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Sociétés & Représentations

2002/1 (n° 13)



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Au tournant des années 1835 et 1836, le criminel Pierre-François Lacenaire défraye l’actualité. Révélé au mois de novembre 1835 par un procès retentissant à la cour d’assises de la Seine, où il est jugé et condamné à mort pour assassinats, tentative d’assassinat, vols et escroqueries, il a tôt fait de monopoliser l’attention d’un public stupéfait par un individu qui paraît incarner un absolu du crime tout en dérogeant à ses représentations dominantes. Son éducation distingue Lacenaire, bourgeois déclassé, de la clientèle ordinaire des cours d’assises, de même que son attitude face au crime et au châtiment : loin de concevoir du remords pour ses multiples forfaits, Lacenaire les revendique, en prétendant avoir déclaré la guerre à une société injuste. Et c’est la conscience tranquille, sans crainte, sans espoir en la vie éternelle, qu’il se prépare dans sa prison à affronter la mort. Journalistes, écrivains, hommes du monde, hommes d’église, médecins, polémistes et moralistes en tous genres se sont penchés, perplexes, sur ce cas criminel, aussi étrange qu’incompréhensible et effrayant : « terrible exception », « anomalie », « épouvantable phénomène », Lacenaire s’impose à l’opinion comme un monstre [1]  Sur le travail social de construction d’un monstre... [1] . Scandalisés par son cynisme, ses contemporains n’en sont pas moins fascinés par ses talents et par le don qu’il a de se mettre en scène, en exploitant la curiosité dont il est l’objet. Le condamné à mort ne prend-il pas la pose du révolté romantique ? Ne tient-il pas salon dans sa cellule, où il discourt avec une satisfaction manifeste sur sa vie, ses crimes et ses convictions affreusement matérialistes ? Il compose aussi des poésies, dont on s’arrache les copies. Enfin, il prend la plume pour révéler les replis de sa personnalité et raconter sa vie. C’est à la prison parisienne de la Conciergerie, en effet, dans les quelques semaines qui précèdent sa mort sur l’échafaud, le 9 janvier 1836, que Lacenaire écrit son autobiographie. Publiée – censurée –, la même année sous le titre Mémoires, révélations et poésies de Lacenaire écrits par lui-même à la Conciergerie [2]  Paris, les marchands de nouveautés, 1836, 2 vol., XXVI... [2] , elle a joué un rôle décisif dans le mythe qui s’est construit autour du personnage, mariant le crime et l’écriture sous les auspices de la guillotine. En revenant à la source du mythe, on proposera ici une approche des Mémoires, qui les replace dans le moment de leur production et de leur réception. À travers les modalités de leur rédaction, leur retentissement mais aussi leur contenu, on soulignera le caractère exceptionnel de cette parole autobiographique tenue par un criminel au cœur du premier xixe siècle et on tentera d’en dégager la portée historique.

Les Mémoires de Lacenaire, « spectre littéraire » et « code assassin »

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Exceptionnels, les Mémoires de Lacenaire le sont à divers titres. Ils tirent d’abord leur singularité de l’identité de leur auteur, assassin, voleur et escroc. Certes, Lacenaire n’est pas le seul criminel du xixe siècle à avoir pris la plume pour écrire le récit de sa vie : la pratique autobiographique est attestée chez les criminels dès avant que ne progresse l’instruction sous la Troisième République et que les spécialistes du crime ne se mettent alors eux-mêmes à l’encourager, convaincus de pouvoir y déchiffrer les secrets de l’individu déviant [3]  Voir Philippe Artières, Clinique de l’écriture. Une... [3] . Mais les obstacles à la parole autobiographique sont nombreux : l’écriture n’est pas le bagage le mieux partagé dans la population criminelle, où l’analphabétisme est répandu [4]  Selon la statistique criminelle, il frappe encore la... [4]  ; la peur des représailles bride l’expression de soi en prison, et chez les détenus libérés, le désir de réintégration joue contre l’enregistrement de la mémoire du crime. Les autobiographies de criminels un tant soit peu développées sont rares, encore plus rares celles qui franchissent la barrière de la publication.

