Vous consultezL’hébergement d’urgence à Paris ou l’accueil en souffrance
Chercheur au centre de Recherches Politiques de la Sorbonne
La problématique des SDF est le plus souvent abordée à partir de trois types d’analyses. Les premières insistent sur les productions de la pauvreté, tant dans leurs dimensions politiques macrohistoriques (Castel, 1995 ; Pierru, 2005) qu’économiques au sens le plus large possible, ce qui englobe aussi bien des analyses en termes de récession que des points de vue relatifs aux transformations de l’habitat bon marché (Marpsat et Firdion, 2000) ou au démantèlement de l’État social (Rosanvallon, 1981 ; Blau, 1992 ; Castel, 2003). Les secondes se penchent sur la gestion de la pauvreté, en abordant les politiques sociales sectorielles des démocraties qui hésitent entre aide sociale (Paugam, 1993 ; Lévitan, 1998 ; Rowe, 1999 ; Huret, 2004) et répression (Verdès-Leroux, 1976 ; Bizeul, 1989 ; Gaboriau et Terrolle, 2003). Les dernières analysent les groupes eux-mêmes en privilégiant l’étude concrète des processus de désaffiliation et des modes de survie (Snow et Anderson, 1993 ; Gaboriau, 1993 ; Lanzarini, 2000).
2 Cet article se situe davantage dans le second axe en privilégiant une microsociologie d’un dispositif « d’aide sociale » aux sans-logis : les centres d’hébergement d’urgence (CHU). À ce jour, une étude fine des modes de fonctionnement de ces centres demeure encore rare et très partielle (Pichon, 1996 ; Declerck, 2001 ; Teissonnières, 2003). Existent en revanche des études qui les situent dans les systèmes d’assistance, soit en offrant un point de vue historique lié à leur apparition (Gueslin, 2004), soit en les rapportant à un champ de l’aide sociale assistantielle (Soulié, 2000), soit, enfin, en les présentant dans le concert des politiques sociales (Damon, 2002). Avec des entrées théoriques très différentes, ces contributions pointent toutes un certain nombre de « dysfonctionnements » des CHU qui seront présentées plus systématiquement : la faible durée de l’accueil, l’absence de travail social, les violences du caïdat pour C. Soulié ; l’incapacité du système à empêcher les morts à la rue, la « promiscuité », la « dangerosité » ou la « violence » dans certains centres, « l’effet Matthieu » ou « écrémage » identifié par R. Merton, J. Elster ou M. Lipsky, C. Soulié ou J. Damon selon lequel « on donne plus à ceux qui ont déjà plus » (Damon, 2002 : 231-240).
3 Entrer dans ces organisations suppose, pour l’observateur, à la fois d’obtenir des autorisations (Bizeul, 1998 : 756-758) et de supporter les conditions d’hébergement elles-mêmes en immersion ethnographique [1] [1] Sur les coûts de cette posture ethnographique, P. Bruneteaux,...
suite. Deux journalistes ont assumé pendant plusieurs semaines la posture de l’observateur caché dormant dans les dortoirs collectifs (Porquet, 1987 ; Prolongeau, 1993), ce qu’aucun ethnographe n’a accompli à ce jour en France [2] [2] J’ai dormi anonymement une seule nuit dans un CHU de l’Armée...
suite. Ce coût physique important conduit les chercheurs soit à privilégier des travaux macrosociologiques qui font l’économie de la monographie interne, soit à rendre compte de la survie des personnes en centrant les analyses sur l’espace public [3] [3] Perspective dans laquelle s’est spécialisée le Plan...
suite, autrement dit les modes de survie dans les lieux publics ouverts et la rue (Roulleau-Berger, 2004 ; Brody, 2005).
4 Cette difficulté a pu être en partie levée grâce au croisement de deux types de données. D’une part, l’observation [4] [4] Trois centres d’hébergements d’urgence ont été observés,...
suite des CHU d’une grande association caritative parisienne (GACP) de 1995 à 2000 a permis d’observer l’accueil, depuis la file d’attente jusqu’au coucher dans les dortoirs. Les centres étudiés représentent le « standard » du CHU, tel qu’il a pu être observé dans différentes structures [5] [5] L’Armée du Salut, Emmaüs, Le Secours catholique, La...
suite, entre le « bas de gamme » représenté par le CHAPSA de Nanterre où domine l’insécurité et un « haut de gamme » expérimental, le centre Jacomet rattaché à l’association des Cités du Secours Catholique, dont les installations et le mode de fonctionnement rappellent les structures d’insertion comme les Centres d’Hébergement et de Réinsertion Sociale (CHRS). D’autre part, il a été possible de collecter un matériau unique à ce jour : des documents internes rendant compte de la vie nocturne des CHU. C’est en dépouillant les cahiers de liaison (annexe 1) tenus par les gardiens de nuit qu’il a été possible d’obtenir des données régulières sur le fonctionnement nocturne des CHU pendant les durées d’ouverture de ces lieux (de novembre 1994 à avril 1995 [6] [6] De notables transformations ont vu le jour depuis cette...
suite ).
5 Ces sources permettent d’étudier le fonctionnement interne de CHU d’une association caritative qui a fortement investi ce secteur à Paris. Quand on écoute le discours des élus ou même des dirigeants associatifs, on recueille des propos rassurants sur « l’accueil » : « L’association a toujours eu vocation à répondre à des situations d’urgence. Il y a une tradition de mettre les gens à l’abri. Cette tradition est doublée d’une tradition très humaniste. Il y a toujours eu cette tradition de respect des gens à la rue » [7] [7] Entretien avec le directeur de la GACP. Mai 2003. ...
suite. Et comme le souligne le responsable du service exclusion de la DASS de Paris, les « dysfonctionnements » seraient « très minoritaires et le fait de quelques individus isolés » (lire aussi Kozol 1988 : 96). La maltraitance institutionnelle est souvent insoupçonnable lorsqu’il s’agit d’actions effectuées par des associations caritatives ou humanitaires. C’est cette part cachée, méconnue, souvent interdite au chercheur [8] [8] Les rapports d’évaluation de la DASS, suite aux inspections...
suite, qu’il est nécessaire de mettre en lumière afin de mieux appréhender les zones d’ombre inscrites dans le fonctionnement de la « solidarité nationale ». Que font concrètement les « opérateurs » derrière les mots « urgence », « humanitaire », « mise à l’abri » ? Les centres d’hébergement d’urgence en France [9] [9] Aux USA, dans les grandes villes, de semblables centres...
suite, et plus spécifiquement sur Paris, sont-ils des lieux où les prestations « humanitaires » sont réellement assurées ?
1. L’INCLUSION PÉRIPHÉRIQUE : UN CIRCUIT SANS FIN DANS L’URGENCE
6 Avant de décrire de quoi est fait l’accueil dans les CHU, il est nécessaire de donner quelques repères sur le champ de l’urgence qui s’est constitué depuis une vingtaine d’années. Les centres d’hébergement d’urgence ne constituent qu’un des éléments d’un système qui s’est peu à peu consolidé entre l’État (les DASS) et les associations caritatives, lesquelles occupent de fait le secteur de l’hébergement des « vagabonds » depuis des siècles. La nouveauté du phénomène réside dans l’imbrication du rôle de l’État et des associations depuis que celui-là est devenu le principal financeur (Damon 2002 : 195-203). Le développement considérable de nouveaux lieux d’accueil gérés par le secteur caritatif et insérés dans un dispositif de l’urgence (CHU, centres de jour nommés « Espace solidarité insertion », 115, Samu social, veille sociale, observatoire…) est lié à l’augmentation exponentielle des budgets alloués par l’État aux associations, notamment pour le financement des CHU. Les crédits passent de 0,09 millions d’euros en 1983 à 45 millions en 1984,82 millions en 1988,105 en 1999. « Soit une multiplication par plus de 100 en quinze ans » (ENA, 2005 : 17). Depuis 2003, le budget des CHU a dépassé celui des hébergements d’insertion [10] [10] Chiffre avancé par la direction d’Emmaüs, avalisé par...
suite.
7 En un peu plus de 15 ans, Emmaüs, le principal prestataire de la DASS en matière d’hébergement d’urgence sur Paris, est passé de 70 à 350 salariés, dont la plupart relèvent de l’urgence de jour et de nuit. Auparavant tributaire des subventions de l’État pour 20 % de son budget, le chiffre s’est inversé en 20 ans. À titre d’exemple, le nombre de nuitées a augmenté de 28 % pour la seule année 2001/2002, passant de 264 218 à 339 328, contre 210 000 en 2000 (rapport d’activité). Au tout début des années 1980, cette association ne gérait qu’un CHRS pour SDF. En 2000, elle fait tourner une quinzaine de CHU de grande taille, représentant presque un tiers des lits d’urgence sur Paris, soit 1 000 lits sur les 3 200 disponibles : « Il ne faut pas se contenter de dire que c’est la faute de l’État. Nous sommes tous responsables. Il ne faut pas oublier que les associations ont aussi choisi ce type d’accueil et ont ensuite cherché à se faire financer par la DASS. Regardez en Lorraine. Les acteurs n’ont pas voulu de CHU. Tout est en CHRS[11] [11] Le Centre d’hébergement et de réinsertion sociale constitue,...
suite. Ils ont des ateliers d’insertion en dotation CHRS. On a tous contribué à la situation actuelle » [12] [12] Propos d’une élue de la Ville de Paris devant des associations...
suite. Une responsable de la FNARS, organisation qui fédère le secteur privé de l’assistantiel, ajoute : « Il est clair que les associations se trouvent en concurrence. Elles veulent s’accaparer les budgets de l’urgence parce que ça permet de faire vivre plus facilement l’association. Tout le prix de journée ne passe pas dans l’aide directe à la personne » [13] [13] Entretien mené en aparté suite à la réunion fermée...
suite.
