2005
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
La petite fonction publique, monde stable et separe ? >
L’exemple des facteurs des PTT des trente glorieuses
Marie Cartier
(CENS et LSS) Université de Nantes Département de Sociologie Chemin de la Censive du Tertre BP 81227 NANTES Cedex
A partir de l’exemple des facteurs des PTT, cet article étudie les mobilités professionnelles entre secteur privé et secteur public et les significations du « public » et du
« privé » dans les classes populaires. Durant la période des Trente Glorieuses, l’emploi de
facteur constitue principalement un emploi de reconversion après des emplois dans le secteur
privé. Il est perçu et évalué en référence à la vie ouvrière et/ou paysanne expérimentée dans
la famille d’origine et à l’entrée dans la vie active. La faiblesse des traitements durant cette
période conduit souvent ces facteurs à avoir en même temps d’autres activités. Observée à
l’échelle de ses agents d’exécution et de contextes socio-historiques délimités, la fonction publique est ainsi loin de constituer un monde clos, étanche et totalement fonctionnarisé.
This article, based on archives and interviews with employees of the French postal
service, examines the professional mobility between private and public sector and
the meaning of this distinction for the working class. From 1945 to 1975, period of
economic growth, this job attracts mostly men working in the private sector as blue
collars or small farmers. It is valued in comparison with the working class condition
experimented in the family background and in previous jobs. But because civil servants get very low wages at this time, postmen need to have several jobs. In this
precise historical context, French civil service jobs at the bottom of the ladder are
far from a stable, closed and completely bureaucratized entity.
Les mobilités entre secteur public et secteur privé des catégories situées dans le
haut de la hiérarchie sociale sont connues et bien étudiées. Tel n’est pas le cas
s’agissant des catégories plus basses. Les mobilités professionnelles des salariés
d’exécution du public restent en particulier peu explorées, alors que celles des ouvriers du secteur privé le sont davantage. Pourtant, contrairement à ce que suggère
l’image très présente aujourd’hui de deux mondes séparés et étanches, l’emploi stable et sûr du secteur public n’est pas forcément l’emploi d’une vie. La position de
petit fonctionnaire peut fonctionner comme un refuge pour des salariés travaillant
dans le secteur privé, refuge définitif ou bien temporaire en attente d’un retour dans
le privé. O. Schwartz le suggère en montrant l’importance objective et subjective des
expériences ouvrières chez les conducteurs de bus de la RATP (Schwartz, 1997).
Quelles sont l’ampleur et la nature de ces mobilités ? Quels effets ont-elles sur les
trajectoires professionnelles et sociales des individus concernés ? Quelles sont les
significations données au « public » et au « privé » dans les classes populaires ? Le
recrutement dans la fonction publique étant fortement tributaire de la conjoncture
économique (Darbel, Schnapper 1969), ces questions doivent être posées dans des
contextes socio-historiques précis. On se propose d’étudier le rapport au « public »
et au « privé » des classes populaires à partir de l’exemple des générations de facteurs des PTT recrutées entre 1959 et 1974. Cette approche générationnelle, construite à partir d’une histoire sociale du recrutement aux PTT depuis la seconde
guerre mondiale permet d’historiser l’analyse sociologique (Cartier, 2002).
Les PTT, administration publique exposée à des restrictions budgétaires dans le
contexte de l’après-guerre, recrutent massivement à partir de la fin des années 1950
pour affronter la hausse du trafic postal et son déplacement vers les villes. Mais dans
un contexte de forte croissance économique et d’amélioration de la condition salariale, les emplois publics d’exécution se trouvent fortement dévalorisés. Les nouvelles recrues sont donc peu sélectionnées (le taux de réussite au concours de facteur
dépasse ou avoisine les 50% tout au long des années 1960). Aucun diplôme n’est
exigé pour l’accès à cet emploi. Rebaptisé « préposé » en 1957, il reste classé jusqu’en 1990 dans la catégorie C des emplois d’exécution de la Fonction publique.
Chargés du « service de la distribution et de l’acheminement des correspondances »,
les facteurs ou préposés sont situés au bas de la hiérarchie postale. Cette subordination dans la division du travail forme avec le fonctionnariat une position ambiguë
que résume bien l’expression de « petits fonctionnaires ». Après avoir mis en évidence les caractéristiques sociales de ces générations de facteurs, on montrera que
leur accès à la Fonction publique dans les années 1960 procède d’une logique de reconversion qui donne sens et valeur à leur condition de petit fonctionnaire. La référence au travail dans le secteur privé et, plus généralement, à la précarité ouvrière,
reste d’autant plus présente à l’esprit de ces hommes que la faiblesse de leurs traitements les conduit à travailler « en dehors » de leur travail de facteur pendant une
large partie de leur carrière.
COMBINAISON DES METHODES
1 055 dossiers de personnel de postiers sortis de fonction en Seine et Marne, département,
où avait été réalisée depuis 1996 une enquête ethnographique au sein d’un bureau de poste, ont
été dépouillés
[1]. A partir de cet échantillon, a été constituée une base de données permettant
d’étudier les trajectoires géographiques, sociales et professionnelles d’accès au grade de facteur
puis de préposé des PTT en Seine et Marne entre 1939 et 1995. Cette enquête à partir d’archives
de personnel porte uniquement sur le personnel fonctionnaire et laisse de côté le personnel auxiliaire. Il ne s’agit pas d’une enquête longitudinale au sens statistique d’un suivi de cohorte :
l’enquête ne porte que sur la Seine et Marne et tous les postiers passés par ce département puis
l’ayant quitté par mutation échappent à l’échantillon. Les révoqués et les démissionnaires sont
en revanche pris en compte. Pour pallier ces limites on s’est efforcé de comparer les matériaux
produits à partir de cette enquête avec d’autres, ayant une échelle temporelle ou spatiale différente. Le traitement des dossiers de personnel s’est accompagné de l’étude d’autres archives institutionnelles. Les textes réglementaires ont permis d’étudier l’organisation officielle du travail
mais aussi du recrutement et des carrières des agents ayant exercé la fonction de facteur. 527
rapports d’affaires disciplinaires impliquant des facteurs de toute la France, passés en conseil
central de discipline entre 1957 et 1974, ont également été consultés. Des entretiens biographiques complémentaires avec des facteurs retraités de Seine et Marne étant restés dans le département ou l’ayant quitté ont enfin permis d’explorer le rapport des individus à leurs trajectoires
et de relier les dimensions objectives et subjectives de celles-ci. La réalisation des entretiens au
domicile des facteurs a été mise à profit pour relier la sphère du travail à la Poste à celle des modes de vie (sur l’intérêt à réaliser des entretiens portant sur le travail à domicile plutôt que sur le
lieu de travail voir Pialoux, 1998).
1. FACTEUR ENTRE 1959 ET 1974 : UN EMPLOI DE RECONVERSION
POUR DES HOMMES MARIES D’ORIGINE OUVRIERE ET RURALE
Contre l’image d’une croissance économique linéaire et généralisée souvent associée à la période des Trente Glorieuses, il faut rappeler que dès les années 1960
des groupes sociaux se trouvent déstabilisés. Avec la mise en œuvre du Marché
commun, la modernisation de l’agriculture s’accélère, entraînant une concentration
des exploitations et une accélération de l’exode agricole, désormais perçu comme
une nécessité. Les enfants d’agriculteurs mais aussi les salariés agricoles et les petits
exploitants eux-mêmes sont conduits en très grand nombre à l’exode. En 1975, la
population agricole ne représente plus que 9% de la population active contre plus de
27% en 1954 (Thévenot, 1977 : p. 6). Parallèlement, la dégradation du travail dans
certains secteurs industriels entraîne une fuite des ouvriers qualifiés vers d’autres
emplois. Période d’amélioration de la condition ouvrière, les années 1960 marquent
aussi le début d’une lente désagrégation de la classe avec la multiplication des emplois d’OS de plus en plus occupés par des femmes et des immigrés et la restructuration des bastions industriels anciens qui nourrit l’exode rural (Noiriel, 1986). Une
mobilité ascendante se fait alors souvent pour les ouvriers comme pour les agriculteurs à l’intérieur de la classe ouvrière. Mais cette mobilité passe aussi, dans un
contexte d’extension de la scolarisation, par des sorties vers le secteur tertiaire. Les
emplois d’employé de bureau ou de commerce connaissent alors une croissance très
rapide (+3,6% entre 1968 et 1975) (Thévenot, 1977 : p. 6) avec le développement de
secteurs comme la banque, les assurances ou les transports. Les Trente Glorieuses
sont donc une période d’intense mobilité professionnelle sous tous ses aspects
(changement d’établissement, de secteur, de catégorie socioprofessionnelle) notamment entre 1965 et 1970. Cette mobilité résulte de la restructuration de l’appareil
productif face à la concurrence internationale et de la politique promue dans le cadre
du Vème Plan en vue de faciliter la reconversion des travailleurs des établissements
en difficulté ou des activités en déclin. Elle concerne en particulier les actifs peu
qualifiés, sans diplôme ou titulaires du seul CEP occupant des emplois de manœuvre, d’OS, de salarié agricole (Thélot, 1973). Les fractions des milieux populaires
qui se dirigent vers l’emploi de facteur dans les années 1960 doivent au contexte socioéconomique tout à la fois la fragilité de leur condition, mais aussi la possibilité
de l’améliorer par la mobilité professionnelle.