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Mais l’écriture n’est pas un obstacle pour Lacenaire, fort d’une éducation bourgeoise qui lui a ouvert la voie étroite de l’instruction secondaire, mais aussi de ses dons naturels : éloquence, qualité d’argumentation et talents littéraires – comme tant de jeunes gens cultivés de son époque, il a d’ailleurs caressé l’espoir de faire carrière dans les lettres et de devenir poète. Par ailleurs, en le condamnant à mort, le verdict de la cour de justice a libéré sa parole de l’autocensure induite par la situation carcérale chez le criminel voué à une longue détention.

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Dramatisant les conditions de leur rédaction, la situation de Lacenaire n’enveloppe pas moins ses Mémoires d’une lueur singulière. Le criminel, exacerbant la position de l’autobiographe qui tente de ressaisir une vie déjà accomplie, a commencé son autobiographie au seuil de la mort. C’est en prison qu’il écrit, face à la guillotine, à laquelle il reviendra de trancher dans le même temps le fil de la vie et de son récit. La fatale chronologie judiciaire imprime au temps de l’écriture son rythme. Attendant mais ignorant le jour de son exécution, Lacenaire s’est lancé dans une course contre le temps, véritable défi à la mort. « Écrivons donc maintenant ; écrivons sans relâche, profitons du temps qui nous reste ; qui sait même si j’aurai le temps de terminer ce que j’ai entrepris ? […] Oh mort ! […] tu as beau me fixer avec tes yeux ternes, ma plume ne s’arrêtera pas dans ma main, elle n’en ira que d’un pas plus ferme et plus agile », écrit-il le 29 décembre, alors qu’il a acquis la certitude du rejet de son pourvoi en cassation [5]  Mémoires, op. cit., p. 112 (le passage entre crochets... [5] . Il accélère alors son travail d’écriture et c’est dans les dix jours précédant sa mort qu’il rédige le tiers de son texte ; il en trace les dernières lignes, en forme d’adieu à son public, le 8 janvier, à dix heures du soir, soit quelques instants avant son départ pour la prison de Bicêtre, qui laisse prévoir son exécution pour le lendemain matin.

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Exceptionnels, ces Mémoires le sont aussi par la conscience qu’a Lacenaire du sens symbolique de son geste. Geste spontané, d’abord, ce qui tranche avec un certain nombre d’autobiographies de criminels écrites à la demande de magistrats, comme c’est le cas, au même moment, pour le matricide et fratricide Pierre Rivière, étudié naguère par Michel Foucault, ou sous l’injonction d’un criminologue, ainsi à la fin du siècle, les autobiographies des détenus de la prison Saint Paul de Lyon, exhumées récemment par Philippe Artières [6]  Michel Foucault (dir.), Moi, Pierre Rivière, ayant... [6] . Geste orchestré, aussi, Lacenaire décidant de donner publicité à son entreprise et d’en expliquer les raisons. C’est par voie de presse, en effet, que le condamné informe l’opinion de la rédaction de ses Mémoires : le 7 décembre, il adresse à La Gazette des tribunaux une lettre, publiée quatre jours plus tard par ce journal judiciaire, dans laquelle il dénonce l’exploitation de son personnage et les mystifications dont il fait l’objet : tandis que les visiteurs se pressent à la Conciergerie, que la presse noircit ses colonnes de son nom, et que les poésies qu’il compose suscitent une vive curiosité, un journal lui attribue un texte poétique dont il n’est pas l’auteur [7]  Il s’agit du poème intitulé Insomnie d’un condamné,... [7] . Il écrit au journal pour dénoncer cette imposture et il en profite pour préciser les conditions d’énonciation de sa vérité :

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Ce ne sont pas mes pensées, et je n’écris que ce que je pense. Si dans quelques poésies encore inédites j’en ai laissé déborder quelques-unes, peut-être exagérées, ce n’est pas d’après elles que je prétends être jugé, car on sait ce que c’est que la poésie, mais bien sur mes mémoires que je rédige en ce moment et qui, j’ose le promettre, ne contiendront pas un fait, une pensée qui ne soit la vérité. Que l’on attende donc jusqu’à leur publication pour se former une opinion sur ma personne, si toutefois j’en vaux la peine.

