2005
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
La fonction publique : une voie de promotion sociale pour les enfants des classes populaires ?
Une exploitation de l’enquete « emploi 2001 »
Sibylle GOLLAC
L’article suivant s’appuie sur une exploitation de l’enquête INSEE « Emploi 2001 » pour proposer une étude comparative des destinées des personnes d’origine populaire
dans le public et le privé. Il s’agit ainsi d’étudier le rôle de la fonction publique dans les stratégies des individus issus des classes populaires (enfants d’agriculteurs, d’employés et
d’ouvriers) pour maintenir ou améliorer leur position sociale par rapport à celle de leurs parents. Pour cela, on se propose non seulement d’étudier les chances différentes qu’offrent le
salariat privé et la fonction publique d’accéder aux positions de cadre ou de profession intermédiaire, mais aussi d’analyser les voies professionnelles particulières de reclassement et
d’ascension qu’offre le public aux enfants des classes populaires, et les différentes façons
dont ils s’en saisissent.
The following article is based on an analysis of the INSEE survey “Emploi 2001” to
propose a comparative study of social destinies of people from the working class in
the public and the private sectors. We study the role of the civil service in the strategies of farmer, manual and non-manual employee’s children to stabilize or improve
their social position compared to their parent’s. We look not only to the different
chances offered by the public and the private sectors to become executive or intermediate profession, but also to the specific professional ways of redeployment and
promotion offered by the public service to children from the working class and the
different manners they use it.
Dans un chapitre intitulé « Le rêve de devenir fonctionnaire » de son ouvrage
consacré à la génération des « 80 % au bac », Stéphane Beaud souligne le rapport
ambigu des enfants des classes populaires à la fonction publique [Beaud, 2002]. Elle
constitue pour eux une possibilité d’échapper à l’insécurité économique, celle qu’ils
observent aussi bien dans la vie de leurs parents que dans leurs quartiers ; y entrer
est également une façon d’atteindre une position sociale à laquelle le diplôme obtenu
a permis d’espérer accéder. Cette possibilité est cependant restreinte, comme en témoignent les échecs répétés et douloureux de ceux qui tentent les concours. On peut
donc se demander quelle place l’entrée dans la fonction publique occupe dans
l’univers des possibles des enfants des classes populaires, qu’ils appartiennent à la
génération des « 80 % » ou à celles qui l’ont précédée. L’exploitation de l’enquête
« Emploi 2001 », produite par l’INSEE, permet d’aborder la question de l’origine
sociale des fonctionnaires sous ce nouvel angle, en étudiant le rôle de la fonction
publique dans les stratégies des individus issus des classes populaires pour maintenir
ou améliorer leur position sociale par rapport à celle de leurs parents.
LES CLASSES POPULAIRES DANS L’ENQUETE « EMPLOI 2001 »
L’enquête « Emploi 2001 » produite par l’INSEE ne permet de définir l’appartenance
initiale des individus aux « classes populaires » que de façon sommaire, puisque la base de
donnée issue de l’enquête ne fournit que la catégorie socioprofessionnelle du père (on ne
connaît aucun renseignement sur la mère ou le diplôme des parents). On s’est donc focalisé, dans le cadre de cet article, sur les destinées sociales au sein de la fonction publique des
enfants d’agriculteur, d’employé et d’ouvrier.
Cette définition des enfants des « classes populaires » est néanmoins justifiée par un
double constat. Tout d’abord les personnes issues de ces trois groupes sociaux restent nettement moins diplômées que les autres, même s’il existe des disparités entre elles : 75,9 %
des enfants d’ouvrier
[1], 72,9 % des enfants d’agriculteur et 57,4 % des enfants d’employé
ont un diplôme de niveau inférieur au bac ou aucun (et respectivement 4,3 %, 5,9 % et
11,3 % un diplôme de niveau supérieur à bac + 2), contre 37,1 % des enfants de profession
intermédiaire (21,8 % de diplômés de niveau supérieur à bac + 2). Ensuite, enfants
d’ouvrier et enfants d’employé sont plus touchés par le chômage que les autres actifs,
quelle que soit leur catégorie socioprofessionnelle : bien que plus diplômés, les enfants
d’employés sont à cet égard plus vulnérables que les enfants d’agriculteur.
Les enfants d’agriculteur, d’employé et d’ouvrier, tout en formant des groupes hétérogènes, ont donc pour point commun d’être pénalisés par de bien moindre ressources sociales que les enfants de chef d’entreprise, de commerçant ou d’artisan, de cadre ou de profession intermédiaire n’ont pas à supporter, ou dans une bien moindre mesure. Nous avons
donc concentré notre analyse sur les enfants d’agriculteur, d’employé et d’ouvrier pour
étudier ce que pouvait représenter l’entrée au sein de la fonction publique dans la définition de l’univers des possibles des enfants des classes populaires.
L’origine et les trajectoires sociales des fonctionnaires restent peu étudiées. Certains travaux portant sur des professions précises de la fonction publique (comme
ceux de Jean-Michel Chapoulie sur les professeurs du secondaire [Chapoulie, 1987])
s’intéressent bien sûr aux trajectoires sociales et professionnelles des agents de
l’État et des collectivités locales, mais pas dans une perspective globale. C’est à
Alain Darbel et Dominique Schnapper, d’une part, et à François De Singly et Claude
Thélot, d’autre part, que l’on doit les principaux travaux consacrés à l’origine sociale des fonctionnaires. Dans un ouvrage et un article datant de 1969, Darbel et
Schnapper mettent au jour les spécificités de l’origine sociale des fonctionnaires, et
notamment la place particulière que les enfants de salariés de l’État et des collectivités locales occupent dans la fonction publique [Darbel et Schnapper, 1989]. Dans
Gens du public, gens du privé : la grande différence, De Singly et Thélot insistent
sur la relative étanchéité du monde du public : ils relèvent les faiblesses de la mobilité statutaire (c’est-à-dire des passages d’individus du public au privé et vice-versa),
intra- et intergénérationnelle, ainsi que les particularités de la fonction publique qui
font d’elle un monde social un peu à part [De Singly et Thélot, 1989]. Plus récemment, c’est cette même problématique que reprend Florence Audier dans son article
« La transmission du statut dans la Fonction publique » [Audier, 2000]. En se
concentrant sur la question de la reproduction du statut de fonctionnaire, ces travaux
LA FONCTION PUBLIQUE DANS L’ENQUETE « EMPLOI 2001 »
L’enquête Emploi 2001 traite un échantillon de 145 792 individus, dont 63 198 salariés
occupés. Nous avons exclu les indépendants de l’analyse – indépendants que l’on pourrait
aisément situer du côté du « privé », mais qu’on pourrait cependant difficilement mêler
aux salariés d’entreprise. Nous avons choisi de comparer fonctionnaires et agents titulaires
de l’État et des collectivités locales d’une part et salariés d’entreprise d’autre part, circonscrivant ainsi l’analyse proposée à la sphère salariale. Ce choix s’est en partie imposé en
raison de la problématique de recherche : il est très difficile d’interpréter les stratégies
d’ascension ou de reproduction sociale des indépendants dans la mesure ou leur position
dans la hiérarchie sociale reste largement indéterminée (cette indétermination étant encore
plus forte dans le cadre d’une analyse purement statistique).
Les catégories de l’INSEE permettent tout d’abord de classer ces 63 198 salariés selon
le « caractère public ou privé de l’établissement » dans lequel ils travaillent : administrations nationales (8,7 % des salariés occupés) ; collectivités locales, hôpitaux publics, HLM
(15,9 % des salariés occupés) ; Sécurité sociale (1 % des salariés occupés) ; entreprises
publiques ou nationales (4 % des salariés occupés), entreprises du secteur privé (70,5 %
des salariés occupés). La seconde façon de catégoriser les salariés occupés proposée par
l’INSEE consiste à les classer en « types de salariés » : salarié mais chef de son entreprise
(0,7 % des salariés occupés) ; salarié de l’État ou des collectivités locales (25,3 % des salariés occupés) ; autre salarié (74 % des salariés occupés).
Nous avons choisi de désigner par « fonction publique » et parfois, par abus de langage, par « public » l’ensemble des salariés de l’État et des collectivités locales, opposant
ainsi cette fonction publique au salariat d’entreprise (publique ou privée) et à
l’indépendance. Ce choix a été guidé par les évolutions récentes des entreprises publiques,
de plus en plus ouvertes aux méthodes de management et de gestion des ressources humaines importées du privé. Néanmoins, les effets des importations du management privé dans
ces entreprises ne se font pas encore suffisamment sentir pour que leurs salariés « ressemblent » tout à fait à ceux des entreprises privées. Leur classement du côté des « salariés
d’entreprise » tend donc à atténuer les différences entre « public » et « privé ». En revanche, nous avons placé du côté de la fonction publique des agents non titulaires de l’État ou
des collectivités locales, autrement dit des salariés du public qui ne sont pas à strictement
parler des fonctionnaires. Ils constituent une part de plus en plus importante des salariés du
public, et représentent une proportion conséquente des agents entrés récemment au service
de l’État et des collectivités locales.
