2005
Sociétés contemporaines
Guillaume Malochet dans l’ombre des hommes.
La féminisation du personnel de surveillance des prisons pour hommes
[*]
Guillaume Malochet
Griot-Lise (UMR CNRS nËš 6209) Conservatoire National des Arts et Métiers 2, rue Conté – 75003 PARIS Tél. : 01 58 80 87 63
Les femmes sont de plus en plus nombreuses à investir des univers professionnels jusque là réservés aux hommes. Prenant l’exemple des surveillantes qui, depuis peu, sont affectées dans les prisons pour hommes, l’auteur interroge la possibilité d’une véritable mixité
au travail entre hommes et femmes. Pour les nouvelles recrues, l’apprentissage du métier
s’accompagne d’une série d’épreuves dont l’objet paraît fort éloigné de la socialisation au
collectif de travail (masculin). La difficile coexistence entre les sexes est éclairée par les dynamiques de la division sexuelle du travail et les transformations organisationnelles provoquées par l’arrivée des surveillantes. Face aux détenus également, ces dernières sont renvoyées à une hypothétique « nature féminine », à partir de laquelle elles tentent de remplir
leur mission de sécurité publique. La prison demeure donc une organisation au fondement et
au fonctionnement masculins.
Women increasingly enter into occupations which are highly sex-typed male. Taking the example of women correctional officers recently affected in all-male prisons,
the author wonders whether a truly social mixing might exist at work. While female
recruits learn about their job in detentions, they are also confronted with a string of
tests by male colleagues and the hierarchy. This is obviously a serious obstacle to
women’s adjustment to the job. Dynamics of the gender division of labor and the
organizational changes caused by women arrival highlight how difficult it is to promote coexistence between genders. The interactions between female guards and
male inmates are also strongly influenced by gender. In particular, in dealing with
inmates, women cannot forget their so-called ‘feminine nature’. Despite some evolutions emphasized by this process of ‘feminization’, the author concludes that prison
remains a gendered organization.
La croissance de l’activité salariée des femmes s’accompagne aujourd’hui d’un
mouvement parallèle de féminisation des métiers traditionnellement masculins. La
prison, pourtant considérée comme un des bastions de la non-mixité, est elle aussi
concernée par le phénomène
[1]. C’est en 1998 que l’Administration Pénitentiaire
(AP) a abandonné les quotas de sexe qui prévalaient jusqu’alors pour le recrutement
de ses personnels de surveillance. Dans le même temps, elle a décidé d’affecter les
nouvelles surveillantes dans les établissements pour hommes. Ainsi, depuis 2000,
les promotions d’élèves surveillant(e)s formées à l’ÉNAP
[2] comptent entre un quart
et la moitié de femmes – alors même que la proportion de détenues demeure infime,
environ 4 % de la population pénale (Ministère de la Justice, 2004). En 1997, avant
la mise en œuvre de cette féminisation, on comptait 7,2 % de femmes parmi les personnels de surveillance (Inizan, Deveaux, Vêtu, 2001) ; aujourd’hui, dans un
contexte de recrutements massifs, leur part se monte à 16,5 %.
Les interrogations soulevées par une telle féminisation sont doubles. En premier
lieu, c’est la définition du travail des surveillants de prison qui est en jeu. Parallèlement aux savoirs techniques et réglementaires, la dimension relationnelle de cette
activité mérite d’être soulignée. Professionnels de l’application des règles, les personnels pénitentiaires savent aussi que l’ordre des détentions passe par la négociation avec les détenus. Dans ces conditions, comment les surveillantes s’accom-modent-elles d’un travail dont l’aspect relationnel apparaît indissociablement sexué
(interactions avec les détenus et leurs collègues) ? Ce processus de féminisation
amène, en second lieu, à s’interroger sur les fondements et les modes de fonctionnement sexués de l’organisation carcérale (Britton, 2000 et 2003). Si la prison a pu
être comparée à la « maison des hommes » décrite par M. Godelier en 1982 (WelzerLang, Mathieu, Faure, 1996), c’est avant tout parce que s’y concentrent et s’y
épanouissent des valeurs masculines partagées par détenus et surveillants. Différentes quant à la forme selon laquelle elles s’expriment, ces valeurs reposent sur une
semblable dévalorisation des femmes et de leur corps. Ainsi l’affectation de surveillantes en détention masculine renforce-t-elle les caractéristiques sexuées profondément inscrites dans le fonctionnement de la prison et les valeurs de ses occupants.
C’est en confrontant ces deux dimensions que nous essaierons de déterminer si le
métier de surveillant de prison peut s’affirmer au féminin.
Après avoir replacé la féminisation du personnel de surveillance dans son
contexte institutionnel (1), nous nous intéresserons aux multiples résistances que
celle-ci a fait naître parmi les surveillants (2). Les nouvelles recrues féminines font
l’apprentissage du métier sous le regard (souvent suspicieux) de leurs collègues
masculins. La socialisation au collectif de travail consiste pour elles en une interminable série d’épreuves visant à tester leur capacité à exercer cette activité professionnelle « masculine ». Nous analyserons ensuite les logiques de la division
sexuelle du travail parmi les surveillant(e)s (3). Si l’arrivée de femmes modifie sensiblement l’organisation du travail, il reste un long chemin à parcourir pour que la
mixité au travail devienne, sinon réelle, du moins pensable. Nous proposerons enfin
une réflexion sur les modes sexués de surveillance (4). L’examen des interactions
entre surveillantes et détenus nous permettra de montrer la « surveillance au féminin » à l’œuvre et de souligner les limites qu’elle peut rencontrer en détention.
Cet article s’appuie sur les résultats d’une enquête menée entre 2000 et 2003, qui mêle
entretiens formels (n=38) et informels, observations des situations de travail et analyse documentaire.
Le premier volant de la recherche, en 2000-2001, a consisté en une série d’entretiens
avec douze élèves surveillant(e)s (six femmes et six hommes) affecté(e)s dans une maison
d’arrêt de la région parisienne. En parallèle, nous avons suivi ce groupe d’élèves en formation pendant deux mois. Cela nous a permis de procéder, dans les salles de cours comme
en détention, à une série d’observations consignées dans un journal de terrain. Nous avons
réalisé des entretiens complémentaires avec deux formateurs et deux personnels gradés
(premier surveillant et chef de service pénitentiaire) de cet établissement (Malochet, 2004).
La seconde phase de la recherche a été conduite entre février et novembre 2003 dans
deux maisons centrales, l’une en province et l’autre en région parisienne. Nous avons diversifié le type d’établissements étudiés pour tester une hypothèse largement confirmée par
la suite : le travail de surveillance,
a fortiori quand il met en présence des hommes et des
femmes, s’exerce de façon tout à fait spécifique en maison d’arrêt et en établissement pour
peine
[3]. Douze entretiens ont donc été réalisés avec des surveillantes volontaires. Dans le
premier établissement, la direction n’a pas été sollicitée pour donner son accord à
l’enquête. Les surveillantes y ont été contactées par le biais des organisations syndicales.
Dans le second, au contraire, nous avons procédé de manière tout à fait officielle, en faisant distribuer aux surveillantes une lettre expliquant les buts de l’étude. La moitié d’entre
elles a répondu positivement. Les entretiens se sont déroulés sur le lieu de travail, dans une
salle proche de la grille de détention. Cette situation géographique, de même que le temps
passé dans l’établissement, ont favorisé de nombreux échanges informels avec les hommes
surveillants. La directrice et trois personnels gradés de cet établissement (une femme et
deux hommes premiers surveillants) ont également été interviewés sur leurs perceptions de
la féminisation. Enfin, des détenus ont été rencontrés de manière informelle. Aucun enregistrement n’a été réalisé lors de ces entrevues. Il faut voir là le fruit d’une contrainte à laquelle se heurte toute recherche en milieu carcéral : cet univers repose en effet sur une dichotomie tenace entre « pro-détenus » et « pro-surveillants » (Chauvenet, Orlic, Benguigui, 1994). Si l’enquêteur s’affiche avec les uns, les autres lui refusent leur soutien ; s’il
manifeste un désir de neutralité, il est immédiatement renvoyé à l’impérieux devoir de
choisir son camp. Nos interlocuteurs privilégiés ont donc été les personnels pénitentiaires,
hommes et femmes.
