2005
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Jeux de miroirs dans l’administration est-allemande
Les usages croises du stereotype bureaucratique apres l’unification
Valérie Lozac ’h
Groupe de Sociologie Politique Européenne (GSPE), Institut d’Études Politiques 47 avenue de la Forêt Noire F-67082 STRASBOURG cedex
Au lendemain de l’unification allemande, l’administration de l’ancienne RDA est devenue un espace de confrontation entre deux modèles professionnels. Tandis que les agents
administratifs ouest-allemands s’étonnent des logiques d’improvisation et d’ententes informelles héritées du régime socialiste réel, leurs collègues de l’Est stigmatisent le caractère
bureaucratique de l’administration importée de l’Ouest, qu’ils imputent tant à la formalisation de son fonctionnement qu’au formalisme de ses agents. Le présent article s’appuie sur
ces discours recueillis dans deux anciennes villes socialistes modèles pour saisir les modes
d’action et d’interaction dont cherche à rendre compte l’usage du qualificatif bureaucratique.
L’enquête de terrain met en évidence les multiples facettes d’une administration estallemande qui associait pragmatisme et passivité, arrangement et domination, collégialité et
pression hiérarchique. Ces particularités tenaient à la fois aux trajectoires professionnelles
des agents municipaux, au contexte dans lequel s’inscrivait leur activité et aux formes de sociabilité entretenues dans le travail.
After the German unification, the administration of the former GDR became a place
of confrontation between two professional models. While the West German civil
servants marveled at the logic of improvisation and informal agreements inherited
from the real socialist regime, their colleagues from the East accused the administration imported from the West of being overly bureaucratic. They ascribed this both to
the rigidity of its functioning and to the formalism of its agents. This article is based
on interviews led in two former exemplary socialist cities. Its aim is to understand
the modes of action and interaction pointed out by the use of the term “bureaucratic”. This empirical research paper reveals the multiple facets of the East-German
administration, which combined pragmatism and passivity, arrangement and domination, collegial structure and hierarchical pressure. These characteristics were conditioned at the same time by the career development of the municipal civil servants,
by the context of their professional activity and by the forms of sociability at the
workplace.
« Le problème, c’est toute cette bureaucratie qu’il y a maintenant… ». Cette
plainte revient comme un leitmotiv dans les témoignages recueillis auprès de membres de l’administration municipale, d’élus locaux et de représentants du secteur associatif en Allemagne de l’Est. D’après ces témoins, le système administratif ouestallemand serait plus bureaucratique que celui de RDA. De tels propos ont de quoi
surprendre, dans la mesure où ils vont à l’encontre des représentations savantes et
ordinaires communément associées aux régimes de type soviétique, couramment appelés bureaucratiques voire présentés comme des bureaucraties par excellence
[1].
Martin Osterland (1996, p. 45) souligne d’ailleurs le caractère « relativement paradoxal » de ces résultats montrant que « comparativement au centralisme bureaucratique de la RDA […] les citoyens est-allemands ressentent la nouvelle administration communale comme encore plus fortement bureaucratisée ». De manière réciproque, les Allemands de l’Ouest en poste dans les nouveaux
Länder
[2] ne manquent
pas d’évoquer leur étonnement face à des modèles professionnels qui échappent aux
canons en vigueur dans leurs administrations d’origine.
Le processus d’unification a ainsi constitué les administrations de l’ancienne RDA
en espaces où s’observent, se rencontrent voire s’affrontent différents types de pratiques et d’interactions. Aussi notre réflexion s’appuie-t-elle sur les discours suscités
par cette confrontation pour saisir la réalité administrative est-allemande. Les témoignages des Allemands de l’Est offrent un premier niveau d’analyse : leurs multiples
critiques à l’encontre de la bureaucratie ouest-allemande permettent d’esquisser en
creux les contours de l’activité administrative en (ex-)RDA. Il ne s’agit certes pas de
démontrer, à l’aune de ces discours, le caractère « moins bureaucratique » de l’administration est-allemande mais d’identifier les modes de fonctionnement dont cherche
à rendre compte l’usage de cette qualification. Certaines précautions s’imposent
dans l’exploitation de récits qui reconstruisent rétrospectivement les situations
d’interaction, les modalités de décision ou encore les rapports aux usagers à l’œuvre
du temps de la RDA
[3]. Il nous faut composer avec une perception sélective voire une
potentielle réécriture des expériences antérieures qui associe à l’idéalisation de
l’ancien régime, communément qualifiée d’
Ostalgie, une stigmatisation du système
importé de l’Ouest. Il convient par ailleurs de dépasser l’étude « en creux » de
l’administration en (ex-)RDA en introduisant un second niveau d’analyse fondé sur
la mise au jour des héritages, c’est-à-dire des routines et des représentations professionnelles qui perdurent au sein des administrations est-allemandes. Deux types de
sources sont mobilisés pour appréhender ces traces du passé. Aux diverses formes
de continuités soulignées par les agents administratifs est-allemands se joignent les
témoignages de leurs collègues ouest-allemands en poste dans les nouveaux
Länder,
qui offrent aussi la mesure des héritages en pointant les multiples décalages avec
leur administration d’origine. Les données recueillies dans le cadre de ces entretiens
sont certes l’expression de perceptions partielles et subjectives de la réalité administrative en (ex-)RDA. La confrontation des regards est- et ouest-allemands permet
néanmoins d’en saisir différentes facettes. Formulées sur le registre de la comparaison, ces perceptions croisées dévoilent en outre des représentations dissonantes du
travail administratif. Elles attestent par conséquent le poids des socialisations respectives, dans la mesure où la manière dont Allemands de l’Est et de l’Ouest qualifient – et critiquent – mutuellement leurs pratiques renvoie également à des concurrences autour de la définition du modèle professionnel légitime.
Notre analyse se centre sur l’étude de deux « villes socialistes modèles » de
l’ancienne RDA, Eisenhüttenstadt et Hoyerswerda
[4]. Érigées dans les années cinquante en tant que lieu d’expérimentation et vitrine des idéaux socialistes, elles se
caractérisaient par des principes d’organisation politique, économique et sociale
mais aussi architecturale et urbanistique censés offrir les conditions matérielles d’un
mode de vie collectif et égalitaire. Cet article ne saurait ainsi restituer le fonctionnement des administrations socialistes réelles dans leur ensemble et doit prendre en
considération les propriétés du contexte local en replaçant les pratiques et interactions administratives dans cet espace périphérique marqué par une dynamique propre au sein du régime est-allemand (Rowell, 2002, p. 104). Si notre enquête ne peut,
compte tenu de son ampleur limitée, prétendre à la représentativité
[5], elle offre en
revanche deux terrains exemplaires dans leurs modalités de gestion de l’héritage
communiste : prégnant dans l’administration d’Eisenhüttenstadt, celui-ci est au
contraire rejeté à Hoyerswerda. Ces différences se manifestent notamment au travers
de leurs politiques de recrutement respectives. Au maintien en poste de l’ancien personnel à Eisenhüttenstadt s’oppose la prédominance de nouveaux venus, généralement issus de l’industrie, à Hoyerswerda. Ce rapport différencié au passé estallemand s’accompagne de positions divergentes à l’encontre du modèle ouestallemand. La direction municipale de Hoyerswerda a opté pour une stratégie de reproduction, que favorise l’importation d’experts administratifs chevronnés. La
commune compte en effet plusieurs fonctionnaires de l’Ouest dotés d’une longue
expérience professionnelle. C’est tout particulièrement le cas du maire en poste de
1991 à 1994, ancien chef de l’administration d’une ville de Rhénanie du Nord-Westphalie, recruté grâce à l’activation des réseaux politiques de la CDU locale.
Forts d’une légitimité qu’ils puisent dans leur savoir-faire et leur capital social, ces
Allemands de l’Ouest occupent une position dominante à Hoyerswerda, attestée par
leur rang dans la hiérarchie municipale. Les instances municipales d’Eisenhüttenstadt ont, en revanche, privilégié une stratégie de distanciation, qui se traduit, entre
autres, par un recours limité aux services d’agents administratifs ouest-allemands,
cantonnés de plus à des positions dominées, tant en raison de leur profil professionnel que de leurs fonctions au sein de l’appareil municipal. Ils se divisent en deux catégories : la première regroupe de jeunes diplômés attirés par les perspectives de carrière dans les administrations de l’Est ; la seconde se compose de personnes issues
des secteurs socioculturels qui ont vu dans les nouveaux
Länder un terrain propice à
l’expérimentation dans ces domaines.
1. L’ENCADREMENT DE L’ACTIVITE ADMINISTRATIVE
En appliquant le qualificatif bureaucratique à l’administration ouest-allemande,
les agents municipaux de l’ancienne RDA visent avant tout l’encadrement normatif
de ses activités, auquel ils opposent des pratiques et interactions qui alliaient arrangement et domination sous le régime socialiste réel.
