2009
Sociétés contemporaines
Introduction
Assia Boutaleb
assia. boutaleb@ laposte. net
Violaine Roussel
violaine-roussel@ wanadoo
La question de la représentation politique et de sa « crise » supposée, médiatiquement proclamée, a déjà été maintes fois traitée par la sociologie politique. Les contributions rassemblées pour ce numéro déplacent d'emblée les termes du questionnement pour éclairer l'objet sous d'autres angles et l'appréhender sur des terrains originaux. Ainsi, ce ne sont pas les symptômes classiquement répertoriés, déjà largement explorés comme la défiance, le retrait, la crise des loyautés durables, et leurs traductions en termes d'abstention électorale ou de montée des partis extrémistes, qui retiennent, ici, notre attention. Nous nous intéressons en revanche aux effets sur la légitimité de la délégation politique de l'émergence de nouvelles prétentions à représenter, concurrentes de celles des acteurs politiques professionnalisés évoluant dans les arènes centrales du champ politique. Ces revendications d'un droit de parler au nom de populations relèvent de logiques diverses et mettent à l'épreuve, à différents niveaux, les mécanismes mêmes de la représentation politique, et au-delà, sociale. Elles peuvent se poser ouvertement contre celui des hommes politiques et des élus en place et reposer sur la dénonciation de leurs défaillances. Plus discrètement, elles peuvent se constituer sur un mode alternatif aux formes de délégation politique, ne donnant lieu que ponctuellement à controverses. Mais elles peuvent également procéder d'initiatives et d'innovations impulsées par les acteurs politiques eux-mêmes.
La critique des formes et logiques de la délégation politique ou syndicale s'est déjà rencontrée historiquement, avec notamment les initiatives d'auto-défense de ses intérêts par la classe ouvrière
[1] au XIXe siècle, les mouvements d'artisans et de petits commerçants « poujadistes » (Collovald, 1989), ou encore, l'extrême droite et les ligues dans les années de l'entre deux guerres. Exprimée de diverses manières et à différents moments, cette critique, en ce qu'elle se fondait sur la tension consubstantielle et originelle entre le principe représentatif et sa mise en uvre, visait à insister sur les myopies, voire les points aveugles de cette entreprise de figuration du peuple qu'est supposée être la représentation. Ainsi, elle portait sur et était portée avant tout par les absents, non (ou mal) représentés. Or, dans ce numéro, l'originalité des activités qui retiennent notre attention tient pour une part aux identités et propriétés sociales des acteurs qui s'attribuent l'autorité pour représenter, et pour une autre part, aux modalités et formes d'inscription de ces revendications dans l'espace public. Des professionnels extérieurs à l'espace politique appartenant aux mondes artistique, religieux, associatif, entre autres s'instituent en effet (et/ou sont institués par d'autres protagonistes) comme porte-parole contestant le bien-fondé des hommes politiques à parler pour « le Peuple » et à sa place, et se posent en incarnations plus authentiques et plus crédibles de groupes restés « sans voix » en politique. Ce faisant, il ne s'agit pas tant d'en appeler à l'autoreprésentation de groupes dominés que de s'appuyer sur l'accès à des scènes publiques pour dénier aux professionnels de la politique le droit de parler en leur nom. On le voit, ces activités contribuent à formuler différemment les deux acceptions de la question de la représentation que sont figuration et mandat (Rosanvallon, 1998). Différemment, en décalage et non pas en complète opposition tant il est vrai que ces prétendants au « porte-parolat » ne développent pas une critique du système de la démocratie représentative et des principes qui le sous-tendent. Ils ne dénoncent pas les illusions tenant consubstantiellement aux mécanismes de délégation politique, ses effets de dépossession ou de relégation de groupes sociaux dominés notamment, mais ils contestent la légitimité du personnel politique en place, ses pratiques, ses intérêts. En conséquence, et telle est l'argumentation centrale de ce dossier, on observe bien plus un malaise dans la représentation fait de confrontations, de concurrences et de tensions, qu'une crise de la représentation en tant que telle
[2].
LES MUTATIONS DE LA REPRÉSENTATION POLITIQUE SOUS LE REGARD DES CHERCHEURS
Parmi les nombreux travaux qui identifient une « crise » de la représentation politique et qui s'intéressent à la question de ses mutations on peut dessiner à grands traits deux tendances différentes, qui, par certains côtés, se complètent.
