Sociétés & Représentations 2000/2
Sociétés & Représentations
2000/2 (n° 10)
432 pages
Editeur
Revue précédemment éditée par Nouveau monde Editions

DOI 10.3917/sr.010.0303
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Pistes : Héros ou caricatures ? Des syndicalistes de papier

Vous consultezPistes : héros ou caricatures ?

Des syndicalistes de papier

AuteurFrank Georgi du même auteur

Frank Georgi : Maître de conférences d’Histoire contemporaine à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et chercheur au Centre d’Histoire Sociale du XXe siècle Son dernier ouvrage paru est Eugène Descamps, chrétien et syndicaliste (Paris, Éditions de l’Atelier, 1997).

Syndicalisme, dessin de presse et caricature


Les quatre articles qui suivent sont issus d’une journée d’études qui s’est tenue à Paris à l’initiative du groupe « Syndicalisation ». Né d’une interrogation sur la « crise du syndicalisme », ce groupe pluridisciplinaire de recherches, qui fonctionne dans le cadre du Centre d’histoire sociale du XXe siècle de l’Université Paris I, a rapidement mesuré l’importance de la question des représentations pour la compréhension de l’objet syndical. Si l’on renonce à appréhender le syndicalisme comme l’expression directe et immédiate des intérêts d’une classe sociale, elle-même considérée comme un donné préexistant et déterminé par sa seule place dans le mode de production, la prise en compte de l’image que le syndicat donne de lui-même et du groupe social qu’il entend incarner devient essentielle. La représentation participe pleinement du processus de construction des identités collectives : identité du syndicat, mais aussi de la « classe » ouvrière elle-même. Dans cette perspective, l’analyse du dessin de presse et de la caricature, dont Christian Delporte a bien montré l’apport spécifique en tant que source à l’histoire politique contemporaine, est apparue comme une démarche potentiellement féconde.

2 D’Aristide Delannoy esquissant avec finesse et respect un Victor Griffuelhes à sa table de travail dans Les Hommes du jour, à Cabu croquant avec férocité Marc Blondel ou Nicole Notat, des allégories militantes de la Belle Époque aux éditoriaux dessinés du Monde ou du Figaro aujourd’hui, ce siècle de syndicalisme de papier est aussi riche que mal connu. Pour cette première approche, nous avons choisi de retenir aussi bien les images produites par les organes syndicaux eux-mêmes que les regards extérieurs portés par les dessinateurs de la grande presse, des journaux d’opinion ou des publications dites satiriques. La contribution de Michel Pigenet et Jean-Louis Robert, ainsi que celle de Danielle Tartakowsky relèvent de la première catégorie, les études de Christian Delporte et de Pierre Lefébure de la seconde. La symétrie n’est pourtant qu’apparente car les deux sous-ensembles ainsi constitués renvoient à deux genres bien distincts : la gravure militante, mi-réaliste, mi-allégorique, pour les publications syndicales, la caricature proprement dite pour les autres. La comparaison terme à terme n’a dans ces conditions guère de sens. Autre limite du dossier, la chronologie : si l’avant-1914 et surtout l’entre-deux-guerres sont bien représentés, le second XXe siècle, si riche d’histoire syndicale, est cruellement absent, à l’exception non négligeable du dernier acte que constitue le mouvement de 1995.

3 Malgré ces faiblesses, quelques enseignements se dégagent. En premier lieu, la difficulté pour les dessinateurs de la presse syndicaliste de traduire graphiquement l’organisation syndicale. La rareté des tentatives en ce sens surprend. Les auteurs insistent avec justesse sur la chronologie : la naissance de la CGT est historiquement tardive, et une représentation propre du syndicat peine à se dégager des héritages iconographiques plus anciens figurant le peuple ou la classe ouvrière en mouvement. Même au lendemain de la Première Guerre mondiale, alors que l’on pouvait s’attendre à ce que la division syndicale stimule des représentations identitaires devenues concurrentes, la moisson demeure bien maigre et la gravure traditionnelle impuissante à rendre les bouleversements en cours. Inertie propre au genre et à ses codes d’un côté, pesanteurs historiques de l’autre se conjuguent pour gêner l’émergence d’une figuration autonome, stable et dynamique du syndicat. Un autre facteur tient sans doute à la nature même du syndicalisme. L’identification de l’organisation à la classe qu’elle incarne est au fondement de sa légitimité. Peut-on privilégier une représentation distincte du syndicat sans ébranler le socle sur lequel il repose tout entier ? Une réponse consiste à surimposer le sigle confédéral à des images anciennes, allégories populaires, types ou symboles ouvriers, exprimant sans risque le rapport d’identification. Une autre, comme l’ont relevé Michel Pigenet et Jean-Louis Robert, tient dans la figuration d’un petit groupe masculin, élite consciente et virile, distincte de la foule traditionnelle, aux avant-postes de la lutte ouvrière. Ce choix, plus « réaliste », renvoie à la faiblesse constitutive de la CGT et à l’apologie paradoxale des minorités agissantes par le syndicalisme révolutionnaire français.

4 En face, la caricature n’a que faire, en apparence, de cette question des relations entre l’individu et le collectif au sein du syndicat : la tête représente le corps. Comme en politique, certains dirigeants, par leur physique ou leur attitude, se prêtent mieux que d’autres à l’exagération du trait. Mais la charge qui dénonce et moque le syndicaliste, devenu figure grotesque ou menaçante, cherche surtout à atteindre l’organisation qu’il incarne, dans un contexte donné. Ainsi, l’omniprésence de Marc Blondel dans les dessins de presse de 1995 et la virulence des réactions qu’il provoque, surtout à droite, renvoient au changement de stratégie et d’image de Force ouvrière, en rupture brutale avec le syndicalisme modéré et conciliant d’un André Bergeron. À travers Léon Jouhaux, c’est la CGT et sa politique qui sont visées. En réalité, les choses sont plus complexes. Ainsi, l’image commune du leader syndical embourgeoisé, gras et prétentieux, n’a-t-elle pas la même signification dans la presse de droite et chez les communistes. Pour ceux-ci, elle est la traduction graphique de la trahison de classe des chefs réformistes, qu’il faut démasquer aux yeux de leurs propres troupes, demeurées saines. À droite, la figure du prolétaire parvenu, qui s’efforce vainement de singer les élites, tend à délégitimer le syndicalisme lui-même et à réaffirmer l’ordre social. Le caricaturiste pointe la contradiction fondamentale du militant : il est du peuple et sa fonction l’en éloigne. Les attributs bourgeois, comme chez les dessinateurs communistes, révèlent la trahison des origines. Mais ici, la duplicité apparaît consubstantielle au syndicalisme : le chef ouvrier cherchera toujours à tirer un profit individuel de sa situation. Mieux ou pire : la vulgarité de ses prétentions légitime les préjugés de classe à l’encontre d’une masse ouvrière priée de demeurer à sa place.

5 Il faudrait naturellement beaucoup nuancer et surtout poser d’autres jalons. Mais l’étude des représentations du syndicat, favorables ou hostiles, caricaturales ou allégoriques, semble bien toujours renvoyer aux paradoxes fondateurs du syndicalisme. ■

 

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Frank Georgi « Pistes : héros ou caricatures ? », Sociétés & Représentations 2/2000 (n° 10), p. 303-307.
URL :
www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2000-2-page-303.htm.
DOI : 10.3917/sr.010.0303.