Sociétés contemporaines 2009/4
Sociétés contemporaines
2009/4 (n° 76)
162 pages
Editeur
Numéros antérieurs disponibles sur www.persee.fr

I.S.B.N. 9782724631630
DOI 10.3917/soco.076.0005
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Vous consultezVivre et faire vivre à crédit : agents économiques ordinaires et institutions financières dans les situations d'endettement

AuteursLaure Lacan du même auteur



La crise des crédits subprime a récemment attiré l'attention sur les liens entre prêts aux particuliers et finance internationale. Par le biais de la titrisation[1] [1] La titrisation est l'opération par laquelle les banques...
suite
, des défaillances dans le remboursement des crédits immobiliers aux États-Unis ont fragilisé l'économie mondiale. À la base de ce système, on trouve donc des prêts risqués octroyés aux plus fragiles des ménages américains, en particulier les Noirs des quartiers défavorisés qui, à partir des années 1980, sont passés du statut de quasi exclus du prêt immobilier à celui de clients privilégiés de certains prêts dits subprime (Williams, Nesiba, Diaz Mcconnell, 2005). En France, la vente de prêts hypothécaires risqués pour l'accès à la propriété ne s'est pas développée. Mais dans le secteur du crédit à la consommation est bien apparu, à la même époque, un marché bancaire de prêts à taux d'intérêt élevés pour les particuliers, visant notamment les actifs des milieux populaires : les fameux crédits revolving largement stigmatisés dans les médias, accusés de surendetter les particuliers. Ainsi, chaque pays industrialisé a connu ces trente dernières années une augmentation de l'offre de crédits aux ménages, induisant une démocratisation de l'accès au prêt bancaire, dont les formes ont varié suivant l'histoire des banques nationales et les caractéristiques locales de la stratification sociale (Guseva, 2008).

2 Il s'agit dans ce numéro de prendre la mesure de l'insertion des particuliers français dans le système financier international par le développement de l'offre de crédit à la consommation. Comment en vient-on, entre les années 1980 et 2000 à vivre, en France, à crédit ? Comment les banques et établissements de crédit parviennent-ils à vendre des prêts de trésorerie ? Si l'endettement des particuliers n'est pas un phénomène nouveau (Fontaine, 2008), à partir des années 1980, le crédit bancaire se développe dans la continuité de la bancarisation des ménages et de la concentration des instruments financiers par les banques (Blic et Lazarus, 2007). Il s'inscrit dans le phénomène plus large de renouvellement du capitalisme par la libéralisation et le déploiement de la finance. Ainsi les prêts bancaires se sont-ils inscrits dans la gestion quotidienne des budgets des ménages. En ce sens, les contributeurs de ce numéro partagent tous une même conviction : l'analyse sociologique des budgets des ménages, depuis qu'a eu lieu la bancarisation, ne peut faire l'économie d'une prise en compte des institutions financières qui les enserrent et des contraintes qu'elles produisent.

GENÈSE DU CRÉDIT CONTEMPORAIN

3 La monétarisation qu'a connue la France a rendu l'accès à l'argent bien plus nécessaire pour des parts croissantes de la population. Au XIXe siècle, quelques sociétés financières soutenaient la vente à tempérament dans les grands magasins. Dans l'entre-deux-guerres, les constructeurs automobiles ont fondé leurs propres établissements financiers. Toutefois, ce n'est qu'après la Seconde Guerre mondiale que le crédit aux particuliers a été « industrialisé ». Les premiers à le proposer ont été des établissements spécialisés de crédit comme Sofinco créé en 1950 et Cetelem en 1953, même si le Crédit lyonnais lance en 1959 ses premiers prêts personnels. À partir des lois Debré de 1966-67, les banques se sont ouvertes plus largement à la clientèle « grand public » et ont permis ainsi à toutes les couches de la population d'accéder peu à peu au crédit. La mensualisation des salaires et l'obligation de les payer par chèque à partir d'un montant à peine supérieur au SMIG d'alors ont rendu le compte en banque indispensable. Jean-Michel Servet (2004) parle de financiarisation des rapports sociaux pour désigner le fait que le lien avec des institutions financières est devenu obligatoire « pour mener une vie sociale normale[2] [2] Le terme souligne la nécessité de disposer d'un compte...
suite
 »
. Le processus est renforcé dans les années 1980, qui ont vu le désencadrement du crédit[3] [3] Jusqu'alors le crédit constituait un levier important de...
suite
. L'ensemble des banques se sont ensuite lancées dans les prêts de toutes sortes à destination des ménages.

