Sociétés contemporaines
Presses de Sc. Po.

I.S.B.N.2747591026
136 pages

p. 65 à 84
doi: en cours

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no 58 2005/2

2005 SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES

Des ouvriers de la fonction publique d’état face aux reformes de modernisation

Enquete aupres des agents d’exploitation de la dde  [1]

Julien Langumier Doctorant en ethnologie et anthropologie sociale (EHESS) Laboratoire RIVES (Recherche interdisciplinaire, Ville, Espace, Société), ENTPE, VAULX-EN-VELIN
L’enquête ethnographique conduite auprès des agents d’exploitation de la DDE (Direction départementale de l’Équipement) en charge du réseau routier dans l’Yonne, rend compte de la singularité de ce groupe professionnel ouvrier, appartenant à l’administration et fortement ancré territorialement dans un milieu rural. Les réformes de modernisation, mises en œuvre au ministère de l’Équipement, sont perçues par ces ouvriers-fonctionnaires, comme une remise en cause de leur position, qui combine un statut refuge contre la précarité des emplois du privé et un rôle valorisé au sein de la société locale. L’éviction de la fonction publique d’État de ces emplois d’exécution participe d’une gentryfication de l’administration qui devient tout à la fois, moins accessible aux agents issus des classes populaires et moins présente territorialement au service du public. The field work carried out with the agents of the DDE who are in charge of the road network in the department of Yonne, shows the singularity of this professional group. They are laborers, civil servants and are strongly linked to this rural area. The modernization reforms led by the Ministry of Equipement are thought to question their position, which is that of safe refuge from private sector employment precarity, and a role much respected within the local community. The State downsizing of laboring jobs is participating in the gentrification of the public sector, which is thus less accessible to people of working class origins and is less present, in a territorial sense, to serve the public.
En l’espace de 30 ans, la pensée moderniste, ayant présidé à l’essor de l’administration de l’Équipement et promouvant le développement des territoires au moyen d’« équipements structurants », a laissé place, aujourd’hui, aux réformes de modernisation. Les Trente Glorieuses ont vu en effet le renforcement du quadrillage territorial par les services déconcentrés de l’administration des Ponts et Chaussées – les DDE (Direction départementale de l’Équipement) – autour de l’entretien du réseau routier, du contrôle de l’urbanisme, du transport, du logement et des constructions publiques ou des chantiers de grands équipements [2]. Cet « âge d’or », marqué par une forte intervention de l’État dans ces domaines, a fait de l’Équipement une administration couvrant l’ensemble du territoire grâce aux services déconcentrés qui mobilisent 90 % du personnel du ministère et qui sont implantés au niveau régional, départemental et surtout infra-départemental au travers de 1 334 subdivisions [3]. Le ministère de l’Équipement compte de ce fait un personnel relativement nombreux dont les agents d’exploitation ou anciens cantonniers forment le groupe le plus important [4]. Les lois de décentralisation de 1982 et 1983, prévoyant des transferts de compétences aux collectivités locales, ont cependant remis en cause la quasi-tutelle exercée par les DDE dans les communes et les départements en matière d’aménagement (Durand, 2001). Aujourd’hui, la modernisation de la fonction publique touche en premier lieu, au ministère de l’Équipement, les services routiers opérationnels, coûteux en terme de personnel et de matériel, au motif que la charge de leur maintien n’incombe plus à l’État. Le Conseil Général des Ponts et Chaussées explique dans une contribution [5] adressée au ministre : « Le passage d’une économie administrée à une économie ouverte et régulée dans le cadre communautaire ou mondial n’est ni achevée, ni pleinement assumée. La préférence pour le monopole plutôt que la concurrence, l’infrastructure plutôt que le service, l’investissement plutôt que le fonctionnement, la gestion directe plutôt que la gestion par des opérateurs autonomes, publics ou privés, caractérisent encore trop souvent notre démarche ». Le terme d’« équipement » est lui-même qualifié « d’intraduisible et dépassé depuis la fin des « trente glorieuses » dans ce document qui appelle enfin, à une « refondation du ministère ».
Dans ce contexte, la conduite d’une enquête ethnographique auprès du personnel d’exploitation de la DDE de l’Yonne renvoie indissociablement à l’étude sociologique du groupe professionnel et à celle des modalités empiriques de la mise en œuvre des réformes de « modernisation ». Le choix a été de ne pas analyser ces réformes comme un objet autonome, à travers les textes qui les présentent, les expliquent ou les critiquent et telles qu’elles sont construites par le champ administratif ou politique. Au regard de notre enquête, nous proposons de considérer de manière heuristique les réformes comme un révélateur du rapport que les agents de la DDE, touchés par ces transformations, entretiennent à leur métier ou à leur avenir social et professionnel. Le travail ne porte donc pas tant sur les réformes comme ensemble de normes et de procédures prescrivant le changement, qu’il faudrait restituer et analyser, mais s’attache aux réactions aux réformes, aux propos qu’elles suscitent chez ceux qui en sont l’objet, et à ce qu’elles révèlent de leurs effets sur la nature du travail et l’identité sociale des agents d’exploitation. Cette approche « par le bas » donne à voir les réformes de modernisation à travers la remise en cause de la position, tant professionnelle que sociale, occupée par les agents d’exploitation.
Nous montrerons, dans un premier temps, que ce groupe professionnel est marqué par une double appartenance à l’administration et à la société locale, résultant de la spécificité de ces agents fonctionnaires réalisant un travail ouvrier en milieu rural. L’attention portée aux propos des enquêtés sur les réformes en cours révèle, dans un second temps, la mise à mal des prérogatives de ces fonctionnaires mais aussi la remise en question de l’acquisition d’un capital social résultant de leur fort ancrage dans la société locale.
L’ENQUETE DE TERRAIN
Le travail présenté repose sur une enquête initiée en 2000 par une première familiarisation avec le terrain, lors d’un stage d’un mois, comme agent d’exploitation dans une sub-division d’exploitation routière. Par la suite, l’essentiel du matériau a été recueilli au cours d’une semaine d’enquête intensive en 2001, menée dans les services de la DDE de l’Yonne et réalisée dans le cadre du stage de terrain du DEA de Sciences sociales (ENS-EHESS) [6]. Une douzaine d’entretiens avec des agents d’exploitation, des agents administratifs et du personnel d’encadrement ont été enregistrés et retranscrits formant le cœur de notre corpus. Parallèlement, l’insertion dans des équipes de travail, aux côtés des agents d’exploitation, a donné lieu à des observations. Enfin, la grève conduite par le personnel d’exploitation au moment de l’enquête a été l’occasion de suivre cet événement en multipliant les rencontres, les échanges informels et les observations. Le présent article s’en tient au matériau recueilli au cours de l’enquête et n’entend pas rendre compte de l’actualité plus récente (mobilisation contre la réforme des retraites en 2003, nouvelles lois de décentralisation de 2004, mise en place de la Loi organique relative aux lois de finances LOLF du 1er août 2001).
 
