2006
SOCIÉTÉS CONTEMPORAINES
Introduction
Gentrification : discours et politiques urbaines (France, Royaume-Uni, Canada)
Le thème de la gentrification occupe, depuis les années 1980, une place importante dans la littérature internationale de langue anglaise sur la transformation sociale des villes. Il désigne les processus par lesquels des quartiers centraux, anciennement populaires, se voient transformés profondément par l’arrivée de nouveaux
habitants appartenant aux classes moyennes et supérieures.
Le mot lui-même a été créé, par référence métaphorique à la gentry, par la socio-logue anglaise Ruth Glass dans son analyse des transformations sociales de Londres,
sur lesquelles elle a mené d’importantes enquêtes dans le début des années 1960 :
« l’un après l’autre, nombre de quartiers populaires de Londres ont été envahis par
la classe moyenne – supérieure et inférieure –, de petites maison modestes de piètre
apparence, deux pièces au rez-de-chaussée et à l’étage, ont été reprises en fin de
bail et sont devenues des résidences élégantes et chères. Des maisons victoriennes,
qui avaient perdu leur statut plus ou moins récemment et avaient été divisées en appartements ou transformées en meublés, ont retrouvé leur lustre… Quant ce processus de “gentrification” démarre dans un quartier, il s’accélère jusqu’à ce que la
plupart des habitants ouvriers d’origine aient été écartés et que le profil social
d’ensemble du quartier ait été changé » (Glass, 1963).
Il a ensuite été repris avec succès au début des années 1980 par les chercheurs
britanniques et nord-américains (cf. par exemple Zukin, 1982 ; Smith et Williams,
1986) confrontés aux mutations rapides de certains espaces urbains jusqu’alors marginaux dans l’économie politique de la ville. Dans le contexte des transformations
néo-libérales des politiques urbaines avec les gouvernements de M. Thatcher et
R. Reagan, le débat s’est focalisé sur les relations entre l’offre et la demande de résidence dans ces secteurs urbains, opposant les tenants de la thèse économique selon
laquelle il existe des quartiers propices à la gentrification en raison d’un écart significatif de prix (la rent-gap theory développée par Smith, 1996) et de caractéristiques
techniques (immeubles ou appartements « gentrifiables »), et ceux pour lesquels la
gentrification résulte d’une dynamique culturelle du capitalisme engendrant un style
de vie plus urbain pour une nouvelle classe moyenne (Ley, 1996), par contraste avec
les tendances antérieures à la suburbanisation des classes moyennes. Cette opposition s’est d’ailleurs estompée, la plupart des chercheurs reconnaissant aujourd’hui la
nécessité d’articuler les deux facteurs explicatifs (cf. par exemple Hamnett, 2003).
Longtemps absent du vocabulaire français des sciences sociales, le mot est aujourd’hui utilisé par un nombre croissant de chercheurs, qui plaident pour l’utilité
d’une transposition au cas des villes françaises des schèmes d’analyse anglo-saxons
de la gentrification (Authier, 2001 ; Bidou, 2003 ; Donzelot, 2004).
Ce type de mutation sociale des quartiers populaires a certes déjà été reconnu et
étudié depuis les années 1960. Mais il a longtemps été pensé sous la catégorie de
l’embourgeoisement. L’utilisation de ce terme indiquait un a priori sociologique sur
l’appartenance sociale des nouveaux habitants, les assimilant à la classe dominante
ou les pensant comme solidaires de celle-ci, au moins culturellement sinon économiquement.
Les débats anglo-américains sur la gentrification ont désigné les acteurs de celle-ci comme appartenant à la middle-class, malgré le flou sur la définition et les limites
de celle-ci – plus upper-middle dans l’acception britannique, plus extensive vers le
haut et le bas aux USA, où les ouvriers qualifiés « fordistes » sont souvent considérés comme middle-class. Les chercheurs se sont cependant intéressés aux caractéristiques d’innovateurs sociaux des « gentrifieurs », habitants pionniers de la transformation des quartiers populaires. Certains comme Zukin (1982) ou Ley (1996) ont
plus souligné la dimension d’innovation culturelle dans les modes de vie urbains,
d’autres comme Sassen (1991) ou Smith (1996) les caractérisent principalement
comme des salariés du secteur privé des multinationales et des services avancés aux
entreprises, d’un haut niveau scolaire et de qualification, à revenus élevés et
contraintes professionnelles fortes les conduisant à préférer un mode de vie plus central, tant pour la proximité du travail que pour le mode de consommation. En France
les chercheurs, peu nombreux, qui ont travaillé sur de tels processus à partir de la fin
des années 1970 n’ont pas repris le terme d’embourgeoisement et ont plutôt défini
leur apport comme une contribution à la sociologie des nouvelles couches moyennes
ou nouvelles classes moyennes (Bidou, 1984 ; Chalvon-Demersay 1984). C’est
d’ailleurs la reconnaissance du caractère nouveau de ces configurations sociales urbaines, et l’absence d’un vocabulaire pertinent pour les désigner, qui justifie pour
nombre de chercheurs français, comme Bidou (2003), l’importation du terme de
gentrification.