4 L'intégration de la population au secteur bancaire a eu pour premier vecteur le compte courant. Jusqu'alors, seules les catégories aisées de la population disposaient d'un compte en banque. Les autres n'avaient pas de contacts avec des établissements financiers ou fréquentaient des organisations qui se présentaient comme des institutions d'encadrement monétaire de la population, qu'il s'agisse des caisses d'épargne ou des banques mutualistes. Après la bancarisation massive, les banques ont développé le crédit comme un nouveau service pour attirer les particuliers. Il est devenu un outil financier à la disposition des ménages. Les crédits font désormais partie de la gestion quotidienne des budgets et des calculs domestiques, le rythme mensuel des remboursements s'accordant avec la mensualisation des salaires.

5 La fin de l'encadrement du crédit au milieu des années 1980 et la restructuration du paysage bancaire (loi de 1984 en France) ont profondément changé l'ampleur et la nature de l'offre de crédit aux particuliers avec notamment le développement du crédit permanent (ou revolving). Cette évolution s'inscrit dans un contexte de développement mondial du marché du crédit aux particuliers (Guseva, 2008) qui a vu la plupart des pays industrialisés modifier le traitement judiciaire de l'endettement ou y adjoindre des dispositifs spécifiques pour les particuliers en situation de faillite (Niemi-Kiesilaïnen, Ramsey, Whitford, 2003).

CONFIANCE, RÉSEAUX, MORALE ET DOMINATION : LES APPROCHES SOCIOLOGIQUES DU CRÉDIT

6 Les travaux existant sur le crédit prennent pour la plupart quatre grandes directions. La première est une réflexion sur la confiance. Le lien entre l'emprunteur et le prêteur est au centre de l'analyse. La confiance est parfois interpersonnelle, notamment lorsque le crédit est informel. Elle est alors encastrée dans des réseaux d'obligations sociales. Toutefois, il peut aussi s'agir d'une confiance systémique. Dans ce cas, le prêteur accepte de prêter parce qu'il est protégé des escroqueries par l'encadrement législatif et qu'il a mis au point des dispositifs de gestion « industrielle » du risque : vérification des dires de l'emprunteur et évaluation de son niveau de risque à l'aide d'outils statistiques et de données consolidées. Le travail de Martha Poon (2009) sur le scoring aux États-Unis, qui suit une approche de sociologie des sciences, montre le lien entre des dispositifs techniques de mesure industrielle du risque individuel et le développement du marché du crédit. Dans ce cas-là, il ne s'agit plus de réfléchir à la confiance entre deux individus mais d'analyser les fondements du marché.

7 Une autre direction prise par la sociologie du crédit s'inscrit dans la « nouvelle sociologie économique » qui s'est développée aux États-Unis en particulier autour de Mark Granovetter. Cette approche consiste à montrer l'encastrement social du crédit contemporain, qui est pourtant présenté par ses distributeurs comme « désencastré », c'est-à-dire fonctionnant en dehors de toute détermination sociale, fondé uniquement sur la rationalité économique. Brian Uzzi (1999) s'est précisément attaché à mettre en évidence le rôle des réseaux sociaux dans l'octroi de crédit. En France, Michel Ferrary (2002) travaillant sur le financement des brasseries aveyronnaises à Paris montre l'efficacité de l'utilisation des réseaux sociaux comme modalités de réduction du risque. Dans le cas du financement de PME il est nécessaire de tenir compte de la personnalité du chef d'entreprise, de son savoir-faire, de sa réputation, etc. M. Ferrary estime que ces éléments ne peuvent être pris en compte que si la procédure d'octroi de crédit est « réencastrée », c'est-à-dire si les banquiers s'insèrent dans les réseaux sociaux de leurs clients.