1.1. LE CARCAN DES REGLES DANS LA BUREAUCRATIE OUEST-ALLEMANDE
Au cours d’un entretien mené à Eisenhüttenstadt, un agent municipal affirmait :
« C’est sûr, le système ouest-allemand est très bureaucratique, il y a tout un tas de
procédures administratives et juridiques à respecter ». Et d’ajouter : « Le problème
général de la RFA, c’est que c’est trop réglementé, il y a parfois trop de règles… ».
Ces propos résument de manière emblématique le sens que nos interlocuteurs estallemands donnent à l’adjectif bureaucratique : ils désignent ainsi le caractère codifié et formalisé d’un travail administratif dont l’accomplissement est encadré par un
ensemble de normes et de réglementations, rythmé par une succession de démarches
et de formalités. Plus exactement, l’emploi du qualificatif bureaucratique sert à
stigmatiser les effets de cette formalisation. Sont tout d’abord dénoncées la multiplication et la complexification des normes juridiques qui rendent la réalisation des tâches laborieuse voire pénible : « On le remarque au niveau de notre travail à l’étatcivil : il y a beaucoup plus de lois à observer, à examiner avant de prendre une décision… ça rend le travail beaucoup plus compliqué » (chef de service, Hoyerswerda). Les agents administratifs déplorent en outre les usages systématiques de l’écrit
qui participent de cette formalisation de leur activité professionnelle : documents,
formulaires, rapports sont fustigés comme « un tas de papiers à remplir, une paperasse qui nous encombre » (chef de service, Eisenhüttenstadt).
Agents et usagers de l’administration ressentent ces exigences formelles comme
autant de contraintes qui tendent à ralentir le processus de prise et de mise en œuvre
des décisions : « Quand je vois tous ces papiers que je dois remplir, je me dis que
c’est pas possible [...] Pour la moindre chose, il faut déposer une demande écrite
pour avoir l’autorisation. Tout doit se faire par écrit, alors ça prend du temps… Les
gens ne comprennent pas qu’il faille autant de temps pour traiter un dossier, qu’il y
ait toutes ces règles à respecter. Ils croient que ça marche tout de suite. C’est difficile de rendre compréhensible tous ces mécanismes bureaucratiques. Il faut leur
faire comprendre que ça prend du temps, que pour répondre à leur demande, il faut
obtenir différentes autorisations. Par exemple, pour une demande d’achat, ça peut
durer plus d’un an parce qu’il faut prendre en considération tout un tas d’éléments,
respecter différentes étapes » (agent administratif, Eisenhüttenstadt). À la lenteur
des procédures se joignent d’autres griefs stigmatisant la rigidité d’un cadre réglementaire qui « ne permet pas de résoudre concrètement les problèmes » (conseiller
municipal sans étiquette, Eisenhüttenstadt) et apparaît, de ce fait, comme un obstacle
au traitement des requêtes formulées par les administrés : « Les intérêts des gens ne
sont pas toujours pris en compte par l’administration… C’est pas forcément lié aux
employés mais au système. Toutes ces règles, tous ces papiers ça rend les choses
impersonnelles, éloignées de la réalité » (membre d’association, Eisenhüttenstadt).
Les critiques des usagers visent moins les comportements des membres de l’administration que le caractère contraignant des procédures requises dans l’exercice de
leur profession. Les agents municipaux partagent d’ailleurs cette représentation des
règles, identifiées à un carcan qui les empêche de satisfaire les attentes des administrés. La responsable du bureau d’aide sociale à Hoyerswerda évoque notamment les
entraves juridiques qu’elle rencontre régulièrement dans l’attribution effective des
allocations prévues par les divers programmes d’assistance : « Je voudrais parfois
aider les gens qui ont des problèmes mais la loi ne leur permet pas. Elle impose tout
un tas de conditions et de critères à respecter et quand les gens n’entrent pas dedans, tant pis pour eux. Leur situation réelle, la loi s’en fiche ! ». Ainsi, l’emploi du
qualificatif bureaucratique pointe avant tout l’application rigide de normes impersonnelles à des situations nécessairement particulières.
Lourdeur, complexité des procédures, inadaptation aux besoins des usagers...
Nos interlocuteurs est-allemands insistent sur les méfaits d’une réglementation qu’ils
jugent excessive. Ces propos relèvent d’un usage péjoratif du terme bureaucratique,
qui fait écho aux discours ordinaires dénonçant de manière récurrente les dysfonctionnements des administrations occidentales. Les témoignages est-allemands offrent cependant une particularité en soulignant le caractère nouveau d’une inflation
réglementaire qui confère à l’administration importée de l’Ouest l’image d’« un maquis encore plus impénétrable que par le passé » (Mortier, 1993, p. 243) : « C’est
pas croyable ce que le système ouest-allemand peut être bureaucratique. On parlait
toujours de la bureaucratie de la RDA mais à côté de ce qu’on a maintenant, je peux
vous dire que c’était rien ! La bureaucratie a été multipliée par dix. Aujourd’hui on
a beaucoup plus de papiers à remplir et à faire remplir, de documents à traiter, de
notifications à examiner. Pour la moindre décision il faut vérifier tout un tas de choses, voir si c’est conforme à telles règles, suivre des procédures longues et compliquées » (chef de service, Hoyerswerda).
En usant du comparatif « plus bureaucratique » pour désigner l’administration
ouest-allemande, les propos recueillis dans les deux municipalités tracent, en creux,
les limites de la formalisation administrative en (ex-)RDA. Ils rejoignent les analyses qui mettent l’accent sur la faiblesse de la codification juridique propre aux régimes socialistes réels et, plus particulièrement, à leur administration, présentée
comme le règne de l’informel
[6]. Concluant de ce fait au caractère irrationnel de
l’appareil bureaucratique de type soviétique, celles-ci n’éclairent toutefois « en rien
les mécanismes ayant permis aux institutions étatiques de fonctionner bon gré mal
gré pendant quarante ans » (Rowell, 1999, p. 141). Aussi s’agit-il de dépasser ces
analyses pour restituer les logiques autour desquelles s’articulaient les modes
d’action et de relation des agents administratifs de l’ancienne RDA.
1.2. L’ADMINISTRATION DE RDA ENTRE ARRANGEMENT ET DOMINATION
Le rapport aux usagers cristallise une large part des critiques formulées à
l’encontre de l’administration ouest-allemande. Au principe d’une gestion impersonnelle des dossiers, les agents municipaux de l’ancienne RDA opposent un traitement individualisé des administrés, qui semble s’inscrire dans la continuité de pratiques antérieures. Celles-ci reposaient en effet sur des mécanismes d’arrangements
informels, favorisés par le faible encadrement juridique de l’activité administrative :
« Avant, quand quelqu’un n’était pas content, ça arrivait qu’il vienne directement se
plaindre auprès du responsable de l’administration. On voyait ce qu’on pouvait
faire. Si on avait la possibilité de trouver un arrangement, on le faisait. Mais bon,
c’est sûr que c’était pas toujours possible » (chef de service, Eisenhüttenstadt). Les
arrangements prenaient corps au travers de contacts directs et interpersonnels entre
agents administratifs et usagers, qui transparaissent dans la manière dont certains
administrés sollicitent aujourd’hui les services municipaux. Ces comportements suscitent des critiques dans les rangs de l’administration, en particulier à Hoyerswerda
où ces vestiges du passé sont vécus sur le mode de la contrainte, comme le montrent
les propos du chef du service des biens immobiliers évoquant les attentes désormais
illégitimes que l’administration continue à produire : « Il y a encore des gens qui
croient que ça marche comme avant et qui viennent directement ici pour se plaindre
quand ils sont pas contents, quand ils ont un problème avec leur voisin par exemple
parce que c’est quelque chose qu’ils connaissaient du temps de la RDA. Ils essaient
d’obtenir quelque chose par cette voie. Ils ont pas encore compris que maintenant il
y a des nouvelles règles qu’il faut respecter et que ça marche pas comme ça. Ils
viennent à tout bout de champ pour obtenir quelque chose qui n’est plus de notre
ressort, c’est vraiment pénible parfois […] C’est toujours le même problème : chacun veut qu’on trouve la solution à ses difficultés personnelles. Mais on n’est plus là
pour s’occuper des problèmes personnels des gens comme c’était le cas avant […]
Dans les anciens Länder, ils [les agents administratifs] n’(ont) pas ce problème, ils
ne rencontrent pas ce genre de situation ». Ce témoignage apparaît révélateur des
décalages à l’œuvre dans les processus d’apprentissage entre des agents administratifs formés aux nouvelles règles du jeu et des usagers qui continuent à adopter les
répertoires d’action acquis au cours de leur socialisation antérieure.
