2004
Sociétés contemporaines
Introduction
L’heritage contre la famille ? De l’anthropologie a l’economie, des approches plurielles
Tiphaine Barthelemy
Université de Paris VIII et Laboratoire d’ethnologie et de sociologie comparative, Paris X
En 1892, dans un article bien connu consacré aux transformations de la famille,
Durkheim pronostiquait la fin de l’héritage et la disparition d’un droit successoral
qu’il ne concevait plus que comme survivance d’un « communisme familial » archaïque. « Les choses cessent de plus en plus d’être un ciment de la société domestique, écrivait-il. Nous ne sommes attachés à notre famille que parce que nous sommes attachés à la personne de notre père, de notre mère, de notre femme, de nos enfants. » La taille des groupes familiaux n’ayant cessé de se restreindre, les personnalités tendent à s’y affirmer davantage tandis que se dissout le sentiment d’une conscience commune autrefois lié à la nécessité de conserver et de perpétuer un patrimoine commun. Dès lors, les liens entre les personnes étant de moins en moins fondés sur la richesse matérielle, la transmission de celle-ci devient inutile, voire insupportable tant elle apparaît « contraire aux conditions morales de la vie sociale » –
contraire notamment à l’idée « qu’il ne doit y avoir d’autres inégalités que celles qui
dérivent de la valeur personnelle de chacun ». Ce sont là des phénomènes qui, pour
le sociologue, traduisent des évolutions inéluctables et ne peuvent par conséquent
que s’accentuer. Il affirme ainsi avec une grande sûreté « … un jour viendra où il ne
sera pas plus permis à un homme de laisser, même par voie de testament, sa fortune
à ses descendants, qu’il ne lui est permis (depuis la Révolution Française) de leur
laisser ses fonctions et ses dignités
[1]. »
Un siècle plus tard, la prédiction peut faire sourire. Les transferts héréditaires de
patrimoine n’ont cessé, dans la seconde moitié du XX
e siècle, de se développer pour
gagner des fractions toujours plus larges des populations
[2] et les enquêtes menées
récemment en France témoignent d’inégalités persistantes dans la répartition de ces
patrimoines que ne parviennent à expliquer ni l’éventail des revenus ni l’âge de leur
possesseur
[3]. Lois et décrets d’autre part ont généralement dépoussiéré dans nombre
de pays européens un droit successoral souvent vétuste pour l’adapter aux configurations et aux besoins des familles contemporaines
[4]; offices notariaux et numéros
spéciaux de magazines s’en font abondamment l’écho qui régulièrement prodiguent
au grand public informations et conseils sur les meilleurs façons de transmettre, au
moindre coût fiscal, sa fortune à ses enfants, compagnons, petits enfants et autres
ayant droits. Les transmissions héréditaires, donc, se portent bien.
Jouent-elles pour autant le même rôle qu’autrefois ? Il est permis d’en douter tant
il est indéniable que les familles ont changé et que ces changements semblent suivre,
depuis près de deux siècles, le même ligne directrice. Le point de vue mis en avant
par Durkheim d’une famille « relationnelle » ne fait que rejoindre celui de Tocqueville, quelques soixante ans plus tôt, l’un et l’autre trouvant leur prolongement dans
les analyses les plus récentes des sociologues de la famille aujourd’hui. De Tocqueville à Durkheim, la continuité des propos est saisissante
[5] – à ceci près que ce dernier se situe dans une perspective évolutionniste ; le premier, dans une perspective
structurale et comparative. Pour Tocqueville, on le sait, l’opposition entre principe
hiérarchique – propre aux sociétés d’Ancien Régime – et principe égalitaire – tel
qu’il l’observe dans la démocratie américaine de son temps – correspond à une opposition analogue dans les mœurs et dans l’organisation de la famille : dispositif
central dans les premières, l’héritage est relégué, dans une société démocratique, au
rang de phénomène mineur. Aux intérêts matériels qui lient les parents selon un ordre hiérarchique et les soumet à la tradition, la démocratie substitue « l’amour filial », la « tendresse fraternelle » et le jugement personnel, libérant du même coup
l’individu des réseaux de dépendances qui l’enserraient : « C’est par la communauté
des souvenirs et la libre sympathie des opinions et des goûts que la démocratie attache les frères les uns aux autres. Elle divise leur héritage mais permet que leurs âmes
se confondent ». Tocqueville en nourrit sans doute des inquiétudes sur le devenir du
lien social ; pas sur celui de la famille : la démocratie « rapproche les parents »
[6].
Plus d’un siècle après, le développement de la sociologie contemporaine de la
famille est pourtant né d’un sentiment de rupture et de bouleversement radical dû
notamment, à partir de la fin des années 60, à l’éclatement des familles nucléaires, à
la désinstitutionalisation de l’alliance, à l’accroissement des naissances hors mariage, à l’apparition de configurations familiales variées et souvent inédites, etc.
Comme on le sait, loin d’accréditer l’idée de « crise » qui leur a généralement servi
de point de départ
[7], ces travaux n’ont fait au contraire que conforter, en les développant, les points de vue de Tocqueville et de Durkheim, la famille en somme
n’ayant perdu en rigidité que pour gagner en « authenticité ». Ainsi, plus que jamais
aujourd’hui, la famille apparaît comme le lieu par excellence de relations fondées
sur la sincérité des sentiments, construites et reconstruites par les individus eux-mêmes, et non structurées de l’extérieur par des contraintes qui s’imposeraient à
eux. Ses fonctions économiques ou sociales se sont peut-être diluées, mais c’est
parce qu’elle remplit avant tout une fonction identitaire : « moins comme institution
que comme espace des relations affectives (…), la famille contemporaine est au centre de la construction de l’identité individualisée
[8] ». Or cet espace ne peut pleinement remplir cette fonction de réassurance de soi que parce que les relations qui s’y
génèrent sont elles aussi spécifiques : ici, point de calcul, de stratégies ni de soumission à des règles collectives, mais de la gratuité, de l’amour, des sentiments – autrement dit, de l’intersubjectivité. Sans doute n’est-il pas fortuit à cet égard que l’objet
famille, devenu affaire de sujets, tende aujourd’hui à s’évader du champ de la socio-logie pour investir toujours davantage celui de la psychologie, voire de la psychanalyse.