L’image de l’emploi public comme monde stable et séparé se nourrit de l’idée de
l’hérédité statutaire dans la fonction publique. Tout en affirmant que cette hérédité
concerne aussi les agents de catégorie C, la première étude sur l’origine sociale des
fonctionnaires à partir du recensement de 1962 relève des particularités comme la
sur-représentation des fils d’agriculteurs et une hérédité statutaire légèrement inférieure à la moyenne aux PTT (Darbel, Schnapper, p. 30-31). Diverses recherches
adoptant des échelles d’analyse plus étroites et cherchant à saisir des cohortes
d’entrants nuancent aujourd’hui cette idée d’hérédité statutaire, par exemple à propos des cheminots dans la première moitié du XXe siècle ( Revue d’histoire des chemins de fers, 2000). O. Join-Lambert met également en évidence à partir du cas des
receveurs une montée des origines ouvrières aux PTT, dans les années 1940 et 1950,
phénomène nouveau par rapport à la prédominance dans l’Entre-deux-guerres d’une
reproduction au sein du secteur public et d’une mobilité traditionnelle en provenance
du milieu des indépendants victimes de la crise (Join-Lambert, 2001, p. 120-121).
Le cas des facteurs de Seine et Marne dessine aussi ce phénomène d’ouverture sociale des emplois des PTT. Loin d’être de naissance des « gens du public » les
hommes qui deviennent facteurs entre 1959 et 1974 appartiennent majoritairement
au monde ouvrier rural, tout à la fois par leur origine sociale et par leurs débuts dans
la vie professionnelle. Des sources nationales et départementales le montrent. Selon
les statistiques élaborées par les PTT à partir du recensement des agents de l’Etat de
1969, les agents des PTT sont, à la fin des années 1960, majoritairement issus de milieu ouvrier.
TABLEAU N°1
REPARTITION DES AGENTS TITULAIRES ET STAGIAIRES DES PTT, ACTIFS EN 1969,
EN FONCTION CSPDU PERE
TABLEAU N °1 :
REPARTITION DES AGENTS TITULAIRES ET STAGIAIRES DES PTT, ACTIFS EN 1969,
EN FONCTION CSPDU PERE
Ouvriers 29,7%
Agriculteurs exploitants 19,8%
Employés 16,1%
Patrons de l’industrie et du commerce 14,3%
Cadres moyens 6,6%
Autres catégories 4,8%
Salariés agricoles 4,6%
Professions libérales et cadres supérieurs 3,3%
Personnel de service 0,8%
Total 100%
INSEE, Recensement des agents de l’État au 31 mars 1969, Statistiques de personnel, Ministère des PTT,
DIPAS, 1974, p. 82-83.
INSEE, Recensement des agents de l’État au 31 mars 1969, Statistiques de personnel, Ministère des PTT,
DIPAS, 1974, p. 82-83.
Les origines agricoles, en bonne place, sont moins nombreuses que les origines
ouvrières. L’absence d’une analyse par grade empêche d’identifier avec précision
l’origine des facteurs (ou préposés) en activité à cette date. Mais sachant que les
deux emplois les plus nombreux de catégorie C aux PTT (préposé et agent d’exploitation) sont pour le premier masculin et pour le second, plutôt féminin, l’analyse par
sexe et par catégorie statutaire de la Fonction publique confirme que cette prédominance des origines ouvrières concerne en particulier les préposés
[2]. L’étude des origines géographiques des préposés aide à envisager plus finement leurs origines sociales. Au niveau de l’ensemble des agents des PTT, le recrutement géographique
traditionnel (départements ruraux du sud-ouest) se maintient dans les années 1960.
La Lozère, le Cantal, la Haute-Vienne, le Lot, l’Ariège arrivent en tête du classement des principaux départements pourvoyeurs d’agents des PTT entre 1960 et
1969
[3].
On retrouve cette large prédominance des origines provinciales chez le personnel
en fonction dans la région parisienne en 1975 : les origines franciliennes ne représentent que 16% contre 84% d’origines provinciales dont 22% d’originaires de MidiPyrénées, Aquitaine et Bretagne
[4]. Cette provincialisation des origines des postiers travaillant en région parisienne se retrouve dans le cas des facteurs de Seine et
Marne.
TABLEAU N°2
ORIGINE GEOGRAPHIQUE DES PREPOSES RECRUTES ENTRE 1939 ET 1958 ET ENTRE 1959 ET 1974
TABLEAU N °2 :
ORIGINE GEOGRAPHIQUE DES PREPOSES RECRUTES ENTRE 1939 ET 1958 ET ENTRE 1959 ET 1974
Distance du département de naissance à la Préposés recrutés Préposés recrutés
Seine et Marne entre 1939 et 1958 entre 1959 et 1974
Seine et Marne 47 29,2% 41 19,2%
Départements voisins de la Seine et Marne 24 14,9% 28 13 %
Île de France 39 24,2% 27 12,6%
Régions voisines de l’Île de France 11 6,8% 10 4,7%
Département de province éloigné de la Seine
et Marne 40 24,8% 108 50,5%
Total 161 100% 214 100%
Enquête DP Seine et Marne
Enquête DP Seine et Marne
L’augmentation des origines provinciales éloignées de la Seine et Marne est très
nette, tout comme la diminution considérable des origines locales et franciliennes.
Ces résultats recoupent le constat d’une faible attractivité de l’emploi de facteur en
région parisienne tout au long des années 1960. L’étude des origines résidentielles
révèle que, dans une période où l’urbanisation du territoire progresse, les originaires
de petites communes (inférieures à 2000 habitants) restent majoritaires parmi les
facteurs de Seine et Marne recrutés entre 1959 et 1974. Les origines ouvrière et agricole des facteurs recrutés entre la fin des années 1950 et le milieu des années 1970
recouvrent ainsi des origines rurales situées dans les départements peu industrialisés
de la France.
Pour compléter la saisie des caractéristiques sociales de ces générations de facteurs, on peut comparer ceux qui restent facteurs jusqu’à la retraite à ceux qui, nombreux dans les années 1960 en région parisienne, démissionnent de cet emploi. Cela
permet de mettre plus sûrement en évidence les caractéristiques sociales qui favorisent le maintien sur l’emploi de facteur. Tous sont majoritairement issus du monde
ouvrier et agricole, mais ceux qui restent facteurs se caractérisent par une origine
agricole plus fréquente et une origine ouvrière moins fréquente. En revanche, dans
les deux types de carrières, les origines moyennes ou supérieures sont très peu présentes. L’origine « employé du public » est autant présente chez ceux qui partent
que chez ceux qui restent.
TABLEAU N°3
ORIGINE SOCIALE DES PREPOSES RECRUTES ENTRE 1959 ET 1974 EN FONCTION DE LA CARRIERE
TABLEAU N °3 :
ORIGINE SOCIALE DES PREPOSES RECRUTES ENTRE 1959 ET 1974 EN FONCTION DE LA CARRIERE
Ceux qui restent Ceux qui partent
Ouvrier 24,1% 27 38% 30
Agriculteur 27,7% 31 15,1% 12
Employé du public 20,5% 23 21,5% 17
Artisan, commerçant, employé 13,4% 15 10,1% 8
Cadre et profession intermédiaire 5,4% 6 6,3% 5
Père inconnu 8,9% 10 8,9% 7
Total 100% 112 100% 79
Inconnu 12,5% 8,1%
Enquête DP Seine et Marne
Enquête DP Seine et Marne
La déclaration de profession avant l’entrée aux PTT fournit un indicateur des expériences professionnelles avant l’entrée aux PTT
[5]. L’emploi de facteur est fait pour
les hommes aguerris au monde du travail plutôt que pour les débutants. Ceux qui
abandonnent l’emploi de préposé ont beaucoup moins souvent exercé une profession
avant l’entrée aux PTT. Plus précisément, l’expérience du travail agricole et du travail de bureau dans le public (comme auxiliaire ou occasionnel) est davantage présente chez ceux qui restent facteurs que chez ceux qui abandonnent cet emploi.
