Sociétés contemporaines
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2747577643
170 pages

p. 49 à 69
doi: en cours

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no 56 2004/4

2004 SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES

Transmission et inegalite des fortunes : une etude empirique de la mobilite des patrimoines entre 1800 et 1938  [1]

Luc Arrondel CNRS-DELTA-ENS 48 Boulevard Jourdan F 75014 PARIS Cyril Grange CNRS-Centre Roland Mousnier Université de Paris IV, 1 rue Victor Cousin 75005 PARIS
Ce texte s’attache à la mesure de la transmission intergénérationnelle des inégalités patrimoniales sur la période 1800-1938. Pour cela nous avons exploité une base de données historiques constituée de généalogies patrimoniales couvrant le XIX e et la première moie tié du XX siècle. Le corpus de données a été élaboré à partir des familles issues de l’enquête « 3 000 familles », résidant au cours des XIX e et XX e siècles dans le département de Loire-Inférieure. L’étude empirique révèle une immobilité intergénérationnelle relativement importante : une fortune double de la fortune moyenne pour les pères se traduit pour leurs enfants à une fortune au décès qui représente 1,45 fois la fortune moyenne de leur génération. This paper uses historical data from the “3 000 familles” survey, covering individuals in the Lower Loire département in the 19th and early 20th century, to measure the intergenerational transmission of wealth inequality over the period 1800-1938. Our results reveal a large degree of intergenerational immobility: those whose father had twice the average level of wealth themselves die with a wealth level 1.45 times the average for their generation.
La transmission intergénérationnelle des inégalités est plurielle : les différentes formes de capital – culturel, social, symbolique, économique… – se transmettent selon des modalités et des intensités diverses. Cette thématique de la mobilité intergénérationnelle constitue un objet central dans les sciences humaines et sociales. Sans être exhaustif, les travaux de Bourdieu et Passeron (1970) et Boudon (1973) sur le capital scolaire, ceux de Thelot (1982) sur le statut social, d’Atkinson (1983) et Becker (1991) sur les revenus témoignent de l’importance de cette question.
En France, l’immobilité intergénérationnelle des fortunes a été peu étudiée. La plupart des recherches sur l’inégalité des patrimoines s’intéresse le plus souvent aux distributions intragénérationnelles, soit au sein d’une population à un moment donné. Beaucoup moins d’études portent sur les aspects intergénérationnels de ces inégalités car les données sont plus rares. En effet, pour observer la transmission des patrimoines entre les générations, il est nécessaire de disposer simultanément des données de richesse des parents et des enfants. Or les protocoles des principales enquêtes patrimoniales disponibles ne lient pas les deux générations nécessaires au calcul d’un indice de mobilité patrimoniale [2].
Le recours à un corpus de généalogies qui, à chaque individu, associe ses données patrimoniales, pallie cette insuffisance et rend possible la comparaison des fortunes laissées, au décès, par un père et par ses enfants. L’enquête des « 3 000 familles » [3], qui repose sur la constitution d’un tel corpus de généalogies, permet de procéder à ce type d’analyse. Les données utilisées dans cet article en sont issues.
La mesure statistique de la transmission des inégalités entre les générations a été pour la première fois étudiée par Galton à la fin du XIXe siècle (1889). S’intéressant à la question de la transmission de la taille des individus, Galton a développé l’hypothèse d’une « régression vers la moyenne », hypothèse qui peut s’appliquer à d’autres phénomènes. Rapportée à notre objet, elle suggère que les descendants de familles riches seront en majorité moins bien lotis que leurs parents mais resteront à un niveau supérieur au niveau moyen. Inversement, les descendants de familles pauvres détiendront en moyenne un patrimoine supérieur, mais toujours inférieur au patrimoine moyen de leur propre génération. Sous certaines hypothèses statistiques, notamment si ce modèle peut être répliqué aux générations suivantes, cette mesure nous indique la vitesse de convergence vers la valeur moyenne. En d’autres termes : en combien de générations les riches se fondent-ils dans les classes moyennes ? De même pour les pauvres : quelle est la vitesse d’accession au statut moyen ?
Cette hypothèse de régression vers la moyenne des fortunes s’inscrit dans une problématique plus large de la recherche des déterminants des inégalités patrimoniales. À côté de la transmission des biens, d’autres facteurs concourent à expliquer ces inégalités : l’âge, la catégorie sociale, la situation familiale… Outre le désir de léguer [4], l’accumulation patrimoniale répond à d’autres motifs : épargne pour financer la consommation des vieux jours, protection contre les événements imprévus, volonté de puissance, recherche de pouvoir économique, prestige social. Cependant nous ne chercherons ici qu’à évaluer le rôle de l’héritage dans la formation de celles-ci.
La présente étude nous permettra de savoir si, dans le cas spécifique de la société rurale du département de Loire-Inférieure (actuellement Loire-Atlantique) entre 1800 et 1938, il y a eu une reproduction à l’identique de la distribution des patrimoines ou si, au contraire, tous les individus ont eu les mêmes chances de s’enrichir ou de s’appauvrir.
Le corpus de données a été élaboré à partir des familles issues de l’enquête « 3 000 familles » ou TRA, résidant au cours des XIXe et XXe siècles dans le département de Loire-Inférieure [5]. Nous avons dans un premier temps constitué un corpus de généalogies. Puis, pour les individus identifiés, nous avons recueilli le montant de leur patrimoine au décès. L’ensemble des sources dépouillées a en outre permis d’associer d’autres caractéristiques à chacun des individus : position socio-professionnelle, date et lieu de naissance, de mariage et de décès, état matrimonial au décès, sexe, nombre de frères et sœurs, nombre d’enfants.
La première section sera consacrée à la présentation des sources et de l’échantillon utilisé pour mesurer la transmission des inégalités intergénérationnelles de richesse. La seconde section présentera les résultats des mesures de mobilité des patrimoines sur la période 1800-1938.
 