Qu’en est-il alors de l’héritage ? Qu’affects et sentiments modèlent les familles
signifie-t-il pour autant qu’ils y gouvernent aussi la manière dont s’y accumulent,
s’y répartissent et s’y redistribuent les richesses ? Les transmissions patrimoniales,
quel qu’en soit le contenu, n’auraient-elles pour seule fonction aujourd’hui que
d’entretenir la mémoire des morts, de témoigner de la place occupée par chaque enfant dans sa famille d’origine
[9] ? Cet aspect psychologique des choses n’est certes
pas à négliger mais, tout particulièrement lorsqu’il tend à occulter d’autres aspects,
plus matériels, de l’héritage, il est aussi révélateur des normes à travers lesquelles
nos sociétés se donnent à voir, qui excluent nécessairement de l’espace familial tout
ce qui a trait à l’intérêt et à l’argent
[10] et qui le retranchent du même coup de
l’espace social. Entre famille désintéressée et société mercantile, le hiatus apparaît
béant. Il y a solution de continuité entre deux modes d’organisation, l’un fondé sur
l’égalité et les « purs » sentiments des individus ; l’autre fondé sur la contrainte et
générateur d’inégalités sur lesquelles les individus n’auraient pas de prise
[11].
Mais l’héritage c’est aussi et, serait-on tenté de dire, surtout de l’argent, des
biens, du pouvoir – toutes choses qui ne contribuent pas peu à la dévolution des statuts sociaux. Dissocier famille et société, relations intimes et transactions économiques n’est dès lors plus un point de vue tenable
[12]. D’une part parce que l’héritage
réintroduit des enjeux objectifs au sein de relations qui ne peuvent alors plus apparaître comme purement subjectives ; d’autre part parce qu’il oblige à se poser la
question des liens entre les processus de redistributions patrimoniales au sein des
familles et ceux qui, plus globalement, contribuent à perpétuer, à réduire ou à modifier, les inégalités sociales. Ces liens seraient-ils, comme le pensait Durkheim,
contraires « aux conditions morales » de la vie sociale ? Force est de constater aujourd’hui que cette hypothèse apparaît surtout comme révélatrice des décalages existant entre ces conditions et leur mise en forme dans les représentations collectives –
décalages qui ont pendant longtemps fait de l’héritage un « refoulé de la narration
modernitaire »
[13]. Quant à la nature des rapports entre transferts héréditaires de patrimoine et modes d’organisation sociale, c’est précisément ce qui pose question.
Dans cette perspective, l’ambition première de ce numéro de
Sociétés Contemporaines est de souligner à quel point les transmissions patrimoniales, parce qu’elles
mettent en jeu tout à la fois des individus, des relations de parenté, des normes juridiques, des principes moraux et des intérêts économiques permettent de « resocialiser » la famille et de s’interroger sur la pluralité des logiques qui y sont à
l’œuvre. Ce numéro s’inscrit en ce sens pleinement dans une tendance qui s’affirme
aujourd’hui à la redécouverte de l’héritage et plus généralement de l’argent comme
objet de recherche dans les sciences sociales
[14]. La question commence en effet à se
poser du bien fondé de la dissociation jusqu’à présent opérée, dans la manière de
penser la famille, entre les relations entre les personnes d’une part, nécessairement
conçues en terme de « sentiments », et les relations entre les personnes et les choses,
non moins nécessairement conçues en termes de rationalité économique. Entre les
affects et les choses, l’expression des sentiments, le jeu des intérêts et l’environnement matériel, social ou symbolique dans lequel ils trouvent à s’exprimer, n’y au-rait-il pas de lien ? En d’autre termes, pourquoi les relations entre les personnes re-lèveraient-elles de la subjectivité pure, sans que s’y mêlent des réalités plus objectives – fussent-elles inconscientes – et inversement, pourquoi les relations entre les
personnes et les choses renverraient-elles à une logique économique, à l’exclusion
de toutes autres considérations, sociales, symboliques ou affectives ? L’anthropologie économique avait en son temps montré comment pouvaient être étroitement
intriqués, dans des contextes sociaux et culturels différents, des champs d’activités
qui, dans les sociétés occidentales, étaient à priori perçus comme distincts
[15]. Mais le
sont-ils toujours et le sont-ils dans l’esprit des acteurs ? Ce sont là des questions que
l’étude des pratiques d’héritage incite à se poser pour tenter de comprendre comment raison économique, sentiments et relations sociales ne sont peut être pas tout à
fait étrangers les uns aux autres, mais renvoient à des déterminations multiples, qui
sans nul doute sont à rechercher bien au delà de l’échelle individuelle.
Plus précisément, l’objectif de ce numéro est double.
Il s’agit tout d’abord de partir du terrain, de l’analyse de cas concrets, pour mettre en lumière la diversité des processus de transmission patrimoniale et de leurs enjeux. En ce sens, les articles présentés ici visent moins à élaborer une théorie de
l’héritage en général que de présenter et d’analyser des données susceptibles de renouveler la réflexion autour des notions de famille, et de patrimoine et de transmission. Rien de tel, pour ce faire, que de partir très prosaïquement des questions suivantes : qui transmet quoi, à qui, comment et pourquoi dans un contexte donné ? Les
quatre exemples présentés ici sont, à cet égard, riches d’enseignements quant à la
pluralité des pratiques observées localement, à la manière dont elles s’articulent et
évoluent au cours du temps.
Le cas de la Vendée rurale étudié par B. Carteron témoigne de la coexistence, au
sein d’un même espace, de trois modes de transmissions qui renvoient à des statuts
sociaux et à des types de patrimoine différents mais n’en sont pas moins étroitement
dépendants les uns des autres, à l’image des rapports hiérarchiques qu’analyse l’auteur entre grands propriétaires, fermiers et métayers et petits propriétaires paysans.
Les pratiques successorales, sur fond d’éthique paysanne égalitaire, sont indissociables des modes de domination sociale comme en témoigne l’évolution des rapports
entre propriétaires et fermiers qui a pour corollaire une transformation des enjeux de
l’héritage et de sa mise en œuvre pour chacun des groupes en présence.
