2005
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Des ouvriers de la fonction publique d’état face aux reformes de modernisation
Enquete aupres des agents d’exploitation de la dde
[1]
Julien Langumier
Doctorant en ethnologie et anthropologie sociale (EHESS) Laboratoire RIVES (Recherche interdisciplinaire, Ville, Espace, Société), ENTPE, VAULX-EN-VELIN
L’enquête ethnographique conduite auprès des agents d’exploitation de la DDE (Direction départementale de l’Équipement) en charge du réseau routier dans l’Yonne, rend
compte de la singularité de ce groupe professionnel ouvrier, appartenant à l’administration
et fortement ancré territorialement dans un milieu rural. Les réformes de modernisation, mises en œuvre au ministère de l’Équipement, sont perçues par ces ouvriers-fonctionnaires,
comme une remise en cause de leur position, qui combine un statut refuge contre la précarité
des emplois du privé et un rôle valorisé au sein de la société locale. L’éviction de la fonction
publique d’État de ces emplois d’exécution participe d’une gentryfication de l’administration
qui devient tout à la fois, moins accessible aux agents issus des classes populaires et moins
présente territorialement au service du public.
The field work carried out with the agents of the DDE who are in charge of the road
network in the department of Yonne, shows the singularity of this professional
group. They are laborers, civil servants and are strongly linked to this rural area. The
modernization reforms led by the Ministry of Equipement are thought to question
their position, which is that of safe refuge from private sector employment precarity,
and a role much respected within the local community. The State downsizing of laboring jobs is participating in the gentrification of the public sector, which is thus
less accessible to people of working class origins and is less present, in a territorial
sense, to serve the public.
En l’espace de 30 ans, la pensée moderniste, ayant présidé à l’essor de l’administration de l’Équipement et promouvant le développement des territoires au moyen
d’« équipements structurants », a laissé place, aujourd’hui, aux réformes de modernisation. Les Trente Glorieuses ont vu en effet le renforcement du quadrillage territorial par les services déconcentrés de l’administration des Ponts et Chaussées – les
DDE (Direction départementale de l’Équipement) – autour de l’entretien du réseau
routier, du contrôle de l’urbanisme, du transport, du logement et des constructions
publiques ou des chantiers de grands équipements
[2]. Cet « âge d’or », marqué par
une forte intervention de l’État dans ces domaines, a fait de l’Équipement une administration couvrant l’ensemble du territoire grâce aux services déconcentrés qui mobilisent 90 % du personnel du ministère et qui sont implantés au niveau régional,
départemental et surtout infra-départemental au travers de 1 334 subdivisions
[3]. Le
ministère de l’Équipement compte de ce fait un personnel relativement nombreux
dont les agents d’exploitation ou anciens cantonniers forment le groupe le plus important
[4]. Les lois de décentralisation de 1982 et 1983, prévoyant des transferts de
compétences aux collectivités locales, ont cependant remis en cause la quasi-tutelle
exercée par les DDE dans les communes et les départements en matière
d’aménagement (Durand, 2001). Aujourd’hui, la modernisation de la fonction publique touche en premier lieu, au ministère de l’Équipement, les services routiers opérationnels, coûteux en terme de personnel et de matériel, au motif que la charge de
leur maintien n’incombe plus à l’État. Le Conseil Général des Ponts et Chaussées
explique dans une contribution
[5] adressée au ministre : « Le passage d’une économie
administrée à une économie ouverte et régulée dans le cadre communautaire ou
mondial n’est ni achevée, ni pleinement assumée. La préférence pour le monopole
plutôt que la concurrence, l’infrastructure plutôt que le service, l’investissement plutôt que le fonctionnement, la gestion directe plutôt que la gestion par des opérateurs
autonomes, publics ou privés, caractérisent encore trop souvent notre démarche ».
Le terme d’« équipement » est lui-même qualifié « d’intraduisible et dépassé depuis
la fin des « trente glorieuses » dans ce document qui appelle enfin, à une « refondation du ministère ».
Dans ce contexte, la conduite d’une enquête ethnographique auprès du personnel
d’exploitation de la DDE de l’Yonne renvoie indissociablement à l’étude sociologique du groupe professionnel et à celle des modalités empiriques de la mise en œuvre
des réformes de « modernisation ». Le choix a été de ne pas analyser ces réformes
comme un objet autonome, à travers les textes qui les présentent, les expliquent ou
les critiquent et telles qu’elles sont construites par le champ administratif ou politique. Au regard de notre enquête, nous proposons de considérer de manière heuristique les réformes comme un révélateur du rapport que les agents de la DDE, touchés
par ces transformations, entretiennent à leur métier ou à leur avenir social et professionnel. Le travail ne porte donc pas tant sur les réformes comme ensemble de normes et de procédures prescrivant le changement, qu’il faudrait restituer et analyser,
mais s’attache aux réactions aux réformes, aux propos qu’elles suscitent chez ceux
qui en sont l’objet, et à ce qu’elles révèlent de leurs effets sur la nature du travail et
l’identité sociale des agents d’exploitation. Cette approche « par le bas » donne à
voir les réformes de modernisation à travers la remise en cause de la position, tant
professionnelle que sociale, occupée par les agents d’exploitation.
Nous montrerons, dans un premier temps, que ce groupe professionnel est marqué par une double appartenance à l’administration et à la société locale, résultant de
la spécificité de ces agents fonctionnaires réalisant un travail ouvrier en milieu rural.
L’attention portée aux propos des enquêtés sur les réformes en cours révèle, dans un
second temps, la mise à mal des prérogatives de ces fonctionnaires mais aussi la remise en question de l’acquisition d’un capital social résultant de leur fort ancrage
dans la société locale.
L’ENQUETE DE TERRAIN
Le travail présenté repose sur une enquête initiée en 2000 par une première familiarisation avec le terrain, lors d’un stage d’un mois, comme agent d’exploitation dans une sub-division d’exploitation routière. Par la suite, l’essentiel du matériau a été recueilli au cours
d’une semaine d’enquête intensive en 2001, menée dans les services de la DDE de l’Yonne
et réalisée dans le cadre du stage de terrain du DEA de
Sciences sociales (ENS-EHESS)
[6].
Une douzaine d’entretiens avec des agents d’exploitation, des agents administratifs et du
personnel d’encadrement ont été enregistrés et retranscrits formant le cœur de notre corpus. Parallèlement, l’insertion dans des équipes de travail, aux côtés des agents d’exploitation, a donné lieu à des observations. Enfin, la grève conduite par le personnel d’exploitation au moment de l’enquête a été l’occasion de suivre cet événement en multipliant les
rencontres, les échanges informels et les observations. Le présent article s’en tient au matériau recueilli au cours de l’enquête et n’entend pas rendre compte de l’actualité plus récente (mobilisation contre la réforme des retraites en 2003, nouvelles lois de décentralisation de 2004, mise en place de la Loi organique relative aux lois de finances LOLF du 1er
août 2001).
1. UNE FRACTION DU GROUPE OUVRIER DANS LA FONCTION PUBLIQUE ?
La conjonction de trois appartenances sociales, d’ordinaire largement dissociées,
sous les figures de l’ouvrier, du fonctionnaire et de l’agriculteur, résulte de la position particulière du groupe professionnel des agents d’exploitation, anciennement
appelés cantonniers et chargés principalement des travaux d’entretien routier.
L’incorporation de ces derniers à l’administration des Ponts et Chaussées remonte à
1947
[7] – les cantonniers devenant ainsi « agents de travaux »
– et marque l’entrée
dans la fonction publique d’État tout en s’inscrivant dans la continuité de l’histoire
sociale des cantonniers appartenant au groupe ouvrier (Vacant, 2002). Aujourd’hui,
le travail d’agent d’exploitation consiste toujours dans l’entretien des routes, le fauchage des bas-côtés, la viabilité hivernale à travers le salage et le déneigement des
routes, la surveillance du réseau contre tout objet dangereux (cadavre animal, ordures…) Il s’agit donc de tâches manuelles d’exécution qui allient la fatigue physique
à la pénibilité des conditions climatiques, constituant à ce titre un travail ouvrier (Cf.
extrait du carnet de terrain ci-dessous).