1. UNE FRACTION DU GROUPE OUVRIER DANS LA FONCTION PUBLIQUE ?
 
 
La conjonction de trois appartenances sociales, d’ordinaire largement dissociées, sous les figures de l’ouvrier, du fonctionnaire et de l’agriculteur, résulte de la position particulière du groupe professionnel des agents d’exploitation, anciennement appelés cantonniers et chargés principalement des travaux d’entretien routier. L’incorporation de ces derniers à l’administration des Ponts et Chaussées remonte à 1947 [7] les cantonniers devenant ainsi « agents de travaux » et marque l’entrée dans la fonction publique d’État tout en s’inscrivant dans la continuité de l’histoire sociale des cantonniers appartenant au groupe ouvrier (Vacant, 2002). Aujourd’hui, le travail d’agent d’exploitation consiste toujours dans l’entretien des routes, le fauchage des bas-côtés, la viabilité hivernale à travers le salage et le déneigement des routes, la surveillance du réseau contre tout objet dangereux (cadavre animal, ordures…) Il s’agit donc de tâches manuelles d’exécution qui allient la fatigue physique à la pénibilité des conditions climatiques, constituant à ce titre un travail ouvrier (Cf. extrait du carnet de terrain ci-dessous).
Les agents d’exploitation se présentent le matin à 8 heures au centre d’exploitation. Ils sont répartis en plusieurs équipes dont chacune porte le nom de l’engin ou du véhicule utilisé : ainsi trouve-t-on ce mardi matin, la « nacelle » où trois agents élaguent les arbres sur une route départementale, les « tracteurs » rassemblant deux agents qui réalisent les « passes » de fauchage sur le bord d’une route départementale et « l’élagage-broyage » qui est un nouvel atelier regroupant une quinzaine d’agents et qui permet de récupérer le bois coupé sous forme de copeaux de manière à alimenter une centrale thermique. Le responsable d’exploitation, contrôleur (catégorie B), organise le travail des agents et pare à tous les « pépins », notamment en ce qui concerne le bon fonctionnement des équipes de travail : « Il est important de laisser les mêmes équipes en place sur les mêmes chantiers de manière à impliquer les agents et pour qu’ils voient ce qu’ils font. Ils peuvent dire après, ça, c’est moi qui l’ai fait. » La « nacelle » associe un chef d’équipe (catégorie C) à 6 mois de la retraite et deux agents qui se relaient au sommet de la nacelle articulée pour élaguer les arbres avec une tronçonneuse. Le chef d’équipe est au sol et ramasse le bois pour le brûler, il a du mal à suivre la cadence imposée par les plus jeunes et plaisante volontiers en s’accordant une pause. « Avant, j’étais dans le bois, c’était trop dur, alors j’ai passé le concours en 73 », explique-t-il.
En embrassant du regard l’étendue qui nous entoure, il explique, amusé :
« Tout le domaine public nous appartient, on est propriétaire ». A 11 heures 10, le chef d’équipe regarde sa montre : « Allez, aujourd’hui, on n’est que trois [au lieu de 5], on ne va pas s’embêter… » Ils rangent le matériel et retournent au fourgon pour rentrer manger. Il plaisante sur l’image caricaturale des « gars en orange qui ne foutent rien sur le bord des routes » et explique l’importance du travail réalisé en milieu rural. Sur le chemin du retour, les agents discutent et plaisantent entre eux sur « les filles » puis en viennent à discuter des transformations annoncées dans les services. « Que feriez-vous si vous n’étiez pas à la DDE ? » « On ne ferait rien, les autres dans les villages ne font rien… » (Journal de terrain, le 18 décembre 2001)
Le concours d’accès compte parmi ceux de la fonction publique qui ne réclame aucun diplôme préalable permettant ainsi la constitution d’une « classe ouvrière » comme s’en réclament de nombreux agents dans l’administration d’État. La singularité de ce groupe d’ouvriers fonctionnaire, est l’objet d’une certaine cécité par la catégorisation statistique qui ne distingue pas, pour le groupe des ouvriers, leur appartenance au privé et au public à l’inverse des autres catégories professionnelles, comme l’explique Olivier Cayla (1998 : 76) : « La question jugée pertinente par les sciences sociales, de savoir si un cadre supérieur, un cadre moyen ou un employé travaillent dans un souci d’intérêt général ou de simple intérêt particulier, est une question qui ne paraît plus se poser s’il s’agit d’un ouvrier. L’appartenance à la fonction publique ne semble pas pouvoir se concevoir d’un simple col bleu, mais seulement d’un col blanc. » Dès lors, l’enquête de terrain auprès des agents d’exploitation de la DDE éclaire la position originale de ce groupe professionnel quelque peu occulté par la construction des données statistiques.
1.1. UNE POSITION REFUGE CONTRE LA PRECARITE
La double identité d’ouvrier et de fonctionnaire résulte pour une part des trajectoires des agents d’exploitation qui ont, majoritairement, travaillé dans le privé avant leur entrée dans l’administration [8]. De fait, les agents se présentent spontanément comme des « anciens électro », « anciens mécano », « anciens chauffeurs routiers », « anciens des fonderies », « anciens des usines Renault ». Agent d’exploitation apparaît donc fréquemment comme un second métier. Ce changement de trajectoire suit souvent un accident de parcours, révélant la pénibilité du travail et les problèmes posés par le vieillissement des ouvriers : licenciement, accident du travail ou chômage prolongé. Il conduit à assumer une perte salariale non négligeable. Le salaire d’entrée d’un agent d’exploitation est de 6 309 francs bruts, ce qui est équivalent au SMIC à condition d’y inclure une prime, comme l’explique un représentant syndical : « Un agent qui rentre chez nous, il rentre en dessous du SMIC. Et pour être à la hauteur du SMIC, l’État verse une prime pour qu’on soit tout juste à la hauteur du SMIC. On doit être le ministère le plus pauvre de la fonction publique. Je crois qu’au niveau des salaires, je ne crois pas qu’il y ait plus bas. Un exemple, moi j’ai dix ans d’ancienneté et je gagne 7 000 balles. Sachant que là-dedans, il faut enlever les primes. J’ai un collègue qui part en retraite à la fin du mois de décembre, il a 26 ans de service, il part avec 5 200, pour un salaire de 7 500. Ca fait mal ! » [9] Les agents témoignent tous de la faible attractivité des salaires proposés et justifient leur entrée à la DDE par le désir d’obtenir un travail moins pénible et plus régulier :
Luc [10] : — Tu es payé plus cher dans le privé, mais bon, tu sais que demain, tu peux perdre ton travail. Donc bon, c’est… c’est dans la tête hein, tu te dis, bon, ça va marcher, ça ne va pas marcher. Ici, on n’a pas le souci de ça. Donc on peut se consacrer totalement à son travail. Et puis on n’a pas le souci de perdre son travail quoi. Dans le privé, ben c’est très important. Tu fais, tu travailles en plus, tu travailles plus que prévu, et tu n’es pas sûr de garder ton emploi. Alors des fois, bon, c’est dur. […] Et puis, bon, il y avait un mauvais esprit dans le bâtiment, ben c’est très dur, parce que c’est toujours le prix, il faut toujours se battre avec le client, il veut toujours que ce soit moins cher, il faut toujours se battre avec le prix, et puis bon, ça faisait 20 ans, et j’en avais marre, je voulais faire autre chose. Et puis être soumis toujours à cet esprit de prix… Donc ici, bon, c’est différent, bon. Et c’est surtout le fait d’avoir quelque chose de sûr. Le dernier poste que j’ai fait, j’ai fait 13 ans. 13 ans, c’est bien. Mais tout le temps, tu ne sais pas où ça va aller !
Xavier : — Ils peuvent t’annoncer en fin de semaine, te dire : « ça y est ».
Luc : — Donc c’est… c’est un souci permanent. Et puis là, au niveau de la vie familiale, c’est quand même mieux. Ma femme me disait toujours : « oui, mais si on fait ça, oui mais si demain tu n’as plus de pot…, tu n’as plus d’emploi, qu’est-ce qu’on fait ? » Ce n’est pas facile. […] Donc on a écarté le problème de…, le souci de travail, on ne l’a plus. Donc tu rentres le soir, tu penses à autre chose.
Ces propos montrent que la différence, entre l’expérience ancienne dans le privé et le quotidien des agents d’exploitation, ne réside pas seulement dans les conditions pratiques du travail (volume horaire, sous-effectif ou délais trop courts) mais aussi dans le confort moral qui est miné par l’incertitude et le spectre toujours présent de perdre sa place. Accéder au statut de fonctionnaire marque une rupture avec la nécessité de « toujours se battre avec le prix » et « d’être soumis à cet esprit de prix ». Il constitue alors la fin d’une angoisse diffuse et continue attachée aux emplois d’ouvriers, particulièrement précarisés ces dernières années comme en témoigne la croissance constante du recours à l’intérim dans ces secteurs (Faure-Guichard, 2000). Ainsi, les trajectoires des agents d’exploitation révèlent des stratégies de repli vers des emplois publics, moins bien rémunérés et situés en « bas de l’échelle », mais constituant une position refuge en regard de l’incertitude que connaît l’ensemble des ouvriers du privé [11]. Cette idée est mobilisée par les représentants syndicaux et reprise par un grand nombre d’agents qui voient, dans leur appartenance à la fonction publique d’État, le fait « d’être protégé par un budget national ». De fait, le recrutement dans la fonction publique est très sensible aux variations de conjoncture du marché de l’emploi (Darbel, Schnapper, 1969 : 48). Ainsi, tout comme les facteurs étudiés par Marie Cartier (2003), les effectifs des candidats au concours d’agent d’exploitation augmentent pendant les périodes de crise et diminuent quand la conjoncture s’améliore. De plus de 200 candidats dans ce département au milieu des années 1990 pour cinq à six postes, la responsable des concours dénombre en 2002 tout juste une centaine d’inscrits. Cette évolution reflète l’amélioration de la conjoncture économique au début des années 2000.
1.2. ÊTRE OUVRIER DANS UNE ADMINISTRATION : L’« EXPLOITATION » FACE AUX « BUREAUX »
L’appartenance des agents d’exploitation à une administration vient renforcer cette double identité d’ouvrier et de fonctionnaire (Cf. Tableau). La DDE de ce département est composée en effet d’un personnel administratif et d’encadrement (250 personnes) et des services opérationnels (407 personnes) au sein desquels les 273 agents d’exploitation sont majoritaires – auxquels il faut ajouter les 97 ouvriers des parcs et ateliers chargés de l’entretien du matériel (engins de chantier, camions, fourgonnettes) et du stockage et de la préparation des matériaux (bitume, gravier, sable).
Comme le montre le tableau ci-dessous, la distinction entre « l’exploitation » et les « bureaux » ne repose pas seulement sur un ordre hiérarchique, opposant l’encadrement au personnel d’exécution mais aussi sur deux cultures professionnelles distinctes. En effet, le personnel administratif compte de nombreux agents de catégorie C occupant des postes d’exécution dans les services non routiers de la DDE. L’encadrement est assuré par le corps technique composé d’ingénieurs qui sont responsables d’une subdivision ou d’un service de la DDE.

