2005
Sociétés contemporaines
Les rapports aux services publics des usagers et agents de milieux populaires : quels effets des reformes de modernisation ?
Christelle Avril
Laboratoire de Sciences sociales de l’ENS-EHESS 48 boulevard Jourdan, 75 014 PARIS
Marie Cartier
Yasmine Siblot
Laboratoire de Sciences sociales de l’ENS-EHESS 48 boulevard Jourdan, 75 014 PARIS
Examiner aujourd’hui les relations entre les classes populaires et les services publics, c’est chercher à mettre en évidence les pratiques et les représentations des services publics propres aux agents et usagers appartenant aux classes populaires et se
demander ce qu’impliquent pour eux les politiques de « modernisation » mises en
œuvre depuis les années 1980.
Par « classes populaires », on entend ici des groupes sociaux divers, caractérisés
par leur position dominée – économiquement, culturellement et symboliquement –,
leurs faibles chances d’améliorer leur destin social et par des traits communs en termes de modes de vie (Schwartz, 1998). Une telle notion ne présuppose à nos yeux ni
une correspondance mécanique entre propriétés de position et propriétés culturelles,
ni une indifférence aux transformations historiques des groupes sociaux concernés.
Au contraire, en mettant l’accent sur la pluralité des dimensions constitutives d’une
position sociale, elle permet de rompre avec une vision dominante de la société opposant de manière simpliste et homogène les « exclus » et les « privilégiés ». Elle
incite également à mettre l’accent sur la diversité interne aux groupes sociaux dominés, trop souvent réduits dans la sociologie française à une classe ouvrière plus ou
moins idéalisée. L’étude des relations entre classes populaires et services publics
offre un terrain privilégié pour revisiter cette question. D’un côté en effet les employés subalternes du public au sens large (administrations publiques, entreprises
publiques, établissements publics…) font l’objet de multiples discours et jugements
de valeur, alors même qu’ils ont été peu étudiés par les chercheurs en sciences sociales jusqu’à une période récente. De l’autre, si les services publics
[1] ont plus souvent
retenu l’attention des chercheurs, ceux-ci ne se sont guère interrogés, ou bien de façon peu approfondie (Castel, 2003, p. 67), sur la manière dont leur remise en cause
contribue à l’effritement de la condition salariale et à l’insécurité sociale. Les nombreuses études consacrées aux services publics dans les années 1990 ont généralement privilégié un autre angle d’analyse, à la fois plus politique et plus élitiste, celui
de la « modernisation » vue d’en haut.
1. PUBLIC/PRIVE : POUR UNE PERSPECTIVE SOCIO-HISTORIQUE
1.1. PUBLIC/PRIVE : NATURALISATION ET HOMOGENEISATION
Le clivage public/privé occupe une place centrale dans les représentations ordinaires, médiatiques et politiques de la société française. Il englobe souvent, de façon
floue, des réalités multiples (secteurs économiques, statuts d’emploi, catégories professionnelles) et exprime des jugements de valeur (par exemple la dénonciation des
« privilèges » et des « privilégiés du public » ou au contraire de l’apparition d’une
« logique marchande »).
Les sciences sociales ont contribué à cristalliser ce clivage, notamment au cours
des années 1980. Ainsi une nette distinction entre fonction publique et entreprises,
tombée en désuétude au milieu des années 1960, a-t-elle été réintroduite à tous les
niveaux de la nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles en
1982. Même si la définition du « public » adoptée était restrictive (la fonction publique d’État et la fonction publique territoriale à l’exclusion des établissements publics et des entreprises publiques), cette modification a remis au premier plan le clivage public/privé. De certaines enquêtes statistiques, les sciences sociales n’ont retenu alors qu’une « grande différence » depuis les conditions d’emploi et de travail
jusqu’au style de vie, restant aveugles à la diversité interne aux deux univers, pourtant visible dès ces travaux (Singly, Thélot, 1988).