Les problèmes de catégorisation statistique montrent combien il est difficile de définir
rigoureusement la frontière entre public et privé, et ce d’autant plus que les évolutions récentes tendent à la brouiller. Au final, le travail présenté ici repose sur l’analyse statistique
des destinées sociales de 16 119 agents de l’État et des collectivités locales, comparées à
celles de 46 973 salariés d’entreprise.
tendent à insister sur les différences entre enfants de fonctionnaires et enfants de salariés du privé, faisant passer au second plan les différences liées à l’origine sociale
(quelle que soit l’origine statutaire
[2] ) et l’hétérogénéité des destinées au sein même
de la fonction publique. Ils ne permettent donc pas d’appréhender les effets de
l’entrée au service de l’État et des collectivités locales sur les trajectoires sociales
intergénérationnelles des individus, et en particulier sur celles des enfants des classes populaires. C’est ce que nous nous proposons ici de faire, en comparant la mobilité sociale des fonctionnaires à celle des salariés d’entreprise.
Pour mettre en évidence la particularité des « voies » de la mobilité sociale des
enfants des classes populaires entrés dans la fonction publique, il faut pouvoir les
comparer avec celles de la mobilité des salariés d’entreprise, et donc pouvoir comparer les deux populations. Or, à de nombreux points de vue, elles n’ont rien de comparable. Les fonctionnaires sont par exemple beaucoup plus souvent des femmes que
les salariés du privé (55,0 % contre 42,8 %), et sont nettement plus diplômés. Cela
est en grande partie dû à l’importance du corps enseignant (corps très féminin et très
diplômé) dans la fonction publique, mais aussi à celle des professions de la santé et
du travail social. A l’inverse, il ne faut pas oublier les métiers qui font entrer les
hommes au service de l’État et des collectivités locales, comme ceux de l’armée et
de la police. La fonction publique présente ainsi, pour les hommes comme pour les
femmes, pour les diplômés comme pour les non diplômés, une structure professionnelle composée de métiers qui ne sont jamais réductibles à leurs homologues du privé. Les spécificités de la structure professionnelle de la fonction publique (comme
l’importance du groupe des cadres et des professions intermédiaires, la faiblesse des
effectifs ouvriers par rapport au poids des employés) expliquent « évidemment »
bien souvent les spécificités des trajectoires sociales de ses agents. Mais ces spécificités n’en existent pas moins et n’empêcheront pas de faire le constat que les fonctionnaires n’ont pas les mêmes perspectives d’ascension, de reproduction ou de trajectoire intergénérationnelle descendante que les autres salariés.
C’est pourquoi il s’agira ici, pour reprendre l’expression de Rachel Silvera,
d’analyser l’origine et les trajectoires sociales des fonctionnaires « toutes choses
inégales par ailleurs »
[3]. C’est en raisonnant ainsi que nous présenterons les particularités de la mobilité sociale des fonctionnaires (et notamment l’ouverture du haut de
la hiérarchie des fonctionnaires aux personnes d’origine populaire les plus diplômées), avant de chercher à mettre en évidence les filières spécifiques que la fonction
publique met à leur disposition pour leur permettre de valoriser leurs divers capitaux
et d’élaborer, plus ou moins consciemment, des stratégies de reproduction,
d’ascension ou de reclassement. L’analyse quantitative proposée ici contribue par ce
biais à une réflexion plus large sur les dispositions sociales des différentes catégories
d’agents de l’État et des collectivités locales et les perspectives de mobilité qui
s’offrent à eux selon les filières par lesquelles ils sont entrés dans la fonction publique.
Dans cette perspective, nous nous intéresserons d’abord aux chances inégales
qu’ont les personnes d’origine modeste d’accéder à la fonction publique : de même
que leurs possibilités d’entrer au service de l’État et des collectivités locales ne sont
pas les mêmes que celles des autres groupes sociaux, elles divergent selon qu’elles
soient enfants d’agriculteur, d’employé ou d’ouvrier. Nous verrons en outre qu’une
fois entrés dans la fonction publique, leurs chances d’atteindre des positions élevées
ne sont pas non plus les mêmes que celles des enfants d’indépendant, de cadre ou de
profession intermédiaire, et ces inégalités ne prennent pas la même forme que dans
le privé. Nous mettrons enfin en évidence les modalités différenciées selon lesquelles ces trajectoires intergénérationnelles se concrétisent dans des parcours professionnels accomplis au sein de filières typiques de la fonction publique, et donc sans
équivalent dans le salariat d’entreprise.
1. QUELLES CHANCES D’ENTRER DANS LA FONCTION PUBLIQUE
POUR LES ENFANTS DES CLASSES POPULAIRES ?
ORIGINE STATUTAIRE : COMPARAISON FONCTIONNAIRES / SALARIES DU PRIVE
Statut du père de l’enquêté
Salarié de
Statut de l’enquêté À son l’État ou des Autre
compte ou collectivités salarié
aide familial locales
Fonctionnaires et agents titulaires de l’État
et des collectivités locales 21,1 28,6 50,3
Autres salariés de l’État et des collectivités
locales 21,3 25,6 53,1
Salariés du « privé » 22,0 16,3 61,7
Ensemble 21,8 19,2 59,0
Population : Ensemble des actifs occupés salariés.
Lecture : « 28,6 % des fonctionnaires et agents titulaires de l’État ou des collectivités locales ont un pèr
salarié de l’État ou des collectivités locales ».
L’étude du rôle spécifique de la fonction publique dans les trajectoires sociales
des individus ne peut avoir de sens que si l’on détermine d’abord quelles sont les
chances des uns et des autres de rentrer dans la fonction publique. Or, comme nous
l’avons déjà évoqué précédemment, les ouvrages consacrés à la fonction publique
soulignent justement l’avantage dont bénéficient les enfants de fonctionnaires pour
entrer au service de l’État et des collectivités locales. De la même façon, lorsque les
fonctionnaires sont cités dans les études de mobilité sociale, c’est généralement pour
mentionner l’existence d’un phénomène qui vient s’ajouter à celui de la reproduction sociale : la reproduction statutaire
[4]. Ainsi, comme nous le montre l’exploitation
de l’enquête Emploi 2001, les enfants de salariés de l’État ou des collectivités locales sont sur-représentés parmi les fonctionnaires : 28,4 % d’entre eux ont un père
salarié de l’État ou des collectivités locales, contre 19,2 % pour l’ensemble des actifs salariés et 16,3 % pour les salariés du privé
[5].
Comment interpréter cette reproduction statutaire ? Alain Darbel et Dominique
Schnapper y voient les effets d’un « héritage administratif » transmis par les membres de certains groupes sociaux à leurs enfants et qui accroît leurs chances d’entrer
au service de l’État et des collectivités locales [Darbel et Schnapper, 1969]. Cet
« héritage administratif », qui correspondrait à un héritage professionnel aux affinités importantes avec les professions de la fonction publique, serait d’autant plus important que le groupe social des parents comprendrait une part importante de fonctionnaires. On constate effectivement que 29,4 % des enfants d’employé deviennent
agent de l’État ou des collectivités locales, contre 20,7 % des enfants d’ouvriers. Or
57,8 % des employés de la génération des pères des actifs actuels étaient eux-mêmes
agents de l’État ou des collectivités locales, contre 8,2 % des ouvriers de la génération des pères. On peut supposer que beaucoup de pères employés, qu’ils soient du
privé ou du public, ont transmis des compétences professionnelles plus facilement
utilisables par leurs enfants pour travailler dans la fonction publique que celles
transmises par les ouvriers. Parmi les actifs issus des classes populaires, ce sont
donc bien ceux issus des groupes sociaux parmi lesquels les fonctionnaires sont les
moins nombreux qui ont eux-mêmes le moins de chance d’accéder à la fonction publique, et ils ont évidemment moins de chance d’y accéder que les enfants de cadre
et de profession intermédiaire. De ce point de vue, ce sont donc les enfants d’agriculteurs (il n’existe pas d’agriculteur fonctionnaire) qui sont les plus défavorisés :
« seuls » 19,3 % d’entre eux deviennent agents de l’État ou des collectivités locales.
L’« héritage administratif » semble ainsi diminuer les chances d’entrer dans la fonction publique de certaines personnes issues des classes populaires, puisque deux des
groupes qui les forment (agriculteurs et ouvriers) comportent peu de fonctionnaires.
A cet égard, la position des enfants d’employé est particulière : les pères employés
des actifs actuels étant à 57,8 % des agents de l’État ou des collectivités locales
contre 29,4 % pour les pères cadres, les enfants d’employé ont un peu plus de
chance de devenir fonctionnaire (29,4 %) que les enfants de cadre (27,6 %).