1. LES DONNEES PATRIMONIALES EN LOIRE-INFERIEURE
 
 
Au XIXe siècle, le département de la Loire-Inférieure est un département essentiellement agricole. À l’exception de ses deux villes principales, Nantes et Saint-Nazaire, il est peu touché par l’industrialisation (construction navale, industries et conserves alimentaires, savonneries) alors que l’activité de négoce dont l’essor remonte au XVIIIe siècle reste importante (Bourrigaud, 1994, Rochcongar, 2003). Sa population, de 415 000 habitants en 1801, s’accroît pour atteindre 457 000 habitants en 1826 et 644 000 en 1886. C’est donc essentiellement au cours de la seconde moitié du XIXe siècle que sa croissance démographique s’accélère, croissance qui touche autant le monde rural que les grandes villes. Avec le XXe siècle Nantes et Saint-Nazaire verront leur population poursuivre cette croissance alors que les campagnes connaîtront une période de déclin.
Notre population d’étude est constituée des familles issues de l’enquête « 3 000 familles », qui résident dans le département de Loire-Inférieure [6]. L’itinéraire patrimonial des lignées familiales reconstituées couvre quatre, cinq, voire six générations [7]. Ces biographies ont été réalisées à partir des archives successorales de l’Enregistrement. Administration fiscale chargée de taxer les mutations, elle offre la possibilité d’établir de véritables « livrets patrimoniaux » individuels.
1.1. COLLECTE ET TRAITEMENT DE L’INFORMATION
L’administration de l’Enregistrement, créée en l’An VII, est chargée de prélever une taxe sur tout mouvement patrimonial. Lorsque les documents ont moins de 100 ans, ils restent sous la responsabilité de l’Administration fiscale du Département et se trouvent à l’Hôtel des Impôts [8]. Le ressort géographique des bureaux de l’Enregistrement est celui du canton. Par rapport à d’autres documents patrimoniaux, – les archives notariales notamment – les archives de l’Enregistrement, et en particulier les archives successorales, possèdent des atouts essentiels. Le premier est qu’elles sont aisément accessibles et en général bien conservées. Mais surtout les documents de l’Enregistrement sont exhaustifs. En effet, ils recouvrent l’ensemble de la population alors que les archives notariales ne concernent que les individus faisant appel à un notaire, soit une population non représentative socialement et géographiquement.
Les archives successorales
Les archives successorales consignent les déclarations de succession de tous les défunts. Elles se divisent entre les Tables de Successions et Absences et les Registres de Mutations par Décès. Les Tables de Successions et Absences sont des répertoires semi-alphabétiques où sont inscrits, bureau par bureau, l’ensemble des défunts par ordre chronologique de décès. Elles indiquent le lieu et la date de décès, la profession du défunt, sa situation matrimoniale et, le cas échéant, la date de la déclaration de succession. À partir de la date de la déclaration de succession, on peut se reporter à la déclaration, elle-même classée chronologiquement dans les Registres de Mutations par Décès, et qui renseigne de manière très détaillée sur la composition, la valeur et les bénéficiaires des biens du défunt.
Les problèmes liés à l’utilisation des sources fiscales
Le caractère fiscal des documents de l’Enregistrement limite la portée des informations que l’on peut attendre d’une telle source. Les contribuables peuvent être conduits à sous-estimer la valeur des biens qu’ils déclarent, voire à ne pas les déclarer. Tout au long du XIXe siècle, l’administration a mis au point des méthodes de contrôle assorties d’amendes en cas de fraude qui se sont révélées très dissuasives. Par ailleurs, le droit de préemption dont dispose l’administration a permis de limiter les tentatives de sous-évaluations des biens échangés. Outre les problèmes liés aux montants déclarés, certains biais légaux doivent être évoqués :
  1. Tout d’abord, le problème des biens immobiliers. Jusqu’à 1901, ceux-ci sont taxés non pas au Bureau de l’Enregistrement dont relève le lieu où résident les défunts, mais à celui dont dépend le lieu où ils sont effectivement situés.
  2. Dans le cas des successions, les biens fonciers et immobiliers situés dans un autre bureau que la résidence des défunts ne sont mentionnés dans la déclaration ouverte à leur domicile que dans le cas où ces biens sont loués. Cette déclaration centralise en effet tous les revenus mobiliers, dont les baux et loyers [9]. Après 1901, il y a centralisation des informations dans une déclaration principale.
  3. Certains biens sont exonérés de droit (actions étrangères jusqu’à 1850, obligations étrangères jusqu’à 1871…).
  4. Il n’y a pas de déduction du passif de la succession.
  5. Enfin, il apparaît que l’administration elle-même hésite quant au traitement à donner aux éléments du patrimoine qui constituent un investissement direct lié à l’activité [10]. Elle oscille entre la volonté d’exempter des biens « que l’on ne considérait pas encore comme des biens réels » ou au contraire de frapper des valeurs faisant partie intégrante du patrimoine. Finalement on ne trouve trace de ces biens que lorsque les héritiers les ont déclarés.
  6. Outre les biais légaux, la reconstitution patrimoniale pose certains problèmes relatifs à l’évaluation des biens. Deux difficultés peuvent se poser :
  7. Selon le type d’opération, la valeur des biens est une valeur estimée ou de marché. Les déclarations étant réalisées dans un cadre fiscal, la différence de valeurs entre la valeur retenue par l’Enregistrement et celle ayant véritablement cours sur le marché peut être importante. Ainsi dans le cas des mutations à titre gratuit (successions et donations), on est face à une valeur fiscale généralement sous-estimée. Dans le cas des mutations à titre onéreux (achat, vente, échanges), il s’agit d’une valeur de marché.
  8. Afin de comparer les différents montants selon les générations, il est parfois nécessaire de déflater les valeurs obtenues en fonction de l’évolution d’une part, de l’indice général des prix et d’autre part du prix des biens euxmêmes.
Bilan des données collectées
Nous disposions au départ de 1602 mentions individuelles relevées dans les Tables de Successions et Absences. Un même individu pouvant donner lieu à plusieurs « lignes » – notamment lorsqu’il est propriétaire de biens immobiliers dispersés et donc relevant de bureaux de l’Enregistrement différents – ces 1 602 mentions correspondent à 1 347 individus.
La reconstitution généalogique a permis de dessiner 289 arbres d’au moins 3 personnes. Ces 289 arbres rassemblent 4 521 personnages, hommes et femmes, TRA et non TRA. Parmi les 1 347 individus pour lesquels nous détenons des informations patrimoniales, 1084 ont pu être identifiés et « positionnés » dans les arbres généalogiques. Une codification a été élaborée qui précise, pour chaque individu présent dans l’arbre, sa génération par rapport à l’ancêtre fondateur, son sexe, le nombre total d’enfants dans la fratrie et le rang de naissance.
I. 2. LES TRA DE LOIRE-INFERIEURE VERSUS FRANCE : LA REPRESENTATIVITE DES DONNEES
Nous comparons ici les chiffres obtenus à partir de l’ensemble des successions TRA relevées dans le département de Loire-Inférieure aux statistiques disponibles pour la France entière. Les données successorales ont été actualisées à partir des indices du coût de la vie dont la base de référence est l’année 2000 [11]. La comparaison avec les données nationales a été effectuée, pour le XIXe siècle, à partir de l’« Annuaire Statistique de la France » de 1966 et, pour le XXe siècle, à l’aide des statistiques recensées par Thomas Piketty (2001).
Au XIXe siècle, pour la période 1840-1849, la proportion de défunts solvables selon l’Annuaire est de 54,6 %, leur succession moyenne étant de l’ordre de 100 000 francs 2000. Pour la période correspondante, la proportion de défunts solvables en Loire-Inférieure est de 56,8 % et ceux-ci laissent en moyenne environ 88 000 francs 2000. Le taux de recouvrement entre la moyenne de notre échantillon et la moyenne nationale est de 0,88 [12].
On notera par ailleurs à partir de l’Annuaire Statistique de 1966 que le paysage est totalement différent entre Paris et le reste de la France : en effet, le nombre de défunts parisiens laissant un legs était seulement de 27 % mais ces derniers transmettaient en moyenne près de 1 000 000 de francs 2000, soit plus de dix fois le montant du legs moyen observé dans le reste de la France.
Pour le XXe siècle, nous avons utilisé les statistiques des successions de l’administration fiscale concernant la période 1902-1994 recensée par Piketty (2001) [13]. Sur la période 1902-1913, la succession moyenne pour la France entière (y compris Paris) est de 282 500 francs 2000 et sur la période 1925-1938 de 124 600 francs. Ces montants sont très supérieurs à ceux observés dans notre échantillon (respectivement 60 200 francs 2000 et 45 000 francs) [14].
1.3. LES BINOMES PERE-ENFANT : CONSTRUCTION ET REPRESENTATIVITE
Notre objectif était de reconstituer une population de « couples » père-enfant. Pour cela, nous sommes partis d’un fichier rassemblant l’ensemble des 1084 individus pour lesquels nous disposions d’une information sur la présence ou non d’une succession (mentionnée dans les Tables de Successions et Absences ) et identifiés dans les généalogies. Il s’agit des individus ego pour lesquels nous avons dû : 1) identifier le père et 2) chercher pour celui-ci les données successorales.
L’identification des pères d’ego a été menée à partir des généalogies reconstituées. Pour les fondateurs de lignée, les informations relatives au père sont manquantes. Par ailleurs, dans le cas de migrations, même si nous connaissons l’identité du père, les données successorales le concernant sont absentes puisque conservées hors du département. Sur les 1 084 défunts répertoriés, nous avons reconstitué 641 « couples » père-enfant. Parmi ces binômes, nous avons éliminé les individus qui étaient décédés avant leur père (58 cas), morts trop jeunes (134 cas avant 6 ans,) ou pour lesquels nous ne disposions pas de la date de naissance (28 cas). Enfin, nous avons dû éliminer les cas d’enfants décédés après 1938 pour lesquels nous ne disposions pas des données successorales. Au final, notre population rassemble 314 « couples » père-enfant.