Les agents d’exploitation se présentent le matin à 8 heures au centre
d’exploitation. Ils sont répartis en plusieurs équipes dont chacune porte le nom
de l’engin ou du véhicule utilisé : ainsi trouve-t-on ce mardi matin, la « nacelle » où trois agents élaguent les arbres sur une route départementale, les
« tracteurs » rassemblant deux agents qui réalisent les « passes » de fauchage
sur le bord d’une route départementale et « l’élagage-broyage » qui est un
nouvel atelier regroupant une quinzaine d’agents et qui permet de récupérer le
bois coupé sous forme de copeaux de manière à alimenter une centrale thermique. Le responsable d’exploitation, contrôleur (catégorie B), organise le
travail des agents et pare à tous les « pépins », notamment en ce qui concerne
le bon fonctionnement des équipes de travail : « Il est important de laisser les
mêmes équipes en place sur les mêmes chantiers de manière à impliquer les
agents et pour qu’ils voient ce qu’ils font. Ils peuvent dire après, ça, c’est moi
qui l’ai fait. » La « nacelle » associe un chef d’équipe (catégorie C) à 6 mois
de la retraite et deux agents qui se relaient au sommet de la nacelle articulée
pour élaguer les arbres avec une tronçonneuse. Le chef d’équipe est au sol et
ramasse le bois pour le brûler, il a du mal à suivre la cadence imposée par les
plus jeunes et plaisante volontiers en s’accordant une pause. « Avant, j’étais
dans le bois, c’était trop dur, alors j’ai passé le concours en 73 », explique-t-il.
En embrassant du regard l’étendue qui nous entoure, il explique, amusé :
« Tout le domaine public nous appartient, on est propriétaire ». A 11 heures
10, le chef d’équipe regarde sa montre : « Allez, aujourd’hui, on n’est que
trois [au lieu de 5], on ne va pas s’embêter… » Ils rangent le matériel et retournent au fourgon pour rentrer manger. Il plaisante sur l’image caricaturale
des « gars en orange qui ne foutent rien sur le bord des routes » et explique
l’importance du travail réalisé en milieu rural. Sur le chemin du retour, les
agents discutent et plaisantent entre eux sur « les filles » puis en viennent à
discuter des transformations annoncées dans les services. « Que feriez-vous si
vous n’étiez pas à la DDE ? » « On ne ferait rien, les autres dans les villages
ne font rien… »
(Journal de terrain, le 18 décembre 2001)
Le concours d’accès compte parmi ceux de la fonction publique qui ne réclame
aucun diplôme préalable permettant ainsi la constitution d’une « classe ouvrière » –
comme s’en réclament de nombreux agents – dans l’administration d’État. La singularité de ce groupe d’ouvriers fonctionnaire, est l’objet d’une certaine cécité par la
catégorisation statistique qui ne distingue pas, pour le groupe des ouvriers, leur appartenance au privé et au public à l’inverse des autres catégories professionnelles,
comme l’explique Olivier Cayla (1998 : 76) : « La question jugée pertinente par les
sciences sociales, de savoir si un cadre supérieur, un cadre moyen ou un employé
travaillent dans un souci d’intérêt général ou de simple intérêt particulier, est une
question qui ne paraît plus se poser s’il s’agit d’un ouvrier. L’appartenance à la
fonction publique ne semble pas pouvoir se concevoir d’un simple col bleu, mais
seulement d’un col blanc. » Dès lors, l’enquête de terrain auprès des agents d’exploitation de la DDE éclaire la position originale de ce groupe professionnel quelque
peu occulté par la construction des données statistiques.
1.1. UNE POSITION REFUGE CONTRE LA PRECARITE
La double identité d’ouvrier et de fonctionnaire résulte pour une part des trajectoires des agents d’exploitation qui ont, majoritairement, travaillé dans le privé avant
leur entrée dans l’administration
[8]. De fait, les agents se présentent spontanément
comme des « anciens électro », « anciens mécano », « anciens chauffeurs routiers »,
« anciens des fonderies », « anciens des usines Renault ». Agent d’exploitation apparaît donc fréquemment comme un second métier. Ce changement de trajectoire
suit souvent un accident de parcours, révélant la pénibilité du travail et les problèmes posés par le vieillissement des ouvriers : licenciement, accident du travail ou
chômage prolongé. Il conduit à assumer une perte salariale non négligeable. Le salaire d’entrée d’un agent d’exploitation est de 6 309 francs bruts, ce qui est équivalent au SMIC à condition d’y inclure une prime, comme l’explique un représentant
syndical : « Un agent qui rentre chez nous, il rentre en dessous du SMIC. Et pour
être à la hauteur du SMIC, l’État verse une prime pour qu’on soit tout juste à la hauteur du SMIC. On doit être le ministère le plus pauvre de la fonction publique. Je
crois qu’au niveau des salaires, je ne crois pas qu’il y ait plus bas. Un exemple, moi
j’ai dix ans d’ancienneté et je gagne 7 000 balles. Sachant que là-dedans, il faut enlever les primes. J’ai un collègue qui part en retraite à la fin du mois de décembre, il
a 26 ans de service, il part avec 5 200, pour un salaire de 7 500. Ca fait mal ! »
[9] Les
agents témoignent tous de la faible attractivité des salaires proposés et justifient leur
entrée à la DDE par le désir d’obtenir un travail moins pénible et plus régulier :
Luc [10] : — Tu es payé plus cher dans le privé, mais bon, tu sais que demain,
tu peux perdre ton travail. Donc bon, c’est… c’est dans la tête hein, tu te dis,
bon, ça va marcher, ça ne va pas marcher. Ici, on n’a pas le souci de ça. Donc
on peut se consacrer totalement à son travail. Et puis on n’a pas le souci de
perdre son travail quoi. Dans le privé, ben c’est très important. Tu fais, tu travailles en plus, tu travailles plus que prévu, et tu n’es pas sûr de garder ton
emploi. Alors des fois, bon, c’est dur. […] Et puis, bon, il y avait un mauvais
esprit dans le bâtiment, ben c’est très dur, parce que c’est toujours le prix, il
faut toujours se battre avec le client, il veut toujours que ce soit moins cher, il
faut toujours se battre avec le prix, et puis bon, ça faisait 20 ans, et j’en avais
marre, je voulais faire autre chose. Et puis être soumis toujours à cet esprit de
prix… Donc ici, bon, c’est différent, bon. Et c’est surtout le fait d’avoir quelque chose de sûr. Le dernier poste que j’ai fait, j’ai fait 13 ans. 13 ans, c’est
bien. Mais tout le temps, tu ne sais pas où ça va aller !
Xavier : — Ils peuvent t’annoncer en fin de semaine, te dire : « ça y est ».
Luc : — Donc c’est… c’est un souci permanent. Et puis là, au niveau de la vie
familiale, c’est quand même mieux. Ma femme me disait toujours : « oui,
mais si on fait ça, oui mais si demain tu n’as plus de pot…, tu n’as plus
d’emploi, qu’est-ce qu’on fait ? » Ce n’est pas facile. […] Donc on a écarté le
problème de…, le souci de travail, on ne l’a plus. Donc tu rentres le soir, tu
penses à autre chose.
Ces propos montrent que la différence, entre l’expérience ancienne dans le privé
et le quotidien des agents d’exploitation, ne réside pas seulement dans les conditions
pratiques du travail (volume horaire, sous-effectif ou délais trop courts) mais aussi
dans le confort moral qui est miné par l’incertitude et le spectre toujours présent de
perdre sa place. Accéder au statut de fonctionnaire marque une rupture avec la nécessité de « toujours se battre avec le prix » et « d’être soumis à cet esprit de prix ».
Il constitue alors la fin d’une angoisse diffuse et continue attachée aux emplois
d’ouvriers, particulièrement précarisés ces dernières années comme en témoigne la
croissance constante du recours à l’intérim dans ces secteurs (Faure-Guichard,
2000). Ainsi, les trajectoires des agents d’exploitation révèlent des stratégies de repli
vers des emplois publics, moins bien rémunérés et situés en « bas de l’échelle »,
mais constituant une position refuge en regard de l’incertitude que connaît l’ensemble des ouvriers du privé
[11]. Cette idée est mobilisée par les représentants syndicaux et reprise par un grand nombre d’agents qui voient, dans leur appartenance à la
fonction publique d’État, le fait « d’être protégé par un budget national ». De fait, le
recrutement dans la fonction publique est très sensible aux variations de conjoncture
du marché de l’emploi (Darbel, Schnapper, 1969 : 48). Ainsi, tout comme les facteurs étudiés par Marie Cartier (2003), les effectifs des candidats au concours
d’agent d’exploitation augmentent pendant les périodes de crise et diminuent quand
la conjoncture s’améliore. De plus de 200 candidats dans ce département au milieu
des années 1990 pour cinq à six postes, la responsable des concours dénombre en
2002 tout juste une centaine d’inscrits. Cette évolution reflète l’amélioration de la
conjoncture économique au début des années 2000.