Mais la reproduction statutaire ne se limite pas à cet « héritage administratif ». On
pourra ainsi remarquer qu’à origine sociale égale, filles et fils de fonctionnaires sont
encore sur-représentés chez les fonctionnaires. Cette sur-représentation s’observe quelles que soient les catégories socioprofessionnelles, y compris, donc, parmi celles qui
ne sont pas « typiques » de la structure professionnelle de la fonction publique (les ouvriers, par exemple). En utilisant la méthode de la régression logistique, qui isole
l’effet des différents facteurs, on constate qu’il existe un effet propre du statut du père
sur la probabilité d’être agent de l’État ou des collectivités locales, distinct de celui de
l’origine sociale (cf. annexe). Cet effet joue autant dans les classes populaires
qu’ailleurs : les « petits » fonctionnaires (tels que les employés et ouvriers de la fonction publique) transmettent à leurs enfants, tout autant que les cadres et les membres
des professions intermédiaires, des dispositions qui facilitent leur entrée dans la fonction publique. La reproduction statutaire joue ainsi en faveur des enfants d’employé
ainsi que des enfants d’ouvrier du public : toutes choses égales par ailleurs, ces derniers ont plus de chance d’entrer dans la fonction publique que les enfants de cadre du
privé. Lorsque cet héritage statutaire se combine à l’obtention d’un niveau élevé de
diplôme, les chances d’entrer dans la fonction publique deviennent vraiment conséquentes, quels que soient l’origine sociale et le niveau d’études des parents
[6].
PART D’AGENTS DE L’ÉTAT ET DES COLLECTIVITES LOCALES SELON LE GROUPE SOCIAL DU PERE
Part d’agents
Statut des actifs actuelsde l’État et
des collecti-Groupe social du père vités locales Agent de
dans le À son l’État ou des Salarié
groupe social compte ou collectivités d’entreprise
du père aide familiale locales
(en %)
Agriculteurs 0 22,9 19,3 57,7
Artisans, commerçants et
chefs d’entreprise 0 16,7 19,5 63,8
Cadres 29,4 11,7 27,6 60,7
Professions intermédiaires 32,8 6,7 29,3 64,1
Employés 57,8 5,8 29,4 64,8
Ouvriers 8,2 5,5 20,7 73,9
Ensemble 18,9 9,6 23,4 67,0
Population : Ensemble des actifs occupés salariés.
Lecture : « 19,3 % des actifs salariés enfants d’agriculteur sont agents de l’État ou des collectivités locales alors que 0 % du groupe social de leur père était fonctionnaire ».
Le diplôme apparaît effectivement comme une ressource sociale déterminante pour entrer au service de l’État et des collectivités locales (c’est ce que montrent diverses régressions logistiques sur la probabilité d’être fonctionnaire ou agent titulaire de l’État ou des collectivités locales
[7] ), ce qui
a priori défavorise tout de même
largement les personnes issues des classes populaires, dont les parents ont un capital
culturel à transmettre relativement faible. Mais prendre en compte l’importance du
diplôme permet aussi de comprendre pourquoi la reproduction statutaire ne joue pas
de façon aussi automatique que cela pour les enfants des classes populaires du privé
[8]. C’est la faiblesse du capital scolaire qui constitue sans doute, pour les personnes issues des classes populaires, une des principales barrières à l’entrée dans la
fonction publique. Mais il est remarquable de constater que, pour celles qui ont atteint un niveau de diplôme suffisant, l’entrée dans la fonction publique devient particulièrement probable. Ainsi, parmi les titulaires d’un diplôme de niveau supérieur
ou égal à bac + 2 ans, alors que seuls 30,3 % des enfants de cadre deviennent agent
de l’État ou des collectivités locales, ce chiffre atteint 35,5 % chez les enfants
d’agriculteur, 35,9 % chez les enfants d’ouvrier et 38,7 % chez les enfants d’employé. Une régression logistique sur la probabilité de devenir fonctionnaire montre
ainsi qu’à diplôme égal, le fait d’avoir un père agriculteur, employé ou ouvrier est
plus favorable à l’appartenance à la fonction publique que le fait d’avoir un père cadre. On peut même aller plus loin : à diplôme égal, les enfants d’ouvrier du privé ont
plus de chance de devenir fonctionnaire que les enfants de cadre du public, résultat
qui pousse à nuancer largement l’idée de « reproduction statutaire ».
STATUT DES ACTIFS DE DIPLOME DE NIVEAU SUPERIEUR A BAC + 2 ANS
SELON LEUR ORIGINE SOCIALE ET STATUTAIRE
[9]
STATUT DES ACTIFS DE DIPLOME DE NIVEAU SUPERIEUR A BAC + 2 ANS
SELON LEUR ORIGINE SOCIALE ET STATUTAIRE
Statut
Groupe social et statut du père Agent de l’État
À son compte ou ou des collectivi- Salarié
aide familiale tés locales d’entreprise
Agriculteur 12,3 % 42,4 % 45,3 %
Artisans, commerçants et chefs
d’entreprise 17,2 % 30,5 % 52,3 %
Cadre du public 9 10,1 % 42,5 % 47,4 %
Cadre d’entreprise 15,8 % 27,5 % 56,7 %
Profession intermédiaire du public 7,7 % 47,3 % 45 %
Profession intermédiaire
d’entreprise 7,7 % 36,7 % 55,6 %
Employé du public 7,6 % 52,1 % 40,3 %
Employé d’entreprise 6,9 % 40,8 % 52,3 %
Ouvrier du public 9,2 % 50,4 % 40,4 %
Ouvrier d’entreprise 7 % 44,4 % 48,6 %
Ensemble 11,2 % 38,2 % 50,6 %
Population : Ensemble des actifs occupés salariés de diplôme de niveau supérieur ou égal à bac + 2 ans.
Lecture : « 12,3 % des actifs salariés enfants d’agriculteur titulaires de diplôme supérieur à bac +2 sont
leur compte « .
Ces résultats tirés de l’enquête « Emploi 2001 » montrent bien que les rapports
des enfants des classes populaires à la fonction publique sont relativement complexes : bien que de nombreux obstacles (notamment celui du diplôme) la leur rendent difficile d’accès, ils semblent entretenir un rapport privilégié avec elle. Et le fait
que près de 65 % des agents de l’État et des collectivités locales soient des enfants
d’agriculteur, d’employé ou d’ouvrier invite à explorer plus avant cette apparente
contradiction : on peut se demander quels attraits spécifiques présente pour eux la
fonction publique en terme de trajectoires sociales.
2. LA FONCTION PUBLIQUE EST-ELLE PLUS « MERITOCRATIQUE » QUE LE
PRIVE ?
On pourrait ainsi poser l’hypothèse que la fonction publique offre aux personnes
issues des classes populaires des destinées sociales plus favorables que le salariat
d’entreprise : les trajectoires d’ascension sociale y seraient plus nombreuses. Pourtant, les fonctionnaires n’apparaissent pas particulièrement mobiles, au contraire :
25,7 % des cadres fonctionnaires appartiennent au même groupe social que leur
père, ce qui est également le cas de 15,5 % des fonctionnaires professions intermédiaires et de 17,4 % des fonctionnaires employés. Or ces chiffres sont respectivement de 22,3,12,8 et 15,6 % pour les salariés du privé. Qui plus est, les fonctionnaires sont globalement d’origine sociale plus élevée que les salariés du privé : 23,6 %
d’entre eux ont un père cadre ou profession intermédiaire, contre 15,5 % chez les
salariés du privé. Il faut néanmoins prendre en compte le fait que la structure
d’emploi des deux secteurs n’est pas la même, puisque le haut de la hiérarchie du
salariat (cadres et professions intermédiaires) occupe une place beaucoup plus importante dans le public que dans le privé, d’où le poids important ( via la reproduction sociale) des enfants de cadre et de profession intermédiaire.
TABLE DE
MOBILITE DANS LE PUBLIC
TABLE DE MOBILITE DANS LE PUBLIC
Groupe social du père de l’enquêté
Groupe Artisans,
social de commer- Profesl’enquêté Agri- çants, Cadres sions Em- Ouvriers Ensemble
du public culteurs chefs inter- ployés
d’entre- médiaires
prise
7 14,5 25,7 19,6 17,4 15,8 100
Cadres
13 31,7 57,6 36,5 24,1 10,8 24
Profes- 12 12 10 15,5 18,2 32,3 100
sions intermédiaires 27,9 33,1 28 36,2 31,5 27,6 30,1
15,7 8,7 3,6 8,2 17,4 46,4 100
Employés
45,3 29,6 12,5 23,6 37,3 49,1 37,2
20,5 7,1 2,4 5,5 14,4 50,5 100
Ouvriers
13,8 5,6 1,9 3,7 7,1 12,5 8,7
Ensemble 12,9 11 10,7 12,9 17,3 35,2 100
[10]
100 100 100 100 100 100
Population : Ensemble des agents de l’État et des collectivités locales de plus de 45 ans 10.