L’arrangement tenait de caractéristiques propres à la société est-allemande, qui
dépassaient le simple cadre des rapports entre agents municipaux et administrés. Il
participait d’un mode de relation qui structurait l’ensemble des interactions sociales,
sans lequel on ne peut « reconstruire de manière juste la vie en RDA ni comprendre
de manière appropriée sa relative stabilité » (Kocka, 1994, p. 552). Généralement
analysé comme une réponse aux défaillances tant organisationnelles que matérielles
du centralisme (Rogas et al., 1997, p. 12) autorisant « la survie de l’ensemble du
système » (Kott, 2002, p. 18), l’arrangement prenait la forme de transactions destinées à compenser les difficultés économiques qui affectaient tout particulièrement
les instances communales, en raison d’une allocation centralisée des ressources défavorable aux espaces périphériques. Ces échanges de biens et de services se nourrissaient d’une imbrication entre logiques publiques et privées qu’ils contribuaient
eux-mêmes à renforcer. Le contexte de pénurie favorisait ainsi l’émergence de formes d’entraide, qualifiées de « communauté de misère » (Senghaas-Knobloch, 1992,
p. 300) ou encore d’« organisation des mal approvisionnés » (Struba, 1991, p. 422).
Dès lors, l’arrangement appartenait au quotidien d’institutions communales où se
mêlaient pression économique et poids des réseaux d’interconnaissance propres à
l’échelon local. Les ententes établies entre administration municipale et entreprises
d’État – ou combinats – offraient une illustration de ces pratiques, favorisées par
l’ancrage des agents municipaux dans la société locale : «
Du temps de la RDA, le
système était tel qu’il fallait faire en sorte d’avoir de bons contacts avec les grosses
entreprises. Comme ça, on pouvait aller voir la direction et dire : “nous pourrions
construire tel bâtiment ou rénover telle rue mais nous n’avons pas le matériel nécessaire”. Alors, si ça intéressait les gens de l’entreprise, ils soutiraient une partie
de leur matériel pour nous le donner ». Le récit de cet agent administratif en poste à
Hoyerswerda montre que l’arrangement relevait d’une solidarité instrumentale, visant à tisser puis exploiter des liens personnels en vue d’un quelconque profit. Il témoigne en outre d’une routinisation voire d’une institutionnalisation de l’arrangement entre l’administration communale et son environnement, tolérée et même encouragée par le régime de RDA. Afin de ne pas accroître le déficit de légitimité suscité par la situation de pénurie, le pouvoir central avait tendance à fermer les yeux
sur les échanges entre administrations et entreprises, qui pouvaient d’ailleurs être
officialisés sous la forme de contrats communaux. Si ces derniers prévoyaient initialement l’octroi de prestations financières pour la construction d’équipements sociaux ou sportifs, les coopérations se sont, dans les faits, réduites à des prestations
en nature à travers la fourniture de matériaux de construction, de machines et de
main-d’œuvre par les combinats (Bernet, 1993, p. 36). Ces pratiques remettent en
cause « l’interprétation dominante selon laquelle les administrations territoriales auraient été contraintes à l’improvisation pour compenser la rigidité du plan central »,
dans la mesure où les transactions ne s’effectuaient pas à l’insu du pouvoir central
mais faisaient partie intégrante de l’économie en RDA (Rowell, 2002, p. 123). Les
ententes établies entre combinats et administrations municipales soulignent aussi les
limites d’une lecture hiérarchique qui voit l’entreprise socialiste comme une simple
unité de production et l’administration locale comme une simple courroie de transmission, assujetties aux directives du centre. Derrière la façade officielle de l’économie planifiée se dessinait une « deuxième réalité » (Wollmann, 1991, p. 248), articulée autour de coopérations informelles et d’échanges personnels offrant l’accès à
différents types de biens, de services et de privilèges
[7].
Les discours des agents municipaux est-allemands tendent à masquer les formes
de domination qui structuraient également les interactions entre l’administration locale et son environnement en RDA. D’autres récits diffusent en effet une image très
différente des relations entre personnel administratif et usagers, faisant écho aux
analyses qui voient dans l’appareil bureaucratique de type soviétique l’instrument du
pouvoir totalitaire
[8] et dans ses membres les acteurs chargés de mettre en œuvre son
emprise sur les citoyens. Ils insistent sur l’indifférence des agents municipaux, présentés comme des «
chefs », «
ceux d’en haut » qui «
n’en avaient rien à faire des
problèmes de la population » (conseiller municipal, initiative de citoyens, Eisenhüttenstadt). Et se montraient dès lors peu disposés à faire preuve de conciliation à
l’égard des usagers, livrés au bon plaisir de l’administration. Délivrée des contraintes juridiques, celle-ci avait de fait «
tous les droits. Si elle voulait refuser une demande, elle n’avait pas de comptes à rendre. Elle disait “c’est comme ça” » (membre d’une association, Hoyerswerda). La stratégie des agents municipaux consistait
notamment à se retrancher derrière la direction du parti dirigeant et les ordres des
instances supérieures
[9] pour opposer un refus aux requêtes des administrés (Glaeßner, 1993, p. 72). Le centralisme démocratique substituait ainsi à l’encadrement juridique des pratiques administratives un contrôle hiérarchique et politique exercé par
les organes du parti dirigeant, qui assuraient cette tâche grâce à leur mainmise sur les
nominations aux positions administratives centrales, en grande majorité occupées
par des représentants du SED (Wollmann, 1997, p. 13).
Ces différents témoignages renvoient une image contradictoire du fonctionnement administratif en RDA. La contradiction n’est toutefois qu’apparente, dans la
mesure où arrangement et domination constituaient deux facettes indissociables des
interactions entre l’administration est-allemande et son environnement. Ceci tient
tout d’abord à la faible codification de l’activité administrative en RDA : propice
aux pratiques d’arrangement, elle permettait en même temps aux agents municipaux
d’exercer leur domination sur les administrés. Ceci s’explique ensuite par les principes qui sous-tendaient les échanges entre l’administration et son environnement :
inscrits dans une logique « donnant – donnant », ces derniers semblaient conditionnés par la capacité des administrés à offrir des biens ou des services en retour, excluant ceux qui, en raison de leur position professionnelle ou sociale, étaient dépourvus de telles ressources. Aussi l’arrangement était-il fonction des rapports de
force locaux. Ce que rappellent notamment les propos suivants, relatant la manière
dont les instances municipales procédaient à la répartition des dotations octroyées
par le pouvoir central entre les artisans de la commune : « En RDA, notre travail
c’était de partager les moyens financiers et matériels mis à la disposition du conseil
de la ville entre les uns et les autres. On n’avait pas grand-chose à distribuer. Par
exemple, on recevait 420 mètres cube de bois par an et il fallait le partager entre les
menuisiers de la ville. Du coup, il fallait qu’on s’arrange entre nous […] Bien entendu, chacun souhaitait recevoir plus pour faire plus. Les gens dépendaient de
nous » (agent administratif, Eisenhüttenstadt). Ce mode de distribution montre combien les artisans étaient soumis au bon vouloir des autorités municipales pour
l’acquisition de matériaux. À l’inverse, les transactions entre administrations locales
et entreprises d’État s’opéraient dans une configuration marquée par la dépendance
des premières à l’égard des secondes. Face à des organes communaux dotés de ressources limitées, les directions des combinats apparaissaient comme les véritables
instances de pouvoir à l’échelon local. Directement subordonnées à l’autorité centrale, ces entreprises disposaient de départements de construction et d’entretien susceptibles d’être utilisés dans le cadre des missions d’approvisionnement et de réparation dévolues aux communes (Berking et Neckel, 1992, p. 154). La disparité des
moyens plaçait l’appareil municipal dans une position de quémandeur, que les
agents administratifs endossaient personnellement en sollicitant l’aide du combinat :
« J’ai travaillé de nombreuses années dans l’administration, je connaissais beaucoup de gens ici. J’ai toujours soigné mes contacts avec les gens du combinat.
C’était important d’y avoir de bons copains si on voulait réussir à mettre sur pied
des projets dans la commune parce que c’était le combinat qui avait le pouvoir et
l’argent. C’était un véritable État dans la ville. On était dépendant de lui et si on
avait de bonnes relations, on pouvait obtenir son soutien » (ancien responsable de la
culture, Eisenhüttenstadt).
Replacer les pratiques administratives dans l’organisation sociale est-allemande
permet de résoudre l’apparente contradiction soulevée par la concomitance des rapports de domination et des mécanismes d’arrangement. Les seconds dévoilent en outre les limites d’une conception monolithique du contrôle exercé par le pouvoir central sur les espaces périphériques au sein des régimes socialistes réels, dans la mesure où les principes de soumission et d’obéissance devaient s’accommoder des
marges de manœuvre – certes réduites – dont disposaient les acteurs locaux. Les
échanges entre l’administration et son environnement se comprennent également
dans un contexte d’interpénétration entre la société et l’appareil étatique, marqué par
des phénomènes de glissement voire d’effacement des frontières entre sphères publiques et privées qui ont favorisé la diffusion de pratiques informelles et
d’interactions interpersonnelles. Aussi les arrangements ne remettent-ils pas seulement en cause l’ampleur du processus de pénétration de la société par l’appareil étatique ; ils mettent réciproquement au jour les formes de pénétration de cet appareil
par la société. Ce que traduit la notion de « socialisation de l’État », qui renverse la
perspective totalitaire de l’« étatisation de la société » en montrant que les modes de
fonctionnement de l’appareil administratif dépendaient des agencements du corps
social (Kott, 2001, p. 16).