TABLEAU 1
NOMBRE D’HERITIERS ENTRE 1800 ET 1939
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TABLEAU 1 : NOMBRE D’HERITIERS ENTRE 1800 ET 1939 Proportion de pères Année du décès de Nombre laissant une Proportion l’enfant d’observations succession d’enfants héritiers Avant 1850 50 76,0% 58,0% 1850-1875 63 76,2% 66,7% 1875-1900 57 66,7% 61,4% 1900-1925 88 50,0% 48,9% 1925-1939 56 46,4% 42,9% Ensemble 314 61,8% 55,1% Source : Enquête TRA et Archives départementales de Loire Atlantique. Note : L’échantillon est constitué des 314 paires père-enfant
Enquête TRA et Archives départementales de Loire Atlantique.

Il s’agit à présent de comparer les résultats obtenus uniquement à partir des données des binômes « père-enfant » aux données de l’ensemble des défunts TRA du département.
Le tableau 1 recense les montants de transmission de notre population de binômes. Ainsi, près des deux tiers (61,8 %) des pères laissent une succession alors que, sur l’ensemble de la population du département, le chiffre était inférieur (48,6 %). Cette différence s’explique par le fait que nos binômes rassemblent une population ayant systématiquement des enfants peut-être plus incitée à laisser un héritage (Arrondel et Masson, 2003).
Ce constat est vérifié au niveau des montants transmis puisqu’en moyenne, nos pères transmettent près de 113 000 francs alors que la succession moyenne de l’ensemble des défunts est de 70 750 francs. Autre résultat cohérent : dans le cas des binômes, plus de la moitié des enfants ont un père qui leur a transmis des biens (55,1 %) alors que pour l’ensemble des héritiers cette proportion n’est que de 43 %.
L’échantillon retenu des binômes père-enfant concerne ainsi une population plus riche que la population totale des TRA du département.
 