Lecture : « 7 % des cadres fonctionnaires ont un père agriculteur » (Origines en police normale).
« 13 % des enfants d’agriculteur devenus fonctionnaires sont cadres » (Destinées en italique).
TABLE DE
MOBILITE DANS LE PRIVE
TABLE DE MOBILITE DANS LE PRIVE
Groupe social du père de l’enquêté
Groupe Artisans,
social de commer- Profesl’enquêté Agri- çants, Cadres sions Em- Ouvriers Ensemble
du privé culteurs chefs inter- ployés
d’entrepri médiaires
se
7,5 15,4 22,3 15,8 15,9 23,1 100
Cadres
7,4 21,5 48,8 27,8 17,1 7,9 15,1
Profes- 11,1 13,1 8,3 12,8 16,5 38,2 100
sions intermédiaires 14,8 24,6 24,4 30,3 23,8 17,6 20,4
16,5 10,8 4,5 7,8 15,6 44,8 100
Employés
32,0 29,3 19,3 26,6 32,9 30,0 29,6
20,1 7,7 1,5 3,8 10,5 56,4 100
Ouvriers
45,8 24,6 7,5 15,3 26,2 44,5 34,9
15,3 6,9 6,9 8,6 14,1 44,2
Ensemble 100
100 100 100 100 100 100
Population : Ensemble des actifs occupés salariés du privé de plus de 45 ans.
Lecture : « 7,5 % des cadres du privé ont un père agriculteur » (Origines en police normale).
« 7,4 % des enfants d’agriculteur salariés du privé sont cadres » (Destinées en italique).
Mais cette structure professionnelle particulière, liée notamment à l’importance
des cadres et des professions intermédiaires du corps enseignant et des professions
de la santé et du social
[11], explique à l’inverse qu’à origine sociale égale les destinées sont plus favorables dans la fonction publique que dans le salariat d’entreprise.
« Toutes choses inégales par ailleurs » les personnes issues des classes populaires
ont plus de chance d’atteindre une position sociale élevée dans le public que dans le
privé. 38,4 % des enfants d’ouvrier devenus fonctionnaires sont ainsi cadres ou professions intermédiaires, contre 25,5 % de ceux entrés dans le privé. Pour les enfants
d’agriculteurs, ces chiffres sont de 40,9 % de cadres et professions intermédiaires
dans le public contre 22,2 % dans le privé. Enfin, pour les enfants d’employé, ils
sont de 55,6 % dans le public contre 40,9 % dans le privé. Pour certains, la fonction
publique est donc bien un milieu particulièrement favorable à l’ascension sociale.
Des régressions logistiques montrent également qu’à sexe, âge et diplôme égaux,
l’appartenance à la fonction publique a un effet significativement positif sur la probabilité de devenir cadre ou profession intermédiaire des enfants d’ouvrier, d’agriculteur et d’employé, cet effet étant le plus fort pour les premiers et le moins fort
pour les derniers. L’origine sociale pèserait donc un peu moins lourd sur les trajectoires sociales ascendantes dans la fonction publique, ce qui ferait d’elle un milieu
privilégié d’ascension pour les personnes issues des classes populaires, en particulier
les enfants d’ouvrier.
Il apparaît par ailleurs que, dans la fonction publique, le diplôme est un facteur
d’explication particulièrement important et contrasté de la position sociale, et nous
avons déjà mentionné l’importance de son rôle dans l’entrée au service de l’État et
des collectivités locales. Ainsi, pour les plus hauts niveaux de diplôme, les fonctionnaires accèdent plus souvent à des positions sociales élevées que les salariés du privé. Des régressions logistiques sur la probabilité de devenir cadre montrent ainsi
que, toutes choses égales par ailleurs (sexe, âge et origine sociale), le fait d’avoir un
diplôme supérieur à un baccalauréat + 2 ans a un effet significativement plus important chez les fonctionnaires que chez les salariés du privé. Au-dessous du baccalauréat, c’est l’inverse : les fonctionnaires peu diplômés sont davantage pénalisés que
leurs homologues du privé. Le cas des diplômés du baccalauréat est intéressant :
dans cette catégorie, si les fonctionnaires sont moins souvent cadres que les salariés
du privé, ces derniers sont en revanche plus souvent ouvriers et employés que les
premiers. Autrement dit, l’entrée dans la fonction publique permet aux bacheliers
d’éviter le déclassement vers les emplois ouvriers et la précarité mais pas d’accéder
aux positions sociales les plus élevées. Au final, la fonction publique serait plus
strictement méritocratique que le salariat du privé. Le capital scolaire acquis personnellement y serait la première ressource sociale mobilisable pour accéder aux positions élevées ou éviter le déclassement.
Reste à déterminer si c’est ce caractère méritocratique de la fonction publique
qui peut expliquer la particularité des trajectoires sociales intergénérationnelles des
fonctionnaires. La mobilité sociale des fonctionnaires se caractérise notamment par
une ouverture plus grande du haut de la hiérarchie sociale aux individus les plus diplômés. Ainsi, chez les enfants d’ouvrier, d’employé ou d’agriculteur titulaires d’un
diplôme supérieur à un baccalauréat + 2 ans, les fonctionnaires deviennent plus fréquemment cadres que les salariés d’entreprise. Les fonctionnaires d’origine modeste
titulaire d’un baccalauréat + 2 ans ou d’un baccalauréat sont mieux protégés des positions d’employé ou d’ouvrier que leurs homologues du privé.
Si à diplôme égal, la destinée sociale des salariés du public est plus favorable (ou
moins défavorable) que celle des salariés du privé et ce quelle que soit leur origine
sociale, ce phénomène peut encore être rapporté à la particularité de la structure professionnelle de la fonction publique, dont les effectifs de cadres et de professions
intermédiaires sont particulièrement importants. Cette importance est, rappelons-le,
liée à l’existence du corps enseignant et des professions du secteur sanitaire et social, particulièrement féminisés. Le constat présenté plus haut doit ainsi être nuancé :
les femmes bénéficient beaucoup plus que les hommes des perspectives spécifiques
offertes par la fonction publique pour rentabiliser leur diplôme. L’écart entre desti
nées sociales dans le public et dans le privé est ainsi beaucoup plus fort pour elles
que pour leurs homologues masculins, et ce quelle que soit leur origine sociale. Ainsi, même si à diplôme égal leurs destinées restent moins favorables que celles des
hommes dans le public, l’inégalité est sans commune mesure avec celle que l’on
peut observer dans le privé : parmi les salariées d’entreprise filles d’ouvrier de plus
de 45 ans titulaires d’un diplôme de niveau supérieur à baccalauréat + 2 ans, seules
55,1 % sont devenues cadres contre 75,2 % de leurs homologues masculins ; ces
chiffres sont respectivement de 74,2 % et 75,8 % dans le public. Contrairement aux
hommes pour lesquels la chose est moins claire, les femmes d’origine modeste les
plus diplômées semblent donc avoir un intérêt de taille à entrer dans la fonction publique. De la même façon, quelle que soit leur origine sociale, les femmes titulaires
d’un baccalauréat sont beaucoup mieux protégées du déclassement dans la fonction
publique qu’en entreprise, alors que c’est un peu moins clair pour les hommes. Ces
importantes nuances ne changent cependant rien au fait qu’à diplôme égal, pour les
hommes comme pour les femmes, les destinées des salariés du public d’origine populaire sont plus favorables que celles des celles des salariés du privé.
DESTINEES SOCIALES DES PLUS DIPLOMES EN FONCTION DE LEUR ORIGINE SOCIALE
ET DE LEUR SEXE : COMPARAISON PUBLIC / PRIVE
Groupe social de l’enquêté
Cadre Profession intermédiaire Employé ou ouvrier
Groupe social du
Public Privé Public Privé Public Privépère de l’enquêté
Hom- Fem- Hom- Fem- Hom- Fem- Hom- Fem- Hom- Fem- Hom- Femmes mes mes mes mes mes mes mes mes mes mes mes
Cadres 92,0 80,3 90,2 63,0 6,7 18,7 8,9 22,3 1,3 1,0 0,9 14,7
Agriculteurs 83,0 75,6 83,2 51,9 15,4 19,3 14,6 36,9 1,6 2,1 2,2 11,2
Employés 85,5 78,5 80,9 56,8 10,9 18,6 10,9 24,8 3,6 2,9 8,2 18,4
Ouvriers 75,8 74,2 75,2 55,1 21,5 22,7 17,8 30,1 2,7 3,1 7,0 14,8
Ensemble des actifs
occupés de + de 45 86,8 79,2 84,7 61,6 11,2 19,3 11,3 25,3 2,0 1,5 4,0 13,1
ans
Population : Ensemble des actifs occupés salariés de plus de 45 ans titulaires d’un diplôme de niveau supérieur à baccalauréat + 2 ans.
Lecture : « 92 % des titulaires d’un diplôme de niveau supérieur à baccalauréat + 2 ans de sexe masculin
et salariés du public sont devenus cadres ».
