2005
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
« mesurer le niveau de vie » : administration statistique et politique des donnees en urss,
De la reconstruction au degel
Nathalie Moine
CNRS EHESS
L’article rappelle d’abord le fonctionnement des enquêtes de budgets menées par l’administration soviétique, qui s’inspire de la tradition statistique russe, alors que la réorganisation du début des années 1950 renforce à la fois le caractère pionnier et obsolète de cette
entreprise ambitieuse. La mise en place d’une enquête concurrente par la direction des syndicats démontre l’enjeu politique de ces données, préfigurant la période du Dégel. Après la
mort de Staline, administrateurs et experts puisent à la fois dans les enquêtes tsaristes et soviétiques pour tracer un bilan socio-économique du régime depuis ses origines.
First, this article describes the way the Soviet administration conducted budget surveys, drawing on the Russian statistical tradition. At the beginning of the 1950's, its
reorganization strengthen both the pioneering and obsolete features of this ambitious enterprise. The undertaking by the trade-union's direction of similar surveys
demonstrates the political stake of this kind of data, as a prefiguration of the
“Thaw”. After Stalin's death, bureaucrats and experts could then use both tsarist and
soviet surveys to assess the socioeconomic realizations of the regime.
Il est commun d’associer l’État soviétique au contrôle des esprits, des comportements, ou encore des déplacements des individus. On s’attend moins à le voir mesurer, à côté du salaire d’un chef de famille, les revenus récoltés au cours de petits
travaux par les autres membres du ménage, établir le nombre de pommes de terre
englouties par la même famille, ou encore noter placidement le nombre de paires de
chaussures achetées au marché ou chez un particulier. C’est pourtant ce à quoi
s’employaient les statisticiens en charge des enquêtes de budgets, tenues pendant des
décennies auprès de dizaines de milliers de ménages, sur une base permanente, y
compris dans les périodes de profond dénuement traversées par la population soviétique sous Staline. Véritable institution de l’administration statistique soviétique, ce
type d’enquête s’inscrit en réalité dans le passé russe pré-révolutionnaire, de même
qu’elle s’est poursuivie après 1991, nourrissant alors la discussion sur la paupérisation de la population et les formes alternatives de revenus et de ravitaillement accessibles aux Russes dans un pays en pleine déconfiture économique.
En réalité, cette grande continuité de l’activité administrative des statisticiens est
un fait récemment établi, du fait de l’ouverture des archives aux chercheurs et de la
déclassification de ces dossiers au début des années 1990. Les histoires officielles de
l’administration statistique avaient bien signalé l’existence, et même le développement, des enquêtes budgets sous Staline, mais cet épisode tenait en quelques lignes
alors que les résultats n’avaient jamais été publiés avant la
perestroïka (Atkinson,
Micklewright, 1992, p. 269)
[1].
Maintenant que non seulement les résultats des enquêtes, mais aussi les rapports
rédigés au niveau régional et fédéral, ainsi que les autres documents internes à
l’administration (discussions sur la construction de l’échantillon, sur la manière de
comptabiliser tels ou tels dépenses ou revenus, instructions aux enquêteurs, etc.)
sont accessibles, il est désormais possible de mieux en saisir l’ampleur et de comprendre leur place dans le fonctionnement de la planification économique. D’autant
que l’ouverture des archives a également donné accès à une enquête budget menée
parallèlement, celle de la direction centrale des syndicats, qui connut elle-même un
important développement au cours des dernières années du stalinisme. C’est donc à
ces enquêtes en tant que pratiques administratives à la portée politique évidente que
nous nous intéressons ici.
Précisément, ce qui frappe dans ces enquêtes tient à la richesse de l’information
récoltée, quelle que soit la période politique concernée, ainsi que les similitudes repérables à travers le temps, tant en matière de méthodologie que dans le questionnaire. On se retrouve ainsi très loin d’une information statistique figée par
l’idéologie, telle que l’ont décrite les représentants de l’école totalitaire, qui n’avaient
pas, il est vrai, accès à cette production interne, mais avaient nié jusqu’à la possibilité de son existence (Arendt, 1972). À la fois la richesse de l’information statistique
et la complexité des relations entre producteurs de l’information et récepteurs constituent désormais des aspects incontournables de l’histoire sociale et politique de
l’Union Soviétique. C’est ce qu’ont récemment démontré Alain Blum et Martine
Mespoulet dans un ouvrage consacré aux statisticiens de la Direction Centrale de la
Statistique sous Staline, qui ouvre des perspectives fécondes balayant des décennies
marquées par un affrontement réducteur entre le scepticisme des uns et la confiance
imprudente accordée aux données chiffrées soviétiques par d’autres. Il permet en
effet de considérer le chiffre comme le résultat d’une observation du réel évidemment politiquement construite, mais négociée entre dirigeants de l’administration
statistique et dirigeants politiques (Blum, Mespoulet, 2003).
Dans le cadre de cet article, on ne cherchera pas à reconstituer des séries à l’aide
de ces nouvelles données, travail esquissé récemment par certains historiens (Filtzer,
1999 ; Filtzer, 2002 ; Hessler, 2004). La perspective est autre, puisqu’il s’agit d’établir ce que savaient les dirigeants soviétiques sur l’état de la population, en explorant
le type d’informations à leur portée, à travers la lecture des rapports qui leur sont
envoyés plusieurs fois par an par les producteurs des données, et de saisir leur interprétation
[2]. Cette problématique est à la croisée d’une histoire de l’administration et
d’une histoire de la statistique, tant la question des méthodes d’enquête ne peut être
complètement séparée de celle de ses usages politiques.
On commencera donc par s’interroger sur la signification de la continuité historique des enquêtes budgets, en se centrant sur la période charnière qui relie la fin du
règne de Staline, phase de reconstruction de l’URSS ravagée par la guerre, aux premières années du « Dégel ».
On verra ainsi comment ces enquêtes se sont transformées sous le régime soviétique en instruments de la planification économique, tout en conservant, en partie,
des caractéristiques, du point de vue méthodologique, très proches des enquêtes des
premiers statisticiens russes.
Puisque les enquêtes de l’administration statistique soviétique ne remplissent
plus la fonction de connaissance critique du social qu’elles avaient, au moins en partie, à l’époque prérévolutionnaire, les enquêtes concurrentes de la direction centrale
des syndicats ont-elles cherché à remplir ce rôle, en voulant alerter le pouvoir politique dans les situations de déprivations les plus criantes, traversés par les groupes
sociaux qu’elles couvraient ? Cette hypothèse est d’autant plus importante qu’elle
remet en cause l’historiographie traditionnelle qui caractérise le second stalinisme
comme l’apogée du monolithisme politique, même si la discordance a sans aucun
doute été orchestrée par Staline lui-même.
Enfin, la mise en perspective des données des enquêtes budgets, de la fin de la
Russie impériale à l’URSS de Staline, à laquelle se livre l’administration soviétique
dans les premières années du Dégel, afin d’établir un bilan non seulement de la reconstruction depuis la fin de la guerre mais de l’ensemble de l’expérience socialiste,
témoigne des ressources du travail administratif dans des situations politiques
contrastées.
1. LES ENQUETES DE BUDGETS : UNE INSTITUTION RUSSO-SOVIETIQUE
1.1. LA LEGITIMATION PAR L’HERITAGE
Les enquêtes de budgets ont un long passé en Russie. De fait, la qualité du travail
d’enquête menée par les bureaux de statistique des administrations locales attachées
aux
zemstva, organes d’auto-administration créées dans plusieurs provinces russes
au cours des réformes de la deuxième moitié du XIX
e siècle
[3], est bien connue et
Martine Mespoulet a récemment montré leur vitalité scientifique et intellectuelle.
Par la suite, le même personnel participe activement à la construction de la nouvelle
administration statistique aux lendemains de la Révolution d’Octobre
[4]. Ces hommes
apportent avec eux à la fois un savoir-faire, et des convictions sur leur rôle dans un
projet de transformation sociale. Le récit de Martine Mespoulet s’achève cependant
sur la description d’un échec, les statisticiens se trouvant annexés à un simple travail
de comptabilité à la fin des années 1920 qui les privent de leur autonomie scientifique et politique (Mespoulet, 2001).
