2005
Sociétés contemporaines
Il etait une fois le corps...
La construction biologique du corps dans les encyclopédies pour enfants
Christine DETREZ
École normale supérieure Lettres et Sciences humaines, GRS (UMR 5040) 15, parvis René Descartes, BP 7000, 69342 LYON Cedex
S’il est acquis, grâce à la sociologie, l’ethnologie ou l’histoire, que le corps est un construit social, les travaux actuels sur la distinction entre sexe et genre nous invitent à le
penser comme un construit biologique. L’étude des encyclopédies destinées à la jeunesse, et
censées expliquer « scientifiquement » le corps humain, est ainsi un exemple flagrant de naturalisation des qualités socialement et symboliquement imputées aux hommes et aux femmes.
La différence des sexes et la différenciation des rôles se trouvent, par l’explication biologique
diffusée auprès des enfants, justifiées et fondées en nature. C’est à la fois par la distribution
entre garçon et fille des organes décrits, mais également par le biais du langage et des métaphores employés que s’invente le naturel, et que s’effectue, sous couvert scientifique, une véritable inculcation de normes sociales.
Since the second half of twentieth century, Sociology, Ethnology and History have
been able to show that the notion of the body is a social construction. Moreover, recent studies deal about the distinction between sex and gender and bring us to read
the biological body also as a social construction. Children’s encyclopaedias which
explain scientifically the anatomical body to children are an obvious example to see
how symbolic and social gendered values are naturalized. Through biological discourses told to children, the social discriminations between men and women seem to
be “scientifically” proven, and therefore, to be natural. Indeed, we will show that the
language used to describe the body, and the difference between organ denomination
according to sex tend to build the so-called “nature” and to spread, with scientific
justifications, the social rules.
Il revient à l’ethnologie d’avoir déconstruit l’évidence d’un corps naturel et biologique : « En somme, résume ainsi Marcel Mauss, il n’existe sans doute pas de façon naturelle chez l’adulte » (Mauss, 1936). Comparant les sociétés, les époques, les
milieux sociaux, les travaux des historiens et des sociologues multiplient les approches démontrant qu’effectivement, le corps est un construit social : les mises en jeu
répétées du corps le forment, le déforment, le conforment, incorporant en quelque
sorte les marquages sociaux.
Néanmoins, la notion de construction sociale semble établir une distinction entre
un donné « naturel » inaliénable et ce qui relèverait ensuite de la socialisation : cela
a été bien montré pour la distinction entre sexe et genre. Le concept de genre a été
extrêmement précieux pour distinguer les rapports sociaux de sexe d’une part et les
données biologiques d’autre part ; le reproche qui lui est adressé dans certaines recherches actuelles est alors de ne pas interroger ce substrat biologique duquel il se
distingue (Hurtig, Kail, Rouch, dir. 2003 [1991]), voire d’entériner, de ce fait, l’idée
d’espaces réservés, soit à la médecine et à la biologie, soit à la sociologie. Il ne suffirait plus ainsi désormais de repousser la frontière entre social et naturel, mais de
démontrer que ce naturel est lui-même « inventé », pour reprendre le titre de
l’ouvrage de Delphine Gardey et Ilana Löwy (2000).
Notre but est de contribuer à cette réflexion en analysant la façon dont les encyclopédies scientifiques pour enfants essentialisent et naturalisent des distinctions
sexuées, par le biais d’explications du fonctionnement du corps. Cette étude se base
sur un examen des encyclopédies récentes, datant des dix dernières années, proposées actuellement sur le marché éditorial et ayant pour sujet le corps. Le corpus n’est
pas exhaustif de l’ensemble de la production éditoriale, mais présente ce qui est
vendu dans les rayons des grandes librairies (Fnac, Decitre), des hypermarchés et
proposé dans les sections jeunesse de certaines bibliothèques (Bibliothèque de La
Part-Dieu, Lyon)
[1]. Les encyclopédies n’ont donc pas été sélectionnées à partir de
l’offre éditoriale, mais de l’offre disponible en grande diffusion : le corpus n’est pas
représentatif de l’ensemble de la production, mais des ouvrages proposés au « grand
public ». Une recherche sur Electre, avec les mots clés « non fiction », « corps »,
« jeunesse », « disponible, non disponible et à paraître » donne les chiffres suivants :
17 notices en 1999,22 en 2000,47 en 2001,41 en 2003, et 80 en 2004
[2]. Le secteur
est donc un secteur en pleine expansion, dont une part infime parvient jusqu’à la
grande distribution. Le critère de sélection des œuvres étudiées est volontaire dans la
mesure où le but de ce travail était de relever les normes diffusées, et non d’évaluer
la « création » ou l’originalité de la production dans son ensemble. Dans le domaine
de la génétique, Evelyn Fox Keller a mené une enquête sur les représentations stéréotypées. Elle la conclut par l’exemple de
Jurassic Park. Elle montre que malgré
les efforts réalisés dans le reste du film pour rétablir la « vérité » sur le
Tyrannosaurus Rex (gros lézard herbivore plutôt que monstre sanguinaire), une seule scène suffit à les annuler : celle où le dinosaure poursuit la jeep des pauvres humains. Ainsi
« en perpétuant un bref instant le stéréotype établi, il contribue à prolonger la vie du
T-Rex mythique » (Fox Keller, 2003, [2000], p 129). De même pour la nature des
femmes et des hommes…
Sous couvert de vérité scientifique, comme en témoignent les multiples indicateurs du paratexte, c’est à une véritable construction du biologique que l’on assiste
en effet, qui vient redoubler l’hyperritualisation du social à l’œuvre dans la représentation des scènes de la vie quotidienne (Goffman, 1977). Les explications biologiques, les planches anatomiques fonctionnent comme des vecteurs de distinctions, et
de hiérarchisations. Elles vont naturaliser ces différences en les présentant comme
biologiques, parce qu’inscrites dans le fonctionnement du corps, et littéralement
« incorporées ».
Les encyclopédies sont présentées comme scientifiques, achetées comme telles,
et lues aux enfants selon une volonté informative et d’apprentissage de connaissances. Tout le paratexte contribue ainsi à cautionner scientifiquement le contenu du
livre. Les noms des collections placent le livre dans le domaine du savoir : « Ma
première encyclopédie », « Mes petites encyclopédies », « Les clés de la connaissance », « Collection Cogito », « Carnets de nature », « Connaissance de l’univers »,
« Questions réponses-Junior »... Les titres emploient soit la généralisation comme
principe de vérité (Le corps humain, Le corps), soit l’articulent de façon plus explicite à l’entreprise de connaissance : « Le corps, pour le faire connaître aux enfants », « Le corps, comment ça marche ? », « Connaître son corps » (Larousse).
Les quatrièmes de couverture insistent sur l’aspect « pédagogique » :
« Avec “Késaco” ? Les enfants découvrent la science en s’amusant. Ils peuvent
ainsi mieux comprendre les phénomènes scientifiques dont ils observent les applications dans la vie quotidienne. » (Késaco) ; « Une référence pour expliquer le corps
aux enfants » (Il était une fois la vie) ; « Un vrai petit livre pour mieux comprendre
son corps, en connaître les principaux organes » (Ma première encyclopédie) ; « Des
informations passionnantes » (Mes petites encyclopédies) ; « Une mise en scène originale et dynamique des connaissances » (Dokéo).