Une question importante, qui été abordée empiriquement avec le développement
des analyses de processus locaux concrets, est celle des modes de relation entre les
nouveaux habitants et les anciens. Certains chercheurs ont plutôt souligné les situations de conflit, comme Smith (1996) qui a développé l’idée de « gentrification revanchiste » pour désigner le retour des classes moyennes dans des quartiers qu’elles
avaient désertées et les actions militantes dures qu’elles mènent dans ces quartiers
populaires afin de leur imposer un nouvel ordre spatial. À Belleville, Simon (1997)
avait distingué les « transplantés », attirés seulement par les prix de l’immobilier et
les avantages de localisation, et les « multiculturels », valorisant la coexistence avec
les habitants des catégories populaires et immigrées. Butler et Robson (2003) soulignent dans leur étude de six quartiers de Londres la diversité des relations au quartier, selon le contexte local et le poids des nouveaux venus, leur trajectoire sociale
personnelle, les styles de vie et les domaines de la vie quotidienne. Un des enjeux
majeurs dans le rapport au quartier est celui de l’école : la très forte mobilisation des
ménages de classe moyenne pour la réussite scolaire de leurs enfants les conduit à
une attention soutenue aux conditions de scolarisation locale souvent considérées
comme préoccupantes, du fait de la présence importante d’enfants de milieux populaires et immigrés et des moindres ressources des établissements des quartiers populaires. Cette attention peut devenir tension entre la valorisation de la coexistence entre classes et groupes ethniques dans l’espace public et résidentiel, et l’appréciation
négative de la cohabitation scolaire, conduisant, selon les groupes sociaux et les
contextes locaux, à une variété de stratégies familiales possibles, de la mobilisation
pour les établissements locaux à l’évitement et au recours au privé (cf. Butler et
Robson, 2003 ; Oberti, 2005 et à paraître, van Zanten 2001).
Cette question de l’identification des nouvelles catégories moyennes s’installant
dans des quartiers populaires reste donc une question de recherche ouverte, car la
diversité des résultats obtenus par les travaux qui ont cherché à y répondre de façon
détaillée donne à penser qu’un des dangers de l’usage du terme de gentrification est
d’unifier à l’excès des processus sociaux qui peuvent être de nature différente. Dans
le cas de la métropole parisienne, Préteceille (à paraître) montre ainsi des différences
significatives de composition sociale des nouveaux résidents selon que les quartiers
populaires en transformation sont contigus de quartiers bourgeois ou surtout proches
d’autres quartiers populaires ou de quartiers moyens-mélangés. À travers la dynamique de transformation de ces quartiers, c’est toute la question de l’évolution des différentes catégories regroupées sous le terme de classes moyennes qui est posée
(Rhein, 1998), ainsi que celle de leurs rapports aux classes populaires et aux immigrés mais aussi aux catégories supérieures, rapports qui ne sont pas homogènes et
peuvent même être divergents (Oberti et Préteceille, 2004 ; Préteceille, 2006).
S’il y a donc convergence pour reconnaître la nécessité d’une caractérisation sociologique précise des nouveaux habitants de classe moyenne impliqués dans la gentrification et des types de configurations sociales locales qui sont produites, il reste
cependant des différences notables dans la construction des objets de recherche.
L’une d’entre elles est la question de la centralité urbaine, qui est un élément majeur de la problématique anglo-américaine de la gentrification, très lié à la vision bipolaire opposant centre ville dense et suburbs. D’une part, il paraît difficile de transposer l’idée d’une nouvelle valorisation des quartiers centraux dans beaucoup de villes européennes où les classes supérieures et moyennes supérieures y ont continûment trouvé leur résidence et leurs pratiques culturelles privilégiées. D’autre part, on
observe aussi des processus d’une croissance importante des classes moyennes dans
certains quartiers de communes de banlieue comme Montreuil ou Nanterre, dont la
centralité est très relative ; c’est sans doute une dynamique de transformation sociale
plus large qu’il faut considérer – et par là d’ailleurs participer de la nécessaire réfutation du stéréotype assimilant en France la banlieue, au singulier, aux quartiers en
difficulté.