2. METHODE ET MESURE DE LA TRANSMISSION INTERGENERATIONNELLE DES INEGALITES
 
 
La mesure de la mobilité intergénérationelle des patrimoines revient à estimer la relation entre la fortune léguée par le père et celle laissée par chaque enfant. Cela implique de disposer des données patrimoniales relatives aux deux générations à un même moment de leur cycle de vie. Certains travaux empiriques, peu nombreux, ont eu, comme nous, recours à des données successorales : le moment du cycle de vie choisi étant le décès (Harbury et Hitchens, 1979 ; Menchik, 1979 ; Kearl et Pope, 1981). D’autres études s’intéressent à ces questions de corrélation des fortunes entre les générations à partir d’échantillons de parents et d’enfants encore vivants (Walh, 1985 ; Mulligan, 1997 ; Charles et Hurst, 2002). Les deux générations sont alors appréhendées à des moments différents de leur cycle de vie, mais il est possible par les méthodes économétriques de contrôler pour les différences d’âge [15].
La thématique de la mobilité intergénérationnelle s’intéresse à la question de savoir si on a plus de chances d’être riche (pauvre) soi-même si son père était riche (pauvre). Elle conduit en fait à analyser le rôle de l’héritage en matière d’inégalité des ressources en nous donnant une mesure du phénomène de « régression vers la moyenne » de la richesse. Avant d’établir, à l’aide de l’économétrie, le coefficient de mobilité, mesurons, à l’aide du degré de corrélation [16], la proximité entre la distribution des fortunes des pères et celle des enfants. La matrice de mobilité fournit une vision alternative de cette proximité. Corrélation et matrice de mobilité évaluent l’intensité du lien entre les fortunes des parents et celles de leurs enfants.
2.1. CORRELATION INTERGENERATIONNELLE DES PATRIMOINES ET MATRICE DE MOBILITE
Le tableau 2 montre que la corrélation entre la fortune de l’enfant et celle de son père se situe aux environs de 0,37 pour l’ensemble de nos « couples » père-enfant [17]. Bourdieu et al. (2002), qui travaillent sur un échantillon similaire à partir des données issues du Calvados, de la Côte-d’Or, de la Creuse, de l’Eure, de l’Indre et Loire, du Nord, de la Sarthe et de Paris, obtiennent une valeur similaire de l’ordre de 0,36 [18].

TABLEAU 2
CORRELATION ENTRE LA FORTUNE DU PERE ET CELLE DE L’ENFANT ENTRE 1800 ET 1939
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TABLEAU 2 : CORRELATION ENTRE LA FORTUNE DU PERE ET CELLE DE L’ENFANT ENTRE 1800 ET 1939 Père-Enfant Père-Enfant adulte Père-Enfant solvable Année du décès de Montant Log. Montant Log. Montant Log. l’enfant (Montant) (Montant) (Montant) Avant 1850 ns ns ns ns 1850-1875 0,37 0,33 0,38 0,29 1875-1900 0,57 0,53 0,56 0,47 1900-1925 0,70 0,48 0,71 0,47 1925-1939 0,57 0,26 0,57 0,29 Ensemble 0,37 0,37 0,37 0,36 0,40 0,47 Source : Enquête TRA et Archives départementales de Loire Atlantique Note : — Pour la période 1850-1875, le coefficient de corrélation entre la fortune de l’enfant et celle de son père était de 0,37 (pour le montant). — L’échantillon est constitué des 314 paires père-enfant (colonne 1), des 281 paires père-enfant adulte (colonne 2), des 147 paires père solvable-enfant solvable (colonne 3) et des 173 paires père-fils (co-lonne 4)
Enquête TRA et Archives départementales de Loire Atlantique


TABLEAU 3
MATRICE DE MOBILITE INTERGENERATIONNELLE PERE-ENFANT ENTRE 1800 ET 1939
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TABLEAU 3 : MATRICE DE MOBILITE INTERGENERATIONNELLE PERE-ENFANT ENTRE 1800 ET 1939 Succession du Père <médiane 3e quartile 4e quartile Ensemble Succession Succession moyenne médiane <médiane 100 31 27 158 1 021 0 (64%) (39%) (35%) (50%) 3e quartile 43 22 13 78 22 043 20 932 (27%) (28%) (17%) (25%) (100%) (100%) (100%) (100%)Successiondufils 4e quartile 14 26 38 78 270 285 106 295 (9%) (33%) (49%) (25%) Ensemble 157 79 78 314 73190 28 775 Succession 545 16 615 436 755 112 895 moyenne Succession 0 14 720 92 336 21 754 médiane Source : Enquête TRA et Archives départementales de Loire Atlantique. Note : — Parmi les pères dont la valeur de la succession appartient au 4ème quartile, 35% ont un enfant ayant une succession de valeur inférieure à la médiane et 49% une succession dont la valeur appartient au 4ème quartile. — L’échantillon est constitué des 314 paires père-enfant. — Les montants sont exprimés en Francs 2000.
Enquête TRA et Archives départementales de Loire Atlantique.