Il est précisé en page de garde, pour certains ouvrages, qu’ils ont été rédigés avec
l’aide de médecins :
« Cet ouvrage divertissant, d’une grande valeur éducative, réalisé avec une
équipe de médecins et de pédagogues, enseigne aux enfants comment fonctionne leur corps, comment en prendre soin et comment prévenir les maladies » (Il était une fois la vie), « avec les conseils du docteur Jean-Baptiste
Carlander. » (Ma première encyclopédie)
Un des livres (Fleurus) se met même en abîme, avec un jeu de « vrai/faux » (ce
qui situe bien les informations données dans le livre du côté de la « vérité » scientifique, donc de la vérité en général) à la fin de chaque chapitre illustré par un enfant
interrogé sur le livre lui-même... Cette entreprise de connaissance commence dès le
plus jeune âge : la segmentation par âge du secteur éditorial va ainsi des bébés lecteurs (avec les collections d’imagiers chez Fleurus, ou les « premières encyclopédies » et « petite encyclopédie » chez Larousse), aux plus grands. Or, ce discours
présenté comme scientifique est loin d’être neutre, tant dans le texte que dans les illustrations qui l’accompagnent, à la fois par les mises en scène du corps, mais également par les explications anatomiques de ce corps.
1. LA CONSTRUCTION SOCIALE DU CORPS : DES MISES EN JEU
DIFFERENCIEES
De nombreux travaux ont montré comment la littérature pour enfants, et ce dès le
plus jeune âge avec les albums illustrés, présente une répartition sexuée des rôles :
les tâches dévolues au père ou à la mère sont extrêmement différenciées, ainsi que
les activités auxquelles s’adonnent les enfants représentés. Même dans le cas des sujets « animaux » (souris, ours, lapins, etc.) qui peuplent les albums destinés aux tout-petits, l’anthropomorphisation des personnages passe par la sexuation des costumes,
des attitudes et des fonctions (Brugeilles, Cromer I., Cromer S., 2002). Les encyclopédies sur le corps ne font pas exception : les explications anatomiques s’accompagnent en effet de mises en situation, illustrées par des dessins ou des photographies, fonctionnant comme autant de mises en jeu du corps, et de mises en application des savoirs enseignés. Comme dans les albums illustrés, les attitudes des filles
et garçons, des pères et mères, et les métiers dans lesquels ceux-ci sont représentés
sont extrêmement différenciés.
1.1. LES ADULTES : DES FEMMES MATERNELLES ET DES HOMMES
SCIENTIFIQUES
Dans les représentations de l’univers familial, la femme est, sans grande surprise,
dévolue aux soins de l’enfant. Elle est l’alma mater, celle qui nourrit : elle allaite,
donne le biberon ou la bouillie (Fleurus, p. 93,40 et 108). Elle fait les courses en
souriant (Fleurus, p. 50 ; Sorbier, p. 11) et sert le repas (Fleurus, p. 97 ; Il était une
fois la vie, p. 108 ; Kididoc). Les relations entre hommes et femmes sont ainsi sans
équivoque : la femme, par les courses et la cuisine, amène l’énergie, que l’homme,
la page suivante, dépense « en étudiant, jardinant, écrivant, roulant à bicyclette, dormant, coupant du bois, courant un marathon, nageant » (Sorbier pages 12 et 13, dans
une double page consacrée à l’énergie, ou encore Korrigan pages 34 et 35, où une
jeune fille illustre l’équilibre nutritionnel, devant une table couverte d’aliments bien
rangés, tandis que le garçon, en vis à vis, dépense ainsi l’énergie ingurgitée).
La mère est également celle qui s’occupe d’hygiène : soin de l’oreille (Fleurus,
p. 63) ou du nombril (idem, p. 92), toilette, bain, change, brossage des cheveux, examen des ongles, pierre ponce, tout y passe. La mère est enfin celle qui soigne : elle
panse les enfants tombés de vélo ou de rollers (Fleurus, p. 29 et 121 ; Kididoc) mouche les nez qui coulent (Fleurus, p. 80 ; Il était une fois la vie, p. 58 et 64), met le
produit antipoux (Fleurus, p. 124). C’est elle qui emmène l’enfant chez le médecin
(Fleurus, p. 119 ; Mes petites encyclopédies, p. 80 ; Cogito, p. 47 ; Kididoc) :
« En le voyant en tenue de foot, sa maman s’étonne. Mais où vas-tu comme
ça ? Tu as oublié que je t’emmène chez le docteur. Il doit te vacciner. »
(Késaco, p. 22)
C’est elle qui prend l’ordonnance, va chez le pharmacien, administre les médicaments, veille le petit malade (Fleurus, p. 117 ; Mes petites encyclopédies p 81 ;
Sorbier, p. 92 ; Kididoc ; Larousse, p. 62-63), voire son mari alité (Il était une fois la
vie, p. 96). Dans aucun des livres, un homme n’est représenté nourrissant, lavant,
soignant un enfant.
C’est enfin elle qui borde l’enfant, le couche (Fleurus, p. 113 ; Mes petites encyclopédies, p. 22,25), et se relève s’il a un cauchemar (Fleurus, p. 113,114,115). Elle
lit un livre à ses enfants (Il était une fois la vie, p. 51 ; Sorbier, p. 48), pose des questions sur le livre (Fleurus, p. 82,131). Elle porte son bébé (Il était une fois la vie,
p. 222), pousse la poussette (Sorbier, p. 23 et 116, même en faisant du jogging, alors
que sur la même illustration, deux hommes joggent sans poussette...), l’emmène à
l’école (Fleurus, p. 99), le console quand il est en colère (Fleurus, p. 129). Enfin, elle
bronze, ses longs cheveux blonds étalés sur la serviette (Ma première encyclopédie,
p. 14 ; Cogito, p. 15), crème solaire, portable et magazine à portée de main (Sorbier,
p. 4-5). Elle est serviable envers les personnes âgées, (Fleurus, p. 104 ; Il était une
fois la vie, p. 20), donne son sang (Milan, p. 19, c’est la seule occurrence dans ce
livre d’un personnage féminin...). Quant à l’homme, quand il est représenté dans le
foyer, il dort devant la télé (Sorbier, p. 48), joue et chatouille le bébé (Fleurus, p. 97,
103). De façon générale, l’homme est du côté de l’excès, de l’ubris : C’est un personnage masculin qui est qualifié de « goinfre » (Il était une fois la vie, p. 128), qui
est soûl (Sorbier, p. 42 ; Il était une fois la vie, p. 45), qui a des accidents de moto
(Sorbier, p. 74, entre autres), qui écoute la musique fort et fume (Il était une fois la
vie, p. 44)...