8 L’entrée dans le jeu « urgentiste », de la part d’associations caritatives recherchant à consolider leur position, a eu pour effet la création et la routinisation rapide d’un secteur de l’urgence qui a en fait été dessiné par les premières mesures publiques des années 1980 destinées à enrayer le phénomène trop voyant des SDF morts dans la rue. Si l’Armée du Salut avait une tradition de collaboration avec l’État, ce sont le Secours catholique et surtout Emmaüs qui se sont distingués comme « opérateurs » au service de l’État qui a l’obligation légale en matière d’aide aux « SDF ». Le Centre d’Action sociale protestant s’est quant à lui spécialisé dans l’hébergement des demandeurs d’asile.
9 Lancés à partir de 1984, les plans nationaux « pauvreté-précarité » ont eu pour première vocation de tenter d’éviter la mort des SDF en hiver (Damon, 2002, Rullac, 2004) et, depuis la loi d’orientation de 1998 [14] [14] La loi n° 98-657 du 29 juillet 1998 d’orientation...
suite, de mettre en place un dispositif sophistiqué destiné à favoriser la circulation des personnes d’une structure à une autre tout en supprimant leurs points d’ancrage dans l’espace urbain (Terrolle, 2004) : « Le Samu social est un lieu de gestion pure de l’exclusion, en entendant par gestion l’unique souci de faire disparaître, non pas le problème mais la visibilité du problème » (Sassier, 2004 : 77). La traduction de ce principe se lit au travers des durées d’accueil dans les CHU qui s’échelonnent d’une nuit (Samu social, CHAPSA de Nanterre) à une semaine renouvelable (Emmaüs, Secours catholique). D’autres formules existent, liées à une fidélisation des occupants afin d’éviter la pénibilité des appels au Samu social (via l’appel téléphonique gratuit au 115) et la « tournante » d’un centre à un autre [15] [15] À l’Armée du salut, la Cité du refuge propose un hébergement...
suite. De jour, le circuit est lui aussi épuisant : d’un hébergement de nuit à un lieu d’accueil de jour, du bureau d’aide sociale au restaurant social, du vestiaire à l’atelier recherche emploi, c’est un circuit permanent qui est proposé aux nouveaux errants. En l’absence (décriée par les collectifs associatifs) de politique nationale d’accès au logement, tous les acteurs, publics et privés rencontrés affirment que les HLM sont «embolisés », comme les CHRS ou les autres formules de logement intermédiaire dit d’insertion. De fait, les CHU « tiennent » le public SDF en créant un « labyrinthe de l’urgence », une « schizophrénie de l’urgence », « un parcours du combattant » (FNARS/Beauville, 2001).
10 Le Référentiel national des prestations du dispositif d’accueil, d’hébergement et d’insertion [16] [16] Élaboré par la DASS avec des collectifs d’associations...
suite stipule pourtant : « L’hébergement d’urgence répond à une nécessité de mise à l’abri immédiate, que celle-ci résulte d’une demande spontanée ou d’une proposition. Il se caractérise par une durée d’hébergement la plus courte possible, dès lors que le dispositif doit être en mesure d’offrir rapidement un mode de prise en charge adapté dans le cadre des prestations différenciées de l’hébergement d’insertion ». L’effet pervers associé à cette conception de l’urgence est pointé implicitement par le Haut comité pour le logement des personnes défavorisées. « L’hébergement proposé aux sans-abri est exclusivement précaire » (Haut comité, 2004 : 54). Ses dirigeants manifestent leur « désaccord » et appellent les pouvoirs publics à ne pas séparer mécaniquement l’hébergement d’urgence et l’hébergement d’insertion (CHRS, maisonsrelais, bail glissant, hôtels sociaux…) « afin d’assurer à toute personne en détresse, dans l’urgence, un hébergement et une aide à l’insertion. Il est contestable de qualifier d’urgence un hébergement qui n’offre pas aux personnes accueillies de perspective de sortie de la rue, et donc de leur situation d’urgence. L’urgence est détournée de son sens quand elle est assimilée exclusivement à un hébergement de courte durée ». Ces dissensions entre les « appareils administratifs » révèlent que la « cause minimaliste » de l’hébergement précaire et de courte durée devient « une mise en flux » (Soutrenon, 2001) ou « un jeu de ping-pong » (Damon, 2002 : 244) dès lors que la sortie par le haut s’avère impossible. L’idée, en soi cohérente, et même généreuse, d’un premier palier destiné à faciliter l’accrochage des personnes puis à les orienter vers des institutions ordinairement hors d’accès, devient une pure idéologie lorsque ce passage ne s’effectue pas rapidement et que les structures destinées à assurer ce premier étage de l’assistance s’avèrent en fait « inadaptées ».
11 Comme le disent abruptement D. Snow et L. Anderson, les structures caritatives « sont essentiellement adaptatives. Elles aident les sans-logis à endurer la vie à la rue plutôt qu’à en réchapper » (1993 : 87).
2. L’HUMANITAIRE : L’EXCLUSION DANS L’EXCLUSION
12 L’enfermement dans le circuit de l’urgence conduit à un processus de « déshumanisation » (Snow et Anderson, 1993 : 80) qui signifie un long dépérissement se clôturant souvent par une déchéance physique rapide et une mort précoce des personnes dont l’espérance de vie est estimée à 47 ans (Le Puill, 1990 ; Terrolle, 2003 ; Collectif Les Morts de la Rue, 2005). En effet, à défaut de permettre l’accès aux étages supérieurs du logement d’insertion (CHRS, maisons-relais, HLM en bail glissant…), les modalités d’accueil des « nouveaux pauvres » aggravent l’épuisement des « bénéficiaires ». Alors que certains peuvent croire que « les politiques sociales d’urgence ne peuvent que pallier les besoins élémentaires » [17] [17] L’illusion des prestations minimales interchangeables...
suite, le CHU, dans sa triade repos-nourriture-hygiène, ne permet même pas d’offrir de réponse, ou très imparfaitement, à ces « besoins élémentaires » de la survie humaine. De surcroît, il « ajoute » une foule d’autres règles et contraintes pratiques qui rendent risqué le passage en son sein. On observe, à l’intérieur de ces centres des usages, des règles, des contraintes, des contradictions multiples qui viennent fortement perturber la vie des hébergés voire même la rendent tout simplement intenable. Toutes ces perturbations, le plus souvent non voulues par les dirigeants des associations et même parfois non perçues, effets d’un cadre collectif rudimentaire mis en place dans « l’urgence », entretiennent tout de même un lien direct avec la stratégie de base des services de l’État : mettre en œuvre une politique de « mise à l’abri » des SDF afin de se prémunir d’une présence et d’une mortalité trop « voyantes » des SDF en hiver.
13 Étudier l’allocation de ces ressources indivisibles (le lieu) semi-divisibles (sanitaires, lit) et divisibles (nourriture), c’est prendre au sérieux la prétention à faire de l’humanitaire, autrement dit à empêcher le basculement inexorable vers la mort sociale et physique des personnes à la rue. « L’accueil », « la mise à l’abri », appellent un regard critique dans la mesure où, dès l’arrivée, accueillir, en fait, ce n’est même pas faire rentrer tout le monde dans les CHU. L’Urgence, c’est d’abord un tri, une sélection. Plus globalement c’est tout un système de contraintes, d’interdits et d’offres distillées au compte-goutte qui dissuadent une grande partie du public d’entamer une démarche d’accès ou de vouloir retourner dans des centres paradoxalement définis par l’exclusion dans l’exclusion.
14 À leur arrivée, précédée par une demande téléphonique au Samu social, les personnes doivent se présenter impérativement dans une fourchette temporelle précise (entre 18 heures 30 et 19 heures [18] [18] À moins d’avoir une bonne raison ou une preuve d’un...
suite ). La taille du centre augmente les temps d’attente et, avec le regroupement de plusieurs groupes, les risques de bagarres augmentent. Avant la généralisation du Samu social, « les costauds tapaient sur les plus faibles pour arriver les premiers » [19] [19] Communication du directeur de la Mie de pain, journée Urgence,...
suite. Ce tri interne par la violence est plus rare aujourd’hui, les personnes étant inscrites sur des listes après appel au 115, le numéro gratuit géré par le Samu social. Pendant des années, dans un CHU d’une grande association caritative autre que la GACP, les personnes se sont bousculées à l’entrée afin de pouvoir être bénéficiaires d’un rendez-vous avec un travailleur social, « et le nombre des RV était très limité » [20] [20] Réponses aux suggestions du Conseil de maison, 10 décembre...
suite. Cette ambiance de personnes cassées qui se mêlent, se poussent et se bousculent est une situation devenue relativement rare car le plus souvent, les SDF inscrits s’engouffrent rapidement et silencieusement dans le centre pour ne pas être « repérés » par les « accueillants ».