DESTINEES SOCIALES DES TITULAIRES DU BACCALAUREAT EN FONCTION DE LEUR ORIGINE SOCIALE
ET DE LEUR SEXE : COMPARAISON PUBLIC / PRIVE
Groupe social de l’enquêté
Cadre Profession intermédiaire Employé ou ouvrier
Groupe social du
Public Privé Public Privé Public Privépère de l’enquêté
Hom- Fem- Hom- Fem- Hom- Fem- Hom- Fem- Hom- Fem- Hom- Femmes mes mes mes mes mes mes mes mes mes mes mes
Cadres 36,9 26,3 41,4 19,3 40,3 47,4 30,7 28,6 22,8 26,3 27,9 52,1
Agriculteurs 17,8 9,1 25,9 9,8 60,8 64,0 43,7 19,3 21,4 26,9 30,4 70,9
Employés 32,6 14,5 38,2 18,4 46,6 45,8 40,3 28,0 20,8 39,7 21,5 53,6
Ouvriers 23,8 4,2 30,8 10,2 55,0 57,6 42,7 26,1 21,2 38,4 26,5 63,7
Ensemble des
actifs occupés de 29,0 12,5 34,4 15,1 50,1 53,4 40,8 27,0 20,9 34,1 24,8 57,9
+ de 45 ans
Population : Ensemble des actifs occupés salariés de plus de 45 ans titulaires d’un diplôme de niveau baccalauréat.
Lecture : « 36,9 % des titulaires d’un diplôme de niveau baccalauréat de sexe masculin et salariés du public sont devenus cadres ».
Mais la meilleure rentabilité des diplômes de niveau supérieur à baccalauréat + 2
ans dans le public se vérifie aussi pour les enfants de cadre, hommes et – surtout –
femmes. Ajoutons à cela que si l’accès à la position de cadre des bacheliers enfants
d’ouvrier est beaucoup plus limité dans le public que dans le privé, ce n’est presque
pas le cas pour les bacheliers enfants de cadre. Au sein de la fonction publique, la
méritocratie s’appliquerait donc plus strictement aux enfants des classes populaires
qu’aux enfants de cadre. L’origine sociale continue à avoir des effets au-delà du capital scolaire aussi bien dans le public que dans le privé. On constate en effet que si
la fonction publique laisse plus de chances aux individus issus de catégories sociales
peu favorisées de rencontrer une trajectoire sociale ascendante que le privé, elle les
discrimine quand même par rapport à ceux qui ont une origine sociale plus favorable, et ce quel que soit leur diplôme (discrimination que l’on observe de façon encore plus marquée dans le privé). Il reste néanmoins important de constater qu’à diplôme égal la fonction publique recrute de façon plus « démocratique » que le salariat privé pour les catégories de diplômés au moins titulaires du baccalauréat : si
31,2 % des diplômés de niveau supérieur à un baccalauréat + 2 ans ont un père employé, ouvrier ou agriculteur parmi les salariés du privé, ce taux atteint 37,4 % parmi
les agents de l’État et des collectivités locales.
Plus ouverte aux individus en trajectoire sociale ascendante, la fonction publique
sert ainsi de débouché aux individus d’origine modeste fortement diplômés : leurs
chances d’y obtenir une position sociale conforme à leur diplôme et indépendamment de leur origine sociale y sont un peu plus grandes
[12], voire beaucoup plus
grande quand il s’agit de femmes. Au-delà du cas des diplômés du supérieur, passer
par la fonction publique peut bien apparaître pour les bacheliers « enfants de la démocratisation » du système scolaire comme une porte de sortie de la condition ouvrière [Beaud, 2002].
3. LES DIFFERENTES FILIERES DE LA FONCTION PUBLIQUE
La fonction publique n’attire pas que les plus diplômés : elle peut sembler offrir
à tous des perspectives d’ascension sociale mais aussi de stabilité inégalées dans le
privé, particulièrement en période de crise économique, de chômage et de développement des emplois précaires. Plusieurs travaux montrent ainsi l’évolution du sens
qu’a pu prendre l’entrée dans la fonction publique au gré de l’évolution de l’emploi
dans le secteur privé
[13]. Au-delà, entrer dans la fonction publique ne signifie pas
seulement accéder à un emploi stable mais aussi à un univers des possibles différent
en terme de trajectoires sociales intergénérationnelles. La fonction publique est effectivement composée de plusieurs types de professions caractéristiques qui correspondent à des perspectives diverses d’ascension sociale pour les personnes issues
des classes populaires. On peut ainsi distinguer plusieurs types de filières : la filière
« administrative » (qui comprend les militaires et les policiers), la filière de l’enseignement, celle de la santé et du travail social ainsi que la filière « technique »
[14]. Ces
différentes filières n’offrent pas les mêmes perspectives et modalités d’ascension
sociale aux enfants d’employé, d’ouvrier et d’agriculteur, ne serait-ce que parce
qu’elles ne requièrent pas le même niveau de formation.
C’est la filière de l’enseignement qui requiert le niveau de diplôme le plus élevé :
96,9 % des professeurs et 81,2 % des instituteurs ont au moins un diplôme de niveau
bac + 2 ans, contre 70,6 % des cadres de la fonction publique hors enseignement. Le
capital scolaire acquis personnellement, par le biais du système des concours, est la
ressource sociale essentielle à l’accès cette filière typique de la fonction publique.
Elle offre par ailleurs peu de perspectives de promotion interne : on devient instituteur ou professeur grâce à un niveau de diplôme élevé et on le reste. La filière de la
santé et du travail social requiert un niveau de diplôme inférieur aux métiers de
l’enseignement mais supérieur à ceux de l’administration. Constituée de métiers
bien spécifiques (infirmières, assistantes sociales, éducateurs spécialisés), notamment caractérisés par des diplômes particuliers, elle offre également des possibilités
limitées de promotion interne vers des positions de cadre. La filière administrative
est composée de professions exigeant des niveaux de diplôme inférieurs, où le capital scolaire n’est plus la seule ressource sociale mobilisable (c’est d’ailleurs la filière
privilégiée par les fonctionnaires peu diplômés enfants de cadre qui, par ce biais,
évite beaucoup plus facilement la position d’employé que leurs homologues originaires des classes populaires). L’existence de concours internes, par exemple, y rend
plus importantes les possibilités de promotion au cours de la carrière professionnelle. La filière « technique » offre également des possibilités d’accès à la position
de profession intermédiaire à des personnes peu diplômées. En revanche, elle n’offre
pas vraiment de passerelles vers la position de cadre. Par ailleurs, plusieurs professions caractéristiques du groupe des ouvriers de la fonction publique – comme les
jardiniers, les cuisiniers et les nettoyeurs – ne débouchent que sur des possibilités
très limitées de promotion. D’autres, en revanche, peuvent être une première étape
dans l’accès à la position de technicien (pour les ouvriers qualifiés des travaux publics et d’entretien des bâtiments par exemple).
LES DIFFERENTES CATEGORIES SOCIOPROFESSIONNELLES DE LA FONCTION PUBLIQUE
Diplôme Part de la
cs dans Part de la
Catégorie socioprofes- Baccalau- l’ensemble cs dans le
sionnelle au sein du Supérieur Baccalau- réat ou Inférieur Aucun
public à bac + 2 réat + 2 au bacca- de la fonc- groupe
ans ans autre de ce lauréat diplôme tion publi- social
niveau que
Cadres 78,1 11,1 6,5 3,5 0,8 18 100
Cadres de la fonction
publique 57,5 13,1 16,4 10,7 2,3 5,3 29,3
Professeurs, professions
scientifiques 86,6 10,3 2,4 0,5 0,2 12,7 70,7
Professions intermédiaires 21,1 40,9 18 16 4 31,8 100
Instituteurs et assimilés 42,7 38,5 14 4 0,8 11,7 36,9
PI de la santé et du travail social 5,9 72,6 10,1 7,9 3,5 9 28,3
PI administratives de la
fonction publique 13,1 16,8 32 31 7,1 7,3 22,9
Techniciens, contremaîtres et agents de maî- 5,7 19,6 22,1 43,9 8,7 3,8 11,9
trise
Employés 2,3 6 17,5 50,4 23,8 40,6 100
Employés civils et
agents de service de la 2,3 5,5 15,6 51,9 24,7 30,8 76
fonction publique
Policiers et militaires 2,8 9,9 28,9 45,2 13,2 7,2 17,7
Personnels des services
directs aux particuliers 0,3 1,7 7,6 47,6 42,8 2,6 6,3
Ouvriers 0,6 1,8 7,4 53,6 36,6 9,6 100
Ensemble 21,8 17,6 14,7 31,3 14,6 100 100
Population : Ensemble des agents de l’État et des collectivités locales.
Lecture : « 57,5 % des cadres de la fonction publique (i.e. hors enseignement et professions scientifiques)
ont un diplôme de niveau supérieur à bac + 2 ans. Cette catégorie socioprofessionnelle constitue
5,3 % de la fonction publique, soit 29,3 % des cadres agents de l’État ou des collectivités locales.