Le clivage public/privé s’est imposé comme une frontière naturelle et donnée de
toute éternité tandis que le « public » comme le « privé » se trouvaient artificiellement homogénéisés. Par exemple, les synthèses proposées en sciences politiques ou
en histoire de l’administration ignorent généralement les études réalisées de façon
fine sur certaines administrations et entreprises publiques, choisissant de privilégier
une vue globale et surplombante de l’administration ou de la fonction publique et de
mettre l’accent sur son unité et sa spécificité (Rouban, 1996). En outre, les fictions
du bureaucrate impersonnel et de l’usager standardisé héritées de l’idéal-type wébérien de la bureaucratie, qui dominent encore nombre d’études dans ce domaine, ainsi
que l’absence de recours à l’enquête de terrain, ont souvent limité l’analyse des relations administratives et de leurs effets (Dubois, 1999, p. 3).
Cette opposition, réactivée lors des dernières décennies, repose en fait sur un travail administratif, politique et juridique ancien et de long terme qui a contribué à en
fixer les contours et à la rendre visible. Depuis quelques années, plusieurs recherches posent des jalons pour l’étude des modalités historiques de construction de la
frontière public/privé et soulignent le caractère toujours en partie indéfini et mouvant des catégories et la relative perméabilité des secteurs, nous aidant ainsi à restituer ces processus.
1.2. PUBLIC/PRIVE : IMBRICATIONS ET GENESES
Le travail politique et juridique de construction d’un secteur et de services publics mais aussi d’une idéologie du service public relève de l’usage d’un capital
symbolique étatique, qui participe en retour de la constitution de ce capital : imposer
une définition des frontières de l’État contribue à les faire exister (Bourdieu, 1993).
C’est ainsi que la constitution du droit administratif français au cours du XIXe siècle
s’est accompagnée de la formation d’un corps de juristes spécialisés, spécifiquement
attachés à la définition de l’opposition public-privé et à la notion de « service public » (service d’« intérêt général » pris en charge par une « personne publique »).
C’est ce corps qui consacre ensuite autour de Léon Duguit une nouvelle doctrine juridique, cristallisant à son tour l’opposition (Chevallier, 2003).
Toutefois les luttes internes au champ juridique ne permettent que partiellement
de comprendre la nature et l’ampleur des processus de constitution de la frontière
public/privé qui affectent certains secteurs, en prise à des logiques propres. Une
étude comme celle menée par F. Buton (1997) sur l’éducation des sourds et muets
permet de comprendre comment la prise en charge précoce de ce secteur par une bureaucratie étatique, dès les années 1840, s’opère par le biais du développement de
procédures de recrutement spécifiques et de contrôles effectués par les inspecteurs
généraux. Le processus d’étatisation (Offerlé, 1997) est d’autant plus efficace qu’il
s’inscrit durablement dans les pratiques, puisqu’il s’accompagne d’une transformation des méthodes éducatives. C’est ainsi paradoxalement l’émergence d’établissements publics qui conduit le secteur philanthropique, alors redéfini comme privé, à
se démarquer des méthodes éducatives du secteur étatique. C’est à ce même type de
processus, mais sous un autre angle, que s’intéressent B. Dumons et G. Pollet
(1997). Ils mettent en évidence ce qu’on pourrait appeler la fonctionnarisation des
agents en étudiant la production négociée d’un ethos bureaucratique, accordant une
place importante à l’auto-contrainte, dans le cas des employés municipaux sous la
IIIe République. Si les outils de la socio-histoire s’avèrent ici centraux pour saisir ces
processus, ceux de la comparaison internationale sont également éclairants pour dénaturaliser ces oppositions dont les contenus pratiques sont fortement ancrés dans
des histoires nationales (Dreyfus, 2000).
Historiquement constituée, et continûment mouvante, la frontière entre secteur
public et privé est également brouillée et perméable. D’une part les définitions juridiques des notions clés que sont le « service public », les « personnes publiques » ou
l’« intérêt général » demeurent floues et contestées, de même que celles d’« établissement public » ou d’« agent public » (Cayla, 1998). Les zones d’indétermination
sont importantes, ce qui introduit des possibilités de renversement des lectures établies, comme en ce qui concerne la tendance actuelle à la « privatisation » du droit
public, c’est-à-dire à l’extension du droit privé (droit de la concurrence, droit pénal)
aux personnes publiques (Melleray, 2004)
[2]. D’autre part les formes de circulation
de pratiques et d’acteurs entre public et privé sont nombreuses, notamment en ce qui
concerne les hauts fonctionnaires, de même que les lieux d’interpénétration entre
élites publiques et privées (Birnbaum, 1994).