15 Chaque personne passe ainsi devant un gardien ou un vigile et c’est à ce moment précis que s’opère une autre sélection. Les journalistes ethnographes (Porquet, 1987 ; Prolongeau, 1993) comme les chercheurs de terrain établissent les mêmes constats à propos « du bon vouloir du gardien…début de l’arbitraire » (Zeneidi-Henry, 2002 : 117). Ce « contrôle sélectif » tient compte du degré d’ivresse pour estimer les risques d’emportement de l’impétrant, du niveau de saleté et de l’attitude générale, jaugée pour éliminer les « agressifs » : « C’est le début de la traque au soûlard. “Toi tu rentres, toi tu attends”. Les recalés doivent attendre de dessaouler dehors » (Ibid., 118). Les associations ou les structures intervenantes réagissent avec des recettes variées au problème du « filtrage ». Tandis que la Mie de pain ou le Secours catholique font appel à des sociétés privées de gardiennage, Emmaüs, l’Armée du salut ou le Samu social revendiquent une politique « d’accueil ». Ce sont les « permanents » d’Emmaüs ou les « animateurs » de l’Armée du salut ou du Samu social qui « gèrent ». Mais, quel que soit le type de « maintien de l’ordre », selon l’expression d’Hélène Thomas (1997), c’est moins le recours au format répressif qui fait sens que la manière dont il est actualisé. Certes, dans un des CHU de l’Armée du Salut, les responsables revendiquent un des meilleurs « accueils » possibles parce que ce sont à la fois des animateurs qui effectuent les accueils et que, de plus, il n’existe pas de sélection à l’entrée. Mais à tout moment, la personne peut être renvoyée dans les heures ou les jours qui suivent.
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« Nous on ne fouille jamais. Il nous est inconcevable de faire appel à des vigiles. C’est là que vous produisez la violence. On dit à la personne de laisser sa bouteille à la consigne et si on la voit boire ensuite on sanctionnera éventuellement. Au lieu de rester un mois, ce qui est notre durée minimale théorique, on commence pourtant toujours par proposer une semaine. Comme cela, si le type est agressif ou s’il ne cesse de poser problème à cause de l’alcool, il ne restera qu’une semaine. Mais s’il est viré, on passe toujours l’éponge. Nous on n’a pas de liste noire comme d’autres associations. Donc le même peut revenir et on lui redonne sa chance la fois suivante »
[21] [21] Entretien avec un chef de service de l’Armée du Salut,...
suite.
17 Au Secours catholique, si une personne pose problème à cause de son « comportement », elle est « éloignée » [22] [22] Entretien avec un directeur de CHU de l’association des...
suite sans être pour autant définitivement exclue. Le Samu social est averti et participe au filtrage. Si ces institutions « maisons » préfèrent assumer la violence de la rue plutôt que de recourir « à un prestataire extérieur de sécurité privée », selon l’expression d’une directrice du Secours catholique, ce critère « familial » ne signifie pas mécaniquement que ceux qui l’appliquent auront un seuil d’acceptation plus élevé, comme en témoigne « la liste noire » de la GACP (relevée dans d’autres associations).
18 Le dépouillement des cahiers de liaison des gardiens de la GACP du centre d’hébergement d’urgence renommé ici « QG », pour la saison 1994/1995 (soit 130 jours), fait apparaître un niveau élevé d’exclusions sur les 990 personnes accueillies trois jours. Étant donné que de nombreux hébergés reviennent à plusieurs reprises, tandis que d’autres ne passent qu’une fois, on ne peut affirmer précisément combien de résidents différents (et probablement un peu moins compte tenu de la fidélisation des résidents) sont venus au QG. En faisant l’hypothèse d’un groupe compris entre 300 et 500 personnes accueillies, on constate, sur la base des 51 personnes qui ont été renvoyées du centre en cours d’hébergement ou refusées en se présentant à l’entrée, que ces exclus parmi les « exclus » représentent une fourchette de 5 à 10 % de la population générale du centre. Une personne sur dix ou vingt est renvoyée en cours d’hébergement ou ne peut accéder au centre à son arrivée. Les personnes jugées ivres sont les plus nombreuses (N=33), suivies par les manifestations de liberté (N=7), les perturbations agressives (N=6), l’usage de drogue (N=4) et le manque d’hygiène (N=1). Parmi ce groupe d’exclus parmi les exclus, on peut dénombrer des exclus radicaux, à savoirs les exclus définitifs parmi les exclus des exclus. Au nombre de 22, soit un peu plus de 2 %, ils figurent sur « une liste noire » que tous les centres possèdent et mettent à jour en fonction de leur propre histoire et de celle des autres centres. Ce qui veut dire que les permanents prennent toujours fait et cause pour leurs collègues et, sans connaître les événements qui ont conduit, dans tel centre, à l’exclusion définitive du SDF, appliquent à l’ensemble des CHU la décision prise dans une seule unité.
19 La lecture des cahiers de liaison permet de voir que cette « liste noire » est fermement appliquée lorsque le coupable se rend dans un autre centre de l’association. Ce « casier judiciaire social », suite aux procédures de « renvoi » aussi évoquées par certains chercheurs (Pichon, 1996 : 166) donne à voir le niveau des rapports de force entre les entrants et les accueillants. Dans certains cas extrêmes, une personne peut ainsi faire les frais de ce fichage et être mis au ban par tout le personnel de l’association considérée. Quand cette association gère une grande partie des lits d’urgence à Paris, on peut imaginer les difficultés supplémentaires qui attendent le sans-abri.
20 Les relégués de l’urgence sont le plus souvent catégorisés comme des usagers violents envers le personnel ou les hébergés. Cet amalgame dissimule des situations très différentes. D’un côté il existe les renvois de protection lorsque les entrants sont réellement agressifs envers les autres résidents ou les gardiens. Souvent ivres ou en manque, ils perturbent le sommeil de la plus grande partie des hébergés, mettent parfois en danger la sécurité physique des occupants, ce qui nécessite de temps en temps l’intervention de la police. Cependant, les permanents provoquent aussi des exclusions, en dehors de tout comportement violent de l’hébergé. Les attitudes répressives des gardiens s’observent nettement à propos des demandes de liberté des SDF jugées immédiatement attentatoires à l’ordre interne : ne pas faire la queue et se servir directement du lait au petit déjeuner, ne pas vouloir rester enfermé à partir de 18 heures 30 et demander à sortir pour pouvoir téléphoner dehors, demander un supplément de repas à une heure du matin, ne pas vouloir dormir dans le lit octroyé et s’allonger sur un canapé dans une des salles de repos et de jeu, ne pas venir tous les soirs dormir dans le CHU sans avoir une absence justifiée, contester aux abords du centre les remarques d’un gardien qui demande de ne pas boire, aller se plaindre d’un permanent à la direction.
21 Dans tous ces cas où les hébergés manifestent un refus, dérogent au strict usage des lieux, tentent d’obtenir plus de souplesse dans la « vie » au centre, le rappel inflexible de la règle devant des personnes déjà fortement frustrées a pour effet de faire monter le ton. L’hébergé devient violent et le gardien prend appui sur ce comportement pour reporter la faute sur le SDF et l’exclure : « 1 heure trente : arrivée du lit 13 que nous avons été obligés d’expulser, parce que M. voulait qu’on lui donne à manger à cette heure là ; nous lui avons conseillé de se coucher mais il était impossible à raisonner et il a commencé à lever le ton en réveillant un grand nombre d’hébergés. Aussi, nous l’avons fait sortir de force [23] [23] QG, Cahier de liaison n° 1, vendredi 3 février...
suite ».
22 Dans tous ces cas, les « autorités » auraient pu entamer un dialogue ou s’autoriser une application plus modérée de la règle afin de ne pas en venir à une réponse pire que l’interdit initial. Pourquoi alors ce refus de venir en aide simplement à un hébergé ayant faim ? Les gardiens craignent que l’acceptation pour l’un fasse jurisprudence pour les autres. C’est un leitmotiv dans les cahiers, à propos de tout. Car l’hébergé « risque de prendre l’habitude et forcément dans l’impunité tout le monde s’y mettra. Et ça, il n’en est pas question » [24] [24] GY, Cahier de liaison n° 5, samedi 10 décembre...
suite. La double violence de l’institution (refus puis exclusion) est évacuée en étant légitimée par le comportement perturbateur du SDF réveillant tous les autres hébergés. C’est au nom du bien des SDF (un bien entendu comme la mission officielle de la structure) que l’acte d’exclusion peut se lire comme une réponse légitime pour le bien de tous.