La référence à une crise de la représentation et, en ce sens, des systèmes contemporains de démocratie consolidée apparaît tout d'abord dans une série de travaux qui renvoient malgré tout à des démarches en partie différentes les unes des autres qui se focalisent sur l'idée du désengagement politique et militant, du désinvestissement historique de groupes qui formaient les troupes et les électeurs des partis de masse. Depuis déjà de nombreuses années, des travaux, devenus classiques, ont inventorié les indicateurs de cette « crise ». Ils pointent, par exemple, la tendance continue à la hausse du taux d'abstention lors des consultations électorales en France (notamment Perrineau, 2003 ; Bougnoux, 2006), ou encore le « cynisme croissant » vis-à-vis des gouvernements représentatifs, pour reprendre le terme utilisé par Pippa Norris à l'issue d'une grande enquête internationale sur les attitudes des citoyens des régimes démocratiques (Norris, 1999). La montée de certains groupes, partis extrêmes et/ou populistes, publicisant un discours critique à l'égard des représentants au pouvoir, et l'apparition de militantismes plus radicaux ou transgressifs des règles (légales) établies (manifestations de Gênes, Confédération paysanne et désobéissance civile, etc.) peuvent également être identifiées comme signes de cette crise. Des « symptômes » variés qui en réalité ne pointent pas nécessairement tous vers les mêmes causes (montée des partis d'extrême droite, etc.) sont rapprochés et interprétés comme « révélateurs » d'un état pathologique du système de représentation (Collectif, 1994 ; et pour une analyse critique, Collovald, 2003).
Une variante plus nouvelle de cette lecture en termes de crise insiste sur la diffusion de formes de discrédit et de suspicion vis-à-vis du politique conduisant au désinvestissement citoyen, voire à un état d'« apathie » touchant très largement les populations, réservoirs de militants et d'électeurs potentiels. Cette tendance au désintérêt de la part de publics maintenus dans des formes d'incompétence et d'indifférence politiques, qui se détourneraient totalement de toute chose civique et politique, est supposé être le propre de démocraties occidentales établies de longue date, en Europe et encore davantage aux États-Unis (Eliasoph, 1998. Elle est souvent présentée comme atteignant désormais un seuil critique, menaçant dangereusement la nature démocratique des systèmes concernés. Certains groupes sont pointés comme incarnant tout particulièrement ces transformations : la désaffiliation politique des « jeunes » catégorie dont on connaît pourtant le caractère sociologiquement problématique augurerait ainsi mal de l'avenir citoyen des sociétés concernées [Buckingham, 2000 ; Muxel, 2001 ; Marsh, 2007]. Des « responsables » de cette « crise » peuvent également être désignés, et ce sont largement les médias et le jeu politique lui-même qui sont, en l'espèce, examinés (Lacroix, 1994 ; Norris, 2000 ; Neveu, 2003).
La seconde tendance qu'on annonçait plus haut peut articuler ce constat à l'idée d'un renouveau de l'exercice de la démocratie, intégrant davantage d'implication directe des citoyens(-électeurs), selon des mécanismes plus souples (« coordinations » professionnelles, etc.). Les Conseils de quartier, par exemple, entrent dans l'arsenal de la promotion d'une « démocratie participative », « par en bas », associant tout un chacun à la prise de décision le concernant au niveau local, en particulier (Blondiaux et Sintomer, 2002). Certes, les collectifs de ce type, qui font figure de cadres de socialisation et d'expression de rapports de force locaux plus que d'organes de délibération politique au sens propre, se trouvent souvent cantonnés à des discussions aux enjeux politiques mineurs (au moins dans leurs variantes françaises) (Lefebvre et Nonjon, 2003 ; Lafaye et Le Galès, 2006). Ils sont néanmoins constamment mobilisés en politique (par la gauche, en particulier) : ils servent d'instruments de justification publique dont la mise en avant tente de répondre, précisément, à des critiques en termes de crise de la représentation classique. Ils sont en effet supposés instituer des relations plus horizontales et permettre une proximité entre gens ordinaires et élus, susceptible de désamorcer la « crise de confiance » dans les représentants. Ils sont également mis en scène comme gages de la modernité de ces derniers, de leur engagement dans l'innovation, tout particulièrement lorsque ces dispositifs participatifs passent par l'usage d'outils électroniques et de nouvelles technologies (Benvegnu, 2006).