Une autre manière de mesurer la proximité des fortunes entre les générations consiste à construire une matrice de mobilité (tableau 3). La population a été classée en trois groupes de richesse. Le premier groupe correspond aux successions dont les valeurs sont inférieures aux valeurs médianes des distributions de richesse des deux générations [19]. Les successions appartenant au groupe des 50 % les plus riches ont été scindées en deux groupes qui correspondent au 3e et 4e quartile. L’intérêt de cette classification est qu’elle situe les individus au sein de leur génération respective : il s’agit donc de la comparaison de positions relatives.
Les 50 % des pères les plus pauvres lèguent en moyenne 545 francs, les 50 % des enfants les plus pauvres, 1 021 francs ; les 25 % des pères les plus riches transmettent en moyenne 436 755 francs, les 25 % des enfants les plus riches, 270 285 francs. Les moyennes étant très sensibles aux valeurs extrêmes, il est préférable de se référer aux valeurs médianes pour comparer les richesses des pères et des fils appartenant aux quartiles les plus riches. On constate alors que contrairement au patrimoine moyen, elles sont très proches d’une génération à l’autre : 92 336 francs dans le cas des pères et 106 295 francs dans le cas des fils. On ne constate en fait ni enrichissement ni appauvrissement d’une génération à l’autre.
À partir de la matrice de mobilité, on relève que 64 % des enfants dont le père était pauvre le sont également. Au sein de ce groupe, 9 % sont devenus riches, les autres se situant dans la même tranche de richesse que leur père. Inversement, 49 % des enfants de pères riches le restent, mais ils sont 35 % à s’appauvrir. Il est plus difficile de rester riche que de rester pauvre.
2.2. LE MODELE DE GALTON : METHODE ET ESTIMATION
Galton (1889) [20], est le premier statisticien à s’être intéressé à la problématique de la transmission intergénérationelle. Son objet d’étude initial concernait la transmission de la taille entre parents et enfants. La formalisation statistique de l’hypothèse de Galton est représentée par l’équation suivante :
X représente dans notre cas le patrimoine légué au sein de la famille i par les générations des fils ( t+1 ) et des pères ( t ) ; α et β sont les paramètres à estimer ; εt+1i est le terme résiduel aléatoire.
Avec une valeur de β comprise entre 0 et 1 (strictement), les enfants des familles les moins fortunées sont en majorité mieux lotis que leurs parents bien qu’ils restent désavantagés par rapport à la moyenne de leur génération. À l’inverse, les descendants des familles plus riches sont statistiquement moins fortunés que leurs parents même s’ils restent à un niveau supérieur au niveau du patrimoine moyen de leur génération. Le coefficient (1- β) est donc un indicateur de la mobilité intergénérationnelle des patrimoines et β est une mesure de « l’inégalité des chances ».
En d’autres termes, si β est égal à 1, la société est immobile, les enfants héritent des mêmes positions que leurs parents ; si β est égal à 0, tous les enfants ont leur chance indépendamment de la position de leurs parents [21]. Si β est inférieur à 1, on parle alors de « régression vers la moyenne ».
Précisons néanmoins que ce phénomène ne signifie pas que l’inégalité intragénérationnelle diminue puisque celle-ci dépend à la fois des caractéristiques de β et de celles du résidu εt+1i [22]. Pour la Loire-Inférieure par exemple, l’inégalité mesurée à partir de l’indice de Gini [23] est sensiblement la même pour chacune des deux générations. La régression vers la moyenne traduit simplement le degré de mobilité intergénérationnelle de la richesse c’est-à-dire le fait de savoir si la société « patrimoniale » est figée ou mobile.
Ce modèle statistique peut s’appliquer à de nombreux phénomènes : la taille des individus, qui a été le premier objet d’analyse chez Galton [24], le nombre d’années d’études, les revenus et les salaires, le nombre d’enfants. Ainsi, à partir des études empiriques menées principalement aux États-Unis dans la seconde moitié du XXe siècle, on peut situer ce coefficient à 0,29 pour le nombre d’années d’étude, 0,34 pour les salaires et 0,68 pour la taille de la famille (Mulligan 1999). Ce sont les comportements familiaux qui se transmettent le plus entre les générations alors que le niveau d’éducation des enfants est moins déterminé par celui des parents.
Estimation du modèle de Galton sur le patrimoine de deux générations
Les annexes 1 et 2 proposent différentes estimations de l’équation de Galton [25]. Ces estimations s’expriment en termes d’élasticité [26]. Rappelons que l’élasticité – dont la valeur est toujours comprise entre 0 et 1 – mesure l’impact d’une variation de la fortune du père sur le montant de la fortune du fils. Ainsi une valeur de l’élasticité de β signifie que des parents ayant une fortune 100 % supérieure à la moyenne de leur génération (soit deux fois la fortune moyenne) auront des enfants qui lègueront une richesse de β *100 % supérieure à la moyenne de leur génération [27]. Dans le cas d’une société figée où les parents deux fois plus riches que la moyenne de leur génération, ont des enfants deux fois plus riches que la moyenne de la leur, l’élasticité est égale à 1. À l’inverse, dans une société complètement mobile où on ne peut inférer la fortune des enfants de celle de leur parents, la valeur de β est égale à 0.
Les élasticités présentées ici sont issues des régressions économétriques reportées en annexe. Compte tenu de la nature de la variable expliquée – le patrimoine au décès de l’enfant –, qui présente de nombreuses valeurs nulles, le modèle d’estimation utilisé est un modèle Tobit [28] qui estime simultanément la probabilité d’être un défunt solvable, et conditionnellement au fait de laisser un patrimoine, le montant transmis ( cf. Greene, 2000) [29].
Pour l’ensemble de la population, soit nos 314 relations père-enfant, et avec le modèle le plus simple qui régresse la fortune léguée par l’enfant en fonction de celle laissée par son père sans se soucier ni de la période, ni des autres caractéristiques des défunts, l’élasticité globale est de l’ordre de 0,44 (modèle 1 en annexe 1). Des parents deux fois plus fortunés que la moyenne ont des enfants laissant une richesse de 44 % supérieure à leurs congénères.
Les mêmes estimations calculées sur chacune des périodes (modèles 5,6,7, annexe 1) aboutissent à une valeur sensiblement plus importante dans la deuxième moitié du XIXe siècle, supérieure à 0,56, alors que le coefficient n’est pas significatif avant [30]. Pour la période 1900-1940, l’élasticité est de 0,42. La société de Loire-Inférieure semble être donc plus mobile après 1900.
Les mesures précédentes peuvent être influencées par la durée de la période qui s’écoule entre le décès du père et celui de son enfant. Si l’on intègre cette durée comme facteur explicatif de la fortune laissée par le fils (modèle 3, annexe 1), on constate que la mesure de l’élasticité n’est pas modifiée (0,43). La durée entre le décès du père et celui du fils n’influence pas le montant légué par le fils.
La prise en compte du code socioprofessionnel des deux générations comme variable explicative supplémentaire modifie fortement les résultats (modèle 4, annexe 1) [31]. La valeur de l’élasticité diminue de près de la moitié, se situant autour de 0,24. Comment expliquer cette diminution ?
En fait ce résultat n’est pas surprenant si l’on considère que le patrimoine est très lié à l’activité professionnelle. L’inégalité des patrimoines au sein de la génération des enfants s’explique également par les catégories socioprofessionnelles. La transmission des inégalités passe aussi par la transmission des positions professionnelles. Le processus d’accumulation patrimoniale ne peut s’expliquer exclusivement par le montant de patrimoine reçu par héritage. L’individu accumule par lui-même au cours de son cycle de vie et cette accumulation dépend d’un certain nombre de facteurs explicatifs autres dont la position professionnelle. Dans le cas de la Loire-Inférieure, région à dominante fortement rurale et où le patrimoine professionnel « agricole » est une composante importante de la richesse, la moitié de l’immobilité inter-générationnelle des fortunes est expliquée par l’immobilité professionnelle [32].
La prise en compte de la génération du grand-père
Notre corpus de données nous a permis d’élargir le modèle d’estimation en intégrant la fortune d’une troisième génération, celle du grand-père. Le degré de corrélation entre la fortune du grand-père et celle de son petit-fils est relativement élevée, se situant à un niveau légèrement inférieur au 0,37 observée pour la relation père-enfant. On mesure alors l’immobilité intergénérationnelle sur trois générations : la fortune léguée par l’enfant est supposée dépendre simultanément de celles de son père et de son grand-père [33]. La position qu’occupe l’enfant dépend donc simultanément des deux générations qui l’ont précédées. Le modèle économétrique s’écrit alors :
Il y a décomposition du processus de transmission entre la part qui incombe au grand-père et la part qui incombe au père [34].
Le modèle a été estimé sur 171 triplets grand-père – père – enfant (annexe 3). L’élasticité de la fortune de l’enfant par rapport à celle de son père est plus faible que dans le cadre à deux générations : elle est ici de l’ordre de 0,30 contre 0,40 si on l’estime sur deux générations. L’élasticité par rapport à celle de son grand-père est de 0,27. En d’autres termes, avoir un grand-père deux fois plus riche que la moyenne signifie que son petit-fils léguera 27 % de plus que la moyenne de sa génération [35].
2.3. LES AUTRES MESURES DE LA MOBILITE INTERGENERATIONNELLE DES FORTUNES
Comparons à présent nos estimations avec les différentes mesures existantes.
Harbury et Hitchens (1979) recensent, à partir des données successorales, les successions de pères décédés en 1902 appartenant à des familles très riches du Royaume-Uni. Ils associent ensuite ces successions à celles de leurs enfants. Les élasticités obtenues sont de l’ordre de 0,50. En d’autres termes, des parents léguant deux fois la succession moyenne de leur génération ont des descendants qui laisseront à leurs enfants 50 % de plus que la succession moyenne de leur propre génération.
Menchik (1979) étudie la relation entre la richesse de parents fortunés (supérieure à 40 000$) et celle de leurs enfants à partir des données successorales d’un échantillon de défunts du Connecticut, décédés durant la période 1930-1940. Les informations concernant les enfants sont issues de la même base pour ceux d’entre eux morts dans le même État à la fin 1976. Son étude est basée sur l’observation d’un échantillon de 190 paires parent-enfant. La corrélation entre la richesse du parent et celle de l’enfant est de l’ordre de 0,60 et il obtient des mesures de l’élasticité entre la fortune des parents et celle des enfants se situant entre 0,69 et 0,76.
L’étude de Kearl et Pope (1981) se rapproche davantage de la nôtre. Kearl et Pope utilisent un échantillon de données de la deuxième partie du XIXe siècle (1850-1900) concernant les successions de Mormons dans l’Utah pour lesquels ils disposent des généalogies. La population retenue rassemble des riches et des moins riches. Comme Menchik et nous-mêmes, leur échantillon est restreint aux pères et à leurs enfants morts dans le même État. Ils obtiennent une mesure de l’élasticité inférieure à celle de Menchik, de l’ordre de 0,34.
Les études qui se basent sur des données en coupe instantanée comparant la fortune du père et celle de leurs enfants obtiennent en général des mesures d’élasticité inférieures. Ceci vient en partie du fait qu’elles sont calculées avant héritage et qu’elles concernent la population globale. Elles s’intéressent donc davantage aux autres facteurs de la transmission des richesses (aptitudes, éducation, stratégie professionnelle, influence culturelle, transferts inter vivos …). Walh (1985) pour des données américaines du XIXe siècle estime des coefficients entre 0,35 et 0,60. Mulligan (1997) obtient des élasticités se situant entre 0,40 et 0,50 pour les États-Unis à partir de données de la fin des années 90. Enfin, toujours pour les USA et à la même période, Charles et Hurst (2002) obtiennent une mesure inférieure de l’ordre de 0,37.
Sur trois générations, les seules valeurs comparables sont celles de Walh (1985) qui obtient simultanément une élasticité entre 0,2 et 0,3 pour la richesse du père et de 0,05 pour le grand-père. L’influence de la fortune du grand-père est dans leur cas beaucoup plus faible que dans le nôtre.
 