Ces analyses sont particulièrement utiles dans le contexte actuel de transformation des services publics, en ce qu’elles soulignent le caractère réversible des processus de délimitation symbolique et pratique entre ces secteurs. Comme nous allons le
voir en effet, le brouillage actuel des frontières entre secteur public et secteur privé
est d’autant plus fort, que les réformes visent en grande partie à remettre en cause les
oppositions construites à partir de la seconde moitié du XIXe siècle.
1.3. PUBLIC/PRIVE : RECOMPOSITIONS
Les processus contemporains de redéfinition des frontières des services publics
doivent être lus à plusieurs niveaux. Outre les évolutions juridiques accélérées par le
contexte de construction européenne, les recompositions portent aussi bien sur des
privatisations et la mise en concurrence des services privés et publics que sur les
modalités de fonctionnement interne et de gestion de ces derniers ( Sociétés contemporaines, 1998 ; Rouban, 2000).
Dans le cas français, les politiques de réforme des administrations et des services
publics ne sont pas nouvelles. Mais elles ont acquis depuis la fin des années 1960
une visibilité croissante, et sont devenues une politique publique à part entière, dotée
d’instances spécifiques (Bezès, 2002). Ces politiques dites de « modernisation »
s’accompagnent dans les années 1980 et surtout 1990 d’une redéfinition du rôle de
l’État selon un modèle libéral visant à son désengagement d’un certain nombre de
secteurs (Jobert, Théret, 1994). Ce désengagement repose notamment sur une division des fonctions entre une administration centrale ayant un rôle de direction et un
ensemble d’agences décentralisées ou d’établissements privés en charge des tâches
d’exécution et soumis à des formes de gestion managériale (Chaty, 1997).
Selon les institutions et les secteurs, ces dérégulations internes (Chambat, 1990)
prennent des formes variées dont plusieurs enquêtes nous permettent de saisir
qu’elles contribuent à transformer les institutions publiques à plusieurs niveaux. Le
recours croissant à des formes d’emploi précaire (Supiot, 1998), l’introduction de
nouveaux modes de recrutement valorisant le rejet des références au « service public » (Cartier, 2001, concernant la Poste), le développement de politiques commerciales (Jeannot, 1998), la réorganisation de la division des tâches et l’accroissement
des cadences par le biais de formes de polyvalences ou encore le développement
d’incitations au rendement et de modes d’évaluation individuels (Weller, 1999, pour
la CAF) modifient les conditions de délivrance des services. Ces évolutions renforcent les contraintes subies au travail par les employés du public (Gollac, Volkoff,
2000, p. 58) et remettent en cause la spécificité jusque-là institutionnellement et politiquement établie des métiers de service dans le secteur public (Demailly, 1998, sur
l’éducation et le travail social).
Ces réformes qui accentuent, comme nous venons de le souligner, le brouillage
entre secteur public et secteur privé, ont souvent été étudiées en elles-mêmes et à
partir d’un point de vue surplombant. Mais cela ne permet ni de saisir dans quelle
mesure elles transforment les pratiques des agents des services publics, ni de mettre
au jour les conséquences de leurs transformations pour les populations auxquelles
ces services s’adressent, en particulier les classes populaires.