Ces enjeux multiples et souvent contradictoires, les longues négociations et les
compromis qui en résultent apparaissent encore, à l’échelle de chaque exploitation
cette fois, dans le cas des viticulteurs de la région de Cognac, dont C. Bessière analyse minutieusement les « arrangements de famille ». Les transmissions patrimoniales apparaissent dès lors comme des processus longs, fruit tout à la fois des contraintes économiques auxquelles doivent faire face les exploitants, des trajectoires scolaires et professionnelles à l’intérieur des réseaux familiaux, des valeurs morales et des
sentiments qui s’y manifestent. Aimer et calculer ne sont pas ici exclusifs l’un de
l’autre – ce qui ne facilite pas pour autant le déroulement des successions.
Quant au cas de la Réunion, présenté par H. Paillat-Jarusseau, on peut y observer
un ordre de diversité où se mêlent ethnicité, rapports sociaux issus de l’ancienne
économie de plantation, trajectoires professionnelles et force des solidarités de parentèle. Si Cafres, Petits Blancs et Malabars n’ont pas le même rapport à la terre,
nouvellement redistribuée dans le cadre d’une réforme foncière, leurs pratiques n’en
témoignent pas moins d’un décalage par rapport aux objectifs de cette dernière : le
patrimoine est moins perçu comme le support d’une activité économique – ici agricole – que comme le moyen de construire une résidence pour chaque enfant autour
de celle des parents. Le maintien de solidarités parentélaires prévaut ici sur celui
d’une entreprise économique viable.
À ces études monographiques fait écho le travail statistique de L. Arrondel et
C. Grange sur un échantillon de lignées masculines en Loire-Atlantique. Le propos
des auteurs n’est pas de mettre à jour des spécificités locales, ni des articulations
complexes de facteurs susceptibles d’influer sur les transmissions patrimoniales,
mais de mesurer l’évolution de la valeur des successions d’une génération à l’autre.
La comparaison du patrimoine que possèdent les fils par rapport à celui que possédaient leurs pères, voire leurs grands-pères, fait alors apparaître un phénomène –
dûment quantifié ici – de « régression vers la moyenne » des capitaux détenus d’une
génération à l’autre qui tendrait à montrer, pour résumer sommairement, que l’héritage n’empêche pas les « riches » de s’appauvrir ni – dans une moindre mesure – les
« pauvres » de s’enrichir. Est-ce à dire – pour extrapoler le propos des auteurs – que
l’héritage ne joue, somme toute, qu’un rôle mineur dans l’inégale distribution des
patrimoines repérable à un moment donné du temps ? Voilà une question qui prête à
débats théoriques et à discussions de méthode entre tenants d’approches différentes.
Faire se croiser, sur un même objet, des points de vue qui trop souvent au cours
du temps ont eu tendance à s’ignorer, tel est bien le second objectif de ce numéro. Il
regroupe des contributions qui, tantôt synthétisent, tantôt s’inscrivent dans des traditions disciplinaires différentes, à savoir ici, celles de l’ethnologie, de la sociologie et
de l’économie. Sans brosser un panorama exhaustif des travaux qui, directement ou
indirectement, ont abordé la question des transmissions intergénérationnelles, on
peut néanmoins distinguer – en schématisant à l’extrême – trois types d’approches :
une approche structurale, une approche en termes de reproduction sociale ou une approche davantage centrée sur la rationalité économique des comportements individuels
[16].
La première a surtout été le fait de travaux menés dans les années 1970-80 sur
les sociétés paysannes européennes, à la charnière de l’histoire, de l’anthropologie et
de la sociologie, car on ne saurait trop rappeler le contexte de pluridisciplinarité qui
en a été à l’origine. Les travaux de trois auteurs apparaissent à cet égard comme rétrospectivement fondateurs : ceux de P. Bourdieu sur le Béarn
[17], qui faisaient de
l’héritage l’un des déterminants majeurs de la reproduction économique et sociale
des familles et par là, de l’organisation de la société locale ; ceux d’E. Le Roy Ladurie qui, sur la base des recherches de J. Yver, proposait une analyse structurale des
liens entre coutumes successorales et modes d’organisation familiale sous l’Ancien
Régime
[18]; ceux de C. Levi-Strauss enfin, qui empruntait aux médiévistes la notion
de maison pour tenter de comprendre comment, dans certaines sociétés, intérêts
économiques et politiques pouvaient s’exprimer dans le langage de la parenté et
donner lieu à la construction d’entités sociales à l’intérieur desquelles la filiation
n’avait pas un rôle déterminant
[19]. S’en est suivi un nombre important de monographies, en France et en Europe, généralement très localisées, qu’on ne saurait évoquer
ici dans le détail. Rappelons seulement la grande question qui leur a servi de fil directeur, à savoir celle de l’égalité ou de l’inégalité des partages, ici pris comme
« phénomène social total », renvoyant tout à la fois à des représentations de la parenté, à des configurations matrimoniales, à des structures foncières, des rapports à la
terre et à la localité différents
[20]. Les débats certes ont été nombreux, tant entre ethnologues qu’entre ethnologues et historiens, sur l’importance respective des coutumes, d’une part et des principes de légitimité auxquelles elles se référaient
[21], des
facteurs démographiques et économiques, d’autre part
[22], pour rendre compte de la
pluralité des pratiques de dévolution et de leurs variations dans le temps. Il n’en
reste pas moins que, tant par sa connaissance acquise des terrains lointains en matière de parenté que par les méthodes ethnographiques mises en œuvre, l’anthropologie a joué en ce domaine un rôle moteur. On peut noter à cet égard que si
l’anthropologie peut ainsi aborder de front la question des transmissions patrimoniales aujourd’hui – circonscrite, il est vrai, à des sociétés paysannes, qui apparaissent à
l’époque comme les derniers bastions de la « tradition » au sein de la modernité –
c’est peut-être qu’elle adopte pour ce faire une perspective relativiste : le propos
n’est pas de classer les pratiques en fonction de leur plus ou moins grand écart par
rapport à une norme morale ou fonctionnelle (ce qu’elles devraient être dans une société égalitaire et démocratique), mais de s’interroger sur les représentations de la
parenté et de l’alliance et plus généralement sur les visions du monde qu’elles manifestent.