Le dernier moment de cette étude a permis d’inscrire la féminisation dans son contexte
institutionnel. Ainsi avons-nous procédé à des entretiens complémentaires : d’une part,
avec les représentants des trois grandes organisations syndicales de surveillant(e)s et,
d’autre part, avec trois personnels de direction qui, depuis 1998, participent à l’administration centrale à la mise en œuvre de cette réforme. Le recueil et l’examen rigoureux des documents préparatoires à la féminisation (notes d’orientation et rapports officiels, comptes
rendus de réunions, prises de positions syndicales, etc.) ont été menés en parallèle.
1. GENESE DE LA FEMINISATION DU PERSONNEL DE SURVEILLANCE
Mise à l’ordre du jour du Comité Technique Paritaire de l’AP le 20 janvier 1998
(DAP, 2000, p. 166), par le biais d’un projet de note d’orientation, la féminisation
du personnel de surveillance n’est devenue une réalité dans les établissements que
deux ans plus tard. Entre-temps, le dossier a fait l’objet d’âpres négociations entre
l’administration et les syndicats. Il a subi quelques ajustements et suscité des réserves à la mesure du bouleversement qu’il représentait dans une institution aussi masculine que la prison. Avant d’aborder cet aspect, revenons sur le contexte dans lequel a émergé cette féminisation et les spécificités qui en découlent.
1.1. UNE FEMINISATION TARDIVE ET PAR DEFAUT
La mixité des personnels en détention masculine a été justifiée avec des arguments différentialistes, l’administration insistant sur l’apport des surveillantes par
rapport à leurs collègues masculins. Le discours de l’AP s’est appuyé en effet sur la
valorisation de compétences de genre : si l’activité des surveillants consistait dans la
« détention de la détention » (Casadamont, 1986, p. 126), celle des surveillantes devait plutôt se traduire par un apaisement des rapports entre détenus et personnels, par
une détente permettant la coexistence pacifique. Cependant, nos interlocuteurs chargés d’accompagner le déploiement de la féminisation nous l’ont répété, ces arguments voilaient les véritables enjeux de la mesure. Pas plus qu’elle ne s’inscrivait
dans une logique de revalorisation du métier, l’arrivée de surveillantes n’a été pensée comme le moyen de réduire les tensions inévitables en prison. La féminisation
répondait en fait à des préoccupations tout autres. Confrontée à la nécessité du renouvellement de ses personnels
[4], l’AP a constaté les impasses de la logique des
quotas de sexe. Non seulement le métier de surveillant attire peu – à la différence
des métiers de sécurité de niveaux comparables (gendarme, gardien de la paix,
etc.) –, mais en outre les candidats masculins obtiennent généralement des résultats
inférieurs à ceux des femmes. La seule façon de continuer à recruter à un niveau satisfaisant (en nombre et en qualité) consistait donc à permettre l’affectation de surveillantes en détention masculine. La féminisation devait ainsi, au moins temporairement
[5], contribuer à résoudre les problèmes de recrutement de l’AP. Plus qu’une
orientation librement consentie et longuement réfléchie, c’était donc un pis-aller.
En cela, cette féminisation apparaît tout à fait originale : par rapport à ce qu’on
peut observer dans d’autres contextes nationaux, mais aussi au regard des processus
à l’œuvre dans les métiers de sécurité publique en France. Trois points principaux la
distinguent. D’abord, l’affectation de surveillantes dans les prisons pour hommes ne
relève aucunement d’une ouverture institutionnelle. Décidée faute de mieux et sans
réelle interrogation sur ses bénéfices potentiels, cette féminisation n’a pas été conçue
pour normaliser le fonctionnement de l’univers carcéral, ni pour le « rendre un peu
plus proche de la réalité sociale » (Rostaing, 1998, p. 123). À l’inverse, aux États-Unis, la mixité des personnels a été encouragée par certaines évolutions de la philosophie pénitentiaire (Jurik, 1985). Les responsables politiques et administratifs
considéraient alors que le dilemme security/service, semblable à celui que nous
connaissons en France entre la garde et la réinsertion, devait se régler au profit du
second terme. Dès lors, dans un environnement moins tourné vers la préservation de
la discipline collective et plus orienté vers l’amendement de l’individu, les femmes
étaient censées avoir toute leur place.
Ensuite, cette féminisation est très récente en France puisqu’elle a à peine plus
de cinq ans. Jusqu’à récemment, il demeurait encore exceptionnel, dans certains établissements pénitentiaires de province, de rencontrer des surveillantes. Au contraire,
aux États-Unis, la féminisation est apparue dès le début des années 1970, à la faveur
des avancées législatives obtenues par le mouvement des droits civiques (Zimmer,
1986 ; Hemmens, Stohr, Shoeler, Miller, 2002 ; Britton, 2003). Dans un univers professionnel relativement proche, la police
[6], la présence des femmes est attestée depuis encore plus longtemps : la fin du XIX
e siècle outre-atlantique (Beauchesne,
1999), le milieu des années 1930 en France (Pruvost, 2001), le milieu de la décennie
suivante en Irlande du Nord (Brewer, 1991), etc.
Enfin, la féminisation analysée ici n’est pas le résultat d’une conquête féministe.
Cela la différencie du cas américain où le combat des années 1960 contre les discriminations dans l’emploi (notamment les discriminations ethniques et sexuelles) a
rencontré les aspirations féministes à une égale représentation des hommes et des
femmes dans la société. L’entrée de surveillantes dans les prisons masculines y est
ainsi apparue comme l’un des fruits de la lutte féministe. Dans la police aussi, le
processus de féminisation est inséparable du mouvement féministe. Aux États-Unis,
la plus grande conscience politique sur les questions d’inégalités sexuées, associée à
la vigueur du mouvement féministe, a favorisé l’intégration des femmes dans
l’institution policière (Brown, 1997). Dès le début du XXe siècle, les pionnières nord-américaines « sont instruites, dans la quarantaine, appartiennent à la classe aisée et
bénéficient de l’appui d’organisations et de groupes de femmes » (Beauchesne,
1999, p. 345). La création de l’Association internationale des policières en 1915 est,
de ce point de vue, un important jalon. En France aussi, même si « cette part de
l’Histoire policière et féminine est largement méconnue, pour n’avoir pas été relayée par les policiers et les féministes qui, s’inscrivant dans la lignée des conflits
politiques des années soixante-dix, ignorent l’engagement des associations “féminines” et “féministes” réformistes au début du siècle, ainsi que le rôle joué par les
secrétariats à la condition féminine et le ministère aux droits de la femme dans les
années soixante-dix et quatre-vingt » (Pruvost, 2001, p. 91), le lien se retrouve entre
mouvement des femmes et féminisation de l’institution policière.
1.2. VIGUEUR ET PERSISTANCE DES OPPOSITIONS
Les spécificités de la féminisation du personnel de surveillance touchent également la manière dont les organisations syndicales se sont opposées à cette mesure.
De manière générale, leur discours critique s’est nourri de trois craintes
[7]. La première concernait les inévitables désorganisations que provoquerait l’arrivée de surveillantes dans les détentions masculines. L’interdiction légale de procéder à des
fouilles sur des détenus masculins
[8] a cristallisé certaines angoisses quant à la charge
de travail que ces surveillantes pourraient accomplir. Dans les différents documents
consultés, les femmes étaient aussi stigmatisées pour leurs absences supposées plus
fréquentes (congés de maternité, problèmes de santé des enfants, etc.). Tout cela
alimentait les critiques sur l’incapacité des surveillantes à remédier aux problèmes
d’effectifs. La seconde crainte avait trait au danger que pouvaient représenter des
femmes, fussent-elles surveillantes, dans cet univers masculin. Ce danger était entendu dans un double sens : d’abord pour les surveillantes qui, dans le discours syndical, étaient invariablement renvoyées à une faiblesse féminine naturalisée ; ensuite
pour les surveillants qui auraient toujours à prévenir et gérer les risques d’embrasement de la détention. Les organisations syndicales redoutaient enfin que les surveillantes soient recrutées massivement. Elles ne devaient en aucun cas être « trop »
nombreuses, de peur que la sécurité des établissements ne soit compromise. Les
syndicats ont tenté d’infléchir la politique de recrutements, mais en vain. Ils ont ensuite cherché à déterminer des
« seuils » au-delà desquels l’emploi de surveillantes
serait dommageable. L’examen des documents préparatoires révèle à ce sujet un véritable fétichisme du chiffre. Si ces divers artifices ont fait long feu, ils montrent
néanmoins une volonté résolue de freinage de la part des syndicats.