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Ce souci de publicité est révélateur du sens et de l’importance que Lacenaire accorde à son entreprise, à laquelle il assigne un statut spécifique. Il désigne le destinataire des Mémoires – l’opinion –, et du même coup leur fonction : fournir à ses contemporains de quoi fonder leur jugement sur lui-même. En posant l’autobiographie comme un discours de vérité, contrairement à la poésie, qui obéit au régime de la fiction, Lacenaire fait de ses Mémoires la pièce décisive qu’il dépose au tribunal de la postérité. Voici comment, le 21 décembre, Le Corsaire le décrit dans sa cellule :

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On le trouve occupé à écrire les mémoires promis par lui, remplissant du matin au soir une longue série de feuillets, qu’il jette dans un coin, à mesure qu’il les achève. Quelquefois les visites ne le détournent pas de son travail ; il lance seulement, quand on l’inquiète, à droite et à gauche, des regards sombres et fauves ; puis il se remet à sa besogne.

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Exceptionnels, les Mémoires de Lacenaire le sont encore par les modalités de leur réception. S’ils ont beaucoup fait parler d’eux, en effet, c’est moins au moment de leur publication que dans le temps de leur rédaction. Lorsque le texte sort en librairie, à la fin du mois de mai 1836, les réactions dans la presse sont pauvres et dans les années qui suivent, les commentaires sur son contenu sont quasi-inexistants. Anxieusement attendue, anticipée, invectivée, l’autobiographie de Lacenaire est un texte avant tout fantasmé, occupant l’imaginaire bien plus comme un livre qui s’écrit et une menace à venir que comme un produit de librairie et un livre lu. Il est clair que sa publication tardive, plus de quatre mois après l’exécution de Lacenaire et alors que l’émotion suscitée par celui-ci est retombée, a joué un rôle dans cette relative indifférence. Mais ce mode particulier d’existence de l’œuvre révèle peut-être surtout qu’au-delà de l’intérêt inquiet pour le contenu du propos autobiographique, l’enjeu essentiel des Mémoires se situe pour les contemporains de Lacenaire dans l’acte autobiographique lui-même et dans les conditions de la rédaction.

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Un homme commence son autobiographie au pied de l’échafaud ! S’engouffrant dans l’effet d’attente volontairement créé par Lacenaire, la curiosité publique s’est aussitôt emparée de l’étonnante nouvelle. L’annonce de la rédaction des Mémoires redouble l’étonnement devant la tranquillité d’esprit, si inattendue, du condamné à mort, décidément plus soucieux des lettres que de son châtiment. La presse se fait l’écho de la stupéfaction des visiteurs, qui ont le privilège de le rencontrer à la Conciergerie. Avide de primeurs, elle anticipe le contenu des Mémoires : l’Observateur des tribunaux joint un soi-disant extrait du texte aux détails du procès et aux révélations de la Conciergerie, qu’il publie à la fin du mois de décembre [8]  L’Observateur des Tribunaux, 1835, t. IX, pp. 205-384.... [8] . Quant au Corsaire, journal satirique, il en publie un sommaire fantaisiste. Aux mystifications délibérées s’ajoutent d’étranges rumeurs qui dramatisent le projet autobiographique et accréditent son importance : tandis que le bruit court selon lequel l’exécution de Lacenaire serait différée, voire annulée, en raison d’importantes révélations qu’il pourrait faire, une nouvelle rumeur raconte que l’exécution a été retardée afin de permettre à l’assassin de mener à terme le récit de sa vie [9]  Le Mémorial bordelais et Le Courrier de Lyon, 30 déc.... [9] . À peine commencé, l’étrange texte est déjà achevé pour être aussitôt détruit : après l’incendie qui ravage la maison d’un libraire-éditeur de la capitale, rue du Pot-de-fer, le 12 décembre, la presse annonce que les Mémoires ont été dévorés par le feu. Lacenaire, prétend-on, est vivement affecté par cette perte, « parce qu’il ne lui restera plus assez de temps pour les recommencer [10]  Le Sémaphore de Marseille, 16 déc. 1835. [10] ». Et si l’on apprend quelques jours plus tard que l’œuvre, encore inachevée, est sauve, la rumeur a contribué à dramatiser l’entreprise autobiographique, décidément sous le coup du sort.

