2004
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
La résidence au cœur des pratiques de transmission de la terre à l’île de la réunion
Hélène Paillat-jarousseau
IPSA-UCO 3 place André Leroy BP 808,49008 ANGERS Cedex 01
À La Réunion, bien que les pratiques de transmission de l’exploitation agricole diffèrent selon les origines sociales et culturelles, le modèle proposé par la SAFER, dans le
cadre de la Réforme foncière, tend à les homogénéiser. Les projets des agriculteurs dépassent
cependant largement le cadre professionnel. Donner un bout de terre à chaque enfant pour
qu’il s’y établisse avec sa famille constitue la priorité. Cette pratique est directement issue de
l’adaptation des populations au modèle réunionnais des plantations sucrières. En effet, dans
le contexte colonial, l’intégration des travailleurs, pauvres et exclus de la terre agricole, est
passée par l’établissement familial et l’acquisition d’un lopin de terre destiné à l’habitat pour
soi et sa descendance.
On Reunion island, although practises are different because of social and cultural
origins, the SAFER model promoted, in the context of the Land reform, tends to
harmonise them. Farmers projects overtake professional preoccupation. Giving a
parcel of land to each child for his family settlement is the priority and comes from
people adaptation to the large cane sugar estate model of La Réunion. Indeed, in the
colonial context, family housing was the solution to be a part of the society for the
workers who were poor and excluded from the land.
La Réunion, île française de l’Océan Indien, est une ancienne colonie basée sur
l’économie sucrière des grands domaines fonciers (Mintz, 1991). Sur ce territoire de
2 500 km2 qui compte aujourd’hui environ 720 000 habitants (Insee, 1999), des études ethnologiques et anthropologiques, réalisées à la fin des années 70 et dans les
années 80, se sont intéressées aux « petits ruraux », exclus de la grande propriété
foncière, accaparée par les
Grands Blancs. Elles ont concerné les
Petits Blancs, par
opposition aux
Grands Blancs, réfugiés dans les Cirques et à l’intérieur de l’île dès
le XVIII
e siècle
[1], suite à leur éviction de la terre lors des partages successoraux (Vogel
et al., 1980,1983 ; Benoist, 1984 ; Ottino, 1996). Elles ont concerné également
les travailleurs des plantations sucrières représentés par les
Cafres, descendants
d’esclaves originaires d’Afrique et de Madagascar, les
Malabars, descendants d’engagés indiens et des
Petits Blancs, installés comme colons
[2] dans les Hauts des domaines (Potier
et al., 1972). Ces travaux ont mis en évidence différents modes d’appropriation foncière selon les origines socioculturelles et les conditions d’adaptation
de ces populations rurales au modèle économique des grands domaines fonciers.
Les Petits Blancs sont des descendants appauvris des Européens et surtout des
Français débarqués dans l’île. Les travaux réalisés par Vogel et al. (1980,1983),
Benoist (1984), et Ottino (1996) témoignent d’une société rurale des Hauts de La
Réunion qui obéit à une logique de l’héritage fondée sur l’égalité de partage entre
tous les enfants. Cette logique est directement issue de la Coutume de Paris de la fin
du XVIIe siècle, imposée par la Compagnie des Indes aux habitants libres, c’est-à-dire
aux Blancs de l’île. Par la Coutume de Paris, il s’agissait d’assurer une égalité entre
les héritiers sans distinction de sexe selon un principe de dévolution héréditaire des
biens, avec un partage des terres égal en nature (Ottino, 1996). La société rurale des
Hauts de La Réunion est fondée sur deux unités familiales : la famille conjugale
constituée des époux et des enfants dépendants et les parentèles ou plus exactement
pour reprendre les propos d’Ottino (1996), « leurs fractions localisées territorialement sans cesse renforcées par les alliances endogames ». Les Petits Blancs relèvent
de l’aire des systèmes à parentèles selon Augustins (1991) en se caractérisant localement par une succession cognatique et segmentaire et un héritage égalitaire produisant une segmentation des groupes domestiques à chaque génération entre la famille de procréation des conjoints et les familles d’orientation d’origine (Ottino, 1996).
La production des familles conjugales qui en résulte est indissociable, à La Réunion, de l’idéal de liberté et d’autonomie qui caractérise également les Blancs des
Hauts. Cet idéal trouve son origine dans une volonté de préserver une identité blanche qui les distingue à la fois de la société de plantation des G rands Blancs des Bas
et de celle des Cafres liée à la servitude dont ils ont voulu se démarquer. L’identité
des Petits Blancs repose ainsi sur un capital symbolique qu’ils s’efforcent de garder
en vivant pauvres, mais libres, et en se mariant « entre-soi » (Ottino, 1996). Les Cafres sont très proches des Petits Blancs par leur organisation sociale ; ils accordent
cependant plus d’importance à la solidarité des familles étendues, les parents maternels et notamment les oncles maternels, frères de mères jouant un rôle prépondérant
(Ottino, 1996). Ils ont fait leur apparition dans le parcellaire après l’abolition de
l’esclavage dans la deuxième moitié du XIXe siècle. Pour eux, la résidence est essentielle : on réside avant d’exploiter (Vogel et al., 1983). De ce fait, ils demeurent peu
présents dans le foncier agricole. Les descendants d’engagés indiens, Malabars,
d’origine agricole en Inde, propriétaires appauvris ou ouvriers agricoles (Lacpatia,
1988), ont évolué dans la ceinture cannière des grandes propriétés des Bas de l’île.
L’organisation sociale chez les Malabars obéit à une logique différente de celle des
Petits Blancs pour la succession et l’héritage. Selon Ottino (1996), elle relève du
système à maison, hérité de l’Inde, en privilégiant l’héritier choisi comme unique
successeur, les filles recevant des dots, les fils écartés recevant des compensations.
L’identité des individus se définit par référence au nom. Conformément au rite hindou, la transmission du nom et le culte des ancêtres se perpétuent à travers les rites
et l’organisation des cérémonies domestiques (Ghasarian, 1991).