TABLEAU 1
REPARTITION DU PERSONNEL DE LA DDEPAR CORPS ET PAR CATEGORIE
IMGIMGTABLEAU 1 : REPARTITION DU PERSONNEL...IMGIMF
TABLEAU 1 : REPARTITION DU PERSONNEL DE LA DDEPAR CORPS ET PAR CATEGORIE Corps des Corps Corps Corps personnels de d’exploitation technique administratif service et ouvriers Catégorie C Maître ouvrier, Agent Dessinateur Adjoint administra Ouvrier profes- d’exploitation tif sionnel, Conducteur d’automobile, Expert technique, Agent des services techniques Catégorie B Contrôleur Technicien supé-Secrétaire adminis rieur tratif Catégorie A Ingénieur des tra- Attaché administra vaux publics de tif, administrateur l’État, Architecte et civil urbaniste de l’État, Ingénieur des ponts et chaussées “l’exploitation” “les bureaux”

Le clivage entre ces deux cultures – administrative et ouvrière – se manifeste par la distinction indigène faite entre l’« exploitation » et les « bureaux ». La séparation géographique entre le siège de la DDE à Auxerre et les subdivisions n’est pas étrangère à la distance sociale qui existe entre ces deux groupes. Une secrétaire administrative travaillant au service du recrutement note une évolution récente même si elle rappelle qu’« il y a eu des années où les gens de l’exploitation ne mettaient pas les pieds dans les bureaux. » Au-delà de la nature du travail propre à chacun, un contraste apparaît entre les trajectoires professionnelles et les motifs d’entrée au ministère des agents d’exploitation et du personnel administratif, et en particulier des jeunes diplômés au sein du personnel intermédiaire et d’encadrement. Pour ces derniers, la présentation des concours de la fonction publique s’inscrit dans la continuité du cursus universitaire, comme en témoigne le parcours d’une secrétaire administrative :
Qu’est-ce qui vous a motivé pour passer le concours ?
Rien du tout, j’avais une licence de droit, je ne savais pas ce que je voulais
faire, je n’avais pas de boulot. Alors ma mère m’a inscrite à ce concours et je
l’ai passé. Sans conviction aucune parce que j’avais une vision très péjorative
de l’administration.
Vous aviez une petite idée du ministère ?
Aucune. J’avais 23,24 ans et puis je ne voulais surtout pas être fonctionnaire.
J’ai quand même passé le concours et puis quand j’ai eu le résultat, j’ai dit
mais ce n’est pas possible, et puis si, c’était moi. Après, on a eu 6 mois de
formation à Aix-en-Provence, il faisait beau, c’était chouette, je me suis dit, je
vais y aller. Et puis voilà, je suis arrivée là mais c’est vraiment… Les autres,
ils bossent leur concours et puis ils l’ont, moi, j’ai fait ça presque par dépit.
C’est votre mère qui vous a inscrite à ce concours, comment ça s’est produit ?
C’est qu’elle voyait que j’étais paumée, que je ne savais pas quoi faire, elle a
vu un concours dans le journal et elle a dit, tiens, je t’inscris. A l’époque,
j’étais pionne et je faisais les cours d’histoire pour le BEPC et c’était le même
programme, la reconstruction de la France après la guerre. Donc ça a marché.
Et après, il y a une épreuve orale, c’est un jury qui juge des capacités, comme
un entretien… Et puis bon, ils m’ont demandé pourquoi l’administration ? Et
puis, j’ai été très franche, j’ai dit, je ne sais pas pourquoi, j’ai une vision péjo-
rative, j’ai vidé mon sac. J’ai toujours été honnête et puis peut-être que
l’honnêteté a payé. Je ne leur ai pas dit, je veux rentrer, c’est génial, prenez-
moi. Je leur ai dit que j’avais vraiment des réserves, que j’ai passé le concours
parce que c’était un concours de circonstances.
C’était à une période où il y avait un chômage très fort ?
Oui, moi, mon concours, il est catégorie B, j’étais déjà à Bac+3 et j’étais déjà
la moins diplômée de ma promo, ils avaient tous des DEA en urbanisme, des
trucs fous quoi ! Ca veut dire qu’il n’y avait pas de boulot en 90, les concours
de catégorie A, il y en avait jusqu’au plafond des diplômes. Alors c’est ça qui
m’a fait dire, allez, vas-y.
Cet entretien permet d’approcher un mode d’entrée particulier dans la fonction publique pour des jeunes diplômés déclassés sur le marché du travail marqué par un chômage fort, qui se retournent « sans conviction » vers l’administration. Des travaux quantitatifs ont montré l’augmentation dans les années 1990 du processus de déclassement chez les jeunes diplômés (Forgeot, Gautié, 1997) et le rôle joué par la fonction publique dans le recrutement des jeunes diplômés sortant du système scolaire (Audier, 1997). La fonction publique est perçue a priori comme peu attractive, attachée à un travail rébarbatif et peu rémunéré, comme en témoigne cette enquêtée qui reconnaît avoir postulé au concours en ignorant globalement les possibilités offertes et la nature des postes proposés. Les jeunes fonctionnaires achevant leur parcours universitaire et intégrant la fonction publique par dépit – le concours devenant « concours de circonstances » – offrent un contraste important avec les anciens ouvriers que la pénibilité des conditions de travail et l’angoisse de se retrouver au chômage font fuir le secteur privé.
La présence du personnel administratif, avec qui les agents sont en interaction, joue ainsi un rôle dans la construction de l’identité de ces derniers au travers du regard croisé entre l’« exploitation » et les « bureaux ». Les agents entretiennent, en effet, une distance avec le personnel administratif, telle une protection vis-à-vis d’un univers intellectuel et opaque : « On ne sait pas ce qu’ils font toute l’année bien au chaud dans leur bureau », explique un agent. Une des récentes actions syndicales a, par exemple, consisté à occuper les « bureaux » en séquestrant le directeur de la DDE. Les agents à la tête de ce mouvement avaient collecté l’ensemble des téléphones et des ordinateurs et menaçaient de « les balancer par la fenêtre ». Ce conflit, audelà des revendications expliquant la mobilisation, constitue symboliquement une attaque de l’« exploitation » contre les « bureaux ». Les téléphones et les ordinateurs constituent les symboles du travail administratif et apparaissent comme les cibles emblématiques de cette action. Ce clivage est accentué par la présence majoritaire de femmes dans les services administratifs et quasi-exclusive d’hommes dans les services d’exploitation [12]. Les travaux plus généraux de Sabine Fortino (2002 : 66) rappellent en effet la validité de la division « féminin-administratif », « masculintechnique » dans des entreprises publiques à dominante technico-industrielle comme EDF-GDF, la SNCF, la RATP ou encore la Poste.
Les appartenances syndicales achèvent de distinguer les « bureaux » de « l’exploitation » puisque celles-ci sont structurées par corps ou par catégories de personnel : ainsi la forte syndicalisation du personnel d’exploitation à la CGT (45% de syndiqués et 80% des votes aux élections syndicales) contraste avec le personnel administratif moins syndiqué et qui semble rester quelque peu en retrait lors des mobilisations.
1.2. L’APPARTENANCE TERRITORIALE DES AGENTS
Cette recherche, réalisée dans le département de l’Yonne, inscrit l’enquête en milieu rural. Cette particularité complexifie encore un peu plus l’identité des agents qui, en plus d’être ouvriers et fonctionnaires, entretiennent des liens privilégiés avec le monde agricole et la société locale. Le recrutement des agents s’effectue à l’échelle départementale, circonscrivant ainsi l’origine géographique des candidats. Ces derniers connaissent ensuite au cours de leur carrière une mobilité réduite et toujours limitée aux subdivisions du département. Ainsi, dans le cas présent, les agents d’exploitation sont dans leur très grande majorité originaire de l’Yonne et y ont toujours travaillé. Cette faible mobilité permet aux agents d’acquérir une connaissance pratique de leur territoire d’intervention, comme l’explique un agent : « Quand tu es depuis 20 ans dans la même subdivision, tu connais les coins où ça neige beaucoup, les coins où ça gèle à chaque fois. Une entreprise privée, elle intervient, elle fait du linéaire. Pour elle, c’est tout le long la même chose. » Les agents entretiennent, de plus, une relation privilégiée avec leur territoire d’intervention en tant que membres de la société locale, inscrits dans les réseaux d’interconnaissance et de sociabilité. La proximité avec les agriculteurs se manifeste par exemple, sous la forme d’échanges de petits services. Ainsi, l’usage autorise les agents d’exploitation à laisser les véhicules encombrants dans les cours des fermes à la fin de la journée. En échange, les agents réalisent des travaux d’élagage ou de fauchage en allant un peu plus loin que le bord de la route. De plus, la réalisation des travaux communaux (entretien de la voirie communale, réfection d’un trottoir ou réparation d’un petit pont) est particulièrement valorisante pour les agents tant elle permet une reconnaissance de la part de la population locale, comme l’explique un agent d’exploitation :
C’est un travail important pour les agents, ce travail pour une commune ?
Mais bien sûr, c’est une reconnaissance. C’est un truc dont personne ne tient compte. Pour un agent qui habite dans une commune rurale, il est agent de l’Équipement, souvent les gens viennent le voir pour lui dire « Eh ! Regarde la route, là ». Les gens vont à la pêche aux infos. Il habite là et il y a une certaine fierté quand tu bosses là, les routes sont bien. Ca semble con comme truc…
Les mecs qui habitent en commune, souvent les voisins leur disent : « Alors quand est-ce que vous bouchez ça ? »
Cette présence importante sur le terrain confère aux agents un rôle social qui semble dépasser le simple cadre de travail. Ces derniers, proches et accessibles, constituent des relais entre la population et l’administration. Il découle de cette situation une certaine « fierté » des agents d’exploitation et une « valorisation » de leur travail pour lequel la population accorde de l’« importance » et qui permet de résister au stigmate du fonctionnaire nanti et oisif, comme l’explique cet agent : « Croyez-moi que si on est pris, des fois, pour des cons avec une pelle, avec l’image de l’escargot qui monte après le manche, quand on est le cul dans le camion et qu’on est train de saler, de nuit et en plein hiver, il n’y a personne qui nous dit qu’on est des cons ! » Sur ce point, les agents d’exploitation, attachés à un territoire d’intervention restreint et familier, peuvent être rapprochés des facteurs qui accordent une grande importance à l’obtention d’une tournée fixe, comme l’explique Marie Cartier (2003 : 110) : « Alors que les nouveaux, plus diplômés que les anciens, vont voir là de la “routine” ou de la “monotonie”, ces anciens facteurs investissent dans le rapport au territoire une dimension fondamentale de la culture populaire : la valorisation de la répétition ou plus précisément de la variation sur les mêmes thèmes, la familiarité et l’interconnaissance. » La distribution du courrier, suivant la même tournée pendant plusieurs années, permet non seulement au facteur d’acquérir une connaissance pratique du quartier desservi, mais donne la possibilité à ce dernier d’être connu et reconnu localement. La réputation du facteur est ici en jeu à travers son inscription territoriale et devient une ressource symbolique centrale.
La proximité avec la population locale, résultant d’interventions au quotidien sur la voirie, est renforcée par l’origine sociale des agents. Ils sont souvent fils d’agriculteurs dont la taille réduite des exploitations ne permet pas de poursuivre l’activité agricole, comme l’explique cet agent : « Mon père avait 50 hectares, mais maintenant il faut en avoir 200, minimum. C’est mon frère qui a repris la terre pour faire de l’élevage. Mon père m’a laissé un peu de terre pour construire une maison ». De fait, de nombreux agents possèdent des petites exploitations sur lesquelles ils travaillent pendant leur temps libre. Ce « travail à-côté » (Weber, 1989) est une pratique largement répandue mais doit être contenue au risque de devenir illégale au regard du statut de fonctionnaire. Un agent explique : « Quand je rentre chez moi le soir, je continue à bosser pour mes poules, mon potager et mes fleurs. » Ainsi, si les agents d’exploitation entretiennent des relations privilégiées avec la population locale principalement agricole, ils sont parfois eux-mêmes agriculteurs par filiation ou par l’exercice d’un travail à-côté qui consiste à exploiter une petite parcelle cultivée.
La mise en place de la réduction du temps de travail suscite chez les agents des réactions révélatrices de leur appartenance à un milieu populaire et rural. Un agent explique : « Je bosse dur ! J’aime mon boulot. Je suis contre les 35 heures ! Je perds des heures sup’ et je me fous des congés ! Ici, c’est la campagne, on travaille tout le temps ! Il faut qu’ils comprennent dans leurs bureaux que la ville, ce n’est pas la campagne pour les 35 heures ! » Il rajoute, en colère : « Je vais bosser au noir ! On trouve toujours du boulot au noir ! » Cette mesure est donc perçue par les agents d’exploitation comme étant réservée aux cadres et aux urbains qui disposent de moyens financiers et de temps libre permettant la consommation de loisirs. Pour les agents d’exploitation travaillant à-côté sur une petite exploitation agricole ou comme mécanicien, menuisier ou maçon pour « rendre service », les « 35 heures » n’ont pas la même signification dans la mesure où la frontière entre le temps de travail et le temps de loisir est plus floue. La contestation de la réduction du temps de travail met en exergue le décalage, analysé par Florence Weber, entre la distinction indigène, propre au milieu ouvrier, entre travail et travail-à-côté d’une part, et d’autre part, les catégories implicites de la réforme reposant sur la dichotomie travail/loisir. Cette dichotomie est peu utilisée par les ouvriers pour lesquels le loisir est davantage un travail pour soi ou pour les autres.
Les différentes réformes en cours lors de l’enquête touchent en premier lieu les agents d’exploitation et remettent en cause la position de ces ouvriers-fonctionnaires en milieu rural, position qui combine un statut refuge contre la précarité et un rôle valorisé au sein de la société locale.
 