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Pour avoir pu être châtiée, ne serait-ce que fantasmatiquement, par des flammes toutes providentielles, ne faut-il pas que l’œuvre soit maudite ? La mobilisation de l’attention publique autour des Mémoires relève moins, en effet, de la simple curiosité pour une excentricité que de l’indignation face à un scandale : sitôt annoncés, les Mémoires ont été condamnés.

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Cette réaction puise en partie dans la mauvaise réputation du genre autobiographique, depuis le coup de tonnerre qu’a été la publication en 1782 des six premiers livres des Confessions de Rousseau. Désigné comme « Mémoires » ou « Confessions » sans qu’une distinction soit nécessairement opérée entre le genre traditionnel des Mémoires et l’autobiographie proprement dite [11]  Sur l’autobiographie, voir Philippe Lejeune, L’Autobiographie... [11] , signant l’entrée dans un nouveau régime de la subjectivité, tout récit de soi est susceptible de réactiver le traumatisme originel, attirant un jugement réprobateur qui voit dans la confession moderne, provocatrice, orgueilleuse, impudique, une perversion du modèle chrétien de l’aveu.

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Mais ce préjugé négatif, né avec Rousseau, qui associe le récit de ce Je, si haïssable dans la tradition chrétienne de l’humilité, aux fanfaronnades indécentes du vice, oriente d’autant plus le jugement sur les Mémoires de Lacenaire qu’il paraît être conforté par l’immoralité et le cynisme d’un assassin qui se plaît à revendiquer son infamie. La figure du « fanfaron du crime » qui se construit dans l’opinion augure mal du contenu des Mémoires. D’autant que les poésies du prisonnier déjà publiées prennent les accents d’un matérialisme honni, chantant le crime et la guillotine. Autobiographie d’un criminel, les Mémoires menacent d’être une autobiographie criminelle, comme le souligne cet extrait du journal La France, paru le 29 décembre :

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Et lorsque cet être inhumain aura perdu sa forme native, et que sa pensée de monstre sera séparée du corps dont elle recevait ses criminelles inspirations, permettra-t-on qu’il lui survive quelque chose sous l’odieux titre d’Œuvres de Lacenaire ? Non : la société ne permettra pas cette spéculation infâme et ce crime posthume […]

Car il ne manquerait vraiment plus à notre époque qu’un spectre littéraire de ce genre, et que ce fantôme poétique, tout suant encore du carnage de ses victimes, venant exposer à la curiosité du lecteur tout le cynisme de sa théorie homicide. Certes ! ce serait le cas, ou jamais, d’invoquer la censure pour empêcher la réalisation de ce complot contre la pudeur et l’honnêteté des mœurs ; et la propagation de ce code assassin parmi les jeunes esprits déjà trop enclins peut-être à s’imboire des doctrines auxquelles Lacenaire doit la célébrité de son affreux destin. Non, les confessions de ce misérable n’attristeront pas encore une fois les regards du public ; la cour d’assises n’aura pas de seconde édition pour lui ; il ne lui sera pas permis d’insulter de rechef (sic) à l’humanité qu’il a tant de fois immolée à la soif du sang ; il ne trouvera plus de complices après sa mort pour blasphémer la terre et le ciel ; il mourra tout entier, hors ce qu’il lui est peut-être encore permis de sauver de la mort des coupables. [12]  La France, 29 déc. 1835. [12]