8 Toutefois la sociologie n'a pas pour objet principal de chercher la meilleure façon de réduire le risque lié au crédit. André Wissler (1989), en utilisant les outils de De la justification a mis à jour différents régimes d'action à l' uvre dans la banque lors d'une enquête sur le Crédit mutuel de Bretagne. Les théories économiques laissent entendre que les banques concentrent leurs forces vers un objectif unique : le risque le plus faible afin de faire le profit le plus élevé. La banque aurait des logiques d'actions entièrement inspirées par la « cité industrielle ». A. Wissler montre que d'autres objectifs interviennent dans les décisions, en particulier des objectifs moraux. La banque soumet en partie les demandes de prêts à des épreuves domestiques : les demandeurs de crédit ont-ils une attitude estimable envers leur famille et la communauté ? Plus que le seul réseau social, incarné par l'avis des sociétaires membres du conseil d'administration, qui connaissent les demandeurs de crédit et donnent sur eux des informations professionnelles ou personnelles, ce sont les valeurs morales qui constituent des critères dans la décision d'octroi. Cette importance de la morale est liée à un type d'établissements spécifiques pour lesquels les éléments non-économiques de l'activité bancaire sont primordiaux (Moulévrier, 2002). Pour autant, le travail d'A. Wissler montre que les interrogations des banques à propos de leurs emprunteurs ne sont pas limitées à la seule question du risque. L'évaluation des demandes d'emprunt repose aussi sur l'évaluation des clients, en tant que personnes. Leurs qualités personnelles (fiabilité, honnêteté, sérieux) sont prises en compte dans des procédures de prêt qui n'émanent pas de prêteurs individuels mais d'institutions financières.

9 Le dernier type d'approche sociologique du crédit consiste à souligner le rapport de domination qui lie l'emprunteur au prêteur. La dénonciation du crédit perçu comme un lien inique est très ancienne. Les prêteurs sont depuis l'Antiquité suspectés de s'enrichir sans travailler en profitant de la nécessité d'autrui. Ils sont d'ailleurs souvent considérés comme extérieurs à la communauté : la littérature est riche de ces figures d'étrangers, souvent juifs, comme le Gobseck de Shakespeare, que l'on ne fréquente qu'en dernier recours et qui ne partagent pas les valeurs morales du groupe. La critique sociologique ne vise cependant pas le prêteur en tant que personne et s'attaque moins à la dénonciation morale du lien qu'il crée qu'à l'analyse des processus par lesquels les emprunteurs se trouvent en situation de dépendance vis-à-vis non seulement de l'argent que détiennent les prêteurs, mais également de leurs processus d'évaluation et du type de rationalité qui les sous-tend. Pierre Bourdieu, Luc Boltanski et Jean-Claude Chamboredon l'ont montré dans un texte de 1963 sur la Compagnie bancaire. La dissymétrie d'expertise sur le fonctionnement du crédit comme sur ses modes d'évaluation conduit l'emprunteur à un état d'« anxiété » qui permet au prêteur de prendre l'ascendant sur lui. Les travaux ultérieurs de Bourdieu (2000) sur la maison individuelle poursuivent cette démarche d'observation et d'analyse de la mise en minorité des demandeurs par des prêteurs qui possèdent non seulement l'argent mais surtout les grilles d'analyse leur permettant de transformer les emprunteurs en des « personnes bureaucratiquement définies ».

10 Cette approche centrée sur la domination se retrouve dans de nombreux travaux sur la relation bancaire et notamment dans ceux qui dénoncent l'exclusion bancaire[4] [4] Un numéro spécial de la Revue d'économie financière...
suite
. Ce courant en effet ne se limite pas à observer les difficultés d'accès à la banque. Il tient également compte des difficultés d'usage, dont une part importante provient d'une attitude par trop déférente des clients vis-à-vis de la banque[5] [5] Sur les difficultés d'accès et d'usage voir Geroges Gloukoviezoff...
suite
. La timidité sociale et la distance au monde bancaire de certains clients offrent aux conseillers des occasions faciles pour vendre des produits financiers relativement complexes. La sociologie des professions s'est intéressée aux évolutions de la banque contemporaine : la « relation bancaire » a été transformée en particulier par le tournant commercial des banques dans les années 1980, qui a fait des salariés bancaires des « commerciaux » (Courpasson, 1995 ; Brun-Hurtado 2005 ; Roux, 2006).