L’intérêt de ces travaux pour le lecteur contemporain tient en premier lieu à ce
qu’ils ont su éviter l’écueil d’une typologie uniformisante
[23] pour combiner une méthode ethnographique fondée sur des terrains de longue durée – à même de mettre en
évidence la grande diversité des pratiques et de resituer celles-ci dans leur contexte –
et une approche comparative soucieuse tout à la fois de mettre à jour des invariants,
de construire des modèles et de comprendre la logique de transformation de ces modèles dans l’espace et dans le temps
[24]. L’extrême souci du détail est frappant dans
la plupart de ces monographies qui restituent au cas par cas le parcours, le regroupement, l’acquisition, la vente et la dispersion des terres le long des généalogies
pour en dégager les régularités et tenter d’en percevoir les déterminants (stratégies
matrimoniales, démographie, conjoncture économique, etc.)
[25]. Le fait, bien entendu, que les patrimoines soient essentiellement fonciers facilite le recueil d’informations précises – les cadastres pouvant suppléer, dans une certaine mesure, au silence des discours. Mais la pertinence des données recueillies tient moins, on le sait,
à l’objet lui-même qu’au regard qu’on lui porte. L’ethnographie est d’abord une
« activité perceptive »
[26] qui consiste à rendre signifiants des faits anodins et à introduire des écarts différentiels entre des pratiques et des comportements jusqu’alors
perçus comme formant une masse homogène et indifférenciée. Rien n’interdit dès
lors d’envisager tout ce qu’une telle démarche pourrait apporter à la description et à
l’analyse des processus de transmission portant sur d’autres biens que la terre,
comme le laissent entrevoir les observations de C. Bessière sur les viticulteurs de
Cognac – observations qui pourraient aisément s’exercer sur des entreprises, artisanales, industrielles ou commerciales.
Le second apport de ces travaux – héritage de l’ethnologie lointaine – tient à une
approche du fait familial en termes de parenté et non plus exclusivement en termes
de groupe de résidence. Plus précisément, les anthropologues n’ont eu de cesse de
montrer à quel point les pratiques successorales traduisaient la diversité des articulations entre principe de résidence et principe de filiation et, de ce fait, la diversité des
entités que le vocable « famille » était, selon les cas, susceptible de recouvrir : maison, lignée patrimoniale, lignage ou parentèle
[27]. Ces concepts, certes, ont été forgés
à partir de l’ethnographie de sociétés naguère qualifiées de traditionnelles. Mais
nombre de travaux récents témoignent qu’ils peuvent être adaptés à des contextes
urbains contemporains
[28], où ils permettent notamment de s’interroger sur le rôle
joué par la parenté dans la façon dont peuvent être perçues les frontières – ou la porosité des frontières – entre espace public et espace privé.
Si l’on peut enfin qualifier de structural le point de vue commun à la plupart de
ces travaux, c’est en vertu du caractère systématique des correspondances qu’ils font
apparaître, d’un lieu à l’autre, entre des ordres des faits en apparence distincts. C’est
en ce sens qu’on a pu opposer « les systèmes à parentèles » et les « systèmes à maisons ». L’articulation, dans les premiers, entre l’égalité des partages, une conception
de la propriété liée à la multiplicité de ses usages, l’importance du faire-valoir indirect, l’extrême mobilité des groupes domestiques enfin qui s’oppose à la relative
stabilité des parentèles, témoigne d’une configuration d’éléments sujets à de multiples variations selon les régions, mais que l’on retrouve dans ses grandes lignes dans
toutes les zones où prévaut une éthique égalitaire. Inversement, dans les zones où la
transmission préciputaire semble au contraire aller de soi, apparaissent d’autres
conceptions de la famille – liées à la résidence, d’où la notion de « maison » – et de
la propriété (où l’usage de la terre est au contraire fonction de sa possession)
[29]. Ce
souci de modélisation ne saurait pour autant se confondre avec le structuralisme,
d’une part en raison du rôle joué dans les études rurales, depuis les années soixante,
par le marxisme, qui n’a pas peu contribué à l’attention portée aux facteurs économiques dans l’interprétation des transmissions
[30]; d’autre part et surtout parce que
les modèles de transmission élaborés restaient des modèles empiriques, qui tentaient
de rendre compte au plus près tant des réalités de terrain, telles qu’elles pouvaient
être perçues par l’observateur, que du sens indigène des pratiques – autrement dit
des évidences collectivement partagées susceptibles de conférer du sens aux pratiques individuelles. Problématiques et questionnements ont certes changé aujourd’hui, qui font la part belle aux « sujets » et à leurs aspirations ; à l’événement,
aux singularités dont il est porteur et à la façon dont il peut infléchir les parcours individuels et familiaux
[31]; du fait aussi d’une réflexivité accrue des sciences sociales
qui porte à relativiser les données recueillies en fonction de la situation d’enquête –
et de l’enquêteur. Faut-il pour autant renoncer à toute ambition structurale, à toute
tentative d’élaboration de modèles permettant – à tout le moins à titre hypothétique
– le passage du particulier au général ? On ne saurait oublier que les données recueillies par le biais d’une enquête qualitative dans un cadre restreint, parce qu’elles
résultent d’un « jeu sur la distance »
[32] sont précisément celles qui se prêtent le plus
à une contextualisation systématique, c’est à dire à l’établissement de relations entre
des phénomènes qui, vus de plus haut, resteraient imperceptibles, mais qui, vus de
trop près, par les acteurs eux-mêmes, ne se donnent souvent que comme autant
d’émanations individuelles ou singulières
[33]. En ce sens, l’exemple de la Vendée
qu’analyse B. Carteron tend à illustrer ici tout ce que peut apporter une approche alliant synchronie et diachronie, familiarité et distanciation, observation de cas particuliers et mise en évidence des cadres sociaux – faits de parenté et de rapports de
domination – dans lesquels ils s’insèrent.