Les scènes de famille sont d’ailleurs éloquentes quant à la répartition des rôles :
dans une magnifique composition pyramidale, ce sont les hommes qui, littéralement,
debout, mènent la barque, puisque sur le dessin, ils tiennent les rames, tandis que les
femmes, assises, portent les bébés, entourent les enfants et le chien de leurs bras affectueux et tendres. L’exemplarité de cette scène est telle qu’on la retrouve en page
de garde (Sorbier, p. 76), mais d’autres sont composées de façon analogue (Ma première encyclopédie, p. 6 ; Il était une fois la vie, p. 140,164).
Quand elle est représentée dans la sphère publique, la femme adulte est, très souvent, infirmière (Fleurus, p. 14,25,28,93,117,120 ; Il était une fois la vie, p. 19 ;
Nathan, p. 29). Elle est sage-femme (Fleurus, p. 91), alors que c’est l’homme qui est
accoucheur, et qui coupe le cordon (Fleurus, p. 92,93). Elle sert à la cantine (Fleurus, p. 106,108), est voyante (Il était une fois la vie, p. 42), hôtesse de l’air (Il était
une fois la vie, p. 50), caissière (Sorbier, p. 10).
À côté de la femme infirmière, ou de la mère accompagnant son enfant malade,
l’homme est le médecin (Fleurus, p. 116,119 ;
Il était une fois la vie, p. 157 ; Cogito, p. 47 ; FleurusB, p. 17,27 ; Mes petites encyclopédies, p. 30 ; Ma première encyclopédie, p. 67,81 ; Kididoc, Larousse, p. 57,63). Quand, dans un même livre, on
trouve un homme et une femme médecin, à quelques pages d’intervalle, les attitudes
diffèrent du tout au tout : La femme rit avec l’enfant, assise à coté d’elle. L’homme,
très sérieux, est debout derrière une petite fille assise et inquiète (respectivement,
Il
était une fois la vie, p. 148 et 157). L’homme peut être également ophtalmologiste
(Ma première encyclopédie, p. 75), oto-rhino-laryngologiste (
idem, p. 67), dentiste
(
idem, p. 90, avec une assistante), odontologue (
Il était une fois la vie, p. 113), chirurgien (Connaissance de l’univers
, p. 15), radiographiste (Cogito
, p. 56). Mais
l’éventail des métiers qui lui sont proposés est bien plus vaste que pour la femme : il
peut travailler dans un aéroport (Fleurus
, p. 64), sur un chantier (
idem ), est policier
(Fleurus
, p. 72), coiffeur (
idem, p. 124), pilote (
Il était une fois la vie, p. 50), archéologue (
Il était une fois la vie, p. 82), pilote de soucoupe volante ou agent de la circulation. Il est chimiste, scientifique de laboratoire (
Il était une fois la vie, p. 158 ; Cogito
, p. 50), mais également pianiste virtuose (Sorbier
, p. 47, Ma première encyclopédie
, p. 69). Il est souvent professeur (
Il était une fois la vie, p. 17,115,119 ; Piccolia
, p. 27 ; Sorbier
, p. 86) : « Le très savant Maestro
[3] explique à ses élèves » et
dispense des « leçons très intéressantes et importantes » (
Il était une fois la vie,
p. 115). C’est évident pour Maestro, doté des attributs du savoir – barbe et blouse
blanches, férule
(Il était une fois la vie, p. 17) – mais également pour Globus, qui
« montre à Globine les merveilles de ce monde » (
Il était une fois la vie, p. 75), ou
Hémo, qui « plus âgé, explique » à « la pauvre Globine », qui elle, « apprend en se
coupant », la création des globules rouges, « un processus assez complexe que nous
explique ici Maestro » :
« Globine s’est blessée au doigt. Toutefois, ce petit incident lui a permis de
comprendre que le sang irrigue toutes les parties de son corps. »
(Il était une fois la vie, p. 170-171)
La science est visiblement un univers masculin : dans les laboratoires représentés
ne travaillent que des hommes ; seuls les garçons observent avec une loupe (
Il était
une fois la vie, p. 34,68 ; Kididoc
[4] ), avec des jumelles (
Il était une fois la vie, p. 38)
ou au microscope (
Il était une fois la vie, p. 120), et font des maths au tableau (Ma
première encyclopédie, p. 111). Et si, dans la plupart des cas, garçons et filles lecteurs sont représentés, certains « lapsus » sont éloquents : le « tu » auquel
s’adressent les textes accompagne des illustrations représentant un petit garçon
(« Quand tu regardes un papillon »,
Il était une fois la vie, p. 41 ; « Imagine un
match de basket »,
idem, p. 24 ; « Comment fonctionne un pistolet à eau ? »,
Connaissance, p. 34). Les règles mêmes de l’accord des adjectifs lèvent les ambiguïtés (« Si tu es curieux de savoir » Milan, p. 2 ; « Tu es grand », « Quand tu es sorti... », « Si tu es déjà tombé de vélo »,
Ton corps de la tête aux pieds, p. 4,26).
1.2. LES ENFANTS : DES LUTTEURS ET DES DANSEUSES
La séparation des univers n’est pas réservée aux adultes. Certes, les études sur
les albums illustrés l’ont montré, et cette différence est également manifeste ici, les
frontières, en ce qui concerne la représentation des enfants, sont un peu plus souples.
On trouve effectivement des filles en roller, en ski, au foot, en course à pied, au tennis. Dans les dessins de cours de récréation, elles jouent avec les garçons aux billes,
au vélo, à la course, aux petites voitures, au château de sable, au badminton, et font
du sport
[5]. Mais aucun garçon ne fait de la danse ni ne joue à la poupée. Les illustrations sont en ce sens, caricaturales, posant en vis à vis une petite ballerine avec tout
son attirail (tutu, diadème et chaussons roses) et un garçon en tenue de foot, de judo
ou d’haltérophile (FleurusB, p. 19,26 ;
Il était une fois la vie, p. 96-97). Un petit bébé en rose fait du violon, un petit bébé en bleu du tambour... (Larousse, p. 51). Si les
garçons sont ainsi « forts et musclés », les filles représentent « la grâce et
l’élégance » (
Il était une fois la vie, p. 96), « la beauté de la symétrie » (Connaissance de l’univers, avec la photo d’une femme en position du lotus, p. 22). Ce sont
jusqu’aux rêves qui sont sexués : pour les garçons, vélo et chien qui aboie (Fleurus,
p. 114), Zorro et tigre (Mes petites encyclopédies, p. 23), robot crachant le feu (Ma
première encyclopédie, p. 106). Pour les filles, oiseaux, nuages et montgolfières
(Fleurus, p. 114 ; Ma première encyclopédie, p. 106), ou danseuse (Larousse, p. 68).