TABLEAU N°4
PROFESSION AVANT L’ENTREE AUX PTTDES PREPOSES RECRUTES ENTRE 1959 ET 1974
TABLEAU N °4 :
PROFESSION AVANT L’ENTREE AUX PTTDES PREPOSES RECRUTES ENTRE 1959 ET 1974
Ceux qui restent Ceux qui partent
Agriculteur, ouvrier agricole 20% 22 7,0% 5
Ouvrier 40% 44 35,2% 26
Employé du public 13,6% 15 2,8% 2
Artisan, commerçant, employé 16,4% 18 18,3% 13
Aucune profession 10% 11 35,2% 25
Total 100% 110 100% 71
Inconnu 14,0% 17,4%
Enquête DP Seine et Marne
Enquête DP Seine et Marne
Les expériences ouvrières sont prédominantes. Elles peuvent avoir été précédées
par des expériences agricoles, l’exode agricole se faisant par étapes. Cette présence
d’expériences professionnelles antérieures à l’entrée dans la Fonction publique suggère un processus de reconversion dont il faudra examiner en détail la logique.
D’après le détail des déclarations de professions, cette mobilité ouvrière provient des
anciens bastions industriels en crise à partir des années 1960 : « polisseur », « ajusteur », « mouleur », « mineur », « houilleur », « ardoisier ». Elle provient aussi des
vieux métiers du monde rural : « tourailleur », « vannier », « sellier » et du secteur
du bâtiment (« peintre », « maçon »).
L’examen de la situation matrimoniale, de l’âge à la nomination au grade de préposé et du diplôme confirme que l’emploi de facteur est dans les années 1960 un
emploi de reconversion après d’autres expériences sociales et professionnelles. Ceux
qui restent facteurs pendant les années 1960 et le début des années 1970 sont nettement plus souvent mariés que ceux qui quittent cet emploi (52,5% de ceux qui restent sont mariés, contre seulement 13,1% de ceux qui partent). Les charges de famille qui modifient dans les classes populaires le rapport à l’avenir et le rôle masculin dans la division du travail domestique favorisent l’adaptation à un emploi dévalorisé et pénible mais sûr et stable. 97,7% de ceux qui démissionnent ont moins de 30
ans alors que parmi ceux qui se maintiennent dans l’emploi 35,2 % ont plus de 30
ans. Enfin, une majorité des préposés recrutés entre 1959 et 1974 possède le CEP
(64,9%) alors que ceux qui n’ont aucun diplôme ne sont que 7,6%. Les autres diplômes sont peu représentés : 10,4% ont le BEPC, 15,2% un CAP ou un BEP et
1,9% le bac. La diversité des diplômes au moment du recrutement ne doit pas cependant faire illusion : ce sont bien les moins diplômés qui tendent à se maintenir
durablement dans l’emploi quand les autres démissionnent.
TABLEAU N°5
DIPLOME DES PREPOSE DES RECRUTES ENTRE 1959 ET 1974 EN FONCTION DE LA CARRIERE
TABLEAU N °5 :
DIPLOME DES PREPOSE DES RECRUTES ENTRE 1959 ET 1974 EN FONCTION DE LA CARRIERE
Ceux qui restent Ceux qui partent
CEP 74,6% 94 50,6% 43
BEPC 2,4% 3 22,3% 19
CAP-BEP 13,5% 17 17,6% 15
BAC 1,6% 2 2,3% 2
Aucun diplôme 7,9% 10 7,0% 6
Total 100% 126 100% 85
Inconnu 1,6% 1,2%
Enquête DP Seine et Marne
Enquête DP Seine et Marne
Ces hommes n’ont pas été scolarisés à l’époque où le certificat d’études primaires consacrait dans les milieux populaires une réussite scolaire exceptionnelle mais
dans une période où la scolarisation primaire se généralise et où, progressivement,
les possibilités de poursuite d’études après l’école primaire pour les enfants des classes populaires se développent (Prost, 1968 et 1992). Bien scolarisés par rapport au
monde des classes populaires où l’absence de tout diplôme reste répandue, ces facteurs restent peu scolarisés par rapport au monde des employés de bureau auquel ils
sont officiellement rattachés. La comparaison avec les agents d’exploitation (grade
situé juste au-dessus de celui de préposé dans la hiérarchie postale correspondant
notamment à des emplois de guichetier ou de trieur) est instructive. A la même époque, ces agents, principalement des femmes, sont majoritairement dotés du BEPC,
l’absence de tout diplôme est inexistante et les diplômes techniques sont rares.
A partir de trois études de cas, on peut à présent explorer les déterminants et les
logiques de ces reconversions vers l’emploi public dans les années 1960 et se demander en quoi les expériences antérieures à l’entrée aux PTT constituent des références par rapport auxquelles la condition de petit fonctionnaire est appréciée et interprétée.
2. ABANDONNER LA CONDITION OUVRIERE OU PAYSANNE
DANS LES ANNEES 1960
L’accès à la Fonction publique des milieux populaires a souvent été pensé, à partir de l’exemple des instituteurs, sur le mode de l’ascension sociale totale, vécue depuis l’enfance et portée par la famille, où la rupture avec le milieu d’origine se réalise d’une façon massive et continue dès la scolarisation. Les trajectoires des hommes qui deviennent facteurs dans les années 1960 ne correspondent pas à ce modèle.
Leur entrée dans la Fonction publique ne relève pas d’un projet familial et, s’il y entre un projet individuel d’améliorer sa condition, c’est seulement en raison du
contexte économique et politique qu’il trouve à se réaliser. C’est ce que permet de
montrer l’analyse de trois entretiens réalisés avec des facteurs de Seine et Marne appartenant à la population qui vient d’être décrite. Ils ont été sélectionnés en raison de
leur période d’entrée aux PTT (les années 1960). Ils possèdent les grandes caractéristiques qui singularisent ces générations de facteurs (origine provinciale, rurale,
paysanne et/ou ouvrière, expérience du travail ouvrier et/ou agricole) et ont eu une
trajectoire géographique variée (installation en région parisienne pour deux d’entre
eux, retour dans la région d’origine pour l’autre). Le récit qu’ils font des conditions
de leur entrée aux PTT met en lumière ce processus de reconversion que l’approche
statistique fait seulement entrevoir. Il permet également d’étudier les significations
de cette mobilité du secteur privé vers le secteur public. Les médiations amicales et
locales y jouent un plus grand rôle que les médiations familiales. Les parcours sociaux et professionnels de ces hommes consistent moins en un projet explicite et
continu de sortie des classes populaires qu’en une bifurcation : à un moment de fragilisation professionnelle, ils saisissent dans le concours de préposé une occasion de
reconversion.
Guy est né en 1939 dans une petite commune des Vosges. Encouragé par l’instituteur, il envisage d’abord de « poursuivre ses études ». Mais le licenciement de son
père, ouvrier verrier dans l’usine du village qui ferme au début des années 1950,
l’oblige à quitter l’école après le certificat d’études. Ne pouvant songer à travailler à
la verrerie comme c’était jusqu’alors la tradition pour les enfants du village, il devient jardinier à 15 ans dans une colonie de vacances des houillères de Lorraine. Rapidement licencié, il aide pendant plusieurs années son père devenu bûcheron, de
1955 jusqu’à son départ pour le service militaire en Algérie. De retour au début des
années 60, il travaille à nouveau comme bûcheron. Il envisage de changer d’emploi,
de « trouver une situation », mais la maladie qui frappe son père le contraint de différer ce projet jusqu’en 1964. Il travaille alors pendant 18 mois comme ouvrier à la
chaîne à Sochaux. Insatisfait de ce travail aux cadences difficiles à suivre et impliquant une forte subordination, il recherche un emploi qui lui convienne mieux. Alors
qu’il a posé sa candidature pour un emploi de commis forestier, il devient facteur,
presque malgré lui, après avoir passé un concours de préposé en 1965.