2. DES MODELES PROFESSIONNELS EN CONFRONTATION
Les critiques formulées par les agents administratifs est-allemands ne s’arrêtent
pas aux contraintes engendrées par une bureaucratie ouest-allemande qui tend à
« corseter » l’activité administrative en imposant de multiples formalités. Elles visent par ailleurs un ensemble de comportements et de représentations qui donnent
corps à la figure du fonctionnaire de carrière. En d’autres termes, le regard critique
que posent les Allemands de l’Est sur l’administration importée de l’Ouest concerne
à la fois les modalités de son activité et le modèle professionnel de ses agents : à travers l’usage du terme bureaucratique, ils stigmatisent tant la formalisation des pratiques que le formalisme du personnel administratif. Leurs discours font ainsi écho au
modèle du fonctionnaire de « type nouveau » prescrit par les autorités de RDA, dont
Jay Rowell offre une analyse dans ce numéro.
2.1. DE LA FORMALISATION AU FORMALISME :
LA FIGURE DU FONCTIONNAIRE OUEST-ALLEMAND EN ACCUSATION
« Nous, on n’est pas des fonctionnaires ! » (agent administratif, Eisenhüttenstadt). Ce nous, qui représente les agents administratifs de l’Est, sous-entend un eux
désignant implicitement leurs collègues originaires de l’Ouest. À travers cette remarque se dessine une identité professionnelle construite en opposition au modèle
incarné par le fonctionnaire ouest-allemand. Celui-ci renvoie tout d’abord à la figure
weberienne de l’agent administratif garant du principe de légalité et respectueux des
procédures, à l’image du maire ouest-allemand en poste à Hoyerswerda qui « veut
que les choses soient faites dans les formes, qu’on respecte les hiérarchies » (chef
de service). Les agents municipaux de l’ancienne RDA lui opposent une application
souple voire approximative des formalités administratives, dont témoigne l’observation de cet Allemand de l’Ouest en fonction à Eisenhüttenstadt : « Dans le service
[d’urbanisme], les règles c’est pas trop un problème. Par exemple, même si toutes
les connaissances pour un avis public ne sont pas réunies, on le publie, on n’en fait
pas tout un cirque » (agent administratif).
L’absence de formalisme se manifeste également au travers de modes de coopération qui privilégient les échanges directs et informels, illustrés par le recours à la
communication orale et le court-circuitage des hiérarchies dans l’administration municipale d’Eisenhüttenstadt : « Ici, il y a des relations de travail que je connaissais
pas à l’Ouest. Je n’avais jamais rencontré ça avant. Les gens s’adressent directement à leurs collègues, du style “Tu saurais pas, tu pourrais pas, t’aurais pas”.
C’est la voie courte qui domine, les employés vont directement voir le chef. C’est
pas rare qu’il y en ait un qui débarque comme ça chez le maire pour régler un problème. C’est quelque chose de très étonnant pour moi, en Allemagne de l’Ouest,
c’est différent, les relations sont plus formelles, il faut souvent passer par l’écrit, la
voie hiérarchique est plus longue, on respecte les différents niveaux. Bon, c’est sympa ce côté informel mais à mon avis c’est aussi problématique. Quand il n’y a pas
de traces écrites, les choses ne sont pas toujours claires. En cas de conflits, ça peut
être délicat » (directeur du musée local, originaire de l’Ouest). Les témoignages diffusent ainsi l’image d’une administration caractérisée par le primat de l’oral, déjà
sensible dans les critiques formulées à l’égard de la « paperasserie ouestallemande ». Ils vont à l’encontre des travaux qui, sur la base des archives de RDA,
montrent que l’écrit détenait « une valeur spécifique dans la culture bureaucratique
est-allemande » (Escudié, 2003, p. 96).
Ces comportements suscitent quelques réserves parmi les Allemands de l’Ouest
en poste à Eisenhüttenstadt. Le chef du département chargé des affaires sociales et
culturelles y voit notamment une porte ouverte à l’arbitraire
[10] : «
En Allemagne de
l’Ouest, le principe c’est que les choses doivent être à 150% correctes. Ici, c’est pas
comme ça : si l’employé pense que c’est correct, alors c’est bon, ça suffit… C’est
sûr que ça a du bon de pas se casser la tête pour savoir si ce qu’on fait est 100%
correct sur le plan juridique, ça rend le travail agréable. Mais pour moi qui vient de
l’Ouest, je ne sais pas si c’est bien ou pas. Parfois ça me pose problème de voir que
les règles ne sont pas forcément observées […]
ça me dérange parce que j’ai l’impression que d’une façon les droits des citoyens ne sont pas toujours respectés ». Ce
regard critique sur les pratiques administratives est-allemandes met au jour des usages de la règle qui s’inscrivent en décalage voire entrent en conflit avec l’
ethos du
fonctionnaire diffusé en Allemagne de l’Ouest.
Les agents municipaux est-allemands présentent ces usages comme une perpétuation des comportements à l’œuvre en RDA, où l’« on ne s’embarrassait pas de
toutes ces règles, de toutes ces procédures » (agent administratif, Eisenhüttenstadt).
Ils participent de cet héritage professionnel caractérisé par un faible encadrement
formel de l’activité administrative : « Avant, le maire disait : “on va construire une
usine ici” et ça se faisait comme ça ! Maintenant, il faut presque un an pour mener
à bien un projet de construction avec toutes ces procédures à observer » (agent administratif, Eisenhüttenstadt). Si ce propos doit être nuancé en raison de son caractère simplificateur, il permet néanmoins d’entrevoir les logiques d’un processus décisionnel peu soucieux des règles juridiques en matière d’action publique. Les observations des fonctionnaires ouest-allemands détachés dans les nouveaux Länder
viennent d’ailleurs conforter ces affirmations : « Le travail administratif, ça se fait
pas comme ça. Il y a tout un tas de procédures à suivre. On ne peut pas décider ou
agir n’importe comment. Par exemple, pour délivrer un permis de construire, il y a
des règles prévues qu’il faut respecter. Apparemment, c’est quelque chose dont nos
collègues de l’Est n’avaient pas l’habitude » (chef de service, Hoyerswerda). Un
« manque d’habitude » également souligné dans les récits consacrés aux apprentissages qui ont accompagné le processus de transformation. Ils montrent en effet que
la resocialisation professionnelle des agents administratifs de l’ancienne RDA relève
avant tout d’une familiarisation avec un nouveau rapport à la règle dans l’exercice
de leur métier : « Quand les changements sont arrivés, ça faisait déjà huit ans que je
travaillais dans l’administration… Mon activité n’a pas tant changé que ça dans son
contenu, c’est surtout les procédures qui sont différentes […] On a dû apprendre
que les choses n’étaient pas aussi simples, qu’il y avait tout un tas de règles à observer, certaines formes à respecter, qu’on ne pouvait pas décider comme ça » (chef
de service, Eisenhüttenstadt). Ces témoignages révèlent en outre la prégnance d’une
socialisation antérieure qui continue à marquer les pratiques administratives : ils
évoquent les difficultés des Allemands de l’Est à intégrer des exigences formelles
qui leur « posent problème » parce qu’ils n’ont « pas grandi avec » et n’y étaient
« pas habitués dès le début » (agent administratif, Eisenhüttenstadt). Semblent plus
particulièrement touchés les employés municipaux « qui travaillent depuis trente
ans dans l’administration » et « ont beaucoup de mal à se faire à tout ce fatras administratif, à toutes ces réglementations » (chef de service, Eisenhüttenstadt). Les
difficultés d’adaptation ne sont pas seules en cause dans ce rejet. Plus profondément,
il procède d’une défiance à l’égard des outils juridiques : « Toutes ces procédures,
c’est pas forcément ce qui permet de répondre aux problèmes. Je pense que ça suffit
pas d’appliquer les lois, on ne peut pas résoudre les choses avec des règles… »
(chef de service, Eisenhüttenstadt).
Au-delà des usages se dessinent des représentations spécifiques de la règle dans
l’administration est-allemande. Ses agents contestent la capacité des procédures
standardisées à fournir des répertoires d’action appropriés à leur pratique professionnelle, déniant « l’utilité du droit dans son ensemble » (Berg
et al., 1996, p. 86).