1.3. LES MOTS POUR LE DIRE
Même les comparaisons employées pour expliquer le corps reproduisent la répartition sexuée des rôles, que ce soit dans les mots ou les illustrations. En effet, le
corps est souvent figuré comme une usine : (« Le système nerveux travaille comme
une chaîne de montage » Il était une fois la vie, p. 15 ; la digestion est « notre propre
usine chimique », Connaissance, p. 26, etc.), comme une machine (« la machine
humaine » Sorbier, p. 4-5 ; Dokéo, p. 19-20 ; Cogito, p. 12 ; « le corps humain est la
plus complexe des machines », Connaissance, p. 10, etc.), comme un ordinateur
(« le grand ordinateur central », Il était une fois la vie, p. 15,22 ; « à la manière d’un
ordinateur », Cogito, p. 39-40 ; « ordinateur très puissant toujours au travail », Fleurus, p. 48, etc.), ou comme un laboratoire (« les parois de l’estomac renferme le plus
petit laboratoire de chimie », Il était une fois la vie, p. 132 ; « Imagine, à l’intérieur
de l’organisme, une sorte de grand laboratoire, ou même d’usine chimique », « au
sein du grand laboratoire hépatique, représente-toi trois spécialistes », Il était une
fois la vie, p. 137). Mais dans ces usines, machines, centres informatisés ou laboratoires ne travaillent que des hommes ou des personnages androcentrés. De la même
façon, la métaphore guerrière, dans ce grand champ de bataille qu’est le corps, ne
met en scène que des soldats masculins. L’armada de leucocytes et de cellules T-Killer (« L’armée de leucocytes a pour mission de combattre les microbes », « Tu ne
m’échapperas pas ! Ce globule blanc robuste est en train de détruire un microbe », Il
était une fois la vie, p. 166 etc.), si elle inspire les illustrateurs, se dessine au masculin… autre déclinaison de la classique attribution à la femme des qualités de douceur
et de pacification.
2. LA CONSTRUCTION BIOLOGIQUE DU CORPS
OU LA NATURALISATION DES DIFFERENCES
Les scènes quotidiennes sont surtout présentes dans les livres pour les plus jeunes, où elles viennent appuyer les explications biologiques. Est-ce à dire que le reste,
c’est-à-dire les exposés proprement scientifiques, serait dénué de tout sexisme (entendu ici dans un sens général, c’est-à-dire comme un ensemble de normes imposées
tant aux femmes qu’aux hommes) ?
Le corps de la science est un corps dit neutre. Mais un corps dit neutre, posé
comme norme, comme étalon, est le produit d’un ensemble de choix : le modèle
pour la science, qui sert à expliquer et comprendre tous les corps, est un corps
d’homme blanc. C’est vrai dans les livres de médecine (Birke, 1999), et flagrant
également dans le corpus d’encyclopédies pour enfants : deux tiers des livres (13)
étudiés ne présentent que des corps d’homme ou de garçon. Sept sont mixtes. Un
seul (Kididoc) prend comme norme un corps de fille.
2.1. MUSCLES, CERVEAU ET HORMONES
Mais même dans les livres que l’on pourrait appeler « mixtes », c’est-à-dire qui,
dans les planches anatomiques, vont utiliser des corps féminins et masculins, la distribution des organes n’est pas indifférenciée, et le recours à l’organisme masculin
ou féminin correspond à la naturalisation de valeurs sociales accordées à l’un et
l’autre sexe.
Les muscles relèvent ainsi clairement du masculin. Les planches anatomiques ou
les illustrations mettent ainsi en scène des hommes faisant des pompes (Clés, p. 32),
de nombreux haltérophiles (
Il était une fois la vie, p. 105 ; Piccolia, p. 7 ; Mes petites encyclopédies, p. 13 ; Ma première encyclopédie, p. 34-35 ;
Il était une fois la
vie, p. 95,97 ; Cogito, p. 19 ; Questions Réponses, p. 38 ; Fleurus, p. 22, sous le titre
éloquent « forts et musclés »). Les garçons bandent leurs muscles, et jouent des biceps (FleurusB, p. 13 ; Mes petites encyclopédies, p. 8-9), tirent la corde (Sorbier,
p. 72-73). Les textes viennent renforcer les illustrations : « En bandant ses muscles,
Pierrot constate la diversité de leurs formes et expérimente leur force » (
Il était une
fois la vie, p. 100). De la même façon, Globine, qui tâte le biceps de Globus,
s’exclame « Quelle force ! » et « Admirative, Globine constate la dureté du biceps
de Globus. Celui-ci fait beaucoup de sport et sa musculature est très puissante » (
Il
était une fois la vie, p. 98). Un peu plus loin, Globus porte Globine, « complètement
relâchée » (
idem, p. 104)
[6].
Les filles n’auraient donc pas de muscles ? Certains livres se posent la question,
et la résolvent, en dessinant un petit garçon jouant au foot (muscles des jambes) et
une petite fille... berçant sa poupée (muscles des bras) (Fleurus, p. 19), ou se reposant dans un hamac (Larousse, p. 16-17). Si les filles ont des muscles, ce ne sont pas
les mêmes, ou en tout cas, elles n’en font pas le même usage... Enfin, il n’est pas
anodin de remarquer que sur une même page, à côté d’un haltérophile aux biceps
proéminents, le recours au féminin a lieu pour illustrer et situer le stapedius, muscle
de l’oreille dont il est bien précisé qu’il est « le plus petit de nos muscles » (Piccolia,
p. 7). De la même façon, alors qu’un garçon et une fille sont dessinés sur une double
page pour expliquer les muscles à l’œuvre dans la mastication d’une pomme, la distinction va se loger dans la catégorie de muscles : des muscles lisses pour la fille,
versus les muscles à contraction volontaires pour le garçon, dans un système binaire
d’opposition des termes : « contraction volontaire/contraction involontaire », « biceps/
muscles de l’œsophage », « muscles striés/muscles lisses » :
« Pour manger sa pomme, Pierrot doit plier l’avant-bras. Son cerveau va envoyer l’ordre de se contracter aux muscles striés, et tout spécialement au biceps » alors que « lorsque Kira mange sa pomme, le bol alimentaire (petite
quantité de nourriture humectée de salive) descend automatiquement dans
l’œsophage grâce à la contraction des muscles lisses des parois. »
(Il était une fois la vie,, p. 98-99) [7]
Ici fonctionne parfaitement le principe de valence différentielle des sexes, mis en
évidence par Françoise Héritier (1996) : si à la dichotomie sexuée correspond dans
la plupart des cultures l’attribution de caractéristiques opposées (chaud/froid,
sec/humide, lisse/strié, passif/actif), le principe associé au féminin est toujours celui
qui, dans la société en question, est dévalorisé, ici le passif et l’involontaire contre
l’actif et le volontaire (voir aussi Bourdieu, 1980,1998).