1.2. ÊTRE OUVRIER DANS UNE ADMINISTRATION :
L’« EXPLOITATION » FACE AUX « BUREAUX »
L’appartenance des agents d’exploitation à une administration vient renforcer
cette double identité d’ouvrier et de fonctionnaire (Cf. Tableau). La DDE de ce département est composée en effet d’un personnel administratif et d’encadrement (250
personnes) et des services opérationnels (407 personnes) au sein desquels les 273
agents d’exploitation sont majoritaires – auxquels il faut ajouter les 97 ouvriers des
parcs et ateliers chargés de l’entretien du matériel (engins de chantier, camions,
fourgonnettes) et du stockage et de la préparation des matériaux (bitume, gravier,
sable).
Comme le montre le tableau ci-dessous, la distinction entre « l’exploitation » et
les « bureaux » ne repose pas seulement sur un ordre hiérarchique, opposant l’encadrement au personnel d’exécution mais aussi sur deux cultures professionnelles distinctes. En effet, le personnel administratif compte de nombreux agents de catégorie
C occupant des postes d’exécution dans les services non routiers de la DDE.
L’encadrement est assuré par le corps technique composé d’ingénieurs qui sont responsables d’une subdivision ou d’un service de la DDE.
TABLEAU 1
REPARTITION DU PERSONNEL DE LA DDEPAR CORPS ET PAR CATEGORIE
TABLEAU 1 : REPARTITION DU PERSONNEL DE LA DDEPAR CORPS ET PAR CATEGORIE
Corps des Corps Corps Corps
personnels de d’exploitation technique administratif
service et ouvriers
Catégorie C Maître ouvrier, Agent Dessinateur Adjoint administra Ouvrier profes- d’exploitation tif
sionnel, Conducteur d’automobile,
Expert technique,
Agent des services
techniques
Catégorie B Contrôleur Technicien supé-Secrétaire adminis rieur tratif
Catégorie A Ingénieur des tra- Attaché administra vaux publics de tif, administrateur
l’État, Architecte et civil
urbaniste de l’État,
Ingénieur des ponts
et chaussées
“l’exploitation” “les bureaux”
Le clivage entre ces deux cultures – administrative et ouvrière – se manifeste par
la distinction indigène faite entre l’« exploitation » et les « bureaux ». La séparation
géographique entre le siège de la DDE à Auxerre et les subdivisions n’est pas étrangère à la distance sociale qui existe entre ces deux groupes. Une secrétaire administrative travaillant au service du recrutement note une évolution récente même si elle
rappelle qu’« il y a eu des années où les gens de l’exploitation ne mettaient pas les
pieds dans les bureaux. » Au-delà de la nature du travail propre à chacun, un
contraste apparaît entre les trajectoires professionnelles et les motifs d’entrée au ministère des agents d’exploitation et du personnel administratif, et en particulier des
jeunes diplômés au sein du personnel intermédiaire et d’encadrement. Pour ces derniers, la présentation des concours de la fonction publique s’inscrit dans la continuité du cursus universitaire, comme en témoigne le parcours d’une secrétaire administrative :
Qu’est-ce qui vous a motivé pour passer le concours ?
Rien du tout, j’avais une licence de droit, je ne savais pas ce que je voulais
faire, je n’avais pas de boulot. Alors ma mère m’a inscrite à ce concours et je
l’ai passé. Sans conviction aucune parce que j’avais une vision très péjorative
de l’administration.
Vous aviez une petite idée du ministère ?
Aucune. J’avais 23,24 ans et puis je ne voulais surtout pas être fonctionnaire.
J’ai quand même passé le concours et puis quand j’ai eu le résultat, j’ai dit
mais ce n’est pas possible, et puis si, c’était moi. Après, on a eu 6 mois de
formation à Aix-en-Provence, il faisait beau, c’était chouette, je me suis dit, je
vais y aller. Et puis voilà, je suis arrivée là mais c’est vraiment… Les autres,
ils bossent leur concours et puis ils l’ont, moi, j’ai fait ça presque par dépit.
C’est votre mère qui vous a inscrite à ce concours, comment ça s’est produit ?
C’est qu’elle voyait que j’étais paumée, que je ne savais pas quoi faire, elle a
vu un concours dans le journal et elle a dit, tiens, je t’inscris. A l’époque,
j’étais pionne et je faisais les cours d’histoire pour le BEPC et c’était le même
programme, la reconstruction de la France après la guerre. Donc ça a marché.
Et après, il y a une épreuve orale, c’est un jury qui juge des capacités, comme
un entretien… Et puis bon, ils m’ont demandé pourquoi l’administration ? Et
puis, j’ai été très franche, j’ai dit, je ne sais pas pourquoi, j’ai une vision péjo-
rative, j’ai vidé mon sac. J’ai toujours été honnête et puis peut-être que
l’honnêteté a payé. Je ne leur ai pas dit, je veux rentrer, c’est génial, prenez-
moi. Je leur ai dit que j’avais vraiment des réserves, que j’ai passé le concours
parce que c’était un concours de circonstances.
C’était à une période où il y avait un chômage très fort ?
Oui, moi, mon concours, il est catégorie B, j’étais déjà à Bac+3 et j’étais déjà
la moins diplômée de ma promo, ils avaient tous des DEA en urbanisme, des
trucs fous quoi ! Ca veut dire qu’il n’y avait pas de boulot en 90, les concours
de catégorie A, il y en avait jusqu’au plafond des diplômes. Alors c’est ça qui
m’a fait dire, allez, vas-y.
Cet entretien permet d’approcher un mode d’entrée particulier dans la fonction
publique pour des jeunes diplômés déclassés sur le marché du travail marqué par un
chômage fort, qui se retournent « sans conviction » vers l’administration. Des travaux quantitatifs ont montré l’augmentation dans les années 1990 du processus de
déclassement chez les jeunes diplômés (Forgeot, Gautié, 1997) et le rôle joué par la
fonction publique dans le recrutement des jeunes diplômés sortant du système scolaire (Audier, 1997). La fonction publique est perçue a priori comme peu attractive,
attachée à un travail rébarbatif et peu rémunéré, comme en témoigne cette enquêtée
qui reconnaît avoir postulé au concours en ignorant globalement les possibilités offertes et la nature des postes proposés. Les jeunes fonctionnaires achevant leur parcours universitaire et intégrant la fonction publique par dépit – le concours devenant
« concours de circonstances » – offrent un contraste important avec les anciens ouvriers que la pénibilité des conditions de travail et l’angoisse de se retrouver au
chômage font fuir le secteur privé.
La présence du personnel administratif, avec qui les agents sont en interaction,
joue ainsi un rôle dans la construction de l’identité de ces derniers au travers du regard croisé entre l’« exploitation » et les « bureaux ». Les agents entretiennent, en
effet, une distance avec le personnel administratif, telle une protection vis-à-vis d’un
univers intellectuel et opaque : « On ne sait pas ce qu’ils font toute l’année bien au
chaud dans leur bureau », explique un agent. Une des récentes actions syndicales a,
par exemple, consisté à occuper les « bureaux » en séquestrant le directeur de la
DDE. Les agents à la tête de ce mouvement avaient collecté l’ensemble des téléphones et des ordinateurs et menaçaient de « les balancer par la fenêtre ». Ce conflit, audelà des revendications expliquant la mobilisation, constitue symboliquement une
attaque de l’« exploitation » contre les « bureaux ». Les téléphones et les ordinateurs
constituent les symboles du travail administratif et apparaissent comme les cibles
emblématiques de cette action. Ce clivage est accentué par la présence majoritaire de
femmes dans les services administratifs et quasi-exclusive d’hommes dans les services d’exploitation
[12]. Les travaux plus généraux de Sabine Fortino (2002 : 66) rappellent en effet la validité de la division « féminin-administratif », « masculintechnique » dans des entreprises publiques à dominante technico-industrielle comme
EDF-GDF, la SNCF, la RATP ou encore la Poste.
Les appartenances syndicales achèvent de distinguer les « bureaux » de
« l’exploitation » puisque celles-ci sont structurées par corps ou par catégories de
personnel : ainsi la forte syndicalisation du personnel d’exploitation à la CGT (45%
de syndiqués et 80% des votes aux élections syndicales) contraste avec le personnel
administratif moins syndiqué et qui semble rester quelque peu en retrait lors des
mobilisations.