Pourtant, les statisticiens soviétiques, par la suite, continuent de se situer dans le
sillage du travail statistique pré-révolutionnaire, notamment dans les histoires officielles de la statistique soviétique rédigées par leurs soins. C’est notamment le cas
de Matiukha, qui travaille à la tête du secteur des enquêtes de budgets dans les années 1950 et se signale aussi comme l’auteur d’articles et d’ouvrages, qui font référence, sur la mesure du niveau de vie en Union Soviétique (Matiukha, 1967,1969,
1973).
1.2. UNE ENQUETE DE TERRAIN
La signification de cet héritage apparaît donc d’emblée comme problématique.
Dans une certaine mesure, il explique certainement les pratiques d’enquête des statisticiens soviétiques, y compris après les années 1920, notamment l’attachement à
la proximité entre les enquêteurs et leurs objets d’étude, ou encore le caractère détaillé et complexe des questionnaires (Mespoulet, 2003). Les enquêtes de budgets
des ménages illustrent parfaitement une conception du travail statistique comme
moyen de connaître au plus près les pratiques socio-économiques de la population.
De fait, l’enquête de budget soviétique s’attache à la fois à faire le bilan de ce qui est
acheté par le ménage – portant une attention particulière aux produits alimentaires,
distinguant les différentes sources d’approvisionnement (coopératives, magasins
d’État, marché paysan, particuliers) – mais aussi de ce qu’il reçoit de l’entreprise ou
de ce que lui donne l’exploitation de son propre lopin de terre. Parmi les sources de
revenus du ménage, l’enquête additionne le salaire du chef de famille, le salaire des
autres membres, mais aussi les revenus « secondaires », dont la nomenclature détaillée comprend les petits services aux particuliers comme faire le ménage, fendre du
bois, ou encore vendre ce que l’on peut au marché. Les revenus versés par l’assurance sociale (pensions, allocations) sont comptabilisés, mais aussi les petites sommes provenant de la famille, ou encore obtenues auprès du Mont-de Piété (les
« Lombardy »). Dans le cas des kolkhoziens, le fait de tenir compte des différentes
sources d’approvisionnement et de rémunération pose des problèmes méthodologiques (comment faire la somme des revenus monétaires versés par la direction du
kolkhoze, qui occupe souvent une part infime du budget des kolkhoziens, les rémunérations en nature dont une partie est destinée aux livraisons d’État, la production
du lopin privé, la vente sur les marchés kolkhoziens, de loin la principale source de
revenus monétaires pour les paysans), mais permet d’approcher dans le détail la spécificité des économies des ménages paysans. En cela, les enquêtes de budgets, y
compris à l’époque stalinienne, s’inscrivent bien dans la continuité du travail mené
par les statisticiens des zemstva de l’époque impériale, soucieux de déchiffrer les
modes de vie des milieux populaires. Cette proximité est un atout essentiel pour une
enquête qui entend décrire ce qui sort des comportements normatifs officiels, en particulier la part des achats qui se fait en circuit privé, ou encore la part des revenus
des ménages qui ne relève ni du salaire ni des allocations de l’État. Pour ne donner
qu’un exemple : en période de crise, les dirigeants politiques, à travers les rapports
des statisticiens, sont ainsi parfaitement informés du recours massif au bazar, rebaptisé « marché kolkhozien » à partir de 1932, pour se procurer les biens non rationnés
et pour arrondir les fins de mois. De ce fait, une bonne connaissance du terrain de la
part des enquêteurs paraît indispensable. Par exemple, lors de la réorganisation de
l’enquête en Ukraine au début des années 1950, les responsables de la statistique des
budgets déplorent que leurs agents ne résident pas tous dans les kolkhozes mais plutôt dans les chefs-lieux (Moine, 2003a).
1.3. DES MENAGES « TYPIQUES »
On pourrait ajouter parmi les traits hérités des travaux pré-révolutionnaires le
choix des groupes étudiés ou les méthodes d’échantillonnage, mais on voit plus encore ici comment intervient la radicale transformation du régime politique : les statisticiens continuent de s’intéresser à des groupes particuliers de la population, ouvriers ou paysans, en sélectionnant les ménages en fonction de leur typicité, mais la
signification de l’enquête s’est renversée puisqu’il s’agit désormais de mesurer les
succès du socialisme, en mettant l’accent sur les groupes sociaux qui sont censés
être les plus importants et les plus avancés de la société. Ainsi, les enquêtes de budgets offrent un fort contraste entre, d’une part, le caractère pragmatique et détaillé de
l’enquête et, d’autre part, le fait de laisser des pans entiers de la société dans l’ombre.
L’enquête couvre ouvriers, ingénieurs et techniciens, employés des principales
branches de l’industrie ainsi que des ménages kolkhoziens, auxquels il faut ajouter
des représentants de l’enseignement primaire et du personnel médical. L’enquête,
depuis les années 1930, se caractérise par son caractère massif, tout en utilisant un
processus de construction de l’échantillon qui laisse peu de place au hasard, pour
privilégier au contraire la notion de typicité. Pour commencer, les individus sont sélectionnés en fonction de leur lieu de travail, ce qui permet de contrôler au mieux
type d’activité et niveau de revenu. L’administration statistique établit donc des listes d’entreprises et de kolkhozes, classés en fonction de leur taille et de leur production, puis des listes d’ouvriers, employés, kolkhoziens, etc., en fonction de leur salaire pour les premiers, de leurs ressources pour les seconds. C’est au sein de ces listes que sont sélectionnés les ménages de l’enquête, par tirage mécanique. La place
laissée à l’aléatoire est donc ténue. La correction après tirage de l’échantillon, en
écartant les entreprises, kolkhozes ou ménages qui, pour différentes raisons, et toujours au nom de la typicité, ne conviennent pas à l’enquête, contribue au contrôle du
processus. On voit ici dans cette conception de l’échantillonnage l’héritage des méthodes pré-révolutionnaires. En effet, les statisticiens russes se sont faits les champions de la notion de typicité, malgré des tentatives précoces d’introduire des méthodes de sondage fondées sur l’aléatoire. Surtout, cet héritage se trouve conforté
par un contexte idéologique qui empêche l’adoption par les statisticiens soviétiques
de méthodes correspondant aux avancées de la théorie des sondages. Malgré des
discussions qui courent de la fin du XIXe siècle aux années 1920 sur les techniques
d’échantillonnage, c’est la combinaison de la stratification typique et du tirage mécanique qui finissent par triompher dans les années 1930 (Mespoulet, 2000 ; Blum,
Mespoulet, 2003, p. 299-337).
1.4. LE PARADOXE SOVIETIQUE
L’ambitieuse reconstruction de l’enquête à la fin de 1951 illustre bien le paradoxe suivant : d’une part, l’enquête des Soviétiques se caractérise par son caractère
massif et reste une enquête permanente, et par là renforce l’avance des Soviétiques
dans ce domaine. D’autre part, elle reste fidèle aux principes méthodologiques
d’avant-guerre. La Grande guerre patriotique a porté un coup extrêmement sévère au
réseau d’enquêtes, puisque le nombre de ménages observés chute brutalement après
l’invasion allemande. De plus, jusqu’en 1952, les régions qui ont été occupées par
les Allemands ne sont plus couvertes, sans parler des territoires nouvellement annexés. Les critiques sur la qualité des résultats sont monnaie courante dans les années 1940, aussi bien de la part des directions régionales, qui relèvent les distorsions, que de l’administration centrale (Moine, 2003a). Le nouvel échantillon réintègre l’ensemble des régions de l’URSS, il compte désormais de nouvelles branches
de production, il établit enfin une distinction entre ouvriers peu qualifiés, que l’on
peut traduire comme ouvriers à bas salaires, et ouvriers qualifiés, voire hautement
qualifiés, c’est-à-dire les mieux payés. Cependant, les personnes travaillant à temps
partiel et la catégorie la plus basse des salaires ont été d’emblée exclues, de même
que les ménages kolkhoziens qui ne comptent pas de membres valides.
Pourtant, la direction de la statistique ne cesse de vouloir contrôler la « représentativité » ( reprezentativnost’) de son échantillon. Mais il faut comprendre que ce
terme désigne non pas l’adéquation de l’enquête avec la société soviétique telle
qu’elle existe, mais avec la partie de la société qui est elle-même jugée représentative du développement en devenir du socialisme. La différence entre le salaire
moyen des enquêtés et celui des branches et des entreprises auxquelles ils appartiennent est ainsi régulièrement contrôlée et la différence constatée, invariablement en
faveur des salaires de l’échantillon, est acceptée dans la mesure ou elle ne dépasse
pas une certaine limite. En outre, les rapports de synthèse envoyés régulièrement aux
plus hauts dirigeants politiques, dont Staline, comprennent, à la suite de l’analyse
portant sur l’ensemble des ménages, une rubrique consacrée spécifiquement à la
consommation des ouvriers les plus qualifiés et des kolkhoziens appartenant aux
fermes collectives d’avant-garde.