2. SERVICES PUBLICS ET CLASSES POPULAIRES : PRATIQUES ET
REPRESENTATIONS
2.1. DE L’ÉTAT VU D’EN HAUT A L’ÉTAT VU D’EN BAS
Depuis l’étude pionnière d’A. Darbel et D. Schnapper (1969), de nombreux
chercheurs ont étudié le fonctionnement des grands corps d’État et leur contribution
à la reproduction des élites (Birnbaum, 1994 ; Bourdieu, 1989 ; Thoenig, 1987). La
recherche récente de J.-M. Eymeri (2001) se distingue par le recours à l’enquête directe pour explorer le mécanisme de socialisation des énarques. Quant à l’histoire
administrative, elle a surtout étudié, principalement au XIXe siècle, le fonctionnement
des ministères plutôt que celui des services extérieurs, donnant, elle aussi, à voir essentiellement les fonctionnaires les plus en vue, parce que haut placés (Thuillier, Tulard, 1994). Privilégiant les textes réglementaires ou les valeurs de l’administration
sur les pratiques effectives, elle laisse le plus souvent de côté, faute de sources adéquates, le rapport que les fonctionnaires entretiennent avec leur travail et leur condition. Dans les travaux d’histoire politique, l’État tend aussi à être vu « d’en haut »,
sous l’angle des idées qui le définissent au fil du temps (Rosanvallon, 1990) ou des
relations entre les régimes politiques, les contextes institutionnels, les débats idéologiques et les institutions administratives (Dreyfus, 2000).
Des recherches sociologiques ont contribué à donner une vue plus rapprochée du
fonctionnement quotidien des administrations, des pratiques de leurs agents de divers grades et des relations effectives qu’ils ont entre eux (Dupuy, Thoenig, 1983 ;
Musselin, 1984). Mais la prégnance du cadre théorique proposé par la sociologie des
organisations conduit souvent à évincer de l’analyse les caractéristiques sociales des
agents, donnant l’impression d’une vie administrative autonome, sans rapport avec
ce qui se passe dans le reste de la vie sociale. De même, un ensemble de recherches
a largement contribué, depuis une quinzaine d’années, à montrer le caractère fructueux d’une démarche consistant à saisir les activités quotidiennes des agents placés
au contact du public, thème qui se trouvait au cœur des programmes de modernisation des services publics (Warin, 1997). Inspirés par la socio-économie des relations
de service, la sociologie pragmatique et la sociologie interactionniste, ces travaux
(Joseph, 1988 ; Jeannot, Joseph, 1995 ; Warin, 1993 ; Weller, 1999) reprennent en
partie le modèle d’analyse de la « relation de service » proposé par Goffman (1968)
et explorent en détail le fonctionnement des interactions qui se tiennent dans des
services publics divers et souvent peu étudiées jusque-là (RATP, offices de HLM,
CAF). Ils mettent au jour les compétences et les représentations, les régimes d’action et de justification, mobilisés par les divers acteurs (Weller, 1998). Ils souffrent
cependant d’une limite importante. Par construction théorique, ils tendent à décontextualiser les interactions étudiées. L’étude de la position sociale des agents
comme des usagers est au contraire au cœur des travaux présentés dans ce dossier.
Des études plus fines ont été consacrées en sociologie comme en histoire à des
institutions considérées comme centrales et à leurs agents, telle l’école, l’hôpital ou
la prison. Mais envisagées en elles-mêmes et pour elles-mêmes dans le cadre de
champs disciplinaires spécialisés (sociologie ou histoire de l’éducation par exemple)
plutôt que dans le cadre d’une socio-histoire de l’État, ces institutions n’ont alors
que peu été étudiées en tant que services publics en partie animés et utilisés par des
membres des classes populaires. Le rôle des institutions publiques pour ces classes
sociales est trop souvent réduit, côté agents, à la promotion sociale et, côté usagers,
dans le sillage des travaux de M. Foucault (1992 ; Lenoir, 1997) à la répression et à
la normalisation, alors qu’il est bien plus varié et complexe. Récemment, des recherches renouvellent l’étude de ces grandes institutions en centrant l’attention sur les
pratiques quotidiennes. L’école (Chanet 1996 ; Masson, 1999), la prison (Chauvenet, Orlic, Banguigui, 1994), la police (Vogel, 1994 ; Berlière, 1996 ; Monjardet
1996), l’hôpital (Peneff, 1992) mais aussi d’autres administrations (Spire, 2005) sont
cette fois étudiées sous l’angle des pratiques et des représentations plutôt qu’à partir
des discours et des idées politiques. C’est cette approche par les pratiques locales qui
amène ainsi à s’intéresser non plus seulement aux grands corps mais aussi aux autres, moins visibles (Baruch, Duclert, 2000).