L’autre différence est la place faite au rôle des politiques publiques. Si les analyses anglo-américaines ont plutôt retenu une approche par le marché foncier et immobilier, les recherches sur la transformation des quartiers populaires des villes
françaises ont en effet le plus souvent privilégié une lecture par l’effet des politiques
publiques.
Dans un premier temps, dans les années 1960-70, ces politiques ont été marquées
par la rénovation urbaine au bulldozer et l’implantation d’équipements initiées autoritairement par l’État, avec des moyens juridiques et financiers considérables (Coing,
1966 ; Godard et al. 1973 ; Lojkine 1972). Dès le début des années 1970 se développent cependant, en partie sous l’effet de la critique politique de la « rénovation-déportation », en partie sous l’effet d’un intérêt culturel et politique croissant pour le
patrimoine ancien, de nouvelles orientations des politiques urbaines, utilisant un
nouveau mode d’action incitatif à l’égard du secteur privé, soucieux de partenariat,
respectueux de l’habitat ancien. Des opérations de « réhabilitation » sont mises en
œuvre dans les espaces qui étaient alors les plus dévalorisés : centres anciens, souvent quartiers populaires et déjà quartiers d’habitat social. Dès lors, le changement
de composition sociale dans ces quartiers visés par les politiques d’amélioration et
de réhabilitation se réalise progressivement, quelquefois contre les objectifs affichés
des municipalités de maintenir les habitants (Ballain et al. 1973), au travers des rapports sociaux locatifs, des mutations dans les copropriétés et du renchérissement des
prix immobiliers (Bourdin 1984 ; Lévy 1991). Il se traduit d’ailleurs moins par une
séparation radicale que par la cohabitation des classes populaires et des classes
moyennes, situation de mixité sociale qui apparaît dans les quartiers anciens populaires comme un stade du processus de gentrification (Lévy, 2002).
Si, à la fin des années 1970, la première vague d’installation dans certains quartiers populaires d’« aventuriers du quotidien » (Bidou, 1984), membres des classes
moyennes, liés de manière directe ou indirecte au secteur public et caractérisés par
un certain capital scolaire, a pu apparaître comme spontanée, plus proche du modèle
anglo-américain, la seconde vague, dans les années 1990, qui correspond à des salariés de la société de service (Bidou, 2003), est très souvent la résultante d’incitations
municipales explicites par des politiques publiques de réhabilitation de l’habitat et
des quartiers, qui non seulement améliorent les conditions résidentielles mais accroissent l’attractivité par l’image de la transformation projetée.
La centralité des politiques publiques dans les analyses françaises des quartiers
populaires en mutation contraste ainsi avec la centralité du marché dans les analyses
anglo-saxonnes, que l’offre ou la demande en soit le moteur. Encore que l’opposition soit moins forte qu’il n’y paraît : dans les interventions publiques fortes des années 1960 en France, les intérêts des promoteurs immobiliers étaient fortement imbriqués, et nul ne contestera l’importance croissante de la dynamique propre du
marché immobilier dans les dernières décennies ; et, symétriquement, dans les cas
des villes des USA, des chercheurs comme Logan et Molotch (1987) ont analysé
l’importance des acteurs publics dans les growth coalitions. Et les choses évoluent :
même dans les villes britanniques ou nord-américaines, la gentrification apparaît aujourd’hui comme un enjeu explicite des politiques urbaines, particulièrement avec la
vogue du new urbanism prônant le sentiment communautaire, le village urbain et la
mixité sociale. Divers chercheurs ont ainsi mis l’accent sur le discours des politiques
urbaines et ses effets directs ou indirects sur les processus de gentrification, de
l’intervention opérationnelle à la légitimation des discours et pratiques des
« gentrifieurs » eux-mêmes (Zukin, 1991 ; Smith 1996 ; Atkinson 2004).