Vers quelles filières s’orientent les agents de l’État et des collectivités locales issus des classes populaires ? La réponse à cette question varie évidemment en fonction de leur niveau d’études et du groupe social auquel ils accèdent. On peut cependant globalement constater que les agents de l’État et des collectivités locales issus
des classes populaires s’orientent davantage vers la filière administrative que la
moyenne des fonctionnaires.
DESTINEES SOCIALES DES AGENTS DE L’ÉTAT ET DES COLLECTIVITES LOCALES
ISSUS DES CLASSES POPULAIRES
[15]
DESTINEES SOCIALES DES AGENTS DE L’ÉTAT ET DES COLLECTIVITES LOCALES
ISSUS DES CLASSES POPULAIRES
Groupe social du père de l’enquêtéCatégorie socioprofessionnelle de l’enquêté Agriculteurs Employés Ouvriers Ensemble
Cadres 12,1 15,1 8,2 18
Cadres de la fonction publique 34,6 33,6 30,2 29,3
Professeurs, professions
scientifiques 65,4 66,4 69,8 70,7
Professions intermédiaires 28,9 31 26,2 31,8
Instituteurs et assimilés 30,9 32,4 32,9 36,9
PI de la santé et du travail
social 30,4 29,5 28 28,3
PI administratives de la fonction publique 23,8 26,1 23,9 22,9
Techniciens, contremaîtres et
agents de maîtrise 14,9 12 15,2 11,9
Employés 45,6 45,1 51,5 40,6
Employés civils et agents de
service de la fonction publi- 83,9 72 77,7 76
que
Policiers et militaires 5,8 24,5 14,8 17,7
Personnels des services directs aux particuliers 10,3 3,5 7,5 6,3
Ouvriers 13,4 8,8 14,1 9,6
Population : Ensemble des agents de l’État et des collectivités locales 15.
Lecture : « 12,1 % des enfants d’agriculteur agents de l’État ou des collectivités locales deviennent cadres. Parmi eux 65,4 % deviennent professeurs et 34,6 % cadres hors enseignement. »
Ceci est à relier au fait que, quel que soit le groupe social auquel ils accèdent, les
fonctionnaires d’origine modeste ont un niveau de diplôme inférieur à la moyenne
des fonctionnaires (les enfants d’employé étant cependant plus diplômés que les enfants d’agriculteurs, eux-mêmes plus diplômés que les enfants d’ouvriers). Mais on
observe d’intéressantes disparités entre ces fonctionnaires d’origine populaire. On
notera particulièrement plusieurs faits remarquables en termes d’orientation dans les
différentes filières selon le groupe d’origine. D’une part en ce qui concerne la filière
militaire et policière : on y retrouve particulièrement les enfants d’employé, alors
que les enfants d’agriculteur y sont remarquablement peu représentés. Ce phénomène doit être relié au sexe des agents issus de ces groupes sociaux : alors que 45 %
des enfants d’employé ayant accédé à la fonction publique sont des hommes, ce
n’est le cas que de 35 % des enfants d’agriculteurs (ces chiffres étant respectivement
de 41 % et 23 % pour les seuls employés)
[16]. On retrouve une part particulièrement
importante de militaires et policiers parmi les employés de niveau supérieur ou égal
à bac + 2 enfants d’ouvrier et d’employé, leurs homologues enfants d’agriculteur, en
réalité essentiellement des filles, ne se dirigeant pas vers cette filière. On peut imaginer que, dans un contexte économique très incertain, ces professions constituent
une filière « refuge » et non dénuée de perspectives d’ascension sociale pour des
hommes diplômés d’origine modeste. Cette filière semble également être attractive
pour les enfants d’employé peu diplômés, ce qui n’est pas le cas pour leurs homologues enfants d’ouvrier. Ces derniers se dirigent davantage vers les métiers ouvriers
de la fonction publique, mettant ainsi à profit un héritage professionnel dont ne bénéficient pas les enfants d’employé. Les enfants d’employé qui deviennent militaire
ou policier sont d’ailleurs bien souvent des enfants de militaire ou de policier, qui
actualisent ainsi également un héritage professionnel.
Le deuxième fait à noter est la prédominance des enseignants parmi les enfants
d’ouvrier devenus cadres : le pourcentage d’entre eux qui deviennent professeurs
(parmi ceux qui sont devenus cadres) atteint presque la proportion moyenne de professeurs parmi l’ensemble des cadres de l’État et des collectivités locales. Ce résultat, d’autant plus remarquable que, parmi les cadres de la fonction publique, les enfants d’ouvrier sont de loin les moins diplômés, s’explique par deux types de trajectoires clairement opposés : les enfants d’ouvrier les plus diplômés s’orientent quasi-systématiquement vers la filière de l’enseignement, alors que les moins diplômés
s’orientent au contraire nettement vers la filière administrative. Ainsi, parmi les
fonctionnaires cadres de diplôme supérieur ou égal à bac + 2 ans, 80,6 % des enfants
d’ouvrier deviennent professeurs ou profession scientifique, contre 73,6 % pour les
enfants d’agriculteur, 75,6 % pour les enfants d’employé et 75,8 % pour les enfants
de cadre. De la même façon, les enfants d’ouvrier ayant au moins le niveau bac + 2
ans deviennent à 48,5 % des instituteurs lorsqu’ils atteignent la position de profession intermédiaire, contre 39,8 % de leurs homologues enfants d’agriculteur. Les
fonctionnaires issus du groupe ouvrier ayant réussi à se constituer un capital scolaire
suffisant semblent ainsi privilégier la filière de l’enseignement pour concrétiser une
ascension sociale déjà entamée à l’école. Aux vues des résultats précédemment exposés, on pourrait penser qu’il s’agit essentiellement de filles d’ouvrier, choisissant
d’utiliser la fonction publique pour rentabiliser efficacement leur diplôme (ce qui
leur serait beaucoup plus difficile dans le privé). Or il n’en est rien : les enfants
d’ouvrier qui choisissent les métiers de l’enseignement et du secteur sanitaire et social sont plus souvent des hommes que l’ensemble de leurs collègues (par exemple
37,5 % d’hommes chez les instituteurs enfants d’ouvrier contre 29 % d’hommes
pour l’ensemble des instituteurs).
Tout se passe comme si les enfants d’ouvrier les plus diplômés privilégiaient,
quel que soit leur sexe, des voies « féminines » d’ascension sociale, alors même que,
en termes de destinées sociales, les fils d’ouvrier les plus diplômés semblent ne tirer
qu’un avantage faible de l’entrée dans le public : en étudiant séparément les populations d’hommes et de femmes, des régressions logistiques sur la probabilité de devenir cadre ou profession intermédiaire montrent qu’à diplôme et âge égaux le fait
d’être salarié du public augmente bien la probabilité d’ascension sociale des filles
d’ouvrier mais n’a pas d’effet significatif pour les fils d’ouvrier. Il en va d’ailleurs
de même chez les enfants d’agriculteur et d’employé. L’effet positif, observé précédemment, de l’appartenance au public sur la probabilité d’ascension sociale des enfants de classes populaires passe ainsi essentiellement par les filles, bien moins discriminées dans la fonction publique que dans le salariat privé
[17].
Enfin, qu’ils soient enfants d’agriculteur, d’employé ou d’ouvrier, ceux qui sont
en ascension sociale mais peu diplômés sont cantonnés à la filière administrative.
Les enfants d’ouvrier peu diplômés, mais encore plus les enfants d’agriculteur, utilisent également beaucoup plus que les autres la filière « technique » pour atteindre la
position de profession intermédiaire, mettant peut-être ici à profit des compétences
professionnelles héritées.
On retiendra de cette analyse que la fonction publique offre plusieurs filières
d’ascension sociale : des filières valorisant le capital scolaire (principalement la filière de l’enseignement) et d’autres favorisant des promotions internes (comme les
filières administratives). Ce sont les enfants d’ouvriers qui font jouer cette dichotomie à plein, les plus diplômés d’entre eux s’orientant quasi-systématiquement vers
l’enseignement et les professions scientifiques. Les enfants d’agriculteurs, quel que
soit leur diplôme, privilégient davantage la filière administrative, mais aussi les professions techniques, de la santé et du travail social. Au contraire des enfants
d’employés, ils délaissent largement la filière militaire. Quant à ceux, peu diplômés,
pour qui le passage par la fonction publique n’aura pas été synonyme d’ascension
sociale, leurs destins sont contrastés : les enfants d’employés sont particulièrement
nombreux à devenir policiers ou militaires, les enfants d’ouvriers et d’agriculteurs
devenant davantage ouvriers – mais en bien moins grande proportion que dans le
privé : l’entrée dans la fonction publique représente avant tout une façon d’échapper
à la condition ouvrière –, mais aussi occupant en plus grand nombre (et c’est particulièrement le cas des filles d’agriculteurs) des professions de service direct aux particuliers. Entrer dans la fonction publique n’a donc pas la même signification pour
toutes les personnes issues des classes populaires : en fonction du capital scolaire
qu’elles ont pu accumuler et de leur origine sociale, elles s’orienteront vers des filières différentes et mettront en œuvre des stratégies d’ascension sociale variées. Ces
stratégies semblent liées au genre (comme le montre le cas de la filière militaropolicière délaissée par les enfants d’agriculteur, qui sont en fait surtout des filles)
mais aussi à l’héritage professionnel (qui peut par exemple expliquer que les enfants
d’employé privilégient davantage la filière administrative et que les enfants d’ouvrier s’y engagent moins facilement). Pour les comprendre réellement, il faudrait
également avoir une idée plus précise d’une part des différentes filières scolaires
empruntées par les enfants des classes populaires et d’autre part des modalités particulières de leur entrée au service de l’État et des collectivités locales (par différents
types de concours, par recrutement plus ou moins local) : ces informations permettraient de donner sens aux spécificités des trajectoires sociales des enfants
d’agriculteur, d’employé et d’ouvrier au sein de la fonction publique.