2. LES REFORMES ET LA MENACE DE LA PERTE DE STATUT SOCIAL POUR LES AGENTS
 
 
Notre enquête, qui a été l’occasion de suivre le déroulement d’une grève conduite par les agents d’exploitation lors de l’application des « 35 heures » et de la modification du régime indemnitaire, a été conduite dans un contexte particulier de mise en œuvre de grandes réformes dont l’ensemble des personnes rencontrées témoignent de manière unanime. Des agents d’exploitation aux ingénieurs, il s’agit d’un « chamboulement complet » ou d’une « révolution culturelle » si bien que tout le monde s’accorde à dire que « tout va changer ». L’entrée de certains services de la DDE dans le champ concurrentiel contraint d’intégrer progressivement des critères de rentabilité en comptabilisant le temps et le coût des prestations assurées pour les collectivités locales. Parallèlement, cette mise en concurrence avec le secteur privé lève de manière implicite l’obligation de répondre systématiquement de manière positive aux sollicitations des communes. Les agents d’exploitation craignent que certaines interventions « traditionnelles » dans les petites communes soient par exemple remises en question. L’application de la réduction du temps de travail sans création de poste représente, dans le même temps, une baisse des effectifs concourant à un certain retrait des services de l’État.
2.1. LES REFORMES VUES PAR L’INGENIEUR : UNE « EVOLUTION INEVITABLE »
La rencontre d’un ingénieur chargé de l’application de la réforme de l’ingénierie publique donne lieu, au cours de l’entretien, à une appréciation plus générale sur les transformations en cours :
LES REFORMES ET LA « MODERNISATION » DE L’ÉQUIPEMENT
L’enquête a eu lieu alors que plusieurs réformes étaient en cours d’application. Cette situation rend difficile la présentation, de manière complète et définitive, du contenu de ces réformes puisque des éléments étaient encore en cours de discussion et de négociation. Les enquêtés avaient eux-mêmes quelques difficultés à répondre de manière précise à nos questions et l’ensemble du personnel partageait un certain attentisme vis-à-vis de transformations annoncées mais encore peu rendues publiques dans des documents officiels.
La réforme de l’ingénierie publique touche les prestations intellectuelles assurées par la DDE pour le compte des collectivités locales, jusque-là hors champ concurrentiel (loi du 29 septembre 1948). La loi portant sur les mesures urgentes de réformes à caractères économiques et financiers (loi MURCEF) du 11 décembre 2001, intègre l’évolution du droit européen et fait entrer l’ingénierie publique dans le domaine concurrentiel avec un régime dérogatoire pour les communes ne disposant pas des moyens humains et financiers nécessaires à l’exercice de leurs compétences dans les domaines de la voirie, de l’aménagement et de l’habitat, au titre de l’assistance technique pour des raisons de solidarité et d’aménagement du territoire (ATESAT). Lors de l’enquête, le décret n’était pas encore sorti si bien qu’un certain flou existait concernant l’éligibilité des communes pouvant toujours bénéficier des prestations des services de la DDE hors champ concurrentiel.
Le mouvement de décentralisation, initié en 1982 et 1983, a attribué un certain nombre de compétences aux collectivités locales en matière d’équipement et d’aménagement. Les départements ont notamment en charge l’entretien des routes départementales. Ces derniers ont soit constitué leur propre service d’exploitation (et une partie du personnel d’État de la DDE est alors transférée à la fonction publique territoriale sous le mode de la partition) soit – et c’est le cas du département de l’Yonne – ont passé une convention avec les services de la DDE qui sont mis à disposition pour l’entretien du réseau départemental (loi du 2 décembre 1992). Les agents d’exploitation conservent alors leur statut et réalisent des travaux pour le compte du département. En cas de transfert des services d’État aux collectivités locales, la question du maintien de la forte présence territoriale des subdivisions est alors posée.
Ces réformes sectorielles s’inscrivent dans un contexte plus large de modernisation du ministère de l’Équipement avec la création d’un « délégué à la modernisation et à la déconcentration » par décret du Premier ministre du 5 mai 1997 dont la mission officielle est d’œuvrer à la réorganisation de l’administration centrale et des services déconcentrés du ministère. En janvier 1999, le programme ministériel de modernisation « écouter, valoriser, clarifier » entend « placer l’usager au cœur des préoccupations » et prévoit un plan d’action sur la période 1999-2001. La direction du personnel du ministère est réorganisée et rebaptisée « direction du personnel, des services et de la modernisation » (décret du 18 décembre 2001, n° 2001-1205).
Vient s’y ajouter, au moment de l’enquête, la mise en place de l’aménagement et la réduction du temps de travail (ARTT), suite au décret du 25 août 2000 (n° 2000-815) relatif à son application dans la fonction publique, puis à l’instruction ministérielle du 26 juillet 2001 propre au ministère de l’Équipement, des Transports et du Logement. L’enquête est intervenue juste avant sa mise en place obligatoire au 1er janvier 2002. Ce sont les transformations liées à l’ARTT qui ont déclenché la grève et qui focalisent les débats, tout en étant mises en relations avec les évolutions plus générales. La réforme du régime indemnitaire (primes de technicité, de risque, de travail salissant) des agents et contrôleurs d’exploitation était aussi l’objet de négociations au moment de l’enquête. Les agents réclament une répartition globale des indemnités – le même montant pour chaque agent – et non plus un système d’attribution individuelle selon les tâches effectuées.
Les évolutions que j’ai constatées, et qui probablement auront encore lieu, s’inscrivent dans une logique complète. Il s’agit de se positionner dans cette logique, ce n’est pas de la refuser intellectuellement, etc. Ça ne mène à rien, il faut s’inscrire dedans et puis voir comment on peut jouer notre rôle correctement, honnêtement, et on a un rôle à jouer. […] Est-ce que ça veut dire qu’à terme l’échelon de la subdivision peut être amené à disparaître ? Comment allez-vous faire pour gérer cet ancrage territorial et cette présence importante en milieu rural avec les nouvelles réformes ? Est-ce que les subdivisions ne vont pas apparaître superflues ?
Superflues peut-être pas. Vous pensez bien que c’est un large débat au sein des services, et qu’évidemment, les gens, certains, craignent l’évolution des choses, bon. Ce qu’on peut dire je pense, puisque ça paraît tout à fait logique, c’est que, il faut que les services s’adaptent et évoluent en fonction de leur environnement. Et ça paraît normal, on est comme tous les autres, il faut qu’on évolue. Je pense qu’il y a deux choses, c’est que la représentation territoriale devrait être adaptée pour une nouvelle communauté de communes, c’est-à-dire qu’une subdivision qui, aujourd’hui, a un périmètre déterminé, il va falloir qu’elle s’adapte au périmètre des communautés de communes pour être cohérente avec ce découpage administratif, ça c’est un premier point. Et puis je pense aussi que nos missions, tant dans le domaine des travaux mais aussi de l’ingénierie vont évoluer, doivent évoluer, parce que le contexte évolue, parce que les besoins évoluent. Donc, moi je pense que… je pense que bon, les craintes des gens, bon, moi je n’ai pas à juger ce que peuvent penser certains, moi, il me semble que comme je vous ai dit tout à l’heure, une évolution était…, est inévitable, je veux dire le fait d’évoluer, on n’évoluerait pas, il n’y a que les fossiles qui n’évoluent plus. Et encore, ce n’est pas sûr. Donc les évolutions, ça fait partie de la vie. C’est bien parce que nous sommes dans un contexte qui évolue que, nous-mêmes, on doit évoluer. Ce qui serait plus inquiétant, ça serait le contraire. Pour autant, il ne faut pas être angélique, il faut faire attention, il y a des enjeux, mais bon, c’est la vie. L’expliquer en interne, je pense que ce n’est pas très compliqué. Une fois que l’on a compris quelle était la logique, sans faire de l’angélisme, encore une fois, ce n’est pas un désengagement de l’État, c’est un repositionnement, je pense, à terme de l’État, mais qui est lié à tout ce que je vous disais tout à l’heure. Ca ne se fait pas simplement sur un caprice des dirigeants, c’est tout un contexte. Et ça sert à rien de se mettre la tête sous l’aile et de l’ignorer.
Ces propos semblent, au moins en partie, représentatifs du discours de l’institution sur les changements à venir. L’insistance sur le terme d’évolution, évidente, normale, inévitable, inéluctable, semble dissimuler l’objet de cette évolution, c’est-à-dire sa mise en œuvre pratique. Le discours tend au contraire à naturaliser la réforme administrative de manière à la faire accepter sur le mode de l’évidence telle l’évolution darwinienne opposant les fossiles à la vie en utilisant des métaphores, des métonymies et des images qui « confèrent à un arbitraire culturel toutes les apparences du naturel » (Bourdieu, 1993b : 50). Au terme de cet entretien, l’« évolution » se retrouve au cœur des propos alors que le silence règne sur sa signification. Plutôt que de la définir, il s’agit de la qualifier, de lui attribuer des mots à connotation positive qui apparaissent souvent comme des euphémismes : ainsi, parle-t-on d’« évolution » plutôt que de « réforme », de « repositionnement » plutôt que de « désengagement », de « réorganisation » plutôt que de « suppression » des subdivisions. Mais les éventuels transferts et réduction du personnel ou les conséquences pratiques de ces réformes restent indicibles et dissimulés dans l’ombre d’un discours idéel arguant de la « logique », de la « cohérence », d’un « contexte » ou de la « technique ».