De plus, l’éventail des orientations des politiques municipales concernées par
gentrification est nettement plus large que la seule « coalition de croissance » visant
la valorisation économique des quartiers. Ce cas existe bien sûr, quelquefois lié à
des politiques locales explicites d’éviction de catégories populaires et immigrées –
on a là des « politiques de gentrification revanchistes » – pour élargir l’appréciation
de N. Smith –, observables par exemple dans des municipalités de gauche conquises
par une droite qui veut y consolider son emprise électorale en cherchant à rendre irréversible le basculement social vers les catégories moyennes et supérieures. À
l’opposé, on trouve des politiques municipales qui cherchent à améliorer l’habitat et
réintroduire de la « mixité sociale » dans des quartiers très populaires où la pression
immobilière est absente. On trouve aussi des municipalités de gauche qui, après
avoir longtemps privilégié exclusivement le logement social, cherchent à diversifier
l’offre de logement vers les classes moyennes, non pas tant pour attirer de nouvelles
populations que pour conserver une partie de la leur, constituée de catégories populaires en mobilité sociale ascendante. Car une bonne partie de la littérature sur la
gentrification oublie que la croissance des classes moyennes s’alimente pour une
large part de la mobilité sociale des classes populaires.
C’est donc l’angle d’approche qui a été retenu pour ce dossier : examiner les
processus de gentrification dans leurs interactions avec les politiques publiques. Interactions qui nous paraissent relever de trois registres entremêlés.
D’une part, les politiques urbaines sont amenées à prendre en compte explicitement ces processus, à prendre parti en quelque sorte sur les transformations qu’ils
opèrent, avec deux principes de justification opposés : améliorer la situation des classes
populaires et des immigrés pauvres habitant ces quartiers – objectif de politique sociale urbaine – ou améliorer ces quartiers pour les valoriser et attirer d’autres habitants – objectif de valorisation économique –, les politiques dites de « mixité sociale » étant dans un flou intermédiaire.
D’autre part, la construction de ces politiques se fait largement dans une interaction avec les mobilisations des acteurs locaux. Ceux-ci ne sont pas réductibles à des
groupes défendant des intérêts préconstitués, mais se construisent comme acteurs
collectifs dans les dynamiques de mobilisation, d’alliances et d’oppositions, d’élaborations de projets. Les relations entre les pouvoirs publics et les couches moyennes,
au travers par exemple du partenariat associatif, constituent un élément important du
phénomène de gentrification, repérable dans différents contextes nationaux (Bidou,
1997), mais avec une grande variabilité de configurations, entre les alliances de certains « gentrifieurs » avec les associations d’habitants pauvres et la « gentrification
revanchiste ».
Enfin, les processus politiques ont un effet majeur sur l’élaboration par les acteurs des représentations des situations et des enjeux, représentations qui déterminent le cadre de l’action. Ainsi, même dans les cas où le rôle des pouvoirs publics
paraît mineur face à des dynamiques spontanées, la gentrification semble néanmoins
largement déterminée par la manière dont sont décrits les quartiers populaires. En
effet, la gentrification s’appuie souvent sur un argumentaire portant sur le refus du
« déclin urbain » que représente un certain cadre bâti, une certaine population, une
certaine commercialité, une atmosphère urbaine (Beauregard 1993). Dès lors, la description entraîne la prescription : un besoin de renouveau qui renvoie à des termes
différents selon les époques et les pays : réhabilitation, renouvellement, rénovation,
régénération, revitalisation, renaissance.
L’ambition des articles de ce dossier organisé par Yankel Fijalkow, lesquels
correspondent à des situations locales bien différenciées, est d’analyser les registres
des interactions entre politiques publiques et gentrification dans trois contextes nationaux différents.
En étudiant le discours de la « renaissance urbaine » en Grande Bretagne, Claire
Colomb propose une lecture critique de la politique mise en place par le gouvernement du New Labour depuis 1997 à l’égard des centres-ville des grandes
métropoles britanniques. Cette politique est fondée sur la volonté de dynamiser
l’économie locale et les logiques de marché en améliorant l’image des inner-cities
dites en déclin. L’analyse de Colomb, qui s’appuie sur une importante littérature
scientifique, montre l’ambivalence de cette politique dans sa relation aux catégories
populaires habitant les quartiers centraux, ambivalence qui peut sans doute être
transposée à toutes les initiatives qui prônent un renouvellement du cadre urbain
existant. En voulant redonner une image positive des inner cities décriées par les
conservateurs comme des lieux de désordre et d’irresponsabilité, le gouvernement
du New Labour veut promouvoir la capacité d’organisation « des communautés
locales ». Il propose donc une autre ville valorisant le village urbain, l’historicité, la
mixité sociale harmonieuse grâce au retour des classes moyennes. Outre la réflexion
sur la circulation des modèles de ville idéale d’un pays à l’autre, que ne manquera
pas de susciter la lecture de cet article, on notera l’articulation entre les diagnostics
techniques et scientifiques et les argumentaires politiques qui concourent à la
construction des représentations des quartiers populaires britanniques.