Ces deux tendances de la recherche académique, pour différents que soient leurs développements, n'en contribuent pas moins à construire et à mettre en exergue les deux versants de la crise de la représentation : défiance et sentiment d'être mal/non représenté pour l'une ; tentative de restauration de la relation de représentation et invention de mécanismes plus incitatifs pour l'autre. Et parce que, souvent, la seconde se conçoit et se pose comme conséquence, voire remède de la première, elles sont complémentaires. Quoi qu'il en soit, l'évocation d'une telle « crise de la représentation », diagnostiquée par ces travaux, ne manque pas d'être relayée par les acteurs sociaux eux-mêmes : hommes politiques, qu'ils s'en saisissent pour stigmatiser leurs adversaires ou qu'ils s'en défendent, et journalistes notamment. De sorte que les usages politiques et savants de cette problématisation se combinent pour donner plus de corps à cette interprétation et pour consolider l'imposition de cette définition de la situation.
NOUVELLES DEMANDES DE REPRÉSENTATION ET/OU PRÉTENTIONS AU PORTE-PAROLAT
Que l'on ne s'y méprenne pas : bien que nous identifiions davantage les éléments constitutifs d'un « malaise dans la représentation », comme nous le verrons dans un instant, le label de « crise » nous intéresse également, en tant que tel. Tout d'abord, parce qu'il n'est pas sans effets sur les acteurs et sur le jeu politique et social lui-même. Ensuite, parce qu'il est le produit des activités et des pratiques d'une multitude d'acteurs sociaux qui identifient et formulent publiquement des « problèmes de représentation », se posant quelquefois d'emblée comme « solutions » à ces « problèmes ». Leurs activités s'entrecroisent et forment système, si bien que les effets conjoints de ces pratiques échappent aux acteurs les plus stratèges. C'est précisément cette combinaison d'activités qui fait le succès de cet étiquetage. Or, il nous semble que les liens entre les multiples activités de désignation et la postérité du label sont rarement interrogés. C'est pourquoi il nous apparaît important, ici, d'accorder également une attention toute particulière au type de « saillance situationnelle » qui résulte de cette conjonction (Schelling, 1986]) Les journalistes contribuent à la produire, à l'entretenir et à la mettre en forme comme « crise de confiance » dans la politique. En confrontant une variété de phénomènes que les acteurs accolent et mettent en équivalence derrière l'expression de « crise du politique/de la représentation », on veut aussi comprendre la production et la diffusion d'un « sens commun » (considérant qu'il y a bien crise/malaise dans la représentation) qui a une efficacité sociale et dont des entrepreneurs de cause divers peuvent se saisir (en le consolidant).
En particulier, cet effort de compréhension est nécessaire s'agissant de l'émergence de nouvelles demandes de représentation et/ou de prétentions de parler à la place de, émanant d'acteurs inédits, jusqu'ici peu coutumiers des jeux politiques. En effet, différentes enquêtes ont porté sur l'apparition récente dans l'espace public, français notamment, de groupes aux contours flous qui rassemblent des individus marginalisés, dominés, exclus des voies classiques de la représentation politique. Ces individus formulent des revendications et manifestent leur présence à la faveur de mobilisations parfois violentes : les actions de « sans » (sans papiers, sans logement, sans voix) et de « précaires » ou encore les activités d'« émeutiers » ou de « casseurs » ont capté l'attention des médias et constitué le cadre de prises de position dénonçant l'(in)action des représentants politiques (Siméant, 1998 ; Mathieu, 2001 ; Mouchard, 2002 ; Mauger, 2006). Ces groupes sont construits publiquement et sont (plus ou moins) reconnus comme des ensembles qui se tiennent, minimalement homogènes, sous l'effet de l'(auto-)institution de porte-parole. En s'attribuant le droit de parler pour ces collectifs et ainsi à leur place (Bourdieu, 1981 et 1984), ces derniers concurrencent l'autorité des élus à représenter (légitimement et exclusivement) des populations, et parviennent ainsi, bien qu'inégalement, à s'imposer dans ce rôle. Ils adoptent souvent une posture dénonciatrice vis-à-vis du jeu politique professionnalisé qui monopolise, en vertu de l'onction du suffrage universel, un certain type de légitimité à parler au nom du Peuple. L'un des enjeux des affrontements entre porte-parole institués et prétendants au porte-parolat est bien la définition de ce qui se passe comme résultant d'une « crise de la représentation politique classique », exprimant un « vide politique » ou une « incapacité à porter authentiquement une parole et des intérêts populaires ». Mais cette posture de subversion ne va pas jusqu'à toucher aux principes du système de représentation lui-même. Au contraire, elle s'appuie sur sa perpétuation : il s'agit d'établir une représentation « plus authentique », de redonner une assise saine à la logique de la délégation politique. L'apaisement des tensions peut alors être envisagé comme passant par la nécessaire réparation du lien de ces groupes contestataires à leurs mandataires et par leur réinscription dans la relation de représentation
[3]. Il y a, dans la succession de mobilisations et de confrontations de ce type, une configuration historique particulière qui nous intéresse.