Les réformes annoncées conduisent en effet à une modification des missions effectuées par les agents d’exploitation, voire à la disparition de certaines d’entre elles. Ainsi, les travaux communaux, réalisés par la DDE pour les petites communes ne disposant pas de service technique, sont remis en question au regard du coût en terme de personnel et de matériel et de l’entrée dans le domaine concurrentiel de ces prestations. L’ingénieur en charge de la mise en œuvre des réformes de modernisation explique : « Très honnêtement, je ne sais pas si en 2000, il est encore vraiment de la mission de l’État de s’occuper d’entretenir les voies communales ou faire des petits travaux à la campagne. » La responsable de la communication est plus réservée mais elle explicite également les conséquences prévisibles à court terme des réformes : « Il va falloir se positionner sur des choses importantes qui vont rapporter de l’argent, laisser tomber les petites choses et, en même temps, les agents étaient très attachés à ces petites choses, aux petits travaux communaux qui ne faisaient peut-être pas gagner beaucoup d’argent mais qui se voyaient tout de suite. Aujourd’hui, on est obligé de perdre des missions pour rester compétitifs ». Ce sont donc les tâches qui sont valorisées par les agents, pour leur utilité immédiate et le rôle qu’elles leurs procurent au sein de la société locale, qui sont remises en cause.
2.2. RESISTANCE PAR LES MOTS ET PAR LES ACTES FACE A LA REMISE EN CAUSE DE TACHES AU FONDEMENT D’UNE IDENTITE SOCIALE ET PROFESSIONNELLE
Les agents sont particulièrement critiques vis-à-vis de l’abandon de ces « petits travaux » réalisés dans les communes, comme l’explique un agent syndiqué au travers d’une anecdote :
Très simplement, dimanche, ma belle-mère m’a appelé parce qu’il y avait une fuite d’eau dans le pays et l’eau coulait sur la chaussée. Elle m’a appelé. S’il y avait quelqu’un de l’Équipement qui habite à-côté, peut-être qu’elle aurait appelé ce gars-là. « Qu’est-ce qu’on fait ? » Bon, bah… appelez untel ou untel et voilà. Ca ne semble rien du tout mais pour les gens qui vivent dans ces com-munes-là et qui travaillent à l’Équipement, c’est aussi important. C’est une façon de valorisation. Tu fais partie d’un truc et on accorde de l’importance à ton boulot et ça, si tu veux, ça aussi, ça va disparaître au profit de tâches complètement nulles. Ramasser des poubelles aux bords des routes, les bouteilles… On va abandonner toutes les tâches un peu valorisantes.
Ces propos montrent bien l’opposition perçue entre les nouveaux impératifs portés par les réformes de modernisation reposant sur la « rentabilité », et l’importance pour les agents d’exploitation de la reconnaissance de leur travail par la population locale. Les critères comptables invitent à réexaminer l’opportunité des interventions de la DDE dans les petites communes alors, qu’auparavant, la réponse systématiquement positive aux sollicitations des maires donnait aux agents d’exploitation un rôle au sein des réseaux de sociabilité locaux et leur donnait l’impression de faire partie d’un tout. Le passage des tâches « valorisantes » car reconnues, à des tâches anonymes renvoie à la mutation mise en évidence par Jean-Noël Retière à propos des sapeurs-pompiers volontaires. Suite à la multiplication des motifs d’intervention (accidents de la route par exemple), ces derniers sont amenés à secourir de plus en plus des gens qu’ils ne connaissent pas. Dès lors, « l’estime justifiée par des interventions qui se déroulaient à l’intérieur du marché de l’entraide et des dévouements locaux » et le « prestige lié au “don communautaire” » (Retière, 1994 : 106) semblent remis en question, comme le montre la crise de vocation parmi les pompiers d’origine populaire qui trouvaient dans leur enracinement local le ressort de leur engagement. Ce processus, privilégiant les missions les plus rentables au détriment des interventions pour le compte des communes, signifie le passage d’un capital social reçu par les agents d’exploitation en échange de leur travail à travers la reconnaissance locale, à une économie financière dont bénéficie l’institution. Il réintroduit en outre cet « esprit de prix » que certains, nous l’avons vu, ont fui en quittant le privé. La « rentabilité », nouveau terme emblématique des changements à venir, cristallise les critiques des agents qui cherchent à retraduire cette expression étrangère au regard des catégories indigènes, à l’image de l’exercice pédagogique auquel se livre un représentant syndical au cours de la grève : « Rentabilité. Ca veut dire que le privé est prêt à piquer toutes les missions qui peuvent rapporter du fric. Nous, on le fait, c’est pas pour le fric, on le fait parce que c’est notre travail. Le privé est prêt à intervenir sur tout ce qui rapporte de l’argent. »
Les travaux routiers sont aussi l’objet de glissements sémantiques, comme en témoigne le passage de l’« entretien » à l’« exploitation » qui renvoie à une redéfinition des tâches restreignant l’étendue du travail effectué et portant atteinte à sa valorisation au niveau local. L’entretien consiste à réaliser les travaux de réparation de la chaussée à mesure que les détériorations sont identifiées alors que l’exploitation se limite au repérage des portions en mauvais état, à la signalisation d’un potentiel danger, laissant à une entreprise privée le soin d’intervenir ultérieurement selon les moyens disponibles. Un agent explique : « Cette année au départ, c’est ce qu’il [chef de service] a dit, maintenant on va parler d’exploitation et plus d’entretien parce que beaucoup de monde ne sait pas ce que c’est que l’exploitation et l’entretien. Il a mis un peu l’accent là-dessus, l’exploitation, c’est l’exploitation, t’identifies et c’est tout. On ne te demande pas de réparer… T’identifies, tu balises, tu sécurises et basta ! » Le poids croissant de la responsabilité juridique des services de la DDE en matière d’accidents de la route, conjugué à ce repli de l’entretien vers l’exploitation, conduit à une situation paradoxale pour les agents : « Qu’est-ce qu’on fait quand il y a des trous ? Et bien, on met des panneaux partout et ça dit : “tu roules sur des routes défoncées, il y a des routes pourries chez nous” ». L’expression « chez nous » n’est pas étrangère à l’appropriation du territoire d’intervention par les agents, à la « fierté » de proposer à la population locale des routes en bon état. Certains essaient de résister à l’imposition de ces nouveaux termes, comme cet ancien agent qui, sur le ton de la boutade, explique : « L’exploitation, c’est l’exploitation des hommes » en revisitant le vocable institutionnel par une expression marxiste.
Les mobilisations et les actions syndicales témoignent aussi de cette résistance aux nouveaux impératifs de la modernisation, telle la grève du zèle lancée juste avant Noël et consistant à refuser la hiérarchisation du réseau routier sous la forme de « niveaux de service », au nom desquels certains itinéraires prioritaires sont déneigés nuit et jour alors que les routes secondaires ne sont dégagées que lorsque le personnel est disponible. La grève du zèle consiste à intervenir sur l’ensemble du réseau en déclarant les heures supplémentaires correspondantes et arguant du fait que « tout le monde doit bénéficier des services de la DDE ». Ce type d’action entend défendre une vision universaliste du service public au nom de laquelle les services de la DDE ont vocation à intervenir sur l’ensemble du territoire et pour tous les citoyens.
Par ailleurs, la mise en place des « 35 heures » ne conduit à aucune création de poste si bien que le personnel interprète cette mesure comme une réduction des effectifs qui confirme l’abandon d’un certain nombre de missions. Un agent en grève explique : « Les 35 heures, il y aura forcément du personnel en moins puisqu’ils dégagent du temps. Donc ils enlèvent des tâches pour ne pas avoir à embaucher des gens. Parce que les 35 heures, tu travailles moins, mais nous, ce qu’on voulait c’est qu’on remplace ce temps-là par des personnes physiques avec des gens pour garder les mêmes missions. » La mise en place de la réduction du temps de travail devant être négociée dans chaque DDE avec les représentations syndicales, la direction a organisé, dans l’Yonne, un vote demandant au personnel d’exploitation de choisir parmi quatre scénarios se distinguant par l’organisation de l’emploi du temps. Face à cette consultation évacuant la question de la réduction du personnel, la section syndicale de la CGT a proposé un cinquième scénario prévoyant 38 créations de postes qui a recueilli 60% des voix. Un représentant syndical explique : « Pour nous, les jours de congés, c’est dérisoire. Ce qu’il nous faut, c’est du personnel. Le fait qu’on passe aux 35 heures, c’est comme si on supprimait 10 000 emplois dans le ministère dans toutes les branches. Au niveau productivité, on a déjà beaucoup avancé ces dernières décennies, on ne peut pas faire plus. On n’a pas quatre bras, donc forcément, il faut abandonner des missions. Pour eux, c’est ça, il faut abandonner. Par exemple pour le déneigement, on risque de perdre des circuits et c’est le privé qui viendra faire le travail. Même ça, on perdra ce boulot de service public. » Les craintes cristallisées par la mise en place des « 35 heures » sont confortées par les projets de réorganisation en cours, comme le rapporte un responsable syndical : « Il y a un malaise et c’est ça qui fait peur aux gens… Par rapport à ce que dit la direction quand elle nous fait des réunions et qu’elle nous dit qu’ils vont supprimer du matériel, des tâches…, du matériel avec lequel on faisait des tâches qu’on ne pourra plus faire. » Au-delà des congés supplémentaires accordés, la réduction du temps de travail participe aussi pour les agents de la disparition progressive de leur travail.