Déjà sensibles au travers des récits pointant les méfaits d’un carcan réglementaire
ouest-allemand qui ne permet pas de répondre aux situations particulières et aux
problèmes concrets, ces critiques témoignent également d’une intériorisation du
« devoir d’empathie » associé au modèle du fonctionnaire de « type nouveau ». Elles
renvoient en effet à une définition particulière du « juste traitement » des usagers : à
une gestion impartiale et impersonnelle des requêtes, qui redéfinit les individus en
catégories générales et décline les problèmes en termes de légalité (Weller, 1996,
p. 216), les agents administratifs de l’Est opposent l’engagement en faveur des administrés qu’ils connaissent individuellement et sollicitent directement leur assistance
[11]. L’arrangement fonctionnait d’ailleurs comme un instrument au service de
cette conception du « juste traitement » des doléances défendue par nos interlocuteurs est-allemands. Ainsi, les discours ne mettent pas seulement en cause l’efficacité de la règle ; ils contestent aussi la légitimé d’une formalisation administrative
accusée de détourner les agents municipaux de ce qu’ils définissent voire revendiquent comme leur véritable mission : «
Toute cette bureaucratie qu’il y a maintenant, c’est un vrai problème. On ne peut pas agir vite, il y a beaucoup d’obstacles
qui empêchent de décider spontanément. Par exemple, en 1992, plusieurs associations pour les jeunes ont été créées. Elles se sont adressées aux services municipaux
pour que la ville mette des locaux à leur disposition. Et ça n’a pas été aussi simple
que je le croyais. Avec toutes ces règles de l’Ouest, c’était impossible de leur attribuer rapidement un local. Il a fallu demander différentes autorisations, remplir des
papiers, ça a pris du temps… Pour moi, c’est un problème toutes ces procédures bureaucratiques parce que du coup on ne s’intéresse plus qu’à la légalité de notre action et on perd de vue ce qui est notre vraie mission, on en vient à oublier la question qui devrait être au cœur de notre travail : qu’est-ce que notre service fait
concrètement pour les jeunes de la ville ? » (agent administratif, Hoyerswerda).
Se profile dès lors une stigmatisation du contre-modèle professionnel ouestallemand, marquée par un glissement péjoratif. La figure du fonctionnaire respectueux des formes cède la place à celle du bureaucrate formaliste qui se complaît dans
un attachement (trop) scrupuleux aux normes et aux procédures : «
J’ai fait concrètement l’expérience de la façon dont ça se passe avec l’administration. Ils accordent
plus d’importance aux règles qu’aux problèmes des gens. Le problème peut être très
grave, ça ne change rien : si le formulaire est pas bien rempli, la personne n’a plus
qu’à retourner chez elle et recommencer […]
. Ils s’en fichent bien de savoir si les
gens qui sont en face d’eux ont des problèmes personnels » (conseiller municipal
PDS, Hoyerswerda). Ces propos font écho aux travaux sur les dysfonctions bureaucratiques qui pointent les dérives ritualistes de la formalisation administrative, en
montrant comment l’application des règles passe du statut d’instrument à celui de fin
en soi. En d’autres termes, les procédures ne sont plus appliquées en référence à un
ensemble de buts mais font figure d’absolus (Merton, 1965, p. 196
et sqq ). Relativement absentes à Eisenhüttenstadt, ces critiques apparaissent, en revanche, récurrentes à Hoyerswerda. Elles visent en premier lieu les agents administratifs de
l’Ouest, accusés d’être plus vigilants dans l’observation des règles que soucieux des
usagers, sommés d’effectuer leurs démarches « dans les formes » pour voir leurs requêtes prises en considération : «
J’ai l’impression que chez beaucoup de fonctionnaires de l’Ouest, il n’y a que la règle qui compte. Ils prennent leurs décisions en
fonction de la loi. Je l’ai remarqué ici chez certains de mes collègues de l’Ouest, ils
se montrent souvent trop pointilleux. Pour eux, ce ne sont pas les problèmes des
gens qui comptent mais le respect des règles […]
L’important pour eux, c’est que
leur décision soit conforme aux textes » (chef de service). Les critiques s’étendent en
outre aux agents administratifs de l’Est «
qui se sont montrés très vite prêts à intégrer les exigences de l’Ouest ». Formulée par une employée du service d’aide sociale à l’enfance, cette remarque vise le comportement procédurier adopté par certains de ses collègues dans leurs interactions professionnelles : «
Il y en a par exemple au service des travaux publics, quand on veut trouver une salle à mettre à disposition d’associations, il faut obtenir toute une série d’autorisations ». Sont ici dénoncés les pairs qui «
ont bien appris leur leçon » en calquant rapidement leur comportement sur celui des fonctionnaires détachés. On peut s’étonner de propos qui
véhiculent une image quelque peu caricaturale de la bureaucratie et des bureaucrates
ouest-allemands en masquant la part de compromis et d’aménagements informels
également à l’œuvre dans les administrations occidentales
[12]. Ils s’inscrivent pour
partie dans l’entreprise de stigmatisation du modèle professionnel importé de
l’Ouest. Mais le formalisme observé à Hoyerswerda trouve aussi sa source dans une
configuration locale marquée par la domination de fonctionnaires ouest-allemands
qui ont établi et légitimé cette position grâce à la mise en œuvre et en scène de leurs
compétences administratives et juridiques. Ils ont tout particulièrement mobilisé ces
ressources dans le cadre des processus d’apprentissage en faisant office de principaux canaux de transmission du modèle administratif ouest-allemand auprès de leurs
collègues de l’ancienne RDA.
Au-delà d’une moindre formalisation, les discours dévoilent ainsi des représentations et des usages de la norme qui participaient d’un modèle professionnel spécifique. Derrière le respect limité des règles se dessinaient des comportements accordant une large place au pragmatisme
2.2. LE PRAGMATISME DES AGENTS ADMINISTRATIFS EST-ALLEMANDS :
UN MODE DE COMPETENCE EN QUESTION
À l’approche formaliste du travail administratif, les agents municipaux de RDA
opposaient une démarche pragmatique, articulée autour de l’élaboration de solutions
ad hoc, comme le soulignent les propos tenus par un employé du service économique à Eisenhüttenstadt : « Du temps de la RDA, on étudiait le problème, on réfléchissait aux différentes manières de le résoudre. Ensuite, on allait voir le chef. On
lui disait : “voilà le problème, on peut le résoudre de telle façon”. S’il était d’accord,
on le faisait, tout simplement ». Ce récit permet de saisir les différentes dimensions
que nos interlocuteurs confèrent à la notion de pragmatisme. Elle désigne tout
d’abord les principes qui guidaient leur prise de décision : au respect d’un cadre
normatif prédéfini se substituait une appréciation subjective des problèmes et des
réponses appropriées à chaque situation concrète. Les agents administratifs estallemands mentionnent de manière récurrente « le bon sens » dont ils usaient pour
produire leurs propres règles de conduite. La notion de pragmatisme sert ensuite à
rendre compte de modalités d’action faisant appel au sens pratique des individus.
Celui-ci se traduisait notamment par la recherche de formes d’arrangements internes
qui rappellent les logiques à l’œuvre dans les interactions entre l’administration municipale et son environnement. L’anecdote suivante, narrée par une employée du
service d’aide sociale à l’enfance, montre que ces habitudes subsistent à Eisenhüttenstadt : « Nous avons ici un club pour les jeunes. Ce sont eux qui gèrent ça tout
seuls. Ils ont les clefs du local, ils sont indépendants […] ça a bien marché pendant
deux ans, sans grand problème. Et puis il y a quelques jours, je suis rentrée de vacances et une collègue m’a dit : “ils ont cassé un mur pour faire une porte et pouvoir utiliser aussi la pièce d’à côté”. Le hic, c’est que cette pièce n’appartient pas à
la commune et du coup c’est un problème par rapport au code de la construction
[…] Je suis allée voir le chef du service des travaux publics et il a été vraiment sympa, très compréhensif. Il a tout de suite dit : “on va examiner si ça va et faire en
sorte de leur laisser cette pièce à disposition”. Je trouve ça vraiment bien cette façon de travailler ». Le pragmatisme renvoie enfin à des processus de consultation
directs et informels qui s’appuyaient sur les modes de communication orale évoqués
précédemment.
La phase de transition a été marquée par une perpétuation de ces répertoires
d’action, comme le rappelle ironiquement un employé du service culturel d’Eisenhüttenstadt : « Juste après la Wende, c’était une période super ! (rires) … Les gens
venaient et ils disaient : “on voudrait faire quelque chose dans la culture”. Et paf,
un simple coup de tampon et ils avaient leur autorisation ! » (agent administratif,).
Le pragmatisme a alors fonctionné comme une réponse à l’incertitude engendrée par
le contexte de vide juridique : « au début, rien n’était clairement défini, on s’est pas
tellement cassé la tête avec les règles, on s’attaquait librement aux choses, on a fait
confiance à notre bon sens « (agent administratif, Eisenhüttenstadt). C’est ce que
soulignent les analyses qui montrent comment la mobilisation des pratiques héritées
de la RDA a pu constituer une ressource dans le processus de transformation (Reißig, 1995, p. 151).