On le voit dans l’exemple précédent, muscles et cerveau font bon ménage... chez
l’homme. Car si l’homme est musclé, il est également le garant de la raison : c’est en
tout cas au garçon qu’est réservée, dans les cas de livres mixtes, la possession d’un
cerveau. Les illustrations sont ainsi unanimes : le cerveau loge dans les têtes des
garçons (Fleurus, p. 48 ; Dokéo, p. 7 ; Clés, p. 43 ; Sorbier, p. 54 ; Cogito, p. 38 ;
Connaissance, p. 197 ; Ma première encyclopédie, p. 40 ; Korrigan, p. 28 ; Explore,
p. 15, etc.). Seule Kididoc présente un cerveau dans un corps de fille, car le corps de
référence est ici un corps féminin. La seule occurrence d’un corps féminin en rapport avec le cerveau dans un documentaire « mixte » illustre un chapitre intitulé « Et
si nous n’avions pas de cerveau ? » (Piccolia, p. 20) : sur une plage, une petite fille,
accompagnée d’une oie blanche
[8], renverse maladroitement son seau, tandis qu’en
arrière-plan, un garçon, visiblement doté quant à lui d’un cerveau en parfait état de
marche, saute allègrement et habilement un cours d’eau... Et quant à la mastication
des pommes, associée on s’en souvient pour Pierrot à la volonté, et donc au cerveau,
elle relève, pour Kira, des réflexes :
« Ce mouvement réflexe des muscles, qui conduit l’aliment vers l’estomac, est
appelé péristaltique. »
La fille relève du réflexe et de la maladresse, le garçon de la réflexion et de
l’analyse : dans le cerveau, un informaticien analyse les données d’une image reçue,
projetée sur un écran où on voit une petite fille, qui vient de se piquer avec une rose
(Il était une fois la vie, p. 26). La même répartition se retrouve à plusieurs reprises,
et est parfaitement mise en évidence par l’emploi des doubles pages (Cogito, p. 41 ;
Korrigan, p. 28-29 ; Explore, p. 15) : une tête de garçon pour le cerveau, et en vis à
vis une jeune fille se brûlant (en cuisinant !) pour... les réflexes.
Le champ lexical développé à propos du cerveau est en effet sans équivoque : il
« contrôle » (Fleurus, p. 48 ; Clés, p. 43), « il commande » (Fleurus, p. 49 ; Dokéo,
p. 6), c’est le « commandant de bord », « le grand chef de notre corps » (Késaco, où
la fonction de capitaine d’équipe est clairement masculine, p. 22), il est le siège de la
« volonté » (Dokéo, p. 6), il « prend les décisions » (Clés, p. 43), « il confie ses ordres »... Si Globus est le cerveau, Globine, alors, est le cervelet, c’est-à-dire
l’auxiliaire obéissante :
« Globine et Globus se donnent la main pour traverser. De même, le cervelet
est en parfaire coordination avec le cerveau, et l’aide à exécuter ses ordres. »
(Il était une fois la vie, p. 20)
Mais la femme a également ses attributions privilégiées : le système digestif (Ma
première encyclopédie 87, où c’est la seule occurrence d’une femme ; Fleurus, p. 43,
47 ; Clés, p. 24,10), le système lymphatique, et surtout les systèmes hormonaux,
sans, bien entendu, omettre de préciser que « les hormones sont fabriquées par des
glandes qui sont elles-mêmes sous le contrôle du cerveau » (Dokéo, p. 9), autre manière de réaffirmer la passivité du féminin et de tout ce qui lui est associé. Poussée à
l’extrême, cette répartition confine ainsi à l’absurde : c’est un corps de femme qui
sert de support d’explication de la production... de sperme (Dokéo, p. 9). De la
même façon que pour les muscles, quand homme et femme sont associés sur une
double page consacrée aux hormones (Sorbier, p. 68-69), celles-ci ne sont pas indifférenciées, ou en tout cas, les verbes employés ne sont pas neutres : pour la femme,
l’épiphyse « produit » de la mélatonine, le pancréas « produit » l’insuline et le glucagon. Quant à l’adrénaline, « sa mission, provoquer l’oxygénation des muscles qui
seront fin prêts pour une fuite rapide ». Pour l’homme, l’hypophyse « contrôle » les
autres glandes, la thyroïde « contrôle » le métabolisme, les glandes surrénales « influent sur l’activité du système nerveux », et les parathyroïdes « règlent la concentration de calcium »...
Et le pas est vite franchi entre explications hormonales et essentialisation des
comportements : ainsi, dans une autre double page (Sorbier, p. 70-71), un homme et
une femme assistent à une bagarre entre chat et chien. Texte et illustrations convergent alors, puisque la femme, visiblement au bord de la panique, permet de localiser
et d’expliquer, telle une Saint Sébastien percée des flèches de la science,
l’adrénaline et la noradrénaline, hormones de la peur ; l’homme, très calme, garde
son sang-froid, et jouxte le paragraphe suivant :
« S’il n’y a pas de peur mais qu’il faut de l’attention, ce sont les centres de
l’attention du cerveau qui se mobilisent principalement. »
Les explications hormonales virent très vite à l’explication des comportements,
et notamment permettent de cautionner le thème bien connu des différences de libido entre hommes et femmes, les premiers, « par nature », étant soumis à des pulsions sexuelles qu’il leur faut alors bien assouvir
[9] :
« Chez les femmes, la testostérone et les autres androgènes sont produits en
petite quantité par les ovaires, et aussi par les surrénales. En effet, le maintien
de la libido (désir sexuel) féminin n’exige qu’une petite quantité de cette hormone. (...) La testostérone est une hormone mâle mais elle est présente également en petite quantité chez la femme : elle est responsable des désirs sexuels. »
(Il était une fois la vie, p. 215)
On voit ici l’ambiguïté de cette appellation qui suppose que des hormones sont
« masculines », ou « féminines », parce que produites en plus grande quantité par un
corps masculin ou féminin, bien que présentes aussi bien chez les hommes que chez
les femmes : on aboutit en effet à un cercle vicieux qui fonde un stéréotype sexué
dans l’hormone, et nomme l’hormone d’après un stéréotype sexué...
Enfin, la contribution de l’illustration au texte est parfois extrêmement équivoque. Ainsi, toute une page de cette même encyclopédie est consacrée aux interactions entre systèmes nerveux et endocrinien : « les systèmes nerveux et endocriniens
s’influent réciproquement. » Puisqu’il est question d’hormones, l’exemple sera bien
entendu féminin :
« Par exemple, certaines conditions psychologiques peuvent altérer le flux
menstruel », « le stress nerveux peut se répercuter sur le stress hormonal. Le
cerveau stressé peut, en effet, influer sur la glande hypophyse, empêchant ainsi la production d’une hormone, dite gonadotrophine. L’absence de gonadotrophine affecte les ovaires, dont l’ovulation n’est pas provoquée. De ce fait,
la menstruation ne se produit pas. » (Sorbier, p. 38)
Or, la situation illustrant ce texte met en scène une jeune fille... au milieu de livres. La conclusion implicite est simple : faire des études met en péril le principe
même de la féminité, le système menstruel, et par là même, la reproduction... Entre
cerveau et matrice, faire des études ou des enfants, il faut choisir, comme au plus
beau temps des principes aristotéliciens…
2.2. TOTA MULIER IN UTERO
Il est intéressant de rapprocher à la fois les planches anatomiques et les métaphores employées : toutes, d’emblée, fondent la différence entre les sexes mais également entre masculin et féminin sur la différenciation des organes génitaux (« différents et complémentaires »), ancrage dont, contrairement à l’évidence, de nombreux
travaux ont montré le caractère historique et récent. Jusqu’au XVIII
e siècle en effet,
les organes génitaux masculins et féminins sont pensés comme identiques, et la
seule différence est leur degré d’accomplissement et de perfection, la femme présentant un état inachevé du système génital masculin : le « défaut de chaleur vitale » du
corps féminin empêche la bonne coction des organes génitaux, qui restent donc internes (Laqueur, 1992). Avec les Lumières et la constitution de la biologie comme
discipline, d’un continuum où femme et homme sont des degrés de perfection différents d’un même état, on passe à une stricte dichotomie, qui se fonde sur la variable
« naturelle » des organes génitaux, et la place de chacun dans la procréation (Steinberg, 2001, Gardey et Löwy, 2000)
[10]. Les métaphores ne sont pas que des jeux élégants sur les mots : elles exposent, et en même temps façonnent, les paradigmes
scientifiques, dans une dialectique où la mise en mot de la théorie contribue à
l’orienter (Fox Keller, 1999, [1995]).
