais examinant les explications du maintien du système nobiliaire, il
constate pour toute la région «
que la grande propriété y était très étendue et que
pour elle le droit successoral en vigueur, que la terre fut noble ou non, était celui
des familles nobles » (1901, p. 182).
D’autres phénomènes relevés par Brandt ici et là dans l’Ouest sont tout à fait
analogues aux observations effectuées à Saint-Hilaire-de-Loulay. Ainsi en Basse
Bretagne et en Mayenne l’unité de l’exploitation agricole devait être préservée
comme base de l’activité de la famille. En Mayenne les grands domaines étaient partagés en respectant l’exploitation agricole, passant, le cas échéant, par des arrangements de famille qui reconstituaient par adjonction de terres des unités anciennement démembrées. Dans le sud de la Mayenne et le nord de l’Anjou (Segréen) où
dominaient les fermes moyennes, les familles de cultivateurs étaient stables, exploitant en communauté sous forme de « sociétés d’apartiment » ; et « dans les familles
de fermiers et de métayers, le fils aîné a le privilège de pouvoir reprendre, moyennant indemnité à ses cohéritiers, le contenu de l’inventaire agricole » (1901,
p. 189).
À Saint-Hilaire, on ne peut cependant pas réduire la question de la transmission
des terres à la seule logique des grandes propriétés. Durant la période étudiée, deux
situations conjointes mais opposées se présentent de manière quasi caricaturale.
D’un côté, les petites propriétés paysannes étaient l’objet de remaniements constants dans la parenté et le voisinage : achats, locations, héritages, les rendant foncièrement instables. Dans un marché foncier dominé par les maîtres nobles et bourgeois, les mécanismes compensateurs de la dispersion égalitaire agissaient peu, faisant obstacle à l’implantation de parentèles fortes et concurrentes des grands propriétaires et de leurs fermiers-métayers. Les cas d’enrichissement étaient rares chez
les propriétaires-paysans, l’accumulation de terres pour une même exploitation ne se
prolongeant jamais au-delà de une ou deux générations. D’un autre côté, les grands
domaines fonciers se transmettaient intégralement ou se partageaient en conservant
l’unité de chaque exploitation. C’est sur cette base qu’ils se sont maintenus, étendus,
voire reconstitués jusqu’à une période récente. Les transactions concernaient des
domaines entiers répartis sur une vaste zone géographique, avec le souci à la fois de
ne pas défaire le domaine principal tout en permettant à chaque enfant, par héritage,
mariage ou achats, de disposer d’un domaine comprenant « château » et terres.
La métairie bénéficiait de ce principe d’indivisibilité qui assurait au domaine ses
sources de revenu. Contrairement aux petites propriétés, les métairies étaient transmises ou vendues en bloc, échappant au morcellement qui au contraire a frappé la
petite propriété. Entre la situation de bordiers et celle de fermiers-métayers, le
monde paysan oscillait ainsi entre les logiques égalitaires et inégalitaires, aboutissant à un équilibre original débordant tous les aspects de la vie quotidienne que Bernadette Bucher (1995) a décrits avec précision à travers la « communauté de la maison ». Frontière géographique, diversité des situations foncières, hiérarchisation sociale et idéologie favorables au maintien de la domination des grands propriétaires
résidents se sont conjugués pour faire ici de la transmission des biens un fait complexe, tout en étant singulièrement significatif des façons propres de penser et d’agir
des Bocains.
3. LA TRANSMISSION DES DOMAINES CHATELAINS
On associe couramment la transmission des domaines châtelains au droit
d’aînesse, pourtant la transmission des biens chez les châtelains de Saint-Hilaire ne
suivait pas aussi simplement cette logique. L’aîné, garçon de préférence, était certes
privilégié. Pour autant l’éthique égalitaire était respectée par l’attribution de « biens
secondaires » aux puînés, permettant d’avantager un héritier à la succession sur le
domaine familial sans pour autant déshériter les autres.
Pour cela les domaines étaient accumulés, autant que possible augmentés, et
leurs terres regroupées en vue de leur transmission à chaque enfant. Si bien que non
seulement une ferme châtelaine ne se divisait pas, mais tant que la puissance foncière et financière le permettaient, le domaine ne se divisait pas non plus et se
transmettait intégralement. Pour faire face aux risques d’affaiblissement et de démembrement des domaines, il y avait nécessité de les accroître, d’en acquérir
d’autres, voire d’en constituer de nouveaux à partir d’un ensemble de fermes regroupées autour d’une maison de maître.
La distinction propriété principale / propriété secondaire peut ici être reprise avec
profit
[8]. On dit à juste titre à Saint-Hilaire, pour illustrer l’étendue de la fortune des
châtelains du domaine de la Lande, qu’il y a eu avant guerre sept enfants ayant chacun hérité d’un château. Les enfants ont en effet pu s’installer sur des domaines indépendants répartis sur plusieurs départements de la Vendée à la Mayenne, domaines venant des héritages en ligne paternelle et maternelle. À la même génération,
l’aîné de la famille a hérité du domaine principal ainsi que du titre de comte et il a
repris à la suite de son père les charges liées à sa position familiale et sociale, principalement celle de maire de la commune. Comme dans l’ensemble du milieu noble,
et en raison de l’importance de la lignée patronymique, l’aîné des garçons était avantagé de cette sorte.
Les alliances matrimoniales étaient nouées à l’intérieur d’un cercle restreint de
grands propriétaires fonciers, privilégiant les réseaux de parenté tout en dépassant
les frontières locales et régionales. Autant que le patrimoine matériel, la nécessité de
transmettre un « patrimoine de mémoire », une histoire familiale et des traditions
attachées à des valeurs morales, au prestige et à l’excellence, n’ont pas fait perdre
leur sens à cette nécessité de rechercher le « beau mariage » dans un cercle restreint
(cf. Mension-Rigau, 1994 ; Pourcher, 1987). Trouver son conjoint dans la même
condition sociale a une importance capitale, y compris dans une période proche : on
rapporte le cas à Saint-Hilaire d’un fils déshérité par ses parents pour avoir épousé
quelqu’un de condition plus basse. Parce qu’ici la transmission familiale est clairement affichée à travers les choix matrimoniaux, l’imagination populaire prête facilement aux châtelains les pratiques d’endogamie disparues ailleurs.
Voici l’exemple du domaine du Bois Corbeau (voir fig. 1), illustrant comment un
domaine s’est maintenu autour d’une grande fortune constituée au cours du XIXe siècle. Avec les achats d’autres terres et les héritages familiaux, le domaine du Bois
Corbeau a pu être transmis intégralement jusqu’à la seconde moitié du XXe siècle
tout en préservant l’égalité dans l’héritage. On remarquera aussi dans cet exemple la
maîtrise de la fécondité qui opposait les milieux des propriétaires rentiers à la
paysannerie. De façon analogue à la paysannerie par contre, on y rencontre le phénomène du célibat avec son rôle de limitation dans la dispersion des biens.
Lorsque Armand de Cornulier acheta le domaine en 1817, le château qui avait
été incendié et confisqué à la Révolution n’était plus habité. Il ne comportait alors
que quatre métairies. Cornulier racheta, parallèlement à l’acquisition du château, des
terres d’anciennes métairies du domaine.
Son fils unique, Victor de Cornulier, hérita en bloc du domaine et s’y est installé
définitivement après son mariage avec Émilie De Wismes. Commença alors une période faste pour le Bois Corbeau, rendue manifeste par l’extension des bâtiments,
l’embellissement du château et ses alentours, l’édification d’une chapelle. Le domaine a continué à s’étendre par achats successifs de métairies avoisinantes, de borderies et de terres isolées venant par regroupement accroître la superficie des métairies du domaine. De 205 hectares en 1824, le domaine atteignit 353 hectares au décès du vicomte en 1862, avec des métairies bien regroupées autour du château. Avec
les divisions de métairies ayant pu être opérées grâce aux adjonctions de terres, le
domaine comptait alors neuf grandes fermes, toutes en métayage, et une borderie. Le
Bois Corbeau se présentait aussi comme un modèle de propriété châtelaine d’un seul
tenant, délimitée par trois calvaires plantés aux extrémités des terres.
Les acquisitions des Cornulier ne se limitaient pas au Bois Corbeau. Dès 1825, le
domaine de la Lucinière, à proximité de Nantes, fut racheté dans la parenté. Un ensemble de terres issues d’un ancien domaine, La Rondellière, situé entre La Rocheservière et Mâchecoul, fut acheté en 1838 à un négociant nantais. D’autres propriétés, plus modestes, ont été acquises. Si bien que Victor de Cornulier et Émilie de
Wismes ont rassemblé une immense propriété, à laquelle se sont ajoutés les biens
d’héritage en ligne maternelle comprenant encore un domaine foncier ; au total plus
de 1 800 hectares de terres.