Comme nous allons le voir, ces oppositions se sont prolongées et déclinées lorsque la féminisation est devenue effective dans les établissements pénitentiaires. Des
organisations syndicales, les craintes et les réticences à l’égard de l’arrivée de femmes se sont élargies aux surveillants eux-mêmes.
2. SURVEILLANTES SURVEILLEES
En détention, les surveillantes concentrent en effet tous les regards. D’un côté,
les détenus les « testent », pour déterminer jusqu’où ils peuvent les solliciter et à
quel point l’application des règles diffère d’un surveillant à une surveillante, d’une
femme à un homme
[9]. De l’autre, pour leurs collègues (surveillants et gradés), les
surveillantes apportent avec elles toutes sortes de dangers et de risques préjudiciables à la bonne marche des détentions. Collectivement ramenées à un attribut biologique dévalorisé, c’est leur faiblesse inévitable (physique et psychologique) qui les
disqualifie sans autre forme de procès. Considérées abstraitement selon une logique
essentialiste, elles sont supposées détenir des qualités propres aux métiers « féminins » (Perrot, 1987) où, en fait de qualifications, elles mobiliseraient plus des « sa-voir-être » acquis par ailleurs, notamment dans la socialisation familiale (Kergoat,
1982). Elles sont ainsi renvoyées à une identité de genre qui, selon les représentations masculines, apparaît incompatible avec l’entrée dans certaines organisations de
travail. Si les surveillantes portent l’uniforme comme leurs collègues masculins, elles ne peuvent donc leur faire oublier qu’elles sont aussi des femmes (2.1. et 2.2.).
Parallèlement, ces surveillantes très surveillées ne parviennent pas à faire émerger
des formes de mobilisation permettant de surmonter les épreuves quotidiennement
imposées par les hommes. Elles semblent au contraire privilégier des modes purement individuels de socialisation au collectif masculin – ce qui indique la prégnance
des stéréotypes de genre parmi les femmes elles-mêmes (2.3.).
2.1. LE REGARD HIERARCHIQUE
Les surveillantes doivent supporter le regard de supérieurs hiérarchiques directs
pour lesquels la féminisation bouleverse à la fois les repères professionnels et les
traditions de l’institution. Les premiers surveillants, placés à l’échelon d’encadrement qui entretient les contacts les plus proches avec les personnels, sont tous sortis
du rang par la voie d’un concours interne ou d’une inscription au tableau d’avancement. Dans une des maisons centrales étudiées, il n’était pas rare d’en rencontrer
certains dont l’ancienneté se comptait en dizaines d’années. Selon les surveillantes,
ces gradés conservent à l’esprit « l’ancienne mentalité », qui fige la prison dans un
moule à la fois disciplinaire et masculin.
Parmi les surveillantes rencontrées, l’ancienneté moyenne ne dépassait pas deux
ans. Aucune n’avait auparavant exercé en secteur féminin. C’est dire l’importance
d’une réflexion sur les mécanismes d’apprentissage du métier et les voies de la socialisation professionnelle. Ce processus est ici compliqué par la méfiance dont les
gradés font preuve à l’égard des surveillantes. Attentifs aux moindres de leurs défaillances, ils ne tolèrent pas d’erreur de leur part. Cela est particulièrement le cas
lors de cette période d’apprentissage du métier qu’est l’année précédant la titularisation. S’il en allait de même pour les surveillants, on ne trouverait rien à redire à une
attitude somme toute « professionnelle ». Mais, sous couvert de professionnalisme,
les gradés semblent en fait nier aux femmes la possibilité même d’apprendre. Car,
comme E.C. Hughes (Hughes, 1996) l’a montré, la compétence professionnelle est
inséparable de la conscience de ses possibilités d’erreur et de la connaissance de ses
propres limites.
Les surveillantes sont prises dans des injonctions contradictoires qui redoublent
le phénomène de double contrainte rencontré par tout surveillant en formation (Malochet, 2004). Trop proches d’une application stricte des textes, leur incompréhension du fonctionnement de la détention ne manquera pas d’être stigmatisée. Trop
habiles dans la négociation de l’ordre aux étages, leur inconscience face aux détenus
ne laissera pas d’être fustigée. Les surveillantes doivent se fondre dans la détention
pour la déranger le moins possible ; dans le même temps, le soupçon plane toujours
d’une nature féminine encline à accorder aux détenus plus qu’il ne faudrait. Si la négociation de l’ordre avec les détenus constitue bien le premier objectif des surveillants, les gradés doutent que des femmes puissent y parvenir sans se faire manipuler
par des hommes supposés plus « malins » qu’elles, plus « vicieux », plus « forts » en
définitive.
2.2. LES YEUX DES COLLEGUES
Les yeux des autres surveillants ne sont pas moins difficiles à affronter que le regard hiérarchique. Les surveillantes que nous avons rencontrées comptaient souvent
parmi les premières affectées en détention masculine. Arrivant dans une organisation réglée par la loi, mais aussi la tradition, s’intégrant dans des équipes déjà constituées, elles avaient donc tout à prouver et à éprouver
[10]. Cette surveillante explique
comment, avant même sa prise de fonction, elle a dû s’accommoder des réactions de
rejet de ses collègues.
« Quand moi je suis arrivée, on a visité l’établissement et… l’équipe X était
en vacances. Donc on était cinq (surveillantes stagiaires) et tous les autres :
“vous êtes dans quelle équipe, vous êtes dans quelle équipe ?” Ben moi je dis :
“normalement, je suis dans la X”. Oh là là, ma pauvre ! C’était assez impressionnant. Je me suis dit : “mais où est-ce que je vais tomber ?” Et puis bon, il
a fallu quand même que je joue un peu des coudes, c’est vrai. Parce que… les
premières réflexions, ils voulaient pas de jeune, de petite jeune de 20 ans.
Parce que ça comporte plusieurs choses, c’est-à-dire soit elle pourrait aller
voir tel ou tel surveillant, elle pourrait un petit peu chauffer les surveillants,
prendre des congés maternité parce qu’elle aura des enfants et puis aussi, ils
auraient préféré que ça soit quelqu’un du coin parce qu’ils voulaient pas
qu’elle reste qu’un an dans l’équipe… »
(Surveillante, 35 ans, mariée à un surveillant, 3 enfants, 2 ans ½ d’ancienneté)
La femme (la surveillante) apparaît ici comme le bouc-émissaire parfait pour
tous les maux de la détention, que ceux-ci soient d’ailleurs réels ou supposés.
Comme pour les magistrats étudiés par A. Boigeol (1996, p. 121), la crainte majeure
des surveillants concerne une arrivée de femmes jugée massive et toujours excessive.
Les manifestations de cette peur empruntent des voies radicales. Les surveillantes peuvent ainsi faire l’objet de rumeurs insistantes, en particulier si elles sont célibataires. Certaines ont expliqué mentir sur leur vie privée (en recourant parfois à
l’artifice d’une bague à l’annulaire) pour prévenir de telles immixtions.
« Quand j’étais à la maison d’arrêt, par exemple, ils m’ont pas crue que j’étais
mariée. C’est une fois qu’ils ont vu que, une fois, que mon mari m’a emmenée
et puis qu’ils ont vu qu’on s’est fait un bisou avant qu’il parte… “Ah mais t’es
vraiment mariée ?” Oui, écoute ! Parce qu’il y a beaucoup de surveillantes,
quand elles arrivent dans les établissements, qui racontent comme quoi elles
sont mariées. Même si elles sont célibataires. »
(Surveillante stagiaire, 25 ans, mariée sans enfant, 10 mois d’ancienneté)
L’intense circulation des bruits et des ragots (traduction de la surveillance généralisée dans les détentions) incite les surveillantes à une discrétion redoublée sur le
registre extra-professionnel. Cette exigence vaut même pour celles, nombreuses, qui
partagent leur vie avec des surveillants.