Or le tota mulier in utero est, dans ces encyclopédies enfantines, particulièrement vivace : la femme, dans les livres où seules sont utilisées les planches anatomiques masculines, n’apparaît que dans l’explication de la reproduction. La couverture de Sorbier est ainsi éloquente : l’homme tire la corde, et sont représentés les
muscles. La femme danse, et sont représentés uniquement ses organes génitaux...
Dans Il était une fois la vie, alors que tous les organes sont isolés, décrits et expliqués hors des corps, seul l’organe génital est in situ, dans le corps de Kira, qui fait
une radio de son appareil génital (Il était une fois la vie, p. 211). En vis-à-vis, sur la
double page, le système génital masculin est quant à lui isolé du corps.
La femme se résumerait donc à son appareil génital, lui même soumis aux
contrôles médicaux ? La reproduction est en effet un lieu privilégié d’exercice des
pouvoirs médicaux (Foucault, 1975) : le médecin surveille la grossesse, et surtout
que la femme ne prenne pas trop de poids (Fleurus 88) ; sur une photo, des chirurgiens prélèvent les ovules d’une femme pour procéder à une FIV (Connaissance 15),
et nous l’avons vu, autour de la parturiente, hommes et femmes n’ont pas les mêmes
fonctions (Ma première encyclopédie, p. 52-53 ; Sorbier, p. 111).
Le choix des mots et métaphores employés pour décrire le phénomène de la reproduction illustre les qualités spécifiquement associées au masculin et au féminin,
transposées ici, comme par métonymie, au spermatozoïde et à l’ovule. Le « récit de
la vie » est ainsi, littéralement, la saga du spermatozoïde : dans les narrations décrivant la conception, au spermatozoïde l’action, la vitalité, le courage, la concurrence.
C’est à lui que revient, comme pour le pneuma d’Aristote (rappelons que pour Aristote, le pneuma est à la fois le souffle vital, la pensée et le sperme…), le principe de
vie, par la pénétration dans l’ovule :
« Un seul y pénétrera pour le féconder » (Fleurus, p. 85), « celui qui atteint
l’ovule rompt l’enveloppe et pénètre à l’intérieur » (Sorbier, p. 106), « grâce à
sa tête foreuse, il perce la peau de l’ovule et le pénètre. Avec sa queue, le flagelle, il se propulse dans l’utérus de la femme. Il doit donner 1000 coups de
fouet pour avancer de 1 cm » (Dokéo), il doit « ouvrir une brèche dans
l’ovule », « un seul parvient à pénétrer dans l’ovule, provoquant la fécondation. » (Il était une fois la vie, p. 216)
L’ovule, quant à lui, « attend » (le verbe est récurrent), passivement, sorte de
Belle au bois dormant ne se réveillant qu’une fois fécondé : « dès que la fécondation
est faite, l’ovule se transforme » (Dokéo, p. 22), « tous les mois, la femme émet une
graine de vie, l’ovule, qui attend d’être fécondée par un des spermatozoïdes produits
par l’homme » (FleurusB, p. 16).
Le plus souvent, le suspense est grand, l’entreprise dangereuse, et la narration
oscille entre récit d’aventure et bilan d’hécatombe. L’anthropomorphisation est en
effet manifeste dans les illustrations, qui reproduisent cette réfraction du masculin et
du féminin, et de leurs attributs sociaux, sur le spermatozoïde et l’ovule : le spermatozoïde offre des fleurs à l’ovule (Il était une fois la vie, p. 221), ou est représenté
comme un petit robot, véritable odyssée de l’espèce, dans un univers hostile, désert
hérissé de poils et parsemé de flaques rougeâtres… (Il était une fois la vie, p. 216,
220). Le spermatozoïde doit en effet survivre à un milieu particulièrement hostile et
mortifère, le vagin féminin :
« Les spermatozoïdes qui n’ont pu pénétrer dans l’ovule sont morts » (Fleurus, p. 85), « Dans le vagin, 90 millions de spermatozoïdes sont tués par des
globules blancs. Des millions de spermatozoïdes sont bloqués par les microscopiques cils de l’utérus. Une centaine seulement de spermatozoïdes arrive
dans la trompe de Fallope où se trouve l’ovule. Ils auront dû donner 20 000
coups de fouets. 24 heures pour réussir : un seul spermatozoïde entre dans
l’ovule. »
(Dokéo, p. 22)
La conception est ainsi mise d’emblée du côté de la lutte, de la compétition, de la
rapidité : « Il aura dû entrer en compétition avec tous les autres et être le plus rapide » (Sorbier, p. 105), « De nombreux concurrents se précipitent » (Il était une fois
la vie, p. 216). Comme dans les tournois médiévaux, la récompense du chevalier le
plus hardi, au milieu du champ de bataille jonché des adversaires malchanceux, est
la belle, l’ovule.
Si l’attribution des qualités reste ainsi très aristotélicienne, certaines évolutions
sont néanmoins indéniables, et méritent d’être soulignées. Certaines encyclopédies
accordent ainsi une part active à l’ovule (dont le rôle est de plus en plus reconnu par
les recherches scientifiques… depuis que des femmes ont conquis une place dans le
champ de la recherche
[11] ). La femme n’est plus alors uniquement le réceptacle où
s’accomplit la cuisson du principe de vie masculin, et dispose, elle aussi, d’une
« graine de vie » (Fleurus, p. 84 ; Mes petites encyclopédies, p. 35), d’une « cellule
sexuelle » (Larousse, p. 42), qui alors « descend doucement », ou « qui chemine vers
l’utérus » (Sorbier, p. 104). Ovule et spermatozoïde « fusionnent en une seule et
même cellule » (Clés, p. 56), ou « ensemble, forment un oeuf » (Ma première encyclopédie, p. 47), « le premier spermatozoïde qui réussit à pénétrer dans l’ovule se
mélange avec lui pour former la cellule du futur bébé » (Larousse, p. 43).
Par ailleurs, dans certaines encyclopédies, l’acte sexuel semble se distinguer de
ce qui était sa finalité première, la procréation ; certes, on trouve encore l’expression
d’une reproduction obligée, « l’homme est doté d’un très fort instinct de procréation » (Sorbier, p. 104), ou « l’homme et la femme ont des sexes différents dont la
fonction principale est la reproduction » (Mes petites encyclopédies, p. 97), réduisant les explications à « l’appareil génital » ou « appareil reproducteur féminin »,
décrit uniquement sous l’optique de la conception (Il était une fois la vie, p. 210).