Mais l’anthropologie ne saurait ignorer non plus les critiques dont elle a été
l’objet de la part des sociologues qui, dans le sillage de P. Bourdieu, ont opposé à la
notion de règle celle de stratégie, et à celle de structure celles d’usages et de fonctions
[34]. C’est l’accent mis sur la diversité géographique et culturelle des pratiques
d’héritage qui a été vivement remis en cause, ainsi que la propension qu’ont eue certains anthropologues à concevoir les populations sur lesquelles ils travaillaient – au
sein d’espaces restreints, voire d’« isolats » – comme des groupes homogènes et à
priori dotés de réalité sociologique
[35]. Peut-on soustraire l’héritage de ses enjeux
économiques, des rapports de force qu’ils sous-tendent entre individus et classes sociales, qui ne sont eux-mêmes perceptibles que si l’analyse franchit les limites d’un
espace géographique défini à priori ? Victime d’un « culturalisme », lié à ses origines coloniales et folkloristes, le point de vue anthropologique aurait en somme euphémisé le social – quand il ne l’aurait pas purement et simplement masqué. Ces critiques ont correspondu à la fois à un progressif repli des problématiques relatives à
l’héritage et à un déclin des études rurales, tandis que les sociologues, dans la mouvance de P. Bourdieu, se tournaient vers l’analyse des stratégies de reproduction et
des modes de domination sociale et mettaient l’accent sur tout ce qui, à côté des
biens matériels tangibles, pouvait y concourir – capital scolaire, culturel, social ou
symbolique
[36]. Ce sont dès lors d’autres formes de transmission – des responsabilités professionnelles ou syndicales, des postes, des honneurs, de l’excellence scolaire
[37], etc. – qui ont été abordées, ainsi que la façon dont logiques institutionnelles,
familiales et sociales pouvaient se rencontrer et s’épauler implicitement, reproduisant, d’une génération l’autre, la structure hiérarchisée des positions respectives occupées par individus et groupes dans le champ social. On ne saurait bien entendu
résumer en quelques lignes l’ensemble des travaux menés dans cette perspective
dont les recherches en cours sur l’héritage retiendront l’une des hypothèses majeures, à savoir la diversité des composantes – matérielles, mais surtout immatérielles –
des patrimoines qui ne se réduisent pas à la possession individuelle d’un capital économique tant elles sont indissociables des divers réseaux de relations qui sous-tendent le capital social, culturel ou symbolique, facilitent la convertibilité de ces
différentes formes de capitaux et, le cas échéant, leur cumul.
Sans doute parce que les transmissions ont été abordées sous l’angle de la mobilité sociale, des processus et des stratégies susceptibles de la biaiser – ou de la bloquer – les travaux des sociologues se sont en définitive peu intéressés aux patrimoines matériels, à la manière dont ils étaient accumulés et redistribués au sein même
des familles. Ce sont les fonctions sociales de ces biens impalpables que sont le capital social ou le capital culturel qui ont retenu l’attention des chercheurs, plus que
les partages tangibles des biens mobiliers et immobiliers, leurs modalités, les dilemmes qu’ils pouvaient provoquer entre les impératifs de la filiation et ceux de
l’économie
[38]. Si les fractions de la société les mieux pourvues en capital ont, à ce
titre, fait l’objet de nombreuses recherches, celles-ci se sont davantage centrées sur
les styles de vie liés à la fortune que sur la fortune elle-même
[39]. En témoignent notamment les travaux de M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot qui, pour compter parmi les
rares à s’être penchés sur la description et l’analyse de la composition et de la gestion des grandes fortunes, ne donnent néanmoins de celles-ci qu’une vue très globale
et s’intéressent avant tout aux effets qu’elles peuvent avoir : la reproduction sociale
des classes dominantes. S’ils insistent sur l’importance de l’héritage et par conséquent de l’habitus qu’il suppose, rien n’est dit des procédés concrets de partage à
l’intérieur des fratries et des parentèles, ni des « arrangements », des inégalités, des
conflits, des élus et des exclus – des rapports de forces et par là de la dynamique interne qu’ils sont à même de produire
[40]. La question se pose pourtant des liens existant entre inégalités sociales et inégalités successorales, entre les rapports de domination internes à la famille (celle-ci pouvant revêtir des configurations très étendues)
et les rapports de domination dans lesquelles individus et groupes se trouvent pris
dans le champ social, entre les principes de justice enfin auxquelles les pratiques
familiales se réfèrent et ceux qui sont invoqués dans d’autres champs sociaux. Les
dévolutions patrimoniales, on le voit, laissent un vaste champ d’investigation ouvert
aux chercheurs aujourd’hui, à l’intérieur duquel on ne peut que plaider pour une
étroite imbrication des points de vue sociologiques et anthropologiques, à même de
resituer les stratégies que révèlent les pratiques et les fonctions qu’elles remplissent
au sein des configurations historiques sociales et symboliques qui les rendent pensables et possibles.
Les silences et les tabous qui entourent l’argent ne sont, il est vrai, guères propices aux investigations du chercheur dans les sociétés contemporaines. Il n’est donc
pas fortuit que les deux disciplines des sciences sociales qui aient constitué les
transmissions patrimoniales en objet de recherche aient été l’anthropologie et
l’histoire. Les méthodes de la première, alliant immersion longue au sein d’un
groupe social restreint et dépouillement de cadastres, permettaient d’articuler faits et
représentations, tels qu’ils pouvaient ressortir des observations directes, des discours
et des documents officiels. Les historiens, quant à eux, ont mis à profit l’importance
des matériaux que leur offraient les archives qui, tels les actes notariés, archives de
l’enregistrement, chartes, aveux, livres de comptes, inventaires après décès etc.,
pouvaient être riches de détails concernant la dévolution des fortunes à différentes
époques. On ne saurait retracer ici la genèse et le foisonnement des recherches menées par les historiens sur les transmissions, mais on constatera seulement à quel
point les archives ont été utilisées dans des perspectives différentes selon les périodes considérées. Médiévistes et modernistes, souvent partisans d’une anthropologie
historique, ont développé des problématiques assez proches de celles des ethnologues, les transmissions patrimoniales étant prises comme un fait privilégié susceptible de faire ressortir l’évolution des structures familiales au XII
e siècle
[41], les systèmes d’alliance dans une aire géographique ou sociale donnée
[42], les transformations
des relations entre époux
[43], les rapports entre loi, pouvoirs et coutumes
[44], etc. En
revanche, malgré l’abondance des données concernant le XIX
e siècle – à moins que
ce ne soit précisément en raison de celle-ci – les tenants de l’histoire contemporaine
ont davantage travaillé dans une perspective socio-économique quantitative. Leurs
travaux ont surtout porté sur la composition et la répartition des patrimoines et leurs
évolutions au cours du temps, sur les liens entre richesses et classes sociales, mais
fort peu, en définitive, sur les transmissions patrimoniales proprement dites
[45]. Tout
se passe en somme comme si les problématiques de l’héritage cessaient d’être pertinentes – en dehors des sociétés paysannes – dès lors que l’on considérait les périodes post-révolutionnaires
[46].