Les enquêtes sur le niveau de vie et la consommation des ménages ont donc
connu un développement très différent en URSS et dans la plupart des pays occidentaux où les enquêtes s’éloignent progressivement depuis le début du XXe siècle d’un
échantillonnage fondé sur un réseau de connaissance et adoptent le tirage aléatoire à
partir de listes de population qui exclut la focalisation sur un groupe social prédéterminé (Desrosières, 1993 [2000]). En France, l’INSEE naissante n’a pas la capacité, au début des années 1950, de mener des enquêtes à l’échelle de l’enquête soviétique, que ce soit par le nombre de ménages, le caractère détaillé du questionnaire ou
plus encore son caractère permanent. Cependant, après quelques hésitations, elle
choisit l’option du tirage aléatoire (Desabie, 1987). Cette évolution divergente dans
la méthodologie dépasse bien sûr le cadre des appareils statistiques, pour traduire les
évidents enjeux politiques du côté soviétique, à savoir la démonstration des progrès
du socialisme dans l’amélioration des conditions de vie des travailleurs.
2. LA CONCURRENCE DES SYNDICATS
DANS L’OFFRE DE DONNEES SOCIO-ECONOMIQUES
2.1. LA NOUVELLE AMBITION DES SYNDICATS
Au cours de l’année 1950, la direction centrale des syndicats (VTsSPS
[5] ) met en
place une ambitieuse enquête de budgets, dont les résultats sont gardés tout aussi
secrets que ceux de l’administration statistique. Elle en avait déjà l’expérience, puisque, sans même remonter aux enquêtes budgets des syndicats conduites dans les années 1920, elle était responsable dans l’immédiat après-guerre d’une enquête qui se
centrait uniquement sur 25 entreprises de Moscou et sa région et ne comprenait que
300 ménages ouvriers environ (GARF, f. 5451, op. 43, d. 1078, l. 62)
[6]. Cependant,
la nouvelle enquête lancée en 1950 est d’une toute autre ampleur, puisqu’elle couvre
désormais plusieurs milliers de ménages, dans les principales régions économiques
de l’URSS. En mai 1950, le VTsSPS prévoit ainsi de lancer sa première enquête en
juillet-août de la même année, en travaillant avec 3 000 familles ouvrières vivant
dans les plus grandes régions industrielles du pays. En dehors de territoires compris
dans la RSFSR, on trouvait une grosse région industrielle ukrainienne, celle de Dnepropetrovsk, et la Lettonie. De plus, cette enquête est désormais mensuelle et couvre
les mêmes groupes sociaux que l’enquête officielle de l’administration statistique, à
l’exception notable, évidemment, des kolkhoziens puisqu’ils ne relèvent pas des
syndicats (GARF, f. 5451, op. 43, d. 996, l. 92)
[7].
La volonté de couvrir le territoire soviétique dans sa diversité et de sélectionner
des ménages dans plusieurs branches marque une évolution dans la façon dont est
envisagée l’expertise économique : pour compter politiquement, il faut être capable
d’informer sur l’ensemble du pays, ou, plus précisément, sur des zones géographiques et des groupes sociaux jugés plus représentatifs que d’autres, mais dont le cercle s’est élargi, et ne s’arrête plus aux seuls sites historiques du développement industriel russe.
L’élargissement de l’enquête correspond-elle de fait à un intérêt plus grand porté
aux territoires périphériques de l’Union ? Ou à l’idée qu’un nombre plus élevé de
ménages dans l’échantillon rend les résultats plus fiables scientifiquement ? Il est en
tout cas certain que la nouvelle enquête s’inscrit plus généralement dans la volonté
de la direction centrale des syndicats non seulement de disposer de ces propres informations, alors que l’administration statistique conserve jalousement ses données,
mais également de concurrencer cette dernière auprès de la direction politique du
pays, même si l’enquête dont elle dispose est nettement plus faible numériquement
et si sa méthodologie n’a sans doute pas la réputation de sérieux des experts de la
TsSU.
Il est plus que probable que cette concurrence a été encouragée par Staline lui-même car il s’agit là d’un de ses modes de gouvernement favoris (Khlevniuk, 2002,
Merl, 2002, Rees, 2003). Plus encore les milieux du Gosplan, dont dépend
l’administration statistique, viennent d’être soumis à une purge importante, qui
culmine avec l’arrestation puis l’exécution de son président, l’influent Voznesenski,
dans le cadre de l’affaire de Leningrad, en 1949-1950 (Pikhoia, 1998, p. 64-69).
D’autre part, V.V. Kuznetsov, le président du Conseil Central des syndicats qui annonce les débuts de l’enquête dans ses nouvelles dimensions, est tout sauf un syndicaliste venu de la base : il a fait un passage au sommet du Gosplan comme un de ses
vice-directeurs, entre 1940 et 1944, avant de prendre la direction des syndicats. Sa
biographie ne fait aucun doute sur son étroite dépendance vis-à-vis du sommet du
pouvoir politique. Ingénieur spécialisé dans les aciers spéciaux, il séjourne quelque
temps à l’étranger durant l’entre-deux-guerres, obtient le prix Staline en 1941 pour
ses innovations techniques. Pendant la guerre, outre sa position au Gosplan, il occupe un poste au sein du Comité d’État à la Défense, l’organe de décision le plus
puissant à l’époque, tandis que son appartenance au Presidium du Soviet Suprême
en 1950-1953 et son élection, à la toute fin du stalinisme, en octobre 1952, au sein
du Comité Central du Parti attestent de son influence croissante. En 1953-1955 il est
en revanche éloigné du pays en tant qu’ambassadeur plénipotentiaire en République
Populaire de Chine… ( Bolshaia Sovetskaia Entsiklopediia, 1973). Kuznetsov ambitionne visiblement d’asseoir le rôle critique des syndicats et sa fonction d’expertise.
Il propose ainsi de créer un puissant Département économique rattaché au VTsSPS,
qui serait une sorte d’observatoire de l’évolution du niveau de vie non seulement en
URSS, mais aussi dans les pays capitalistes et dans les démocraties populaires, avec
des correspondants permanents dans chaque pays capables d’envoyer les précieuses
données (GARF, f. 5451, op. 43, d. 996, l. 49-64).
Loin de n’être qu’un feu de paille, l’enquête grossit régulièrement. Ainsi, à partir
du 1
er juillet 1952, le département économique du VTsSPS doit inclure 180 nouvelles familles d’ouvriers et employés travaillant dans des entreprises de Bélorussie
(GARF, f. 5451, op. 43, d. 997, l. 359)
[8]. Les rapports rendant compte des enquêtes
sont fréquents : ainsi, pour l’année 1951, Kuznetsov envoie à Staline et à Malenkov,
un rapport sur l’analyse des résultats sur toute l’année, mais qu’il avait fait précéder
de notes régulières sur les résultats par trimestre, et par semestre. Pas plus que pour
l’administration statistique les données ne sont publiées.
La thématique, hautement politique, du niveau de vie des travailleurs a nettement
le vent en poupe au début des années 1950. Les dirigeants soviétiques entendent renouveler des liens économiques avec les pays occidentaux tout en affirmant haut et
fort le rôle de défense des travailleurs joué par l’Union Soviétique. L’activité de
propagande internationale autour de ce type de données est sans doute impulsée dans
un contexte de relatif optimisme du côté des dirigeants soviétiques. Ceux-ci semblent en effet conscients que le pays est sorti durablement du désastre de l’aprèsguerre, qui avait connu un pic avec la famine de 1946-1947 (Filtzer, 1999, Hessler,
2004, Zima, 1999). De fait, les rapports envoyés par Kuznetsov, tout comme ceux
du TsSU, montrent dans l’ensemble une amélioration constante du niveau de vie.