L’analyse des propos des agents d’exploitation face à la « modernisation » des services de l’Équipement, révèle une stratégie de résistance diffuse qui s’exprime notamment au travers du refus de certains mots connotés qui peuvent devenir de véritables tabous. Dès lors, les termes nouveaux sont l’objet de traduction, de plaisanterie ou de détournement : la « rentabilité » revient à « perdre son travail au profit du privé », l’« exploitation » devient « l’exploitation des hommes » et les « 35 heures » signifient « la perte de 10 000 agents ». Dans un autre contexte, mais également à propos d’ouvriers-fonctionnaires, Agnès Jeanjean (1999) montre dans le cas du service des égouts de Montpellier que les mots sont l’objet d’enjeux entre l’entreprise en charge du service et les égoutiers. Dès lors, la direction appelée à réorganiser le service des « eaux usées », tentent de modifier les termes employés par les égoutiers en les poliçant, signant ainsi la disparition progressive de ce groupe dépossédé de ses mots et de son savoir professionnel. Cette résistance termes à termes et les actions syndicales conduites témoignent de l’affirmation et de la défense d’une vision universaliste du service public.
Il est intéressant de constater la proximité de ces observations avec des travaux concernant d’autres catégories d’agents publics à l’image de la thèse d’Anaïk Purenne portant sur les politiques de transport en commun à Lyon, appréhendées entre autre, à travers une enquête auprès des chauffeurs de bus : « Le bien commun auquel se réfère le groupe renvoie en effet à une conception égalitariste du service public. Ce n’est pas seulement un statut protégé, de meilleures conditions de rémunération et l’assurance d’une liberté d’action conséquente qui font que l’on reste dans le métier : c’est aussi l’implication militante dans un métier “au service du public” ». (Purenne, 2003 : 225). Olivier Schwartz rappelle à propos des machinistes de la RATP, fortement mobilisés lors des grèves de décembre 1995, que « la notion de service public représente à la fois la référence centrale de l’entreprise à laquelle appartiennent les machinistes et le seul principe qui puisse donner sens et valeur à leur travail. » (Schwartz, 1997 : 464) Dans le cas des agents d’exploitation, il semble que la conception universaliste du service public s’incarne dans la figure du fonctionnaireouvrier entretenant des relations privilégiées avec la société locale, à qui il destine son travail. Il reçoit alors en échange reconnaissance et valorisation de son activité par la population. L’inquiétude face à la remise en cause des travaux communaux, au moindre entretien des routes ou à l’abandon de certaines tâches, traduit le risque, pour les agents, de perdre leur rôle joué dans la société locale grâce à leur activité professionnelle.
La réactivité des agents s’explique enfin au regard de leur trajectoire professionnelle, au cours de laquelle l’entrée dans la fonction publique représente la conquête d’une position refuge contre la précarité des emplois ouvriers dans le privé. Dès lors, la remise en cause de leur travail pose la question de la pérennité du groupe et fait planer le spectre d’un retour à « la galère ». Le travail d’Olivier Schwartz sur les grèves de décembre 1995, particulièrement suivies dans la fonction publique, montre que le statut des emplois publics est un « intouchable » pour des « salariés qui, tout en n’étant plus vraiment des ouvriers, continuent de se percevoir comme tels, c’est-à-dire comme des travailleurs toujours exposés au retour des formes dures d’exploitation, éternellement voués à la lutte du pot de terre contre le pot de fer. (…) Le statut apparaît comme la seule protection réelle dont ils disposent contre la précarité d’où la valeur considérable qu’ils lui accordent. D’autre part, le statut lui-même semble toujours fragile, menacé, précarisable. » (Schwartz, 1997 : 458). Nombreux sont les agents d’exploitation qui témoignent en effet de leur inquiétude sur le maintien de leur groupe professionnel dans un avenir proche : « On ne sait pas ce qu’on va devenir, dans 10 ans, peut-être qu’ils vont supprimer les subdivisions. Qui va faire ce qu’on fait ? Ce n’est pas rentable, personne ne le fera. » Un représentant syndical explique : « Ils veulent supprimer des fonctionnaires, alors, nous, on n’a plus notre place dans ce ministère. Ce qu’on fait, tout le monde peut le faire. Tu vois, socialement, ça permettait de reclasser des gens au chômage, qui avaient perdu leur boulot, ça leur donnait une place dans le service public… Balancer du sel sur les routes, tout le monde peut le faire…, demain ça ne sera peut-être plus nous. » Le spectre de la disparition du groupe professionnel est perceptible à travers la répétition chronique chez les agents d’exploitation de l’expression : « Ça ne va pas nous emmener au bout » qui révèle la remise en cause d’un déroulement de carrière au sein de la fonction publique d’État, sans mauvaise surprise jusqu’à la retraite, attaché à un statut acquis à la suite de sacrifices.
2.3. UNE MORT SOCIALE PASSEE SOUS SILENCE
La rencontre de la secrétaire administrative du service communication est intéressante puisqu’elle a en charge la communication externe en direction de la population et des élus mais aussi, et surtout, la communication interne relative aux réformes touchant les différentes catégories de personnel, comme elle l’explique en entretien :
Vous, comme vous êtes dans un poste de communication, on vous a demandé
de faire passer certains messages ? Vous êtes aussi un relais des directives du
ministère pour les agents ici ?
On est exactement ça, sauf que la réforme est très floue et qu’aujourd’hui,
personne ne sait dire exactement ce qu’on va faire de ça, donc on ne peut pas
communiquer sur quelque chose qu’on ne maîtrise pas.
On va supprimer des postes ?
Pour l’instant non, mais on ne sait pas quel temps ça va prendre… Moi, je ne
peux pas dire que les DDE existent encore dans 10 ans.
A ce point-là ?
Oui, mais je ne peux pas dire ça. Je vous explique parce qu’on est en plein
mouvement mais je ne peux pas dire ça aux agents, on ne peut pas en parler
ouvertement mais c’est quand même affolant !
Et est-ce que le ministère prévoit qu’une certaine partie du personnel qui tra-
vaille en DDE, aille travailler dans les collectivités ?
Pour l’instant, non. Pour l’instant, on n’en parle pas comme ça, on n’est quand
même qu’au début de la mutation. Mais c’est vrai que si on perd des travaux
communaux, on ne va plus avoir besoin de tant d’agents et après, tout
s’enchaîne, ça veut dire que les gens auront moins de travail, qu’ils vont être
mis à la retraite avant. Les choses vont changer mais dans quelle forme pré-
cise, je n’en sais rien… Est-ce qu’on va nous former à autre chose ? Je n’en
sais rien.
Dans cette situation, la communication paraît impossible tant il est difficile d’annoncer aux agents qu’à terme leur travail ne sera plus réalisé et que les services perdent leur « raison d’être ». Le choix consiste donc à ne pas parler et à ne rien dire à personne alors que tout le monde sait, ce qui constitue sans doute une forme de communication mais orchestrée non pas à des fins informatives mais plutôt politiques et stratégiques. Dans ce contexte, l’enquêtée semble réduite au « mensonge de soi-même à soi-même » qui, seul, permet d’assumer « la mauvaise foi de l’institution » entendue comme « propension constante des institutions d’État à refuser ou à récuser, par une sorte de double jeu et de double conscience collectivement assumés, les mesures ou les actions réellement conformes à la vocation officielle de l’État. » (Bourdieu, 1993a : 247). La dissimulation des transformations à venir est confirmée par une adjointe administrative : « Là, on a eu une tendance dans les lois actuelles à ce que tout parte au privé – ce qui n’est pas plus mal hein ? – mais, on ne dit rien ouvertement. C’est toujours…, ce n’est pas dit ouvertement, parce qu’on ne veut pas faire des remous avec les syndicats, tout ça. C’est ce qu’on appelle la paix sociale quoi [avec ironie]. La paix sociale, c’est merveilleux, parce que tout le monde est content ! » Au terme de cette confrontation des propos réactifs aux réformes, recueillis auprès de la direction, du personnel administratif et des agents d’exploitation, la relative paix sociale semble en partie reposer sur un dialogue de sourds, d’une part entre les agents et les chefs de services qui ne parlent pas la même langue et dont le choix des mots révèle le conflit entre modernisés et modernisateurs, et d’autre part par le silence diffus qui entoure cette « modernisation » résultant de l’angoisse partagée par l’ensemble du personnel.
Le silence qui entoure la disparition du groupe professionnel des agents d’exploitation dissimule une question, qui pour ne pas avoir été explicitement posée par les enquêtés, n’apparaît pas moins importante au terme de ce travail. Quels sont les effets sociaux de la progressive restriction de l’accès à la fonction publique des classes populaires ? Le cas particulier de l’administration de l’Équipement illustre en effet le retrait de services de l’État regroupant des ouvriers dont la présence territoriale semble matérialiser, pour une part, la relation entre l’administration et la population. Le mouvement de « modernisation » de la fonction publique et des entreprises publiques suppose implicitement la réduction progressive des « petits fonctionnaires ». L’abandon des tâches d’exécution au profit des seules « missions régaliennes » qui se réduisent à des activités de contrôle et d’encadrement, favorise les salariés de l’État des catégories supérieures aux dépens des postes de fonctionnaires occupés traditionnellement par des agents issus des classes populaires. Cette évolution traduit une certaine gentryfication de la fonction publique dont le pendant est le retrait de la présence territoriale des services de l’État. La raréfaction parmi les agents de l’État de personnes issues des classes populaires ainsi que la disparition progressive de certains métiers d’exécution manuels qui incarnent une image serviable et accessible de l’administration, pourrait remettre en cause ce lien singulier mis en évidence entre administration et territoire administré, entre agents publics et société locale.
 