À partir de la fin des années soixante, ces anciens travailleurs de plantations sucrières, ainsi que certains
Petits Blancs des Hauts, ont accédé à la propriété agricole
grâce à une réforme foncière orchestrée par la SAFER
[3] et le Crédit Agricole. Entre
1966 et 1988,28 500 hectares ont été rétrocédés, soit plus du tiers de la surface agricole cultivée (Chastel, 1995). À la fin des années 80, devant l’importance de cette
forme sociale de production de la canne
[4], un programme de recherche pluridisciplinaire associant économistes, sociologues et anthropologues a été mis en place. Dans
ce cadre, de 1990 à 1996, nous avons réalisé l’étude ethnographique de La Renaissance, localité rurale de Sainte-Suzanne dans le Nord-Est de l’île et ancienne grande
propriété de canne à sucre devenue lotissement agricole SAFER en 1974 (figure 1).
Il est particulièrement intéressant, dans ce contexte, d’observer comment ces nouveaux propriétaires, qui partagent des situations économiques à peu près identiques,
mais issus de groupes aux histoires sociales et culturelles différentes, transmettent
aujourd’hui leurs terres et quels sont les enjeux de ces transmissions.
L’étude de La Renaissance a notamment mis en évidence des flux de population
qui ont traversé la plantation et qui relativisent le clivage effectué entre une société
des Bas, la plantation, et une société des Hauts, les
Petits Blancs « pseudopaysans »
(Benoist, 1983,1984). Au moment de la mutation foncière, la société locale est une
société diversement métissée dont la population est stabilisée sur le domaine depuis
l’entre-deux guerres (Paillat-Jarousseau, 2001). En effet, comme le rappelle Ghasarian (2002), la société réunionnaise est une société plurielle et hétérogène dès sa
constitution. C’est une société créole où les communautés n’ont pas entre elles les
frontières qu’elles peuvent avoir ailleurs. Un continuum, par où transitent à différents niveaux de nombreuses influences culturelles, s’y dessine (Benoist, 1986).
Pour étudier ce type de société, et en particulier ici le rapport à la terre des « petits
ruraux », avec Ghasarian (2002), nous considérons que trois forces interdépendantes
doivent être prises en compte : (i) l’acculturation par le modèle de la plantation puis,
celui de la SAFER qui s’imposent successivement aux autres modèles culturels, (ii)
la créolisation par le mélange des modèles qui aboutit à une nouvelle forme plus ou
moins syncrétique, (iii) la réinvention culturelle au sens de reformulation résultant
d’adaptations
[5]. Dans une volonté de faire assimiler les modèles sociaux et culturels
français, les modèles dominants, celui de la plantation, puis celui de la SAFER, ont
homogénéisé les pratiques et représentations de la terre des « petits ruraux » (acculturation). Mais, en dépit de cette pression des modèles dominants, les populations
rurales ont opéré des adaptations (créolisation). Du temps de la plantation, l’adaptation s’est traduite par la volonté d’acquérir de la terre pour se loger. Avec la Réforme foncière, malgré les règles édictées par la SAFER, le processus d’acquisition
foncière pour l’habitat s’est prolongé (réinvention culturelle). Ainsi, nous proposons
de montrer dans cet article que l’usage de la terre agricole, pour les « petits ruraux »
réunionnais, est plus important que sa possession et que l’enjeu majeur pour tous,
dans la diversité des origines, est la résidence, la terre étant avant tout destinée à être
partagée à part égale entre les héritiers pour que ceux-ci puissent y construire une
maison pour se loger. Cette situation du foncier à La Réunion témoigne d’une spécificité locale qu’on ne retrouve pas en France métropolitaine (Barthélémy, 1988 ;
Augustins, 1991) où, lorsque possession et usage de la terre sont dissociés, le logement a peu d’importance (modèle à parentèles du nord et de l’ouest de la France) et
où, lorsque la résidence a de l’importance, c’est parce qu’elle est indissociable de la
propriété de la terre (modèle à maison du sud de la France). Transposer ces modèles
métropolitains comme l’a proposé Ottino (1996) pour décrire le milieu rural réunionnais ne permet pas de rendre compte de la complexité que nous avons observée. L’enjeu de la terre diffère à La Réunion.
Dans un premier temps, afin de poser le contexte propre à la Réunion, nous reprendrons l’histoire de la plantation et du peuplement de l’île qui l’a accompagnée.
Dans un second temps, le cas de La Renaissance nous permettra d’aborder l’évolution des rapports à la terre de l’économie de plantation jusqu’à l’agriculture familiale contemporaine.
1. REALITE SOCIALE ANCREE DANS L’HISTOIRE DE LA PLANTATION ET
DU PEUPLEMENT DE L’ILE
FIGURE 1.
FLUX DE POPULATION EN PROVENANCE DE L’EXTERIEUR ET A L’INTERIEUR DE L’ILE
Les agriculteurs SAFER et leurs familles sont issus des différentes composantes
formant la société réunionnaise à l’époque coloniale (Paillat-Jarousseau, 1996).
Après les premiers établissements contrôlés par la Compagnie des Indes qui distribuait des concessions pour la mise en valeur agricole des terres en vivrier, puis en
monoculture de café ( XVIIIe siècle), la société et l’économie des plantations sucrières
(Mintz, 1991) des G rands Blancs venus d’Europe pour s’établir dans la colonie domina l’île de 1815 jusqu’aux années 1970.
La production cannière des plantations qui exigeait une main-d’œuvre importante a été marquée par l’organisation de la traite des esclaves en provenance
d’Afrique et de Madagascar principalement. Après l’abolition de l’esclavage en
1848, des convois d’immigrants libres d’origine indienne ont été organisés (Chane
Kune, 1993). À partir des années 1870, les difficultés économiques dues aux vicissitudes du marché de la canne, aux épidémies, aux aléas climatiques et à l’arrêt de
l’immigration indienne
[6] ont contraint les grands propriétaires à recourir au colonat
partiaire (colonage en termes créoles)
[7] (Chane Kune, 1993). La société de plantation des
Grands Blancs dominait et consolidait alors ses bases en se structurant entre
propriétaires, colons et journaliers.