2.2. VIGILANCE SYNDICALE EN FAVEUR DES PLUS MODESTES
Cependant, à côté d’une utilisation « positive » de ces données, afin d’illustrer
les progrès soviétiques, la direction syndicale propose une lecture beaucoup plus critique que l’administration statistique dans les documents à usage strictement interne
qu’elle envoie à la tête du pays. Se mettant sur le même terrain que les statisticiens,
c’est-à-dire la conduite d’une enquête sur plusieurs milliers de budgets, elle adopte
un autre point de vue : celui de la défense des catégories les plus mal loties, parmi
celles qui sont enquêtées. Ce point de vue se reflète clairement dans les rapports
d’ensemble, qui comprennent une section sur les travailleurs à bas salaire, (malooplachivaemye ), et attirent l’attention sur telle ou telle catégorie d’ouvriers dont le
niveau de vie est jugé insuffisant.
De fait, l’attention pour les bas salaires est ancrée dans les habitudes syndicales
soviétiques. Bien que chargés de la gestion des assurances sociales dans un sens de
plus en plus élitiste depuis le début des années 1930, ils sont aussi responsables de la
distribution d’aides ponctuelles aux « bons pauvres » de l’usine, dans un esprit
d’assistance. Ainsi, à la suite de l’enquête d’octobre 1949, le rapport signale : « Certains ouvriers à famille nombreuse et à bas salaire ne s’en sortent pas pour l’instant
sans recevoir une aide. En octobre 1948, sur 339 familles observées, 8 familles ont
reçu une aide des organisations sociales de 112 roubles en moyenne, et en octobre
1949,16 familles sur 306 ont reçu des aides, d’un montant moyen de 139 roubles. »
(GARF, f. 5451, op. 43, d. 1078, l. 57). Dans la nouvelle enquête de 1950, plus de
15% des chefs de famille ont un salaire inférieur à 500 roubles, alors que le salaire
moyen des enquêtés tourne autour de 1000 roubles. Cette proportion est d’autant
plus remarquable que l’administration statistique, de son côté, a du mal à « fidéliser » les ménages à petit budget. La structure des revenus et des dépenses et la
consommation de ce groupe de familles font l’objet d’une analyse à part dans le rapport syndical, constituant en quelque sorte un contre-poids aux rubriques des rapports du TsSU consacrées aux ouvriers et kolkhoziens d’avant-garde (GARF, f.
5451, op. 43, d. 996, l. 464).
Ainsi, alors que l’aide apportée par les organisations sociales est distribuée avant
tout au niveau de l’entreprise, de façon généralement ponctuelle, et que les bénéficiaires sont choisis sur le terrain, la description des caractéristiques de ces ménages
envoyée au niveau politique le plus élevé, en s’appuyant sur une enquête qui se veut
« représentative », donne une tout autre dimension à l’action des syndicats.
L’analyse des résultats utilise les notions de « panier minimum » : « Le coût de
l’assortiment des produits alimentaires et des autres dépenses relevant du minimum
vital [Stoimost’ nabora produktov pitaniia i drugie raskhody prozhitochnogo minimuma ] pour un membre d’une famille ouvrière était en octobre 1949 de 262 roubles
en prix 1940, de 420 roubles en prix de mars 1950, soit 60% de plus qu’en 1940. »
(GARF, f. 5451, op. 43, d. 1078, l. 56). Précisons que ce constat était immédiatement accompagné d’une phrase sur l’augmentation encore plus forte des salaires. De
même, l’analyse a recours au nombre de calories consommées en fonction des groupes de familles enquêtées, en distinguant les calories d’origine animale. Les rapports
sur le premier semestre 1951 signalent ainsi l’insuffisante consommation de viande,
et soulignent que, de façon générale, « ces données montrent que le niveau d’alimentation de certaines familles avec un grand nombre de personnes à charge continue de rester insuffisant. » (GARF, f. 5451, op. 43, d. 996, l. 94-95). Les syndicats
n’hésitent pas non plus à utiliser les enquêtes d’avant la Révolution (sur les ouvriers
de Baku en 1910, les ouvriers du textile de la région d’Ivanovo à l’automne 1911)
pour montrer que l’augmentation du nombre de calories, dont les calories d’origine
animale, est en faible augmentation en 1951 par rapport à l’époque impériale (un
peu plus de 10% pour Baku).
Tout un arsenal de références est ainsi mobilisé, qui donne à la lecture des résultats une portée critique absente à l’époque des documents du TsSU. La lecture de la
presse officielle des syndicats, qui apportent à Staline un soutien sans faille, dans
une langue très convenue, ne le laisserait pas soupçonner.
2.3. INFLUENCE POLITIQUE PAR LE CHIFFRE
La direction syndicale utilise les résultats de l’enquête pour réaffirmer les
convictions d’une certaine vision du « socialisme », qui semble partagée par une
fraction au moins de la population urbaine, à en croire les rapports réguliers sur
l’opinion publique : le VTsPS a ainsi à cœur de montrer comment la baisse des prix
(par exemple au 1er mars 1950), décidée autoritairement sur certains produits alimentaires et manufacturés de grande consommation, favorise fortement le pouvoir
d’achat réel des ouvriers et employés (Nove, 1969 [1992], Hessler, 2004). Dans la
même veine, la place du marché dans l’approvisionnement des ménages est non seulement montrée mais dénoncée : du fait des problèmes d’approvisionnement des
magasins d’État et des coopératives, les ouvriers sont obligés d’acheter leurs denrées
sur le marché kolkhozien et donc de dépenser beaucoup plus pour leur alimentation,
du fait de prix plusieurs fois plus élevés que les prix d’État au détail. L’enquête
permet d’enregistrer des différences régionales importantes (que les données produites par le TsSU confirment) : si, en moyenne, les ménages enquêtés ont dépensé
20% de leur revenu à l’été 1951 sur les marchés, cette part atteint 43,2% dans
l’oblast de Dnepropetrovsk, 45,5% en Uzbekistan, mais seulement 13,8% à Moscou,
ou encore 5,4% à Leningrad (GARF, f. 5451, op. 43, d. 996, l. 128). Cette indignation devant la persistance des marchés kolkhoziens et le soutien des syndicats à la
baisse des prix, qui avantage avant tout les salariés urbains, est tout à fait conforme à
une vision ouvriériste de la société, insensible à l’évolution du niveau de vie paysan.
Le débat qui s’instaure à la même époque dans l’administration autour d’une tentative de réformer le système de tarification des loyers reflète bien le pouvoir que les
producteurs de chiffres entendent en tirer. La discussion oppose en effet, au sein
d’une commission présidée par Molotov, d’une part le ministre des Finances Zverev,
partisan d’une augmentation des loyers, et épaulé par Starovskii, le directeur du
TsSU, et d’autre part les syndicats qui mettent en avant leur propres résultats pour
montrer qu’au-delà des moyennes qui indiquent une part relative très faible des
loyers au sein des dépenses des ménages, ce poste de dépenses occupe une place non
négligeable dans le budget des plus pauvres. Ils militent donc pour un système de
réduction de l’augmentation des loyers pour les locataires les plus modestes, pouvant aller jusqu’à soixante pour cent, en fonction du revenu et du nombre de personnes à charge. Pour étayer leur projet, ils ont massivement recours aux exemples individuels tirés de leurs enquêtes de budgets, visiblement persuadés de leur plus
grande force de conviction au regard de simples agrégations de chiffres (RGASPI, f.
82, op. d.2, d. 102 ; GARF, f. 1562, op. 33, d. 1149).
Si les enquêtes de budgets apportent clairement une capacité d’argumentation
dans le rapport de force qui se joue entre les syndicats d’une part, défenseurs d’une
vision populaire du socialisme, fortement ouvriériste, et les représentants du budget
d’autre part, elles s’inscrivent dans une activité plus générale de production
d’informations sur les conditions sociales et économiques des ouvriers qui donnent
lieu régulièrement à des rapports envoyés aux autorités politiques sous forme
d’alertes. Ainsi, par exemple, d’une série d’inspections menées par le VTsSPS en
1949 et 1950 dans de nombreuses entreprises et dont Kuznetsov, dans un rapport
envoyé le 24 mai 1950 à Staline, résume les résultats par ces mots : « Les conditions
de logement des ouvriers et employés dans la majeure partie des villes et bourgs ouvriers, bien que s’étant améliorées au cours de ces cinq années, restent cependant
difficiles et pour l’instant pires que celles d’avant-guerre », avant d’entamer la longue liste d’exemples décrivant des situations plus déplorables les unes que les autres
( Istochnik, 2001).