Les comportements masculins n’en ont pas moins des conséquences importantes
sur la socialisation professionnelle des recrues féminines. Alors qu’elle s’opère
d’habitude très rapidement (Benguigui, Orlic, 1997), fût-ce avec des ratés (Malochet, 2004), il semble que les femmes affectées en détention hommes ne parviennent
pas à s’intégrer de manière pleine et entière au collectif des surveillants. Leurs aptitudes professionnelles font certes l’objet d’un déni systématique. Mais en outre,
comme le souligne justement L. Zimmer (1986, p. 99), les surveillantes ne peuvent
prétendre participer d’une culture professionnelle dont on leur bloque symboliquement l’accès.
2.3. ENTRE FEMMES
N’est-ce pas la lutte contre les comportements discriminatoires des hommes qui
permet aux femmes de se mobiliser collectivement autour d’une identité de genre
« positive et mobilisatrice, susceptible de définir par elle-même un enjeu de
l’action » (Segrestin, 1980, p. 187) ? N’est-ce pas en sortant de l’univers féminin, en
entrant dans la mixité, que les femmes peuvent acquérir une conscience de
genre (Kergoat, 1992) ? Rien n’est moins sûr. Les surveillantes auraient certes un
intérêt indéniable à s’unir. Pourtant, rien n’émerge – à tel point qu’une éventuelle
solidarité de genre paraît ici relever de l’illusion. Deux phénomènes peuvent rendre
compte de cette absence d’action collective. Le premier concerne les surveillant(e)s
dans leur ensemble ; le second concerne plus particulièrement les personnels féminins.
L’organisation du travail en détention est le premier facteur. Le travail des surveillant(e)s aux étages est essentiellement solitaire (Benguigui, 2000). Les surveillant(e)s y sont dans une situation d’autonomie contrainte. La latitude tacitement offerte par la hiérarchie (qui leur permet de se retrouver parfois aux marges des règles
instituées sans subir de sanction, cf. Benguigui, Chauvenet, Orlic, 1994) est seulement bornée par un double impératif : savoir gérer son temps et toujours connaître
l’effectif des détenus à son étage. Par rapport à leurs collègues, les surveillant(e)s
sont dans une ambivalence que résument ces couples d’oppositions : « solitaires et
solidaires » (Lhuilier, Aymard, 1997), « unis et divisés » (Montandon, Crettaz,
1981). S’il y a bien des moments de solidarité entre les personnels de surveillance,
ils apparaissent souvent contraints par le poids des circonstances. Lorsqu’on leur
demande un exemple de situation où ils viennent en aide à leurs collègues, les surveillant(e)s renvoient très souvent à des événements dramatiques (sonnerie de
l’alarme, prise d’otage, etc.). Bien évidemment, les actes d’entraide existent mais ils
tiennent plus des affinités individuelles que de la solidarité professionnelle. Les surveillantes, quant à elles, n’échappent pas à ce type de contradictions autour de la solidarité.
Mais l’émergence d’une conscience de genre peut également buter contre un clivage passant entre les femmes elles-mêmes. Ainsi le travail entre femmes (entre
surveillantes) fait-il l’objet de critiques très dures de la part des femmes elles-mêmes. Aux « ambiances féminines » sont associés certains des défauts féminins
« naturels », bavardages intempestifs, jalousies tenaces ou excès d’affectivité, par
exemple. Là comme ailleurs, « comment ne pas relever l’insistance de discours féminins extrêmement laudateurs sur les hommes (leurs qualités, leurs compétences…), (…) et simultanément, la disqualification par les femmes elles-mêmes, et de
l’espace de travail féminin et des femmes“en général” ? » (Fortino, 1999, p. 374-375). D. Kergoat a résumé ce problème sous la forme d’un syllogisme (Kergoat,
2001, p. 109), auquel souscrivent de nombreuses surveillantes interrogées :
« — toutes les femmes sont jalouses – majeure ;
— moi je ne suis pas jalouse – mineure.
Formellement, la conclusion devrait être :
— donc, je ne suis pas une femme. »
Ce type de raisonnement consiste pour celle qui parle à s’exclure de son propre
groupe de sexe. De ce point de vue, l’exemple suivant est intéressant :
[Dans un des établissements étudiés, deux membres (féminins) du personnel
de direction avaient organisé une réunion où l’ensemble des surveillantes
étaient invitées à évoquer leurs difficultés avec les collègues masculins.]
« Et donc chacune racontait un peu son expérience… (…) Pour vous dire
comment on n’est pas solidaires, il y avait que des surveillantes. Il y avait une
CIP [11]. La directrice, plus la DRH [12]. Et trois surveillantes de la maison
d’arrêt. Il s’est dit des choses qui devaient être confidentielles, qui devaient
pas sortir de la salle. Ben, trois jours après, tous les surveillants étaient au courant. Donc c’est… Comme quoi, les surveillantes sont pas si… solidaires. »
(Surveillante, 29 ans, célibataire sans enfant, 5 ans ½ d’ancienneté)
Si, en l’occurrence, on peut parler d’un clivage femmes/femmes, c’est parce que
chacune semble rejeter sur ses collègues du même sexe le poids des défaillances de
la solidarité de genre. Ce sont toujours les autres qui fautent ou ont fauté. Finalement, en même temps qu’il soulève de classiques résistances masculines, ce processus de féminisation place les surveillantes face aux ressorts délicats de la mobilisation sexuée et donc aussi face aux dilemmes d’une action collective (encore) improbable.
3. DYNAMIQUES DE LA DIVISION SEXUELLE DU TRAVAIL EN PRISON
Qu’en est-il du travail réalisé par les unes et les autres dans les détentions ?
Comment les résistances masculines s’actualisent-elles dans le travail au quotidien ?
Comment l’arrivée de surveillantes dans les prisons masculines modifie-t-elle l’organisation du travail de surveillance ? Ces questions soulèvent le problème de la division du travail entre surveillants et surveillantes. Il s’agit en effet d’interroger les
mécanismes sexués par lesquels s’organise et se répartit le travail de surveillance. La
mise en évidence d’une division sexuelle du travail viendrait ainsi compléter nos réflexions sur les résistances masculines au processus de féminisation.
Selon D. Kergoat (2000, p. 36), la division sexuelle du travail repose sur « deux
principes organisateurs : le principe de séparation (il y a des travaux d’hommes et
des travaux de femmes) et le principe hiérarchique (un travail d’homme “vaut” plus
qu’un travail de femme). » Si ce schéma a le mérite d’offrir une interprétation globale de ces phénomènes, nous proposons quant à nous de prêter attention à la plasticité des formes empiriques de la division sexuelle du travail. Notre enquête nous a
en effet conduit à porter le regard sur les dynamiques du processus, qui permettent
d’entrevoir la richesse des configurations empiriques. Si les surveillantes ne peuvent
légalement réaliser l’ensemble des tâches afférentes à leur métier (les fouilles de détenus), si l’arrivée de ces femmes se traduit donc dans des principes d’organisation
sexués, on ne peut en rester à ce constat encore trop général.
En analysant conjointement les dimensions sexuelle et morale de la division du
travail, nous montrerons que l’assignation exclusive aux hommes d’une tâche ressentie comme pénible permet d’entrevoir la réversibilité des principes énoncés par
D. Kergoat. La division sexuelle du travail est perçue ici, aussi bien par les hommes
que par les femmes, de manière beaucoup moins figée qu’ailleurs (3.1.). Nous interrogerons par ailleurs la possibilité d’une coexistence égalitaire entre les sexes qui ne
se résumerait ni à la re-création des différences, ni à la permanence dissimulée des
ségrégations (Fortino, 1999 et 2002). L’exemple de la gestion sexuée des « interventions »
[13] nous fournira une illustration des limites de la mixité au travail en prison (3.2.).
3.1. LES DEUX COMPOSANTES DE LA DIVISION DU TRAVAIL
La division sexuelle et la division morale du travail sont deux phénomènes indissociables. Mais ils ne se superposent pas toujours de manière mécanique. De ce
point de vue, les perceptions croisées des hommes et des femmes permettent d’apprécier les dynamiques de la division sexuelle du travail.