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La problématisation de l’écriture autobiographique comme un acte criminel à part entière s’articule aux modalités de son inscription dans le processus judiciaire. Rien à voir avec l’autobiographie du faussaire et assassin Asselineau, publiée le lendemain de son procès pour appuyer un recours en grâce (1827), ou bien avec celle de Gillard, accusé de complicité d’assassinat, qui pendant l’instruction a écrit son histoire pour sa défense et a remis ensuite son manuscrit au président de la cour d’assises (1833) ; rien à voir non plus avec les Mémoires écrits plus tard par la célèbre empoisonneuse Marie Lafarge, plaidoyer en faveur de son innocence (1841) [13]  Voir la présentation de ces textes par Philippe Lejeune,... [13] . Parce qu’intervenant après le verdict, donc pour ainsi dire désintéressé dans la logique judiciaire, le projet autobiographique de Lacenaire apparaît d’autant plus subversif : en déplaçant la scène du jugement, méprisant l’institution judiciaire pour s’adresser à la postérité, les Mémoires annulent en quelque sorte le procès, mettant en échec le traitement judiciaire du monstre censé clore définitivement le cycle du crime et de son jugement.

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C’est ainsi que, véritable réédition de la cour d’assises, les Mémoires menacent de couronner la logique de la perversion de l’aveu adoptée par Lacenaire au tribunal : loin de nier sa culpabilité pour tenter de sauver sa peau, à l’instar de ses deux complices, Avril et François, jugés en même temps que lui, Lacenaire a fait devant les jurés des aveux complets, n’omettant aucun détail capable d’attester sa culpabilité. Et loin de choisir la repentance dans l’espoir d’attirer sur lui la clémence du jury, il s’est abandonné à une « épouvantable franchise [14]  Le Courrier Français, 19 nov. 1835. [14]  », de quelque remords que ce soit et destinée uniquement à confondre ses complices qui l’ont dénoncé au cours de l’instruction de ses crimes. Et quand, avant la clôture des débats, le président lui a donné la parole, il a réservé son long discours à demander la mort et à prévenir qu’il ne demanderait pas de grâce. Mais si l’on reconnaît entièrement sa culpabilité et que l’on refuse d’être grâcié, pourquoi raconter sa vie criminelle, sinon pour en étaler cyniquement l’infamie ? Le mémoire que Pierre Rivière rédige au même moment souligne par contraste la spécificité du projet autobiographique de Lacenaire : alors que le parricide, plein d’horreur pour son triple crime, en explique les raisons dans une œuvre « toute justificative », Lacenaire, explique le Journal du Loiret, ne cherche dans ses écrits « qu’à augmenter et à grossir les crimes qu’il a commis [15]  Le Journal du Loiret, 14 janv. 1836. [15]  »

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Défi à la justice, les Mémoires le sont aussi parce qu’ils invalident la sanction pénale, en permettant au crime de survivre à son châtiment. C’est ainsi que l’autobiographie, où la lie de la société pourra prendre des leçons, constitue un « crime posthume », d’autant plus redoutable qu’il est perpétré avec des mots. Selon l’adage bien connu, les paroles s’envolent et les écrits restent : passe encore que le criminel théoricien, véritable philosophe du crime, disserte en prison devant des visiteurs horrifiés sur ses assassinats, en les justifiant ; mais mettre l’écriture au service du crime, c’est porter les mots de l’infamie au sommet de leur dangerosité. Par ce récit exhaustif d’une vie criminelle, écrit avec du sang, Lacenaire, assurément, va tuer avec de l’encre. À l’opposé du corps réel, promis à la destruction, les Mémoires sont comme le corps symbolique du criminel, affranchi de la sanction pénale. D’ou, d’ailleurs, le fantasme exprimé à maintes reprises dans la presse, du supplice des Mémoires : déjà malheureusement épargné par l’incendie de la rue du Pot-de-fer, le texte sulfureux, explique La Gazette du lyonnais, devrait être exécuté au pied de l’échafaud, en un autodafé vengeur [16]  La Gazette du lyonnais, 10 janv. 1836. [16] . Quant à La Normandie, inquiète de la parution des Mémoires, elle appelle au « supplice de [c]es œuvres infâmes par l’oubli [17]  La Normandie, 15 janv. 1836. [17]  ».