De fait, il est évident, à lire l’information politique et sociale qui parvient aux
plus hauts dirigeants du pays, et en particulier à Staline, que la force du chiffre le
dispute toujours à la déclinaison de cas. La volonté de la direction syndicale de posséder sa propre enquête de budgets répond à l’idée que les seuls récits de ces inspections sur le terrain ne suffisent pas. On est pourtant très loin d’une véritable élaboration statistique. Le chiffre est un pur et simple enjeu de pouvoir sous Staline, et ce
n’est qu’à sa mort qu’apparaissent des préoccupations scientifiques nouvelles, elles-mêmes ancrées dans les enjeux politiques du « dégel ».
3. ADMINISTRATION ET SORTIE DE DICTATURE
L’ouverture des archives soviétiques permet aux historiens de réexaminer la façon dont se déroula l’« après-Staline », dans les semaines, voire les mois qui suivirent sa mort, mais aussi les années durant lesquelles le pays fut plus directement dirigé par Khrouchtchev et son équipe. À terme, on peut déjà supposer que les recherches en cours conduiront moins à confirmer le caractère « libérateur » d’une période
communément baptisée « dégel » par les contemporains eux-mêmes, que de la réapprécier dans la continuité de l’histoire de l’État soviétique. En particulier, il faudra
sans doute renoncer à opposer sans nuance le soit-disant désert qui caractériserait les
années du second stalinisme à la floraison du khrouchtchevisme.
De fait, la décennie d’après-guerre a longtemps été largement délaissée par les
historiens, l’interprétation communément admise étant qu’il s’agissait d’une période
de dégénérescence du système stalinien. Les anecdotes sur un Staline vieillissant aux
pratiques de plus en plus despotiques prenaient d’autant plus de relief dans le récit
convenu que les instances de décision furent sans cesse chamboulées. Staline préférait les réunions informelles, en petit nombre, dont les participants changeaient sans
cesse. Ses proches furent en permanence soumis à un cycle de disgrâce/retour en
grâce, et Molotov, dont on a vu le rôle, au sein du petit cercle du Kremlin, dans les
questions de niveau de vie, en fut, à plusieurs reprises, une victime emblématique
(Khlevniuk, 2002). Cette stratégie de divisions constantes et de fragilisation au sein
du groupe dirigeant prit, une fois de plus, une tournure dramatique avec la purge des
« Léningradois », dont Voznesenski, le patron du Gosplan. De plus, les travaux en
cours sur les grandes vagues répressives de l’après-guerre contribuent, à juste titre, à
décrire le second stalinisme comme une période de répression, même si le nombre
de victimes serait resté inférieur à celui des années 1930. Ce style de « gouvernement » de la part de Staline, fondé sur le complet émiettement de la direction collégiale du début des années 1930 et la répression, individuelle et de masse, est sans
aucun doute un élément essentiel dont il faut tenir compte pour comprendre les décisions qui furent prises, et celles qui ne le furent pas.
3.1. DES ADMINISTRATIONS PRETES AUX REFORMES
Cependant, l’ouverture des archives permet de prendre également en considération l’activité des administrations. Le climat de peur et l’absence d’informations publiées avaient fait naître l’hypothèse d’une administration assoupie, dont l’activité
serait de pure façade. Force est de constater désormais que tel ne fut pas le cas. De
fait, la rapidité des décisions prises à la suite de la mort de Staline mettait déjà sur la
piste d’une administration toute prête à réformer des aspects importants du fonctionnement du système. Pourtant, on a peut-être eu trop tendance à mettre en avant le
rôle de certaines personnalités, comme celui d’un Beria visionnaire, en particulier
dans le domaine des politiques répressives, et à ne pas suffisamment s’interroger sur
un mouvement plus profond au sein des administrateurs (Merl, 2002, Moine, 2003b).
Les recherches récentes ont également relancé l’idée d’une « libéralisation » de
fait du régime, née des terribles circonstances de la guerre, suivie dans l’immédiat
après-guerre d’une période d’intenses espoirs dans la capacité du régime à substantiellement modifier ses orientations politiques et économiques, qui se serait achevée
sur les amères désillusions de la fin des années 1940, marquée par une nouvelle vague de purges et une fermeture à l’Occident (Zubkova, 1999).
Un tableau sans doute plus complexe devrait donc ressortir de l’analyse du travail de la bureaucratie stalinienne au tournant des années 1940-1950. Reconnaître à
l’appareil d’État soviétique une certaine vivacité interne permet alors de mieux
comprendre ce qui se passe dans les mois et les années qui suivent la mort de Staline, et donc de reposer les termes d’une problématique autour d’administration et
dictature. À quel point le fonctionnement de la première détermine t-il les formes de
sortie de la seconde ? L’activité de l’administration, dans ses plus hautes sphères,
apporte sans doute un éclairage central, afin de montrer non seulement une activité
réelle, qui n’est pas de la pure production de papier, mais reflète un souci d’analyse
et de réforme, dans un contexte politique pourtant fortement répressif. Cette activité
antérieure joue alors un rôle fondamental pour dessiner les contours de la « libéralisation » qui lui succède. On a déjà évoqué le cas de l’appareil répressif administré
par le NKVD-Ministère de l’Intérieur, celui de l’administration statistique permet
d’aborder d’autres aspects essentiels du Dégel : la relative décrispation de la censure, y compris en matière d’informations économiques, et les réformes socio-éco-nomiques. Il conduit à tracer des continuités dans le façonnement de l’observation
statistique sur le niveau de vie, tout en montrant les véritables ruptures dans la lecture des données amassées durant toute la période stalinienne.
3.2. REEVALUER LES SUCCES DU SOCIALISME
Si l’intérêt pour le niveau réel de consommation des Soviétiques est donc bien
présent à l’époque stalinienne et fait même l’objet d’un réel investissement au tout
début des années 1950, au cours de la période qui suit immédiatement la mort de
Staline, ce thème connaît une forte utilisation « médiatique », notée d’emblée par les
observateurs contemporains. La nécessité d’améliorer la vie quotidienne des Soviétiques est omniprésente et culmine avec les objectifs bruyamment proclamés par
Khrouchtchev de rattraper et dépasser l’Occident sur un certain nombre de points
concrets.
Au même moment, en coulisse de ces déclarations populistes, des tentatives
d’évaluer l’évolution du niveau de vie des Soviétiques dans le long terme se pratiquent à répétition au sein de l’administration statistique. En effet, les contraintes politiques de l’époque stalinienne d’après-guerre obligeaient les statisticiens à mesurer
les succès de la reconstruction. Avec les héritiers de Staline, qui s’accordent au
moins sur une nécessaire révision de la politique économique, la commande politique se modifie et les perspectives deviennent plus audacieuses, puisqu’il s’agit
d’évaluer les effets du stalinisme, voire de la Révolution.
On doit se rappeler que l’exercice avait été mené à la même époque par certains
soviétologues occidentaux. Ces derniers avaient entamé leurs recherches dans les
dernières années du stalinisme et avaient trouvé un regain d’informations, après le
tarissement des sources datant du premier plan quinquennal, dans les maigres indices accessibles à partir de la fin des années 1950 dans des publications soviétiques,
dont les auteurs n’avaient d’ailleurs pas forcément accès aux secrets du TsSU, et qui
ne reflétaient de toute façon que très partiellement le travail systématique fourni par
l’administration statistique. Les soviétologues occidentaux s’étaient donc livrés à un
travail de fourmi, fondé sur l’établissement hasardeux de séries de salaires d’une
part, de séries de prix d’autre part, à la faveur d’informations glanées dans la presse
soviétiques, de notations transmises par des observateurs étrangers, etc. (Chapman,
1963, Zaleski, 1980, Kerblay, 1962).
Ironie du sort, l’administration soviétique possédait dans le même temps des informations beaucoup plus complètes et solides, mais aussi plus diversifiées, aussi
bien sur le plan géographique (les Occidentaux étaient surtout renseignés sur la situation à Moscou) que sur le plan économique, en couvrant de façon beaucoup plus
systématique la complexité des revenus et des dépenses des ménages soviétiques et
en suivant beaucoup mieux la consommation par tête des principaux produits alimentaires et de consommation courante
[9]. Il n’empêche que dans leurs grandes lignes, les conclusions de Chapman et Zaleski sont confirmées par les données soviétiques conservées dans les archives.