« J’étais ouvrier sur la chaîne. J’étais au contrôle, bon j’étais bien hein, on tra-
vaillait en blouse blanche. J’ai logé un peu dans un foyer de Peugeot et puis je
suis parti, il y a une tante qui m’a hébergé. Mais vous savez hein, l’usine…
Vous pressez sur le bouton, la chaîne démarre, il faut suivre hein ! Alors moi
qui avais beaucoup travaillé, indépendant et à l’air… ça ne me plaisait pas de
trop. Non et puis ( silence )… L’ambiance… ( silence )… Un jour, on est bien
traité, un autre jour, on vous ressort de chaîne, un autre jour ça va plus, on
vous remet à la chaîne. Faut un peu… Disons ( hésitant )… Fayoter… Bon
pour arriver à sortir, alors… Ça ne me plaisait pas. J’ai cherché autre chose. Je
suis resté 18 mois à Sochaux, j’ai cherché quelque chose, j’ai cherché un peu
partout et puis…
Vous cherchiez dans quel domaine ?
Un peu n’importe quoi… Pour me sauver de… Ben, je voulais rentrer dans le
bois quand même. J’avais vu une annonce pour un emploi de commis fores-
tier, on appelle… Vous savez, on travaille pour l’exploitant forestier, on me-
sure les bois, on achète, on vend.
Là, il y avait un côté, indépendant…
Voilà… Ça m’aurait plu… Entre temps… Parce que j’avais posé ma candida-
ture, j’avais pas eu de réponse, je vais à la poste parce qu’il y a une poste là,
dans le village où j’étais. Et puis c’était un samedi quand je travaillais chez
Peugeot, le receveur qu’on connaissait bien, tout le monde le connaissait,
« Tiens, il me dit, il y a untel, untel qui passe le concours de facteur, tu ne
veux pas le passer aussi ? ». « Ah », j’ai dit : « Vous me voyez facteur ? » ( ri-
res ). « Ben pourquoi pas ? » qu’il me dit. Et puis ma foi, comme j’en avais
marre… j’ai dit : « Ah ben tant pis, on ne risque rien ». Alors on est parti un
dimanche à Épinal, on était trois. Et puis sur les trois, il n’y a que moi qui l’ai
eu. En plus j’étais bien classé, j’avais le numéro 23 sur 1500 admis hein, je
crois (…)
Et pourquoi vous disiez, ce que vous avez répondu au receveur, « vous me
voyez facteur ? »…
Ben disons que…
De vous-même vous n’y auriez pas pensé ?
Non, j’aurais jamais pensé à aller à la Poste hein. Ben non, quand même, nous
on est en campagne, on a été élevé dans la nature, dans les bois… puis « fac-
teur », j’sais pas. Est-ce que c’est qu’on pense toujours… C’est des profes-
sions qu’on ne connaît pas trop… Je ne sais pas… »
Entretien avec Guy, Chazel (88), le 15-11-00
Bernard est né en 1943 à Libourne. En 1966, il passe le concours de gardien de
prison, puis, en 1968, celui de préposé. Après avoir été préposé à la distribution
pendant plusieurs années à Mauldre en Seine et Marne, il a été convoyeur de fonds
puis a fait fonction de cadre avant de prendre sa retraite à la fin des années 1990,
toujours avec le grade de préposé.
« J’ai passé toute ma première jeunesse en Gironde et en Dordogne. J’ai passé
mon certificat d’études en Gironde aussi et après j’ai travaillé la terre… Enfin,
j’ai voulu faire le paysan avec mes parents… On a pris une ferme en Dordo-
gne.
Et quand vous étiez en Gironde, ils avaient aussi une ferme ?
Là, ils étaient domestiques dans le vignoble, dans le Pommerol et le Saint-
Emilion. Moi, ça me plaisait assez, j’aimais bien, j’ai toujours été un peu éco-
lo alors… Ça me plaisait assez. Donc ils ont dit : « Bon, puisque tu veux tra-
vailler avec nous, on va prendre une ferme… « Donc on est parti en Dordogne
et on a cultivé le tabac. Et donc j’avais… Mes parents, ils m’avaient poussé…
enfin « poussé »… À faire de la musique et donc j’étais un très bon musi-
cien…
Et qu’est-ce que vous faisiez comme instrument ?
Un instrument à vent, la trompette harmonie… Et donc voilà. Et puis donc
quand on est arrivé en Dordogne, il y avait une fanfare… C’était le curé qui
s’en occupait. C’était dans un petit village à côté de Bergerac. Et donc, c’est
venu un jour aux oreilles du curé que je savais jouer de la musique et il est ve-
nu relancer mes parents pour me faire entrer à l’usine… Pour que je puisse
jouer dans la fanfare, il disait : « Moi je vais lui trouver du boulot. Il va pas
faire sa vie paysan ». Donc mes parents, au départ, ils se sont un peu tirés les
cheveux parce qu’ils ont pris cette ferme-là pour que je sois avec eux, si moi
je me barre à l’usine… Alors après, on n’a pas donné de réponse tout de suite
et puis finalement on a donné une réponse favorable et on a décidé que moi je
les aiderai quand même, en plus de mon travail, à faire quelques travaux à la
ferme.
Et c’était quoi alors votre travail en usine ?
Et alors donc, je suis rentré à l’âge de 15 ans comme laborantin dans une usine
à papier. On faisait principalement dans cette époque-là les pots à yaourt. La-
borantin, c’était suivre l’évolution de la pâte à papier hein ! Faire des prélè-
vements… Faire que le papier il sorte bien pour que le client, il soit content du
papier qu’on avait. Ça c’était un peu quelque chose d’assez important comme
boulot…
Et c’était le curé qui vous avait trouvé ce boulot ?
Ah ben oui, parce que dans ces patelins, le curé c’est… C’est le curé, le maire,
le facteur et l’instituteur, c’est quatre personnes qui font marcher la vie de la
commune. Donc, quand ils ont quelqu’un à placer…Donc parce que ça c’était
en ( se remémorant )… C’était en 1958. J’ai commencé en octobre 58 à l’usine
et je faisais les 3/8, à 14 ans et je faisais 3 kilomètres en vélo pour aller au
boulot. Vous vous rendez compte, à 2 heures du matin !
Est-ce que c’était intéressant au niveau financier ? Enfin je veux dire par rap-
port à quand vous étiez chez vos parents ?
Ah ben oui parce que chez mes parents, c’était global, on n’avait pas d’argent
qui rentrait sauf quand on vendait le tabac, une fois par an donc… Les quel-
ques vaches… C’était un peu la misère là-bas le paysan. C’était pas le paysan
d’ici hein ! ( rires ) C’était des pauvres quoi…
Alors combien de temps vous êtes resté là-bas comme laborantin ?
Là-bas, à l’usine, je suis resté de 58 à 66. J’ai évolué parce que j’ai toujours eu
un tempérament de battant, de travailleur et de… mec qui avait du punch et
qui en voulait. Alors après, il a fallu que l’usine se modernise et ils ont ache-
té… Euh… Une bobineuse qu’on appelle. Parce qu’avant, il y en avait une
vieille et il fallait six mecs pour faire le boulot de la journée et ils en ont ache-
té une qui avec trois mecs faisait le boulot de la journée. Donc ils m’ont mis
responsable de cette machine, je suis arrivé chef bobineur et après le chômage
a commencé par chez nous. Le plastique a détrôné le carton pour les pots à
yaourt, les petits suisses et tout le bazar et donc il a fallu… Ben je ne travail-
lais plus beaucoup à l’usine…
Quand vous dites « le chômage a commencé », comment vous le sentiez,
vous ?
Disons que là-bas, il n’y avait que les usines qui marchaient, les usines à pa-
pier. Y avait deux usines à papier et une usine à polyreille, le polyreille, c’est
le formica si vous voulez savoir mieux… Et donc y avait que ça là-bas comme
boulot et comme le plastique, il prenait le dessus sur le papier et ben nous, on
n’avait plus de boulot, hein ! Donc il fallait que je fasse, et le maçon, et le
boulanger, avant d’aller à l’usine. Comme on faisait plus les 3/8 avec cette
machine-là, on faisait plus qu’une vacation de 8 heures, donc j’allais faire le
boulanger à minuit, je me levais à minuit et puis j’allais faire le boulanger jus-
qu’à 7h30 puisque je prenais à 8h00, ou alors je faisais le maçon l’après-midi.
Et il m’arrivait de faire le boulanger, l’usine et le maçon. Voilà, c’était vers
64,65.