L’exemple des fouilles va nous permettre d’illustrer notre propos. Les fouilles
font indéniablement partie du « sale boulot » des surveillants de prison. On ne saurait bien sûr soutenir qu’il est aussi violent pour le surveillant de réaliser une fouille
que pour le détenu de la subir. Il n’en demeure pas moins que la proximité physique
et la dégradation morale inhérentes à cette situation sont également ressenties par les
surveillants. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, dans ces moments là, les surveillants expliquent travailler de manière machinale, en parlant d’autre chose, pour que
cet instant passe plus vite et soit ramené à une sorte de « neutralité fonctionnelle »
(Chauvenet, Orlic, Benguigui, 1994, p. 95). Dans une des deux maisons centrales
étudiées, c’est principalement en fin de semaine, après les parloirs des détenus avec
leurs familles, que les fouilles intégrales sont réalisées. Des surveillants placés en
renfort sont préposés à cette tâche. Alors qu’un poste de renfort permet généralement de rompre avec la monotonie du service d’étage et de se détourner d’une
confrontation épuisante avec les détenus, les renforts du week-end voient ce tableau
obscurci par l’obligation de réaliser des fouilles à corps. Alors que le poste de renfort apparaît très enviable en semaine, il ne l’est plus du tout le week-end, au moment où doivent être réalisées des fouilles intégrales à la sortie des parloirs. On a
donc là l’exemple d’un poste qui, suivant le fonctionnement organisationnel, est alternativement valorisé puis repoussé.
Mais la présence de surveillantes modifie quelque peu cet équilibre. En effet,
lorsque l’une d’entre elles est placée à ce poste un week-end, elle doit se faire relever par un collègue masculin, qui réalise donc les fouilles à sa place. Ce surveillant
doit donc cumuler les contraintes liées à son activité à un étage et celles qu’implique
l’interdiction faite aux femmes de réaliser des fouilles. Dans cet exemple, deux
mouvements se conjuguent pour faire penser à chacun des groupes qu’il fait les frais
de la division sexuelle du travail. Du point de vue des surveillants, l’arrivée de femmes modifie défavorablement l’équilibre entre le « sale boulot » et le « beau rôle ».
Quand une ou plusieurs surveillantes sont placées en renfort le week-end, la charge
de travail dévalorisé et dévalorisant augmente pour les hommes. Mais du point de
vue des surveillantes, c’est l’organisation du travail qui est inadaptée aux contraintes
que leur présence entraîne. Elles souhaiteraient être exclues des postes de renfort le
week-end, ce qui leur éviterait d’avoir à affronter les critiques de leurs collègues
masculins. Ce qui pourrait être un principe équitable de partage du travail (les postes
de renfort sont accessibles à tous, y compris le week-end, quand des aspects dévalorisants s’y greffent) se transforme en une véritable épreuve pour les surveillantes,
qui doivent organiser elles-mêmes leur relève par un homme.
La division sexuelle du travail de surveillance apparaît moins simple ici que dans
d’autres univers professionnels. La traduction organisationnelle de la féminisation
donne lieu en prison à une combinaison originale de séparation (les fouilles sont le
domaine réservé des hommes) et de hiérarchie (ces mêmes fouilles sont un élément
dévalorisant pour les hommes ; les femmes s’estiment lésées par une organisation du
travail qui les place dans une position d’infériorité face à des collègues masculins
qu’elles doivent solliciter sur le mode du « donnant-donnant »).
3.2. UNE MIXITE IMPENSABLE ?
L’analyse des formes sexuées de la division du travail entre les surveillant(e)s
conduit à s’interroger sur la possible émergence d’une mixité au travail en prison. Si
l’organisation ne garantit pas une distribution égalitaire du travail entre les sexes,
peut-on néanmoins voir apparaître une « égalisation des positions occupées, (…) des
déroulements de carrière de mêmes rythme et niveau, (…) une remise en cause des
stéréotypes sexués traditionnels » (Fortino, 2000, p. 117) ? Nous ne fournirons ici
qu’une réponse partielle à cette interrogation, qui suggérera tout de même l’étendue
du chemin encore à parcourir pour les surveillantes.
C’est lors des « interventions » que se manifestent les limites d’une mixité à certains égards impensable pour les hommes. Quand un problème de ce type survient,
les femmes sont placées dans des postes protégés ou fermement priées de se tenir à
l’écart. Les stéréotypes sur les différences de force physique permettent de justifier
cette forme de protection ou de « paternalisme ».
« Il est vrai qu’en matière d’interventions, vous allez pas demander à une
femme, sauf si c’est une ceinture noire cinquième dan, et encore… de passer
devant. Non. »
(Premier surveillant, 40 ans, marié, 2 enfants, 17 ans d’ancienneté)
« J’ai pas demandé à être protégée. Bon, on nous protège automatiquement.
On est hyper-protégées, même sur-protégées par… Vraiment, sur-protégées.
Mais bon…
— Par vos collègues ?
— Surtout par les collègues. Surtout les collègues de l’équipe. C’est même de
la sur-protection. Des fois, c’est un peu lourd à porter. Par exemple, la nuit
quand il se passe quelque chose, quand on est en service de nuit, c’est : “bon
reste là, vas-y, vas au PCI [14] et gère là”. Et moi : “non non, non non, je
monte.” “Mais non, écoute…” (Rires) “Non non, je monte, tu peux pas me le
refuser. Je monte”. Bon, ça plaît pas à tout le monde.
— Vous essayez d’intervenir ?
— Ah ben, je monte quand même. Ça dépend vraiment mais normalement, je
suis toujours montée. Quand j’ai dit que je montais, je monte quoi. Je veux
pas qu’on me refuse ça, quoi. (…) Ah non ! J’ai été formée comme un
homme. »
(Surveillante stagiaire, 25 ans, mariée sans enfant, 10 mois d’ancienneté)
Encore une fois, l’attribut sexuel prend le pas sur le statut professionnel. À la
surveillance subie s’ajoute donc une protection octroyée en vertu de classiques
considérations de genre. On voit la complexité d’un discours masculin qui met en
présence des arguments sur la nécessaire égalité de traitement entre les sexes et sur
la non moins indispensable différence dont l’organisation carcérale doit tenir
compte. En s’arrogeant un monopole d’action lors des « interventions », les surveillants instillent une nouvelle forme de hiérarchie sexuée dans une activité professionnelle devenue égalitaire en droit. Si, de fait, les « interventions » ne constituent pas
le cœur de l’activité des surveillants, si leur fréquence est très irrégulière et leur importance variable, ces moments d’urgence n’en constituent pas moins un élément du
professionnalisme des personnels pénitentiaires. Ils manifestent en effet la cohésion
des surveillant(e)s réunis face à un événement qui requiert une action commune
(Benguigui, 2000). La mixité au travail dans les prisons pour hommes demeure un
horizon lointain.
4. LA SURVEILLANCE AU FEMININ
Mais la féminisation des postes en détention masculine ne se heurte pas aux seules résistances des surveillants. L’arrivée de surveillantes ne peut en effet laisser les
détenus totalement indifférents. Cet aspect de la mixité a d’ailleurs été présenté, à
l’origine, comme un élément essentiel de la mesure, la présence de femmes devant
apaiser les détentions et insuffler un calme auquel les rapports d’homme à homme
(de surveillant à détenu) ne pouvaient « naturellement » parvenir. En instaurant cette
mixité encore partielle, il s’agissait donc de désamorcer les velléités agressives de la
population pénale, de la placer face aux exigences d’une éthique masculine à laquelle elle semble globalement attachée. Ce ne sont pourtant là que des discours, qui
ne nous informent pas sur la manière dont surveillantes et détenus gèrent leurs interactions. L’arrivée de surveillantes dans les prisons pour hommes modifie-t-elle les
cadres du « troc relationnel » (Lhuilier, Aymard, 1997, p. 152) auquel s’apparentent
les interactions entre surveillants et détenus ? Est-ce qu’aux principes des relations
entre ces deux groupes peuvent s’ajouter et se mêler des considérations de genre ?
Entre la neutralisation du genre et l’usage stratégique de la différence des sexes,
nous soutenons que les surveillantes inaugurent une troisième voie. À la première
branche de l’alternative correspondrait la mise en œuvre d’une « surveillance institutionnalisée ». Nous entendons par là qu’elles tenteraient d’établir leurs relations avec
les détenus sur des bases indépendantes de la variable de genre. L’exigence qu’elles
se fixeraient serait donc de faire leur travail comme leurs collègues masculins – et
cela concernerait autant le résultat que les moyens employés (Jurik, Halemba, 1984 ;
Jurik, 1985). La seconde éventualité apparaît diamétralement opposée à la précédente : c’est en effet à une « surveillance féminine » que les surveillantes pourraient
se livrer. Elles essaieraient de tirer tout le parti possible (et admissible) de leur féminité et des qualités qu’on y associe « naturellement » : douceur et écoute, d’un côté ;
charme et séduction, de l’autre. En trouvant chez les détenus des réponses conformes aux stéréotypes sur le masculin et le féminin, les surveillantes parviendraient
ainsi à préserver le calme et la discipline au sein des détentions (Zimmer, 1986 et
1987).