L'INSERTION DES CRÉDITS DANS LE BUDGET DES MÉNAGES

11 Le crédit est en effet une porte d'entrée vers des réflexions sur l'exclusion sociale à travers l'exclusion du marché de la consommation. David Caplovitz (1963), en travaillant sur Harlem, a décrit l'accès à un marché du crédit dégradé, plus cher et plus injuste, pour les plus pauvres. Si les habitants de Harlem ne fréquentent pas les prêteurs les moins chers c'est que ceux de leurs quartiers proposent des paiements à la semaine, d'un dollar ou deux, qui s'adaptent à leurs pratiques budgétaires et n'exigent pas de leur part de transformer leurs dispositions économiques[6] [6] Ce terme est emprunté à Bourdieu (1977). Il l'utilise...
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.

12 Comprendre le crédit nécessite donc de ne pas s'arrêter au moment de l'octroi. La relation qui se noue entre le prêteur et l'emprunteur perdure tant que la dette n'est pas remboursée. Il convient de s'intéresser à la façon dont les crédits, qui prennent la forme de remboursements mensuels pour la plupart, s'insèrent dans les budgets et dans les calculs des individus. L'ethnographie économique permet d'atteindre cette dernière dimension du crédit. Pourtant, la question des effets de la fréquentation des banques sur les budgets domestiques n'a pas été posée en tant que telle[7] [7] Il faut cependant noter les travaux de François Cusin (1998...
suite
. Dans les monographies sur le monde ouvrier des années 1970 et 1980, la gestion de l'économie domestique et le rapport aux institutions sociales apparaissaient régulièrement (Laé, Murard, 1985 ; Weber, 1989 ; Schwartz, 1990). Depuis, les changements dans les économies domestiques induits par l'évolution bancaire n'ont été que peu pris en compte dans le cadre de recherches scientifiques. Ce relatif désintérêt nous laisse dépendants des catégories construites par l'action publique telles que le « surendettement ». Or, cette notion est devenue l'une des approches les plus communes du crédit, à la fois médiatiquement et politiquement.

13 En France, la procédure de surendettement initiée par la loi Neiertz de 1989[8] [8] Sur la mise en place de la loi Neiertz, voir Danièle Salomon...
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institue dans chaque département une commission administrative chargée d'examiner et de traiter les situations des débiteurs en difficulté. Elle est modifiée successivement en 1995, 1998, et dernièrement 2003 avec l'instauration de la procédure de redressement personnel. Ces différentes innovations législatives sont déplorées par certains juristes, autant au niveau de l'utilité de ces réformes (Khayat, 1995) qu'à propos de l'esprit dit social du dispositif. Selon les civilistes, la procédure ôterait en effet au contrat sa force obligatoire (Ancel, 1998 ; Sauphanor, 2000 ; Lagarde, 2003) ; à l'inverse, les spécialistes en droit de la consommation, portant leur voix sur la scène médiatique, estiment qu'il faut s'extraire des rigueurs disciplinaires (Bihl, 1997). L'approche normative, voire prescriptive, imprègne donc la majeure partie de la littérature autour de la procédure de surendettement : c'est évidemment la particularité du surendettement, catégorie juridique avant tout, qui rend les points de vue des juristes si majoritaires (Gjidara, 1999), concernant aussi bien la procédure de règlement amiable que la procédure judiciaire[9] [9] Sur les façons dont les juges prennent en charge de nouvelles...
suite
. Il est malgré tout étonnant de ne trouver en France, sur un sujet aussi important économiquement et fiscalement, que très peu d'économistes véritablement spécialisés[10] [10] On peut noter les recherches de Michel Mouillart, qui se...
suite
. La sociologie économique aurait sans doute été la plus à même d'investir cette question mais elle s'est dans l'ensemble concentrée sur les objets au c ur de l'économie traditionnelle (construction des marchés, production...), négligeant les questions apparemment plus à la marge, et notamment celles concernant les particuliers et la consommation (Zelizer, 2005). On remarque en définitive que peu d'études ont traité de la manière dont se met en  uvre concrètement la politique de traitement du surendettement, à l'exception de travaux ethnographiques sur les secrétariats de la commission de surendettement, gérés par la Banque de France (Lacan, 2004). De manière générale, le surendettement est un thème faiblement investi de la part des sociologues (Duhaime, 1997 et 2001), ce qui rend la parole institutionnelle d'autant plus hégémonique : ce sont les rapports des membres éminents de la Banque de France ou du Conseil national du crédit et du titre (Ullmo, 1991 ; Vatin, 1991 ; Chatain, Ferrière, 2002) qui sont régulièrement repris dans les débats parlementaires. Et dans le cas où les recherches se placent du point de vue du surendetté (Montlibert, 2006), elles ne semblent pas échapper totalement à des catégories qui expriment davantage la conception que s'en fait l'institution qu'elles ne caractérisent une situation individuelle précise[11] [11] La typologie proposée par Christian de Montlibert tend...
suite
.