Entretien avec Bernard, Vaux (77), le 18-10-00
Ce qui caractérise ces deux débuts de trajectoires professionnelles masculines et
rurales dans la France des années 1950 et 1960, c’est d’abord la remise en cause des
avenirs probables. Guy aurait dû devenir ouvrier verrier comme son père dans les
Vosges, et Bernard reprendre l’exploitation que ses parents, anciens domestiques
agricoles, avaient acquise en Dordogne. Cette remise en cause intervient d’abord
sous l’effet d’éléments socio-économiques structurels : déclin du monde agricole et
rural, déclin des industries traditionnelles (verre, papier), dégradation de la condition
ouvrière dans l’industrie automobile (le travail à la chaîne aux usines de Sochaux),
besoins de main d’œuvre aux PTT, mais aussi dans d’autres administrations (l’administration pénitentiaire) que font connaître les amis, le représentant local de la Poste
qu’est le receveur ou la presse (Bernard évoque le journal Migrations ). Mais ces
éléments structurels rencontrent aussi des dispositions individuelles qui singularisent
le milieu populaire dont sont issus ces hommes. Guy, fils d’un ouvrier verrier, est
repéré par l’instituteur durant sa scolarité primaire, et conçoit de ce fait le projet de
poursuivre ses études. Ce projet reste lettre morte, mais il nourrit chez lui une volonté d’améliorer sa condition, perceptible dans l’entretien (satisfaction de la « blouse
blanche » portée en tant qu’ouvrier, volonté de « sortir » sans toutefois « fayoter »,
recherche d’un emploi de « commis forestier »). Bernard a pour sa part un talent de
musicien, fruit d’une mobilisation familiale. Ce talent fait de lui un paysan hors du
commun, que le curé du village repère et aide à trouver un emploi à l’usine. Dès ce
séjour en usine, Bernard actualise une disposition à « progresser » puisqu’il passe de
laborantin à chef bobineur. Ainsi, l’entrée dans la Fonction publique de ces deux
hommes est le fruit tout à la fois du contexte objectif d’ouverture d’accès à l’emploi
et de dispositions subjectives à rechercher une meilleure condition sociale (à « trouver une situation » pour reprendre l’expression de Guy). Ces dispositions n’étant pas
soutenues par des ressources économiques ou culturelles particulières (ces deux
hommes sont seulement dotés du certificat d’études), ne trouvent à s’actualiser qu’à
la faveur de ce contexte historique particulier. Elles sont également renforcées par
une expérience de la précarité et de la dureté de la condition de bûcheron ou
d’ouvrier à la chaîne (rythmes et subordination), d’ouvrier de l’industrie traditionnelle (chômage technique et « peur d’être viré »). Guy restitue très bien, dans la façon de mettre en scène son entrée dans l’emploi de facteur (« vous me voyez facteur ? »), ce moment d’élargissement des possibles qui implique une circulation du
monde rural vers la ville, du travail manuel vers le travail de bureau.
Dans le cas de Bernard intervient également le mariage avec une « villageoise »,
c’est-à-dire, pour un paysan des hameaux, une « fille de la ville ». C’est ce changement de statut familial qui précipite un projet d’émigration débouchant sur une entrée dans la Fonction publique, dans l’administration pénitentiaire en 1965, puis aux
PTT en 1968.
« On s’est marié en février 64 et donc après fallait faire vivre la famille… En
plus, je ne pouvais pas toujours faire à droite à gauche (…) On ne peut pas
rester comme ça quoi. Et après… J’ai fait des demandes de gardien de prison,
alors, dans les tramways à Lyon et dans la gendarmerie, dans les flics… (…)
On avait eu un enfant, une fille tout de suite. Et ma femme c’était une villageoise, enfin une fille de la ville, alors arrivée là-bas chez les paysans ! Elle
voulait repartir. Parce que moi je l’ai connue à Chalons sur Marne dans les…
Quand je faisais l’armée et donc après, moi je l’ai ramenée chez les paysans,
dans la brousse là-bas ( rires ) et donc c’est vrai que pour elle, ça lui a fait un
choc. Donc ( baissant la voix ), j’ai dit : « On partira … la famille c’est bien,
mais il faut voir l’avenir et tout quoi ». Donc c’est les gardiens de prison qui
m’ont écrit les premiers. J’ai passé le concours en 65… »
Entretien avec Bernard, Vaux (77), le 18-10-00
Finalement, insatisfait de son travail de gardien de prison soumis à un contrôle
professionnel très strict (« On est plus en prison que les voleurs, on n’a le droit de
rien »), Bernard, qui côtoie quotidiennement des postiers au restaurant administratif
où il prend ses repas, saisit au vol la suggestion amicale d’un postier : « Pourquoi tu
ne viens pas travailler chez nous ? ».
Issus de milieux marginalisés par la croissance économique, ces futurs facteurs
sont des ouvriers ou paysans qui s’efforcent de contourner leur destin négatif en tentant leur chance, en quittant la campagne qui se dépeuple et les emplois d’ouvriers
où l’on est exposé à une surveillance tatillonne et à une obligation stricte de rendement. On rejoint ici d’autres travaux qui soulignent l’absence de « vocation » à propos des trajectoires d’accès à la Fonction publique (sur l’exemple des postiers : BertauxWiame et allii, 1999). Mais ce discours stéréotypé sur l’absence de vocation
(qui travaille par vocation dans l’ensemble de la population active française ?) ne
sert-il pas surtout à garder la face devant un enquêteur perçu comme un représentant
de l’institution scolaire ? Il occulte en tout cas les particularités à la fois structurelles
et individuelles des modes d’entrée dans la Fonction publique.
Le cas de Louis permet de confirmer ce que les entretiens avec Guy et Bernard
laissent transparaître. C’est par rapport aux expériences ouvrières et paysannes antérieures que la condition de petit fonctionnaire de la Poste prend sens et valeur dans
les années 1960. Louis est né en 1938 dans une petite commune de l’Hérault. Son
père d’origine italienne était ouvrier agricole et sa mère « fille d’épicier ». Du côté
maternel, sa grand-mère était épicière et son grand-père garde-champêtre. Il ne
connaît pas la profession de ses grands-parents paternels, ni l’époque où son père est
arrivé en France : « On ne lui a jamais demandé, il nous l’a jamais dit ». Il a un frère
de cinq ans plus âgé que lui. Après son certificat d’études, il quitte à 14 ans la maison familiale pour faire quatre ans d’apprentissage au terme desquels il obtient deux
CAP. Il insiste beaucoup sur la possession de ces deux CAP, témoignant ainsi de
l’importance qu’il accorde à la qualification scolaire. Il travaille pendant deux ans
chez « un artisan du coin », « contacté par des connaissances », dans une commune
située à trente kilomètres de son village d’origine, qui compte environ 5000 habitants. « Ce n’était pas la joie » se souvient-il, évoquant le turn-over des apprentis
soumis aux humeurs et au bon vouloir du patron. En 1958, il part faire son service
militaire en Algérie et y découvre le traçage en chaudronnerie. À son retour, il se fait
embaucher dans une grande usine d’Alès comme ouvrier chaudronnier. Il y reste
pendant deux ans et éprouve quelques difficultés d’adaptation qu’il relie à l’expérience de la guerre d’Algérie qui l’a un peu « déboussolé ». Un ami facteur lui suggère de passer ce concours. Louis, trouvant le métier de chaudronnier « salissant » et
surtout « bruyant », retient cette suggestion : « Pourquoi ne pas tenter le concours de
facteur ? » À un autre moment de l’entretien, il compare les horaires du facteur avec
ceux de l’ouvrier d’usine. L’attrait et la valeur du métier de facteur se nourrissent de
l’expérience de la pénibilité du travail ouvrier en usine. Mais comme le montre bien
cet extrait d’entretien, il faut se garder d’interpréter la mobilité de l’usine vers la
Poste comme une stratégie de distanciation symbolique par rapport au groupe ouvrier d’origine.
« Et qu’est-ce qui changeait par rapport au travail en usine ?
Ah ben quand même le travail en usine, vous manipulez de la ferraille, dans la
terre ou dans la boue parce que vous allez chercher ça sur les parcs dehors,
dans les cours et puis moi je faisais du découpage au chalumeau, on mangeait
de la poussière enfin c’était…
Des conditions très dures…
Très dures, non. Écoutez les autres le font et puis moi je l’ai fait. Mais enfin
les conditions ne sont pas les mêmes. Le gars qui travaille au bureau, c’est pas
un gars qui travaille en atelier. C’est comme une secrétaire et le mécano qui a
les clefs à la main. Le travail d’usine effectivement… Ça ne me déplaisait pas
hein, ça me plaisait beaucoup, le travail de chaudronnerie que je pratiquais. »
À un autre moment de l’entretien, confirmant une disposition à s’identifier aux
ouvriers bien qu’il soit aujourd’hui selon l’INSEE un « employé » et qu’il soit effectivement, comme la secrétaire, passé « du côté des bureaux », Louis affirme : « Moi,
je suis du côté ouvrier, je viens d’un côté ouvrier, j’ai été ouvrier moi-même ». Si
quitter l’usine pour la Poste, c’est se protéger de la violence physique du travail ouvrier et améliorer sa condition, c’est en même temps une ascension qui reste « petite ». Les premiers mots de Louis pour qualifier son passage de l’usine à la Poste
sont révélateurs : « Après mes deux CAP, j’ai contacté des artisans, j’ai fait deux
ans. Après, j’ai fait mon service militaire et là, j’ai pu prendre un peu plus connaissance de mon avenir ou de certaines ambitions entre guillemets petites ». Cette perception subjective de la mobilité et de la position obtenue s’éclaire par la référence à
la trajectoire de son frère aîné, qui renvoie elle-même au développement de l’emploi
dans les banques durant les années 1960. En référence à celle-ci, il minore sa propre
réussite.