CONCLUSION : LE ROLE SOCIAL DE LA FONCTION PUBLIQUE
Pour les personnes issues des classes populaires, accéder à la fonction publique,
c’est finalement accéder à un univers des possibles plus favorable, bien que l’origine
sociale y pèse également sur les destinées. A diplôme égal, les fonctionnaires sont
d’origine sociale plus modeste que les salariés du privé (et la différence est nettement plus marquée pour les niveaux élevés de diplôme), bien que, dans le public
comme dans le privé, l’origine sociale joue sur la rentabilité du diplôme. La fonction
publique attire donc tout particulièrement ceux qui tentent d’assurer leur promotion
sociale par l’acquisition de capital scolaire. Elle constitue ainsi un espace particulièrement propice à l’ascension sociale des femmes diplômées, qui semblent y être
beaucoup moins discriminées que dans le privé et y accéder nettement plus facilement à des positions sociales élevées : c’est ainsi en grande partie par les femmes
que la fonction publique favorise l’ascension sociale des diplômés issus des classes
populaires. Ces diplômés s’orientent de façon privilégiée vers des filières professionnelles qui valorisent à coup sûr ce capital scolaire, et qui sont par ailleurs des
voies d’ascension sociale typiquement « féminines » : les enfants d’ouvrier très diplômés, par exemple, se dirigent quasi-systématiquement vers l’enseignement,
s’assurant ainsi des positions de cadre ou de profession intermédiaire. L’existence,
au sein de la fonction publique, de professions qui n’ont pas leur équivalent dans le
privé peut ainsi expliquer la place particulière qu’y prennent des trajectoires sociales
ascendantes dont les acteurs s’appuient essentiellement, pour assurer leur promotion
sociale, sur l’acquisition d’un capital scolaire particulièrement important. Cette spécificité de la fonction publique ne doit cependant pas faire oublier que la majorité
des trajectoires sociales ascendantes s’y font grâce à la filière administrative : nécessitant un niveau plus faible de diplôme, elle attire davantage les moins diplômés
donc, bien souvent, les personnes d’origine plus modeste.
Comprendre quelle place peut avoir l’entrée dans la fonction publique dans les
stratégies que mettent en œuvre des groupes et des individus inégalement dotés pour
assurer leur promotion sociale nécessite bien non pas d’essayer de comparer les trajectoires sociales des gens du public et du privé « toutes choses égales par ailleurs »,
mais au contraire de prendre en considération les différentes filières professionnelles
propres au secteur public : l’enseignement, l’administration, le secteur sanitaire et
social, mais aussi l’armée et la police. Les spécificités de la structure professionnelle
de la fonction publique (comme l’importance du groupe des cadres et des professions intermédiaires, la faiblesse des effectifs ouvriers par rapport au poids des employés) expliquent « évidemment » bien souvent les spécificités des trajectoires sociales de ses agents. Mais ces spécificités n’en existent pas moins et n’empêcheront
pas de faire le constat que les fonctionnaires issus des classes populaires n’ont pas
les mêmes perspectives d’ascension sociale que les salariés du privé. Nous avons
ainsi montré que l’entrée dans la fonction publique donne aux enfants d’ouvrier une
chance, inégalée au sein du salariat privé, d’accéder à la position de cadre, « même
si » c’est en devenant professeur.
Le rôle de ces différentes filières dans les trajectoires sociales intergénérationnelles des fonctionnaires issus des classes populaires ne pourra cependant être sérieusement étudié que lorsque ce genre de résultats sera croisé avec l’analyse des trajectoires professionnelles – c’est-à-dire intra-générationnelle – des fonctionnaires, et
celle de la place de l’entrée dans la fonction publique dans leurs trajectoires professionnelles. S’il nous semble que ce travail donne un aperçu de la place que pouvait
prendre l’entrée dans la fonction publique dans la définition de l’univers des possibles des enfants des classes populaires pris dans leur diversité, il nous apparaît ainsi
que les résultats présentés ici ne peuvent prendre leur sens qu’en s’enrichissant de
l’analyse d’autres données quantitatives tout autant que de travaux ethnographiques.
L’exploitation de l’enquête « Emploi 2001 » présentée ici ne permet pas, en effet, de
prendre en considération l’importance du
moment auquel l’individu entre dans la
fonction publique : moment de son parcours professionnel, mais aussi moment historique caractérisé par une conjoncture donnée dans le secteur privé et des conditions
particulières d’emploi dans la fonction publique (conditions sans doute différenciées
selon les filières). L’âge de l’enquêté ne permet pas de saisir l’effet du moment
d’entrée dans la fonction publique : tout d’abord on peut entrer dans la fonction publique à différents âges, ensuite il ne faut pas confondre effet d’âge et de génération
[Chauvel, 1998]. Les salariés du public les plus âgés dont on observe aujourd’hui la
trajectoire sociale ont ainsi tout à la fois bénéficié d’une progression dans la hiérarchie des postes due à leur ancienneté (effet d’âge) et de conditions particulières
d’entrée et de promotion au sein de la fonction publique dues à la période historique
au cours de laquelle ils ont effectué leur carrière (effet de génération). Or cet effet de
génération est crucial, puisque les conditions d’entrée et de carrière dans la fonction
publique ont considérablement changé dans les années 80 (ralentissement du recrutement) et 90 (bouleversement des modalités de recrutement, inspiré par les méthodes de management du secteur privé)
[18].
Les conclusions auxquelles nous sommes parvenues quant au rôle de la fonction
publique comme vecteur de l’ascension sociale des enfants des classes populaires et
comme refuge contre la précarité ne sont donc valables que dans un contexte précis :
celui d’une fonction publique aux modalités de recrutement et de promotion originales. Or ce sont ces modalités qui sont aujourd’hui remises en cause par l’application
aux salariés du public de modes de management inspirés du privé. Cette remise en
cause ne peut donc ne pas avoir d’effet sur le rôle unique de la fonction publique
dans l’ascension sociale et la protection contre le déclassement de ceux qui sont les
plus discriminés au sein du secteur privé : les enfants des classes populaires et les
femmes.
ANNEXE : REGRESSION LOGISTIQUE SUR LA PROBABILITE DE DEVENIR
AGENT DE L’ÉTAT OU DES COLLECTIVITES LOCALES
Cette régression logistique a été effectuée sur la population suivante : ensemble des actifs
occupés de nationalité française regroupés dans la base de données « Individus » de l’enquête
Emploi 2001. On a supprimé les individus de nationalité étrangère car la nationalité française
est une condition nécessaire à l’entrée dans la fonction publique française. Pour éviter les erreurs de codage, on a également supprimé les individus « fonctionnaires » déclarés agriculteurs, artisans, commerçants ou chefs d’entreprise.
Le modèle de régression logistique permet d’étudier les effets d’une variable, les autres,
supposées exogènes, étant égales par ailleurs. Il suppose que l’action d’une variable est la
même pour chaque modalité des autres variables. Pour chaque variable, la situation de référence est en italique. On a ainsi étudié les effets du sexe, de l’âge, du diplôme, de l’origine
sociale et de l’origine statutaire sur la probabilité d’être agent de l’État ou des collectivités
locales.
On a souligné tous les coefficients significativement différents de 0 au seuil 5 %.