Le propriétaire nourrissait, soignait, logeait, avançait l’argent des récoltes. Les
relations des travailleurs aux propriétaires se construisaient dans des rapports de dépendance matérielle et sociale, ainsi que dans des rapports d’autorité qualifiés de paternalistes (Mintz, 1979). Participant d’un rapport social inégal, le paternalisme
combinait autorité et bienveillance du propriétaire avec, en retour, la soumission des
travailleurs (Benoist, 1983). Auprès des propriétaires s’attachait ainsi toute une population qui confortait leur pouvoir économique, politique et social.
La première guerre mondiale a sorti la Réunion de la crise en multipliant les exportations vers la France (Chane Kune, 1993). Dans ce nouveau contexte de prospérité, grands propriétaires et usiniers ont investi dans des sociétés anonymes. L’usine
employa des ouvriers et les terres furent à nouveau exploitées en faire valoir direct,
des journaliers venant renforcer la main-d’œuvre au moment de la coupe. Pendant
cette période d’expansion, les sociétés ont délaissé les terres pauvres et difficiles à
mettre en valeur et les ont revendues à des colons, anciens engagés ou Petits Blancs.
Ces ventes ont permis de conserver la main-d’œuvre à proximité des domaines.
Dans le contexte incertain et difficile de la plantation, elles ont également permis
l’établissement d’une vie familiale, principale source de support et d’identification
pour les travailleurs, le seul moyen de résister à la pression de la plantation en maintenant au sein de l’unité familiale les traits culturels de l’identité individuelle et collective d’origine (Ghasarian, 1991).
La départementalisation est intervenue au lendemain de la guerre en 1946. Dans
ce cadre départemental, la société réunionnaise est entrée dans un vaste programme
de reconstruction d’après-guerre basé sur le développement des infrastructures de
communication et énergétiques puis, à partir des années 60, sur la santé et l’éducation. Sur le plan agricole, la « Réforme foncière », avec la création de la SAFER
Réunion en 1965, s’est inscrite dans les différents programmes de relance de l’agriculture réunionnaise. Dirigées en priorité vers des colons et journaliers travaillant
auparavant sur les grands domaines, les actions orchestrées par la SAFER et le Crédit Agricole ont permis la création d’exploitations fondées sur la propriété individuelle de la terre et le travail familial, les superficies des exploitations cannières variant entre cinq et dix hectares.
2. LE CAS DE LA RENAISSANCE
2.1. PRESENTATION DE LA LOCALITE
La Renaissance est une petite localité des Hauts de la commune de Sainte-Suzanne au cœur du bassin cannier de Bois-Rouge, dans le Nord-Est de La Réunion
(figure 1). Cette ancienne propriété cannière présente une superficie totale de 254
hectares
[8] au moment de la vente en 1974. Située à cinq kilomètres du centre de
Sainte-Suzanne, sur le versant montagneux, La Renaissance est un « écart »
[9] s’étageant de 100 à 350 mètres d’altitude. Ravines, rivière et propriétés avoisinantes
marquent les limites du territoire. Sur le plan agricole, elle est composée de moyennes propriétés issues de la Réforme foncière, la SAFER ayant rétrocédé les terres
aux anciens travailleurs du domaine en vente et de domaines voisins. La mise en valeur de la terre y est difficile car une grande partie des terrains sont en pente et très
empierrés.
En mars 1995, la localité compte 331 habitants constituant 75 groupes domestiques répartis sur le territoire en îlots de groupes domestiques apparentés. Les agriculteurs représentent 28 % de la population active, 41 % exercent d’autres activités
dont une majorité en dehors de La Renaissance, 17 % ont des Contrats emplois solidarité (CES) et 14 % sont des chômeurs (Paillat-Jarousseau, 2001).
Cette situation du travail s’inscrit dans le mouvement amorcé depuis les années
60 avec la départementalisation économique et le développement de nouvelles opportunités d’emplois en dehors des grandes propriétés. Cependant, la prédominance
des activités autres qu’agricoles observées est à relativiser. En effet, La Renaissance
reste une localité agricole par le recours aux épouses ou compagnes, aux adolescents
ou jeunes adultes au sein du ménage, ou encore à la parenté plus élargie dans le
groupe des collatéraux de façon non continue mais régulière, que ceux-ci soient en
situation de travail ou non (Paillat-Jarousseau, 2001).
2.2. À LA RENCONTRE DES HABITANTS
Les premiers contacts avec les habitants se sont faits tout en visitant les lieux.
Ces premiers contacts se sont ensuite formalisés sous la forme d’entretiens guidés
auprès des familles d’agriculteurs. Une centaine d’entretiens ont été effectués. Retranscrits intégralement, le français et le créole ont été respectés
[10]. Tous les agriculteurs possédant de la terre à La Renaissance ont été interviewés, qu’ils résident
sur place ou à l’extérieur. L’histoire de l’installation agricole, la situation préexistante, les difficultés rencontrées, le rôle de l’encadrement agricole dans cette installation, le rôle de la famille dans le fonctionnement de l’exploitation, l’évolution de
la production cannière, l’organisation du travail agricole, l’équipement, le recours à
de l’aide extérieure, jusqu’à la situation actuelle (localisation du parcellaire, état de
la production, choix de diversification, nature des relations avec les autres agriculteurs...) ont été autant de thèmes abordés, axés sur l’activité agricole, le foncier et
les dynamiques sociales. Une dizaine d’entretiens avec des représentants des différentes institutions et organismes agricoles concernés par la Réforme foncière ont
également été réalisés.
Mais la reconstitution de l’histoire des familles d’agriculteurs durant les vingt
ans écoulés depuis la mutation foncière s’est avérée insuffisante. Il fallait chercher
plus loin dans le passé, mieux connaître les références à l’histoire contenues dans les
pratiques et les discours sur les pratiques. Une dizaine d’entretiens ont donc été réalisés avec d’anciens travailleurs de la canne et d’anciens employés du domaine préexistant. Les plus anciens témoignages relatent la période avant, pendant et après la
seconde guerre mondiale. Des informations généalogiques recueillies à partir des
actes de naissance, de mariage et de décès sont venues compléter la mémoire orale.