Des trois enfants du couple, c’est l’aînée, et unique fille, qui hérita du Bois Corbeau. Un testament de Victor de Cornulier, rédigé peu de temps avant sa mort, lui
accorda l’avantage préciputaire comprenant : « le château du Bois Corbeau avec
tous ses meubles et effets mobiliers qui le garniront au jour de mon décès, à
l’exception seulement du linge, de l’argenterie et des deniers comptants lesquels objets seront partagés entre tous mes enfants. » Avec le château, le testament lui attribuait le parc et ses 7 hectares de bois, les deux cours « à l’anglaise », potager, verger, pré et massifs, les bâtiments et basses-cours qui composaient les dépendances
du château. Pour préserver l’intégrité du domaine, le vicomte exprimait la volonté
« que ma fille ait le droit de se faire attribuer dans son lot de partage de ma succession, mais sur le pied de l’estimation qui en sera faite par deux experts choisis à
l’amiable, ou à défaut nommés par la justice, tous les surplus de ma terre du Bois
Corbeau, située dans le canton de Montaigu. » Il s’agissait bien, à partir des possessions extérieures, de permettre à l’aînée de conserver intact le domaine principal tout
en respectant l’égalité des germains face à l’héritage.
Une donation équivalente était faite au profit d’Arthur de Cornulier avec le domaine de la Lucinière. Il héritait également du titre de vicomte. De l’immensité des
terres possédées, deux ensembles de propriétés seulement comportaient un château
habitable, mais comme Stanislas, le deuxième garçon, est devenu prêtre, il n’y a pas
eu nécessité de disposer de trois domaines au sens plein de résidence et terres, assises du pouvoir châtelain. Les deux enfants mariés ont été dotés par une rente annuelle de six mille francs. Au partage définitif, Marie hérita de l’ensemble du Bois
Corbeau, cinq des huit métairies de la Rondellière avec le bail à cheptel leur correspondant et la part indivise d’un appartement nantais avec ses frères. Arthur hérita de
l’intégralité du domaine de la Lucinière et d’une propriété de 414 hectares, héritage
maternel situé en Dordogne comprenant huit métairies et une petite ferme. Il disposait de la majeure partie des propriétés familiales en échange de quoi il devait verser
une soulte à son frère et sa sœur, dont la plus importante allait au religieux. Stanislas
hérita des autres propriétés. Sur les six groupes de métairies, un seul a été divisé lors
du partage, encore ne s’agissait-il que d’une vaste propriété sans résidence châtelaine.
Avec Marie de Cornulier et le comte angevin Félix de Villebois-Mareuil, le domaine a conservé à quelques hectares près la même surface et le même nombre de
métairies. Au mariage, Félix de Villebois-Mareuil apportait en dot le château, fermes et dépendances d’un domaine situé en Mayenne, en plus d’une somme en argent
et des meubles. Des quatre enfants du couple, deux sont restés célibataires, si bien
que là encore les deux domaines du Bois Corbeau et celui de la Mayenne sont revenus aux enfants mariés.
Au décès du Comte de Villebois-Mareuil en 1896, le Bois Corbeau et ses 358
hectares ont échoué en intégralité au fils aîné, Georges, général d’armée qui s’est
illustré dans la guerre des Boers. Ce dernier n’a pas reçu de dot lors de son mariage
avec Paule Estrengein, probablement en raison de l’avantage qui lui permettait
d’hériter du Bois Corbeau et du titre nobiliaire. Des quatre frères, deux sont restés
célibataires et ont hérité de terres réparties sur trois domaines. Le cadet, qui est revenu vivre au Bois Corbeau après une carrière militaire, a hérité de 438 hectares sur
deux ensembles de propriété : celle de la Rondellière en Loire Atlantique, l’autre en
Maine et Loire. Le dernier enfant, qui poursuivait également une carrière militaire, a
reçu 311 hectares, en partie sur le même domaine angevin, en partie sur le domaine
mayennais. Le troisième fils, Christian, a reçu en dot lors de son mariage en 1878 le
château mayennais, avec dépendances et parc, où il s’est installé. La promesse étant
faite par ses parents, à travers le contrat de mariage, de lui attribuer lors de leur succession, à hauteur de sa part d’héritage, les fermes et terres les plus proches du château.
Fille unique de Georges de Villebois, Simone a hérité du Bois-Corbeau et est
restée maîtresse du domaine durant plus de soixante ans. Elle fut mariée dès l’âge de
18 ans avec un militaire de carrière, prolongeant ainsi la tradition familiale des VilleboisMareuil. Son premier mari est décédé rapidement et elle s’est remariée de
nouveau avec un militaire, le baron Taylor. Même après le décès de son second mari, tué pendant la Grande Guerre, la baronne a poursuivi l’expansion du domaine
jusqu’à la seconde guerre mondiale par l’achat de terres, permettant de créer une
nouvelle ferme dans le prolongement des terres du château sur une commune voisine. Des trois enfants du couple Taylor, le dernier et unique garçon aurait dû reprendre le domaine et, à cet effet, la baronne lui avait fait une donation anticipée du
château et de terres dans les années 1930. Mais comme il est décédé prématurément,
le couple de l’aînée des filles est resté finalement sur le domaine sans pour autant
accéder véritablement à l’autorité, la baronne désignant de nouveau un successeur
parmi ses petits enfants.
Le fils du Comte le Gac de Lansalut et d’Odile Taylor aurait en effet dû reprendre le domaine, la baronne ayant fait une donation anticipée à son petit-fils à la fin
des années 1950 : 80 hectares comprenant le château et des terres alentour. Passionné par la terre, après avoir poursuivi des études d’agronomie, il s’intéressa aux fermes et avait commencé à structurer la réserve en exploitation agricole liée au château. Il prévoyait de gérer le domaine en agrandissant le parc et la réserve dans
l’idée d’une séparation inévitable des fermes dans une contexte d’affaiblissement
économique, par le jeu des héritages et des ventes aux fermiers. La conception domaniale, ici comme ailleurs depuis la guerre, s’est concentrée sur le château et son
domaine privé, comme lieu de villégiature et symbole d’une origine familiale attachée à un terroir. Mais de nouveau le successeur potentiel est mort accidentellement,
accélérant du même coup la scission entre la résidence châtelaine et le domaine agricole qui lui était lié.
L’expansion du domaine a pris fin dans la seconde moitié du XXe siècle. Pour autant, jusqu’au décès de la baronne Taylor, rien n’a été vendu, en dehors d’une trentaine d’hectares cédés aux communes de Montaigu et Saint-Hilaire pour y établir des
lotissements et d’un terrain donné au diocèse pour la construction d’un collège privé. Même si dans les années 1950, chacune de ses filles a reçu en donation une
ferme de 50 hectares située en bout de propriété, elles n’y ont pas touché du vivant
de la baronne.
Le château a une nouvelle fois fait l’objet d’une donation par la baronne, dix ans
avant sa mort, à sa petite fille et actuelle propriétaire. Jacqueline a été choisie par sa
grand-mère pour lui succéder en raison de l’intérêt qu’elle manifestait pour la vie à
la campagne en général et pour le Bois Corbeau en particulier. Elle s’occupait de sa
grand-mère dans ses vieux jours et avait pris en charge les terres et l’entretien du
domaine. La partie privée comprend 67 hectares correspondant aux projets initiaux
d’agrandissement de la réserve à partir de terres prises sur les fermes voisines. Après
le partage des fermes entre les deux filles de la baronne, tous les bâtiments et certaines terres ont été vendus aux fermiers en place. La ferme la plus proche, que la châtelaine actuelle a héritée de sa mère, est désormais la seule du domaine. Elle en a
vendu les bâtiments et quelques hectares de terres qui dépendaient d’autres fermes.
L’avenir du château reste incertain car la propriétaire n’a pas eu d’enfants et les autres membres de la famille ne s’y sentent plus liés.
Ainsi, chez les châtelains de Saint-Hilaire, la logique visant à maintenir l’unité
domaniale par l’intervention de domaines secondaires dans les lots d’héritage a
permis de pérenniser de vastes ensembles de propriété tenant lieu de sièges principaux d’une lignée. On retrouvera cette même stratégie chez les fermiers pour lesquels le grand domaine a pu constituer le modèle organisateur.