Pour explorer ces phénomènes, on focalise en particulier l'attention sur l'identité sociale des acteurs qui inventent et endossent ce porte-parolat alternatif : il s'agit en premier lieu d'acteurs non professionnels de la politique, provenant d'autres espaces de spécialité de nos sociétés différenciées, qui se prétendent davantage à même de parler pour d'autres que ne le sont les élus et les hommes politiques (sur la différenciation, cf. not. Bourdieu, 1976 ; Luhmann, 1982) On pense d'abord aux intellectuels et notamment, dans le cas français, aux « intellectuels engagés » et à l'offre alternative de représentation dont ils ont été et dont ils peuvent être porteurs (Charle, 1990 et 1996 ; Balasinski et Mathieu, 2006 ; Sapiro, 2007). Les prétendants à la représentation qui nous intéressent ici ne se laissent cependant pas résumer à cette figure de l'intellectuel engagé et peuvent, au contraire, travailler à s'en distinguer, aussi bien du point de vue des ressources sur lesquelles ils adossent leur bien fondé à parler pour d'autres que de celui de la définition des causes qu'ils défendent et des registres de discours pour lesquels ils optent.
Ces mandataires auto-institués, selon des processus relevant de coups de force symboliques, ne se posent pas simplement comme des représentants professionnels, à savoir comme ceux de groupes inscrits dans la sphère d'activités dont ils proviennent, mais se font précisément porte-voix de fractions plus vastes de la population. Ils veulent parler pour le Peuple, tout en rejetant pour la plupart toute reconversion personnelle en politique. C'est bien au titre de leur identité spécialisée (non politique) qu'ils s'autorisent à parler de politique et qu'ils envisagent leur rôle civique. De plus, les populations économiquement, culturellement et socialement dominées ne sont pas les seules au nom desquelles des individus peuvent s'autoriser à parler publiquement : en Belgique par exemple, dans le contexte des tensions entre flamands et francophones, des chefs d'entreprise et des hommes d'affaires peuvent ainsi apparaître sur des scènes publiques pour dénoncer le dysfonctionnement de la représentation politique et ses conséquences en termes d'allocation de ressources (Pagano
et al., 2006). Selon la même logique, cette fois-ci dans le contexte de la guerre en Irak, des artistes américains prennent la parole. Ils tirent argument de leur connexion à des publics pour s'opposer à des représentants politiques qui n'agiraient plus selon les intérêts et les volontés de leurs mandants, tandis qu'en France, d'autres artistes se font porte-voix de sans-papiers réduits au silence politique, entre autres causes
[4].
Ces quelques exemples donnent à voir un ensemble de prétentions à la représentation et/ou à la représentativité qui émanent de « professionnels engagés », guère accoutumés jusqu'alors à intervenir de cette manière (Champy et Israël, 2009). On veut donc interroger de façon quelque peu systématique ce que ces mobilisations impliquent, examiner les lieux et cadres sociaux qui sont investis et construits par ces pratiques, faire le point sur les manières dont ces acteurs définissent leurs « représentés » et leur « mandat de représentation », et, ainsi, saisir les rapports de pouvoir qui sont remis en jeu et les effets sociaux que ces activités produisent, notamment sur le jeu politique. De la sorte, cette approche permet d'interroger l'apparent « déficit de légitimité du politique » sans s'enfermer dans l'opposition entre hommes politiques (professionnels) et citoyens en identifiant, en lieu et place d'une indistincte « société civile » dont la politique se serait coupée, les arènes précises dans lesquelles les luttes de représentation prennent place, les acteurs qui y évoluent, les logiques qui les structurent.