Après mars 1953, les études des statisticiens soviétiques remontent dans le
temps, au-delà de l’année 1940. La multiplication des points de référence chronologiques leur permet de resituer les résultats du début des années 1950 non seulement
par rapport à l’immédiat avant-guerre, mais aussi par rapport à des moments clefs de
l’histoire soviétique, notamment 1928, année où la révolution stalinienne s’apprête à
s’abattre sur l’URSS et à détruire les acquis de la NEP. Plus encore, les statisticiens
recherchent dans les travaux de l’époque tsariste de quoi documenter l’évolution du
niveau de vie de la population en la comparant avec la dernière décennie prérévolutionnaire. Les enquêtes de budgets menées par les statisticiens des zemstva ou
d’autres professionnels sont ainsi mises à contribution. Le résultat de ces comparaisons est assez cruel et montre des progressions faibles, voire quasi nulles sur certains
chapitres de consommation.
Plus acrobatique encore d’un point de vue méthodologique, du fait de l’absence
d’enquêtes strictement correspondantes, la comparaison avec plusieurs pays occidentaux est menée à plusieurs reprises, fruit, là encore, d’une commande politique
préoccupée par la nécessité du rattrapage avec l’Ouest. Sur ce terrain également, les
experts occidentaux se livraient à cet exercice depuis le début des années 1950, afin
de démontrer la faiblesse du pouvoir d’achat de l’ouvrier soviétique comparé à un
Anglais, un Français ou, bien pire, un Américain. Les données des statisticiens soviétiques confirment la nette avancée occidentale, l’écart s’étant creusé entre 1928 et
le début des années 1950 (Chapman, 1963, p. 177).
Le constat de la faiblesse des réalisations soviétiques est redoublé par un autre
type de comparaison, qui engage cette fois-ci des normes établies par les institutions
soviétiques elles-mêmes, ainsi des normes élaborées en 1939 par l’Institut de l’alimentation de l’Académie de Médecine de l’URSS. Or, au cours du Plénum du Co-mité Central de septembre 1953, on avait posé comme un devoir d’intérêt national
d’élever le niveau de consommation de la population en produits alimentaires au niveau de ces normes « nécessaires pour un développement harmonieux et multiforme
de l’homme sain dans la société socialiste ».
Signe de sa forte actualité politique, la relecture de l’évolution du niveau de vie
en URSS, depuis les origines, pour ainsi dire, est le fruit tout à la fois des statisticiens du secteur des budgets, mais aussi d’experts extérieurs à l’administration des
enquêtes, ce qui fait que leur expertise s’accompagne immanquablement d’une critique méthodologique à la fois des données elles-mêmes et des procédures de comparaison. Une brigade d’économistes de l’Institut d’Économie de l’Académie des Sciences a ainsi pour mission de comparer la consommation ouvrière et paysanne depuis
la période pré-révolutionnaire (RGAE, f. 1562, op. 33, d. 2318). On voit ici comment les enjeux scientifiques de leur mission, à savoir comment opérer une évaluation correcte du niveau de vie de la population et de son évolution dans le temps, reposent sur la renaissance d’une discipline, soutenue par l’actualité politique. Lorsqu’ils en viennent à examiner la consommation des ouvriers soviétiques par rapport
à celle des ouvriers avant la Révolution, les économistes soulignent d’abord que ce
travail de comparaison n’a rien d’évident puisque les enquêtes de la période tsariste
sont beaucoup trop réduites géographiquement (Peterburg, Baku, Bogorodsk, Sereda) et, à l’exception de l’enquête de Baku, pas assez massives pour être généralisées.
La comparaison ne peut donc se faire que pour les régions concernées
[10].
En ce qui concerne la comparaison avec les principaux pays capitalistes, ils notent le caractère épisodique des enquêtes budget dans les pays capitalistes, et leur
caractère « tendancieux », avant de sélectionner les résultats de certaines enquêtes
occidentales.
[11]
3.3.
PAUVRETES
Si imparfaites soient-elles, ces comparaisons dessinent les principales composantes d’une nutrition de la pauvreté, celle d’un pays qui a réussi à rattraper à peu près
le niveau atteint en 1940, ce qui se disait déjà sous Staline. Ce que l’on ne précisait
pas, c’est que cette année 1940 marquait un recouvrement simplement partiel des
niveaux de consommation atteint en 1928, ce qui explique les gains très modestes
obtenus entre le début de XXe siècle et le début des années 1950. Les pays occidentaux, ravagés dans des mesures très variables par la guerre, ont également connu des
années très dures dans l’immédiat après-guerre. Les données dont se servent les Soviétiques documentent très clairement la difficile reconstruction en Allemagne de
l’Ouest et en Grande–Bretagne. Nulle part cependant la consommation n’est structurellement aussi pauvre qu’en URSS. Le choc du premier plan quinquennal sur le
pouvoir d’achat et la consommation est ainsi rendu lisible, au moins pour les lecteurs autorisés de ces rapports. À l’heure où Khrouchtchev dénonce la Terreur des
années 1937-1938, l’administration statistique établit clairement les sacrifices subis
par la population après 1928. Cependant, cette vérité ne sera pas plus ébruitée que
l’importance des victimes de la dékoulakisation du début des années 1930, cette période du stalinisme restant inaccessible à la critique officielle.
Quand vient la comparaison au sein même des ouvriers soviétiques, les différences sont au contraire ténues, à l’exception de la consommation en viande. Les économistes justifient cette atonie par le rôle que tiennent les autres salaires de la famille pour rapprocher le revenu global des familles d’ouvriers qualifiés et celui des
non qualifiés. L’augmentation dans les familles soviétiques de la part des actifs figure parmi les conséquences démographiques de la guerre. Ce qu’on tait alors, c’est
que cette remarquable uniformité des consommations tient moins à la faible dispersion des revenus au sein de la population qu’à la très frappante monotonie de l’offre,
fait récemment souligné par les historiens du commerce (Julie Hessler, 2004).
Une des approches les plus novatrices de la lecture des enquêtes après mars 1953
provient de la comparaison entre les urbains et les ruraux, un des enjeux fondamentaux des réformes qui suivirent immédiatement la mort de Staline étant l’augmentation du pouvoir d’achat des kolkhoziens, les principales victimes des choix économiques staliniens, afin de faire grimper la production agricole. (Nove, 1969, Merl,
2002). La comparaison entre les niveaux de consommation enregistrés auprès des
familles kolkhoziennes et des familles d’ouvriers et d’employés, sujet tabou sous
Staline, est spectaculaire, à la mesure de l’étranglement des campagnes. Les économistes de l’Académie des Sciences démontrent ainsi le creusement des écarts entre
les niveaux de consommation pour les produits principaux entre ouvriers et kolkhoziens depuis l’avant-guerre : ainsi le volume de viande et produits carnés consommés par les kolkhoziens représentait 83% du niveau consommé par les ouvriers en
1940, mais seulement 56% en 1953. De façon générale, les différences substantielles
sont soulignées, de même que l’écart plus grand chez les kolkhoziens que parmi les
autres groupes entre le niveau de consommation réelle et les normes de l’Institut
d’Alimentation. Ce même travail de comparaison entre urbains et ruraux est réalisé
par les statisticiens de la TsSU pour la période 1927-1957 et la période révolutionnaire et donne lieu à une note adressée au Conseil des Ministres d’URSS et au Co-mité Central du Parti en avril 1958 (RGAE, f. 1562, op. 33, d. 3424). Ce sont donc
les principales caractéristiques de la politique économique conduite sous Staline qui
sont ainsi revisitées dans leur crudité.
Outre l’appareillement des données et leur lecture dans le temps long, un exercice mené conjointement par les statisticiens et des experts extérieurs à la TsSU, le
dégel politique des années 1950 offre l’occasion d’une critique importante des méthodes employées par l’administration statistique dans ses observations sur le terrain.