4. METAYERS ET FERMIERS : LA COMMUNAUTE POUR PERPETUER LA
LIGNEE
Lorsqu’elles étaient bien tenues, on vivait mieux dans les grandes fermes
que dans les petites exploitations. Dans un système dominé par le château et son
domaine, les fermiers et métayers, depuis longtemps et plus que les autres, se sont
tenus à l’abri de la misère, acquérant des lopins de terre en grand nombre, étendant
des ramifications de leurs familles sur le territoire. À l’image du châtelain, le fermier
pouvait assurer la distribution de pain aux paysans des hameaux alentour qui
n’avaient plus d’autres solutions que mendier. Certains fermiers faisaient « carrière »
au conseil municipal, au conseil de fabrique ou comme experts fonciers, signe à la
fois d’une plus grande aisance et d’une instruction dont a été longtemps exclue la
grande majorité des paysans. Sans pouvoir prétendre accéder à un statut de notable,
ils se distinguaient par leur capacité à gérer leurs affaires et à s’instituer comme intermédiaires entre les détenteurs du pouvoir économique, politique et religieux et la
masse paysanne dominée. Il s’agissait là de la véritable contrepartie à leur soumission aux maîtres châtelains.
Avec les fermiers et métayers, on rentre vraiment au cœur de la complexité du
système de dévolution des biens dans le Bocage. Ils alliaient une logique imposée
par les maîtres des terres, la transmission du droit au bail à un seul des enfants, à
l’idéal égalitaire. Ce qui conduisait, tout en favorisant le successeur, à répartir équitablement les biens disponibles et à permettre l’installation des non successibles sur
d’autres fermes ou sur des exploitations en propriété familiale. Avec les fermiers, le
modèle égalitaire de transmission du patrimoine et la solidarité horizontale de la
communauté fermière s’accordaient avec une logique lignagère, inégalitaire par
l’avantage accordé à l’aîné-successeur, aboutissant à l’établissement de véritables
dynasties de fermiers se maintenant de génération en génération sur la même exploitation dans la fidélité à leurs maîtres châtelains.
Pour comprendre le cas des locataires des grandes fermes châtelaines, il faut revenir sur la distinction entre succession et héritage et sur la conception de la propriété. En système égalitaire, et c’est ce qui en fait une différence essentielle avec le système inégalitaire, l’éthique d’égalité se traduit dans un double registre : elle impose
le partage du patrimoine entre tous les héritiers de façon égale (égalité d’accès aux
biens), elle accorde à chaque enfant le droit de devenir agriculteur et de s’installer de
manière indépendante (égalité d’accès au statut). Cette distinction opérée en ethnologie entre héritage (= transmission des biens matériels) et succession (= transmission du statut) s’avère nécessaire mais néanmoins non suffisante. N’étant pas propriétaires de leur exploitation, les fermiers ou métayers ne seraient apparemment
concernés que par des règles de succession. Cette représentation cadre très bien avec
celle que renvoient régulièrement les fermiers sur le terrain lorsque, pour se dédouaner d’avoir à aborder la question privée des transmissions familiales, ils signifient à
l’enquêteur qu’ils ne sont pas concernés par des problèmes d’héritages de terres. Or
non seulement fermiers et métayers étaient détenteurs de terres à côté entrant dans
les partages, mais la question de la succession se posait elle-même de double manière : par la transmission du statut et par la transmission du droit au bail. L’inégalité
se loge dans cette différence qui hiérarchisait le sort des enfants.
On peut lire le problème de la détention et la transmission du droit au bail chez
les fermiers et métayers comme lié à une conception féodale de la propriété foncière.
Selon Georges Augustins (1989), droit romain et droit féodal s’opposent sur ce plan.
La conception romaine associe le pouvoir sur la famille à la possession des biens ;
c’est en héritant qu’on acquiert les droits absolus du père sur la famille et seul le
père a des droits dans la société environnante. À l’inverse, la conception féodale
concerne des rapports de subordination et d’échanges entre les hommes. Plusieurs
façons d’être propriétaire renvoient à des usages de la terre se superposant et la propriété est relative au pouvoir de contraindre les autres à des services. Le seigneur
tient (au sens de tenure) sa propriété par les privilèges qu’il a reçus du roi, le paysan
tient l’usage agricole en échange de corvées ou service militaire. Dans cette conception mêlant rapports sociaux et propriété, « si un objet a plusieurs usages, chacun de
ceux-ci peut donner lieu à une appropriation particulière et l’objet a autant de
“propriétaires” qu’il a d’usages distincts [...]. Dans un tel contexte la notion romaine de propriété n’a pas de sens : seuls comptent les rapports de subordination
entre les hommes par le biais des choses » (Augustins, ibid., p. 33-34). La notion
romaine de propriété renvoie à une jouissance individualisée, entière et exclusive
d’un bien, la notion féodale associe le bien à des droits et devoirs partagés dans une
relation de subordination du paysan au seigneur.
Ainsi, le droit au bail peut être considéré comme une propriété d’un type particulier, instable et supposant chez le fermier ou le métayer de satisfaire aux exigences
que le propriétaire posait par ailleurs
[9]. Le droit au bail est bien une forme de patrimoine acquis pour lequel sont mises en œuvre des stratégies pour conserver dans
une lignée une position sociale reconnue. Dans ce sens, on peut retenir comme fait
d’héritage celui de succéder à la tête de l’exploitation parentale en location, distinctement de la transmission du statut d’agriculteur
[10]; évitant l’impasse que génère la
seule conception romaine de la propriété et l’opposition tranchée entre paysans propriétaires et fermiers si on veut comprendre les faits de transmission entre générations (Augustins, 1989). Dans le modèle comparatif que propose Georges Augustins
(
ibid.), la dévolution du patrimoine chez les fermiers et métayers du Bocage se présente alors comme un type charnière associant des règles divergentes : succession
égalitaire et héritage inégalitaire, alliant les logiques contradictoires de la maison et
de la parenté. C’est dans le cycle de la vie familiale et dans les cycles intergénérationnels que l’équilibre de ces tendances se réalise.
4.1. LA COMMUNAUTE DE LA FERME
Les familles complexes – étendues et polynucléaires – s’accordaient bien, jusqu’aux changements de l’après-seconde guerre mondiale, avec la réalité des grandes
exploitations dépendant des domaines châtelains. Les fermiers ne pouvant pas diviser l’exploitation, la ferme se transmettait à un seul des enfants après généralement
une phase d’exploitation en commun, sous la forme de familles souches ou de frérè-ches, compatibles avec l’autorité d’un couple âgé s’exerçant jusqu’à la mort et pouvant retarder la désignation du successeur sur la ferme. « Vivre en communauté »,
selon l’expression employée localement, s’étendait aux parents célibataires, aux
veufs et domestiques fournissant la main-d’œuvre nécessaire à l’exploitation. Tout
en étant un lieu de solidarité et de cohésion, la communauté imposait une hiérarchie
stricte, soumettant l’intérêt de l’individu à celui du groupe (Bucher, 1995). Elle
permettait ainsi de concilier deux impératifs antagonistes : désigner un unique repreneur du bail et faire en sorte que la solidarité continue de s’exercer entre germains afin de maintenir la famille sur l’exploitation. Jusqu’aux années 1920, la
communauté prenait la forme d’une Société d’exploitation légalisée par acte notarié.
L’exemple de deux fermes voisines qui suit permet de mieux saisir la manière
dont les Sociétés séparaient les registres et organisaient la solidarité entre les membres de la communauté de la ferme, de manière à la fois compatible avec le partage
égalitaire des biens et la succession unique sur la ferme. Au tout début du siècle, un
triple mariage simultané de frères et sœurs alliait les Egron de la Barre et les Montassier du Chaillou (voir fig. 2). Les mariages ont donné lieu à la formation de deux
Sociétés, une pour chaque ferme, impliquant les trois couples et leurs parents. Les
contrats furent signés le même jour chez le même notaire.
Ces fermes dépendaient toutes deux du même domaine de la Preuille, jusqu’à
son démembrement vers 1890. La contenance de la Barre était d’environ 40 hectares, avec une division à partir de 1875 en deux exploitations de 20 hectares chacune,
division qu’on retrouvait dans plusieurs autres fermes de la commune dans la seconde moitié du XIXe siècle. Le cas est similaire au Chaillou, à l’origine une grande
ferme de plus de 40 hectares, scindée au milieu du XIXe siècle en deux unités à peu
près égales.