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·  FAURE-GUICHARD C. 2000. L’emploi intérimaire. Trajectoires, identités. Rennes : Presses universitaires de Rennes.
·  FORGEOT G., GAUTIÉ J. 1997. Insertion professionnelle des jeunes et processus de déclassement, Économie et statistique, n° 304-305, p. 23-44.
·  JEANJEAN A. 1999. Les égouts de Montpellier : mots crus et mots propres. Ethnologie française, n° XXIX, p. 607-615.
·  LANGUMIER J. 2002. Paroles et récits d’un service public marqué par la « modernisation ». Enquête ethnographique auprès des agents d’exploitation de la DDE d’Auxerre. Mémoire ad hoc du DEA de Sciences sociales, ENS-EHESS Paris, dir. Stéphane Beaud.
·  PURENNE A. 2003. L’action publique par le bas. Les transports urbains de la communauté urbaine de Lyon, Thèse de sociologie dirigée par Jean-Claude Thoening, ENS Cachan.
·  RETIERE J.-N. 1994. Être sapeur-pompier volontaire. Du dévouement à la compétence. Genèses, n° 16, juin 94, p. 94-113.
·  SCHWARTZ O. 1997. Sur la question corporative dans le mouvement social de décembre 1995. Sociologie du travail, n° 4/97, p. 449-471.
·  THOENIG J.-C. 1987 (1973), L’ère des technocrates. Le cas des Ponts et Chaussées. Paris : L’Harmattan.
·  VACANT C. 2002. Du cantonnier à l’ingénieur. Les métiers de la route au fil des siècles, Paris : Presses des Ponts et chaussées.
·  WEBER F. 1989. Le travail à côté. Étude ethnographique ouvrière. Paris : INRA/Ed. de l’EHESS.
 