23 Les permanents usent d’un « pouvoir de gestion » des personnes qui se lit dans les connotations policières ou militaires de rapports que l’on peut relever assez fréquemment : « pris en flagrant délit de fumer au lit », « opération crépuscule », « il intègre l’équipe de choc de Pereire », « réveil dans le calme et la discipline », « nos vaillants guerriers dorment », « ouverture du centre et pointage des hébergés », « (un responsable, après une série d’exclusions :) Bon travail. Un permanent de nuit doit se faire respecter et vous êtes très efficaces. Je suis avec vous à 100 %. Bravo », « Extinction des lumières, chacun regagne sa couchette. Le calme règne sur toute la salle », « En retard de nouveau, cette fois, dernière sommation », « Nous attendons des instructions plus précises », « Je l’ai fermement sermonné », « Visite de Bruno notre chef », « Fouille systématique des sacs », « Avons effectué plusieurs rondes ». « Le 51 fume au lit. Avertis que c’est la der des der. Rappel. Le 29 et le 57 sont ivres. Après un tour de dessaoulement, avertissement leur a été signifié de ne plus recommencer ». Les centres d’hébergement d’urgence délimitent ainsi, par un tracé invisible, une aire de stockage des sous-prolétaires qui doivent se soumettre à une organisation dans laquelle ils ne disposent d’aucun droit.
3. DE L’ÉLÉMENTAIRE AU RUDIMENTAIRE : DES PRESTATIONS HUMANITAIRES EN SOUFFRANCE
24 La fonction première des CHU consiste à offrir aux hébergés un toit pour dormir. Ce qui semble simple à première vue devient en fait une mission presque impossible tant à cause du principe de l’hébergement (le dortoir collectif) que de l’accueil en général. Une double contrainte pèse sur les résidents. D’une part le cadre global d’accueil en CHU, qui limite dans le temps la possibilité de « se poser » et de reprendre des forces. D’autre part, le cadre spécifique de l’hébergement pendant la nuit, qui s’effectue de manière collective et engendre tout un lot de perturbations du sommeil.
3.1. LE CADRE SPATIAL ET TEMPOREL DE L’ACCUEIL : UNE APPROPRIATION IMPOSSIBLE DES LIEUX
25 Recourir au CHU, c’est entrer dans un circuit incontournable. Le principe de l’hébergement à la nuitée, en cours encore dans les vieux CHU comme le CHAPSA de Nanterre ou la Mie de Pain, a été défendu par Xavier Emmanuelli dès les premiers temps d’instauration du Samu social en 1993. D’ailleurs, dans le CHU du Samu social de Montrouge, c’est encore la règle. En revanche, les associations intervenues plus récemment dans le secteur de l’urgence, comme Emmaüs ou le Secours catholique, se sont fermement opposées à ce recommencement incessant et ont lutté pour imposer trois jours, puis une semaine. En pratique, la semaine est reconduite une fois, sauf accrochage avec la personne.
26 Cela signifie que la personne va voyager d’un centre à un autre des dizaines de fois dans l’année, ce qui n’est pas propre à la France (Mc Donough, 1996 : 223). Une grande partie de son temps va être dépensée dans la recherche, via le Samu social (par l’appel téléphonique du 115) ou en sollicitant les animateurs sociaux des CHU avec lesquels un « contact » passe, de nouveaux lieux d’hébergement. Cette course incessante pour obtenir le standard du 115 et, à peine installé dans un CHU, ce souci quotidien pour retrouver incessamment un autre logis, donnent à voir l’angoisse créée par ce mécanisme institutionnel. L’accueil technique consiste, quelles que soient les bonnes intentions, à colmater rapidement la brèche en proposant « un gîte et un couvert » et en essayant d’être le plus possible « accueillant » vis-à-vis d’êtres souvent aigris, agressifs, fermés, revendicatifs.
27 Lorsque l’association caritative a décidé de se lancer dans l’hébergement d’urgence au milieu des années 1980, après accords annualisés avec la DASS, elle a installé les premiers lits dans un ancien entrepôt frigorifique, sur le quai d’Austerlitz. Depuis, elle a étoffé sa « gamme » en devenant un des « opérateurs » (terme de la DASS) les plus importants sur Paris.
28 Les centres d’urgence fonctionnent sur le principe de la clôture temporelle. L’entrée est un enfermement. Pas un grand renfermement, comme au XVIIIe siècle où les personnes sont condamnées à travailler et à végéter dans les grands hôpitaux généraux, les dépôts de mendicité ou les prisons. Mais un petit enfermement, régulier. Jusqu’au matin, il est interdit de ressortir dans la rue. Les portes sont fermées à clé et toute démarche vers la porte de sortie provoque une réaction des permanents ou des vigiles qui refoulent le corps. Il devient même présomptueux de revendiquer cette autonomie lorsque l’on se rend en CHU. Parmi les revendications « abusives » de liberté, un des permanents de nuit relève sur le cahier de liaison : « Monsieur J.Z. inscrit le 19 novembre 1994 a rendu sa carte après le dîner (le même jour) parce qu’il voulait la liberté totale (entrées et sorties à volonté) » [25] [25] QG, Cahier de liaison n° 1, samedi 19 novembre 1994,...
suite. Quelques jours plus tard, la même personne se présente à nouveau : « Il avait volontairement rendu sa carte, pour manque de liberté, avec la promesse de ne plus jamais revenir dans notre centre. Cet hébergé est revenu encore aujourd’hui avec l’espoir d’être réinscrit. Nous lui avons refusé l’accès. Donc, chers collègues, retenez bien ce nom, car avec le roulement, il peut toujours tenter de jouer de notre vigilance » [26] [26] Op. cit. , p. 8. ...
suite. Cet exemple révèle un fonctionnement d’équipe qui légitime le principe d’enfermement durant l’hébergement. À Paris, un seul CHU dispose d’un règlement autorisant les SDF à sortir le soir [27] [27] Il s’agit du CHU Jacomet. Géré par l’association des...
suite.
29 La gestion des interdits constitue la part essentielle de l’activité des centres d’urgence fonctionnant comme des filtres successifs. Les interdits multiples impliquent la présence de gardiens tout au long de l’accueil. Tout un dégradé de vigilât s’observe, depuis les sociétés privées de gardiennage (Mie de Pain, CHAPSA depuis 2000) qui procèdent à des fouilles corporelles ne souffrant aucun refus, en passant par un filtre plus communautaire mis en place dans la GACP, avec l’association d’anciens sous-prolétaires à la rue devenus des sortes de bénévoles entretenus par la GACP et des agents issus du militantisme associatif et souvent sans aucune qualification scolaire, jusqu’à l’instrumentalisation du public par un permanent, ancien général de l’armée de terre qui choisit ses hommes en offrant quelques prestations à sa « clientèle » spécialisée (Bruneteaux et Lanzarini, 1996). Il n’y a ni formation préalable des personnels (Thierry, 1996), ni formation continue pour spécialiser les intervenants sélectionnés sur le tas par les dirigeants.
30 Le service interne d’action sociale de la GACP, le SAAS, créé en 1998 et cautionné par la DDASS qui finance ce service de « faisant fonction », regroupe sept intervenants non professionnels pour plusieurs centaines de personnes qui tournent dans les différents établissements de logement d’urgence. « Chez les gardiens, tu as tout, du maton à celui qui laisse tout faire. Une équipe très cool, ça fonctionne généralement bien, une qui est stricte avec les horaires, ça se passe rarement bien » [28] [28] Entretien avec un permanent, SA, 22 novembre 1996. ...
suite. Certains hébergés rencontrés évoquent ainsi « ceux qui jouent les gardeschiourmes » et ne tolèrent pas le dépassement des 10 heures du soir, au risque de déclencher une émeute s’ils éteignent autoritairement la télévision. Sur le même registre, il y a ceux qui réveillent les résidents en empruntant la voix la plus douce possible et ceux qui frappent sur les barreaux des lits avec un bâton ; ceux qui tutoient ou vouvoient sans que cela soit précédé d’un « monsieur » ou « madame », et les autres qui respectent les formes ordinaires de la politesse en usage dans l’espace public ; ceux qui vont donner à manger à trois heures du matin à un SDF qui frappe à la porte du centre là ou d’autres vont ordonner au résident de se recoucher ; ceux qui, comme ce permanent, dira : « M. A. issu du Samu social est dans un état second. Je lui refuse catégoriquement l’entrée du centre pour les 20 ans à venir » [29] [29] QG, Cahier de liaison n° 2, lundi 27 février 1995,...
suite ; et ceux qui, comme cet autre, préfèreront préciser : « 1 heure. M. B. rentre complètement bourré ! Il n’est même pas arrivé à manger son repas. Je le contrains à se coucher. Il dégueule au pied du lit. À voir le matin au réveil » [30] [30] QG, Cahier de liaison n° 2, vendredi 28 avril 1995,...
suite.