D’après le recensement, les Egron sont arrivés à la Barre vers 1840 et ont occupé
la ferme de père en fils durant quatre générations. Le schéma est classique : transmission d’aîné à aîné portant le même prénom, avec des phases de ménages polynucléaires associant couples parents/enfants ou couples de germains (mariages simultanés de frères et sœurs), descendance nombreuse, célibat prolongé. Les Egron ont
quitté la ferme en 1901, peu de temps après le triple mariage, pour en prendre une
autre dans une commune voisine.
Les Montassier se sont installés sur une des deux fermes du Chaillou en 1899. Ils
venaient d’une commune de Loire Atlantique, à une dizaine de kilomètres de Saint-Hilaire. Nécessité pour la reprise d’une ferme, les Montassier à leur arrivée fournissaient une main-d’œuvre suffisante : cinq enfants, tous en âge de travailler et célibataires, le père avait 59 ans et l’aîné 29. Les Montassier étaient ainsi à une nouvelle
étape dans le cycle de la vie familiale, celle où le changement d’exploitation permettait l’installation des enfants, dont deux sur cette nouvelle ferme. La proximité de
dates entre l’arrivée au Chaillou et le mariage de trois enfants avec ceux de la ferme
voisine de la Barre est d’ailleurs surprenante. On peut y voir là un indicateur de la
soumission des choix matrimoniaux à l’autorité parentale et aux stratégies successorales avant la première guerre mondiale.
Pour les descendants des Montassier aujourd’hui, l’histoire de la famille commence quasiment en 1899, date à laquelle Pierre Montassier et Jeanne Richard « ont
fait souche » en instaurant une lignée durable sur un lieu-dit. Les Montassier ont
d’ailleurs pris possession de la seconde ferme en 1923. Les deux branches familiales
ont exploité à partir de là des fermes considérées comme distinctes jusqu’en 1975,
où la création d’un G.A.E.C. (Groupement Agricole d’Exploitation en Commun) les
ont reliées de nouveau en une seule unité.
Le huit octobre 1901, l’union fut célébrée entre Henri Egron-2 et Marie Montassier, Pierre Montassier-2 et Marie Egron, Félix Montassier et Valentine Egron. Les
Sociétés ont été conclues trois jours plus tôt : l’une concernant la Barre où Henri
Egron-2 prenait une option sur la succession, l’autre rassemblait au Chaillou les parents Montassier et les couples de leurs deux fils. Le détail de ces Sociétés nous
permet de savoir comment s’opérait la séparation entre un registre individuel et celui
de la communauté et comment se répartissait l’autorité à travers les parts accordées à
chaque associé.
Une Société comprenait au minimum tous les objets et animaux liés à la production agricole. La Société Montassier se composait ainsi « de tous les bestiaux, matériel, instruments aratoires, outils de toutes sortes, foins, pailles, engrais et récolte
situés sur la métairie ». Les frais entraînés par l’exploitation relevaient aussi directement de la Société : paiement du fermage, des « tâcherons » et des domestiques,
réparations, impôts... Sur le plan des personnes, seuls les associés étaient pris en
charge directement par la Société pour au moins la nourriture et le logement. Les
autres enfants du couple âgé présents sur l’exploitation étaient considérés comme
domestiques au compte de la Société.
La Société empiétait plus ou moins sur le plan personnel et la vie domestique.
Chez les Egron, elle englobait pratiquement tout ce qui touche à la vie de la ferme.
Du point de vue matériel, faisaient partie de la Société « tous les meubles meublants
et objets mobiliers de toute nature appartenant aux associés », avec des exclusions
concernant le linge, et chez les Montassier du mobilier personnel. Dans les deux cas
la Société prenait en charge les soins de maladie des associés, la nourriture et les
soins des enfants à venir du ou des jeunes couples d’associés. Cependant, la société
Montassier excluait les frais de médecin et de pharmacie qui restaient à charge personnelle.
Au moins formellement, une Société obligeait à une gestion commune de la
ferme : frais liés à l’exploitation partagés, mais aussi administration «
confiée à tous
les associés indistinctement », qui «
devront toujours se rendre compte des affaires
qu’ils feront, et ne pourront faire aucun marché ou autre chose, intéressant la société, sans l’agrément de tous » (Société Egron)
[11]. À l’occasion de la constitution
d’une société, il semblait donc y avoir un transfert d’autorité des parents sur le ou les
couples d’enfants associés. Dans la vie quotidienne, les effets en étaient certainement limités du fait de la prépondérance indiscutable de l’autorité des plus âgés que
nous ont rapportée tous les témoignages.
À travers le contrat de Société, la communauté était maintenue indivise de deux
façons. Conclue pour une durée illimitée, la part détenue par chaque associé ne pouvait pas être cédée de son vivant à quelqu’un d’autre, sauf par dénonciation du
contrat. Par contre les parts étaient transmissibles après un décès et entraient à ce
titre dans l’héritage. Parfois il est précisé dans le contrat qu’un décès n’entraînait pas
la rupture de la Société. En général cependant, un décès, le départ d’un couple ou
l’arrivée d’un autre couple étaient l’occasion de former une nouvelle Société avec
transfert des anciennes parts détenues. Par ailleurs, les parents maintenaient
l’indivision en conservant une part égale ou supérieure à leurs enfants et en répartissant équitablement les parts entre eux. Chez les Egron, 2/3 d’un capital de 5 460
francs revenaient aux parents, 1/3 au couple de jeunes mariés. Chez les Montassier,
chaque couple détenait 1/3 du capital de 3 470 francs. La part de chacun des parents
n’était définitivement transmise qu’après leur décès. Dans le cas où plusieurs couples de germains mariés restaient sur la ferme, l’un d’eux acquérait alors une part
majoritaire dans les biens mobiliers de l’exploitation tout en devenant le nouveau
bailleur.
La constitution d’une Société entre dans la logique de la succession propre aux
fermiers et résolvait à sa manière la contradiction de la transmission unique du droit
au bail et de l’égalité entre germains. Aussi, l’attribution et la transmission des parts
dans une Société agricole est à mettre en relation avec l’héritage des biens fonciers.
Les biens immobiliers propres et les revenus qui en dépendaient étaient toujours exclus des Sociétés et les quelques terres possédées à côté par les fermiers servaient à
dédommager ceux des enfants qui n’entraient pas dans la Société. Si les terres
étaient insuffisantes, il y avait dédommagement en argent des non successeurs pour
compenser la part reçue.
La Société se présentait donc comme une avance sur l’héritage du ou des successeurs possibles. Quand elle intervenait, la dot du conjoint était équivalente à la part
estimée du successeur dans la Société. Aucune dot n’entrait en jeu dans le cas des
Egron et Montassier parce que, finalement, le triple mariage se présentait comme un
échange équilibré entre les deux familles, le capital de la ferme Egron étant plus élevé que celui de la ferme Montassier (ce que Marie Montassier aurait dû apporter en
épousant Henri Egron était compensé par l’envoi de deux filles Egron comme épouses et nouvelles associées dans la ferme Montassier). Le double ou triple mariage
simultanés entre deux familles, pratique caractéristique des grandes fermes, répondait donc aussi à cette fonction de mise en équilibre dans les échanges matrimoniaux
précédant les transferts de patrimoines ou l’accès aux droits sur les patrimoines
[12].
Cette fonction ne peut bien entendu se concevoir que tant que, dans les mariages
multiples, les stratégies patrimoniales ont surdéterminé les choix affectifs.
4.2. PREFERENCE A L’AINE MAIS SOUPLESSE DANS LA TRANSMISSION
Si tous les enfants avaient le droit de devenir agriculteur et de s’installer de manière indépendante, le devenir de chacun était cependant lié à la possibilité effective
de s’installer et au type d’exploitation occupé. Devant l’excès de main-d’œuvre
agricole, constante de la seconde moitié du XIX
e siècle à la deuxième guerre mondiale, l’inégalité de fait entre germains se traduisait par les restrictions au mariage
[13]
et la préférence accordée à un des enfants pour reprendre l’exploitation familiale.
Les autres devaient rechercher une nouvelle ferme à louer, ou mettre en valeur une
petite propriété familiale. Dans ce dernier cas l’avenir était beaucoup plus incertain et
aboutissait pour bon nombre de paysans, hommes et femmes, aux statuts mixtes de
journaliers-bordiers ou journaliers-ouvriers et, à terme, à la sortie du monde agricole.
La préférence était accordée à l’aîné des garçons, ou, en l’absence de garçons, à
l’aînée des filles et son mari. Encore ne s’agissait-il que d’une préférence que résume bien cette formule d’un agriculteur : « en principe c’est l’aîné, mais enfin ça
dépend des situations ». En réalité, le système se caractérisait par sa souplesse. Jusqu’à la seconde guerre mondiale l’aîné était porteur d’une charge matérielle et symbolique, celle de reprendre l’exploitation familiale et perpétuer une lignée. Dans les
faits, les accidents démographiques, les capacités des uns et des autres à conduire la
ferme, l’entente avec les parents, les opportunités de mariage et d’installation sur
d’autres exploitations... étaient autant de restrictions à la règle.