INSTITUTIONS FINANCIÈRES, INSTITUTIONS PUBLIQUES ET FONCTIONNEMENT DES ÉCONOMIES DOMESTIQUES : PRÉSENTATION DU DOSSIER

14 La littérature existante analyse donc en détail les transformations institutionnelles qu'ont connues les prêteurs contemporains. L'incidence de ces évolutions sur les particuliers utilisateurs de crédit reste cependant peu explorée. Comment prendre en compte les expériences du surendettement ? Quel impact les manières dont les banques et organismes de crédit sélectionnent et calculent ont-elles sur leurs clients ? La sélection à l'octroi de crédit peut induire ou perturber la façon dont ces derniers se positionnent et modifient leurs catégories de perception de la stratification sociale. L'accès au crédit apparaît dans la société française contemporaine comme un signe et un résultat de sa proximité avec le « feu de camp », pour reprendre l'image de Maurice Halbwachs (1913), c'est-à-dire de son niveau d'intégration sociale.

15 Nous proposons ainsi de nous interroger sur les formes actuelles de socialisation à l'économie et au droit par les institutions liées au crédit : banques et organismes bancaires, mais aussi institutions publiques ou para-publiques ­ Banque de France, associations, travailleurs sociaux... Les façons de calculer peuvent être modifiées, confirmées ou entrer en conflit avec les exigences bancaires. En effet, pour tous ceux qui ont déjà contracté un crédit[12] [12] Actuellement, environ 50 % des ménages ont au moins un...
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ou tenté d'en obtenir un, la prospection, la souscription ou la gestion ultérieure de l'endettement multiplient les occasions de confrontation à ces institutions. Un contact prolongé constitue ainsi une socialisation à la finance : apprentissage des notions de taux d'intérêt ou de « coût total du crédit », pratiques de mise en concurrence des banques, etc. Olivier Schwartz évoque à ce sujet l'effet du développement de l'accession à la propriété sur les « classes populaires » (Schwartz, 1998). Les situations de contentieux ou de surendettement et les discours produits par les médias sur ces questions développent aussi un certain rapport au droit : maîtrise progressive des règles du recouvrement, utilisation du langage juridique. Ainsi, l'analyse des pratiques des différents établissements de crédit comme celles des appareils administratifs de contrôle et de traitement de la dette des particuliers offrent une lecture en termes d'institutionnalisation qui permet de préciser les formes actuelles de socialisation par le crédit : diffusion des bonnes pratiques de gestion, assignation en tant que mauvais payeur... Mais, comme nous l'avons vu, la relation de crédit ne s'établit pas indépendamment du monde social : les positions et les dispositions des agents du système bancaire tout autant que celles des souscripteurs de crédit interviennent dans le jeu même de la négociation et sont autant de ressources ou de handicaps pour influer sur le jeu (et ses règles). Ainsi, la négociation, parce qu'elle est aussi la traduction de rapports sociaux (de classe et de genre), est loin de se jouer à armes égales : l'une des parties semble en effet avoir une capacité plus grande à définir, à imposer et à faire respecter les règles du jeu marchand.

16 Le dossier cherche, à travers quatre articles, à tenir ensemble les deux côtés du « guichet » avec, d'une part, des institutions qui délivrent le crédit ou supervisent les conditions de son octroi ­ voire sanctionnent ses éventuelles débordements ­ et, d'autre part, les particuliers qui empruntent. Jeanne Lazarus examine, sous l'angle des critères de sélection utilisés, les procédures d'octroi du crédit telles que les pratiquent les établissements financiers contemporains. L'article d'Hélène Ducourant, parce qu'il se situe dans une perspective historique, permet de revenir sur l'invention de la figure des clients du crédit permanent par les établissements de crédit. Or, ce type de crédit est aujourd'hui pointé du doigt par les champs médiatique et politique comme étant à l'origine des excès du système des prêts à la consommation dont le surendettement serait le point paroxysmique. Dans ce contexte, la puissance publique est intervenue, légiférant non plus seulement sur la relation de crédit mais aussi sur sa rupture, c'est-à-dire tant que la dette n'a pas été remboursée. C'est sur ce deuxième temps de la relation, ou de la non-relation, que s'articulent les deux derniers articles : celui de Sébastien Plot pose la question des imputations de cette « crise du crédit » dans le cadre d'une politique publique du risque, tandis que celui d'Ana Perrin-Heredia, en changeant d'échelle d'observation, discute la notion d'« accident de la vie » à laquelle recourt la Banque de France pour expliquer les causes du surendettement des ménages.