Les agents administratifs ouest-allemands mettent également l’accent sur les talents d’improvisation de leurs collègues de l’ancienne RDA : « Au début, quand je
suis arrivé ici, j’ai remarqué que les gens improvisaient beaucoup […] je ne
l’aurais pas cru avant de venir, je pensais que ça fonctionnait un peu plus comme
chez nous » (chef de service, Hoyerswerda). Ils posent cependant un regard critique
sur ces pratiques, dans lesquelles ils voient une « prédilection pour le provisoire »,
un « goût du bricolage » ou encore une « tendance à la débrouille » aussi inutiles
qu’inefficaces. Un jugement particulièrement manifeste à Eisenhüttenstadt, où les
fonctionnaires de l’Ouest notent une pérennisation de ces comportements : « Depuis
que je travaille ici, j’ai remarqué qu’il y a vraiment une envie d’improviser chez les
gens, même quand ils n’en ont pas vraiment besoin. Ici, on bricole, on se débrouille,
ce sont des choses qui vont de soi […] Bon, je dois reconnaître qu’ils ont le mérite
d’essayer des choses. Mais franchement je trouve que ça a parfois d’énormes désavantages ce bricolage… ça apporte pas grand-chose… Les gens improvisent de manière presque destructrice… » (chef de département). Les Allemands de l’Ouest
stigmatisent le caractère contre-productif voire dysfonctionnel de ces héritages dans
une administration désormais encadrée par des procédures standardisées et routinisées. Ils tendent ainsi à contester la compétence des agents administratifs estallemands, mesurée à l’aune du modèle professionnel ouest-allemand, à l’instar
d’auteurs qui, tel Klaus König (1991, p. 20), soulignent le dilettantisme de l’administration de RDA.
Si le pragmatisme peut être interprété comme un effet de la faible codification
administrative, il est aussi présenté comme une réponse à la situation de pénurie
chronique qui frappait la RDA. À l’instar des stratégies d’arrangement, le talent
d’improvisation attribué aux agents administratifs est-allemands et, plus largement,
à l’ensemble des citoyens de RDA faisait figure de nécessité dans un contexte économique qui, en quelque sorte, imposait le développement de facultés d’adaptation
(Senghaas-Knobloch, 1992, p. 304). En d’autres termes, ce type d’analyse envisage
l’improvisation comme un comportement contraint : les acteurs
devaient trouver des
solutions de rechange destinées à compenser les défaillances du régime. Selon Thomas Rigby (1977, p. 56), ces pratiques contribuaient à atténuer la rigidité de l’administration de type soviétique, qu’il qualifie de « bureaucratie organique » par opposition au modèle mécaniste des administrations occidentales caractérisées par la routine. Une telle perspective semble néanmoins réductrice. Replacer le pragmatisme
dans le contexte est-allemand ne signifie pas pour autant réduire ce comportement à
une réaction aux échecs économiques du système socialiste réel. Les agents administratifs déjà en poste du temps de la RDA le présentent en effet comme l’expression
de savoir-faire et même de « savoir-être » sur lesquels ils pouvaient s’appuyer dans
l’accomplissement de leurs tâches professionnelles. Ils mettent en avant leur aptitude à affronter et résoudre les problèmes de manière directe, en puisant dans une
expérience forgée sur le terrain. On peut certes s’interroger sur une présentation de
soi qui apparaît indissociable d’une stratégie de légitimation, dans la mesure où la
maîtrise de compétences spécifiques sert à justifier un repositionnement dans le
nouvel appareil municipal. Les agents administratifs est-allemands opposent d’ailleurs
cette connaissance pratique du milieu local aux savoirs formels de leurs collègues
ouest-allemands qui «
sont venus ici avec toutes leurs règles » et «
ne savent plus
quoi faire quand il y a des problèmes qui leur sont inconnus » (chef de service, Eisenhüttenstadt)
[13]. Mais de tels savoir-faire ont aussi été observés par les Allemands
de l’Ouest à l’occasion de contacts noués du temps de la RDA. Les propos tenus par
l’ancien chef du département culturel de Sarrelouis, administration partenaire
d’Eisenhüttenstadt depuis 1986, en donnent une illustration : « Le responsable des
affaires culturelles à Eisenhüttenstadt était très compétent dans son domaine. Bon,
c’était un homme du SED mais il a vraiment beaucoup fait pour la culture au niveau
de la ville. Il avait une vraie connaissance de la vie culturelle locale, une bonne expérience… il travaillait beaucoup avec les artistes ».
Les agents administratifs avaient d’ordinaire acquis ces formes de compétence
dans le cadre d’activités professionnelles antérieures. En témoignent les données
empiriques, certes très partielles, sur les carrières municipales en RDA : dépourvus,
en règle générale, de formation administrative spécifique, les agents communaux
possédaient en revanche une qualification professionnelle voire un diplôme universitaire et avaient déjà exercé dans d’autres secteurs d’activités, tels que les entreprises,
le commerce ou encore les services (Schneider, 1993, p. 19). Les secteurs à vocation
économique et financière de l’administration d’Eisenhüttenstadt présentent quelques
exemples de ce type d’itinéraire : on peut citer le cas d’un employé ayant rejoint les
rangs de l’administration après avoir dirigé une entreprise d’État de 1960 à 1980 ou
encore celui de la responsable du service financier qui a effectué des études
d’économie à l’Université Humboldt de Berlin avant d’entrer en poste au début des
années quatre-vingt. Nombre de fonctions administratives étaient également occupées par des ingénieurs et techniciens après quelques années de participation directe à la production. Une large fraction des agents recrutés à partir de 1990 offre
d’ailleurs un profil similaire. C’est tout particulièrement le cas à Eisenhüttenstadt et
Hoyerswerda, dans la mesure où les anciens combinats – dont la privatisation s’est
accompagnée d’une forte réduction du personnel – ont fourni un important réservoir
de main-d’œuvre pour les appareils municipaux en restructuration. Ces nouveaux
venus ne manquent pas de souligner l’expérience de terrain acquise dans le cadre de
leur activité professionnelle antérieure. Le témoignage suivant montre en outre
qu’ils partagent le pragmatisme de leurs collègues issus de l’ancienne administration : « Avec beaucoup de mes collègues, on venait d’autres domaines, on n’avait
pas une vision de fonctionnaires. Nous étions des techniciens et nous avons utilisé
nos connaissances techniques […] Le but, c’était avant tout de s’interroger sur les
choses à faire, les mesures à prendre et non de savoir si ce qu’on faisait était
conforme aux règles administratives. On considérait avant tout les problèmes de
manière concrète. Le principal, c’était : “quel est notre but et qu’est-ce qu’il faut
faire pour l’atteindre ?” Nous avons résolu beaucoup de problèmes en nous fondant
tout simplement sur notre bon sens » (chef de service, Hoyerswerda). Les services
municipaux chargés de la Formation, de la Jeunesse et des Sports comptaient pour
leur part beaucoup d’anciens éducateurs ou enseignants. L’enquête menée par Peter
Beckers (1998, p. 101 et sqq.) dans deux arrondissements de Berlin-Est indique que
près des deux tiers du personnel repris dans les services d’Aide sociale à l’enfance
disposaient d’un diplôme professionnel : enseignants dans leur grande majorité, ils
ont pour certains acquis ensuite une qualification supplémentaire de travailleur social. Ils ont par ailleurs exercé une activité pendant une durée moyenne de neuf ans
avant d’entrer dans l’administration de RDA. Quelques exemples de trajectoires puisés dans le secteur socioculturel de l’administration d’Eisenhüttenstadt confirment
ces résultats. La responsable du service d’Aide sociale à l’enfance était enseignante,
avant d’effectuer une formation d’assistante sociale ; l’adjointe du chef de service de
la Jeunesse était auparavant économe dans un jardin d’enfant. Le cas de l’ancien responsable des Affaires culturelles est également emblématique de ce type de parcours : après avoir géré une maison de la Culture dans l’armée durant son service
militaire, il a continué à travailler dans ce domaine après son arrivée à Eisenhüttenstadt en 1963 ; parallèlement à son activité professionnelle, il a suivi une formation
pour devenir directeur de maison de la Culture avant de faire carrière dans l’administration municipale de 1970 à 1990.
À partir des années soixante-dix, ces qualifications professionnelles se voient
progressivement complétées par un cursus administratif prioritairement destiné aux
cadres dirigeants de l’appareil d’État. Maints d’entre eux sont désormais diplômés
de l’Académie pour les Sciences Politiques et Juridiques de Potsdam – Babelsberg
ou de l’École supérieure Edwin Hoernle à Weimar (Schulze, 1991, p. 162). Cette
évolution transparaît, dans des proportions certes modestes, à l’échelon local. Les
membres des directions municipales – ou conseils de la ville – sont toujours plus
nombreux à suivre des enseignements au sein des ces institutions. C’est par exemple
le cas de l’ancienne responsable de la Jeunesse et des Sports à Eisenhüttenstadt qui,
après un apprentissage de libraire, a effectué des études d’éducatrice, suivies d’une
formation juridique à l’Académie de Potsdam – Babelsberg lors de son entrée dans
l’administration.