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Enfin, « pierre nouvelle qu’il pose de sa main à l’édifice de sa renommée [18]  L’Annotateur boulonnais, 17 déc. 1835. [18]  », les Mémoires de Lacenaire sont un scandale moral, par le brouillage qu’ils opèrent dans les catégories de l’illustre et du mémorable. Le récit de vie n’est-il pas l’apanage des grands hommes, qui méritent comme tels de s’imposer à la mémoire universelle, ou à tout le moins, des individus dont le statut et la réussite sociale, au temps de l’individualisme libéral, attestent un mérite exemplaire digne d’être offert à l’admiration et à la méditation du public ? Et si les criminels ont droit à l’exercice biographique, au moins celui-ci peut-il, réalisé par autrui, servir à l’édification des concitoyens, à travers un récit exemplaire à fonction dissuasive. Mais que penser d’une autobiographie, par laquelle l’infâme, au sens strict « sans renommée », se fait précisément l’artisan de sa renommée ? Une vie immorale prétend être racontée, qui plus est par le sujet même de l’immoralité, et durer dans le souvenir des hommes.

L’autobiographie criminelle ou l’infamie comme œuvre

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Le caractère exceptionnel des Mémoires de Lacenaire, tant pour leur auteur que pour son public, invite l’historien à les considérer comme un événement à part entière, qui marque l’apparition d’une figure neuve d’infamie. Si l’affaire Lacenaire fait date dans l’histoire du crime et de ses représentations, c’est parce qu’un criminel s’est emparé du discours. Ce faisant, Lacenaire s’inscrit dans le vaste mouvement par lequel, au xixe siècle, le criminel s’installe comme jamais dans le champ du discours [19]  Voir en particulier les travaux de Michel Foucault,... [19] , mais il en inverse les modalités et la signification : tandis que le criminel existe dans le discours en tant qu’objet, Lacenaire s’institue sujet du discours qui le concerne. Par ce retournement d’une pratique d’objectivation en mode de subjectivation, Lacenaire renouvelle le répertoire des figures de l’infamie : avec le discours de l’infamie sur elle-même fait son apparition le sujet d’infamie.

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À cet égard, les Mémoires ne peuvent être dissociés de la prise de parole à laquelle Lacenaire a consacré toute son existence publique de criminel. Cette prise de parole s’est opérée en plusieurs temps. La première étape a été le procès, qui marque l’entrée de Lacenaire sur la scène du discours. Au tribunal, devant une assistance stupéfaite et fascinée, Lacenaire a fait preuve d’une capacité hors pair à manier le discours et à en jouer. Les comptes rendus du procès montrent que l’assassin, grand acteur du drame de la cour d’assises, est parvenu à occuper toutes les positions d’énonciation fixées par la comparution judiciaire : en se présentant comme une victime, trahi qu’il a été par ses complices, l’accusé a tendu à jouer le rôle d’une partie civile ; en apportant tous les éléments susceptibles de confondre ses co-accusés, il s’est posé en témoin à charge ; faisant leur réquisitoire, il a usurpé le rôle de l’avocat général ; enfin, intervenant constamment dans les débats, posant de sa propre initiative des questions aux témoins ou suggérant une suspension d’audience, il a parasité le rôle du président, tandis que son aisance, son éloquence, la qualité de son argumentation, son style n’avaient rien à envier aux talents d’un avocat [20]  Voir en particulier Le Bon Sens, 16 nov. 1835 et Procès... [20] . Monopolisant la parole, le criminel a subverti le théâtre de la justice, retournant en définitive la scène judiciaire en mise en scène de soi.