Sous un angle radicalement différent, ce sont les économistes qui, au cours de
ces dernières années, ont contribué à focaliser l’attention sur les transmissions patrimoniales en mettant en évidence l’importance croissante de celles-ci dans la
France du XX
e siècle et, partant, en s’interrogeant sur leur rôle dans l’inégale distribution des capitaux et des revenus
[47]. Les travaux portant sur la fiscalité des successions apportent à cet égard nombre d’éléments permettant d’évaluer le rôle de l’État
dans l’évolution des inégalités patrimoniales
[48], tandis que d’autres, comme celui
que présentent ici L. Arrondel et C. Grange, posent la question de la transmission
intergénérationnelle des inégalités à travers un traitement statistique des transmissions le long de lignées comportant deux ou trois générations. Déconcertante pour le
sociologue ou l’anthropologue de par les présupposés sur lesquels elle repose – le
fait notamment que, dans la littérature économique, les patrimoines soient à priori
considérés comme des possessions individuelles et que leur transmission obéisse à
des facteurs avant tout psychologiques
[49] - l’approche présentée ici n’en est pas
moins stimulante par les questions qu’elle suscite.
Elle montre en effet que, d’une génération à l’autre, les patrimoines tendraient à
s’éroder pour les plus riches, à s’accroître (quoi que dans des proportions moindres)
pour les plus pauvres. Autrement dit, l’héritage ne parviendrait que très faiblement à
contrer une tendance inéluctable à l’entropie – à une régression vers la moyenne de
l’ensemble des patrimoines. Nos sociétés seraient-elles dès lors plus égalitaires
qu’on ne l’aurait cru ? Les phénomènes de reproduction sociale observés par les sociologues relèverait-ils d’une illusion d’optique ?
L’anthropologue se risquera ici à deux remarques.
Si le faible taux de corrélation, qui ressort de cette analyse, entre la fortune de
l’enfant et celle de son père semble faire de la société française, entre 1800 et 1938,
une société relativement mobile, cette mobilité moyenne peut recouvrir des cas de
figure extrêmement divers – comme le suggèrent eux-mêmes les auteurs – et peut
renvoyer à la fois à des phénomènes de reproduction, d’ascension sociale et de déclassement. Resterait à savoir où, et à s’interroger tant sur les différences de mobilité
patrimoniale selon les catégories sociales que sur les déterminations – individuelles,
mais aussi collectives – susceptibles d’en rendre compte. L’existence d’une forte
tendance à la mobilité descendante des patrimoines
[50] n’en incite pas moins à se demander si n’ont pas été sous-estimés, dans les sociétés contemporaines, les processus de déclassement. Les élus de la reproduction sociale n’ont-ils pas davantage focalisé l’attention des sciences sociales que ceux qu’elle contribue à exclure ?
On peut imaginer d’autre part que le mouvement des transmissions patrimoniales
n’est pas tout entier contenu dans l’espace qui sépare deux générations, mais qu’il
participe de cycle familiaux s’étendant, dans la longue durée, sur plusieurs générations. Ainsi, la corrélation relativement élevée que constatent les auteurs entre la fortune du grand-père et celle de son petit-fils pourrait traduire ce qui semble être une
des caractéristiques des trajectoires familiales en zone d’héritage égalitaire : la génération des enfants s’appauvrit par rapport à celle des parents, du fait de l’égalité des
partages successoraux qui tend en revanche à accroître le capital social et symbolique des familles, densifie leurs réseaux de solidarité, lesquels rendent possible une
nouvelle accumulation patrimoniale à la génération suivante – celle des petits-enfants. Le patrimoine, autrement dit, revêt plusieurs dimensions – matérielles et
immatérielles, qui s’actualisent tour à tour d’une génération à l’autre, dans un jeu de
conversion qui n’a quant à lui rien d’automatique, mais s’appuie sur l’adéquation
des stratégies à des contextes relationnels changeants – toutes choses qui constituent
le plus sûr antidote à la fragmentation des patrimoines et rend plus circonscrite la
mobilité sociale
[51]. Ces phénomènes, sans doute, sont difficilement vérifiables à travers un traitement statistique des transmissions. Du moins permettent-ils de penser
que les transmissions patrimoniales ne peuvent être seulement appréhendées à partir
des individus et de leurs possessions économiques tant elles mettent en jeu un ensemble complexe de facteurs dont l’analyse à grande échelle ne peut que résulter
d’ouvertures et de discussions entre les points de vue des sciences économiques et
ceux des sciences sociales. Autant d’incitations pour les chercheurs relevant de disciplines différentes, non pas à harmoniser leurs points de vue respectifs, moins encore à les uniformiser… mais tout bonnement à se lire.
[1]
E. Durkheim : La famille conjugale (1892),
Textes, t. 3, Paris, Minuit, 1975. Voir aussi les commentaires de F.de Singly sur cet article
in :
Sociologie de la famille, Paris, Nathan, 1993, p. 5-15.
[2]
Plus de 80% des défunts laissent quelque chose à la fin de leur vie. Cf. A. Lafferrère et P. Monteil :
« Le patrimoine à la fin de la vie »,
INSEE Première, 344, Oct. 1994, et Revenus et patrimoines des
ménages,
Synthèses n° 65, Paris INSEE, 2002.
[3]
S. Lollivier et D. Verger : « Patrimoines des ménages : déterminants et disparités »,
Economie et
Statistiques, 296-297,1996, p. 13-31.
[4]
En témoigne en France la loi du 3 Décembre 2001 portant notamment sur les droits des conjoints et
ceux des enfants adultérins.
[5]
Pour une analyse plus précise des similitudes de point de vue entre Durkheim et Tocqueville sur les
transformations de la famille,
cf. C. Ciccelli-Pugeault et V. Cicchelli :
Les théories sociologiques de
la famille, Paris, La Découverte, 1998.