Dans le sillage de ces travaux récents, ce dossier propose ainsi de se centrer sur
l’étude des pratiques quotidiennes, tout en attirant l’attention sur des institutions
moins visibles. Il vise en outre à souligner combien explorer les relations entre services publics et classes populaires permet tout à la fois de rompre avec la perspective globalisante et élitiste qui a dominé les recherches sur l’État et avec la tendance
à autonomiser l’étude des « grandes » institutions.
2.2. ÉTUDIER LES TRAJECTOIRES ET LES POSITIONS SOCIALES DES AGENTS
ET DES USAGERS
La question de la condition sociale des petits fonctionnaires et plus largement
des employés des services publics, posée depuis longtemps en sociologie (Halbwachs, 1972), n’a été reprise que dans une période récente. Les propositions développées par M. Crozier selon lesquelles les « petits fonctionnaires » oscilleraient entre une identification au monde ouvrier (niveau de rémunération, discipline, conditions de travail, type de satisfaction retiré du travail) et à la bourgeoisie sont largement restées sans suite (Crozier, 1955). L’idée que les « petits fonctionnaires » seraient positionnés au bas d’une échelle, dont les barreaux supérieurs leur sont facilement accessibles, et qu’ils seraient subjectivement animés d’un projet d’ascension,
est pourtant restée présente à travers l’image de la « promotion sociale » par la fonction publique développée tout à la fois par les élites politiques et les hauts fonctionnaires mais jamais systématiquement testée empiriquement, sinon sur des terrains
limités comme le recrutement social des instituteurs (Ozouf, 1967 ; Muel-Dreyfus,
1983) ou l’accès à l’ENA des enfants d’ouvriers (Bodiguel, 1992). Le poids de cette
image conduit parfois à assimiler hâtivement les « petits fonctionnaires » aux classes
moyennes (Siwek-Pouydesseau, 1983) alors qu’il faudrait étudier les origines et les
destinées familiales, les ressources et les sentiments d’appartenance de corps précis
de fonctionnaires dans une situation historique donnée
[3] puisque l’on sait que la valeur sociale de l’emploi public dépend étroitement de la conjoncture économique
(Darbel, Schnapper, 1969). Pour saisir le positionnement social des agents, il est
également nécessaire d’étudier leurs trajectoires sociales et professionnelles comme
celles de leurs familles ainsi que la fréquence des carrières de promotion interne (sur
l’exemple de deux corps de postiers voir O. Join-Lambert, 2002 ; Cartier, 2004).
À partir du début des années 1990, diverses recherches ont contribué à reprendre
la question de la condition sociale de ces groupes peu étudiés à partir d’enquêtes
ethnographiques et socio-historiques consacrées à des services publics délimités.
J.-N. Retière a mis en évidence le rôle du statut d’ouvrier d’État dans la constitution
d’une aristocratie ouvrière localement enracinée dans la première moitié du XXe siècle (1994a) et les multiples éléments qui font des ouvriers des Manufactures de Tabac des ouvriers à part au XIXe siècle (1994b). La spécificité du « public » n’a plus
alors le statut d’évidence non questionnée, mais est envisagée comme un processus
aux facettes multiples. O. Schwartz pour sa part étudie la position sociale complexe
des conducteurs d’autobus de la RATP dans les années 1990 (statut d’emploi menacé, dégradation des conditions de travail, rapport au monde social marqué par la
possession de ressources culturelles et sociales qui les éloigne des classes populaires
traditionnelles) (Schwartz, 1997 et 1998). La petite fonction publique semble aujourd’hui marquée par l’éviction progressive des catégories populaires et de leurs
valeurs, à l’exception des plus diplômés des enfants d’ouvriers et d’employés (Retière, 1994c ; Cartier, 2003).