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À partir de ce moment inaugural, Lacenaire n’a plus quitté la scène du discours, s’efforçant d’opposer aux mises en scènes diverses dont il était l’objet sa propre mise en scène. Refusant d’« être parlé » comme le sont les criminels, exclus de la parole tenue d’ailleurs et d’en haut, qui les juge, les identifie, les décrit, les construit en objets de savoir, il n’a eu de cesse de faire entendre sa parole et de dénoncer les entreprises susceptibles de l’en déposséder et de l’instrumentaliser. Mais le discours de l’infamie sur elle-même est avant tout écriture de l’infamie. C’est ainsi que la deuxième étape a été franchie en prison, avec l’entrée dans l’ordre littéraire. Car si l’écriture a accompagné Lacenaire durant toute sa vie, adolescent quand il écrivait des vers au collège, jeune homme quand il tentait de faire une carrière avec sa plume, s’essayant au théâtre, à la chanson politique et au journalisme, c’est à la Conciergerie qu’il a véritablement conquis le statut d’écrivain. La figure de l’assassin-poète s’est construite après sa condamnation, au fur et à mesure des révélations de la presse, accréditant l’existence d’un nouveau Chénier qui composait des strophes à l’ombre de la guillotine. Par l’écriture poétique, Lacenaire a prolongé son travail de subversion des mises en scènes de la justice pénale. Au temps extérieur et borné de l’antichambre de l’échafaud, il a substitué le temps intérieur, abyssal de l’imagination poétique ; la liberté retrouvée dans la création artistique a pris le pas sur la discipline pénitentiaire et les contraintes de la loi ont cédé la place aux exigences littéraires. Et non contente d’ouvrir un espace de liberté dans la détention, l’écriture poétique a permis à Lacenaire de produire une représentation de lui-même qui prenait à rebours le modèle auquel on entendait qu’il se conforme, soit le condamné rachetant ses crimes dans les tourments de la souffrance morale et du face à face tragique avec la mort. Contrairement à ses textes antérieurs, essentiellement des chansons politiques, les textes poétiques de la Conciergerie, qu’ils soient compositions satiriques, romances élégiaques ou poésies philosophiques, ont pour sujet Lacenaire lui-même : le condamné à mort est la figure centrale de ces textes de circonstance, où le poète chante le crime, la vengeance, la mort et le néant, retournant la scène carcérale de l’expiation en théâtre poétique de la révolte.

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Mais dans l’auto-institution d’un sujet d’infamie, le rôle décisif revient aux Mémoires, avec lesquels s’autonomise en fin de compte une troisième et dernière étape. Bien davantage qu’une modalité de plus de la subjectivation, l’autobiographie a valeur symbolique. Élément parmi d’autres d’un ensemble d’initiatives qui visent à l’élaboration d’un personnage, ils sont aussi et surtout ce qui en dégage le sens, cristallisant et parachevant le travail de construction et d’exhibition de soi. Et s’ils couronnent la mise en scène personnelle, c’est aussi parce qu’ils l’arrachent au présent de la chronique judiciaire, en la projetant dans le temps long de l’histoire. Car contrairement aux poésies, écrites en quelques heures et aussitôt divulguées pour certaines, qui sont des textes de la vie, l’autobiographie est un texte écrit pour la mort. « Ne serais-je déjà plus de ce monde ? », demande dans sa préface Lacenaire qui écrit, bien vivant, une œuvre posthume [21]  Mémoires, op. cit., p. 38. [21] . Dans cette parole autobiographique affranchie du présent, tenue pour être entendue par-delà la mort, émerge la figure inédite de l’infamie comme œuvre.