En montrant comment les acheteurs de nouvelles résidences en copropriété dans
les vieux quartiers ouvriers de Montréal adhèrent au discours municipal qui stimule
la gentrification, Damaris Rose se démarque de la littérature anglo-américaine
fondée sur le primat du marché. Elle met au jour la correspondance entre le discours
des nouveaux acheteurs et celui des pouvoirs publics. Elle souligne le caractère
profondément distinctif des pratiques alimentaires des gentrifieurs, la valorisation du
village urbain, la recherche de l’authentique, voire la construction d’une identité
cosmopolite valorisant la mixité, perspective exotique dans le contexte des villes
nord-américaines où les classes moyennes se tournent plus volontiers vers la sub-urbanisation et la consommation de masse. Ainsi Damaris Rose permet d’envisager
les politiques publiques comme un tout, intégrant aux stratégies de peuplement des
municipalités une stylisation des modes de vie pour lesquels la mixité constitue un
enjeu discursif. Néanmoins, la diversité des points de vue sur l’hétérogénéité du
peuplement montre que le terme de gentry confond sous un même terme des
positionnements clairement séparatistes à l’égard des milieux populaires et d’autres
plus nuancés.
L’analyse de la scène de la Goutte d’Or, quartier populaire à forte population
immigrée de Paris, à laquelle nous invitent Marie-Hélène Bacqué et Yankel Fijalkow,
souligne les différents niveaux macro et micro sociaux de la politique de gentrification. D’une part, une politique municipale qui établit sur la base d’un diagnostic
urbain un programme d’aménagement prévoyant le rééquilibrage sociologique d’un
quartier populaire – on est là dans une logique planiste et interventionniste. Mais de
l’autre, un tissu associatif d’habitants partagés entre une première génération ouverte
à la cohabitation et une seconde pour laquelle la gentrification promise par la
municipalité ne va ni assez vite, ni assez loin. Si, par la voie de la participation des
habitants, la municipalité, soucieuse de diversifier la population, prête une oreille
attentive aux nouvelles couches moyennes du quartier et valorise les modèles idéaux
de mixité sociale et de village harmonieux, elle est confrontée à des groupes
d’acteurs qui lui renvoient des interprétations différentes de ces modèles. Là aussi,
on relève que le terme de gentrification confond des modes d’insertions différentes
des classes moyennes dans le quartier. On voit aussi le poids du discours public et de
la presse à grand tirage annoncant la gentrification sur la construction des
représentations, en tension avec les rapports sociaux locaux.
En définitive, l’analyse de ces situations urbaines souligne quatre résultats dont
on peut penser que la portée dépasse les cas particuliers considérés. En premier lieu,
la gentrification apparaît bien comme un élément significatif des politiques publiques,
la dynamique du marché, variable selon les contextes nationaux et locaux, interagissant avec ces politiques. Deuxièmement, ces politiques comportent un discours
d’argumentation et de justification qui prend appui sur les représentations d’un idéal
de société urbaine : de part et d’autre de la Manche et de l’Atlantique un discours
normatif qui fixe de nouvelles catégories du diagnostic urbain (l’historicité, la
responsabilité collective, la mixité, le lien social…) se construit en interaction avec
la critique sociale et la description scientifique. Troisièmement, la temporalité des
processus est une caractéristique majeure. Selon que le processus est rapide et brutal
ou qu’une cohabitation résidentielle s’installe dans une durée longue, les relations
entre groupes ne se construisent pas de la même manière. Enfin, si le terme de
gentrification laisse supposer une séparation radicale entre les groupes sociaux locaux
– ce que deux des terrains présentés ici démentent – on ne peut sous-estimer la
capacité de prédiction créatrice de cette notion qui est au principe même de son
existence : « … les définitions collectives d’une situation (prophéties et prévisions)
font partie de la situation et affectent ses développements ultérieurs (…) la prédiction créatrice débute par une définition fausse de la situation provoquant un comportement nouveau qui rend vraie la conception, fausse à l’origine. » (Merton,
1949).
Ainsi, le débat sur la gentrification, par delà l’enjeu immédiat de compréhension
de la dynamique de transformation des quartiers populaires centraux des grandes villes, concerne-t-il les enjeux sociologiques majeurs que sont la place des classes
moyennes dans la transformation des structures sociales de nos sociétés, la réorganisation, à décrypter, des rapports entre leurs différentes composantes et entre celles-ci
et les autres catégories sociales, classes supérieures d’un côté, classes populaires de
l’autre ; réorganisation qui s’opère à la fois dans les rapports sociaux de la vie quotidienne, au travail, dans l’espace résidentiel, à l’école, et dans les processus des politiques publiques.
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