3.4. LIMITES ET INSUFFISANCES DE L’ENQUETE
La question de la représentativité de l’échantillon est ainsi clairement abordée, à
plusieurs reprises, notamment dans le gros rapport des économistes évoqué plus
haut. Ils rappelaient que l’enquête était la plus massive au monde : elle s’était considérablement élargie géographiquement puisqu’elle portait sur 54 oblasts en 1954, au
lieu de 41 en 1940. Surtout, elle comptait, en 1940,11 963 budgets ouvriers, 20 829
budgets kolkhoziens, et, en 1953,16 266 budgets ouvriers, 29 013 budgets kolkhoziens, 2 742 budgets de cadres techniques, 1 520 budgets employés, 1 362 budgets
d’enseignants des écoles élémentaires et secondaires, 941 budgets de médecins et
personnel médical intermédiaire. Ils répétaient les instructions du TsSU affirmant
que le poids relatif des différentes professions et régions dans la population totale du
pays était respecté. Cependant, ils soulignaient clairement l’exclusion des petites villes et des bourgs ouvriers et de toute une série de catégories d’ouvriers, employés et
membres de l’intelligentsiia, par exemple, les travailleurs des stations techniques
rurales et des sovkhozes, les travailleurs de la construction, des transports, des
communications, des établissements commerciaux et financiers, les chercheurs, les
artistes, etc. Précisons que sont tout aussi nombreux les groupes exclus de l’enquête
que les économistes ne citaient même pas, du fait de leur absence d’existence officielle dans la société soviétique. Les économistes montraient alors que les budgets
des ouvriers, cadres techniques et employés concernaient les travailleurs des branches de l’industrie bénéficiant d’un niveau de vie plus élevé que les travailleurs des
autres branches de l’économie nationale et quelque peu plus élevé que le niveau
moyen des travailleurs de l’industrie dans son ensemble. Entre 1940 et 1953, l’écart
entre le salaire moyen des ouvriers enquêtés et ceux de différentes branches s’était
même accru. Quant aux enquêtes budget sur les kolkhoziens, les économistes se
plaignaient de ne disposer d’aucune donnée leur permettant de contrôler la représentativité de l’échantillon. (RGAE, f. 1562, op. 33, d. 2318, l. 182).
Un autre type de critique tient à l’importance nouvelle accordée à la diversité des
contextes et des habitus populaires sur l’immense territoire de l’Union, qui s’oppose
à la préoccupation prédominante de « couvrir » les principales régions économiques
du pays dans une perspective purement unificatrice. On la retrouve par exemple dans
le rapport que Pavel Nikolaevich Orekhovich, professeur d’économie politique dans
une école du Parti de la région de Rostov, envoie en mars 1957 pour faire le bilan de
la mission de deux mois qu’il vient de conduire au sein de la TsSU afin d’analyser
les données caractérisant l’alimentation des ouvriers et kolkhoziens entre 1952 et
1956 (RGAE, f. 1562, op. 33, d. 3061). Parmi les problèmes qu’il signale, la question des normes établies occupe une place centrale. Il montre ainsi les conséquences
de l’absence de normes différenciées en alimentation, d’autant qu’elles datent de
l’avant-guerre et ne prennent donc pas en compte les changements démographiques
récents, notamment le poids plus important des adultes au sein de la population. De
ce fait, dans de nombreuses républiques, la ration observée en calories dépasse, en
1956, les normes optimales fixées par l’Institut de l’Alimentation. Cependant, le
problème n’est pas seulement démographique, il est aussi social, culturel et géographique. Orekhovitch plaide ainsi pour l’établissement rapide de nouvelles normes
qui seraient différentes pour les ouvriers et les paysans, pour les différentes républiques nationales et certaines régions économiques, ainsi que pour les différentes saisons de l’année.
[12]
3.5. ADAPTATION ET EXPORTATION DE L’ENQUETE
Un grand nombre des remarques portées sur les enquêtes de budgets au cours des
années 1950 continueront à circuler parmi les spécialistes pendant tout le reste de la
période soviétique, sans qu’elles donnent toutes lieu, loin de là, à des modifications
de méthode. Cependant, les rapports envoyés par la TsSU au Gosplan et à la direction politique du pays rendant compte des enquêtes budgets ont partiellement évolué
dans la deuxième moitié des années 1950. Il faut noter en particulier l’introduction
d’une rubrique spécialisée dans l’examen de la consommation des plus bas revenus,
en liaison avec une nouvelle enquête périodiquement menée par la TsSU sur la ventilation des salaires. La mise en parallèle des résultats pour les kolkhoziens et les autres groupes enquêtés, qui font désormais l’objet de rubriques communes mieux à
même d’évaluer la réalité du rattrapage par les paysans du niveau de consommation
des urbains, constituent une autre innovation majeure, alors que dans les rapports de
l’époque stalinienne, ils étaient toujours traités séparément. Ces innovations correspondent directement aux nouvelles inflexions de la politique économique suivie
après mars 1953, qui se préoccupe d’améliorer l’intéressement au travail des kolkhoziens et d’augmenter le pouvoir d’achat des plus bas salaires, notamment par la
revalorisation du salaire minimum.
Enfin, l’enquête est tellement consubstantielle au fonctionnement de l’administration économique de l’URSS mais aussi à la vision qu’ont ses dirigeants de
l’observation des comportements de la population dont ils se sentent responsables, à
savoir les travailleurs, qu’elle est objet d’exportation dans les pays-frères. L’administration statistique soviétique coopère grandement avec ces nouvelles administrations pour construire un nouvel appareil statistique qui comprend toujours une section dévolue aux enquêtes de budgets, que ce soit dans les pays en voie de développement comme la Chine ou la Corée, ou en Europe de l’Est, faisant de la tradition
russe une tradition communiste. Les statisticiens soviétiques s’efforcent en effet
d’obtenir une certaine standardisation des procédures d’enquêtes, dans un objectif de
comparaison, même s’ils sont bien obligés de s’adapter aux particularités nationales : le correspondant soviétique en mission en Chine pour coopérer avec la nouvelle
administration chinoise, décrit ainsi comment il élabore durant l’année 1954 pour
ses collègues chinois un questionnaire destiné à étudier les budgets des ménages
paysans, qui doit aussi servir de bilan de la réforme agraire et dont certaines questions sont donc spécifiques à ce contexte, même si les centres d’intérêt de l’enquête
tout comme les méthodes d’échantillonnage sont les mêmes qu’en URSS. L’enquête
sur les budgets ouvriers est également prévue pour un peu plus tard (RGAE, f. 1562,
op. 33, d. 2311). Dans le même temps, les Soviétiques ont des contacts fréquents
avec les statisticiens indiens qui disposent également d’un important savoir-faire
dans ce domaine.
Ainsi, bien que soumises à des critiques importantes, l’enquête sur les budgets
des ménages menée par l’administration statistique reste un pilier de l’information
sociale et économique sur la population mise à la disposition des dirigeants soviétiques.
Les données des enquêtes de budgets constituent ainsi une spécificité de l’administration soviétique. Au moins à l’époque stalinienne, leur caractère empiriste peut,
à première vue, surprendre ceux qui s’attendraient à une occultation du réel par
l’idéologie. L’existence, et même le développement, de ce type d’enquête sont sans
doute au croisement d’un héritage des élites réformatrices russes, soucieuses de saisir les réalités de la vie quotidienne du peuple, et du projet de planification et
d’omniscience de l’administration soviétique. Sans aucun doute, le nouveau régime
a permis d’apporter des moyens sans précédents, massifiant l’échantillon, standardisant les procédures d’enquête. Dans le même temps, le caractère politique de
l’enquête lui donne tout à la fois un réel objectif de connaissance, ce qui explique
que les résultats sont gardés secrets pendant la plus grande partie de l’époque soviétique, en particulier dans le domaine des activités liées au marché et à la production
privée, et un objectif de légitimation, qui fait pencher l’observation et l’analyse vers
les groupes privilégiés du régime, particulièrement à l’époque stalinienne. L’enquête
apparaît alors tellement consubstantielle au régime qu’elle devient un objet d’exportation dans les administrations en construction des pays communistes de l’aprèsguerre, là encore dans le double souci de forger un instrument commun de suivi des
conquêtes socialistes et de produire des données capables d’illustrer le souci des dirigeants communistes pour le bien-être du peuple et la supériorité des succès socialistes en la matière sur les pays capitalistes.
Il est alors intéressant de saisir ce moment remarquable du second stalinisme au
cours duquel les dirigeants syndicaux soviétiques, profitant sans doute de l’accord
donné au sommet dans un contexte de sortie de crise, se lancent dans une production
concurrente de données, en organisant une enquête de budgets qui, si elle n’a pas
l’ampleur de celle de l’administration statistique, se veut clairement une alternative,
afin de permettre aux syndicats de remplir leur rôle : la défense d’un certain nombre
de catégories de syndiqués (l’enquête ne porte évidemment pas sur les kolkhoziens),
combinant petits salaires et famille nombreuse. Le fait que ce type d’enquête retrouve, par ce biais, une fonction critique sous Staline lui-même a sans doute à voir
avec le mode de gouvernement tortueux de ce dernier. Cependant, il démontre aussi
une vitalité des administrations soviétiques et une actualité du thème de « l’amélioration du niveau de vie des travailleurs » qui trouveront leur débouché au cours du
« dégel » des années 1950.