[6]
De la démocratie en Amérique, Paris, folio Gallimard, t. 2,2003, p. 272.
[7]
L’idée de crise étant liée à une conception normative de la famille nucléaire, comme étant le propre
des sociétés industrielles. Contre ce point de vue, défendu notamment par Talcott Parsons, se sont
élevés un certain nombre de sociologues de la famille. Cf. M. Segalen :
Sociologie de la famille,
Paris, A.Colin, 1981 et R. Sennett :
Familles dans la ville,
les classes moyennes de Chicago à l’ère
industrielle (1872-1890), Encres, 1980 (tr. fr.).
[8]
F. de Singly :
Le soi, le couple et la famille, Paris, Nathan, 1996, p. 14.
[9]
Cf. dossier de l’hebdomadaire
Le Point sur l’héritage, 18 Juin 2003.
[10]
Sur la fonction normative de l’opposition entre l’amour et l’argent, voir A. Gramain et F. Weber :
« Modéliser l’économie domestique »,
in ibid. :
Les solidarités familiales en question, Paris, La
Découverte, 2003.
[11]
C’est ainsi que, constatant l’écart persistant entre l’éventail des revenus et l’éventail des patrimoines, D. Kessler et A. Masson avancent un certain nombre d’explications, pour constater que c’est là
un phénomène qui reste à plus de 30% inexpliqué.
Cf. : « Le patrimoine des Français : faits et
controverses »,
Données Sociales, 1990, p. 156-166.
[12]
Pour reprendre l’hypothèse centrale des travaux de Viviana Zelizer.
Cf. « Transactions intimes »,
Genèses 42, Mars 2001 p. 121-144. Je remercie Christine Langlois à qui je dois cette référence bibliographique.
[13]
A. Gotman :
Hériter, Paris, 1988, p. 49 ; sur les « facteurs d’invisibilité de l’héritage », voir aussi
du même auteur : « Le présent de l’héritage », dans H. P. Jeudy (ed.)
Patrimoines en folies, Paris,
éditions de la MSH, 1990.
[14]
Cf. F.Weber : « Transactions marchandes, échanges rituels, relations personnelles. Une ethnographie économique après le grand partage »,
Genèses 41, Déc.2000, p. 85-107. En témoigne également un récent appel d’offre du CNRS sur les transmissions patrimoniales ou encore un numéro en
préparation de la revue
Terrain sur les familles et l’argent.
[15]
Cf. C. Arensberg et K. Polanyi, :
Les systèmes économiques dans l’histoire et dans la théorie, Paris,
Larousse, 1975.
[16]
Pour un panorama plus exhaustif des travaux menés sur l’héritage dans l’ensemble des sciences
économiques et sociales, on se référera à l’ouvrage d’A. Gotman (
op. cit ).
[17]
P. Bourdieu : « Célibat et condition paysanne »
, Etudes Rurales, 5-6,1962 : 32-136.
[18]
E. Le Roy Ladurie : « Système de la coutume. Structures familiale et coutume d’héritage en France
au XVI
e siècle « ,
Annales ESC, 27 (4-5) :825-846.
[19]
C. Levi-Strauss : « L’organisation sociale des Kwakiutl »,
in :
La voie des masques, Paris, Plon,
1979 ; voir aussi : F. Zimmermann, chapitre sur « La maison et la dot », in
Enquête sur la parenté,
Paris, PUF, 1993.
[20]
Pour une vue synthétique des travaux menés à cette époque sur l’héritage,
cf. G. Augustins :
Comment se perpétuer ? devenir des lignées et destins des patrimoines dans les sociétés paysannes européennes, Paris, Société d’Ethnologie, 1989, ou encore le n° spécial d’
Études Rurales consacré à
la terre, 110-111-112,1988.
[21]
G. Augustins,
op. cit. p. 19-23.
[22]
Cf. B. Derouet : « Pratiques successorales et rapport à la terre : les sociétés paysannes d’Ancien
Régime »,
Annales ESC, 1,1989.
[23]
En témoignent les critiques adressées à l’époque à la notion de « ménage » et aux typologies qui en
ont résulté.
Cf. G. Lenclud : « Des feux introuvables. L’organisation familiale dans un village de la
Corse traditionnelle »,
Etudes Rurales, 76, p. 7-50.
[24]
Sur la construction d’un modèle d’héritage lié à une configuration particulière d’alliance,
cf. par
exemple P. Lamaison : « Les stratégies matrimoniales dans un système complexe de parenté »,
Annales ESC 4, 1979, p. 721-743.
[25]
Cf. entre autres : M. C. Pingaud : « Terres et familles dans un village du Châtillonnais »,
Etudes
Rurales 42, p. 52-104.
[26]
F. Laplantine :
La description ethnographique, Paris, Nathan, 1996.
[27]
Sur ce que recouvrent les concepts de parenté en anthropologie,
cf. M. Augé :
Les domaines de la
parenté, filiation, alliance, résidence, Paris, François Maspero, 1975, et P. Bonte et M. Izard :
Dictionnaire de l’ethnologie et de l’anthropologie, Paris, PUF, 1991.
[28]
Cf. F. Weber : « Pour penser la parenté contemporaine »,
in Debordeaux Danièle et Pierre Strobel
(eds) :
Les solidarités familiales en question. Entraide et transmission, Paris, LGDJ, coll. « Droit et
Société », vol. 34,2002, p. 73-106.
[29]
Parmi les nombreuses monographies qui ont contribué à élaborer ces modèles, citons : I. Chiva et
J. Goy(eds.) :
Les Baronies des Pyrénées, I : Maisons, modes de vie, société. Paris EHESS, 1981 ;
E. Claverie et P. Lamaison :
L’impossible mariage. Violence et parenté en Gévaudan, XVIIe - XVIIIe
siècles, Paris Hachette, 1982 ; M. Segalen :
Quinze générations de Bas-Bretons. Mariage, parenté
et société dans le Pays bigouden sud (1720-1980), Paris, PUF, 1985 ; Sur la construction de ces
modèles : cf. Augustins G. : « Division égalitaire des patrimoines et institution de l’héritier »,
Archives Européennes de Sociologie, XX,1979, p. 127-141 et « Esquisse d’une comparaison des systèmes de perpétuation des groupes domestiques dans les sociétés paysannes européennes »,
Archives Européennes de Sociologie, XXIII,1982, p. 39-69.