1.2. L’APPARTENANCE TERRITORIALE DES AGENTS
Cette recherche, réalisée dans le département de l’Yonne, inscrit l’enquête en milieu rural. Cette particularité complexifie encore un peu plus l’identité des agents
qui, en plus d’être ouvriers et fonctionnaires, entretiennent des liens privilégiés avec
le monde agricole et la société locale. Le recrutement des agents s’effectue à l’échelle départementale, circonscrivant ainsi l’origine géographique des candidats. Ces
derniers connaissent ensuite au cours de leur carrière une mobilité réduite et toujours
limitée aux subdivisions du département. Ainsi, dans le cas présent, les agents
d’exploitation sont dans leur très grande majorité originaire de l’Yonne et y ont toujours travaillé. Cette faible mobilité permet aux agents d’acquérir une connaissance
pratique de leur territoire d’intervention, comme l’explique un agent : « Quand tu es
depuis 20 ans dans la même subdivision, tu connais les coins où ça neige beaucoup,
les coins où ça gèle à chaque fois. Une entreprise privée, elle intervient, elle fait du
linéaire. Pour elle, c’est tout le long la même chose. » Les agents entretiennent, de
plus, une relation privilégiée avec leur territoire d’intervention en tant que membres
de la société locale, inscrits dans les réseaux d’interconnaissance et de sociabilité. La
proximité avec les agriculteurs se manifeste par exemple, sous la forme d’échanges
de petits services. Ainsi, l’usage autorise les agents d’exploitation à laisser les véhicules encombrants dans les cours des fermes à la fin de la journée. En échange, les
agents réalisent des travaux d’élagage ou de fauchage en allant un peu plus loin que
le bord de la route. De plus, la réalisation des travaux communaux (entretien de la
voirie communale, réfection d’un trottoir ou réparation d’un petit pont) est particulièrement valorisante pour les agents tant elle permet une reconnaissance de la part
de la population locale, comme l’explique un agent d’exploitation :
C’est un travail important pour les agents, ce travail pour une commune ?
Mais bien sûr, c’est une reconnaissance. C’est un truc dont personne ne tient
compte. Pour un agent qui habite dans une commune rurale, il est agent de
l’Équipement, souvent les gens viennent le voir pour lui dire « Eh ! Regarde la
route, là ». Les gens vont à la pêche aux infos. Il habite là et il y a une certaine
fierté quand tu bosses là, les routes sont bien. Ca semble con comme truc…
Les mecs qui habitent en commune, souvent les voisins leur disent : « Alors
quand est-ce que vous bouchez ça ? »
Cette présence importante sur le terrain confère aux agents un rôle social qui
semble dépasser le simple cadre de travail. Ces derniers, proches et accessibles,
constituent des relais entre la population et l’administration. Il découle de cette situation une certaine « fierté » des agents d’exploitation et une « valorisation » de
leur travail pour lequel la population accorde de l’« importance » et qui permet de
résister au stigmate du fonctionnaire nanti et oisif, comme l’explique cet agent :
« Croyez-moi que si on est pris, des fois, pour des cons avec une pelle, avec l’image
de l’escargot qui monte après le manche, quand on est le cul dans le camion et qu’on
est train de saler, de nuit et en plein hiver, il n’y a personne qui nous dit qu’on est
des cons ! » Sur ce point, les agents d’exploitation, attachés à un territoire
d’intervention restreint et familier, peuvent être rapprochés des facteurs qui accordent une grande importance à l’obtention d’une tournée fixe, comme l’explique Marie Cartier (2003 : 110) : « Alors que les nouveaux, plus diplômés que les anciens,
vont voir là de la “routine” ou de la “monotonie”, ces anciens facteurs investissent
dans le rapport au territoire une dimension fondamentale de la culture populaire : la
valorisation de la répétition ou plus précisément de la variation sur les mêmes thèmes, la familiarité et l’interconnaissance. » La distribution du courrier, suivant la
même tournée pendant plusieurs années, permet non seulement au facteur d’acquérir
une connaissance pratique du quartier desservi, mais donne la possibilité à ce dernier
d’être connu et reconnu localement. La réputation du facteur est ici en jeu à travers
son inscription territoriale et devient une ressource symbolique centrale.
La proximité avec la population locale, résultant d’interventions au quotidien sur
la voirie, est renforcée par l’origine sociale des agents. Ils sont souvent fils
d’agriculteurs dont la taille réduite des exploitations ne permet pas de poursuivre
l’activité agricole, comme l’explique cet agent : « Mon père avait 50 hectares, mais
maintenant il faut en avoir 200, minimum. C’est mon frère qui a repris la terre pour
faire de l’élevage. Mon père m’a laissé un peu de terre pour construire une maison ».
De fait, de nombreux agents possèdent des petites exploitations sur lesquelles ils
travaillent pendant leur temps libre. Ce « travail à-côté » (Weber, 1989) est une pratique largement répandue mais doit être contenue au risque de devenir illégale au
regard du statut de fonctionnaire. Un agent explique : « Quand je rentre chez moi le
soir, je continue à bosser pour mes poules, mon potager et mes fleurs. » Ainsi, si les
agents d’exploitation entretiennent des relations privilégiées avec la population locale principalement agricole, ils sont parfois eux-mêmes agriculteurs par filiation ou
par l’exercice d’un travail à-côté qui consiste à exploiter une petite parcelle cultivée.
La mise en place de la réduction du temps de travail suscite chez les agents des
réactions révélatrices de leur appartenance à un milieu populaire et rural. Un agent
explique : « Je bosse dur ! J’aime mon boulot. Je suis contre les 35 heures ! Je perds
des heures sup’ et je me fous des congés ! Ici, c’est la campagne, on travaille tout le
temps ! Il faut qu’ils comprennent dans leurs bureaux que la ville, ce n’est pas la
campagne pour les 35 heures ! » Il rajoute, en colère : « Je vais bosser au noir ! On
trouve toujours du boulot au noir ! » Cette mesure est donc perçue par les agents
d’exploitation comme étant réservée aux cadres et aux urbains qui disposent de
moyens financiers et de temps libre permettant la consommation de loisirs. Pour les
agents d’exploitation travaillant à-côté sur une petite exploitation agricole ou comme
mécanicien, menuisier ou maçon pour « rendre service », les « 35 heures » n’ont pas
la même signification dans la mesure où la frontière entre le temps de travail et le
temps de loisir est plus floue. La contestation de la réduction du temps de travail met
en exergue le décalage, analysé par Florence Weber, entre la distinction indigène,
propre au milieu ouvrier, entre travail et travail-à-côté d’une part, et d’autre part, les
catégories implicites de la réforme reposant sur la dichotomie travail/loisir. Cette
dichotomie est peu utilisée par les ouvriers pour lesquels le loisir est davantage un
travail pour soi ou pour les autres.
Les différentes réformes en cours lors de l’enquête touchent en premier lieu les
agents d’exploitation et remettent en cause la position de ces ouvriers-fonctionnaires
en milieu rural, position qui combine un statut refuge contre la précarité et un rôle
valorisé au sein de la société locale.
2. LES REFORMES ET LA MENACE DE LA PERTE DE STATUT SOCIAL POUR
LES AGENTS
Notre enquête, qui a été l’occasion de suivre le déroulement d’une grève
conduite par les agents d’exploitation lors de l’application des « 35 heures » et de la
modification du régime indemnitaire, a été conduite dans un contexte particulier de
mise en œuvre de grandes réformes dont l’ensemble des personnes rencontrées témoignent de manière unanime. Des agents d’exploitation aux ingénieurs, il s’agit
d’un « chamboulement complet » ou d’une « révolution culturelle » si bien que tout
le monde s’accorde à dire que « tout va changer ». L’entrée de certains services de la
DDE dans le champ concurrentiel contraint d’intégrer progressivement des critères
de rentabilité en comptabilisant le temps et le coût des prestations assurées pour les
collectivités locales. Parallèlement, cette mise en concurrence avec le secteur privé
lève de manière implicite l’obligation de répondre systématiquement de manière positive aux sollicitations des communes. Les agents d’exploitation craignent que certaines interventions « traditionnelles » dans les petites communes soient par exemple
remises en question. L’application de la réduction du temps de travail sans création
de poste représente, dans le même temps, une baisse des effectifs concourant à un
certain retrait des services de l’État.