Tout autant que la condition sociale des agents des services publics, c’est celle
des usagers qui doit être prise en compte. Quelques articles pionniers ont mis en
évidence dans le sillage de Hughes, dès les années 1950 aux États-Unis, la façon
dont les positions sociales des usagers influencent les conditions de travail des
agents des services publics et la nature des services qui leur sont offerts (Becker,
1970 ; Roth, 1972). Plus récemment, l’enquête de V. Dubois (1999) sur la relation
administrative aux guichets des CAF dans les années 1990 ou celle de D. Serre
(2004) sur les pratiques de signalement des assistantes sociales ou encore celle
d’A.-M. Arborio (2001) sur les aides-soignantes, apparaissent finalement exemplaires de ce souci de contextualiser les relations de service et de prendre en compte les
caractéristiques sociales des agents et des usagers pour comprendre de quelle façon
elles orientent et diversifient le service rendu (voir aussi sur d’autres métiers Actes
de la recherche en sciences sociales, 2001).
2.3. DES PRATIQUES ET DES REPRESENTATIONS DES SERVICES PUBLICS
SPECIFIQUES AUX CLASSES POPULAIRES ?
Le rapport des « usagers » au « service public » est en fait un rapport aux « services publics » dans leur diversité, qui s’ancre dans des pratiques concrètes de relations aux services publics, pratiques elles-mêmes variables suivant les milieux sociaux. Quelques travaux, notamment dans le domaine des sciences administratives,
se sont attachés à souligner cette diversité des rapports aux institutions publiques
(Chevallier, 2002), mais sans rendre compte des relations concrètes entretenues. Ils
demeurent prisonniers d’un regard ethnocentrique qui prête aux membres de tous les
milieux sociaux des représentations claires de ce qu’est le « service public », et des
opinions politiques à son égard, sans en restituer les logiques pratiques. Ils n’arrivent
ainsi généralement pas à saisir les rapports des classes populaires aux services publics alors que, compte tenu de la faiblesse de leurs ressources économiques, leurs
relations aux institutions publiques sont particulièrement fréquentes.
C’est aussi plutôt du côté de la sociologie des classes populaires que l’on trouve
les pistes les plus fécondes pour analyser les rapports pratiques aux institutions et
services publics dans ces milieux. Des recherches comme celles de Hoggart (1970)
mettent ainsi en lumière, concernant les classes populaires urbaines des années
1950, la prégnance du clivage entre « eux » et « nous » dans les rapports aux institutions. Cependant si la méfiance domine dans les relations avec les institutions, les
rapports avec les agents subalternes des services peuvent être au fondement d’une
certaine connivence. L’importance de la personnalisation des rapports aux administrations et aux services publics est également soulignée par Bourdieu à propos des
paysans béarnais à la même époque (2002).
Cette ambivalence entre la mise à distance des services publics comme appartenant au monde des « autres » et la valorisation pratique des contacts et services
concrets se retrouve dans des travaux plus récents, qui en soulignent même
l’accentuation, du fait de la conjonction de plusieurs processus. L’accroissement du
chômage et de la précarité augmente en effet le recours aux institutions et aggrave la
part des formes de domination qui s’y jouent, tout en rendant plus nécessaires les
prestations matérielles et monétaires qui en dépendent (Schwartz, 1990). Par ailleurs, l’allongement des scolarités parmi les enfants d’ouvriers et d’employés (Terrail, 1990), la tertiarisation des emplois subalternes et l’accroissement de la part des
employés de service au sein des classes populaires (Schwartz, 1998), ont pour effet
de réduire les formes de séparation culturelle et symbolique à l’égard des services
publics et des administrations, favorisant l’usage et l’appropriation des prestations
institutionnelles. Enfin, les trajectoires de passage des classes populaires vers les
emplois du service public, même si elles sont moins nombreuses aujourd’hui, peuvent contribuer à atténuer en partie la distance sociale entre usagers et fonctionnaires
sans pour autant faire disparaître les formes de domination institutionnelle. Les interactions au sein des services sont ainsi empreintes d’affirmation de distinction sociale de la part des agents, mais sont ambivalentes et comportent aussi des formes de
solidarité entre agents et usagers (Dubois, 1999 ; Siblot, 2002).