« Et alors finalement mon père était ouvrier agricole, ma mère était fille
d’épicière. Et bon… mon frère avait fait des études plus… plus poussées.
Qu’est-ce qu’il avait fait comme études votre frère ?
Il avait été jusqu’au niveau bac quoi… Alors moi je n’avais que le niveau
CAP.
Il était plus vieux votre frère ?
Il avait cinq ans de mieux oui… Et alors finalement, il s’est trouvé que les dé-
bouchés… Lui, il est rentré à la Société Générale et moi, cette opportunité-là,
de voir le concours de facteur à mon niveau. «
Louis n’idéalise pas pour autant le travail de facteur dont il souligne à diverses
reprises la pénibilité physique et le caractère répétitif. Mais la signification de ce caractère répétitif est complètement ambivalente. Cela ne « pousse pas beaucoup à la
réflexion », mais en même temps cela ne requiert « pas trop de concentration », ce
qui autorise la « rêverie ». Si ce caractère répétitif en fait un travail moins qualifié
que celui de chaudronnier, il est source aussi d’une liberté mentale et d’une tranquillité d’esprit auquel Louis accorde de la valeur. La tournée permet « la rêverie » et
des contacts « enrichissants » avec les résidents « aisés » et parfois célèbres de Magny le Château.
« Il est vrai que j’aurais fait le chaudronnier, je l’aurais aimé… Je pense que je
l’aurais aimé hein, je l’aimais, même s’il était salissant. Mais il est vrai que le
travail de facteur demande… Laisse un peu plus rêveur hein, entre deux boîtes
à lettres, on a le temps de méditer, de rêver hein, c’est le cas de le dire. C’est
peut-être moins contraignant, il y a moins de réflexion à faire que le chaudronnier qui doit calculer… Quoique quand on faisait certains travaux… Ça
ne demande pas toujours de la réflexion. Mais enfin c’est vrai que le travail de
facteur, c’est assez répétitif hein, c’est toujours le même itinéraire, toujours les
mêmes gestes, toujours les mêmes noms, c’est assez répétitif, je ne dirai pas
abrutissant m’enfin… Ça ne pousse pas beaucoup à la réflexion, surtout si on
n’y est pas porté hein (…) Disons que c’est tellement répétitif qu’après on n’a
pas besoin de la concentration, le geste se fait… Le flash sur le nom, les
adresses, ça se fait plus automatiquement que s’il fallait vraiment chercher un
nouveau nom ou un nouveau truc.
Et est-ce que le fait d’être facteur, ça vous a permis de voir des lieux ou des
gens… que vous n’auriez jamais côtoyés si vous n’aviez pas été facteur ?
C’est évident que m’étant expatrié de mon midi natal, je n’aurais pas connu la
région. Et alors finalement, c’est quand même heureux d’être arrivé là, dans
un coin agréable et puis tout indiqué pour moi qui venait d’un village, de tomber dans un village. Et puis des gens, les gens évidemment… Dans mon travail à la distribution, on côtoie beaucoup de gens, peut-être pas plus
qu’ailleurs je ne sais pas… Si, celui qui va à l’usine, il ressort et il ne voit plus
personne de la journée. Donc comme je vous disais, c’est vrai que ça peut être
enrichissant de part les contacts, dans la mesure où on est réceptif hein. Quant
aux gens que j’ai pu rencontrer à part le premier Musulman de France, à part
Suzanne Flon, quelques personnalités… »
Entretien à domicile avec Louis à Magny le Château (77), le 9-10-00.
Dans les entretiens réalisés avec des facteurs ayant débuté comme ouvrier agricole ou paysan, tout autant que la liberté qu’autorise le travail de facteur, c’est le
travail en plein air, au contact de la nature, qui est mis en avant et apprécié par comparaison avec les expériences antérieures (Guy qui fût jardinier et bûcheron évoque
ainsi son goût du travail « indépendant et à l’air »). Finalement, pour ces générations
de facteurs des années 1960, l’accès à l’emploi public ne représente ni une « vocation », ni « un privilège », mais tout simplement un heureux « hasard », une « chance » opportunément saisie pour sortir de la précarité de la condition ouvrière ou
paysanne. Plus tard, une fois la crise économique installée, ces hommes vont se forger la conviction qu’ils ont fait un « choix », précisément, un « bon choix », et ce
d’autant plus qu’ils trouveront dans cet emploi public d’exécution des moyens de
valoriser leur travail et leur position
[6]. Yvon, ancien ouvrier agricole originaire de la
Marne, entré aux PTT en 1959 après avoir passé le concours de préposé, se souvient
que dans les années 1960, alors qu’il travaillait en région parisienne au service de la
distribution : « il n’y avait presque pas de parisiens » mais seulement « des gars de
la campagne » : « à ce moment-là, ça payait pas fonctionnaire comme je leur ai dit
après à beaucoup, avant, le maçon ou le gars en usine, il gagnait des payes beaucoup
plus grosses que… “Vous n’étiez pas jaloux hein à ce moment-là mes cochons ! A
présent vous gueulez après les fonctionnaires”… »
[7]
Ce sentiment de choix, né de la mémoire des destinées différentes préférées par
les pairs qui ont démissionné, va se renforcer ensuite, avec l’arrivée des nouvelles
générations de facteurs surdiplômés ayant réussi les concours hyper sélectifs des années 1980 et qui, eux, n’ont jamais été ouvriers ou paysans, mais ont accumulé les
stages et les « petits boulots » dans les services. Ils donnent aux « anciens » le spectacle d’une entrée subie et contrainte dans la Fonction publique. Patrick devenu facteur au début des années 1970 déplore ainsi que le métier de facteur ne soit plus aujourd’hui qu’un marchepied pour ceux qui « espèrent monter » : « Avant on rentrait
à la Poste parce qu’on l’avait décidé, maintenant, c’est pour un travail, celui qui entrait à la Poste c’était vraiment qu’il avait décidé d’être facteur parce qu’il y avait du
travail que maintenant on a un peu de tout… Des gens qu’ont des licences, des bacs
qui rentrent comme facteurs et qui espèrent monter quoi ! »
[8]
3. DES PETITS FONCTIONNAIRES QUI TRAVAILLENT « EN DEHORS »
Tout comme leurs expériences antérieures à l’entrée aux PTT, le niveau de vie
de ces facteurs, dans la mesure où il les contraint à travailler en dehors de la Poste,
les éloigne du monde du public. Une étude réalisée par la Poste en 1973 sur les effectifs de la distribution postale à Paris souligne l’« insuffisance de traitement » à
Paris où les « conditions de vie sont difficiles » et où « le développement économique offre d’autres possibilités de carrière »
[9]. Les préposés ayant débuté dans les années 1960 en région parisienne mentionnent la médiocrité des traitements et la difficulté des conditions de vie. Ceux qui travaillaient comme ouvriers dans de grandes
entreprises connaissent une diminution de leurs revenus en devenant facteur. Au début des années 1970, alors qu’un OS de la Régie Renault peut gagner environ
1 800F sur la base de 40 heures, de très nombreux postiers ne touchent un traitement
que de 1 500F toutes primes comprises (Noël, 1977). Dans les années 1960, le salaire de facteur ne permet pas à un couple de se loger en région parisienne. Pour s’en
sortir, Guy et Bernard doivent travailler l’après-midi en dehors de leurs horaires de
facteurs. En effet, entre la première tournée matinale et la seconde tournée de fin
d’après-midi, ils disposent alors de temps libre. Il s’agit d’activités au statut variable
depuis la bricole rémunérée en nature jusqu’au second emploi. On parle de « travail
en dehors » pour les différencier du « travail à côté » étudié par F. Weber, qui désigne les activités réalisées par les ouvriers dans un cadre domestique et en dehors de
l’économie marchande, qui n’ont pas pour fin explicite de compléter ses revenus. Il
existe toutefois des continuités entre ces divers types d’activités (Weber,1989). En
travaillant en dehors, les facteurs activent des dispositions tels le courage physique,
la débrouillardise, la sociabilité qu’ils doivent à leur culture populaire d’origine et
que l’on retrouve dans le « travail à côté ». La culture administrative et le statut de
fonctionnaire sont ainsi loin de résumer toute leur identité sociale
[10].