Le recueil de documents d’archives a permis de remonter jusqu’aux débuts de la
canne à sucre à La Réunion.
Grâce à l’ensemble des informations recueillies, et par recoupement des informations, nous avons écrit une vingtaine de biographies et reconstitué, à l’aide de schémas, l’ensemble de la parenté locale par alliance et de sang, tous les habitants étant
reliés les uns aux autres à un niveau ou un autre (Paillat-Jarousseau, 2001).
Les différentes situations rencontrées, les références au passé, les nombreuses interactions entre les habitants et la diversité des origines sociales, culturelles et géographiques nous ont amenés à privilégier au cours de notre travail l’étude locale approfondie par une approche plus proprement ethnographique. Le travail s’est ainsi
poursuivi par nos visites régulières et répétées sur plusieurs années et par la participation aux événements familiaux et locaux.
2.3. AVANT LA REFORME FONCIERE : COLONS ET JOURNALIERS SUR LA
PROPRIETE
Du temps de la plantation, on cherchait un endroit où vivre et travailler. Le propriétaire procurait le logement aux journaliers et à leurs familles. Il donnait
l’autorisation de construire des cases le plus souvent dans les Hauts de la propriété
aux colons et à leurs enfants qui, une fois en ménage, construisaient à proximité des
parents. En constituant ainsi son réservoir de main-d’œuvre, la grande propriété sucrière permettait la reproduction des lignées locales. Ces lignées locales toujours à
l’œuvre en milieu rural réunionnais sont fondées sur le groupe domestique structuré
autour du couple et des enfants dépendants, tout en fonctionnant dans un système
familial plus vaste regroupant localement parfois trois générations en ligne directe et
de nombreux collatéraux (Paillat-Jarousseau, 2001).
Au moment de la vente du domaine, en 1974, les travailleurs de La Renaissance
formaient ainsi une collectivité de forte interconnaissance basée sur la parenté et la
proximité de résidence (Paillat-Jarousseau, 2001). 48 colons travaillaient sur la propriété
[11] répartis sur le domaine en plusieurs îlots résidentiels de groupes domestiques apparentés de
Petits Blancs dans les Hauts de la propriété et de
Malabars et de
Cafres à proximité de la maison de maîtres avec plusieurs couples mixtes. La plupart
étaient des petits colons, travaillant le plus souvent sur plusieurs parcelles de super-ficies inférieures à un hectare de canne à sucre et dont l’ensemble n’excédait pas
deux hectares. Ceux-là étaient également journaliers sur les terres en faire-valoir direct, leur colonage n’étant pas suffisant pour vivre. D’autres, beaucoup moins nombreux, appelés « gros colons », cultivant au moins trois ou quatre hectares, étaient en
priorité sur leur colonage. Ils travaillaient de façon très occasionnelle sur les terres
en faire-valoir direct pendant l’entrecoupe ou en fin de campagne sucrière. À cette
époque, le plus gros colon exploitait six hectares de terre en pente. Quelques colons
exploitaient à la fois de la terre à La Renaissance et à Bellevue, une propriété voisine.
À La Renaissance, les colons ne subissaient pas trop de pression de la part de
leur « patron » en comparaison des conditions de travail de grandes propriétés voisines. Ils s’occupaient seuls de leur colonage et donnaient le tiers de leur récolte, puis
le quart à partir des années 1970. C’était cependant le propriétaire qui décidait des
cultures. Les colonages se transmettaient le plus souvent de père en fils avec l’accord du propriétaire. Le colon transmettait les souches de cannes et pouvait prétendre à une indemnité versée par le successeur au titre de la souche. Exclus de la terre
accaparée par une minorité de Grands Blancs pour la production sucrière, le colonage représentait l’opportunité d’échapper à la contrainte du travail sur les terres de
faire-valoir direct. Le statut de colon était plus valorisé socialement que celui de
journalier, les colons étant assimilés à des semi-propriétaires parce qu’ils étaient
plus indépendants, en organisant eux-mêmes le travail agricole et les récoltes, en
bonne entente avec le propriétaire. Avoir l’usage de la terre comme colon était préféré à l’activité de journalier.
2.4. LA REFORME FONCIERE, UNE OPPORTUNITE D’ACCEDER AU FONCIER
À La Renaissance, la sélection des candidats à la terre a été effectuée par l’intermédiaire de l’ancien gérant de la propriété qui connaissait les « bons travailleurs ».
36 candidatures ont été retenues. L’âge moyen était d’environ 30 ans (de 17 à 55
ans). La moitié d’entre eux travaillait déjà à La Renaissance comme colon et/ou
journalier.
En rupture du parcellaire de la propriété, le découpage des lots agricoles opéré
par la SAFER a tenu compte de la valeur nourricière de la terre : les anciens colonages (terres de faire-valoir indirect) situés en pente ont été vendus avec une portion
adjacente située sur la partie plate du domaine (terres de faire-valoir direct). À La
Renaissance, la superficie moyenne des lots agricoles est de 4,8 ha. Mais, cette
moyenne masque des réalités très différentes puisque la surface agricole utile varie
de 1,64 ha à 7,30 ha
[12]. Grâce aux plans de modernisation de l’économie sucrière,
accompagnés financièrement et soutenus techniquement (épierrage, infrastructures...) par les organisations professionnelles qui ont pris le relais des grands propriétaires fonciers, les nouveaux agriculteurs ont défriché et se sont investis dans la production sucrière en mobilisant la famille et les anciens camarades de travail. En
continuité de la plantation, l’habitat a été, quant à lui, conservé tel quel sous forme
de « lots habitat » vendus aux habitants accédant à la propriété agricole et sous
forme de « lots de transfert » pour les habitants accédant à l’habitat sans la terre
agricole.