Néanmoins la notion du plaisir sexuel, corrélé à l’amour, et dissocié de la conception, prend de l’importance, et le clitoris, ce grand absent des livres de médecine
(Birke, 1999), est même mentionné à deux reprises (Il était une fois la vie, p. 210 ;
Sorbier, p. 100), même s’il n’est pas représenté sur le dessin anatomique :
« L’acte sexuel a donc pour fonction première de permettre la reproduction,
même s’il est souvent accompli avec le seul désir d’en ressentir des sensations
agréables et de renforcer les liens de sentiments entre deux personnes » (Sorbier p 104). « Lorsqu’un homme et une femme s’aiment, ils font l’amour (…)
cela leur est très agréable » (Cogito, p. 61). « Lorsqu’un papa et une maman
s’aiment très fort, ils s’unissent si intimement que le papa met son sexe dans
celui de la maman » (FleurusB, p. 6).
C’est sur ce point du plaisir sexuel, et notamment du plaisir féminin qu’apparaît
la seule différence réelle selon le sexe de l’auteur. En effet, si le sexisme émane aussi bien des auteurs que des auteures, en revanche, les livres où il est fait mention du
plaisir féminin sont écrits par des femmes (Sorbier, Cogito, Larousse) : pour une
femme « l’orgasme peut être long à atteindre et demande beaucoup plus d’attention
et des caresses préliminaires prolongées » (Sorbier, p. 100). Ce sont ces mêmes livres qui vont alors aborder la contraception, et laisser la possibilité du choix :
« Un bébé quand on le désire : un couple peut décider du moment où il veut
faire un bébé. S’il ne veut pas faire de bébé tout de suite, la femme peut prendre un médicament appelé pilule qui empêche l’ovulation, ou bien l’homme
peut placer sur son pénis un petit capuchon de caoutchouc (…) Ils peuvent
ainsi faire l’amour sans fabriquer de bébé » (Cogito, p. 61) ou encore « – et
quand ils ne veulent pas de bébé, ils ne font pas l’amour ? Si, mais ils doivent
faire attention à ce qu’un spermatozoïde ne rencontre pas un ovule » (et suit
l’explication des méthodes contraceptives) (Larousse, p. 43).
Il semble ainsi plus facile pour ces femmes auteures de prendre position sur des
thèmes désormais acquis (la contraception, etc.) que de débarrasser toute
l’explication scientifique de la distribution sexuée de qualités et d’attributions, tant
la prégnance de celle-ci est forte.
Classées dans les documentaires, les encyclopédies destinées aux enfants construisent donc un corps fictionnel, où la biologie réfracte les représentations sociales.
En un cercle dialectique, cet ancrage naturel des différences permet dans le même
temps d’en justifier toutes les manifestations, tant dans les répartitions des qualités
psychologiques que dans les rôles dans la sphère privée ou publique. Car il ne s’agit
pas seulement ici de la répartition de domaines réservés au féminin ou au masculin,
mais d’une véritable essentialisation et naturalisation de ce qu’est la féminité et la
masculinité, aussi contraignante pour les filles que pour les garçons, dont on oublie
parfois qu’ils n’ont pas forcément envie d’être « forts et musclés »
[12].
Or ces livres pour enfants ne sont pas, comme on pourrait le penser, une forme
simplifiée, vulgarisée ou dévoyée des connaissances scientifiques par des auteurs
qui les auraient « mal » comprises, ou qui les adapteraient à un public d’enfants. Le
sexisme véhiculé n’est pas une grille d’interprétation déformant des vérités scientifiques, un peu à la manière du feu projetant les ombres des Idées dans la caverne platonicienne. Ils reflètent, sans le caricaturer, le façonnement des vérités scientifiques
par les valeurs symboliques et sociales qui leur sont contemporaines. Le noyau dur
de la science, c’est-à-dire l’ensemble des savoirs et connaissances, n’échappe pas à
cette critique : l’histoire de la médecine, de l’anatomie et de la chirurgie montre
comment se fabrique la science sur le corps, façonnée par les valeurs symboliques
qu’elle contribue à perpétuer (Pouchelle, 1983 ; Laqueur, 1990 ; Mandressi, 2003) :
les premières planches anatomiques représentant le sexe de la femme sont ainsi des
sexes masculins « inversés ». Non seulement la femme ne peut être pensée que par
rapport à une norme masculine, mais elle représente un état inachevé, inaccompli de
celle-ci. Une telle orientation partisane des savoirs scientifiques n’est pas réservée à
un passé obscurantiste de la science. L’étude de manuels de médecine contemporains sur lesquels se fonde l’apprentissage du métier de médecin (Martin, 2001
[1987] ; Birke, 1999) montre la persistance de telles orientations : la femme y est
ainsi envisagée essentiellement pour sa capacité reproductive, la femme ménopausée
étant traitée comme un état dégradé du corps
[13]. De la même façon, la neurobiologiste Catherine Vidal montre combien les recherches sur le cerveau se trouvent
orientées par des présupposés idéologiques construisant un cerveau masculin et un
cerveau féminin, les justifiant en retour par la caution scientifique (Benoit-Browaeys, Vidal, 2005).
Or, la justification par la biologie, les arguments et argumentaires scientifiques
de toute une grammaire symbolique ont des implications sociales et politiques : ainsi, « la théorie sur la vie devient la vie. Nous devenons ce que la biologie nous dit
être la vérité sur la vie »
[14] (The Biology and Gender Study Group,
in Tuana, 1989).
Quand l’essentialisation biologique se trouve reprise dans certains discours politiques (la douceur féminine comme argument en faveur de la parité en politique, les
pulsions sexuelles masculines comme justification de la prostitution, ou encore
l’utilisation de « l’instinct maternel »...), on ne peut qu’être inquiet de voir la façon
dont elle continue à être diffusée dans l’éducation, dès le plus jeune âge, avec la caution du seul discours sur le corps communément reconnu comme légitime, celui de
la science.
ANNEXE
TITRES DES ENCYCLOPEDIES
Entre parenthèses, la dénomination utilisée au cours de l’article.
L’imagerie du corps humain. Conception : Émilie Beaumont/ Texte : P. Simon /
Images : N. Soubrouillard, Fleurus enfants, 1993 (Fleurus).
La grande imagerie. Le corps pour le faire connaître aux enfants, Conception :
Émilie Beaumont / Rédaction : Agnès Vandewielle / Images : Milan illustrations
Agency, Fleurus enfants, 1994 (FleurusB).
Dokéo Corps humain 9-12 ans, auteur : Isabelle Bouillot-Jangey/ illustrateurs : 15
noms, mixte, Nathan, 2003 (Dokéo).
Le Corps humain. Les clés de la connaissance, version originale Weldon Owen Pty
Ltd, auteur : Steve Parker, Illustrations : mixte (1998). Adaptation : Véronique
Dreyfus, Nathan, 2003 (Clés).