DE LA « CRISE » AU « MALAISE » DANS LA REPRÉSENTATION
Ces observations nous conduisent à revenir sur la qualification des situations comme « crise » de la représentation. En effet, nous optons pour un programme de recherche consistant à la fois à étudier les jeux d'acteurs qui concourent à imposer cette définition des situations et à saisir la manière dont ces activités révèlent ce qu'on nommerait plutôt un malaise dans la représentation. Par ce changement de terminologie, on veut indiquer que les configurations d'affrontement qu'on observe tendent à demeurer à l'intérieur de mécanismes et de registres de légitimation propres à la démocratie représentative. Pour le dire autrement : aujourd'hui, cette dernière n'est ni remise frontalement en cause ni véritablement menacée par de telles configurations. La notion de « crise de la représentation », pour peu qu'on veuille la prendre réellement au sérieux, impliquerait que les modes d'exercice de la domination politique, et au-delà, le bien-fondé du système de délégation soient pointés du doigt. Rien de tel n'apparaît. Ce qu'on voit ici, c'est surtout une diversification et une multiplication des prétentions au porte-parolat. Si le peuple reste « introuvable », selon le mot de Pierre Rosanvallon (1998), des prétentions à parler publiquement pour des populations s'offrent à l'analyse du chercheur : elles semblent marquées par des mutations à explorer. L'émergence et l'accumulation de ces prétentions publiques concurrentes de celles des représentants institués constituent à la fois le signe d'un « malaise » (qui concerne la représentation politique mais aussi syndicale, dans une certaine mesure) et la source de mécanismes présidant à la consolidation d'une définition de la situation en termes de dysfonctionnement du politique.
Ce sont donc davantage des tensions et des concurrences dans la représentation qu'une « crise » de cette représentation dont nous rencontrons les manifestations phénoménales. Ce « malaise » est notamment fait de séries de controverses, d'« affaires » publiques (Boltanski et al., 2007). Il tient également à ce que les règles de la « bonne représentation » sont, dans ce contexte, questionnées. Enfin, il passe par une multiplicité de dénonciations publiques, entrant dans des cadres et des dynamiques de mobilisation diversifiés mais tendant à se renforcer réciproquement (Sur la circulation des catégories et leur consolidation : Roussel, 2003 ; Georgakakis, 2007). Pensons aux discours stigmatisant la « starification (ou peopolisation) » des hommes politiques dans les médias et la personnalisation excessive de la politique, la « politique spectacle », ou, au contraire, la fermeture de plus en plus hermétique (et non démocratique) du jeu politique, sa technicisation, l'exclusion des profanes que sont les citoyens, notamment. Ce « malaise » est parfois décrit comme dépassant les frontières d'un pays ou même d'une région : le déficit de légitimité des représentants politiques établis se trans-nationaliserait, tout comme les mobilisations y répondant. De leur côté, les professionnels de la politique peuvent tenter, a contrario, de mettre en scène leur ouverture et leur proximité au « citoyen lambda », en en appelant visiblement à des membres de la « société civile », par exemple.
Le type de questionnement que nous adoptons ici nous conduit à approcher la représentation, avant tout, dans sa dimension processuelle et à abandonner une vision en termes de « crise » qui instituerait rétrospectivement un âge d'or de la délégation politique. Dire qu'il y a aujourd'hui « crise », c'est finalement introduire un regard nostalgique sur le passé, en appelant à une restauration réparatrice : on instaure discrètement un « moment idéal », « authentique », de la représentation dans le passé, qu'il s'agit de retrouver. Il faut sortir de cette illusion, incompatible avec les phénomènes observés ici. Ce n'est qu'en examinant le détail des confrontations et des controverses entre acteurs sociaux qu'on pourra comprendre les transformations dans la représentation progressivement en train de se faire. Car c'est bien à la faveur de l'articulation et de la répétition de mobilisations, que la distribution des forces entre certains groupes sociaux en position stratégique dans des secteurs sociaux qui comptent, détenteurs de ressources efficaces, convertibles, liées notamment à la capacité d'intervenir dans des espaces publics centraux se rejoue partiellement. Dans quelle mesure des rapports de pouvoir et des équilibres entre différents modes de légitimation se trouvent-ils réaménagés sous l'effet de ces activités et de ces affrontements ? Lorsqu'une autorité religieuse, un artiste, un responsable d'association, un chef d'entreprise, se pose publiquement et avec succès comme « représentant populaire », il le fait, en effet, en vertu de principes de justification différents de ceux qu'un homme politique peut mobiliser. Il impose alors des formats d'intervention et des registres de légitimation qui ne peuvent qu'affecter la perception du bien-fondé de l'activité des professionnels de la politique. Le caractère de relation sociale de la légitimation est ici évident, à mille lieux d'une vision de la légitimité/du discrédit comme une propriété attachée à la personne des hommes politiques. La place des hommes politiques de métier se redéfinit donc en partie, sous l'effet d'un enchaînement de pratiques diversifiées dont aucun acteur n'a le contrôle. En contrepoint, émergent des figures de « professionnels engagés » porteuses de nouvelles conceptions de la citoyenneté et de la politique.