CONCLUSION
 
 
Ce texte s’est attaché à la mesure de la transmission intergénérationnelle des inégalités patrimoniales à partir de données historiques concernant le XIXe siècle et le début du XXe siècle. En prenant comme point de départ un corpus de défunts comprenant 1 347 individus issus de l’enquête « 3 000 familles » pour le département de Loire-Inférieure, nous avons pu établir – grâce à un travail de reconstitution généalogique – un échantillon de 314 « binômes » père-enfant. À chacun des membres de ces binômes, on a associé le montant de leur patrimoine au décès qui a été recueilli dans les archives de l’Enregistrement ( Tables de Successions et Absences et le cas échéant Registre de Mutations par Décès ).
L’étude économétrique de la transmission des inégalités aboutit à la conclusion d’une immobilité intergénérationnelle des fortunes entre 1800 et 1938 relativement importante : une fortune double de la fortune moyenne dans la génération des pères se traduit en moyenne pour leurs enfants à une fortune au décès qui représente 1,45 fois la fortune moyenne de leur propre génération. La « régression vers la moyenne » existe mais elle se situe à mi-chemin entre ce que Galton définit comme une société immobile et une société totalement égalitaire où chaque génération repart à zéro ne bénéficiant d’aucun avantage par rapport à la génération qui l’a précédée.
Pour expliquer le lien entre les fortunes des différentes générations, on peut invoquer divers facteurs : des facteurs institutionnels comme le Code civil qui impose l’équirépartition, et la fiscalité qui vise à réduire les inégalités intragénérationnelles ; des facteurs démographiques comme la nuptialité et la fécondité ; des facteurs sociaux comme l’homogamie ; enfin des facteurs économiques liés principalement à la croissance. Elle dépend aussi des comportements d’épargne des individus.
Nos données nous ont permis par exemple de mettre en évidence le facteur professionnel. On a pu constater que la classe sociale influençait très fortement la vitesse de régression vers la moyenne qui diminue alors de moitié. La transmission du patrimoine s’accompagnait le plus souvent de celle du statut d’activité : près des deux tiers des défunts étaient soit agriculteurs, patrons de l’industrie et du commerce ou rentiers, activités liées au patrimoine.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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·  WALH J. 1985. Fertility in America : Historical Pattern and Wealth Effects on the Quantity and Quality of Children, Ph. D. dissertation, Department of Economics, University of Chicago.
 