Cette faculté d’adaptation de la famille aux contraintes de l’environnement, caractérisant davantage les fermiers et métayers que les paysans-propriétaires, n’était
pas étrangère à la facilité des paysans du Bocage à s’adapter aux changements agricoles de l’après-guerre ; ce qu’on peut opposer à la relative rigidité du monde inégalitaire et propriétaire du sud de la France. Le fait qu’il s’agissait d’une préférence
accordée à l’aîné et non d’un droit strict d’aînesse est un autre marqueur de la frontière entre le système égalitaire et le système inégalitaire. Le privilège de l’aîné ne
concernait que la succession sur l’exploitation. Le cadet n’était pas exclu de l’héritage et s’il demeurait célibataire, il n’était pas cantonné au rang de domestique, il
conservait ses droits dans la Société et l’autorité sur ses neveux ( cf. Segalen, 1994).
Petites exploitations en propriété ou grandes fermes, la préférence à l’aîné se vérifie dans les recensements et les généalogies. La pratique est doublée de l’usage répandu dans toutes les familles agricoles d’attribuer le prénom du père à l’aîné des
garçons, en même temps désigné comme successeur dans la lignée
[14]. Avec la modernisation agricole de l’après-seconde guerre mondiale, la pratique est devenue plus
souple, particulièrement dans les grandes fermes où on a régulièrement inversé la
tendance. C’est alors plutôt le dernier des garçons qui a repris l’exploitation parentale. Dans certains cas, l’extension d’une exploitation, par les surfaces ou la multiplication des ateliers, a permis à plusieurs enfants de succéder sur la ferme parentale.
Reprenons à ce titre le fil de la transmission de la ferme du Chaillou ou les Montassier sont demeurés jusqu’à nos jours. Par le contrat de Société qui les liait à leurs
parents, Pierre-2 et Félix (voir fig. 3) exploitaient en commun la ferme familiale de
24 hectares jusqu’en 1923. L’aîné a alors eu l’occasion de reprendre la ferme voisine
de 23 hectares que les occupants d’alors avaient laissée pour devenir propriétaires
d’une autre ferme. La ferme parentale est restée entre les mains du couple de Félix,
le cadet. En fait dans la communauté initiale, le couple de Pierre-2 était remplacé par
celui de la fille aînée de Félix.
Dans cette famille qui ne comptait que des filles, le mariage de Marie et Baptiste
Favreau a eu lieu conjointement au départ de l’oncle sur la seconde ferme. Baptiste
Favreau, venant d’une famille de journaliers pauvres, était alors domestique dans
une ferme voisine. Tout en préservant l’équilibre de la communauté, le passage à
une seconde ferme et la transmission des droits dans la Société de la première montrent l’adaptation des modalités de la transmission chez les fermiers : succession par
le cadet au lieu de l’aîné sur la ferme parentale, remplacement du couple de l’aîné
par celui de sa nièce, mariée alors à un âge relativement jeune.
C’est un groupe domestique à structure simple, parents-enfants, qui occupait
donc dans un premier temps la seconde ferme. À l’installation de Pierre-2 et Marie
Egron, l’aîné de leurs deux enfants n’avait encore que 15 ans. Deux domestiques
étaient employés dans cette ferme alors que celle d’à côté n’en comptait aucun. Cependant, il serait artificiel de considérer séparément du point de vue de la maind’œuvre deux fermes côte à côte occupées par les membres d’une même famille.
Victor, le fils aîné, s’est marié en 1932 avec Marie-Jeanne Lardière, venant d’une
ferme proche de Saint-Hilaire. Ce premier mariage fut redoublé quatre ans plus tard
par celui de Victorine Montassier et Eugène Lardière, frère et sœur cadets des précédents. On retrouve le même échange symétrique entre deux fermes que celui décrit
pour 1901. Le double mariage n’est qu’un maillon d’une chaîne plus large de renchaînements d’alliance entre fermes distantes de quelques kilomètres seulement. Ce
réseau matrimonial et de relations privilégiées trouve aujourd’hui son prolongement
dans les G.A.E.C.
[15] et groupes de travail continuant de relier les mêmes exploitations et familles.
Bien que reliées par une parenté proche, les deux fermes étaient exploitées de façon indépendante, tout en pratiquant les mêmes productions de polyculture-élevage.
C’est en 1951 que Baptiste Favreau-2 a repris la première ferme en même temps
qu’il se mariait avec Simone Potier, venant d’une borderie du hameau directement
voisin. Il s’agit de nouveau d’un double mariage simultané avec échange symétrique
des sœurs qui rejoignaient le successeur de chaque famille. Avec Baptiste, la ferme a
compté parmi les exploitations innovantes de Saint-Hilaire à l’arrivée de la modernisation agricole, et l’abandon de la polyculture traditionnelle au profit de la spécialisation laitière fut adoptée par les deux fermes dès la fin des années 1950.
Le décalage d’âge entre les enfants des deux familles fait que la seconde ferme
n’a été reprise par Albert Montassier qu’en 1971. La ferme sœur de Baptiste Favreau
a alors pris de l’avance, car le père d’Albert, proche de la retraite, ne cherchait pas à
améliorer sa production. À son installation, Albert était célibataire, il était le quatrième enfant d’une fratrie de huit mais le seul à rester agriculteur, bien que les deux
premiers garçons soient un temps restés aide-familiaux avant de suivre d’autres
voies. La succession est devenue désormais affaire de goûts et l’aînesse ne joue plus
vraiment : tant que le père n’a pas atteint l’âge de la retraite et s’il n’y a pas possibilité de s’agrandir ou créer un atelier, les premiers s’installent ailleurs ou prennent un
autre métier.
En 1975, Baptiste-2 a installé son fils aîné, Jean-Yves. 7 hectares ont été repris
en fermage d’une exploitation voisine et un G.A.E.C. père-fils a été créé. Du fait
qu’il était seul, Albert a souhaité entrer dans le G.A.E.C. Le manque de surfaces a
été résolu par la création d’un élevage porcin dont Albert a pris la responsabilité.
Comme bon nombre de G.A.E.C., les moyens ont été mis en commun, mais chacun
a gardé un secteur propre d’activité, ce qui fait qu’au quotidien les exploitations restent relativement indépendantes.
La part de Baptiste dans le G.A.E.C. a été cédée à son dernier fils, Pascal, lors de
son départ à la retraite en 1989. La ferme a connu de nouvelles extensions de terres
par reprises de fermages, portant les surfaces à près de 70 ha. Le G.A.E.C est relativement déséquilibré et source de tensions, en raison de l’écart d’âge entre Albert
Montassier et Pascal Favreau (vingt ans) et de la modestie de l’élevage porcin au
regard des 400 000 litres de quotas laitiers et de la production annexe de jeunes taureaux pour la viande. Il est probable cependant que la place d’Albert Montassier,
sans successeur potentiel, sera reprise par le fils aîné de Jean-Yves Favreau qui choisit de continuer le métier.
Les exploitants des deux fermes sont restés locataires des terres. Par contre ils
sont devenus propriétaires des bâtiments et ont acquis des parcelles pour construire
de nouvelles habitations. Une des anciennes maisons sert de bureau pour le G.A.E.C.
L’autre a été détruite et l’espace est occupé en partie par l’élevage de porcs. Lorsque
les nouvelles maisons se sont construites, le propriétaire avait d’abord cherché à
mettre la petite maison des Montassier en location, mais les exploitants s’y étaient
opposés, craignant les problèmes de voisinage dus aux nuisances avec une maison
enclavée parmi les bâtiments d’exploitation. Le propriétaire aurait aussi souhaité
vendre à la fois les terres et les bâtiments aux exploitants. Ceux-ci n’étaient pas intéressés par les terres dont le possession importe peu désormais, mais en acquérant les
bâtiments d’exploitation, les Montassier gardent la maîtrise du hameau.