2.1. LES REFORMES VUES PAR L’INGENIEUR : UNE « EVOLUTION INEVITABLE »
La rencontre d’un ingénieur chargé de l’application de la réforme de l’ingénierie
publique donne lieu, au cours de l’entretien, à une appréciation plus générale sur les
transformations en cours :
LES REFORMES ET LA « MODERNISATION » DE L’ÉQUIPEMENT
L’enquête a eu lieu alors que plusieurs réformes étaient en cours d’application. Cette
situation rend difficile la présentation, de manière complète et définitive, du contenu de ces
réformes puisque des éléments étaient encore en cours de discussion et de négociation. Les
enquêtés avaient eux-mêmes quelques difficultés à répondre de manière précise à nos
questions et l’ensemble du personnel partageait un certain attentisme vis-à-vis de transformations annoncées mais encore peu rendues publiques dans des documents officiels.
La réforme de l’ingénierie publique touche les prestations intellectuelles assurées par
la DDE pour le compte des collectivités locales, jusque-là hors champ concurrentiel (loi du
29 septembre 1948). La loi portant sur les mesures urgentes de réformes à caractères économiques et financiers (loi MURCEF) du 11 décembre 2001, intègre l’évolution du droit
européen et fait entrer l’ingénierie publique dans le domaine concurrentiel avec un régime
dérogatoire pour les communes ne disposant pas des moyens humains et financiers nécessaires à l’exercice de leurs compétences dans les domaines de la voirie, de l’aménagement
et de l’habitat, au titre de l’assistance technique pour des raisons de solidarité et
d’aménagement du territoire (ATESAT). Lors de l’enquête, le décret n’était pas encore
sorti si bien qu’un certain flou existait concernant l’éligibilité des communes pouvant toujours bénéficier des prestations des services de la DDE hors champ concurrentiel.
Le mouvement de décentralisation, initié en 1982 et 1983, a attribué un certain nombre
de compétences aux collectivités locales en matière d’équipement et d’aménagement. Les
départements ont notamment en charge l’entretien des routes départementales. Ces derniers ont soit constitué leur propre service d’exploitation (et une partie du personnel d’État
de la DDE est alors transférée à la fonction publique territoriale sous le mode de la partition) soit – et c’est le cas du département de l’Yonne – ont passé une convention avec les
services de la DDE qui sont mis à disposition pour l’entretien du réseau départemental (loi
du 2 décembre 1992). Les agents d’exploitation conservent alors leur statut et réalisent des
travaux pour le compte du département. En cas de transfert des services d’État aux collectivités locales, la question du maintien de la forte présence territoriale des subdivisions est
alors posée.
Ces réformes sectorielles s’inscrivent dans un contexte plus large de modernisation du
ministère de l’Équipement avec la création d’un « délégué à la modernisation et à la déconcentration » par décret du Premier ministre du 5 mai 1997 dont la mission officielle est
d’œuvrer à la réorganisation de l’administration centrale et des services déconcentrés du
ministère. En janvier 1999, le programme ministériel de modernisation « écouter, valoriser, clarifier » entend « placer l’usager au cœur des préoccupations » et prévoit un plan
d’action sur la période 1999-2001. La direction du personnel du ministère est réorganisée
et rebaptisée « direction du personnel, des services et de la modernisation » (décret du 18
décembre 2001, n° 2001-1205).
Vient s’y ajouter, au moment de l’enquête, la mise en place de l’aménagement et la réduction du temps de travail (ARTT), suite au décret du 25 août 2000 (n° 2000-815) relatif
à son application dans la fonction publique, puis à l’instruction ministérielle du 26 juillet
2001 propre au ministère de l’Équipement, des Transports et du Logement. L’enquête est
intervenue juste avant sa mise en place obligatoire au 1er janvier 2002. Ce sont les transformations liées à l’ARTT qui ont déclenché la grève et qui focalisent les débats, tout en
étant mises en relations avec les évolutions plus générales. La réforme du régime indemnitaire (primes de technicité, de risque, de travail salissant) des agents et contrôleurs d’exploitation était aussi l’objet de négociations au moment de l’enquête. Les agents réclament
une répartition globale des indemnités – le même montant pour chaque agent – et non plus
un système d’attribution individuelle selon les tâches effectuées.
Les évolutions que j’ai constatées, et qui probablement auront encore lieu,
s’inscrivent dans une logique complète. Il s’agit de se positionner dans cette
logique, ce n’est pas de la refuser intellectuellement, etc. Ça ne mène à rien, il
faut s’inscrire dedans et puis voir comment on peut jouer notre rôle correctement, honnêtement, et on a un rôle à jouer. […]
Est-ce que ça veut dire qu’à terme l’échelon de la subdivision peut être amené
à disparaître ? Comment allez-vous faire pour gérer cet ancrage territorial et
cette présence importante en milieu rural avec les nouvelles réformes ? Est-ce
que les subdivisions ne vont pas apparaître superflues ?
Superflues peut-être pas. Vous pensez bien que c’est un large débat au sein
des services, et qu’évidemment, les gens, certains, craignent l’évolution des
choses, bon. Ce qu’on peut dire je pense, puisque ça paraît tout à fait logique,
c’est que, il faut que les services s’adaptent et évoluent en fonction de leur environnement. Et ça paraît normal, on est comme tous les autres, il faut qu’on
évolue. Je pense qu’il y a deux choses, c’est que la représentation territoriale
devrait être adaptée pour une nouvelle communauté de communes, c’est-à-dire qu’une subdivision qui, aujourd’hui, a un périmètre déterminé, il va falloir qu’elle s’adapte au périmètre des communautés de communes pour être
cohérente avec ce découpage administratif, ça c’est un premier point. Et puis
je pense aussi que nos missions, tant dans le domaine des travaux mais aussi
de l’ingénierie vont évoluer, doivent évoluer, parce que le contexte évolue,
parce que les besoins évoluent. Donc, moi je pense que… je pense que bon,
les craintes des gens, bon, moi je n’ai pas à juger ce que peuvent penser certains, moi, il me semble que comme je vous ai dit tout à l’heure, une évolution
était…, est inévitable, je veux dire le fait d’évoluer, on n’évoluerait pas, il n’y
a que les fossiles qui n’évoluent plus. Et encore, ce n’est pas sûr. Donc les
évolutions, ça fait partie de la vie. C’est bien parce que nous sommes dans un
contexte qui évolue que, nous-mêmes, on doit évoluer. Ce qui serait plus inquiétant, ça serait le contraire. Pour autant, il ne faut pas être angélique, il faut
faire attention, il y a des enjeux, mais bon, c’est la vie. L’expliquer en interne,
je pense que ce n’est pas très compliqué. Une fois que l’on a compris quelle
était la logique, sans faire de l’angélisme, encore une fois, ce n’est pas un désengagement de l’État, c’est un repositionnement, je pense, à terme de l’État,
mais qui est lié à tout ce que je vous disais tout à l’heure. Ca ne se fait pas
simplement sur un caprice des dirigeants, c’est tout un contexte. Et ça sert à
rien de se mettre la tête sous l’aile et de l’ignorer.
Ces propos semblent, au moins en partie, représentatifs du discours de l’institution sur les changements à venir. L’insistance sur le terme d’évolution, évidente,
normale, inévitable, inéluctable, semble dissimuler l’objet de cette évolution, c’est-à-dire sa mise en œuvre pratique. Le discours tend au contraire à naturaliser la réforme administrative de manière à la faire accepter sur le mode de l’évidence telle
l’évolution darwinienne – opposant les fossiles à la vie – en utilisant des métaphores, des métonymies et des images qui « confèrent à un arbitraire culturel toutes les
apparences du naturel » (Bourdieu, 1993b : 50). Au terme de cet entretien, l’« évolution » se retrouve au cœur des propos alors que le silence règne sur sa signification.
Plutôt que de la définir, il s’agit de la qualifier, de lui attribuer des mots à connotation positive qui apparaissent souvent comme des euphémismes : ainsi, parle-t-on
d’« évolution » plutôt que de « réforme », de « repositionnement » plutôt que de
« désengagement », de « réorganisation » plutôt que de « suppression » des subdivisions. Mais les éventuels transferts et réduction du personnel ou les conséquences
pratiques de ces réformes restent indicibles et dissimulés dans l’ombre d’un discours
idéel arguant de la « logique », de la « cohérence », d’un « contexte » ou de la
« technique ».