« Quand vous êtes arrivé à Damply… après vous vous êtes installés ?
Donc je suis arrivé le 21… et je me mariais le 24, donc le copain il m’avait
trouvé une chambre dans un hôtel, m’enfin, c’est pas une solution. D’abord au
point de vue pécunier, et puis comme je me mariais, il fallait revenir quoi.
Alors par l’intermédiaire d’amis à eux, ils ont réussi à me trouver une maison-
nette, dans le fond d’un jardin chez un particulier quoi, dans le fond de la
cour. Une petite maisonnette…Il y avait deux pièces… Un peu en bois…
M’enfin bon… C’était bien quand on est jeunes mariés. Et puis après, le pro-
priétaire, il nous a aménagé… parce que c’était une espèce de pigeonnier,
vous savez, une maison montée sur des piliers en bois avec deux pièces au-
dessus. Des fois, on voyait le soleil à travers le mur, bon ( rires )… M’enfin. Et
puis moi, je l’ai aménagée et le propriétaire me déduisait sur le loyer les heu-
res que je passais quoi. De deux pièces, ils nous en ont refait deux, puis il y
avait des WC. Il n’y avait pas de salle de bains à ce moment-là (…) Parce
qu’il faut dire qu’à Damply quand on est arrivé, on payait 250F de loyer dans
notre petite baraque. 250F sur 500F, ça faisait presque la moitié de la paye.
Alors ce qui fait que quand j’étais là-bas, le facteur, il fait deux métiers quoi,
ou trois. Alors quand je revenais de tournée à 14h… Enfin, ça c’est autre
chose…
Si, si c’est important…
Soit. Alors bon… Je faisais toujours quelque chose. Bon quand je travaillais
chez le propriétaire, je faisais les papiers, la peinture, je faisais n’importe quoi.
Et est-ce que vous faisiez des petites choses pour les clients ?
Ben pour les clients pas tellement, parce que j’avais le propriétaire qui
m’occupait beaucoup. Mais je faisais n’importe quoi hein ! Vider les WC, la
fosse septique… Faire le jardin, les fleurs et puis, comme j’avais travaillé en
forêt, le propriétaire, c’était un peu un ancien forestier, et il avait un beau-frère
pareil, alors j’allais au bois souvent. On est pas mal dans la forêt à Damply
aussi. Alors là, j’aimais bien aussi. On courait d’un côté… Des fois, j’allais
faire çà, je revenais, je repartais au bois, je revenais… Parce que le soir, il y
avait un retour, on allait lever les boîtes aux lettres vers six heures, alors on al-
lait faire les boîtes aux lettres et après on repartait au jardin… J’arrivais à
payer le loyer presque. »
Entretien avec Guy, Chazel (88), le 15-11-00
« Le 22 avril 68 je suis arrivé pour me taper un mois de grève ( rires ). Ça car-
tonnait… Moi ça me faisait un peu peur parce que je venais de changer de
boulot et… Je connaissais pas l’administration comme je la connais mainte-
nant. J’avais toujours peur d’être viré… On avait eu un appartement, c’était la
pénurie des appartements… Parce que ma femme… Quand je suis venu gar-
dien de prison, il a fallu qu’elle reste en Dordogne le temps qu’on trouve
quelque chose, on a trouvé quelque chose que… Comme on n’était pas riche –
c’est pas qu’on est riche maintenant ! ( rires ) – donc on a trouvé que chez elle,
à Chalons sur Marne, un meublé et on se voyait qu’une fois par semaine. Je
rentrais la voir qu’une fois par semaine.
Ah bon ! Quand vous étiez gardien de prison ?
Voilà. Et après quand j’étais gardien de prison, y en a qui m’ont trouvé un
poste de gardiennage en même temps à côté de Mauldre. On avait un loge-
ment et je m’occupais de la propriété quand je travaillais pas. Et donc après,
avec le foot, j’ai réussi à avoir un appartement neuf, un HLM neuf.
Mais comment ça avec le foot ?
Tout en étant gardien de prison, j’avais commencé à jouer au foot avec les
postiers. Et à l’ASPTT, il y avait le directeur de l’office des HLM, donc on
avait plus de facilités…
Vous ne m’avez pas dit si venant de Dordogne, ça a été dur pour vous de
s’adapter à la Seine et Marne ?
Non, non… (avec insistance)
Parce qu’il y a des gens qui disent… le déracinement…
Non, non, j’avais beaucoup d’activités donc… Moi j’ai travaillé en dehors et
tout… pour faire rentrer de la monnaie. Alors ça ne m’a jamais travaillé le bo-
cal !
Mais qu’est-ce que vous faisiez ?
Ben tout. Tout ce qui se présentait…
Des bricoles…
Ouais, ouais, des pelouses… pfff… tout ! J’ai même travaillé pour un bou-
cher… aller chercher des bestiaux pour apporter à l’abattoir… »
Entretien avec Bernard, Vaux (77), le 18-10-00
Comme on le voit dans ces extraits d’entretiens, les facteurs, prompts à souligner
la faiblesse de leur traitement, n’évoquent pas sans réticences les activités au moyen
desquelles ils complètent leurs revenus. Ils craignent l’accusation de « travail au
noir » ou de « double emploi » interdit par l’administration. S’ils les mentionnent
furtivement et sans entrer dans les détails, ce n’est cependant pas sans une certaine
satisfaction : elles sont importantes du point de vue de l’image qu’ils veulent donner
d’eux-mêmes. Elles compensent le statut dévalorisé de « petit fonctionnaire » et prolongent leur passé social d’homme de milieu rural familier « du travail à côté ».
Louis passe sous silence ses activités en dehors de la Poste au début de l’entretien et
présente de façon assez confuse et elliptique ses conditions de vie à Magny le Château, une petite commune résidentielle située à une quarantaine de kilomètres de Paris où il arrive en 1963. En fait, dès le début de sa carrière, Louis a travaillé en dehors de la Poste (travaux d’entretien, gardiennage, « petits jardins »). Il le suggère
par des formules elliptiques : « Je ne suis pas exempt d’avoir fait des petits jardins
pour des particuliers », « Il m’est arrivé de donner des coups de main, des petits services en dehors du travail ou pendant le travail qui étaient extra ». Interrogé sur la
façon dont il occupait ses après-midi, il finit, non sans circonvolutions, par évoquer
de façon détaillée un cas qui suggère bien la variété des « services » rendus par-delà
la distribution du courrier.
« Bon, c’est vrai qu’à ce moment-là, il y avait une grosse propriété. Des fois,
entre 14 heures et 15 heures, j’allais tondre des pelouses, et après 17 heures
j’allais terminer, quand c’était la saison. Sinon les activités non… Ça c’était
pour arrondir un peu la fin de mois hein. Je me rappelle à l’époque, il y en a
un dans mes débuts, il devait me donner 3 francs de l’heure, ça ne vous dit
rien ? Faites la comparaison en 64,65… Et puis une fois je dis : « Ben dis
donc pépère là-bas, je vais gratter son jardin… « Et alors l’autre m’avait donné 4 ou 5 francs… Alors j’avais fini par lui dire parce que, ça faisait un ou
deux ans que je faisais son jardin… C’était pas continuellement hein, c’était
de temps en temps comme ça parce qu’il était un peu âgé et il avait trouvé facilité. »
Inquiet de la façon dont je pourrais percevoir ces activités à côté, Louis conclut
par ces mots : « Il y en a beaucoup qui faisaient d’autres choses, moi je connaissais
des chefs qui faisaient de l’assurance en dehors. » En fait, divers indices donnent à
penser qu’actuellement à la retraite, il continue d’effectuer de menus travaux
d’entretien pour d’anciens « clients ». Si dans la situation d’entretien, il se retient par
prudence d’évoquer ces activités en dehors, il est dans le même temps enclin à les
raconter, car elles sont à ses yeux valorisantes. En me faisant faire la visite de sa
tournée, il m’a ainsi confié fièrement avoir fait un jour office d’intermédiaire dans
une transaction immobilière. Il avait permis la vente d’une maison située sur sa
tournée en diffusant l’information auprès d’un agent immobilier. Celui-ci lui ayant
promis « une ristourne » sans finalement tenir sa promesse, il s’en était plaint auprès
de la propriétaire de la maison. Celle-ci lui avait alors remis une enveloppe contenant un mois de salaire
[11].