Il était une fois la vie, Le corps humain, Albert Barillé, Hachette jeunesse, 2003.
Le corps humain, Marie Christine Erlinger, illustrations Frédéric Pillot, Carnets de
nature, Milan, 2002 (Milan).
Le corps humain (Édition originale : Italie), texte original italien Barbara Gallavotti, illustrations Studio Inklink, Le Sorbier, 1999 (Sorbier).
Le corps, comment ça marche ?, Brigitte Dutrieux, illustré par Eric Héliot, collection Cogito, De la Martinière jeunesse, 2002 (Cogito).
Le corps humain. Ses merveilles, ses mystères., Lionel Bender, traduit de Colour
Library Book, Connaissance de l’univers, 1992 (Connaissance).
L’homme et son corps, Didier Pélaprat, Questions Réponses Junior, Nathan, 1990
(Questions-Réponses).
Le corps humain, Steve Parker, Lorenz Books, 1996, Éditions du Korrigan, Maxi-livres, 2001 (Korrigan).
Et si ? Le corps humain... Steve Parker, Dominique Françoise, Aladdin Books
London 1995, Piccolia 1996 (Piccolia).
Le corps, Rédaction : Agnès Vandewiele, Michèle Lancina/Direction éditoriale :
Françoise Vibert-Guigus, illustré par Alice Charbin, Mes petites encyclopédies,
Larousse, 2002 (Mes petites encyclopédies).
Le corps, Florence et Pierre Olivier Wessels. Responsabilité éditoriale : Véronique
Herbold, Illustratrices (4 noms) dirigées par Gérard Finel, Ma première encyclopédie, Larousse, 1993 (Ma première encyclopédie).
Le corps, Texte de Michèle Longour, Illustrations Lucie Durbiano et Guillaume
Decaux, Kididoc, Nathan, 2002 (Kididoc).
Le corps humain, Questions-Réponses 6/9 ans, Brigit Avison, Kingfishher books,
London, 1993, trad. 1993, Nathan. (Questions réponses 6/9 ans).
Le corps humain, Késako ? textes de Charline Zeitoun, Illustrations de Peter Allen,
Mango Jeunesse, 2003 (Késako ?).
Le corps, L’encyclopédie Larousse 6/9 ans, texte : Docteur Pascale Borensztein,
Illustrations Denis Horvath, Monique Gaudriault, Anne Wilsdorf, 2003. (Larousse).
Ton corps de la tête aux pieds.
Le corps humain, Laurie Beckelman, Weldon Owen Pty Australie, Larousse Explore, 2000 (Explore).
Mon grand livre du corps, Mélanie et Chris Rice, Nathan.
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TUANA N. (dir.). 1989. Feminism and Science, Indiana University Press.
[1]
La liste des titres est proposée en annexe : le corpus comporte 21 titres, le plus ancien date de 1990
le plus récent de 2003. Les encyclopédies les plus anciennes proviennent des bibliothèques (mais
sont dans le fonds disponible pour les enfants).
[2]
Je remercie Nic Diament, directrice de « La Joie par les livres », de m’avoir fourni ces chiffres.
[3]
L’encyclopédie « Il é tait une fois la vie » est l’adaptation d’un dessin animé qui a eu une grande
audience. Elle présente des personnages récurrents : les humains Pierrot, Kira et le professeur
Maestro, mais également les cellules Globus et Hémo (masculinisées) et Globine (féminisée).
[4]
L’exemple de Kididoc est intéressant : la couverture représente une petite fille, sorte de géante observée à la loupe par quatre personnages lilliputiens : un petit garçon blond, un petit garçon de type
maghrébin, une petite fille noire, une petite fille de type asiatique. On retrouve à l’intérieur du livre
la même illustration, mais les quatre personnages à la loupe sont cette fois le même petit garçon, au
type on ne peut plus européen. La petite fille est redevenue objet d’observation d’un petit garçon
scientifique...
[5]
Même si l’on trouve bien entendu des cours de récréation sexuées, où les filles dansent, lisent, bavardent et jouent à la poussette, tandis que les garçons tombent, font de la trottinette, du vélo ou
jouent au dinosaure (Mes petites encyclopédies 16-17), ou encore tombent, bousculent une fille, se
battent, tandis que les filles jouent à la corde à sauter, ont peur, bavardent et pleurent (
idem 78-79).
[6]
Les exceptions n’en prennent que plus de valeur : trois livres présentent une petite fille montrant
son biceps. Dans les trois cas, elles forment un couple avec un petit garçon, et le jeu sur le sexe est
complété par un jeu sur la couleur de peau : l’un des deux est noir(e). (Questions Réponses 6/9 ans,
Nathan ; Késaco ; Explore). Dans les trois cas, on trouve le dessin en couverture. Il est vrai qu’à
l’intérieur du livre, on retrouve l’illustration classique d’un jeune homme au bras très musclé, pour
situer les muscles et tendons, et d’un haltérophile (Questions Réponses 12,13) ou d’un athlète sur
un cheval d’arçons (Késaco p. 8), ou d’une structure pyramidale où l’homme musclé domine (Explore).
[7]
Un autre exemple de sexuation d’une même explication se trouve également dans l’expérience proposée pour expliquer le souffle : le garçon est invité à souffler sur ses voitures pour faire une
course, tandis que fille doit souffler sur son miroir pour voir la buée... (
Grand livre du corps p. 15).
[8]
Dont on peut bien se demander ce qu’elle fait sur une plage, si ce n’est en référence à l’expression
associant fille et oie blanche...
[9]
La justification du recours masculin à la prostitution féminine a longtemps été cette impétuosité du
désir sexuel viril… (voir Héritier, 2002).
[10]
Il est intéressant de noter que les recherches actuelles, le plus souvent menées par des femmes, tendent à remettre en cause ce dimorphisme homme/femme, et à revenir à l’idée d’un continuum sans
solution de continuité. Selon divers travaux (Fausto-Sterling, 1993,2000 ; Peyre, Wiels, Fonton,
1991), dans nombre de cas, la définition du sexe varierait selon le critère adopté : examen des organes génitaux externes, examen des organes génitaux internes, ou du caryotype. Le dimorphisme ne
serait donc pas un invariant biologique…
[11]
Sur l’évolution des sujets de recherche, et notamment l’apparition de recherches sur l’ovule liée à
l’accès des femmes à la recherche, voir Wiels Joëlle, « L’ovaire sort de l’ombre »,
La Recherche
Hors Série n° 6, novembre 2001, et Gardey D., Löwy I.,
op. cit.
[12]
Ainsi, sous la vignette d’un homme qui pleure, trouve-t-on cette légende : « pourquoi les hommes
seraient-ils privés de ce droit ? » (Question-réponses 62), même si la photo qui occupe toute la page
d’à côté représente un jeune bonze « contrôlant ses émotions ».
[13]
La norme est un corps d’homme, mais également pourrait-on rajouter, un corps d’homme blanc
hétérosexuel dans la force de l’âge…
[14]
« Theory about life affects life. We become what biology tells us is the truth about life ».