Certains n’ont pas été retenus pour la terre agricole parce qu’ils étaient trop âgés
pour s’installer ou n’avaient pas les qualités requises selon le modèle promu. Par ailleurs, tous n’ont pas désiré prendre de la terre parce qu’ils n’ont pas eu envie de
s’investir dans ce type de projets ou parce qu’ils avaient d’autres projets. Parmi ces
exclus, représentant près des deux tiers des anciens travailleurs de la propriété, certains ont quitté La Renaissance pour aller travailler sur des propriétés voisines. Les
agriculteurs trop âgés sont restés vivre sur place et ont acheté une maison ou ont
quitté La Renaissance pour aller s’installer ailleurs. Quelques-uns sont restés travailler comme colon au quart, employé(e) de maison, pour les anciens propriétaires qui
ont conservé des terres et la maison de maîtres, et qui les ont logés. D’autres ont
continué de travailler comme journalier agricole occasionnel sur les terres des nouveaux chefs d’exploitation.
En permettant l’accès à l’habitat des agriculteurs, mais aussi de ceux qui le pouvaient et le souhaitaient même en l’absence de projet agricole, la Réforme foncière a
permis de maintenir les liens sociaux préexistants sur la base desquels ont pu se reconstruire de nouveaux liens et se prolonger les anciens, La Renaissance demeurant
une collectivité de forte interconnaissance fondée sur la parenté et le voisinage (PaillatJarousseau, 1996). Du point de vue socioculturel, les familles qui ont accédé à la
terre sont principalement des Malabars et des Petits Blancs ; lorsque des Cafres ont
accédé à la propriété agricole, ce sont des couples mixtes : deux à la Renaissance sur
l’ensemble des agriculteurs.
3. UNE TERRE POUR HABITER ET CULTIVER
3.1. LA TERRE, UN ENJEU POUR L’ACCES A LA RESIDENCE
Nous avons vu que dans l’histoire de l’économie sucrière réunionnaise, les populations déportées, privées de leurs repères sociaux et culturels dans l’univers
contraignant de la plantation, ou celles de Petits Blancs appauvris, ont saisi l’opportunité d’acquérir des lopins de terre délaissés par les grands propriétaires. Ces terres
ont été principalement destinées à l’habitat lié à la constitution d’unités familiales.
Des familles se sont ainsi établies formant au fil des générations des îlots résidentiels de groupes domestiques apparentés, associés à la propriété de la terre selon un
principe égalitaire de partage entre tous les enfants, pour l’accès à la résidence (PaillatJarousseau, 2001). Les trajectoires familiales montrent cette dynamique d’accès
au foncier et de regroupement autour d’un ancêtre commun, comme en témoigne le
cas suivant.
Claude Ramaye Permal
[13], agriculteur à La Renaissance, a reçu en héritage
comme son frère et ses sœurs une parcelle de terrain de son père qui en avait hérité
lui-même, avec ses frères, de son père. Cette propriété morcelée se situe à Bellevue-Liberté, un quartier voisin. Sur la propriété familiale, par le jeu de la transmission
foncière, sont regroupées aujourd’hui une dizaine de maisons abritant les frères de
son père, leur famille, ses cousins au premier degré, leur famille, son frère, ses sœurs
et leur famille... (figure 2).
FIGURE 2.
ÉTABLISSEMENT DE LA FAMILLE RAMAYE PERMAL A BELLEVUE – LIBERTE
Ces établissements familiaux sur plusieurs générations préfigurent l’installation
résidentielle observée après la Réforme foncière lorsque les familles ont accédé à la
propriété agricole pour certains, à la propriété de l’habitat pour d’autres ou aux deux
ensemble.
Monsieur Jules Ovide (figure 3) habite à Bagatelle. Son père était déjà propriétaire du terrain qu’il a divisé entre ses enfants. Ils sont plusieurs issus de cette branche paternelle à exploiter de la terre à La Renaissance et à habiter au même endroit à
Bagatelle dont une des voies d’accès porte le nom de l’« ancêtre fondateur » : allée
Ovide. Plusieurs des enfants se sont établis à La Renaissance, lorsqu’ils ont fondé
leur foyer, sur la terre de leurs parents acquise au moment de la réforme et où ils travaillent.
FIGURE 3.
ETABLISSEMENT DE LA FAMILLE OVIDE.
Pour les promoteurs de la réforme, l’attribution de la terre constitue une volonté
de lier le revenu à l’effort productif. La terre est avant tout un outil de travail. Cependant, certains, parmi ceux qui sont venus de l’extérieur, ont été autorisés à construire sur le lot agricole dans des limites bien définies par les clauses de la SAFER
afin qu’ils puissent résider sur leur exploitation.
En février 1993, cela fait cinq ans que le couple formé par Gérard Grondin et son
épouse habitent leur maison à La Renaissance. La SAFER leur avait donné l’autorisation de construire une petite maison de deux pièces sur leur terrain. Ils ont finalement obtenu l’autorisation pour construire une maison plus grande. Un frère menuisier de Madame Grondin les a aidés à bâtir la maison, une jolie maison en bois
sous tôle.
Isabelle et Dany Grondin, qui ont acheté leur terrain agricole en 1982, sont venus
en 1985 s’installer dans leur petit logement construit par eux selon les normes autorisées par la SAFER. Cinq ans plus tard, ils ont obtenu le droit d’agrandir leur logement. Grâce au PAC
[14], ils ont fait construire une petite cuisine, des sanitaires et une
salle de bain. Actuellement, puisque le chemin qui borde leur maison a été déclaré
communal, ils espèrent pouvoir obtenir l’autorisation pour construire une maison
neuve et démolir l’ancienne.
Mais ces règles ne permettent pas l’installation résidentielle des enfants à proximité comme l’autorisait la plantation. Le souci des familles n’est alors plus seulement de trouver un endroit où travailler mais, demeure, pour tous, dans la diversité
des origines, celui d’acquérir pour sa descendance de la terre pour résider c’est à dire
pour bâtir et se loger.