L’examen des logiques de recrutement à l’œuvre dans les administrations de
RDA permet ainsi de dépasser le simple discours de l’incompétence, en montrant
que le pragmatisme s’inscrivait aussi dans des trajectoires professionnelles spécifiques. Il répondait, dès lors, à une autre forme de compétence, indissociable de cette
identité de praticiens que nos interlocuteurs s’attachaient d’ailleurs à rappeler lors
des entretiens : à l’affirmation « nous, on n’est pas des fonctionnaires », ils ajoutaient souvent, par opposition, « on est des praticiens ». Cette distinction entre bureaucrates et acteurs de terrain fait figure de clivage récurrent dans les administrations occidentales. Il oppose classiquement les services chargés des tâches juridicoadministratives, où la maîtrise d’un savoir formalisé apparaît primordiale, aux secteurs techniques, sociaux et culturels, qui valorisent en revanche l’acquisition de
connaissances et expériences pratiques. En d’autres termes, cette opposition renvoie
aux modèles de légitimation professionnelle propres à chaque secteur administratif.
Les enquêtes menées dans les nouveaux Länder mettent toutefois en évidence une
dimension spécifiquement Est/Ouest du rapport aux formalités administratives et des
usages de la règle (Berg et al., 1996), qui semble échapper au clivage sectoriel. Elle
ressort tout particulièrement à Eisenhüttenstadt où les pratiques administratives restent marquées par le poids de l’héritage communiste. Les entretiens révèlent, d’une
part, que les dispositions au pragmatisme se manifestent de manière relativement
indistincte dans l’ensemble des services municipaux. Ils soulignent, d’autre part,
l’étonnement voire la réprobation des Allemands de l’Ouest en poste dans le secteur
socioculturel – dont le profil professionnel s’écarte pourtant de la figure classique du
fonctionnaire de carrière – face aux formes d’arrangement et d’improvisation cultivées par leurs collègues de l’Est. Produit de trajectoires professionnelles distinctes,
ces différences trouvaient aussi leur origine dans la singularité des modes de sociabilité à l’œuvre dans les administrations de RDA.
3. FORMES DE SOCIABILITE ET PRATIQUES ADMINISTRATIVES
Les espaces professionnels est-allemands se caractérisaient par une sociabilité articulée autour des collectifs de travail, censés concrétiser le primat de la communauté sur l’individu. Ils fonctionnaient comme des structures d’intégration en encourageant diverses formes de collégialité et de solidarité dans le travail (Rogas
et al.,
1997, p. 53). L’institution de ces collectifs de travail visait « à abolir la distinction
entre l’individu et le groupe mais également entre le privé et le public » en organisant « des proximités sociales spontanées, suscitées ou forcées » (Kott, 2001, p. 137)
par le biais d’activités communes, telles les excursions, les sorties ou encore les soirées théâtrales et musicales. Dès lors, les administrations constituaient en RDA des
lieux de sociabilité qui dépassaient le simple cadre professionnel : «
Avant, les relations dans le travail étaient chaleureuses. Par exemple on demandait comment allait
la famille, on s’intéressait aux autres. Il y avait une vraie solidarité entre les gens.
On se voyait en dehors, on avait des activités en commun. Maintenant, chacun reste
dans son bureau. On ne prend pas le temps de se parler de choses personnelles, on
se dit seulement bonjour dans le couloir ou des remarques du style “le café est bon
aujourd’hui”. Rien de plus. On a surtout des contacts professionnels. Les contacts
sont plus froids, plus distants. J’ai l’impression que c’est quelque chose de général
à l’Ouest. Je m’en suis rendu compte lors de mes séjours à Pforzheim » (chef de
service, Hoyerswerda). Cette image de la communauté chaleureuse et solidaire peut
être sujette à caution, dans la mesure où elle offre une vision rétrospective idéalisée
qui tend à occulter la dimension contraignante d’une sociabilité à la fois entretenue
et circonscrite par le régime
[14]. Sandrine Kott (2001, p. 154) note ainsi : « Les collectifs ont pu constituer des communautés solidaires et chaleureuses voire des cadres
pour une véritable entraide, mais ils trouvent toujours leur origine dans une initiative
venue d’en haut et s’inscrivent dans un projet politique, idéologique, économique et
culturel qui oriente et limite leur existence et leur développement ». Il ne s’agit pas
pour autant de conclure à l’entière artificialité de ces liens. Les propos suivants montrent en effet que les différentes rencontres organisées en marge du travail ont nourri
une réelle convivialité voire tissé des amitiés dans les rangs de l’administration. Ils
rejoignent le discours précédent en mettant l’accent sur la spécificité de ces formes
d’interaction qu’ils opposent aux relations impersonnelles et distantes des fonctionnaires ouest-allemands : «
Du temps de la RDA, on se retrouvait ensemble en dehors
du travail, on allait voir des spectacles, faire des visites et pas seulement parce
qu’on y était obligé. Bon, c’est sûr qu’il y avait toutes ces histoires de collectif. Mais
pas uniquement, on avait vraiment de bons contacts privés à côté du travail […]
Maintenant, les contacts privés sont plus limités que du temps de la RDA mais
quand même il y a des choses d’avant qui sont restées. Ici c’est pas comme ce qu’on
entend dans les anciens Länder […]
On prend le café avec les collègues, on discute,
on s’informe de la famille, des problèmes personnels » (agent administratif, Eisenhüttenstadt). Les témoignages des Allemands de l’Ouest, que l’on ne peut suspecter
d’
Ostalgie, viennent en outre conforter ces récits. Ils évoquent «
l’existence d’une
véritable communauté de travail » qui, selon eux, fait défaut dans les anciens
Länder : «
Ici, j’ai fait vraiment des expériences très positives avec mes collègues de
l’Est. Quand c’est nécessaire, les gens sont prêts à venir à n’importe quelle heure
pour travailler. Il y a une solidarité. C’est pas comme à l’Ouest où chacun fait son
truc et le reste importe peu » (directeur du musée local, Eisenhüttenstadt).
Les pratiques de l’administration en (ex-)RDA ne peuvent être dissociées de ces
formes de sociabilité encadrées par le régime. Les collectifs instauraient un mode de
décision collégial dont les Allemands de l’Ouest soulignent à nouveau l’empreinte
dans l’administration d’Eisenhüttenstadt : «
J’aime bien la façon dont ça fonctionne
avec les collègues de l’Est. On discute, on décide ensemble. Ici, c’est pas chacun
pour soi comme à l’Ouest » (agent administratif). Les liens interpersonnels noués au
sein de ces structures favorisaient le développement des coopérations informelles
articulées autour d’échanges directs entre les individus, sur le plan horizontal mais
aussi vertical (Berg
et al., 1996, p. 79), qui prenaient notamment corps dans l’usage
de la communication orale précédemment mise en avant : «
Avant, on n’avait pas
que des relations professionnelles. À côté du travail, on buvait le café, on fêtait les
anniversaires… ça permettait de régler les problèmes de manière informelle »
(agent administratif, Eisenhüttenstadt). Les collectifs de travail constituaient par ailleurs des lieux d’échanges de biens et de services qui contribuaient à la diffusion des
pratiques d’arrangement au sein de l’espace professionnel et participaient, plus largement, au brouillage des frontières entre public et privé. Propices à la cohésion du
groupe
[15], ces structures fonctionnaient en même temps comme des instruments de
contrôle social en plaçant chacun sous l’étroite surveillance de ses pairs. Ainsi, les
modalités de prise de décision observées dans l’administration d’Eisenhüttenstadt ne
dévoilent pas seulement la prégnance d’un modèle collégial mais témoignent également des logiques coercitives à l’œuvre dans les collectifs de travail. Plus exactement, elles montrent que la collégialité faisait figure de réponse à la pression exercée
par le groupe dans le cadre professionnel : «
Ici, la dimension collective est très importante. C’est bien, mais en même temps ça fait que la prise de décision personnelle est très peu développée. Les gens ne veulent pas décider tout seuls » (chef de
département originaire de l’Ouest). Les pratiques de concertation systématique masquaient une difficulté à prendre des initiatives et des responsabilités individuelles
imputée à l’emprise du collectif. Toutefois, ces comportements tenaient tout autant à
une ingérence des instances supérieures dans l’activité quotidienne de l’administration : «
Je trouve qu’en général mes collègues ne sont pas assez autonomes. Personne ne veut décider. Ce qui se règle chez nous en trois coups de cuillère à pot
prend un temps fou ici. Les employés ne sont pas prêts à faire quelque chose sans
s’être assurés au-dessus qu’ils faisaient bien » (directeur du musée local, originaire
de l’Ouest, Eisenhüttenstadt). La faible autonomie des agents municipaux estallemands transparaît notamment au détour de l’anecdote suivante relatée par le directeur ouest-allemand du centre culturel : «
La première année, j’ai organisé une
réunion où je leur ai dit : “on va organiser une petite fête au centre culturel. Ce serait bien que chacun réfléchisse à ce qu’il pourrait faire et qu’on se revoit ensuite
pour en discuter”. Bon, j’ai fait comme je faisais dans mon poste précédent à
l’Ouest. Huit jours plus tard, on se réunit encore une fois : personne n’avait réfléchi. Alors j’ai dit : “nous pourrions peut-être faire ceci ou organiser ça”. Huit jours
après : toujours rien. C’est seulement à partir de ce moment que j’ai compris qu’il
fallait fonctionner en sens inverse. Il fallait dire : “nous organisons une fête, nous
avons besoin de cinq stands, X s’occupe du stand n° 1, Y du n° 2, etc. Et à chaque
stand, je voudrais avoir ça, ça et ça. Est-ce que vous pouvez vous en occuper ?” Et
là, ça a marché. Voilà la différence. Ici, ils ne connaissaient pas le travail autonome ». Les discours des Allemands de l’Ouest font écho aux analyses qui stigmatisent les tendances à l’inertie d’une bureaucratie de type soviétique caractérisée par
un fort encadrement hiérarchique et politique. Cette dimension ressort également des
propos tenus par certains de leurs collègues de l’Est : «
On nous demandait pas
d’exprimer notre avis personnel sur la manière d’accomplir le travail ni de prendre
des décisions. On nous disait tout ce qu’il fallait faire ; on nous disait “il faut aller à
droite” ou “il faut aller à gauche”. Il fallait faire ce qu’on nous demandait. Un
point c’est tout » (agent administratif, Hoyerswerda).