Des sources institutionnelles confirment ce que suggèrent les entretiens : dans les
années 1950 et 1960, les facteurs ne sont, pourrait-on dire, pas totalement fonctionnarisés. Ils accomplissent en dehors ou pendant le travail de menues activités indépendantes qui leur permettent de compléter leurs faibles revenus. Ces dispositions au
travail à son compte, en dehors de la poste, transparaissent en creux dans les rapports disciplinaires sanctionnant des fautes et des irrégularités professionnelles. Une
gestion souple du temps et de l’itinéraire de travail se laisse par exemple deviner :
« rentrées tardives de distribution », « objets distribués avec retard », « bavardages
intempestifs avec les usagers », « perdre trop de temps à bavarder », « s’attarder volontiers chez les usagers », « s’attarder à converser avec les usagers malgré les injonctions de son receveur, du vérificateur et de l’inspecteur principal », « arrêts prolongés à son domicile au début de la distribution », « arrêt de 25 minutes au domicile personnel », « le temps passé au paiement d’un mandat est nettement exagéré »,
« arrêts prolongés chez des usagers de 19,12 et 14 minutes ». Ces pratiques signalent un rapport au travail éloigné de la conception administrative du travail rationalisé, standardisé et subordonné, un rapport au travail forgé avant l’entrée aux PTT.
Deux exemples extrêmes apparaissent dans les rapports disciplinaires celui du facteur/paysan et du facteur/commerçant.
Victor Laugier, facteur dans une commune du Centre de la France, a 6 ans
d’ancienneté administrative quand il est révoqué en 1957, pour « Intempérance persistante. Desserte irrégulière. Rentrées très tardives. Dissimulation de
correspondance. Manque de précaution pour assurer le secret des correspondances. Congé de maladie reconnu abusif. Tendance à l’insubordination.
Mauvais service persistant ». On lui reproche sa « double activité ». Selon
l’exposé des faits par le directeur départemental, « il avoue faire son service
avec une motocyclette pour gagner du temps afin de se consacrer aux travaux
de sa propriété ». À un inspecteur qui lui demande d’expliquer sa rentrée tardive de distribution, il répond avoir fait « un arrêt chez lui pour donner à manger à son cheval ». Pour preuve de sa « tendance à l’insubordination », le directeur note qu’« au moment d’être interrogé, il émettait la prétention de retourner à son domicile pour conduire à la batteuse une charrette de trèfle,
montrant ainsi une fois de plus que les soins de sa propriété le préoccupent
davantage que ses obligations professionnelles »
Georges Martin, préposé à la distribution dans une commune des Alpes, est
marié et père de trois enfants. Il travaille depuis 22 ans aux PTT lorsqu’il
comparaît en 1960 en conseil de discipline, pour « mauvais service persistant,
remise du courrier à des tiers, non desserte d’écarts, réalisation d’opérations
commerciales en cours de tournée, non observation des ordres donnés ». Il est
muté d’office. L’exposé des faits du 9 août 1960, relate le détail de l’enquête
effectuée par l’inspecteur principal : « A pris son service à 8 heures au lieu de
7 heures 50 ; a effectué avec sa moto personnelle sa tournée en deux heures
afin de consacrer la plus grande partie de son temps à l’épicerie que tient Mme
Martin. Il reconnaît ne pas desservir certains hameaux écartés et confier des
correspondances à des tiers (à sa femme), à des enfants. Il vend des produits
en cours de tournée et fait distribuer du courrier dans les hameaux par son
employé. »
Source : 527 rapports disciplinaires
Les habitudes d’indépendance dans la gestion du temps et de l’espace de travail
peuvent parfois se prolonger dans l’utilisation d’une aide extérieure pour accomplir
la tournée. Le fait de remettre des correspondances à distribuer à « des tiers étrangers à l’administration » est une faute identifiée comme telle par l’institution.
L’examen détaillé des rapports disciplinaires révèle que souvent le « tiers » en question est la femme du facteur, un membre de sa famille ou encore un enfant du quartier. Il peut également arriver dans les zones rurales d’habitat dispersé qu’un facteur
rémunère lui-même un « employé » pour distribuer les hameaux écartés. Qu’il
s’agisse de travailler en famille, d’avoir recours à des enfants ou de rémunérer un
« employé », ces comportements rappellent le travail indépendant. Étant donné le
caractère déviant de ces pratiques de cumul entre un emploi public et d’autres activités, il est très difficile de mesurer précisément leur ampleur. Sachant la faiblesse des
traitements de facteurs dans les années 1950 et 1960, on peut toutefois supposer
qu’elles sont largement répandues. En tous les cas, leur simple existence constitue
un argument de plus à l’appui de l’idée que les facteurs des années 1960 continuent
d’appartenir, à travers certaines de leurs références symboliques comme de leurs
pratiques quotidiennes, au monde du travail du privé, salarié ou indépendant.
Entre 1959 et 1974, l’emploi de facteur, loin d’être un héritage, est un emploi de
reconversion pour des hommes d’origine rurale, ouvrière et/ou agricole, peu diplômés et chargés de famille. L’examen attentif des caractéristiques sociales à l’entrée
aux PTT met en question l’image de la fonction publique comme monde clos et
étanche
[12]. La socialisation professionnelle de ces hommes s’est faite pour une large
part dans des emplois du secteur privé. Pour pouvoir généraliser l’analyse à
l’ensemble des « petits fonctionnaires », il faudrait montrer que ces caractéristiques
sociales et ces trajectoires professionnelles ne concernent pas que ces facteurs des
PTT. Une enquête consacrée à un échantillon d’agents de la RATP en activité en
1960 constate par exemple que les agents de la RATP sont eux aussi majoritairement enfants d’agriculteurs, d’ouvriers agricoles et d’ouvriers (Tillie, 1987 cité dans
Feller, 2000, p. 34). Pour ces générations de facteurs, la condition de petit fonctionnaire prend sens dans la comparaison avec la précarité de la vie populaire expérimentée dans la famille d’origine et à l’entrée dans la vie active. La faiblesse des traitements dans les années 1960 les oblige par ailleurs à travailler « en dehors », en
plus de leur travail de facteur, dans la continuité d’une morale populaire et rurale de
l’activité acquise avant l’entrée aux PTT : la culture administrative et le statut de
fonctionnaire sont ainsi loin de résumer toute leur identité sociale. Une étude plus
poussée de la multi-activité de ces petits fonctionnaires permettrait de poursuivre
l’analyse du processus de fonctionnarisation des classes populaires et de ses limites
(Dumons et Pollet, 1997).
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WEBER F. 1989, Le Travail à côté. Étude d’ethnographie ouvrière, IN-RA/EHESS.
[1]
Pour plus de détails concernant cette enquête statistique voir Cartier, 2002.
[2]
Recensement des agents de l’État au 1
er mars 1969,
Statistiques de personnel, DIPAS, Ministère
des PTT, 1974, p. 82-83
[3]
Statistiques de personnel 1981, DIPAS, Ministère des PTT.
[4]
Statistiques de personnel 1975, DIPAS, Secrétariat d’État aux Postes et Télécommunications,
p. 98-99.
[5]
L’hétérogénéité du contenu des dossiers de personnel a seulement permis d’extraire la profession
exercée juste avant l’entrée aux PTT, sans qu’il soit possible de préciser ni pendant combien de
temps, ni à quel moment précis (avant/pendant l’auxiliariat ou avant/pendant le concours), elle a été
exercée.
[6]
Sur ce thème des ressources symboliques et de l’honorabilité retirées du métier de facteur peu développé ici, voir Cartier, 2003.
[7]
Entretien à domicile avec Suzanne et Yvon, Mareil (77), le 03-04-1997.
[8]
Entretien avec Patrick, Mareil, le 20-03-1997.
[9]
« Étude sur les effectifs de la distribution postale à Paris », 1973, Direction Générale du Personnel,
La Poste, p. 20-21.
[10]
Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne la définissent pas en partie. Voir Cartier, 2003.
[11]
Journal de Terrain du 9-10-00.
[12]
Pour consolider cette démarche, il faudrait prendre également en compte la profession du conjoint
ce qui n’a pas été possible dans le cadre de notre recherche.