POUR UNE SOCIOLOGIE DES PRÉTENTIONS À REPRÉSENTER : PRÉSENTATION DU NUMÉRO
Il y a là de multiples chantiers sociologiques à explorer. L'analyse de ces prétentions à représenter conduit notamment à mettre en évidence les effets de leur degré de publicisation sur la (dé)légitimation politique. En effet, les diverses revendications d'un droit à parler au nom de collectifs qui se font entendre publiquement bénéficient quelquefois d'une très large médiatisation. Elle peut être nationale, lorsqu'il s'agit de désigner les porte-parole d'un Islam de France, voire internationale, lorsque des artistes américains font de leur grande notoriété et de leur relation au public une ressource pour s'opposer aux élus et au gouvernement de George Bush. Les contestations du monopole politique de représentation populaire se tiennent à la vue et au su de tous dans des espaces publics et, pour symboliques que soient ces luttes, elles n'en possèdent pas moins des effets très réels. Les nouveaux formats d'action qui peuvent apparaître sont d'autant plus massivement réappropriés qu'ils sont perçus comme efficaces et exposés à la faveur de confrontations extrêmement visibles (Céfaï et Trom, 2001).
On revient ici vers le caractère situé de chaque configuration d'affrontement, dont on ne peut déchiffrer les logiques que par un examen détaillé tenant compte, à la fois, des espaces spécialisés dans lesquels les participants évoluent et des situations spécifiques qui se créent au croisement de leurs activités. Ici, sont passés au crible des mondes de l'art et du spectacle dans lesquels la notoriété est mobilisée comme une arme politique, des mondes du travail fortement précarisés et peu encadrés, des univers associatifs en recherche de consécration publique, et, enfin, des portions des espaces religieux qui peinent à s'organiser et à s'institutionnaliser face au politique. Deux contributions se penchent sur les dynamiques à la faveur desquelles différents types de professionnels sont amenés à revendiquer publiquement un rôle de porte-parole.
Claire de Galembert analyse ainsi les luttes autour de la constitution de représentants de l'Islam en France. Elle met en évidence les contradictions inhérentes à des configurations complexes : d'un côté, les acteurs politiques contribuent activement à l'institutionnalisation de représentants religieux susceptibles d'être des interlocuteurs lors de négociations et de porter la charge de la question « sensible » du « voile islamique », de l'autre, ces mêmes acteurs perdent la main sous l'effet de la reconnaissance (relative) de ces nouveaux mandataires et de l'entrée en jeu d'autres types d'acteurs (journalistes, juristes, notamment).
Quoi que s'intéressant également à une critique issue de non professionnels de la politique, Violaine Roussel, dans son article, change de cadre national et élargit le spectre de la comparaison, en étudiant la manière dont des personnalités américaines des arts et du spectacle redéfinissent leur identité publique, à la faveur de leur mobilisation contre la guerre en Irak. Ces artistes se posent comme « célébrités citoyennes » et s'attribuent une mission de représentation populaire à même de compenser ce qu'ils désignent comme la défaillance du monde politique en la matière. Ce faisant, ils définissent, en même temps que le rôle civique dont ils se chargent, une nouvelle figure du bon citoyen et de l'engagement qui convient. La confrontation de ces luttes de représentation et de celles explorées sur des terrains français se révèle heuristique à un double niveau. D'une part, les protagonistes à l' uvre sur différentes scènes sont largement attentifs à ce qui se passe ailleurs (tel qu'ils en ont connaissance par les médias) et empruntent souvent à d'autres des dispositifs qu'ils croient pouvoir leur être bénéfiques. D'autre part et ces circulations n'y sont pas totalement étrangères des mécanismes en partie similaires s'installent dans des espaces et des sociétés structurellement proches dans leurs fonctionnements.