Les réformes annoncées conduisent en effet à une modification des missions effectuées par les agents d’exploitation, voire à la disparition de certaines d’entre elles.
Ainsi, les travaux communaux, réalisés par la DDE pour les petites communes ne
disposant pas de service technique, sont remis en question au regard du coût en
terme de personnel et de matériel et de l’entrée dans le domaine concurrentiel de ces
prestations. L’ingénieur en charge de la mise en œuvre des réformes de modernisation explique : « Très honnêtement, je ne sais pas si en 2000, il est encore vraiment
de la mission de l’État de s’occuper d’entretenir les voies communales ou faire des
petits travaux à la campagne. » La responsable de la communication est plus réservée mais elle explicite également les conséquences prévisibles à court terme des réformes : « Il va falloir se positionner sur des choses importantes qui vont rapporter
de l’argent, laisser tomber les petites choses et, en même temps, les agents étaient
très attachés à ces petites choses, aux petits travaux communaux qui ne faisaient
peut-être pas gagner beaucoup d’argent mais qui se voyaient tout de suite. Aujourd’hui, on est obligé de perdre des missions pour rester compétitifs ». Ce sont
donc les tâches qui sont valorisées par les agents, pour leur utilité immédiate et le
rôle qu’elles leurs procurent au sein de la société locale, qui sont remises en cause.
2.2. RESISTANCE PAR LES MOTS ET PAR LES ACTES FACE A LA REMISE EN
CAUSE
DE TACHES AU FONDEMENT D’UNE IDENTITE SOCIALE ET
PROFESSIONNELLE
Les agents sont particulièrement critiques vis-à-vis de l’abandon de ces « petits
travaux » réalisés dans les communes, comme l’explique un agent syndiqué au travers d’une anecdote :
Très simplement, dimanche, ma belle-mère m’a appelé parce qu’il y avait une
fuite d’eau dans le pays et l’eau coulait sur la chaussée. Elle m’a appelé. S’il y
avait quelqu’un de l’Équipement qui habite à-côté, peut-être qu’elle aurait appelé ce gars-là. « Qu’est-ce qu’on fait ? » Bon, bah… appelez untel ou untel et
voilà. Ca ne semble rien du tout mais pour les gens qui vivent dans ces com-munes-là et qui travaillent à l’Équipement, c’est aussi important. C’est une façon de valorisation. Tu fais partie d’un truc et on accorde de l’importance à
ton boulot et ça, si tu veux, ça aussi, ça va disparaître au profit de tâches complètement nulles. Ramasser des poubelles aux bords des routes, les bouteilles… On va abandonner toutes les tâches un peu valorisantes.
Ces propos montrent bien l’opposition perçue entre les nouveaux impératifs portés par les réformes de modernisation reposant sur la « rentabilité », et l’importance
pour les agents d’exploitation de la reconnaissance de leur travail par la population
locale. Les critères comptables invitent à réexaminer l’opportunité des interventions
de la DDE dans les petites communes alors, qu’auparavant, la réponse systématiquement positive aux sollicitations des maires donnait aux agents d’exploitation un
rôle au sein des réseaux de sociabilité locaux et leur donnait l’impression de faire
partie d’un tout. Le passage des tâches « valorisantes » car reconnues, à des tâches
anonymes renvoie à la mutation mise en évidence par Jean-Noël Retière à propos
des sapeurs-pompiers volontaires. Suite à la multiplication des motifs d’intervention
(accidents de la route par exemple), ces derniers sont amenés à secourir de plus en
plus des gens qu’ils ne connaissent pas. Dès lors, « l’estime justifiée par des interventions qui se déroulaient à l’intérieur du marché de l’entraide et des dévouements
locaux » et le « prestige lié au “don communautaire” » (Retière, 1994 : 106) semblent remis en question, comme le montre la crise de vocation parmi les pompiers
d’origine populaire qui trouvaient dans leur enracinement local le ressort de leur engagement. Ce processus, privilégiant les missions les plus rentables au détriment des
interventions pour le compte des communes, signifie le passage d’un capital social
reçu par les agents d’exploitation en échange de leur travail à travers la reconnaissance locale, à une économie financière dont bénéficie l’institution. Il réintroduit en
outre cet « esprit de prix » que certains, nous l’avons vu, ont fui en quittant le privé.
La « rentabilité », nouveau terme emblématique des changements à venir, cristallise
les critiques des agents qui cherchent à retraduire cette expression étrangère au regard des catégories indigènes, à l’image de l’exercice pédagogique auquel se livre
un représentant syndical au cours de la grève : « Rentabilité. Ca veut dire que le privé est prêt à piquer toutes les missions qui peuvent rapporter du fric. Nous, on le
fait, c’est pas pour le fric, on le fait parce que c’est notre travail. Le privé est prêt à
intervenir sur tout ce qui rapporte de l’argent. »
Les travaux routiers sont aussi l’objet de glissements sémantiques, comme en
témoigne le passage de l’« entretien » à l’« exploitation » qui renvoie à une redéfinition des tâches restreignant l’étendue du travail effectué et portant atteinte à sa valorisation au niveau local. L’entretien consiste à réaliser les travaux de réparation de la
chaussée à mesure que les détériorations sont identifiées alors que l’exploitation se
limite au repérage des portions en mauvais état, à la signalisation d’un potentiel
danger, laissant à une entreprise privée le soin d’intervenir ultérieurement selon les
moyens disponibles. Un agent explique : « Cette année au départ, c’est ce qu’il [chef
de service] a dit, maintenant on va parler d’exploitation et plus d’entretien parce que
beaucoup de monde ne sait pas ce que c’est que l’exploitation et l’entretien. Il a mis
un peu l’accent là-dessus, l’exploitation, c’est l’exploitation, t’identifies et c’est tout.
On ne te demande pas de réparer… T’identifies, tu balises, tu sécurises et basta ! »
Le poids croissant de la responsabilité juridique des services de la DDE en matière
d’accidents de la route, conjugué à ce repli de l’entretien vers l’exploitation, conduit
à une situation paradoxale pour les agents : « Qu’est-ce qu’on fait quand il y a des
trous ? Et bien, on met des panneaux partout et ça dit : “tu roules sur des routes défoncées, il y a des routes pourries chez nous” ». L’expression « chez nous » n’est pas
étrangère à l’appropriation du territoire d’intervention par les agents, à la « fierté »
de proposer à la population locale des routes en bon état. Certains essaient de résister à l’imposition de ces nouveaux termes, comme cet ancien agent qui, sur le ton de
la boutade, explique : « L’exploitation, c’est l’exploitation des hommes » en revisitant le vocable institutionnel par une expression marxiste.
Les mobilisations et les actions syndicales témoignent aussi de cette résistance
aux nouveaux impératifs de la modernisation, telle la grève du zèle lancée juste
avant Noël et consistant à refuser la hiérarchisation du réseau routier sous la forme
de « niveaux de service », au nom desquels certains itinéraires prioritaires sont déneigés nuit et jour alors que les routes secondaires ne sont dégagées que lorsque le
personnel est disponible. La grève du zèle consiste à intervenir sur l’ensemble du
réseau en déclarant les heures supplémentaires correspondantes et arguant du fait
que « tout le monde doit bénéficier des services de la DDE ». Ce type d’action entend défendre une vision universaliste du service public au nom de laquelle les services de la DDE ont vocation à intervenir sur l’ensemble du territoire et pour tous
les citoyens.