31 Les résidents ne savent pas comment placer leurs attentes dans ce cadre « normalisé » où l’illusion est de croire que toutes les personnes peuvent dormir la nuit : « Il faudrait en plus du lit et de la nourriture un accueil psychologique. Il n’y a pas que le corps mais aussi l’esprit. Dans la rue, t’es toujours en train de perdre la tête. Mais t’a pas envie de faire chier les accueillants qui sont là pour donner à manger. Il faut des gens pour ça. Mais il faut aussi une écoute permanente, 24 heures sur 24. Le mec qui va se suicider, il ne va pas faire une lettre recommandée pour te le dire. Une permanence, c’est permanent » [31] [31] Résident de 45 ans environ, ancien militaire et vigile,...
suite. Dans tous les centres d’hébergement d’urgence de nuit, quelles que soient les associations, aucun professionnel de l’écoute n’est présent. « Même nous dans nos équipes, il nous faudrait un psy pour vider notre sac et il est lourd ! » [32] [32] Entretien avec un directeur d’un CHU. Mars 2006. ...
suite. Pendant le jour, aussi bien dans les Boutiques solidarité que dans les services d’accueil rapide, des équipes de spécialistes sont présentes. Mais le jeu du monde ordinaire et, partant de là, des horaires administratifs, cadre mal avec les rythmes du monde de la rue, notamment les temps forts de l’angoisse et de la violence ressenties qui se signalent la nuit dans les CHU.
32 Tous ces efforts, consentis par des personnes épuisées par cette astreinte supplémentaire à la survie au jour le jour, aboutissent finalement à devoir accepter de dormir dans des lieux sordides : caves, anciens entrepôts désaffectés, péniches, wagons, immeubles vétustes d’administration. Tous les lieux d’hébergement d’urgence ne sont pas forcément des abris de fortune mais, de tous les types de logement précaire (CHRS, hôtel social, Sarah…), ils sont les seuls à dériver du « hors norme », à être souvent insalubres (à la différence des CHRS) tout en étant reconvertis en zone d’habitat : « En fait il n’y a pas de cahier des charges pour les CHU » [33] [33] Entretien avec le responsable des CHU de la GACP, janvier...
suite.
33 Dans les CHU, aucune individualisation n’est possible, à cette réserve près que les besoins naturels sont « privatifs ». Pour des êtres contraints de vivre dans l’espace public, le moindre des paradoxes n’est pas de devoir, une fois de plus, partager un espace collectif. Les repas se prennent dans un réfectoire, le sommeil s’effectue dans un dortoir et, il n’y a pas si longtemps, les douches étaient aussi collectives au sein des plus anciens CHU.
34 Accueillir, en urgence, c’est faire dans l’urgence, c’est-à-dire sans disposer de grands moyens matériels et humains, sans marge temporelle, sans capacité d’accompagnement, mais aussi sans capacité non plus de s’adapter à la spécificité du public. Au défaut d’individualisation des lieux s’ajoute l’absence d’appropriation, de spécification en fonction des propriétés des entrants. Les couples sont séparés dans des CHU distincts, les chiens sont interdits comme l’alcool ; ce qui conduit les SDF à recourir à toutes sortes de tactiques pour dissimuler leur bouteille : « La nuit, après la ronde, avec l’aide de R., je passais par la fenêtre du dortoir qui pivotait sur elle-même et j’allais chercher des bouteilles. Le plus dur, c’était de rentrer en sens inverse. Après on picolait une bonne partie de la nuit. À l’époque, il me fallait mes 6 ou 7 litres en continu jour et nuit » [34] [34] Entretien avec un SDF qui évoque les années 1970, juin...
suite. D’autres donnent une bouteille à l’entrée (remplie d’eau, elle passe pour de la vodka) mais ils cachent la leur dans le slip [35] [35] Propos recueilli dans un CHU de l’Armée du Salut occupé...
suite. Les perdants sont souvent condamnés à manifester des syndromes de manque face auxquels les gardiens ne sont pas formés. Destinés à accueillir un flux de personnes différentes tous les sept jours, les CHU ne peuvent répondre au besoin de personnalisation des lieux, qui est une base actuelle de la vie sociale moderne (Ariès et Duby, 1987 : 61-113).
35 Dans les CHU, les lits ne peuvent pas être attribués pendant la semaine d’hébergement. Il est interdit de stocker des vivres ou des objets sous le lit alors que les SDF ne disposaient, il y a peu, d’aucun vestiaire pour entreposer leurs affaires : « M. C. prend son lit pour un frigidaire. On a trouvé plein de bouffe sous son lit. C’est un malappris malpropre et dégueu » [36] [36] QG, Cahier de liaison n° 2, mardi 4 avril 1995,...
suite. C’est pour cette raison que G., un SDF qui a connu l’ancien format, très répressif, de la Mie de Pain dans les années 1970, porte désormais un jugement très positif sur l’accueil qui lui est fait. Il dispose de deux consignes fermées et surveillées où il dépose ses affaires. Dans la plupart des CHU, il n’existe pas de quoi poser les vêtements pour la nuit. Les bagageries associatives de quartier, comme Mains libres autour des Halles, se développent à l’heure actuelle dans Paris.
36 Dans les CHU « haut de gamme » du Secours catholique où il existe des chambres pour une ou deux personnes, un vestiaire fermé fonctionne avec une carte magnétique. En revanche, il n’y a pas de table pour écrire et l’affichage sur les murs est interdit. Les lits sont vissés au mur et sont souvent déboulonnés par les personnes, ce qui a posé question à l’équipe de ce CHU « moderne ». Organisant un débat avec les personnes dans le cadre de la loi de 2002 relative à l’expression des usagers, les professionnels ont alors découvert que les hébergés ne supportaient pas un « verrouillage » qui leur rappelait la prison ou l’hôpital psychiatrique [37] [37] Entretien avec un des directeurs adjoints du CHU Jacomet,...
suite. L’usage impersonnel des lieux, où aucune marque personnelle n’est possible, déclenche des mécanismes compensateurs, entre l’infantilisme des adaptations secondaires (crachats, papiers et mégots qui jonchent le sol, souillures des sanitaires, dégradations des objets), les tactiques de récupération (vol de papier toilette, de couvertures et même de porte manteaux) en passant par le mépris des autres (claquer les portes, fumer dans le lit, insultes et loi du plus fort) [38] [38] Synthèse effectuée à partir d’un corpus de 20 comptes...
suite.
3.2. UN SOMMEIL RAREMENT RÉPARATEUR
37 La fonction officielle de l’hébergement d’urgence serait de permettre aux SDF de reprendre des forces en pouvant mieux dormir en CHU que dans la rue. « Le cœur du métier dans un CHU, c’est de fournir un sommeil réparateur il ne faut jamais l’oublier. C’est ce qu’ils attendent de nous » [39] [39] Un assistant social du CHAPSA de Nanterre, octobre 2003. ...
suite. L’observation des nuits et le dépouillement des documents existant indiquent que cette fonction est hypothéquée par une foule de problèmes pratiques.
38 L’hébergement collectif réunit des personnes qui « cumulent des handicaps », créant un agglomérat de personnes qui se rejettent les unes les autres. De ce fait, l’assignation mécanique d’une place de lit crée des frustrations très importantes, des peurs et des mises en souffrance, mais l’on voit mal comment, dans ce système piégé de l’urgence gérant des « masses », les choses pourraient fonctionner autrement :
39
« L’attribution des chambres est chargée de beaucoup d’enjeux. Quand on est à la rue, c’est capital de ne pas dormir à côté de quelqu’un qui va ronfler, qui va parler, qui est contaminant. Donc il y a des fois des prises de bec sérieuses, des gens qui disent : “Non moi je ne veux pas dormir avec monsieur un tel, je veux le lit et la même chambre qu’avant. Je ne veux pas rentrer là-dedans”. Il y a des personnes qui changent de chambre sans prévenir pendant la nuit et quand des nouveaux arrivent dans la nuit, c’est souvent la pagaille. Être en galère, ça veut dire dormir quatre heures par nuit pendant des années, donc vous imaginez au bout du compte tous les retentissements qu’il peut y avoir sur le plan psychique et sur le plan sanitaire. Et il y a des gens qui sont virés de leur chambre là-haut : “Casse-toi tu pues” ou des gens qui ne veulent pas dormir avec ces gars-là et qui vont dans une autre chambre. Et la aussi ça perturbe le sommeil des autres »
[40] [40] Assistant social, CHAPSA de Nanterre, octobre 2003. ...
suite.
40 La précarité de l’aide d’urgence a pour effet de rassembler les prédateurs et les victimes dans un même lieu. Condamnées, dans la rue, à survivre par tous les moyens possibles, y compris en agressant un autre sous-prolétaire, les personnes qui recourent à l’établissement d’urgence prolongent leur sens de l’adaptation dans un environnement qui devient de la sorte producteur supplémentaire de perturbations. « On est tous dans la même galère et pourtant tous les jours il y en a un qui fait chier pour un bout de beurre ou une petite cuillère. Le problème il est là, il y en a 50 qui font, et il y en a 5 qui sortent la lame et ça suffit. Il n’y a pas de solidarité ici » [41] [41] Résidents rencontrés dans un centre d’hébergement d’urgence...
suite. Dans la GACP, comme ailleurs, l’insécurité entre sous-prolétaires est très forte sur le plan matériel, même si le sociologue doit se méfier de cette sorte d’héroïsme négatif (Bruneteaux, 2004) qui consiste à donner une image infernale du centre afin de montrer que le « dur » s’y fait malgré tout : « À Partaide, tu pars en chaussettes ». Un autre fait remarquer que le plus bel exploit qu’il lui fut donné d’observer malgré lui est le pillage de son sac de couchage à Nanterre alors qu’il dormait dedans.