H : vous m’expliquez ?
Mr R [15] : j’ai mis mon travail [16] sur le nom de ma femme parce que je suis en
retraite et j’avais encore des crédits à rembourser. Cette année, c’est la der-
nière année. L’année prochaine, je passe la main à mon fils.
H : à quel fils ?
Mr R : R. Sully, le dernier garçon [17]
(...)
H : comment ça va se passer ?
Mr R : je vous explique. À R. Alain, je lui ai donné la parcelle de La Renais-
sance. À R. Noël, je lui ai donné la cour là-bas. Vous avez vu la cour ?
H : oui
Mr R : dans le fond, il y a une personne qui m’a offert un morceau de terre.
J’ai dit à Noël que si je parvenais à acheter, je lui donnerai tout. Vous avez vu
le « carré d’cour mangues carottes », les évis [18], c’est sa part d’héritage.
Après, il manquait une part pour une fille. Il y a une personne qui m’a offert
un morceau dans le fond là. C’est pour ça que j’ai fait un petit crédit. Je l’ai
acheté. Après quand j’ai fini de payer je donne à chacun son morceau et puis,
qu’ils se débrouillent ! Je ne travaille plus, je ne m’occupe plus d’eux.
H : donc Sully aura la terre
Mr R : Sully, il a son bout de terre ici pour construire sa maison. On ne par-
tage pas la terre SAFER. C’est lui qui va reprendre mais, je ne sais pas encore
comment il faut faire
Mme R : de toutes façons il faut faire une vente
Mr R : faire une vente, je connais.
H : c’est important pour vous de donner un « carré d’cour » à vos enfants ?
Mr R : Oui et l’occasion s’est présentée
Mme R : on ne peut pas donner à l’un et pas à l’autre
Mr R : ici c’est pour mon fils Jean-Claude.
On voit bien dans cet extrait d’entretien la spécificité réunionnaise qui accorde la
priorité au logement de tous les enfants et qui sépare le logement de la terre agricole ; le fait que celui qui deviendra le chef d’exploitation (Sully) n’est pas celui qui
héritera de la maison paternelle (Jean-Claude) constitue un indicateur de cette spécificité.
FIGURE 4.
ÉTABLISSEMENT DU « CLAN »* OULEDI
Il apparaît donc aujourd’hui, vingt ans après le début des rétrocessions de terres,
que, malgré les limites imposées par la SAFER à l’installation résidentielle sur les
terres agricoles, les pratiques de reproduction sociale des groupes domestiques génèrent un développement du foncier bâti au détriment du foncier à vocation agricole.
On observe sur plusieurs terres agricoles de La Renaissance des constructions de
maisons où se sont installés les enfants d’agriculteurs avec leur famille : « On est
content jusqu’à aujourd’hui parce que chacun de mes enfants a eu une petite maison
grâce à leur frère. Ils ne sont pas dispersés. Ils sont tous ensemble. Le frère a bien
compris parce qu’il a donné à tous ses frères et sœurs une petite place pour s’installer. Et moi, je suis là avec eux. »
[19] (figure 4).
La pratique privilégie plutôt l’installation résidentielle dans des zones impropres
aux cultures. Elle n’est pas sans rappeler les zones d’habitat à proximité des colonages sur les grandes propriétés : dans les « fonds »
[20], sur les bords de ravines. Mais
cette installation n’a rien à voir avec l’installation précaire des colons contrôlée par
le propriétaire puisqu’il s’agit maintenant de constructions en dur pratiquées le plus
souvent dans l’illégalité.
Compte tenu de la forte pression sur le foncier à la Réunion, les autorités, notamment communales, s’arrangent de cette situation non réglementaire pour résoudre le problème du logement et réduire l’exode rural. Ainsi, la mutation foncière
prolonge le processus de reproduction locale des groupes domestiques déjà observé
du temps de la propriété lorsque le propriétaire autorisait l’installation résidentielle
des enfants de colons ayant fondé leur foyer à proximité des parents, ou encore celle
de plusieurs colons apparentés et de leur famille les uns à côté des autres (cas des
germains). Cette installation résidentielle répond à la nécessité de se reproduire socialement en même temps qu’elle procure par le jeu des alliances force et cohésion
aux groupes domestiques locaux apparentés (figure 4).
4.2. TRANSMETTRE LA TERRE AGRICOLE A UN UNIQUE SUCCESSEUR
CONFORMEMENT AU MODELE SAFER
Si la terre en tant que terrain à bâtir a continué d’être la priorité pour les « petits
ruraux » réunionnais ayant bénéficié de la Réforme foncière, la terre agricole, acquise grâce à cette réforme, a également constitué un enjeu pour certaines populations aux origines agricoles et « paysannes » comme les Malabars et les Petits
Blancs.
Au début des années 1980, les premières successions à La Renaissance ont eu
lieu. En continuité des pratiques des grandes propriétés sucrières, marquées par la
transmission de père en fils du colonage, la transmission à un unique successeur,
conformément au modèle SAFER, a opéré. Cependant, la succession reste marquée
par la diversité des pratiques liées aux origines.
Pour les agriculteurs Malabars, la transmission de l’exploitation agricole
s’effectue du père au benjamin des fils en référence à la norme qui caractérise la
transmission foncière dans le milieu Malabar réunionnais (Ghasarian, 1991 ; Ottino,
1996) :
René Ramaye Permal, par exemple (figure 2) a réalisé sa succession en transmettant l’exploitation agricole au benjamin de ses fils. Son fils n’était, dit-il, pas très
« motivé ». La famille s’est mobilisée en lui assurant un soutien au niveau du travail
pour l’encourager au début de son installation.
En février 1991, Monsieur Eugène Mouniapin a vendu son lot SAFER au benjamin de ses fils et a réalisé ainsi sa succession. Un autre de ses fils était déjà installé
sur un lot agricole de La Renaissance.