Pour les terres, les lois liées au fermage donnent avantage à l’exploitant en place
ou à sa succession. Si le propriétaire des terres n’est pas lui-même agriculteur ou ne
dispose pas de bâtiments, il ne lui est guère possible de revendiquer une reprise des
terres à son usage. En fin de compte, la propriété des instruments de travail : bâtiments, équipements et matériel, dont la valeur économique dépasse considérablement celle des terres, est essentielle aujourd’hui pour la perpétuation de l’exploitation. Dans le cas du Chaillou, la situation de hameau isolé où ne résident que les
familles apparentées des agriculteurs du G.A.E.C. donne déjà une prime à la péren-nité de l’exploitation agricole. De plus, avec la propriété du bâti, les fermiers acquièrent une indépendance totale vis-à-vis des propriétaires de la terre et maîtrisent le
devenir de la ferme. Ce sont les accords ou désaccords familiaux qui joueront désormais un rôle important pour maintenir ou non une communauté de travail, continuer l’extension par l’association ou scinder de nouveau la ferme.
5. UN SYSTEME DE COMPLEMENTARITE FERMIERS – BORDIERS
Outre l’aisance qu’elles apportaient, la relative rareté des grandes fermes au regard de la population agricole expliquent que les familles ont cherché à s’y maintenir au fil des générations. Parallèlement, les choses fonctionnaient comme s’il y
avait la poursuite d’un double idéal : exploiter une grande ferme assurant la sécurité
et une position sociale enviable, devenir indépendant par la propriété. Fermiers et
bordiers n’étaient pas très éloignés les uns des autres, ne serait-ce parce que les petits exploitants propriétaires alimentaient en main-d’œuvre les grandes fermes avoisinantes lors de grands travaux. L’achat des parcelles de terres permettant de constituer les borderies était aussi le fait des fermiers et métayers et pas seulement du seul
ressort des paysans-propriétaires
[16].
Dans la commune de Chardonneret étudiée par Christine Delphy (1974), la petite
propriété permettait l’installation des enfants ne succédant pas à leurs parents sur
l’exploitation familiale. Se jouaient par ce biais une partie des mécanismes de compensation entre succession sur la ferme familiale et héritage de quelques lopins de
terre. Chardonneret se situe dans une région de fermage où tout en étant locataire sur
l’exploitation principale, l’agriculteur possédait des terres à côté, souvent héritées,
qu’il exploitait ou qu’il louait. Dans une région formellement égalitaire, le mécanisme inégalitaire s’introduisait par ce biais. D’une part, le successeur sur la ferme
familiale était avantagé par des estimations du cheptel favorables vis-à-vis du montant de la dot attribuée aux non successeurs. D’autre part, la carrière des non successeurs devenait plus aléatoire : changements d’exploitations, impossibilité d’investir
et d’installer des enfants faute d’une exploitation suffisante. En définitive, en
s’établissant sur de petites propriétés familiales, les non successibles allaient grossir
les rangs des paysans marginaux.
Les observations faites sur Saint-Hilaire-de-Loulay rejoignent sur ce point le cas
décrit par Christine Delphy. La petite propriété permettait l’installation des enfants
ne restant pas sur la ferme, jusqu’à ce que l’augmentation de la taille de la famille
nécessitât la recherche d’une plus grande exploitation à louer. À Chardonneret cependant, les agriculteurs sont eux-mêmes les principaux possesseurs de la terre et le
principe d’indépendance qu’ils mettent en œuvre (installation jeune, indépendance
vis-à-vis des ascendants et des germains) s’oppose à la dépendance (familiale et sociale) inhérente au monde paysan dans le Bocage vendéen.
Fermage et petite propriété étaient deux facettes d’une même réalité où se
jouaient les cycles familiaux de transmission et d’héritage. Acquéreurs de terres
grâce aux surplus dégagés par l’exploitation d’une grande ferme, les fermiers et métayers maintenaient une égalité de principe en attribuant des petites propriétés « secondaires », à la fois biens de sécurité et biens de compensation, aux enfants ne succédant pas sur la ferme. Saint-Hilaire, qui met en exergue la double structure foncière du Bocage (grande propriété noble et bourgeoise coexistant avec une petite
propriété paysanne), ne connaît pas pour autant deux régimes fonciers distincts
comme on les a souvent décrits, mais un seul régime aux éléments complémentaires
et interdépendants. La ferme en constituait le chaînon intermédiaire, étendant ses
ramifications aux petites propriétés paysannes constituées autour de la souche fermière comme au sein d’un réseau de grandes fermes autour desquelles s’organisaient les alliances matrimoniales
[17].
Voici l’exemple de la Louisière, type même de la grande ferme aux terres bien
regroupées, qui a jusqu’à nos jours toujours été transmise en ligne directe aussi loin
que la recherche soit remontée, c’est à dire la fin du XVIIIe siècle. Le schéma généalogique (voir fig. 4) permet de montrer le fonctionnement conjoint d’une double
stratégie terrienne : maintenir la lignée sur la grande ferme tout en acquérant des
biens fonciers dans les hameaux alentour où s’installent des non successibles à chaque génération. Une mémoire orale longue de la vie de la ferme, facilitée ici par la
continuité familiale, confirme ce que les anciens habitants de Saint-Hilaire
s’accordent à dire : on vivait mieux dans les grandes fermes, permettant de se tenir à
l’abri de la misère, voire de dégager des bénéfices réinvestis dans la terre.
L’examen des actes notariés montre que les Borderon des trois premières générations se sont attachés à acquérir des parcelles et bâtiments dans les hameaux de bordiers proches. Ces acquisitions permettaient aux non successibles sur la ferme
d’hériter de petites exploitations alentour, tout en renforçant un réseau de parenté et
de voisinage fournissant une main-d’œuvre complémentaire à la grande ferme, les
petits propriétaires alentour restant plus ou moins dépendants du fermier : il donnaient des journées de travail pour compléter leurs revenus ou pour compenser des
services reçus.
D’une superficie de 34 hectares, la Louisière était le modèle même de la belle
ferme : d’un seul tenant (toutes les haies des champs extérieurs se prolongeaient en
une seule qui délimitait le finage), des terres bien classées, les bâtiments exactement
au centre de l’exploitation. Dans un quartier de la commune dominé par les hameaux
de borderies, la Louisière était un îlot parmi les multiples petites propriétés avoisinantes. À en juger par les achats répétés de terres chez Julien et Armand Borderon,
la ferme permettait une aisance économique qui s’est traduite par le placement foncier. Il y a toujours eu une part de propriété en parallèle au fermage et redistribuée à
chaque héritage.
Les Borderon des trois premières générations étaient acquéreurs de terres. Il ne
s’agissait jamais d’achats importants mais de petites parcelles qui atteignaient exceptionnellement un hectare. Dans l’éclatement apparent des achats, le regroupement des parcelles par tènements dans les actes notariés redonne un ordre en reliant
chaque parcelle au hameau le plus proche. Les achats de Jean Borderon se faisaient à
l’Epinassière, hameau éloigné dont les terres ont été exploitées par son fils aîné, et
aux Bretèches, hameau voisin de la Louisière où se sont installés deux autres enfants. Avec le triple mariage Borderon-Jousseaume, deux couples sont allés aux Bretèches tandis que le troisième a repris la Louisière. Aux Bretèches, un couple a succédé sur la borderie Jousseaume. Pour l’autre il s’agit d’une borderie liée à la propriété des Borderon, la première que nous pouvons considérer comme une borderie
constituée par le fermier pour ses enfants. La borderie, qui atteindra 8 hectares au
milieu du XIXe siècle, restera dans cette collatéralité des occupants de la Louisière
jusqu’au début de ce siècle, avant de repasser dans une branche plus éloignée mais
toujours apparentée.
Les acquisitions de Julien Borderon à la génération suivante se sont concentrées
sur trois hameaux notamment : les Bretèches toujours où il a acquis un peu plus d’1
hectare1/2, environ la même surface directement autour de la Louisière, et surtout à
Bel Air, hameau voisin également où en trente années ont été achetés 3 hectares1/2
de terres et des bâtiments permettant de constituer une borderie. À Bel Air, les
achats arrondissaient une part d’héritage de 4 hectares reçus de sa sœur aînée, comprenant terres et bâtiment. 20 ares et 1/2 hectare de terres ont été acquis dans deux
autres hameaux proches de la ferme. Un achat d’une petite maison en indivision
avec son frère a été effectué dans le bourg de Saint-Hilaire. Toutes ces acquisitions,
et ce fut la même chose à la génération suivante, se sont faites auprès de petits propriétaires, souvent des descendants d’anciens habitants des hameaux, plus exceptionnellement auprès de parents proches. À son décès, Julien Borderon a laissé une
propriété de 24 hectares de terres et bâtiments plus ou moins dispersés.