Ces évolutions des relations aux services publics en milieux populaires accentuent l’importance des attentes à l’égard des institutions, mais aussi leur ambivalence : S. Beaud et M. Pialoux montrent ainsi que ce n’est souvent plus contre les
« patrons » mais envers l’« État » que se tourne le ressentiment parmi les jeunes ouvriers (1999, p. 355-364 ; 2003). Dans ce contexte, les politiques de réforme des
services publics représentent un enjeu spécifique pour les classes populaires : en affectant la nature des services, mais aussi les modalités de leur délivrance et du travail des agents et en institutionnalisant une différenciation suivant les publics, elles
portent atteinte à des dimensions symboliques et pratiques centrales des relations
aux institutions publiques.
2.4. EFFETS DES « MODERNISATIONS » SUR LES AGENTS ET LES USAGERS
Les réformes mises en place dans les services publics depuis les années 1980
concourent, au-delà de leur grande diversité, à affecter tout particulièrement les classes populaires, d’une part à travers des transformations du statut et du travail des
agents subalternes, et d’autre part par la mise en place de politiques spécifiques à
l’égard des quartiers dits « en difficulté ».
Si l’ensemble des salariés d’exécution du public est concerné, les réformes touchent spécifiquement les agents au contact avec le public, et ce de longue date
comme l’a montré Lipsky (1980) à propos des « street-level bureaucrats » aux États-Unis dans les années 1970. Dans le contexte des réformes récentes, ces agents sont
en outre atteints par le recours aux emplois précaires et les changements de statut, et
sont également soumis à de nouvelles contraintes en termes de conditions de travail.
Ce sont eux qui sont concernés par les mesures visant à appliquer le « management
de la qualité », qui comporte notamment des objectifs de productivité et incite au
développement d’indicateurs de performances collectifs et individuels (Cluzel,
2002). Ces évolutions contribuent à un affaiblissement de la spécificité des emplois
subalternes du public, à plusieurs niveaux. Tout d’abord, en termes de rapport au
travail et à l’emploi, les agents d’exécution et précaires du public sont de plus en
plus proches de leurs homologues du privé (Supiot, 1998). En outre, c’est le contenu
même des tâches qui est redéfini au profit d’une approche commerciale ou managériale, qu’il s’agisse des contrôleurs (Lechien, 1999), des guichetiers (Weller, 1999 ;
Dubois 1999) ou des facteurs (Cartier, 2003) comme le montrent plusieurs enquêtes
récentes.
Ce sont également les relations au public, et notamment au public populaire, des
quartiers dits « défavorisés », qui font l’objet d’un travail diffus de normalisation, et
modifient les conditions du métier des agents au contact du public. Des politiques
d’« adaptation » des services publics aux populations « en difficulté » sont ainsi mises en place au cours des années 1990. Ces politiques s’inscrivent plus généralement
dans un mouvement de rapprochement des politiques urbaines et de réforme des services publics dans le cadre de la politique de la ville (Tissot, 2003). Elles opèrent par
le biais de la réorganisation des services, de la différenciation des prestations proposées ou de formations spécifiques à l’intention des agents, et reposent sur le postulat
selon lequel les habitants des quartiers « défavorisés », caractérisés par leur situation
d’« exclusion », doivent faire l’objet d’une traitement propre au sein des services
(Siblot, 2003). Loin de favoriser un meilleur service pour ces populations, ces orientations, combinées au poids croissant des objectifs de rentabilité à l’égard des autres
fractions du public, laissent présager une dualisation des services (Warin, 1997).
Ce dossier se propose d’explorer quelques-unes des pistes qu’ouvre le questionnement sur les relations entre classes populaires et services publics. Issu d’un sémi-naire de jeunes chercheurs
[4], il est fondé sur la conviction de la nécessité de faire varier les méthodes et les échelles pour aborder ces thèmes. Il s’agit de privilégier
l’analyse des trajectoires individuelles, des interactions et des pratiques des membres des classes populaires en relation avec les services publics, qu’ils soient petits
fonctionnaires ou usagers, en prenant en compte à la fois la dimension historique et
les évolutions structurelles.