[30]
En témoignent les travaux de J. Goody, de
Production and reproduction. A comparative study of
the the domestic domain, Cambridge University Press, 1996, à
Famille et mariage en Eurasie, Paris, PUF, 2000.
[31]
Sur le développement d’une anthropologie critique,
cf. A. Bensa :
De la micro-histoire vers une
anthropologie critique, dans : J. Revel :
Jeux d’échelles, Paris.
[32]
Pour reprendre l’expression de B. Lizet et G. Ravis-Giordani
in :
Des bêtes et des hommes. Le rapport à l’animal : un jeu sur la distance, Paris, CTHS, 1995.
[33]
Sur l’affirmation, contre certaines thèses post-modernes, de différences entre savoir anthropologique et savoir indigène,
cf. K. Hastrup : « The native voice and the anthropological vision »,
Social
anthropology, 1993,1-2, p. 173-186.
[34]
Cf. P. Bourdieu : « Les usages sociaux de la parenté »,
in :
Le sens pratique, Paris, Minuit, 1980,
p. 271-331.
[35]
Ces critiques rejoignaient celles, plus générales, de la monographie – autrement dit d’une démarche
qui consistait à concevoir comme donné un objet de recherche comme le village, dont la délimitation géographique ne pouvait préjuger de la pertinence sociologique.
Cf. P. Champagne : « La restructuration de l’espace villageois »
, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 4,1975.
[36]
P. Bourdieu :
La distinction. Critique sociale du jugement de goût, Paris, Minuit, 1979.
[37]
Cf. P. Bourdieu : « Les modes de domination »,
Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 2-3,
1976 ; P. Bourdieu et M. de Saint-Martin : « Le Patronat
»,
Actes de la Recherche en Sciences sociales, 20-21,1978 ; S. Maresca : « La représentation de la paysannerie. Remarques ethnographiques sur la représentation des dirigeants agricoles »,
Actes de la Recherche en Sciences Sociales,
38,1981.
[38]
À quelques exceptions près toutefois. Mentionnons notamment les travaux de M. Bauer sur la
transmission des PME – cf.
Les patrons de PME entre le pouvoir, l’entreprise et la famille, Paris,
Interéditions, 1993, et ceux d’A. Gotman qui s’est quant à elle davantage attachée aux aspects psychosociologiques de l’héritage… ou de la dilapidation des héritages –
op. cit. et
Dilapidation et
prodigalité, Paris, Nathan, 1995.
[39]
Cf. notamment M. de Saint-Martin :
L’espace de la noblesse, Paris, Métailié, 1993 ; E. Mension-Rigaud :
Aristocrates et grands bourgeois, Paris, Plon, 1994.
[40]
Cf. M. Pinçon et M. Pinçon-Charlot :
Grandes fortunes, Paris, Payot, 1996.
[41]
G. Duby : « Lignages, noblesse et chevalerie »,
Annales ESC, 4-5,1972.
[42]
G. Delille :
Famille et propriété dans le royaume de Naples ( XVe - XIXe siècle), Paris, Rome, Ecole
française de Rome, éditions de l’EHESS, 1985 ou encore M. Nassiet :
Parenté, Noblesse et Etats
dynastiques ( XVe - XVIe siècle), Paris, éd. de l’EHESS, 2000.
[43]
F. Bougard, L. Feller, R. Le Jan :
Dots et douaires dans le Haut Moyen Âge, Rome, Ecole française
de Rome, 2002.
[44]
B. Derouet : « Transmettre la terre. Origines et inflexions récentes d’une problématique de la différence »,
Histoire et sociétés rurales, 2,2,1994 p. 33-67.
[45]
A. Daumard (ed.) :
Les fortunes françaises au XIXe siècle. Enquête sur la répartition et la composition des capitaux privés à Paris, Lille, Bordeaux, Toulouse, d’après l’enregistrement des déclarations de succession, Paris, éd. de l’EHESS, 1973 ; J.-P. Chaline :
Les bourgeois de Rouen, Paris,
FNSP, 1982.
[46]
Point de vue qui exigerait, bien entendu d’être nuancé, compte tenu de travaux, qui, sans être toujours directement centrés sur les transmissions héréditaires, n’en laissent pas moins entrevoir
l’importance de celles-ci. Cf. notamment : A. Mayer :
La persistance de l’Ancien Régime, Paris,
Flammarion, 1983 ; C. I. Brelot,
La noblesse réinventée ; Nobles de Franche-Comté de 1814 à
1870, Annales littéraires de l’université de Besançon, 1992 ; F. Lalliard :
La fortune des Wagram,
Paris, Perrin, 2002.
[47]
Cf. notamment : A. Lafferrère : « Héritiers et héritages »,
Economie et Statistiques, INSEE,214,
Oct. 1998 ; A. Lafferrère et L. Arrondel : « La transmission des grandes fortunes. Profil des riches
défunts en France »,
Economie et statistiques, INSEE, 273,1994-3 ;
Economie et Statistiques,
n° spécial : Le patrimoine des français : comportements et disparités, INSEE, 296-297,1996.
[48]
T. Piketty :
Les hauts revenus en France au XXe siècle. Inégalités et redistributions 1901-1998, Paris, Grasset, 2001.
[49]
Comme en témoigne la notion d’« altruisme » pour rendre compte des comportements de transmission. Cf. D. Kessler et A. Masson : « Le patrimoine des Français : faits et controverses »,
Données
sociales, 1990.
[50]
Phénomène que tend à confirmer les observations de T. Piketty, selon lequel la part des revenus du
capital dans les revenus des ménages baisse dans la première moitié du XX
e siècle. Cf. T. Piketty,
op. cit. , p. 50.
[51]
T. Barthelemy : « Pratiques successorales et mobilité sociale, exemples bretons », dans G. Bouchard et J. Goy (ed) :
Famille, économie et société rurale en contexte d’urbanisation ( XVIIe - XXe siècles), Centre universitaire SOREP, EHESS, Chicoutimi-Paris, 1990.