En 1983, Monsieur Claude Ramaye Permal a repris l’exploitation de son père. Il
a un unique frère, plus jeune que lui : « il est parti apprendre un autre métier, celui
de soudeur. Il est parti en France, à Madagascar. Quand mon père a été à la retraite,
mon père lui a téléphoné pour lui demander s’il voulait prendre le terrain. Il lui a répondu non, qu’il n’avait pas envie. » Le père aurait voulu que son fils reprenne la
terre puisque le premier était déjà colon : « c’est lui qui passait en priorité, lui, le
dernier parce que moi j’étais colon tandis que lui n’avait pas de travail. Mais, il ne
voulait pas reprendre. C’est donc moi qui ai repris ». Ce propos témoigne du processus de reformulation qui caractérise la société réunionnaise ; en effet, il mobilise en
premier la règle de transmission au benjamin, ce qui nous rappelle ses origines Malabar, puis celle des Petits Blancs (donner du travail à celui qui n’en a pas). Le benjamin est ensuite rentré s’installer à La Réunion. Il est au chômage aujourd’hui et
aide son frère de temps en temps sur l’exploitation. Les deux frères sont tous les
deux propriétaires du terrain sur lequel ils ont construit leur maison, issu des partages effectués par le père entre ses enfants (figure 2).
Cet exemple diffère des précédents en ce que la transmission s’opère ici du père
au fils aîné, ce qui n’est pas conforme à la norme locale, mais s’explique par l’évolution de la société réunionnaise. Il témoigne de l’intégration progressive à la société
globale des différentes composantes qui constituaient l’ancienne colonie. Du temps
de la plantation, la société était orientée selon un axe vertical où vie sociale et travail, basés sur l’économie des grands domaines sucriers, étaient étroitement associés. Depuis la départementalisation, elle s’oriente selon un axe horizontal où progressivement les itinéraires individuels, professionnels et familiaux se diversifient et
s’affranchissent des multiples dépendances auxquelles ils se trouvaient assujettis –
vis à vis des Grands Blancs notamment (Paillat-Jarousseau, 2004).
Les successions soulignent le caractère familial de la transmission du statut de
chef d’exploitation. Mais, contrairement à la norme Malabar qui privilégie le benjamin des enfants, les situations des autres agriculteurs, essentiellement des Petits
Blancs concernant la Renaissance, sont diverses et leurs réponses lorsqu’ils sont
confrontés à la transmission de leur exploitation également. Cette diversité tient aux
événements qui affectent les groupes domestiques et au cycle qui caractérise leur
développement. La transmission de l’exploitation s’inscrit ainsi dans des trajectoires
familiales qui sont toutes particulières.
En 1987, Paul Armand a succédé à son père. Auparavant, il était colon sur la
terre de son père. Ce dernier, pour toucher la pension d’invalidité suite à un malaise
cardiaque qui l’a laissé paralysé, devait vendre son terrain. Paul Armand a un frère
installé comme agriculteur dans une commune de l’Est. Ses autres frères travaillent
en entreprise à Saint-Denis, le chef lieu.
En fin d’année 1988, Monsieur Pierre Nativel a réalisé la succession de son exploitation en la transmettant à son fils cadet. Il avait déjà installé l’aîné sur une terre
de Sainte-Marie, commune voisine.
La logique sous-jacente aux pratiques des
Petits Blancs est de donner du travail à
celui qui n’en a pas. Le successeur n’est pas désigné à l’avance
[21] (Paillat-Jarousseau, 2001). C’est donc la valeur d’usage de la terre agricole, au sens où celle-ci permet d’accéder au travail, qui est privilégiée. On voit ici la continuité avec le
temps de la plantation où l’accès au travail constituait l’enjeu principal pour les
« petits ruraux » car la possibilité d’acquérir de la terre était très limitée, la majorité
des terres étant la propriété des
Grands Blancs.
Avec la réforme, bien que la terre soit devenue accessible à un plus grand nombre, la possibilité d’augmenter son patrimoine agricole continue d’être très limitée.
Dans ce contexte, bien que promus chefs d’exploitations agricoles, et compte tenu
de l’importance accordée à la valeur d’usage de la terre agricole, les petits agriculteurs, Malabars ou Petits Blancs, n’hésitent pas à compléter leur activité sur leur
terre agricole en propriété par une activité de colon lorsqu’elle se présente (Paillat-Jarousseau, 2001).
4.3. ENTRE METISSAGE ET IDENTITES CULTURELLES, DES RAPPORTS
DIFFERENTS A LA TERRE
Le cas de deux agriculteurs Malabars, deux frères habitant La Renaissance, Félix
et Gilbert Sinapin témoigne de la complexité réunionnaise, société créole, société
métissée. Ces deux agriculteurs Malabars sont en réalité des demi-germains, frères
de même mère.
Le plus âgé (né en 1937), Gilbert, en tant que fils naturel, reconnu par le père de
son demi-frère, est l’objet d’un certain discrédit au sein de sa famille d’orientation.
Ce discrédit est renforcé par son union avec une Cafrine qui rappelle le passé esclavagiste dont les Malabars, anciens engagés libres sur les grands domaines, ont toujours cherché à se distinguer. Au moment de la vente de l’ancien domaine de canne
à sucre, Gilbert était journalier. Sa position au sein de sa famille d’orientation par sa
naissance illégitime et son alliance matrimoniale avec une Cafrine explique qu’il va
privilégier conformément à la norme Cafre la résidence plutôt que l’exploitation de
la terre conformément à la norme Malabar. Lui et sa femme ont accepté d’acheter
un lot agricole de valeur médiocre, situé sur les bords d’une cascade, pour conserver
leur logement qu’ils ont également acquis. Au moment des enquêtes, personne parmi leurs sept enfants ne souhaitait reprendre la terre agricole, ces derniers exerçant
ou s’orientant tous vers des activités professionnelles en dehors de l’agriculture.