À travers l’étude de l’entrée à la Poste, dans les années 1960, d’une génération
de facteurs anciens ouvriers et paysans, l’article de Marie Cartier souligne
l’importance des mobilités entre public et privé dans certains contextes et le caractère composite des identités sociales de ces postiers. Elle met ainsi en lumière la façon dont l’accès à la petite fonction publique a pu être un refuge pour des membres
de fractions des classes populaires en voie de précarisation. En s’appuyant sur des
données statistiques contemporaines sur les mobilités d’enfants des classes populaires, Sibylle Gollac montre pour sa part que si l’accès au public offre toujours à ces
derniers des possibilités d’ascension sociale un peu meilleures que dans le privé, ce-la est désormais surtout vrai pour les plus diplômés d’entre eux. En outre ces possibilités sont variables selon les filières internes à la fonction publique.
L’enquête menée par Julien Langumier sur des agents d’exploitation de la DDE
analyse comment s’opère ce phénomène de fermeture. Attachés à des tâches valorisées au sein de l’espace local, ces agents sont aujourd’hui en butte à une redéfinition
de leur travail et perçoivent les réformes de « modernisation » comme une menace
de dévalorisation de leur statut social. Pour ces ouvriers fonctionnaires, c’est un sens
du service public ancré dans les pratiques qui est remis en cause. C’est sur cette notion de sens pratique du service public que revient le texte de Yasmine Siblot, mais
en l’abordant du côté des usagers. À partir de l’analyse des relations d’habitants
d’un quartier populaire aux administrations, elle montre que si la notion de « service
public » est abstraite pour beaucoup, ces relations sont pourtant au fondement de représentations et de jugements ambivalents sur des institutions dispensatrices de
« droits », mais aussi d’« aumônes ».
Ces contributions soulignent l’intérêt qu’il y a à articuler l’étude des transformations qui affectent les classes populaires et celle des réformes qui bouleversent les
services publics. L’érosion des formes de protection offertes par ces derniers en termes d’emplois, de prestations et de reconnaissance de droits, contribue à des processus de précarisation. Elle produit en particulier un accroissement de la distance aux
institutions publiques de certaines fractions des classes populaires, distance qui peut
nourrir un ressentiment ou un sentiment d’abandon. Ce dossier engage ainsi une réflexion sur les traductions politiques de ces évolutions croisées. Il appelle en outre à
un élargissement de l’analyse à d’autres institutions (l’école, la police, etc.) qui, au
même titre que celles envisagées dans ce dossier, occupent une place centrale dans
la constitution des rapports entre classes populaires et services publics.
·
ACTES DE LA RECHERCHE EN SCIENCES SOCIALES. 2001. Nouvelles formes
d’encadrement, n° 136-137.
·
ARBORIO A.-M. 2001. Un personnel invisible. Les aides-soignantes à l’hôpital, Paris : Anthropos.
·
BARUCH M.-O., DUCLERT V. (dir.) 2000. Serviteurs de l’État. Une histoire politique
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[1]
Les « services publics » désignent ici des activités d’intérêt général prises en charges d’une manière
ou d’une autre par la collectivité. Nous utilisons volontairement le pluriel de façon à prendre en
compte des services de nature et de statut variés et pour renvoyer à des réalités empiriques concrètes plutôt qu’à des catégories juridiques ou idéologiques.
[2]
Nous remercions Emmanuel Breen de nous avoir présenté ces évolutions du droit public et indiqué
cette référence.
[3]
L’impulsion donnée par les Comités de recherche créés auprès des administrations et entreprises
publiques dans les vingt dernières années a contribué au développement des travaux en ce sens.
Parmi les divers travaux, citons notamment :
Revue d’histoire des chemins de fer. 2000. Origines
géographiques et sociales des cheminots français, n° 22.
[4]
Le séminaire Public/Privé s’est tenu pendant deux ans au Laboratoire de sciences sociales de
l’ENS-EHESS (Paris) entre 2000 et 2003. Nous tenons ici à remercier l’ensemble de ses participants, notamment celles et ceux dont les travaux ont fait l’objet de discussions collectives mais qui
ne sont pas présentés ici : Laure Bereni, Violaine Girard, Jonathan Ruiz-Huidobro, François Sarfati
et Delphine Serre.