Ces deux hypothèses sont également critiquables : l’une parce qu’elle ignore la
différence des sexes au profit d’une illusoire identité entre surveillantes et surveillants, l’autre parce qu’elle tend à en faire une variable déterminante dans le professionnalisme des surveillantes. En fait, la voie qu’empruntent les surveillantes est à la
fois plus simple et plus complexe. Si l’on peut parler de « surveillance au féminin »,
c’est parce que les interactions entre surveillantes et détenus reposent sur des cadres
sexués.
On montrera d’abord que la différence des sexes imprime sa marque aux interactions entre surveillantes et détenus, les uns s’adressant à la femme cachée sous
l’uniforme, les autres tirant parti de « dispositions » jugées féminines pour gérer au
mieux la détention (4.1.). Nous verrons que, malgré cela, les surveillantes maintiennent entre les détenus et elles une distance qu’elles estiment nécessaire au plein accomplissement de leurs missions (4.2.). Nous envisagerons pour finir les éventuelles
limites de cette surveillance au féminin (4.3.).
4.1. LES CADRES SEXUES DE L’INTERACTION SURVEILLANTE-DETENU
Les cadres sexués de leurs interactions s’imposent aux détenus comme aux surveillantes. C’est à la « nature » féminine des surveillantes que les détenus s’adressent ; c’est en adoptant un comportement réglé par cette normalité « féminine » que
les surveillantes remplissent leur mission.
Les détenus marquent en général un comportement très différent selon qu’ils
sont face à un surveillant ou une surveillante. Ces dernières ont beau vouloir gommer leur féminité, celle-ci ne disparaît pas sous l’uniforme. Si elles sont surveillantes, elles demeurent avant tout des femmes, aux yeux des détenus. Dans cet univers
masculin, un tel rappel à l’ordre du genre doit se traduire par des comportements
adaptés aux stéréotypes du masculin et du féminin. Même si elle est en position de
pouvoir, la surveillante est prise dans les rets d’une logique sexuée qui l’oblige à
agir conformément à une « nature » féminine véhiculant des images de faiblesse, de
patience et de gentillesse. Celles qui n’entrent pas dans ce « jeu » (pour exercer une
autorité « naturellement » qualifiée de masculine) n’en tirent pas le profit escompté
en termes de gestion.
Alors qu’ils n’hésitent pas à s’affronter, même violemment, aux surveillants, les
détenus sont plus mesurés face aux surveillantes. Celles-ci expliquent que les interactions entre les détenus et leurs collègues masculins peuvent très rapidement tourner à l’agression et au conflit physiques. G. Sykes (Sykes, 1999, p. 98) notait déjà en
prison une tendance à la radicalisation des comportements sexués, se traduisant, entre autres, par une valorisation de la violence entre co-détenus et avec les surveillants. Face aux surveillantes, au contraire, les crises ne dépassent guère le stade des
insultes ou des menaces verbales – ce qui est encore une manière détournée, pour les
détenus, de les protéger, alors même qu’elles représentent l’autorité contre laquelle
ils seraient censés se rebeller
[15]. Les surveillantes évoquent souvent le « respect »
que les détenus leur témoignent en agissant ainsi. Respect dû à la femme, non à la
fonction qu’elle exerce ou à l’institution qu’elle représente. Il semble que la présence de surveillantes dans les détentions masculines désamorce quelques-unes des
crispations traditionnelles des détenus à l’égard de l’Administration pénitentiaire et
de ses personnels. Mais en fait de « respect », il faudrait plutôt voir là, d’une part, la
prégnance chez les détenus de stéréotypes sexués (l’homme doit protéger la femme)
et, d’autre part, le moyen pour eux d’affirmer leur virilité (ce n’est pas en cherchant
querelle à une femme qu’un homme prouve sa force ou son courage).
Toutes les surveillantes rencontrées, sans exception, ont souligné leur goût pour
le « dialogue » et la « discussion », ce que certaines assimilent à du « travail social », et d’autres, plus nombreuses, à l’exercice d’une « diplomatie » nécessaire au
maintien de l’ordre. Les surveillantes déclarent parler aux détenus, s’intéresser à
leurs problèmes et essayer de les régler dans la mesure de leurs possibilités. Elles
affirment ainsi se distinguer de leurs collègues masculins, dont l’interaction avec les
détenus reposerait, en définitive, sur le rapport de forces
[16]. En l’absence d’arguments suffisants de ce côté là (qu’elles le déplorent ou non), les surveillantes se rabattent sur ce qu’elles maîtrisent le mieux, la parole, l’écoute, bref la communication.
Les surveillantes essayent d’établir avec les détenus des relations empreintes de
confiance et de réciprocité. Elles accordent leur attention à tous les détenus, pour
peu que ceux-ci le leur rendent par un comportement respectueux et discipliné. Ce
qui peut être ressenti par leurs collègues masculins comme une implication à la fois
déplacée et dangereuse apparaît aux surveillantes comme une part essentielle de leur
travail. En cela, leur gestion n’est pas seulement différente, elle est également gênante. Si une surveillante ne conçoit pas de rester à l’écart de la vie d’un étage et des
préoccupations des détenus, elle va inévitablement à l’encontre d’une attitude bien
établie parmi les surveillants, et qui se résume dans une expression couramment entendue : « pas de vagues ». Parce qu’elles se montrent à l’écoute des détenus, leur
gestion n’échappe pas aux soupçons et aux reproches. Les surveillants estiment ainsi
que leurs collègues féminines, dans l’ensemble, favorisent trop l’aspect « social » de
leur mission, au détriment des exigences en termes de sécurité. Or on sait combien
est ambiguë la position des surveillants sur la réinsertion : impérative, elle souffre
pourtant d’une large dévalorisation ; partie intégrante de leurs missions, elle fait
néanmoins l’objet d’un déni collectif chez les surveillants ; constamment opposée
par eux aux manques d’effectifs et à l’absence de volonté politique, elle se trouve
donc concentrée dans les mains d’acteurs dont l’image n’en apparaît que plus négative, les CIP ou les assistantes sociales. Il n’est pas rare, dès lors, d’entendre des
surveillants dire que les femmes seraient mieux employées dans ces activités uniquement « sociales ».
Cela nous permet de souligner les limites d’une position professionnelle entièrement dictée par des considérations de genre. Les cadres de l’interaction sont certes
sexués, mais ils ne sont pas que cela. Attentives aux récriminations de leurs collègues, les surveillantes jugent en effet dangereux l’abandon aux « travers » d’une interaction complètement sexuée : s’il leur est utile (ou inévitable) de s’appuyer sur la
logique du masculin et du féminin face aux détenus, celle-ci doit s’arrêter où commencent les risques professionnels et sécuritaires.
4.2. LA « BONNE DISTANCE »
Pour les surveillants, il est crucial d’établir et de maintenir une « bonne distance » à l’égard des détenus (Chauvenet, Orlic, Benguigui, 1994). S’ils ne peuvent
négliger l’aspect relationnel de leur activité professionnelle, les surveillants n’en
demeurent pas moins les garants du droit et de la sécurité au sein des détentions.
C’est donc en construisant cette position paradoxale, alliant proximité et distance,
qu’ils entendent remplir leurs missions, elles-mêmes contradictoires. Si les moyens
de parvenir à cet équilibre sont habituellement laissés à l’appréciation de chacun,
dans le cas des surveillantes, le regard et les injonctions des collègues masculins pèsent fortement.
C’est ainsi que les surveillantes se forgent une « carapace » personnelle, selon le
mot d’une d’entre elles. Elles sont pourtant fréquemment sollicitées par les détenus,
via des plaisanteries, des compliments ou des confidences. En fait, les surveillantes
entendent limiter leur travail à ses aspects les plus neutres affectivement et personnellement. Il n’est pas question d’établir des relations même amicales avec les détenus : aux cadres sexués de l’interaction semble s’ajouter le poids des contraintes de
rôles institutionnalisées.