Son demi-frère, Félix, plus jeune (né en 1953), issu de l’union légitime, était le
seul vivant encore sous le toit paternel en âge de s’installer au moment des rétrocessions SAFER. Il avait déjà succédé à son père sur le colonage et a accédé à la terre
SAFER dont une partie était l’ancien colonage. C’est également lui qui a « hérité »
de la maison de ses parents, anciens colons du domaine, qu’il a rachetée au moment
des rétrocessions, ses parents ayant acheté un « lot de transfert » situé juste à côté et
comprenant également une parcelle plantée de quelques cocotiers. Depuis la mort du
père et d’un jeune frère, c’est aussi lui qui perpétue la tradition religieuse Malabar et
le culte des ancêtres. Père de quatre enfants, trois garçons et une fille, le benjamin
(15 ans en 2003), intéressé par le travail de la terre, est déjà pressenti pour lui succéder sur l’exploitation agricole conformément à la pratique en vigueur dans le milieu
Malabar.
Cet exemple montre le processus de reformulation permanente qui résulte des
adaptations aux modèles dominants et du contact des différents usages culturels.
Dans les deux configurations, c’est la même logique pour l’accès à la résidence :
donner un bout de terre à chaque enfant pour qu’il s’y établisse avec sa famille. Cependant, bien que frères, bien que Malabars tous les deux, ils illustrent deux rapports à la terre agricole bien différents en lien avec la structure familiale. Dans la
première configuration, il s’agit seulement d’acheter une terre pour habiter ; la terre
agricole ne constitue pas l’enjeu social prédominant, l’accès à la propriété foncière
étant un moyen pour promouvoir les enfants dans des activités en dehors de
l’agriculture. Dans la seconde configuration, grâce à la terre agricole qui se transmet,
le nom se perpétue ainsi que l’honneur et le prestige de la famille selon l’ethos Malabar (Ghasarian, 1991).
À la Réunion, dans une société où des populations de différentes origines sociales et culturelles ont dû s’adapter à l’univers contraignant des grands domaines fonciers de canne à sucre, l’enjeu de la terre, c’est l’accès à la résidence pour se loger.
Dès qu’ils l’ont pu, les travailleurs des grands domaines ont cherché à s’établir. Cet
établissement a pris différentes formes dont les principales sont (i) l’accès à la propriété de terres mises en vente par les grands propriétaires et destinées à l’habitat, et
(ii) l’installation résidentielle sur le domaine, autorisée par le propriétaire, pour les
colons et leur famille. En permettant l’établissement familial, la plantation assurait
ainsi le renouvellement de la force de travail et, par la constitution d’unités familiales, le maintien de traits socioculturels liés aux origines.
Dans la continuité du passé, les familles d’agriculteurs SAFER ont saisi l’opportunité d’accès à la terre permis par la Réforme pour prolonger le processus de reproduction locale des groupes domestiques. Les particularités sociales et culturelles
liées aux origines, combinées au métissage, ont cependant engendré des rapports à la
terre différents. Lorsque la terre agricole ne constitue pas un enjeu suffisant, seule la
logique de transmission de la terre pour l’habitat opère, l’objectif étant de renforcer
localement la cohésion des groupes familiaux. Lorsque la terre agricole constitue un
enjeu, elle revêt plus d’importance pour sa valeur d’usage, les chefs d’exploitations
agricoles avec leurs enfants n’hésitant pas à cultiver d’autres terres en colonage.
S’agissant de la transmission de l’exploitation agricole, pour les Malabars, le benjamin des fils succède au père, dans la mesure du possible ; pour les Petits Blancs, le
successeur n’est pas désigné à l’avance ; on donne du travail à celui qui n’en a pas.
Les Cafres, en tant que groupe social, sont peu concernés par la transmission du
foncier agricole. Mais pour tous, l’enjeu principal de la terre demeure la résidence.
On acquiert de la terre transmise à égalité de parts entre héritiers pour loger les descendants lorsqu’ils ont constitué leur foyer.
·
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[1]
L’installation durable dans l’île date de 1665.
[2]
Sorte de métayers.
[3]
Société d’aménagement foncier et d’établissement rural.
[4]
En 1994,50 % des livraisons de canne à l’usine sucrière sont effectuées par des agriculteurs exploitant moins de dix hectares de terre, la majorité d’entre eux ayant acquis leur terre agricole au moment de la réforme foncière (Chastel, 1995).
[5]
Pour son analyse des renouveaux identitaires à La Réunion, Ghasarian (2002) retient un autre niveau de sens, celui de la manipulation des modèles imposés et ceux nés du contact forcé pour produire de nouvelles significations sociales.
[6]
La dégradation des conditions de vie des engagés indiens sur les domaines a entraîné la dénonciation de la convention franco-anglaise de 1860 autorisant les propriétaires à engager des travailleurs
indiens. Cette dénonciation a provoqué l’arrêt de l’immigration indienne en 1885.
[7]
forme particulière de tenure de la terre qui prévoit le partage de la récolte entre le colon et la bailleur.
[8]
Source : SAFER, 1975.
[9]
Écart est le terme utilisé pour désigner les petites zones d’habitat qui se trouvent à la périphérie des
communes.
[10]
Pour faciliter la lecture, nous avons ensuite traduit les propos créoles en français.
[11]
Source : SAFER, 1986
[12]
Source : SAFER, 1986
[13]
Les prénoms et patronymes ont été modifiés
[14]
Programme d’aide à la construction.
[15]
Agriculteur
Malabar retraité né en 1920.
[16]
C’est sa femme qui est le chef d’exploitation (Mme R) ; l’expression utilisée ici par Mr R souligne
l’importance accordée à la valeur d’usage de la terre.
[17]
Au benjamin conformément à la norme
Malabar.
[18]
Fruits d’un arbre (
spondias dulcis ) originaire des îles du pacifique. Par extension, à La Réunion, le
fruit désigne l’arbre.
[19]
Propos de Madame Oulédi (1934), veuve depuis 1973, dont cinq de ses sept enfants habitent à La
Renaissance, les deux autres résidant encore sous son toit.
[20]
Zones de dépression.
[21]
C’est ce que démontre Martine Ségalen à propos du partage égalitaire en pays Bigouden Sud (Ségalen, 1985).