Les contributions suivantes s'intéressent à la manière dont des espaces de représentation déjà institués sont touchés par ces prétentions émergentes au porte-parolat et y répondent. Sarah Abdelnour, Lilian Mathieu, Annie Collovald, Frédéric Péroumal et Evelyne Perrin examinent, sur des terrains variés et complémentaires, les luttes de travailleurs précaires à la faveur desquelles se réinventent des formes de participation et de représentation publique/politique, non seulement en dehors des organisations traditionnelles (politiques et surtout syndicales) mais aussi en leur sein et en relation avec elles. Ce travail met donc en évidence ce qu'on gagne intellectuellement à ne pas opposer de manière rigide « nouvelles » prétentions à représenter et anciennes logiques de délégation, mais à explorer plus finement les transformations des formes d'organisation collective qui peuvent se révéler moins radicales et moins individualistes qu'il y paraît, et qui touchent d'abord les organisations politiques et syndicales établies de longue date.
De leur côté, les acteurs politiques ne restent pas inertes face aux mises en cause dont ils font l'objet : leur croyance dans leur propre déficit de légitimité contribue grandement à la réalité du « malaise dans la représentation » et les conduit à développer des stratégies et des instruments destinés à restaurer leur image publique. Parmi ceux-ci se trouvent les recours aux dispositifs dits de « démocratie participative » au centre du dernier article de ce dossier. Cécile Blatrix en analyse les logiques dans le cas français, montrant leur vocation a priori paradoxale à consolider certains mécanismes de délégation politique. Elle examine les conditions d'émergence, de diffusion et de consolidation d'une multiplicité de « détours participatifs » plus ou moins épars, dont on peut se demander s'ils font véritablement système. L'hybridation des logiques politiques existantes reste en réalité limitée, les innovations participatives se trouvant comme converties, absorbées au sein d'un jeu représentatif dont elles ne transforment pas substantiellement les fonctionnements.
De différentes manières, ces contributions prennent donc au sérieux la question des mutations contemporaines de ce qu'on enferme sous le terme de « démocratie ». En s'écartant d'une perspective qui déplorerait des transformations vues comme révélatrices d'une pathologie des systèmes politiques concernés lesquels se maintiennent fort bien, pourrait-on dire, en dépit de leur état de « crise » supposé on se donne les moyens d'explorer des phénomènes sociaux qui relèvent en réalité de mécanismes sociologiquement « normaux ». Ils comptent, croyons-nous, parmi les effets parfaitement explicables et analysables du fonctionnement ordinaire des sociétés différenciées, et en particulier de la dynamique de fermeture du jeu politique sur lui-même découlant de sa professionnalisation et de son autonomisation.
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SIMEANT J., 1998 La cause des sans-papiers, Paris : Presses de Sciences Po.
[1]
Pour n'en citer qu'un exemple : le célèbre
Manifeste des Soixante, publié en 1864 par des ouvriers parisiens remettant en cause la conception de la représentation des républicains de l'opposition de l'époque.
[2]
Il n'y a, dans l'utilisation que nous aurons du terme « malaise », nul emprunt ou allusion à la référence freudienne : le terme nous sert à mettre l'accent et à attirer le regard du chercheur sur les questions relevant des concurrences pour la représentation.
[3]
Comme en témoigne l'exemple récent d'initiatives, de certaines associations ou de personnalités du monde du spectacle, incitant les « jeunes des banlieues » à s'inscrire sur les listes électorales en vue de la présidentielle française de 2007.
[4]
Nombreux sont les exemples récents d'acteurs, comme Emmanuelle Béart, Josiane Balasko, Guy Bedos ou Carole Bouquet, pour n'en citer que quelques-uns, mobilisés aux côtés des sans-papiers. Pour une analyse plus poussée sur le monde du théâtre, voir Proust, 2006.