« Un détenu va essayer de me tchatcher en me disant : “ah surveillante, aujourd’hui, vous souriez pas” ou “surveillante, il fait beau, vous allez bien,
vous connaissez mon nom…” Dernièrement, on m’a demandé : “vous
connaissez mon nom mais moi, je connais pas le vôtre”. Moi, j’ai dit : “ben si,
c’est surveillante.” Mais toujours avec le sourire. (…) Le détenu, pour moi,
c’est une personne qui, s’il a besoin que je lui rende des services, du style au
niveau social, au niveau juridique, il y a pas de problèmes. Mais moi, c’est vigilance et sécurité, de toute façon. Un détenu, facilement, viendra peut-être
plus facilement me parler. Mais moi, je mets des limites. Il y a des limites. Il
peut venir me parler de ses problèmes s’il veut. Mais je mets toujours des limites. Toujours. Même par rapport à ses problèmes, je mets des limites.
— Vous ne voulez pas…
— Non parce qu’à un moment ou un autre, il va faire perdre la frontière entre
le surveillant et le détenu. Et à un moment ou un autre, il vous prendra pour un
ami. »
(Surveillante, 26 ans, concubinage avec un surveillant, 2 ans d’ancienneté)
La « carapace » personnelle que se forgent les surveillantes leur permet ainsi de
ne pas prêter le flanc aux éventuelles tentatives de déstabilisation des détenus. Elle
rend également possibles des relations paradoxales mais efficaces du point de vue de
l’institution et des agents, ni trop proches, ni trop distantes.
Les surveillantes disent parfois transformer la « bonne distance » en une véritable « barrière » professionnelle. Celle-ci se manifeste de plusieurs façons mais une a
fait l’unanimité parmi les surveillantes rencontrées : le refus de jouer de sa féminité.
« Quand je travaille en détention, face à la population pénale, je ne me maquille pas, c’est des hommes. On n’est pas là pour les provoquer. Il y en a qui
ont des parloirs mais il y en a qui n’en ont pas. Faut faire attention quand
même. On n’est pas là pour les provoquer, pour provoquer l’agression, on sait
jamais ce qui peut arriver. Donc je pense que le comportement de la surveillante doit être strict. Chacun fait ce qu’il veut. Chaque femme fait ce qu’elle
veut, si elle veut venir maquillée. Mais je veux pas dire, s’il arrive quelque
chose… Ben faut pas les provoquer. Faut rester à notre place. On est des
femmes mais on est surveillantes. Avant tout. »
(Surveillante, 35 ans, mariée, 2 enfants, 2 ans d’ancienneté)
La femme vit sous l’uniforme, certes, mais elle ne doit en aucun cas chercher à
apparaître au grand jour. À l’évidence, les surveillantes ne sont pas asexuées ; il faut
simplement qu’elles n’en rajoutent pas dans la différence, ce qu’elles-mêmes concevraient comme une exposition volontaire au danger.
La « surveillance au féminin » repose donc sur un équilibre à la fois précaire et
paradoxal. Ce mode de gestion des détentions s’appuie sur des interactions largement sexuées mais il s’en dégage aussi pour permettre des relations plus institutionnalisées, réglées par des impératifs professionnels de distance et de méfiance. Les
surveillantes exercent ainsi une autorité « en douceur », acceptable par les détenus
(ses fondements ne sont pas simplement légaux) mais aussi efficace pour
l’institution (son exercice ne résulte pas seulement d’un cadre interactionnel sexué).
4.3. INCERTITUDES
Cette forme singulière d’autorité est-elle pour autant durable ? À cette question,
il n’est pas de réponse univoque. Les interactions entre surveillantes et détenus
s’inscrivent en effet dans des cadres sensiblement différents selon les types d’établissements. En maison d’arrêt, par exemple, on peut faire l’hypothèse que la « surveillance au féminin » a de beaux jours devant elle. D’une part, les détenus y étant
incarcérés pour des périodes plus courtes qu’en maison centrale, les surveillantes
peuvent conserver une sorte d’avantage comparatif sur leurs collègues masculins. La
différence portée par la « surveillance au féminin » y apparaît moins susceptible de
contestations. D’autre part, en maison d’arrêt, les personnels sont matériellement
contraints d’établir des relations formelles et peu suivies avec les détenus.
L’organisation du travail s’y caractérise en effet par une série de tâches
[17] qui, en
raison notamment de la surpopulation, empêchent les surveillant(e)s de s’engager
dans la dimension relationnelle de leur activité.
En maison centrale, la situation est tout autre. C’est aussi pour cela que les surveillantes qu’on y a rencontrées expriment de fortes craintes. Elles estiment ainsi
que leur gestion originale des détentions disparaîtra tôt ou tard, condamnée notamment par les modifications structurelles de la population pénale. Passé l’effet de surprise qu’a pu représenter pour les détenus l’arrivée de surveillantes, la différence
n’opèrerait plus autant. C’est surtout face à certains détenus qu’est déplorée cette
« différence perdue »
[18] : d’une part, ceux qui, adeptes d’un islamisme peu tempéré,
considèrent qu’ils n’ont pas à recevoir d’ordres de ces femmes ; et d’autre part, ceux
qui, souffrant de troubles mentaux, ne se calment qu’avec des fioles de médicaments. Face à ces détenus, la « surveillance au féminin » se révèlerait inefficace,
voire contre-productive.
Les surveillantes exerçant en maison centrale redoutent ainsi de ne plus participer à la dé-tension de la détention. Outre les évolutions structurelles de la population
pénale, l’accent est mis sur les risques d’une présence de femmes en trop grand
nombre. Plus nombreuses, les surveillantes risqueraient ainsi de perdre cette différence qui les distingue de leurs collègues masculins et leur permet de gérer les
conflits en détention de manière apaisée. Elles ne se sentent pas l’âme de pionnières,
ni de féministes : par un retournement intéressant, elles font place à des arguments
sensiblement identiques à ceux que les surveillants opposent à la féminisation.
« Moi je suis pas contre les femmes en détention, parce que je suis en détentionhommes, mais comme je disais au cours des réunions, il en faut, mais il
en faut pas trop. Il faut pas qu’on se retrouve à une équipe de femmes en détentionhommes. Parce qu’il faut pas se leurrer, les femmes ont pas la même
force que les mecs, au niveau physique déjà, et puis la force de caractère au
niveau mental. Je pense que ça joue quand même sur les détenus. Si on se retrouve à une équipe de filles aux étages, c’est bon… [Rires] C’est bon ! Les
détenus sont pas bêtes, ils savent… Et il faut pas qu’on fasse les bêtes non
plus, il faut qu’on reconnaisse que quelque part, on n’a pas la force d’un
homme. Peut-être que quelques femmes sont plus fortes que certains hommes,
mais en grande majorité, je vais te dire que physiquement, les hommes sont
plus forts. Et face à certaines situations, c’est vrai qu’il faut des hommes. Des
femmes toutes seules face à certaines interventions, non ! C’est pas possible. »
(Surveillante, 25 ans, célibataire sans enfant, 4 ans d’ancienneté)
La parité semble donc perverse aux surveillantes. Elles l’appréhendent moins
comme une étape vers la reconnaissance de leurs compétences (comparables à celles
des hommes) que comme le moment susceptible de confondre leurs ambitions professionnelles (elles ne seront jamais des surveillants comme les autres). Ainsi, paradoxalement, c’est parce que les hommes sont majoritaires que les femmes s’estiment
capables de remplir leurs missions.
L’arrivée de personnels féminins dans les prisons pour hommes a fourni
l’occasion d’une réflexion sur la notion de mixité au travail. Celle-ci n’est réductible
ni à un illusoire décompte arithmétique, ni au simple constat de la coexistence des
sexes. Le risque est grand, en effet, d’en rester à une approche comptable, oubliant
ainsi que l’égalité formelle entre hommes et femmes ne s’accompagne pas nécessairement d’une égalisation de leurs conditions de travail et d’emploi. L’arrivée de
femmes dans un univers professionnel traditionnellement masculin doit donc être
envisagée du point de vue de la division du travail entre les sexes. Étant elle-même
« un point d’arrivée, résultat à la fois d’un certain état des forces productives, matérielles et intellectuelles, grâce auxquelles une société agit sur son environnement
pour en extraire les moyens d’exister, et de la place des sexes face aux ressources »
(Godelier, 1996, p. 350-351), la division sexuelle du travail révèle en effet les mécanismes de différenciation du masculin face au féminin, en même temps qu’elle participe à leur reproduction.