NOTES
 
[1]Les auteurs tiennent à remercier Noël Bonneuil et Pierre-Cyrille Hautcoeur pour leur commentaire. Alexandra Duda et Robert Guimon ont grandement participé à la collecte et l’élaboration de la base de données. La relecture attentive de Marie-Christine Paoletti leurs a été précieuse. Qu’ils trouvent ici l’expression de notre gratitude. Cette recherche a bénéficié du soutien financier du CNRS (programme « Aide à Projets Nouveaux » 1998 et « Aspects patrimoniaux des transformations de la famille », 2003) et de la CNAF (programme « La parenté comme lieu des solidarités », 2001). Ce travail a été développé dans le cadre des actions scientifiques de la MSH Ange Guépin de Nantes.
[2]Les enquêtes patrimoines de l’Insee ne prennent en compte qu’une génération. La seule enquête disponible pour laquelle nous disposons de données patrimoniales sur deux voire trois générations est l’enquête « Trois générations » de la CNAV en 1992. Comme il s’agissait d’interviewer les familles des différentes générations, les patrimoines étaient saisis à la même date pour chacune des générations (Arrondel et Masson, 1999).
[3]Nous rappelons ici brièvement le principe de cette enquête (Jacques Dupâquier, in Dupâquier et Kessler (1992, p. 23) : « Il s’agit d’observer au microscope, de 1803 à nos jours, un échantillon de 3 000 lignages, représentatif de la population française, à travers tous les actes de leur vie civile (naissances, mariages, décès) et patrimoniale (successions) ».
[4]La littérature théorique recense divers motifs d’héritage : plaisir de transmettre (paternalisme), échange du patrimoine contre une rente viagère (legs assurantiel), héritage cherchant à compenser les niveaux de vie entre les générations (altruisme), désir de se perpétuer (Arrondel et Masson 2004 ; Brezis 2002).
[5]Le choix du département de la Loire-Inférieure (actuellement Loire-Atlantique) est arbitraire mais motivé par deux raisons : — essentiellement rural au XIXe siècle, le département a connu un développement industriel autour des chantiers navals du port de Nantes – Saint-Nazaire qui permet de penser que l’exode rural s’est limité en majorité au cadre même du département ; — la qualité des sources : il est apparu que les archives d’état civil et de l’Enregistrement ont peu souffert de destruction et que les séries sont relativement complètes ;
[6]Les lignées reconstituées comprennent non pas uniquement les couples « souches » de l’échantillon 3 000 familles et leurs descendants, mais toutes les autres familles TRA du département (Arrondel et Grange, 2002). Jacques Dupâquier avait lui bien distingué le corpus des TRA de l’échantillon des TRA. Le corpus rassemblait l’ensemble des couples TRA relevés dans les tables décennales au niveau national entre 1803 et 1832, et c’était au sein de ce corpus de 7 500 mariages que les 3 000 couples constituant l’échantillon ont été tirés. Dans le cas de notre recherche, nous avons travaillé sur l’ensemble des couples TRA de Loire-Inférieure, sans distinction.
[7]Nous disposions au départ des données collectées dans le cadre de l’enquête 3 000 familles : il s’agissait d’une part des données démographiques recueillies par le Laboratoire de Démographie Historique de l’EHESS, et d’autre part des données patrimoniales rassemblées par le Centre d’Étude et de Recherche sur l’Épargne, le Patrimoine et les Inégalités (CEREPI-CNRS), puis par le Laboratoire d’Économie Appliquée (LEA-INRA). Il a cependant été nécessaire de les compléter.
[8]Nous avons disposé d’une dérogation autorisant la consultation des archives de l’Enregistrement jusqu’en 1938.
[9]Ceci permet, en utilisant les critères déterminés par l’administration de l’Enregistrement elle-même, d’estimer la valeur de ces biens.
[10]Une description exhaustive des problèmes liés à l’utilisation des archives successorales de l’Enregistrement est donnée par Adeline Daumard (1973, p. 3-114).
[11]Nous avons repris et complété les séries fournies par Levy-Leboyer et Bourguignon (1985).
[12]Nos chiffres sont comparables à ceux de Bourdieu et al. (2002) qui reposent sur l’exploitation d’un échantillon TRA concernant plusieurs départements français (Calvados, Côte-d’Or, Creuse, Eure, Indre et Loire, Nord, Sarthe et Paris). Sur la même période 1840-1849, ils obtiennent un taux de recouvrement de 0,86 par rapport aux données nationales, le montant recensé dans l’Annuaire étant supérieur.
[13]Cf. tableau J-1 dans l’ouvrage de Piketty (2001, p. 765).
[14]La base de données actuelle la plus comparable à notre échantillon est l’enquête « Patrimoine au décès » menée par l’INSEE en 1988 ( cf. Laferrère et Monteil, 1994). Selon cette source, l’Ouest est une des régions les plus pauvres, les défunts laissant en moyenne 360 000 francs alors que la moyenne nationale est de 493 000 francs. En Ile de France, la succession moyenne y est plus de deux fois supérieure, d’un montant de l’ordre de 796 000 francs. En ce qui concerne les héritages, le constat est le même : dans l’Ouest on reçoit, en moyenne, 103 000 francs alors qu’en Ile de France, on hérite de 3 fois plus (292 000 francs).
[15]Ces biais sont aussi présents, mais moindres, au niveau des défunts qui meurent à différents âges.
[16]Le coefficient de corrélation est égal au rapport entre la covariance de la fortune du père et de celle de l’enfant sur le produit de leur variance. Il est donc compris entre–1 et +1. Plus il est proche de 1 en valeur absolue, plus la fortune des enfants est liée à celle de leurs parents.
[17]Le calcul de cette corrélation à partir des montants exprimés en logarithme présente l’avantage d’être invariant au déflateur utilisé. Sur l’ensemble de la période, la mesure est la même (0,37) mais les corrélations sont moins fortes lorsqu’elle sont envisagées période par période.
[18]Selon nos mesures, le lien entre les distributions des successions des pères et des enfants apparaît plus fort entre 1875 et 1925. La corrélation correspondant à la période 1925-1938 (0,57) peut-être comparée à celle de Menchik (1979) qui obtenait, pour le Connecticut, un chiffre similaire, de l’ordre de 0,57. Il concernait un échantillon de défunts riches dans les années 1940. On note que pour notre échantillon de riches (les défunts solvables), la corrélation est plus importante de l’ordre de 0,40 (montant en valeur) à 0,47 (montant en logarithme). Si l’on ne considère que les défunts solvables (nos « riches »), la corrélation est très proche de celle de Menchik.
[19]La médiane est la valeur de la succession qui sépare le groupe des 50 % les plus riches des 50 % les plus pauvres.