17 L'ensemble de ces réflexions s'inscrit dans le programme engagé par la sociologie et l'ethnographie économique quand elles invitent à expliquer les comportements économiques du débiteur par des logiques pratiques qui prennent en compte le poids de la structure sociale et des relations personnelles et familiales. L'étude de la relation de crédit doit aussi mettre à jour la spécificité du monde social, économique et financier tel qu'il est présenté par ces institutions, c'est-à-dire habité d'instruments dont la forme et le contenu ne sont que rarement remis en cause. C'est en ce sens que nous insistons[13] [13] Comme d'autres avant nous d'ailleurs. Voir le changement...
suite
pour discuter les notions de crédit et d'endettement et que nous préférons questionner les usages des différentes catégories de débiteurs en difficulté plutôt que de voir en eux des outils d'analyse. Fondé sur ces interrogations et la complémentarité de nos approches, ce dossier vise à faire le point sur le crédit aux particuliers contemporain.

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Notes

[ 1] La titrisation est l'opération par laquelle les banques transforment leurs contrats de crédit avec un particulier en des titres qu'elles vendent ensuite sur les marchés financiers.Retour

[ 2] Le terme souligne la nécessité de disposer d'un compte bancaire, à la fois pour recevoir un salaire, des prestations sociales, mais aussi pour payer des loyers, cantines, factures de toutes sortes.Retour

[ 3] Jusqu'alors le crédit constituait un levier important de la politique économique : le gouvernement le restreignait en période d'inflation et le libérait au contraire quand il souhaitait favoriser l'investissement et la consommation (Andrieu, 1984).Retour

[ 4] Un numéro spécial de la Revue d'économie financière a été consacré à l'exclusion bancaire (no 58, 2000). On peut également se référer aux rapports annuels du centre Walras sur l'exclusion bancaire. Les nombreux articles de Geroges Gloukoviezoff complètent ce qui s'est constitué ces dernières années comme le « champ » de l'exclusion bancaire.Retour

[ 5] Sur les difficultés d'accès et d'usage voir Geroges Gloukoviezoff (2004 et 2005), Isabelle Guérin (2000).Retour

[ 6] Ce terme est emprunté à Bourdieu (1977). Il l'utilise pour décrire les difficultés des paysans kabyles confrontés à la logique économique du capitalisme et du système économique « rationnel ».Retour

[ 7] Il faut cependant noter les travaux de François Cusin (1998 et 1997).Retour

[ 8] Sur la mise en place de la loi Neiertz, voir Danièle Salomon (1997).Retour

[ 9] Sur les façons dont les juges prennent en charge de nouvelles habitudes, voir Delphine. Sadaune de Oliveira (1999).Retour

[ 10] On peut noter les recherches de Michel Mouillart, qui se trouve être directement en charge de l'Observatoire des Crédits aux Ménages.Retour

[ 11] La typologie proposée par Christian de Montlibert tend en effet à reprendre les oppositions institutionnelles entre surendettement actif et passif, endettement immobilier et à la consommation, etc.Retour

[ 12] Actuellement, environ 50 % des ménages ont au moins un crédit en cours. Voir le 19e rapport annuel de l'Observatoire de l'Endettement des Ménages.Retour

[ 13] Comme d'autres avant nous d'ailleurs. Voir le changement de l'Observatoire de l'Endettement des Ménages en Observatoire des Crédits aux Ménages.Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Laure Lacan et al. « Vivre et faire vivre à crédit : agents économiques ordinaires et institutions financières dans les situations d'endettement », Sociétés contemporaines 4/2009 (n° 76), p. 5-15.
URL :
www.cairn.info/revue-societes-contemporaines-2009-4-page-5.htm.
DOI : 10.3917/soco.076.0005.