41 L’analyse des cahiers, sur cette question, ne révèle pas un phénomène généralisé de fauche, de racket ou d’agression. On relève à peine une dizaine de plaintes pour vol dans chaque centre [42] [42] Il semble, au vu des entretiens avec les résidents qui...
suite. Il semble pourtant que ce phénomène soit très sous-estimé par les encadrants de la GACP : « On a les personnes dont les affaires ont disparu. Les incidents en cours de nuit, il n’y a en a pas énormément. Mais les vols si. Par contre, il y a une espèce d’omerta. Les menaces d’intimidation, de racket, ça doit être banal, mais c’est invisible. Il paraît que la nuit, il y a beaucoup de gens qui circulent ; les vols, il y en a une quinzaine qui me sont signalés mais en fait par mois, il y en a des dizaines et des dizaines. C’est évident » [43] [43] Assistant social, CHAPSA, octobre 2003. Il faut préciser...
suite.
42 Mais l’institution est aussi remise en cause du fait de son incapacité à s’adapter suffisamment à la saleté fréquente des entrants : « Les draps sont changés tous les trois jours à P. Mais on ne te donne pas le même lit tous les soirs. Tu dors dans le lit d’un mec que tu connais pas, c’est vraiment dégueulasse » [44] [44] Groupe de parole dans un CHU, 3 février 1999. ...
suite. S’il est vrai que les kits draps ont apporté une notable amélioration, en revanche, le problème de la contamination perdure avec les couvertures. Cette situation n’est pas prête de changer car « on ne peut pas laver les couvertures tous les jours » lance dépité un cadre du CHAPSA de Nanterre. Par contre, dans la GACP qui fonctionne sur une base hebdomadaire, les couvertures sont désormais nettoyées chaque semaine. Mais comme elles sont lavées tous les mardi, il suffit qu’un résident contaminant « ne rentre pas » pour que le nouvel « élu » hérite des poux ou de la gale de son prédécesseur.
43 Les hébergés dorment peu et mal, avec des rythmes de veille et de sommeil fortement perturbés par les assoupissements de jour au milieu des bruits de la ville, et par les craintes de la nuit qui interdisent un laisser-aller dans le repos. Les ronflements sont non seulement systématiques mais nombreux et puissants. Ils dessinent l’ordinaire des rondes des permanents au point que ces derniers signalent tout un ensemble de manifestations, des plus ordinaires jusqu’aux plus bruyantes. Du « calme perturbé par les ronflements », on passe à ceux qui forment concert : « Bientôt, nous pourrons organiser des concours » [45] [45] QG, Cahier de liaison n° 1, dimanche 27 novembre...
suite et aux solistes : « ronde RAS sauf que le lit 46 ronfle comme un tracteur » [46] [46] Op. cit. ,. mercredi 14 mars 1994, p. 29. Sur d’autres...
suite ; « 3 heures 30 ronde RAS. On a un très grand ronfleur dans les boxes. C’est vraiment une tempête de vent qu’on a le soir » [47] [47] SA, Cahier de liaison n° 3, mardi 10 janvier 1995,...
suite. Parfois, la perturbation se prolonge toute la nuit de sorte que « ronflements et toux coupent le calme jusqu’à 5 heures » [48] [48] QG, Cahier de liaison n° 1, mercredi 1er...
suite.
44 À l’opposé d’une certaine représentation poétique des clochards qui mettrait au premier plan les chants de l’ivrogne, ce sont bien plutôt les manifestations du corps qui expriment l’épuisement et l’abattement des sous-prolétaires à la rue : les toux en relation directe avec le tabagisme, objet transitionnel de survie ; les cauchemars qui libèrent par des cris les frustrations des jours précédents ou de toute une vie ; les soubresauts des corps malades (pieds endoloris, blessures multiples, handicapés), les agitations des esprits insomniaques qui se tournent et se retournent dans le lit, se lèvent et déambulent dans les couloirs, les passages réguliers aux toilettes [49] [49] Avec des pointes : « Ils ont du beaucoup boire car...
suite, constituent autant de perturbations qui permettent d’imaginer la chaîne sonore qui scande le temps de la nuit, aggravée par certaines rondes de gardiens trop bruyantes [50] [50] Beaucoup de plaintes des hébergés concernent les portes...
suite.
45 Paradoxalement, d’autres perturbations proviennent de certains hébergés qui, salariés précaires, ont des horaires décalés. Entre 10 heure 30, heure du coucher impératif, et 3 heures du matin, on assiste à un défilé de travailleurs dont les horaires « flexibles » ont pour effet de jalonner le temps de sommeil des autres. Et, à partir de 4 heures du matin et surtout aux environs de 5 heures, le même mouvement recommence en sens inverse, avec des réveils individuels qui s’échelonnent jusqu’au réveil général à 6 heures 30. On peut ainsi relever des nuits où 4 à 5 personnes rentrent après minuit tandis que d’autres sont réveillées par les permanents toutes les demi-heures entre 4 et 6 heures. Du fait de la collectivisation du sommeil, la souplesse de l’organisation se révèle être en la matière un handicap général pour les dormeurs. En faisant un sondage sur 65 jours, on a pu relever 91 réveils individualisés, réveils qui nécessitent que le permanent accède au lit de la personne, la secoue ou lui parle. En tout, sur 130 jours ouvrés, ce sont 256 ruptures sonores majeures (relevées par les permanents, ce qui en dit long sur le niveau accepté comme normal dans les chambrées [51] [51] À CY, CHU situé dans une cave, les chambrées sont en...
suite ) qui sont pointées par les intervenants, soit deux perturbations atypiques par nuit sur un fond permanent de ronflements, de toux, de cauchemars, d’entrées et de sorties. « Une nuit au CHU, c’est 4 heures de sommeil par nuit, sauf si on a une chance énorme (rire). Alors, vous voyez, sur une année ou deux les dégâts énormes que ça peut faire » [52] [52] Entretien avec le second assistant social des CHAPSA, octobre...
suite. Le réveil se situe entre 6 heures 30 et 7 heures. Là encore, les personnes sont dépossédées du contrôle de leur temps réparateur. Chaque jour, les personnes doivent repartir avec leurs affaires, revenir le soir et recommencer le même manège pendant toute la durée du séjour. C’est dire que le repos est non seulement très difficile la nuit mais qu’il est suivi le matin d’un branle bas de combat qui se clôture par une sortie rapide dans la rue alors que, le plus souvent, ces hors statut n’ont pas « d’urgence » ; pas de rendez-vous incontournable ou de contrainte de travail. L’ironie du fonctionnement de l’accueil d’« urgence » est de créer des urgences là où il n’y en a pas. Tout le remue-ménage du matin ne débouche sur rien d’autre qu’un grand silence lorsque les portes se referment. Une fois à la rue, il faut tuer le temps. Même le dimanche, la sortie est de rigueur, alors que tout rendez-vous est impossible.
CONCLUSION
46 En contribuant à inscrire la précarité dans l’espace de survie des personnes à la rue, le CHU ne participe aucunement aux logiques d’insertion dont il prétendait être la première pierre. Dans un cadre étatique inégalitaire mais reposant sur les « droits de l’homme », les politiques de l’urgence visent prioritairement à « mettre à l’abri des gens. Il y aura toujours des besoins de CHU immédiats, en plein hiver. Nous, nous considérons qu’il faut cela » [53] [53] Entretien avec le responsable de la DASS de Paris chargé...
suite. L’inclusion périphérique consiste justement à maintenir un minimum vital acceptable, stratégie de la misère de l’aide sociale qui est indissociable de la gestion structurale des classes populaires salariées, précarisées et désaffiliées. Comme le suggère Robert Castel, « en focalisant les interventions répressives sur une population marginale et déviante […] on peut espérer que ces interventions auront un effet dissuasif plus général […] On fait l’hypothèse qu’elles s’adressent à cette masse du peuple qui n’est séparée de sa frange désaffiliée que par des frontières fragiles : l’ensemble de ceux qui se trouvent dans la zone de vulnérabilité » (Castel, 1995 : 163 et 169).