Dans un univers comme la prison, véritablement façonné par la logique du masculin, l’arrivée de femmes ne s’est pas faite sans heurts, ni résistances. Aujourd’hui,
les surveillantes exercent aux étages des détentions, mais elles demeurent surveillées
par des collègues masculins dont le regard se révèle souvent désapprobateur. Leur
dépréciation du travail des femmes s’alimente à de nombreuses sources. Celles-ci
tiennent autant des stéréotypes de genre classiques (autour de l’usage de la force
physique, par exemple), que des conséquences organisationnelles de la féminisation
(interdiction légale de procéder à des fouilles pour les femmes). Si la division
sexuelle du travail en prison doit être appréhendée dans une perspective dynamique,
ouverte au changement, force est pourtant de conclure à l’absence d’une mixité
pleine et entière entre l’activité des unes et celle des autres. Enfin, l’arrivée de sur-217
veillantes modifie le fonctionnement des établissements pénitentiaires en inaugurant
une nouvelle forme de relation avec les détenus. Les surveillantes reconnaissent inscrire leur travail avec les détenus dans un cadre sexué, en ne sacrifiant pas les exigences de base sur la sécurité. Pour mettre en œuvre la surveillance au féminin, il
s’agit donc pour elles de trouver et faire respecter la bonne distance.
Néanmoins, de nombreux obstacles interdisent encore au métier de surveillant de
prison de s’affirmer complètement au féminin. La vigueur de l’imaginaire masculin
sur le corps et la sexualité des femmes, la plasticité des formes de la division
sexuelle du travail et la persistance des différenciations entre femmes se conjuguent
pour conserver à la prison ses caractéristiques d’organisation masculine.
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[*]
Je remercie Quynh Delaunay, Michel Lallement, Catherine Marry et Élodie Ségal pour leurs remarques critiques et constructives.
[1]
Notons néanmoins que l’univers carcéral s’est presque toujours accommodé d’une présence féminine. Ainsi, jusque dans les années 1820, les femmes étaient détenues dans les mêmes lieux que les
hommes et surveillées par des personnels masculins (Petit, 1990). Si, depuis lors, les femmes sont
détenues dans des prisons (ou des quartiers) spécifiques, on trouve cependant des personnels féminins dans les établissements pour hommes (et réciproquement). Il s’agit surtout de cadres,
l’Administration Pénitentiaire s’étant d’abord féminisée par le haut. Dans les récentes promotions
de directeurs des services pénitentiaires, par exemple, la parité est souvent atteinte, voire dépassée.
Enfin, en prison, certaines fonctions restent dévolues en priorité à des femmes : le travail social,
l’enseignement, la santé, etc. (Cardon, 2000 ; Bessin, Lechien, 2002).
[2]
École Nationale de l’Administration Pénitentiaire.
[3]
Les maisons d’arrêt rassemblent les détenus en attente de jugement et les condamnés dont le reliquat de peine est inférieur à un an. Sur les 188 prisons françaises, on dénombre plus d’une centaine
de maisons d’arrêt. C’est donc dans ce type d’établissement que se concentre la plus grande partie
des 60 000 personnes détenues actuellement. Les établissements pour peine accueillent seulement
les condamnés. On distingue les centres de détention, qui sont orientés vers la resocialisation des
détenus en fin de peine, et les maisons centrales, dont le fonctionnement apparaît plus sécuritaire.
Ces dernières, en nombre finalement assez restreint (moins d’une dizaine), accueillent les condamnés à de longues peines.
[4]
Depuis quelques années, l’AP connaît des problèmes d’effectifs dus à des départs en retraite massifs. Les personnels de surveillance bénéficient en effet de divers avantages liés à leur statut spécial,
notamment une retraite à 55 ans et la possibilité de bonifications d’annuités (le 1/5
ème ). C’est pourquoi, en octobre 2002, le ministre de la Justice annonçait l’ouverture de 10 000 postes au concours,
parmi lesquels 7500 de surveillants. Avant cela, entre 1996 et 2003,6415 nouveaux surveillant(e)s
avaient déjà été formés à l’ÉNAP.
[5]
S’ils ne sont plus utilisés pour l’heure, il est intéressant de noter que des quotas subsistent dans les
arrêtés d’ouverture des concours de surveillants de prison. Tout se passe comme si l’AP avait
conservé une arme juridique contre la féminisation, dans l’éventualité où celle-ci deviendrait
« dangereuse ». Par ailleurs, l’administration continue à orienter son recrutement vers les
« jeunes
hommes âgés de 19 à 38 ans, cible de la campagne de recrutement engagée par l’Administration
pénitentiaire. »
[
[www. justice. gouv. fr/ presse/ comcampdap03. pdf,visité le 5 mars 2003.]
[6]
Nous traitons ici seulement de la police, et pas des autres institutions de sécurité publique (notamment l’armée). C’est qu’en France, depuis les années 1870, la Police Nationale constitue un modèle
implicite pour l’AP. On en trouve des confirmations dans les revendications des syndicats pénitentiaires comme dans les réformes statutaires initiées par l’administration. L’objectif ou la tendance
consistent presque invariablement à promouvoir l’élargissement aux surveillants des bénéfices (pécuniaires et symboliques) obtenus par les gardiens de la paix. Pour les personnels pénitentiaires,
leurs organisations syndicales et l’administration, les voies de la professionnalisation (donc de la
reconnaissance publique) semblent passer essentiellement par le rattrapage des avantages des policiers. Cela n’est guère le cas avec les militaires.
[7]
La CGT Pénitentiaire est la seule organisation qui ait, dès le début, proclamé son accord avec le
principe de la féminisation. Mais même dans ce cas, il y a souvent eu loin du discours à la pratique.
[8]
Aux termes de l’article D275 du Code de Procédure Pénale,
« les détenus ne peuvent être fouillés
que par des agents de leur sexe et dans des conditions qui, tout en garantissant l’efficacité du
contrôle, préservent le respect de la dignité inhérente à la personne humaine. » (décret n° 85-836,
6 août 1985, art. 1
er ).
[9]
Pour l’étude des interactions entre détenus et surveillantes, nous renvoyons à la dernière partie de
cet article.
[10]
Tant que les surveillantes demeurent peu nombreuses dans les établissements, les surveillants
s’accommodent plutôt bien d’une présence féminine jugée plaisante et « exotique ». Aussi longtemps que la mixité reste encadrée, leur bienveillance protectrice peut enrayer une hostilité générale
à la féminisation.
[11]
Conseillère d’Insertion et de Probation. Les CIP sont les personnels socio-éducatifs de
l’Administration Pénitentiaire.
[12]
Directrice des Ressources Humaines. C’est une directrice des services pénitentiaires détachée sur ce
poste.
[13]
Nous reprenons ici une catégorie courante de la pratique pénitentiaire. Est appelée « intervention »
toute résolution d’un conflit initié par un ou plusieurs détenus, nécessitant l’usage (effectif ou dissuasif) de la force et le recours à plusieurs surveillants.
[14]
Poste Central d’Information. Ce poste, en retrait de la détention, commande notamment l’ouverture
automatique des grilles.
[15]
On note bien entendu quelques cas d’agressions envers des personnels féminins. Mais ceux-ci demeurent rares et sont souvent le fait de détenus atteints de troubles psychiatriques graves.
[16]
On peut penser que les surveillantes forcent le trait en faisant de la force le principe structurant du
travail de leurs collègues masculins, que cette violence émane d’ailleurs d’eux-mêmes ou des déte
213
nus. Ne serait-ce pas là une variante de ce que K. Kauffman (Kauffman, 1988) a qualifié
d’« ignorance multiple », c’est-à-dire l’insistance sur sa propre bienveillance à l’égard des détenus,
radicalement opposée aux manières de travailler des collègues ? Une autre hypothèse consisterait à
souligner que, ce faisant, les surveillantes justifient leur rôle bénéfique dans les détentions masculines, et cela contre le discours ambiant sur leur inaptitude et la désorganisation que leur présence
engendrerait.
[17]
Les décomptes des effectifs, les contrôles de sécurité, les distributions des repas et du courrier, la
préparation des détenus pour les parloirs, les visites et les rendez-vous, etc.
[18]
Nous empruntons cette expression à Pascale Trompette, Jean Saglio et Serge Dufoulon (1998).