Par ailleurs, la mise en place des « 35 heures » ne conduit à aucune création de
poste si bien que le personnel interprète cette mesure comme une réduction des effectifs qui confirme l’abandon d’un certain nombre de missions. Un agent en grève
explique : « Les 35 heures, il y aura forcément du personnel en moins puisqu’ils dégagent du temps. Donc ils enlèvent des tâches pour ne pas avoir à embaucher des
gens. Parce que les 35 heures, tu travailles moins, mais nous, ce qu’on voulait c’est
qu’on remplace ce temps-là par des personnes physiques avec des gens pour garder
les mêmes missions. » La mise en place de la réduction du temps de travail devant
être négociée dans chaque DDE avec les représentations syndicales, la direction a
organisé, dans l’Yonne, un vote demandant au personnel d’exploitation de choisir
parmi quatre scénarios se distinguant par l’organisation de l’emploi du temps. Face à
cette consultation évacuant la question de la réduction du personnel, la section syndicale de la CGT a proposé un cinquième scénario prévoyant 38 créations de postes
qui a recueilli 60% des voix. Un représentant syndical explique : « Pour nous, les
jours de congés, c’est dérisoire. Ce qu’il nous faut, c’est du personnel. Le fait qu’on
passe aux 35 heures, c’est comme si on supprimait 10 000 emplois dans le ministère
dans toutes les branches. Au niveau productivité, on a déjà beaucoup avancé ces
dernières décennies, on ne peut pas faire plus. On n’a pas quatre bras, donc forcément, il faut abandonner des missions. Pour eux, c’est ça, il faut abandonner. Par
exemple pour le déneigement, on risque de perdre des circuits et c’est le privé qui
viendra faire le travail. Même ça, on perdra ce boulot de service public. » Les craintes cristallisées par la mise en place des « 35 heures » sont confortées par les projets
de réorganisation en cours, comme le rapporte un responsable syndical : « Il y a un
malaise et c’est ça qui fait peur aux gens… Par rapport à ce que dit la direction
quand elle nous fait des réunions et qu’elle nous dit qu’ils vont supprimer du matériel, des tâches…, du matériel avec lequel on faisait des tâches qu’on ne pourra plus
faire. » Au-delà des congés supplémentaires accordés, la réduction du temps de travail participe aussi pour les agents de la disparition progressive de leur travail.
L’analyse des propos des agents d’exploitation face à la « modernisation » des
services de l’Équipement, révèle une stratégie de résistance diffuse qui s’exprime
notamment au travers du refus de certains mots connotés qui peuvent devenir de véritables tabous. Dès lors, les termes nouveaux sont l’objet de traduction, de plaisanterie ou de détournement : la « rentabilité » revient à « perdre son travail au profit du
privé », l’« exploitation » devient « l’exploitation des hommes » et les « 35 heures »
signifient « la perte de 10 000 agents ». Dans un autre contexte, mais également à
propos d’ouvriers-fonctionnaires, Agnès Jeanjean (1999) montre dans le cas du service des égouts de Montpellier que les mots sont l’objet d’enjeux entre l’entreprise
en charge du service et les égoutiers. Dès lors, la direction appelée à réorganiser le
service des « eaux usées », tentent de modifier les termes employés par les égoutiers
en les poliçant, signant ainsi la disparition progressive de ce groupe dépossédé de
ses mots et de son savoir professionnel. Cette résistance termes à termes et les actions syndicales conduites témoignent de l’affirmation et de la défense d’une vision
universaliste du service public.
Il est intéressant de constater la proximité de ces observations avec des travaux
concernant d’autres catégories d’agents publics à l’image de la thèse d’Anaïk Purenne portant sur les politiques de transport en commun à Lyon, appréhendées entre
autre, à travers une enquête auprès des chauffeurs de bus : « Le bien commun auquel
se réfère le groupe renvoie en effet à une conception égalitariste du service public.
Ce n’est pas seulement un statut protégé, de meilleures conditions de rémunération
et l’assurance d’une liberté d’action conséquente qui font que l’on reste dans le métier : c’est aussi l’implication militante dans un métier “au service du public” ». (Purenne, 2003 : 225). Olivier Schwartz rappelle à propos des machinistes de la RATP,
fortement mobilisés lors des grèves de décembre 1995, que « la notion de service
public représente à la fois la référence centrale de l’entreprise à laquelle appartiennent les machinistes et le seul principe qui puisse donner sens et valeur à leur travail. » (Schwartz, 1997 : 464) Dans le cas des agents d’exploitation, il semble que la
conception universaliste du service public s’incarne dans la figure du fonctionnaireouvrier entretenant des relations privilégiées avec la société locale, à qui il destine
son travail. Il reçoit alors en échange reconnaissance et valorisation de son activité
par la population. L’inquiétude face à la remise en cause des travaux communaux,
au moindre entretien des routes ou à l’abandon de certaines tâches, traduit le risque,
pour les agents, de perdre leur rôle joué dans la société locale grâce à leur activité
professionnelle.
La réactivité des agents s’explique enfin au regard de leur trajectoire professionnelle, au cours de laquelle l’entrée dans la fonction publique représente la conquête
d’une position refuge contre la précarité des emplois ouvriers dans le privé. Dès lors,
la remise en cause de leur travail pose la question de la pérennité du groupe et fait
planer le spectre d’un retour à « la galère ». Le travail d’Olivier Schwartz sur les
grèves de décembre 1995, particulièrement suivies dans la fonction publique, montre
que le statut des emplois publics est un « intouchable » pour des « salariés qui, tout
en n’étant plus vraiment des ouvriers, continuent de se percevoir comme tels, c’est-à-dire comme des travailleurs toujours exposés au retour des formes dures
d’exploitation, éternellement voués à la lutte du pot de terre contre le pot de fer. (…)
Le statut apparaît comme la seule protection réelle dont ils disposent contre la précarité d’où la valeur considérable qu’ils lui accordent. D’autre part, le statut lui-même
semble toujours fragile, menacé, précarisable. » (Schwartz, 1997 : 458). Nombreux
sont les agents d’exploitation qui témoignent en effet de leur inquiétude sur le maintien de leur groupe professionnel dans un avenir proche : « On ne sait pas ce qu’on
va devenir, dans 10 ans, peut-être qu’ils vont supprimer les subdivisions. Qui va
faire ce qu’on fait ? Ce n’est pas rentable, personne ne le fera. » Un représentant
syndical explique : « Ils veulent supprimer des fonctionnaires, alors, nous, on n’a
plus notre place dans ce ministère. Ce qu’on fait, tout le monde peut le faire. Tu
vois, socialement, ça permettait de reclasser des gens au chômage, qui avaient perdu
leur boulot, ça leur donnait une place dans le service public… Balancer du sel sur les
routes, tout le monde peut le faire…, demain ça ne sera peut-être plus nous. » Le
spectre de la disparition du groupe professionnel est perceptible à travers la répétition chronique chez les agents d’exploitation de l’expression : « Ça ne va pas nous
emmener au bout » qui révèle la remise en cause d’un déroulement de carrière au
sein de la fonction publique d’État, sans mauvaise surprise jusqu’à la retraite, attaché à un statut acquis à la suite de sacrifices.
2.3. UNE MORT SOCIALE PASSEE SOUS SILENCE
La rencontre de la secrétaire administrative du service communication est intéressante puisqu’elle a en charge la communication externe en direction de la population et des élus mais aussi, et surtout, la communication interne relative aux réformes touchant les différentes catégories de personnel, comme elle l’explique en entretien :
Vous, comme vous êtes dans un poste de communication, on vous a demandé
de faire passer certains messages ? Vous êtes aussi un relais des directives du
ministère pour les agents ici ?
On est exactement ça, sauf que la réforme est très floue et qu’aujourd’hui,
personne ne sait dire exactement ce qu’on va faire de ça, donc on ne peut pas
communiquer sur quelque chose qu’on ne maîtrise pas.
On va supprimer des postes ?
Pour l’instant non, mais on ne sait pas quel temps ça va prendre… Moi, je ne
peux pas dire que les DDE existent encore dans 10 ans.
A ce point-là ?
Oui, mais je ne peux pas dire ça. Je vous explique parce qu’on est en plein
mouvement mais je ne peux pas dire ça aux agents, on ne peut pas en parler
ouvertement mais c’est quand même affolant !
Et est-ce que le ministère prévoit qu’une certaine partie du personnel qui tra-
vaille en DDE, aille travailler dans les collectivités ?
Pour l’instant, non. Pour l’instant, on n’en parle pas comme ça, on n’est quand
même qu’au début de la mutation. Mais c’est vrai que si on perd des travaux
communaux, on ne va plus avoir besoin de tant d’agents et après, tout
s’enchaîne, ça veut dire que les gens auront moins de travail, qu’ils vont être
mis à la retraite avant. Les choses vont changer mais dans quelle forme pré-
cise, je n’en sais rien… Est-ce qu’on va nous former à autre chose ? Je n’en
sais rien.