Les différents témoignages renvoient à nouveau une image
a priori contradictoire de l’activité administrative en (ex-)RDA. La passivité associée aux principes de
commandement et d’obéissance cadre en effet difficilement avec le sens de
l’improvisation propre aux pratiques d’arrangements informels. Cette double réalité
apparaît pourtant constitutive de l’administration est-allemande. Nombre d’enquêtes
insistent d’ailleurs sur ce fonctionnement singulier alliant l’attente des « instructions
et interventions d’en haut qui écartait tout travail autonome, en responsabilité propre » et l’instauration d’échanges « clientélistes, dépourvus de formes juridiques et
administratives » qui « compensaient, corrigeaient, contrecarraient les structures officielles tout en entretenant avec elles un rapport symbiotique » (Thumfart, 2002,
p. 613). Il semble que les agents municipaux est-allemands mobilisaient ces deux
registres d’action de manière alternative et complémentaire, en fonction du type de
situation ou de configuration en jeu. La double subordination administrative et partisane nourrissait une concurrence entre deux structures parallèles de direction qui
contribuait à brouiller la ligne hiérarchique et autorisait des initiatives échappant au
contrôle exercé par le centre. De même, la passivité ne procédait pas nécessairement
d’une soumission mécanique aux injonctions des instances supérieures. Elle pouvait
aussi participer des stratégies de domination développées à l’encontre de certains
administrés, dans la mesure où elle permettait de mettre en scène la pression hiérarchique et de justifier ainsi le refus d’un arrangement auquel l’agent administratif ne
trouvait aucun intérêt personnel
[16].
Notre propos n’est pas de conclure, sur la base des entretiens menés dans deux
communes de l’ancienne RDA, au caractère « moins bureaucratique » et, de ce fait,
« plus souhaitable » de l’administration socialiste réelle. Cette posture, qui reviendrait
à placer les administrations d’Allemagne de l’Est et de l’Ouest sur une échelle évaluant leur degré respectif de bureaucratie, apparaît contestable, tant en raison de la
plasticité de ce concept que des risques de dérive normative qu’elle contient. La confrontation des témoignages souligne en outre la difficulté à saisir et, par conséquent, à qualifier un fonctionnement administratif qui fait l’objet de discours divergents.
L’enquête de terrain révèle en effet les multiples facettes d’une administration estallemande qui combinait à la fois pragmatisme et inertie, arrangement et domination,
rapports collégiaux et fort encadrement hiérarchique et politique. Elle montre que ces
comportements renvoyaient à un modèle professionnel inscrit dans des trajectoires et
mettant en jeu des compétences propres. Produit de dispositions spécifiques, les pratiques administratives constituaient en même temps une réponse aux contraintes de pénurie et une manière de saisir les opportunités introduites par une codification juridique limitée. Aussi se comprennent-elles également à la lumière du contexte dans lequel travaillaient les agents de l’appareil d’État et des modes d’interaction qu’ils entretenaient avec leur environnement. En d’autres termes, les pratiques administratives ne
peuvent être dissociées de cette « double réalité » est-allemande, marquée par
l’encastrement des logiques d’intégration et de contrôle ainsi que par l’imbrication des
sphères publiques et privées. De même, l’étude empirique met en évidence l’influence
exercée par des formes de sociabilité mêlant fonctions de cohésion et d’encadrement.
Rendre compte des pratiques administratives en (ex-)RDA nécessite ainsi la prise en
considération de la singularité d’espaces professionnels qui dépassaient « à plusieurs
égards les frontières qui le limitent en Allemagne de l’Ouest et dans d’autres pays industriels occidentaux » (Hauser et al., 1996, p. 249).
Le fonctionnement de l’appareil d’État local dévoile enfin les marges de manœuvre détenues par les agents municipaux est-allemands dans l’accomplissement de
leurs tâches. Notre enquête de terrain contribue, dès lors, à remettre en cause le modèle du monolithisme bureaucratique communément associé à l’administration socialiste réelle en montrant qu’il est plus fécond « de rechercher les activités et les
conflits » (Kohli, 1994, p. 33) pour rendre compte des pratiques à l’œuvre dans les
appareils d’État de type soviétique. Ces dernières attestent, plus largement, les limites des analyses en terme de « société organisée » (Lüdtke, 1998, p. 17) qui, à
l’instar de la théorie du totalitarisme, diffusent l’image statique d’une « société totalement ‘désubjectivée’, dans laquelle il ne restait aux individus plus que la passivité » (Kohli, 1994, p. 33). La restitution du quotidien de l’administration locale en
(ex-)RDA vient contredire cette vision figée des systèmes socialistes réels, déjà mise
à mal par les travaux américains – dits « révisionnistes » – sur le bloc communiste,
qui privilégient une perspective d’histoire sociale insistant (Werth, 1999, p. 86) « sur
les dysfonctionnements d’administrations concurrentes au sein d’un État faible et
peu ordonné ».
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[1]
Cf. l’introduction générale de ce numéro.
[2]
La mise en place des réformes administratives dans l’ancienne RDA s’est accompagnée de programmes d’assistance assurés par des fonctionnaires ouest-allemands et le développement de partenariats entre administrations d’Allemagne de l’Est et de l’Ouest.
[3]
Il est, par ailleurs, difficile de compléter ces témoignages oraux par l’exploitation de sources écrites
en raison du langage standardisé et codifié des archives qui « semble faire écran au monde et nous
‘empêche’ de savoir » (Kott, 2002, p. 10).
[4]
Cette enquête a été menée entre 1994 et 1997 dans le cadre d’une thèse de sociologie (Lozac’h,
1999).
[5]
Les analyses offertes par d’autres enquêtes de terrain (Berg, 1994 ; Berking et Neckel, 1992 ; Rogas
et al., 1997) autorisent néanmoins une mise en perspective de ces observations empiriques.
[6]
Cf. l’introduction générale.
[7]
Karl Ulrich Mayer (1993) mobilise le concept de « néo-traditionalisme communiste » pour rendre
compte de ce système.
[8]
Cf. l’introduction générale.
[9]
À l’échelon local, le travail des agents était soumis au droit de regard du maire, lui-même lié par les
décisions préparées au sein des organes du SED (Mortier, 1993, p. 236).
[10]
Cette vision rejoint les analyses qui mettent l’accent sur le poids de l’arbitraire dans
l’administration de RDA. Cf. sur ce point l’introduction générale.
[11]
De telles représentations sont également mentionnées par d’autres enquêtes de terrain conduites
dans des communes est-allemandes (Rogas
et al., 1997, p. 86 ; Berg
et al,. 1996, p. 87).
[12]
Nombre d’études empiriques ont en effet mis en évidence les limites de la formalisation dans les
pratiques quotidiennes. On peut citer, entre autres, les travaux récents de Vincent Dubois (2003) et
Jean-Marc Weller (1999).
[13]
Si ces propos s’inscrivent dans la critique du modèle professionnel du fonctionnaire, ils visent également à remettre en cause la compétence d’Allemands de l’Ouest qui font doublement figure
d’« étrangers » : ils le sont d’un point de vue géographique, comme le souligne la formule récurrente «
ils ne sont pas du coin » ; ils le sont également d’un point de vue culturel, dans la mesure où
leur est déniée la capacité à comprendre la réalité est-allemande.
[14]
Voir également sur ce point Berg,
et al. (1996) ; Rogas
et al. (1997).
[15]
De ce fait, « le collectif a, dans sa dimension communautaire, incontestablement assuré la stabilité
du système socialiste » (Kott, 2001, p. 147).
[16]
L’étude des situations et des configurations dans lesquelles ces différentes pratiques administratives
sont produites mériterait une analyse plus fouillée qui dépasse le cadre du présent article.