47 Si la stratégie de l’ajustement des aides assistantielles aux logiques du marché n’a guère changé depuis la Révolution française (opposition à toute aide au pauvre valide puis aux minimas sociaux peu « incitatifs » au travail), en revanche la politique actuelle de l’urgence manifeste une invisibilité de ses effets qui doit être étudiée. Tout se passe comme si le mode de légitimation des actions menées à l’encontre des nouveaux sous-prolétaires était si performant que, de victime, le pauvre à la rue devenait responsable de son destin tandis que la mobilisation de l’État et des associations « en faveur des personnes à la rue » ne pouvait qu’être célébrée à l’unisson. En témoigne le statut du leader d’Emmaüs dans l’opinion publique tandis que les sondages les plus récents révèlent une méfiance grandissante à l’égard des SDF (Rullac, 2004 : 18). Certes, ce changement du regard s’appuie objectivement sur un processus de civilisation qui affecte le traitement de la grande pauvreté. Il ne s’agit plus aujourd’hui, comme aux premiers temps des démocraties, d’exiler les vagabonds récidivistes vers les bagnes, de stériliser les pauvres assimilés à des débiles (Pichot, 2000). La visée n’est plus principalement répressive, comme l’indiquent les statistiques de criminalisation des « mendiants » marquées par un net recul de la pénalisation des sous-prolétaires à la rue depuis les années 1980 en France, ce qui n’est pas le cas de tous les États modernes, comme aux USA où de lourdes amendes frappent les Homeless ne disposant pas de permis de mendier (Hurley, 2002 : 12-14). De même, depuis l’abolition du délit de mendicité en 1993, le Samu social a pris la relève des Brigades policières en charge des SDF (la BAPSA), lesquelles sont devenues des sortes de policiers du social « orientant » les errants, à l’instar des multiples équipes de maraudes qui vont « au devant des gens » pour les installer dans le circuit de l’urgence. Il s’agit d’une extension du contrôle social sur fond de disparition tendancielle du recours à la violence physique.
48 Ce nouveau contrôle social a pour spécificité de s’exercer au nom des droits de la personne et de son respect. La théorie de l’étiquetage doit être revisitée par l’émergence d’un discours relatif aux « Droits de l’homme » et aux droits sociaux qui innerve les proclamations solidaristes des dirigeants de ce secteur assistantiel. La DASS plaide pour « l’obligation d’assistance à personne en danger », tandis que la presse associative défend « l’accès aux droits » ou « l’accès aux soins ». Cette lecture nouvelle en terme de « droits » est un effet agrégé d’une double culture politicoinstitutionnelle (l’humanitaire et la défense des droits de l’individu) que l’on voit fonctionner auprès de toutes sortes de catégories de populations marginalisées dans les structures dites « à bas seuil » (ciblées comme « SDF », « toxicomanes », « jeunes des cités »). Cette « recomposition statutaire de type socio-politique » (Thomas, 1997 : 5) articule un discours humaniste/humanitaire avec un respect formel à l’égard des citoyens, individus libres qui peuvent choisir d’utiliser ou non les services d’urgence. Les organismes se donnent à voir sous l’apparence bienfaisante de services qui « aident » (aspect humanitaire) ceux qui veulent bien s’en sortir par le haut sans être désormais contraints à être « sortis » par le bas (dimension individualiste des droits versus la prison ou le bagne). Auparavant lisible dans la séparation et la gestion directe des corps déviants, la domination directe est neutralisée au profit de logiques institutionnelles nouvelles qui placent le sujet de droit en position de pouvoir agir et donc aussi de pouvoir refuser l’aide (Rullac, op. cit. : 27). Elles placent les acteurs publics (accueils de jour libres, maraudes) en position d’animateurs du repêchage d’individus aidés de toute part et qui « peuvent faire valoir leurs droits » comme « préférer librement mourir dans la rue » [54] [54] Propos enregistrés à l’Institut Régional du travail...
suite.
49 Le champ de l’urgence constitue ainsi une nouvelle dimension de l’action assistantielle. D’une part, celle-ci est centrée sur une stratégie d’aide minimale des sous-prolétaires qui leur interdit, tout au moins pour la plupart, une perspective sociale d’insertion et qui, au contraire, contribue à favoriser leur dépérissement. D’autre part, elle participe à l’invisibilité des effets de cette gestion à court terme des personnes à la rue (absence de toute convention entre l’État et les associations, annualisation des budgets, absence de toute évaluation des résultats de la part de l’État) en manifestant fortement, notamment par l’effet du déploiement hivernal des « plans grands froids » (au bout du compte 500 places supplémentaires dans des conditions d’accueil encore plus rudimentaires, essentiellement des gymnases), un refus humaniste de la mort surchargée des signes de l’abandon, ce qui porterait atteinte à l’idéologie des « pays des droits de l’homme » en Europe. Affichage qui permet de supprimer l’image de la violence extrême en démocratie tout en dissimulant les effets d’une prise en charge précaire tout au long de l’année.
Annexe
ANNEXE
50 Les cahiers de liaison sont des registres numérotés sur lesquels les gardiens écrivent tous les « événements » du CHU, depuis l’arrivée le soir à 18 heures jusqu’au départ le matin à 8 heures du centre QG. Ils font le récit de l’accueil des SDF sur 130 jours, du 16 novembre 1994 au 2 mai 1995. Ils comprennent en tout 277 pages, en deux cahiers. Les cahiers de SA et de GY ont été aussi dépouillés afin de vérifier le caractère récurrent des données fournies par les cahiers du QG. Ils sont aussi utilisés comme appoint pour insister sur un phénomène nouveau qui n’aurait pas été évoqué dans le CHU de référence. Les 6 cahiers comprennent en tout près de 900 pages et constituent un matériau confidentiel qui autorise une certaine liberté de parole. Ils permettent de saisir les états d’âme des gardiens, les motivations de leurs décisions et comportements. Ils offrent la possibilité de lire en continu, dans leur répétitivité universalisable, la trame des soirées, des nuits et des matinées dans ces centres, avec tous les « incidents ». Rédigés par les gardiens, destinés uniquement à être lus par le chef de service (ils ne sont pas publics), ils obéissent à des règles communes : relayer les ordres de la direction, communiquer avec l’autre équipe de nuit, inscrire les noms des arrivants, faire le récit des principales séquences de travail, depuis l’arrivée, les repas, les rondes jusqu’au petit déjeuner. On se rend compte que ces cahiers sont aussi des supports « juridiques » : ils permettent de fixer les décisions et, de ce fait, de se protéger en cas de pépin, après une exclusion d’un hébergé. Les permanents peuvent aussi rendre hommage aux hébergés qui les ont aidés dans la gestion d’une structure où la débrouillardise est une des principales ressources pour faire tourner des centres caractérisés par la vétusté générale. Pour finir, il faut ajouter que ces cahiers sont strictement confidentiels. Ils nous ont été prêtés par un responsable d’un CHU. Cette source livre un matériau parfois déconcertant qu’un entretien n’aurait pas permis de recueillir, certains aspects de la violence d’exclusion institutionnelle étant niés, même par des gardiens avec lesquels une relation de proximité s’est nouée sur plusieurs années.
Bibliographie
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Notes
[ 1] Sur les coûts de cette posture ethnographique, P. Bruneteaux, Les politiques de l’urgence à l’épreuve d’une ethnobiographie d’un SDF, Revue française de science politique (à paraître). 
[ 2] J’ai dormi anonymement une seule nuit dans un CHU de l’Armée du Salut. Ce qui m’a permis tout de même de confirmer les analyses portant sur la perturbation du sommeil. 
[ 3] Perspective dans laquelle s’est spécialisée le Plan urbain dans les années 1980 et 1990. 
[ 4] Trois centres d’hébergements d’urgence ont été observés, lors des séquences d’accueil, de 18 heures jusqu’à minuit dans le cadre de passages réguliers n’ayant rien à voir avec l’objet de cet article. Il s’agissait essentiellement d’analyser des actions de prévention menées auprès des SDF. Pour la démarche méthodologique, se reporter au dernier chapitre de Bruneteaux et Lanzarini, 1999. 
[ 5] L’Armée du Salut, Emmaüs, Le Secours catholique, La Péniche du Cœur, le CHAPSA de Nanterre. 
[ 6] De notables transformations ont vu le jour depuis cette date, mais un récent colloque sur l’urgence a permis de constater la pérennisation d’anciennes structures très vétustes et l’ouverture de nouveaux centres toujours précaires. Colloque sur les CHU, CHU Jacomet, 11 octobre 2006. Tous les participants – direction de la DASS, de la FNARS (Fédération Nationale des Associations de Réinsertion Sociale), d’Emmaüs, du Secours catholique, du Centre d’Action Social Protestant, du Samu social – ont affirmé unanimement, tout en reconnaissant des évolutions dans l’aménagement de certains CHU, qu’ils demeurent « une anomalie », « des dépotoirs », « des lieux d’insécurité », « une interrogation sur nos choix de société », « des lieux de violence institutionnelle ». 
[ 7] Entretien avec le directeur de la GACP. Mai 2003. 
[ 8] Les rapports d’évaluation de la DASS, suite aux inspections dans les CHU, sont « confidentiels ». De même, dans chaque association, GIP ou amicale rencontrés, il a toujours fallu séduire tel ou tel travailleur social pour obtenir, sans que la direction ne soit informée, les documents de travail utilisés dans les CHU, tels que ceux qui m’ont permis de donner à voir la vie nocturne avec toutes les « carences » institutionnelles. 
[ 9] Aux USA, dans les grandes villes, de semblables centres d’hébergement existent, aussi « sordides ». (Burt 1998 : 15-35). 