La combinaison d’une tradition nationale et d’un projet politique autoritaire rend
tout à fait prédictible une certaine fossilisation de l’enquête, malgré le regard critique porté de l’extérieur au cours des années 1950, du fait d’une ouverture toute relative de l’administration statistique en charge des budgets à ses secrets de fabrication.
Tant la richesse des données que la difficulté à concevoir une véritable évolution de
l’enquête ont constitué les héritages reçus par le nouvel État russe, mais aussi
d’autres États au passé communiste.
L’exemple des enquêtes de budgets incarne bien une des principales caractéristiques de l’administration soviétique, soucieuse d’être au plus près de la population,
de connaître la situation « sur le terrain » grâce à la construction de réseaux d’observation au plus proche des « réalités concrètes ». Cette forme de contrôle par le quadrillage permanent est donc loin de ne répondre qu’à des logiques répressives mais
correspond à la vision qu’ont les dirigeants soviétiques d’une gestion juste et efficace. Les directions régionales de la statistique disposent ainsi d’agents qu’ils souhaitent immerger le plus possible au sein de la population, capables de se rendre régulièrement au domicile des familles enquêtées, de discuter avec elles de la tenue
des livrets qui leur ont été confiés, de vérifier l’exactitude des informations qui y
sont portées. L’interconnaissance est donc considérée comme un élément essentiel
du bon fonctionnement de l’enquête, d’autant que les familles restent plusieurs années dans l’échantillon, et que les parties prenantes incluent les organisations sociales, comme la direction du kolkhoze, le comité d’entreprise ou la cellule du Parti qui
interviennent plus ou moins dans le « tirage au sort » des familles puis le comportement et la motivation de ces dernières. À n’en point douter, la participation à
l’enquête est aussi une forme d’acte de foi dans le régime et explique le choix, bien
souvent, de sélectionner les travailleurs les plus « conscients » politiquement. Audelà de ce fort ancrage local, la remontée des informations issue de cette vigilance
sur le terrain est tout aussi caractéristique de la culture bureaucratique soviétique,
moins préoccupée de systématisation que de collecter des cas concrets. De fait, la
difficulté à donner un sens à l’agrégation des données récoltées sur le terrain, et plus
encore à les traduire en indications sur les décisions politiques à prendre, caractérise
tout autant un fonctionnement bureaucratique récemment baptisé la « civilisation du
rapport » (Werth, Moullec, 1994, p. 16).
·
ARENDT H. 1972. Les Origines du Totalitarisme, 3e partie, Le Système totalitaire
( The origins of Totalitarism, 1951), Paris : Seuil.
·
BLUM A., MESPOULET M. 2003. L’anarchie bureaucratique. Statistique et pouvoir
sous Staline, Paris : La Découverte.
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RGAE : (Archives d’économie de la Fédération de Russie), f. 1562 : fonds de la Direction Centrale de la Statistique.
·
RGASPI (ex-Archives du Parti), f. 82 : fonds Molotov.
[1]
Tout en restant partielles, les premières publications de résultats de l’enquête sur la distribution des
revenus remontent à 1988, avec certaines données rétrospectives remontant à 1981. Avant la fin des
années 1980, les spécialistes occidentaux connaissaient parfaitement l’existence de l’enquête mais
n’obtenaient que des résultats éparpillés dans la littérature secondaire soviétique.
[2]
Les rapports aux dirigeants politiques sont loin d’être le seul usage de ces données. Cependant, on
laissera ici la question de leur utilisation dans le processus de planification, pour se concentrer sur
la question de l’information sociale et économique disponible au sommet du pouvoir.
[3]
Les
zemstva (pluriel de
zemstvo ) sont des assemblées territoriales introduites à partir de 1864 dans
34 provinces de la Russie centrale, chargées d’organiser et de financer certains services obligatoires
comme la prévoyance sociale, et d’organiser localement les services à la population notamment la
santé et l’éducation.
[4]
L’administration statistique change à plusieurs reprises de tutelle mais pour l’essentiel de la période
soviétique est appelée Direction Centrale de la statistique (
Tsentral’noe Statisticheskoe Upravlenie ), et c’est sous le sigle TsSU qu’on y fera référence dans cet article. Elle est se trouve sous
l’autorité du Gosplan de 1930 à 1948, puis est directement rattachée au Conseil des Ministres de
l’URSS. Elle est rebaptisée Goskomstat (acronyme pour Comité d’État à la Statistique) à partir de
1987.
[5]
Vsesoiuznyi Tsentral’nyi Soviet professional’nykh soiuzov (Conseil central des unions professionnelles de l’URSS)
[6]
En août 1945 : sur 415 familles ; en octobre 1946 sur 377 familles ; en mars 1948 sur 374 familles ;
en octobre 1948 sur 339 familles ; en octobre 1949 sur 306 familles ; en principe, il s’agissait des
mêmes familles à chaque fois. La sélection avait été faite de façon à avoir dans l’échantillon des
ouvriers de différentes spécialités, différents salaires, différentes compositions familiales. En réalité, l’échantillon comprend aussi des ITR (
inzheniernyi-tekhnicheskii rabotniki ), c’est-à-dire des
membres de l’encadrement technique et des ingénieurs (contre-maîtres, tarifeurs, chefs d’ateliers,
inspecteurs du travail, etc.) et des employés (occupés dans le travail de bureau au sein des entreprises).
[7]
Sur 3 114 familles enquêtées au second semestre 1951,2 416 ont un chef de famille ouvrier, 240
employé, 71 enseignant, 73 appartenant au personnel médical.
[8]
Selon le même document, l’enquête comprend des ménages d’ouvriers et d’employés travaillant
dans l’industrie, mais aussi les chemins de fer, la construction, la collecte du bois, les sovkhozes et
MTS, des familles d’enseignants et de médecins.
[9]
L’historien Donald Filtzer a ainsi récemment fait remarquer que la reconstitution du pouvoir
d’achat des Soviétiques à partir de l’établissement d’index de prix et de salaires, aussi minutieuse
fût-elle, avait occulté l’ampleur des déprivations subies par la population urbaine en 1946, du fait
de baisses des prix décidées arbitrairement par le pouvoir politique qui gonflait artificiellement le
pouvoir d’achat, alors qu’en réalité tout manquait. En revanche, les enquêtes budgets conservées
dans les archives rendent compte de cet épisode dramatique de l’après-guerre.
[10]
La brigade compare ainsi les résultats de l’enquête budgets pour les ouvriers du pétrole de Baku en
1953 avec ceux de l’enquête de 1910 sous la direction de A.M. Stopani ; les résultats des ouvriers
de l’industrie textile de Leningrad en 1953 avec les données sur les ouvriers de Saint Petersbourg,
enquête conduite en 1908 sous la direction de M. Davidovich ; les budgets des ouvriers de
l’industrie textile de l’
oblast ’ de Moscou pour 1953 avec les budgets des ouvriers du textile du district Bogorodskii du gouvernement de Moscou, conduite en 1908-1909 par I. M. Shaposhnikov, et
enfin les budgets des ouvriers de l’industrie textile de l’
oblast ’ d’Ivanovo pour 1953 et les budgets
des ouvriers du district Seredskii de l’
oblast ’ d’Ivanovo, conduite en 1911.
[11]
Données des enquêtes budget de 1934-1937 pour les états de l’Atlantique Nord et centraux du
Nord-Est, travaillés par Shtideling et Filard ; enquêtes des enquêtes de budget 1932-1935 analysées
par Orrom ; Pour l’Angleterre d’après-guerre : données d’enquête de 1950 ; données d’enquête en
Allemagne de l’Ouest de 1950-1951.
[12]
La diversité des pratiques alimentaires entre républiques est soulignée : dans les républiques baltes
par exemple, la valeur en calories de l’alimentation paysanne, selon les enquêtes de budgets, serait
de 3134-3340 calories en 1956, alors qu’elle ne dépasse pas 2417-2707 dans les républiques d’Asie
Centrale, 2410-2909 dans les républiques transcaucasiennes, etc.