Lors du partage des biens de Julien Borderon en 1884, les lots ont été constitués
en fonction de la proximité du lieu d’installation. Armand, le successeur, a hérité de
4 hectares aux Bretèches et de 3 hectares à Bel Air, mais sans les bâtiments dans ce
dernier hameau. Lesquels bâtiments ont échu avec 6 hectares de terres à son frère
célibataire et associé, Henri. La fille aînée s’est installée dans le hameau de l’Aunay,
sur la borderie de sa belle-famille et a hérité de terres sur le tènement de ce hameau.
Le dernier des garçons a hérité également à l’Aunay, où il vivait dans un premier
temps comme domestique-célibataire chez sa sœur aînée. Les terres et bâtiments hérités lui ont permis cependant en se mariant de s’installer indépendamment.
Les célibataires héritaient différemment des autres car les biens leur revenant
étaient constitués de terres et de bâtiments sur un même hameau destinés certainement à leur permettre une installation indépendante en cas de mariage
[18]. C’était le
cas de Marie-Anne à la seconde génération, laquelle avait hérité de cette manière à
l’Epinassière tout en demeurant avec un de ses frères comme domestique aux Bretèches. C’était aussi le cas de Henri, à la troisième génération, qui hérita à Bel Air tout
en restant à la ferme de la Louisière. La situation des célibataires est remarquable
chez les Borderon. À chaque génération ils restaient comme domestiques ou associés avec un de leur frère et sœur mariés. Les terres dont ils disposaient revenaient à
leurs germains ou neveux, ce qui avait pour effet de compenser partiellement le phénomène de dispersion des terres. Hériter d’un frère ou d’une sœur célibataire suivait
la même logique qu’hériter des parents : les lots étaient répartis en fonction de la
proximité de l’exploitation des héritiers.
De mémoire familiale, les acquisitions répétées de parcelles se sont faites au
temps d’Armand Borderon grâce à des « charrois » effectués contre rémunération,
en allant chercher de la chaux jusqu’à 20 km dans les Mauges. Dans ses acquisitions, Armand continuait à privilégier les hameaux directement voisins des Bretèches et de Bel Air. Entre 1880 et 1910 il a acquis 5 hectares 1/2 aux Bretèches. À
Bel Air, il a acquis 5 hectares entre 1890 et 1913 ainsi que les bâtiments et les planches de jardin qui leur étaient liés. Au décès d’Henri, les bâtiments acquis à la génération précédente et environ 1 hectare 1/2 de terres sont revenus à Armand lors du
partage. À Bel Air, le fermier était de nouveau en position de constituer une borderie
contenant plus de 10 hectares de terres. Hormis aux Bretèches et à Bel Air, les autres
acquisitions d’Armand Borderon se sont résumées à une minuscule parcelle dans le
hameau de l’Aunay et la reprise de la moitié indivise de la maison héritée dans le
bourg de Saint-Hilaire.
Comme bon nombre de terres des hameaux, celles de Bel Air, bâtiments et un
peu plus d’un hectare de terres, étaient d’abord louées par Armand Borderon à un
petit paysan. À la Louisière, Gustave Gallot et Philomène Borderon étaient installés
en Société avec Armand Borderon et Rosalie Egron depuis 1911. Ils devaient normalement succéder sur la ferme. Le décès de Gustave Gallot durant la guerre obligea
cependant Philomène Borderon à laisser la place à sa sœur aînée. Avec le décès
d’Armand, chacune des deux filles hérita d’environ 9 hectares. Le lot attribué à Philomène était destiné à lui fournir une exploitation à Bel Air où elle s’installa avec
ses deux enfants en bas âge. Malgré les difficultés à vivre sur une petite exploitation
avant et après la seconde guerre mondiale, le successeur à Bel Air réussit à se maintenir et accroître ses surfaces grâce à son obstination et l’abandon progressif des autres petites propriétés paysannes du voisinage. Aujourd’hui cette exploitation de Bel
Air est intégrée à un G.A.E.C. formé avec une exploitation également issue de la
propriété paysanne du hameau voisin des Bretèches (voir fig. 5). G.A.E.C. original
où les surfaces modestes mêlant propriétés familiales et terres louées aux anciens
bordiers sont compensées par l’entraide et une polyvalence des agriculteurs limitant
les recours extérieurs.
À la ferme de la Louisière, la dernière passation de pouvoir a eu lieu en 1986.
Sur les trois garçons, deux ont continué le métier d’agriculteur. L’aîné a rejoint
comme associé le G.A.E.C. juste évoqué. Le deuxième des garçons, resté célibataire,
a repris la ferme familiale et en est devenu propriétaire en 1993. Il travaille aussi en
G.A.E.C. avec l’autre exploitation demeurant aux Bretèches, celle-là même des descendants du couple Borderon-Jousseaume du triple mariage de 1839. Ainsi, du fait
de l’essaimage familial dans les hameaux de bordiers jouxtant la Louisière, les solidarités et la coopération n’ont cessé de mêler relations de voisinage et relations de
parenté.
Le cas du Bocage vendéen n’est pas unique en région égalitaire. Le pays Léonard dans le Finistère nord étudié par Martine Segalen (1987 et 1994) présente des
proximités frappantes avec Saint-Hilaire-de-Loulay. Avec une propriété restée longtemps entre les mains de la noblesse résidente et des exploitations stables en fermage, on voit apparaître les mêmes caractéristiques : blocage démographique par le
célibat et le mariage tardif, groupes domestiques élargis se constituant en « sociétés
de ménage », préférence à l’aîné dans la transmission du droit au bail. L’activité
agricole y est restée dynamique, tant dans les grandes que les petites exploitations.
Les modes de dévolution noble, mais plus généralement une conception autoritaire
et fortement hiérarchisée des rapports sociaux couplée avec une imprégnation religieuse agissant comme un puissant ciment social, ont pu constituer quelques aspects
d’un système organisé durablement sous l’influence des châteaux.
Si les petits propriétaires-exploitants s’assimilaient plutôt aux caractéristiques
d’un système à parentèle dans sa forme pure, les fermiers et métayers ont adopté, à
l’image des grands propriétaires, une solution de compromis qui privilégiait la tendance résidentielle dans la transmission du droit au bail tout en préservant l’éthique
égalitaire. Pour autant, des passerelles existaient entre fermiers et petits propriétaires
jusqu’à l’après-seconde guerre mondiale qui a vu finalement se figer l’opposition
entre petits paysans traditionnels et exploitants innovants dont la plupart étaient ici
tenanciers des grandes fermes châtelaines.
En définitive, le système à parentèle dans sa forme pure ne concernerait-il pas
que les exploitations dont la position était la plus fragile, ou relevant d’une période
transitoire dans le cycle familial ? Inversement, dès lors que la viabilité d’une position économique ou sociale était menacée par le principe égalitaire (cas des fermiers
et propriétaires-paysans aisés), des stratégies relevant de pratiques inégalitaires
étaient mises en place : émigration, installation sur les petites propriétés de famille,
faible fécondité, célibat et vocation religieuse. La période récente tendrait à confirmer ce point de vue car on peut constater une inversion des pratiques entre grands
propriétaires et fermiers. Les propriétaires-châtelains, affaiblis économiquement,
résidant de moins en moins sur la commune et ne jouant plus un rôle politique ou
social, ont tendance à morceler leurs domaines en partageant les fermes entre les enfants (seul le château, son mobilier et les terres directement attenantes restent en indivision ou sont transmis en bloc à un seul des héritiers). À l’inverse, les fermes
modernisées et les plus rentables font l’objet d’une transmission unique, l’attention
reste toujours portée à l’unité des exploitations, voir à leur extension, notamment à
travers la constitution des G.A.E.C.
FIGURE 1
TRANSMISSION DES TERRES DU BOIS CORBEAU
FIGURE 2
LES SOCIETES EGRON ET MONTASSIER
FIGURE 3
GENEALOGIE MONTASSIER AU CHAILLOU
FIGURE 4
HERITAGES BORDERON DANS LES HAMEAUX
FIGURE 5
PARENTE ET G.A.E.C. DANS TROIS HAMEAUX
·
AUGUSTINS G. 1989. Comment se perpétuer ? Devenir des lignées et destin des patrimoines dans les paysanneries européennes, Paris, Société d’ethnologie.
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du champ matrimonial des sociétés à structures de parenté complexes, Ethnologie française, XI, 4,311-318.