Dans cette situation, la communication paraît impossible tant il est difficile
d’annoncer aux agents qu’à terme leur travail ne sera plus réalisé et que les services
perdent leur « raison d’être ». Le choix consiste donc à ne pas parler et à ne rien dire
à personne alors que tout le monde sait, ce qui constitue sans doute une forme de
communication mais orchestrée non pas à des fins informatives mais plutôt politiques et stratégiques. Dans ce contexte, l’enquêtée semble réduite au « mensonge de
soi-même à soi-même » qui, seul, permet d’assumer « la mauvaise foi de l’institution » entendue comme « propension constante des institutions d’État à refuser ou à
récuser, par une sorte de double jeu et de double conscience collectivement assumés,
les mesures ou les actions réellement conformes à la vocation officielle de l’État. »
(Bourdieu, 1993a : 247). La dissimulation des transformations à venir est confirmée
par une adjointe administrative : « Là, on a eu une tendance dans les lois actuelles à
ce que tout parte au privé – ce qui n’est pas plus mal hein ? – mais, on ne dit rien
ouvertement. C’est toujours…, ce n’est pas dit ouvertement, parce qu’on ne veut pas
faire des remous avec les syndicats, tout ça. C’est ce qu’on appelle la paix sociale
quoi [avec ironie]. La paix sociale, c’est merveilleux, parce que tout le monde est
content ! » Au terme de cette confrontation des propos réactifs aux réformes, recueillis auprès de la direction, du personnel administratif et des agents d’exploitation, la relative paix sociale semble en partie reposer sur un dialogue de sourds,
d’une part entre les agents et les chefs de services qui ne parlent pas la même langue
et dont le choix des mots révèle le conflit entre modernisés et modernisateurs, et
d’autre part par le silence diffus qui entoure cette « modernisation » résultant de
l’angoisse partagée par l’ensemble du personnel.
Le silence qui entoure la disparition du groupe professionnel des agents
d’exploitation dissimule une question, qui pour ne pas avoir été explicitement posée
par les enquêtés, n’apparaît pas moins importante au terme de ce travail. Quels sont
les effets sociaux de la progressive restriction de l’accès à la fonction publique des
classes populaires ? Le cas particulier de l’administration de l’Équipement illustre
en effet le retrait de services de l’État regroupant des ouvriers dont la présence territoriale semble matérialiser, pour une part, la relation entre l’administration et la population. Le mouvement de « modernisation » de la fonction publique et des entreprises publiques suppose implicitement la réduction progressive des « petits fonctionnaires ». L’abandon des tâches d’exécution au profit des seules « missions régaliennes » qui se réduisent à des activités de contrôle et d’encadrement, favorise les
salariés de l’État des catégories supérieures aux dépens des postes de fonctionnaires
occupés traditionnellement par des agents issus des classes populaires. Cette évolution traduit une certaine gentryfication de la fonction publique dont le pendant est le
retrait de la présence territoriale des services de l’État. La raréfaction parmi les
agents de l’État de personnes issues des classes populaires ainsi que la disparition
progressive de certains métiers d’exécution manuels qui incarnent une image serviable et accessible de l’administration, pourrait remettre en cause ce lien singulier mis
en évidence entre administration et territoire administré, entre agents publics et société locale.
·
AMOSSE T. 2002. Vingt-cinq ans de transformations des mobilités sur le marché du
travail, Données sociales 2002-2003, Paris : INSEE, p. 235-242.
·
AUDIER F. 1997. La fonction publique : un débouché majeur pour les plus diplômés.
Économie et statistique, n° 304-305, p. 137-148.
·
BOURDIEU P. (dir.) 1993a. La misère du monde, Paris : Le Seuil.
·
BOURDIEU P. 1993b. Esprit d’État. Genèse et structure du champ bureaucratique.
Actes de la recherche en sciences sociales, n° 96-97, p. 49-62.
CARTIER M. 2003. Les facteurs et leurs tournées. Un service public au quotidien,
Paris : La Découverte.
·
CAYLA O. 1998. L’inexprimable nature de l’agent public. Enquête, n° 7, p. 75-96.
·
DARBEL A., SCHNAPPER D. 1969. La probabilité d’entrée dans la fonction publique.
Économie et statistique, n° 4, p. 43-50
·
DURAN P. 2001. L’Équipement, une administration de gestion en recherche de mission. Annales des Ponts et Chaussées, n° 99, p. 66-72.
·
FAURE-GUICHARD C. 2000. L’emploi intérimaire. Trajectoires, identités. Rennes :
Presses universitaires de Rennes.
·
FORGEOT G., GAUTIÉ J. 1997. Insertion professionnelle des jeunes et processus de
déclassement, Économie et statistique, n° 304-305, p. 23-44.
·
JEANJEAN A. 1999. Les égouts de Montpellier : mots crus et mots propres. Ethnologie française, n° XXIX, p. 607-615.
·
LANGUMIER J. 2002. Paroles et récits d’un service public marqué par la « modernisation ». Enquête ethnographique auprès des agents d’exploitation de la DDE
d’Auxerre. Mémoire ad hoc du DEA de Sciences sociales, ENS-EHESS Paris,
dir. Stéphane Beaud.
·
PURENNE A. 2003. L’action publique par le bas. Les transports urbains de la communauté urbaine de Lyon, Thèse de sociologie dirigée par Jean-Claude Thoening, ENS Cachan.
·
RETIERE J.-N. 1994. Être sapeur-pompier volontaire. Du dévouement à la compétence. Genèses, n° 16, juin 94, p. 94-113.
·
SCHWARTZ O. 1997. Sur la question corporative dans le mouvement social de décembre 1995. Sociologie du travail, n° 4/97, p. 449-471.
·
THOENIG J.-C. 1987 (1973), L’ère des technocrates. Le cas des Ponts et Chaussées.
Paris : L’Harmattan.
·
VACANT C. 2002. Du cantonnier à l’ingénieur. Les métiers de la route au fil des siècles, Paris : Presses des Ponts et chaussées.
·
WEBER F. 1989. Le travail à côté. Étude ethnographique ouvrière. Paris : INRA/Ed.
de l’EHESS.
[1]
Je tiens à remercier Christelle Avril, Marie Cartier et Yasmine Siblot pour leurs relectures attentives et leurs nombreuses suggestions dans la rédaction de cet article.
[2]
Le ministère de l’Équipement est créé le 20 janvier 1966 (décret 66-61) de la fusion du ministère
des Travaux Publics caractérisé par une présence territoriale forte à travers les services ordinaires
des Ponts et Chaussées, et du ministère de la Construction bien plus centralisé, dans le but que
« l’État coordonne les infrastructures (transports) et les superstructures (le logement). » (Thoenig,
1987 : 99).
[3]
Cf. les données figurant dans le rapport :
Le programme de modernisation du ministère de
l’Équipement,
du Transport et du Logement 1999-2001. Écouter, valoriser, clarifier. Janvier 1999.
[4]
Le corps d’exploitation comptait, en 1998,49 900 fonctionnaires (contrôleurs et agents
d’exploitation) pour un personnel total de 112 500 personnes au ministère de l’Équipement (
Idem ).
[5]
Contribution du bureau du Conseil Général des Ponts et Chaussées. 2003.
Questions d’avenir sur
les missions et l’organisation de notre ministère, 31 juillet 2003.
[6]
Cet article est tiré d’un mémoire de DEA (Langumier, 2002) dirigé par Stéphane Beaud. L’enquête
a été réalisée, pour une part, en compagnie d’Olga Pavlova qui a effectué certains entretiens utilisés
dans ce travail, si bien que nous tenons à les remercier tous les deux.
[7]
Les agents acquièrent le statut général des fonctionnaires défini par la loi n° 46-2294 du 19 octobre
1946.
[8]
La responsable de l’organisation des concours estime à 35 ans l’âge moyen d’entrée des agents
d’exploitation pour ce qui concerne la DDE de l’Yonne.
[9]
Au 1
er décembre 2002, le salaire brut mensuel d’un agent d’exploitation en début de carrière s’élève
à 1 146 euros, le SMIC à 1 154 euros et la convention collective pour le secteur du BTP signée au
1
er janvier 2002 indique un salaire brut mensuel de 1 434 euros pour les ouvriers non qualifiés.
[10]
Dans l’ensemble du texte, les noms de personnes ont été modifiés pour préserver l’anonymat des
enquêtés.
[11]
L’augmentation des mobilités pour les emplois non qualifiés sur la période 1982-2000 révèle
l’importance des trajectoires professionnelles marquées par des périodes de chômage et la raréfaction de séjour long chez le même employeur (Amosse, 2002).
[12]
Lors de l’enquête, une seule femme avait été recrutée, depuis peu, comme agent d’exploitation, ce
qui n’était pas sans poser des problèmes pratiques d’organisation du travail : aménagement d’un
vestiaire particulier, constitution des équipes de travail…