[ 10] Chiffre avancé par la direction d’Emmaüs, avalisé par la FNARS lors d’une réunion préparatoire à un colloque sur l’urgence, septembre 2006. 
[ 11] Le Centre d’hébergement et de réinsertion sociale constitue, depuis le décret n° 53-1186 du 29 novembre 1953, redéfini par la loi n° 2002-2 du 2 janvier 2002 rénovant l’action sociale et médicosociale, le véritable lieu d’insertion des sans-logis et des populations les plus marginalisées. Tous conventionnés avec l’État, ils bénéficient de prestations qui favorisent le retour à un logement de droit commun. 
[ 12] Propos d’une élue de la Ville de Paris devant des associations caritatives lors d’une réunion « fermée » précédant la journée du 11 octobre 2006 sur les CHU à la cité Jacomet. Septembre 2006. 
[ 13] Entretien mené en aparté suite à la réunion fermée sur les CHU, septembre 2006. 
[ 14] La loi n° 98-657 du 29 juillet 1998 d’orientation relative à la lutte contre les exclusions peut être considérée comme la loi instituant le champ de l’urgence. Les différents articles légalisent l’existant (Samu social, CHU déjà en place, « Espaces Solidarité Insertion » ou accueils de jour pour les SDF) tout en élargissant le secteur d’activité. La « veille sociale », organisée dans chaque département, a pour mission d’assister immédiatement les personnes et de tenir à jour l’état des différentes disponibilités d’accueil grâce au dispositif du 115. (FNARS/Beauville 2001). 
[ 15] À l’Armée du salut, la Cité du refuge propose un hébergement de un mois à 6 mois en fonction des situations. Le grand CHU la Mie de pain a décidé depuis 2 ans de fidéliser toutes les personnes au dessus de 45 ans pendant la saison d’ouverture, de novembre à avril. 
[ 16] Élaboré par la DASS avec des collectifs d’associations en mars 2005 sous l’autorité du ministère délégué à l’Intégration, à l’Égalité des chances et à la Lutte contre l’exclusion. 
[ 17] L’illusion des prestations minimales interchangeables dans les CHU, des « besoins de base » standardisés qui fourniraient le minimum vital, est aussi partagée par certains chercheurs de terrain (Rowe, 1999 : 35 ; Pichon, 1998 : 103 ; Soutrenon, 2001 : 38). 
[ 18] À moins d’avoir une bonne raison ou une preuve d’un travail, le retard occasionne un avertissement. La seconde fois, la personne est exclue. De même, si une personne ayant droit à une semaine dans un CHU manque une nuit, il lui faut absolument réapparaître le lendemain sans quoi elle perd son lit. Aux USA, la même règle s’applique dans les shelters (Kozol, 1988 : 174). 
[ 19] Communication du directeur de la Mie de pain, journée Urgence, CHU Jacomet, 11 octobre 2006. 
[ 20] Réponses aux suggestions du Conseil de maison, 10 décembre 1998. Document fourni par un directeur. En août 2000, le problème subsiste. CR du Conseil de maison du 28/08/2000. 
[ 21] Entretien avec un chef de service de l’Armée du Salut, février 2006. 
[ 22] Entretien avec un directeur de CHU de l’association des Cités du Secours Catholique. 
[ 23] QG, Cahier de liaison n° 1, vendredi 3 février 1995, p. 128. 
[ 24] GY, Cahier de liaison n° 5, samedi 10 décembre 1994, p. 55. 
[ 25] QG, Cahier de liaison n° 1, samedi 19 novembre 1994, p. 7. 
[ 26] Op. cit., p. 8. 
[ 27] Il s’agit du CHU Jacomet. Géré par l’association des Cités du Secours catholique, il est financé à titre expérimental par la DASS depuis 2002. 
[ 28] Entretien avec un permanent, SA, 22 novembre 1996. 
[ 29] QG, Cahier de liaison n° 2, lundi 27 février 1995, p. 5. 
[ 30] QG, Cahier de liaison n° 2, vendredi 28 avril 1995, p. 105. 
[ 31] Résident de 45 ans environ, ancien militaire et vigile, rencontré dans un centre d’urgence pendant la réunion d’un « groupe de parole santé « , février 1999. 
[ 32] Entretien avec un directeur d’un CHU. Mars 2006. 
[ 33] Entretien avec le responsable des CHU de la GACP, janvier 2006. 
[ 34] Entretien avec un SDF qui évoque les années 1970, juin 2003. 
[ 35] Propos recueilli dans un CHU de l’Armée du Salut occupé par des SDF de septembre à décembre 2005. 
[ 36] QG, Cahier de liaison n° 2, mardi 4 avril 1995, p. 61. 
[ 37] Entretien avec un des directeurs adjoints du CHU Jacomet, mai 2006. 
[ 38] Synthèse effectuée à partir d’un corpus de 20 comptes rendus de conseils de maison entre 1998 et 2004 dans le CHU Jacomet (Secours catholique), en tenant compte des récriminations les plus fréquentes des usagers eux-mêmes et des travailleurs sociaux. 
[ 39] Un assistant social du CHAPSA de Nanterre, octobre 2003. 
[ 40] Assistant social, CHAPSA de Nanterre, octobre 2003. 
[ 41] Résidents rencontrés dans un centre d’hébergement d’urgence de la GACP, Juin 1998. 
[ 42] Il semble, au vu des entretiens avec les résidents qui insistent souvent sur les vols systématiques, que les vols ne sont pas forcément déclarés aux gardiens. 
[ 43] Assistant social, CHAPSA, octobre 2003. Il faut préciser que les surveillants qui sont les seuls à rester la nuit ne sont pas des professionnels du social. 
[ 44] Groupe de parole dans un CHU, 3 février 1999. 
[ 45] QG, Cahier de liaison n° 1, dimanche 27 novembre 1994, p. 22. 
[ 46] Op. cit.,. mercredi 14 mars 1994, p. 29. Sur d’autres cas individuels qui perturbent toute une chambrée, SA, Cahier de liaison n° 3, p. 41, p. 56. 
[ 47] SA, Cahier de liaison n° 3, mardi 10 janvier 1995, p. 152. 
[ 48] QG, Cahier de liaison n° 1, mercredi 1er février 1995. 
[ 49] Avec des pointes : « Ils ont du beaucoup boire car ça défile aux toilettes », SA, Cahier de liaison n° 3, mercredi 14 décembre 1994, p. 84. 
[ 50] Beaucoup de plaintes des hébergés concernent les portes trop bruyantes, les WC insuffisamment isolés, la résonance des pièces. Sur ce thème (Kozol, op. cit. : 156). 
[ 51] À CY, CHU situé dans une cave, les chambrées sont en fait séparées par des cloisons de 2 mètres qui laissent filtrer tous les bruits de tous les compartiments ainsi créés pour donner une apparence humaine à des chambrées d’une dizaine de personnes. 
[ 52] Entretien avec le second assistant social des CHAPSA, octobre 2003. 
[ 53] Entretien avec le responsable de la DASS de Paris chargé de l’hébergement d’urgence, janvier 2006. 
[ 54] Propos enregistrés à l’Institut Régional du travail social avec des directeurs d’établissement (gestionnaires de CHRS et CHU) dans le cadre d’une communication générale sur la pauvreté en France. 
Résumé
La problématique des SDF est le plus souvent abordée à partir de trois types d’analyses. Les premières insistent sur les productions de la pauvreté, les secondent se penchent sur la gestion de la pauvreté, les dernières se préoccupent des modes de survie à la rue. Cet article se situe davantage dans le second axe en privilégiant une microsociologie d’un dispositif « d’aide sociale » aux sans-logis : les centres d’hébergement d’urgence. À ce jour, une étude fine des modes de fonctionnement de ces centres demeure encore rare et très partielle. Il s’agit de soutenir l’idée que « l’aide » sociale d’urgence doit être interrogée quant à ses prétentions à fournir le minimum vital aux sous-prolétaires à la rue. L’« urgence », l’« humanitaire », la « mise à l’abri » instituent en fait une précarité institutionnelle aménagée, autrement dit une inclusion périphérique qui inscrit les surnuméraires dans le nouveau circuit, interminable et précaire, des services d’urgence. Tant par les mécanismes de sélection que par les effets d’agrégation induits par le rassemblement de personnes en survie, très fragilisées ou prédatrices, les CHU compliquent plus qu’ils ne résolvent la question sociale des personnes à la rue.
Emergency shelters in Paris, reception and suffering. The issue of Homeless people is generally dealt with through the analysis of politics (social welfare, social rights) or of social processes (exclusion, disaffiliation, social inequalities). However, what is really being done in concrete social work in favour of homeless people in emergency shelters has not been extensively investigated. We know very little about how homeless people are being taken care of. The purpose of this article is to criticize the ideology supporting the policy for this kind of emergency centers, and to show that the services delivered only worsen the misery of this specific underclass.
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Patrick Bruneteaux « L'hébergement d'urgence à Paris ou l'accueil en souffrance », Sociétés contemporaines 3/2006 (no 63), p. 105-125.
URL : www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2006-3-page-105.htm.
DOI : 10.3917/soco.063.0105.