[1]
Châtelains et paysans de Saint-Hilaire. Transmission des terres et organisation sociale dans le
Bocage vendéen. 1840-1995, thèse d’ethnologie réalisée sous la direction de Martine Segalen et
soutenue en décembre 1999 à l’université de Paris X – Nanterre (publiée sous le même titre aux
Editions Hérault, Maulévrier, 2003). Vaste commune de 4 000 hectares jouxtant la petite ville de
Montaigu, Saint-Hilaire-de-Loulay est surnommée la « commune aux sept châteaux ». Par la permanence de plusieurs grands domaines fonciers aux XIX
e et XX
e siècles, Saint-Hilaire offre ainsi un
terrain privilégié d’observation de l’emprise foncière et sociale de grands propriétaires résidents et
de la pérennisation des grandes fermes qui en dépendaient.
[2]
Voir Augustins (1989) pour l’exposé des principes éthiques à l’œuvre dans la dévolution des biens
et la comparaison géographique des sociétés paysannes européennes.
[3]
Métayers et fermiers sont ici compris dans le même groupe. Si les premiers ont connu le statut le
plus avilissant et la plus forte dépendance à l’égard des propriétaires terriens, il s’avère cependant à
Saint-Hilaire que les conditions de métayers et fermiers se rapprochent sur de nombreux points.
Sans en reprendre l’examen détaillé, je citerai d’une part les divers arrangements particuliers qui
rendent la frontière floue entre ceux qui partagent les produits de la ferme avec le propriétaire et
ceux qui règlent leur location en argent, d’autre part la situation de « fermage dur » (cf. Todd,
1990) qui rend les fermiers tout aussi dépendants de leurs propriétaires, à fortiori quand ces derniers résident sur leur domaine.
[4]
Avant la modernisation agricole des années 1960-70, le terme générique de « métairie » désignait
l’exploitation dépendant d’un grand domaine foncier, qu’elle fut tenue en métayage ou en fermage.
Sa surface allait de 20 à 65 hectares, avec une moyenne de 30 hectares l’assimilant généralement à
une grande exploitation. La « borderie » désignait la petite exploitation, généralement en propriété
paysanne, dont la surface se situait entre 5 et 15 hectares en excédant rarement cette limite supérieure. A Saint-Hilaire, l’expression « petit bordier » fait toujours référence aux vieux agriculteurs
ayant exploité de petites propriétés restées en marge de la modernisation agricole.
[5]
Le domaine foncier était constitué d’une vaste propriété d’un seul tenant (ou idéalement d’un seul
tenant) avec un parc privé autour de la demeure des maîtres et un ensemble d’exploitations en métayage ou fermage qui composaient la plus grande partie de la propriété. Ne se confondant pas avec
la grande propriété, le domaine se distinguait dans son inscription spatiale et son organisation par
l’affirmation de la puissance publique du propriétaire qui, vivant sur ses terres, associait étroitement
la possession foncière au pouvoir sur les hommes (cf. Renard, 1975, Thébault, 1992 et 1995).
[6]
On peut cependant se demander s’il n’a pas existé antérieurement à ce remembrement une forme de
transmission inégalitaire dans la paysannerie propriétaire. La toponymie le suggère en tout cas :
beaucoup de noms de lieux-dits reprennent des noms de famille ou sont pour partie formés de la racine d’un nom de famille à laquelle on a généralement ajouté le suffixe « ière ». Cela donne à
Saint-Hilaire des noms comme le Chiron, l’Egronnière, la Pichaudière, le Poiron, la Richardière...
Le plus surprenant c’est que les patronymes correspondants restent parfois fréquents dans les environs. Une étude historique demanderait ici à remonter au-delà du remembrement entrepris par les
seigneurs pour établir une possible présence historique d’un système à maison et les causes de son
abandon.
[7]
On ne trouve malheureusement pas davantage de précisions concernant la transmission des biens en
Vendée chez Brandt qu’on en avait avec Yver. Travaillant avec un réseau d’informateurs locaux,
seuls quelques cas épars dans le Grand Ouest sont biens détaillés (aucun dans le Bocage vendéen).
Cela conduit forcément l’auteur à un certain amalgame des régions sur la base des caractéristiques
foncières et démographiques dominantes.
[8]
Distinction opérée par Christine Delphy (1974) à propos des fermiers de Chardonneret en Normandie.
[9]
La conception féodale sous-jacente aux rapports de métayage et de fermage est encore plus patente
dans le cas des « fiefs » de vigne sur lesquels s’appliquaient le « droit à complant » ayant subsisté à
Saint-Hilaire jusque dans les années 1960. Considéré comme une co-propriété jusqu’à la Révolution, ce système de location faisait deux propriétaires : le châtelain disposant du sol, le locataire en
ayant l’usage contre redevances dues au propriétaire du sol. Seul le défaut de culture pendant une
période donnée faisait perdre son droit, par ailleurs transmissible, au locataire.
[10]
Dépasser la limite matériel/immatériel pour parler d’héritage rejoint de plus la position de la socio-logie contemporaine qui considère qu’on n’hérite pas simplement de biens matériels mais aussi
d’un bagage culturel qui transite notamment par l’éducation (Gotman, 1988).
[11]
D’autres Sociétés cependant précisent que le père ou que le frère marié ou aîné (dans le cas de Sociétés entre germains uniquement) en est le chef et en a l’administration, mais toujours avec
l’obligation de rendre compte des affaires aux autres associés.
[12]
Ces doubles et triples mariages participent du phénomène de renchaînement d’alliance (Zonabend,
1981) dont ils sont un cas particulier et une forme directement observable. Plus fréquents dans la
tranche aisée de la paysannerie, les renchaînements ne se justifiaient pas seulement par un souci de
régulation patrimoniale, ils permettraient également de renforcer la cohésion des familles et
d’étendre les solidarités de parentèles (Segalen, 1985, Barthélémy, 1988, Augustins, 1989). A
Saint-Hilaire, en situation de rareté des baux à fermage et métayage, les mariages multiples répondaient ainsi à l’exigence de solidarité des germains dans la communauté de la ferme, des couples issus des mêmes familles ayant plus de chance de rester solidaires. Les renchaînements permettaient
en outre la reproduction d’une position privilégiée dans l’espace social en terme d’accès aux fermes, d’aisance économique et d’influence locale.
[13]
Le mariage conditionnait l’installation et vice versa, ce qui se traduisait par le célibat prolongé pour
beaucoup et définitif pour certains.
[14]
Donner le même prénom identifie le fils aîné à son père et à tous ses ancêtres qui portaient également le même prénom, «
ainsi ces noms sont-ils chargés d’unir les vivants et les morts du groupe et
constituent un mode de survie des uns par les autres » (Zonabend, 1987, p. 105). Derrière une pratique en apparence anodine s’exprime toute l’énergie investie dans l’aîné pour qu’il porte et transmette la lignée. En ce sens, la pratique du même prénom transmis de père en fils est un élément
d’une transmission symbolique en congruence avec la préférence accordée à l’aîné dans la transmission du statut.
[15]
Groupement Agricole d’Exploitation en Commun. Mise en commun du capital et des moyens de
production n’affectant pas la propriété, la proximité entre les G.A.E.C. et les anciennes Sociétés est
frappante. Le soubassement de la communauté de la ferme n’est certainement pas étranger au succès notoire de cette forme d’association agricole (notamment sous la forme des G.A.E.C. père-fils)
dans le Bocage vendéen. Chez les Montassier d’ailleurs on avait oublié les Sociétés constituées au
début du siècle alors que les G.A.E.C. contemporains renouent entre les mêmes lignées.
[16]
Dans un environnement économique et social où la terre était le bien par excellence dont la possession signifiait pouvoir, prestige et considération à l’image des grands propriétaires fonciers.
Comme le notait Jean Renard à une époque charnière dans l’évolution des comportements des ruraux, «
devenir propriétaire était, jusqu’à ces dernières années, le but suprême de tout agriculteur
de ces bocages de l’Ouest intérieur[…] avoir du bien à soi assurait non seulement la sécurité, mais
surtout la respectabilité » (1975, p. 167)
[17]
Pour autant, les petites propriétés paysannes ayant longtemps constitué la grande majorité des exploitations agricoles, une partie d’entre elles s’organisait indépendamment des fermes châtelaines.
Les situations étaient plus variées dans le cas de la propriété paysanne que dans celui des grandes
fermes : du journalier et petit bordier au paysan-marchand la distance était grande dans l’échelle de
la richesse et du prestige. Tôt ou tard cependant, le partage égalitaire des terres aboutissait à une division du patrimoine sans que des mécanismes compensateurs ne puissent agir efficacement. Derrière cela, c’est l’ensemble du groupe des petits paysans-propriétaires qui a connu une importante
mobilité et, contrairement aux fermiers, une impossibilité à se constituer en parentèles fortes et influentes.
[18]
Sauf vocation religieuse, le statut de célibataire n’avait pas de caractère définitif.
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