Seuil de repré-Variables Coefficient Écart-typesentativité
Sexe
Homme Référence
Femme 0,64 0,02 <0,0001
Age
15-24 ans-0,97 0,05 <0,0001
25-39 ans-0,54 0,03 <0,0001
40-49 ans-0,10 0,03 <0,0001
50-59 ans Référence
60 ans et plus-0,48 0,08 <0,0001
Diplôme
Supérieur 1,34 0,04 <0,0001
Baccalauréat + 2 ans 0,89 0,04 <0,0001
Baccalauréat ou équivalent 0,58 0,04 <0,0001
Diplôme inférieur au baccalauréat 0,29 0,03 <0,0001
Sans diplôme Référence
Groupe social du père
Agriculteurs 0,26 0,07 0,0002
Artisans, commerçants, chefs d’entreprise 0,14 0,07 0,0430
Cadres Référence
Professions intermédiaires 0,32 0,04 <0,0001
Employés 0,35 0,04 <0,0001
Ouvriers 0,32 0,04 <0,0001
Statut du père
A son compte-0,08 0,06 0,2181
Salarié de l’État ou des collectivités locales 0,54 0,03 <0,0001
Autre salarié Référence
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AUDIER F. 2000. La transmission du statut dans la Fonction publique. Économie et
Statistique, n° 337-338,7/8, p,121-133.
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CARTIER M. 2003. Les facteurs et leurs tournées. Un service public au quotidien.
Paris : La Découverte.
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CHAPOULIE J.-M. 1987. Les professeurs de l’enseignement secondaire : un métier de
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·
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[1]
Nous avons choisi d’écrire au singulier la profession du père de l’enquêté afin d’insister sur le fait
que celle-là seule est connue (contrairement à celle de la mère).
[2]
Tout au long de cet article, on distinguera l’origine statutaire de l’individu (définie par le statut de
ses parents : à leur compte, salariés du privé ou salariés du public) de son origine sociale (définie
par le groupe social de ses parents : agriculteurs ; artisans, commerçants ou chefs d’entreprise ; cadres ; professions intermédiaires ; employés ; ouvriers).
[3]
Rachel Silvera utilise cette expression pour illustrer le fait que, même si elles sont dues pour une
part importante à des différences de structure d’emploi et de qualification, les inégalités de salaire
n’en existent pas moins entre les hommes et les femmes [Silvera, 1998].
[4]
Dans leur ouvrage de synthèse consacré à la mobilité sociale, Dominique Merllié et Jean Prévot abordent ainsi la question de “ la cloison qui tend à séparer le public du privé ” dans un chapitre intitulé :
“ Au-delà des catégories socio-professionnelles ” [Merllié et Prévot, 1997]. Ils précisent que cette
“ cloison ” est cependant “ moins visible ” que celle qui oppose indépendants et salariés, ce que l’on a
tendance à oublier lorsqu’on travaille sur la comparaison public/privé. De même, dans
Tel père, tel
fils ? [Thélot, 1982], Claude Thélot consacre un chapitre à “ L’hérédité sociale des fonctionnaires ”
dans lequel il est essentiellement question de la dimension statutaire de cette hérédité.
[5]
On notera que, même en faisant varier la définition du “ public ”, cette sur-représentation reste observable : les enfants de salariés de l’État et des collectivités locales sont plus nombreux dans les administrations nationales, les collectivités locales, les entreprises publiques, etc., que parmi les salariés des
entreprises privées, et cela qu’ils aient le statut de fonctionnaire titulaire ou non (même si la surreprésentation reste maximum pour les fonctionnaires et agents titulaires des administrations nationales).
[6]
Dans son article consacré à “ La transmission du statut dans la fonction publique ”, Florence Audier
insiste sur l’importance de cet “ héritage statutaire ” par rapport au niveau de diplôme des parents.
Elle s’appuie sur les résultats de l’enquête INSEE “ Jeunes et carrières 1997 ”, ce qui lui permet de
prendre en considération non seulement le statut du père mais aussi celui de la mère et le diplôme
des deux parents. Elle montre ainsi que “ toutes choses égales par ailleurs, ni le niveau de formation
de la mère, ni celui du père n’exercent d’influence décisive sur la probabilité de rejoindre la Fonction publique ou le secteur privé. En revanche, le statut des ascendants, au même titre que les caractéristiques propres des individus enquêtés (formation et, dans une moindre mesure, CSP et lieu de
résidence) interviennent de façon déterminante dans la probabilité d’être salarié de la Fonction publique ” [Audier, 2000]. Le fait que les enfants issus des classes populaires aient hérité de leurs parents un capital scolaire limité semble donc constituer un obstacle négligeable au regard de
l’importance de l’héritage administratif et du capital scolaire acquis personnellement.
[7]
On a ainsi effectué, à partir des données de l’enquête Emploi 2001, différentes régressions logistiques sur la probabilité d’être agent titulaire et/ou non titulaire de l’État et/ou des collectivités locales, parmi l’ensemble des actifs ou seulement parmi les salariés. Toutes font ressortir le même phénomène : toutes choses égales par ailleurs, on a d’autant plus de chance de travailler pour l’État ou
les collectivités locales qu’on est davantage diplômé.
[8]
De l’importance du diplôme témoigne le fait que les personnes issues des classes populaires qui
entrent dans la fonction publique, tout comme celles issues de milieux plus favorisés, sont nettement plus diplômées que celles qui se dirigent vers le secteur privé, et ce quel que soit le groupe
social et le statut de leur père.
[9]
Le “ public ” renvoie ici à l’ensemble des salariés de l’État et des collectivités locales.
[10]
Conformément aux enquêtes de mobilité, on a retenu uniquement les individus de plus de 45 ans
afin de connaître leur position sociale à un moment de leur carrière à peu près équivalent à celui
auquel ils saisissent la position sociale de leur père. Et, plus important dans ce cas particulier, afin
d’éviter les déformations induites par la spécificité de la structure par âge de la fonction publique :
les fonctionnaires sont sensiblement plus vieux que les salariés du privé.
[11]
Ces quelques professions fortement féminisées expliquent d’ailleurs, à chaque niveau, une grande
partie de la prépondérance des femmes dans la fonction publique : les femmes représentent 52,9 %
des professeurs et professions scientifiques (contre 33,1 % des cadres administratifs de la fonction
publique), 71 % des instituteurs et 83 % des professions intermédiaires de la santé et du travail social (contre 54,2 % des professions intermédiaires administratives de la fonction publique).
[12]
Un rapport de Denis Fougère et Julien Pouget indique par ailleurs qu’entre 1984 et 2002, la proportion de cadres du public enfants d’ouvrier a légèrement crue et que celle d’enfants d’agriculteur est
restée stable alors même que la part d’enfants d’agriculteur a baissé dans l’ensemble de la population [Fougère et Pouget, 2004] : la fonction publique apparaîtrait donc comme un lieu de plus en
plus favorable aux trajectoires ascendantes des enfants des classes populaires. On notera cependant
que ces chiffres portent sur les moins de 35 ans et ne peuvent donc être interprétés, comme ceux de
l’ensemble du rapport, en termes de destinées finales comparables à celles des pères.
[13]
Cf., par exemple, [Cartier, 2003].
[14]
On trouve effectivement, parmi les professions intermédiaires de la fonction publique : les techniciens de maintenance, les techniciens et chefs de chantier des travaux publics, les techniciens des
laboratoires de recherche publique ou d’enseignement, ainsi que les agents de maîtrise et techniciens de la production et distribution d’électricité, gaz, eau, chauffage et énergie.
[15]
Pour conserver des effectifs suffisants, on a du ici prendre en considération la destinée sociale de
l’ensemble des fonctionnaires, et pas seulement celle des individus de 45 ans. Ce tableau regroupe
donc à la fois des individus en fin de carrière – qui peuvent réellement comparer la position à laquelle ils sont arrivés à celle de leur père – et des personnes ayant à peine entamé leur trajectoire
professionnelle.
[16]
La faiblesse de la proportion de fils d’agriculteur entrés dans la fonction publique peut s’expliquer
par le fait qu’ils ont plus de chance de reprendre l’exploitation familiale que leur sœur : la population des enfants d’agriculteur fonctionnaires (ou même salariés) serait donc particulièrement féminine.
[17]
Ce résultat ne va pas à l’encontre de celui présenté précédemment, selon lequel la destinée sociale
des hommes issus des classes populaires comme des femmes est, à diplôme égal, plus favorable
dans le public que dans le privé. Il complète le constat d’une bien meilleure rentabilité du diplôme
dans la fonction publique que dans le salariat privé pour les femmes, et d’un écart bien moins net
pour les hommes. En revanche si, à diplôme et âge égaux, les hommes augmentent trop peu leurs
chances de devenir cadre ou profession intermédiaire en entrant dans le public pour que l’effet de
cette entrée apparaisse significatif dans une régression logistique, la fonction publique les protège
cependant d’avantage des positions d’employé et (encore plus) d’ouvrier dès lors qu’ils sont titulaires du baccalauréat (ce qui apparaît lorsqu’on observe la destinée sociale des plus de 45 ans). Ce
qui permet d’affirmer que, même pour les hommes, les destinées sociales sont, à diplôme égal, plus
favorables dans le public que dans le privé.
[18]
Les travaux de Marie Cartier sur les facteurs montrent bien, par exemple, l’importance de prendre
en considération la période d’entrée dans le métier pour comprendre le rapport au travail des préposés de la Poste [Cartier, 2003].