NOTES
 
[1]Je tiens à remercier Christelle Avril, Marie Cartier et Yasmine Siblot pour leurs relectures attentives et leurs nombreuses suggestions dans la rédaction de cet article.
[2]Le ministère de l’Équipement est créé le 20 janvier 1966 (décret 66-61) de la fusion du ministère des Travaux Publics caractérisé par une présence territoriale forte à travers les services ordinaires des Ponts et Chaussées, et du ministère de la Construction bien plus centralisé, dans le but que « l’État coordonne les infrastructures (transports) et les superstructures (le logement). » (Thoenig, 1987 : 99).
[3]Cf. les données figurant dans le rapport : Le programme de modernisation du ministère de l’Équipement, du Transport et du Logement 1999-2001. Écouter, valoriser, clarifier. Janvier 1999.
[4]Le corps d’exploitation comptait, en 1998,49 900 fonctionnaires (contrôleurs et agents d’exploitation) pour un personnel total de 112 500 personnes au ministère de l’Équipement ( Idem ).
[5]Contribution du bureau du Conseil Général des Ponts et Chaussées. 2003. Questions d’avenir sur les missions et l’organisation de notre ministère, 31 juillet 2003.
[6]Cet article est tiré d’un mémoire de DEA (Langumier, 2002) dirigé par Stéphane Beaud. L’enquête a été réalisée, pour une part, en compagnie d’Olga Pavlova qui a effectué certains entretiens utilisés dans ce travail, si bien que nous tenons à les remercier tous les deux.
[7]Les agents acquièrent le statut général des fonctionnaires défini par la loi n° 46-2294 du 19 octobre 1946.
[8]La responsable de l’organisation des concours estime à 35 ans l’âge moyen d’entrée des agents d’exploitation pour ce qui concerne la DDE de l’Yonne.
[9]Au 1er décembre 2002, le salaire brut mensuel d’un agent d’exploitation en début de carrière s’élève à 1 146 euros, le SMIC à 1 154 euros et la convention collective pour le secteur du BTP signée au 1er janvier 2002 indique un salaire brut mensuel de 1 434 euros pour les ouvriers non qualifiés.
[10]Dans l’ensemble du texte, les noms de personnes ont été modifiés pour préserver l’anonymat des enquêtés.
[11]L’augmentation des mobilités pour les emplois non qualifiés sur la période 1982-2000 révèle l’importance des trajectoires professionnelles marquées par des périodes de chômage et la raréfaction de séjour long chez le même employeur (Amosse, 2002).
[12]Lors de l’enquête, une seule femme avait été recrutée, depuis peu, comme agent d’exploitation, ce qui n’était pas sans poser des problèmes pratiques d’organisation du travail : aménagement d’un vestiaire particulier, constitution des équipes de travail…
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Cf. les données figurant dans le rapport : Le programme de ...
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Le corps d’exploitation comptait, en 1998,49 900 fonctionna...
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[5]
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Cet article est tiré d’un mémoire de DEA (Langumier, 2002) ...
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Lors de l’enquête, une seule femme avait été recrutée, depu...
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