[20]Galton est à l’origine du terme régression.
[21]Pour une présentation exhaustive de cette équation, on se reportera à Masson (1991) et Atkinson et alii (1992).
[22]En effet, la variance (indicateur de dispersion ou d’inégalité) de la richesse des fils s’écrit : σt+12 = β2 σt2 + σε2. Dans ce modèle, il y a donc deux sources d’inégalité d’une génération à l’autre : celle issue du coefficient β et l’autre du terme aléatoire. Si σε2 = 0, la société patrimoniale est déterministe et si β  est inférieur à 1, l’inégalité diminue jusqu’à devenir nulle. À l’inverse, si β est égal à zéro, la distribution des patrimoines des enfants ne dépend pas de celle des parents et l’inégalité s’explique uniquement par les caractéristiques du terme aléatoire.
[23]L’indicateur de Gini mesure le degré d’inégalité d’une distribution. Il est borné entre 0 et 1 : une valeur proche de 0 signifie que tous les individus possèdent le même montant de patrimoine, (tout le monde se situe à la moyenne). Une valeur proche de 1 signifie que la distribution est très inégalitaire, c’est-à-dire que peu d’individus possèdent une part importante du patrimoine global. On obtient ici 0,92 pour la génération des pères et 0,86 pour celle des enfants.
[24]Galton (1889) obtient une valeur de deux-tiers pour la relation entre la taille de l’enfant et celle de ses parents.
[25]Pour notre analyse empirique, nous avons travaillé sur différents échantillons. Dans certaines régressions, nous avons isolé les « couples » père-fils pour lesquels la prise en compte du nombre d’enfants du fils est seule possible (173 « couples », modèles 10 et 11 en annexe 2). En effet, les généalogies reconstituées sont des généalogies descendantes en voie masculine. Dans d’autres cas, seuls les ego décédés à l’âge adulte ont été retenus (281 « couples », modèles 8 et 9 en annexe 2). Enfin, nous nous sommes intéressés également à la population des « riches », à savoir les « couples » père-enfant solvables (147 « couples », modèles 12 et 13 en annexe 2).
[26]La spécification économétrique retient les valeurs en logarithme plutôt qu’en niveau essentiellement pour deux raisons : la première résout le problème du choix de l’indice d’actualisation ; la seconde facilite l’interprétation économique puisque l’on obtient directement les valeurs de l’élasticité de la succession de l’enfant par rapport à celle de son père. Tout ceci mis à part d’autres raisons celles-là purement statistiques comme par exemple la correction des biais d’hétéroscédasticité (Greene, 2000).
[27]De la même manière des parents ayant une fortune 50 % supérieure à la moyenne de leur génération (soit une fois et demi la fortune moyenne) auront des enfants qui lègueront une richesse de β * 50 % supérieure à la moyenne de leur génération.
[28]Sauf pour la population des défunts solvables où puisque les montants transmis sont tous supérieurs à 0, l’utilisation de la méthode des Moindres Carrés Ordinaires pour estimer le modèle est possible.
[29]Trois mesures de l’élasticité seront donc proposées : l’élasticité globale qui est celle qui nous intéresse le plus, l’élasticité conditionnelle à la solvabilité et celle relative à la probabilité de faire une succession.
[30]La période allant de 1800 à 1850 ne comprend cependant que peu d’observations (50) rendant délicate la fiabilité des estimations effectuées.
[31]Ceci revient à estimer un modèle dans lequel on explique la fortune du fils en fonction de la fortune de son père et des situations professionnelles des deux générations.
[32]La seconde série de régressions envisage le même calcul sur des échantillons plus restreints (annexe 2). Lorsque l’on retient uniquement les enfants adultes, les conclusions sont les mêmes, la valeur de l’élasticité se situant autour de 0,45 (modèle 8) et diminuant de moitié si l’on tient compte de la classe sociale (0,24, modèle 9). Pour les enfants mâles (modèles 10 et 11), le constat empirique est identique (respectivement 0,46 et 0,22). Enfin, sur l’échantillon des « riches », c’est-à-dire des pères et enfants solvables, l’élasticité est sensiblement la même que sur l’ensemble de l’échantillon (modèle 12) de l’ordre de 0,44 mais ne diminue pas lorsque l’on contrôle par la classe sociale (0,42, modèle 13). Cette dernière mesure est la plus à même d’être comparée à la valeur – supérieure – obtenue par Menchik (1979) de l’ordre de 0,7, puisqu’elle ne concerne que des défunts et des enfants « riches ».
[33]Becker et Tomes (1986) qui ont analysé théoriquement l’influence du revenu et non du patrimoine du père et du grand-père sur celle du fils prédisent un coefficient négatif mais faible des ressources du grand-père associée à un effet positif mais faible de celle des parents ( cf. également Masson et Pestieau, 1991). Berhman et Taubman (1985) qui teste ce modèle obtiennent des résultats qui contredisent plutôt cette théorie : l’effet de ressources des parents est faible et positif de l’ordre de 0,2 mais l’effet des ressources des grands-pères est soit non significatif, soit positif (suivant la méthode d’estimation utilisée).
[34]En termes statistiques, on a alors un processus auto-régressif du second ordre plutôt que du premier ordre (Atkinson et alii, 1992). 61
[35]Ce résultat pourrait être remis en cause par la dépendance de la fortune du père et celle du grand-père. Dans un dernier modèle, nous avons alors tenu compte de cette corrélation (modèle 3, annexe 3). Pour cela, la fortune du père a été instrumentée ( cf. Robin, 2000). Il s’agit de substituer le montant de la succession du père à sa valeur estimée en fonction des instruments dans une première étape à l’aide d’un modèle Tobit. Les « instruments » (les variables supplémentaires) utilisés concernaient l’âge et le code socio-professionnel du père. On obtient alors une élasticité de l’ordre de 0,31 entre l’enfant et son père et de 0,19 entre les fortunes de l’enfant et celle de son grand-père.
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Ceci revient à estimer un modèle dans lequel on explique la...
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La seconde série de régressions envisage le même calcul sur...
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Becker et Tomes (1986) qui ont analysé théoriquement l’infl...
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En termes statistiques, on a alors un processus auto-régres...
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Ce résultat pourrait être remis en cause par la dépendance ...
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