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Inséparable des autres manifestations de la prise de parole de l’assassin, les Mémoires ne peuvent pas non plus être appréhendés indépendamment de l’ensemble des discours tenus par la société sur Lacenaire, qui ne cesse d’ailleurs d’y renvoyer. Ce n’est que rapportés à ces-derniers qu’ils prennent tout leur sens, l’autobiographie, inscrite dans une stratégie de reconnaissance, étant en définitive l’aboutissement d’une lutte symbolique dont l’enjeu est l’identité et dont l’arme est la représentation.

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Tout révéler de son identité, tel est le programme que Lacenaire se donne dans ses Mémoires. Dans la préface qu’il a rédigée, où il accomplit avec insolence le rite de présentation de l’autobiographe [22]  Voir Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Paris,... [22] , il définit ses intentions : venir « pour ainsi dire [s]a tête à la main » afin de satisfaire l’« avidité » de son « cher » et « honnête public », si friand de tout ce qui le concerne depuis ses « dernières étourderies ». « Je vais donc t’initier, ajoute-t-il, dans tous les secrets, non seulement de ma vie, mais encore de mes sensations et de mes pensées les plus intimes. […] Je ne te promets qu’une chose, moi, c’est de te faire lire dans mon cœur aussi bien que moi-même, et de t’en faire compter tous les battements, toutes les pulsations [23]  Mémoires, op. cit., pp. 37-39. [23]  ».

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Et pourquoi tout dire de lui ? Lacenaire se distingue de la plupart des autobiographes qui justifient leur entreprise par leur caractère représentatif : s’il se dévoile, c’est pour établir sa singularité, et en cela, d’ailleurs, il est proche de Rousseau. Ainsi, les Mémoires sont-ils le récit de la genèse et du développement d’une exception sociale. Complétant les aveux de la cour d’assises et avalisant son verdict, Lacenaire détaille la conception et la préparation de ses différents crimes et assume sa culpabilité. Loin du discours de la contrition qu’ont pu tenir avant lui d’autres criminels autobiographes, tels Lemaire (1825), Asselineau ou Rivière [24]  Voir Philippe Lejeune, « Crime et testament. Les autobiographies... [24] , il persiste et signe dans sa révolte, revendiquant et justifiant ses forfaits, à travers l’exposé détaillé du « système » qui l’a conduit au crime. Ce faisant, la rhétorique de l’aveu se fait accusatoire : après avoir désigné sa mère, son père et son frère aîné comme premiers responsables de son destin criminel, parce qu’ils l’ont mal aimé, Lacenaire dresse un violent réquisitoire contre la société, dont la cellule familiale n’a été que la préfiguration, une société injuste, égoïste et hypocrite, où le fils d’un fabricant ruiné n’a pu faire une carrière conforme à ses ambitions.

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À cet égard, l’autobiographie de Lacenaire peut être rapprochée de celle de son contemporain Hippolyte Raynal, cet autre criminel poète qui s’est signalé à l’attention du public cultivé, en 1830. La vie que ce dernier a raconté dans Malheur et Poésie (1834) présente de nombreux points communs avec la biographie de Lacenaire : manque d’amour, ruine familiale, errance et chute morale avec le vol et la prison, vocation poétique, née dans la détention, qui ne parvient pas, de retour à la liberté, à se concrétiser en carrière à part entière, expérience de l’échec social qui se mue en haine et pousse à la vengeance par le vol. Le désir de justification débouche sur la parole autobiographique, qui dresse l’acte d’accusation d’une société inhumaine. En dépit de ces similitudes, pourtant, les deux autobiographies diffèrent profondément quant à leur signification : tandis que la première est en fin de compte acte d’allégeance, le poète infortuné ayant été touché par les marques d’intérêt et de pitié qui l’ont entouré dans sa prison, la seconde est écriture de la rupture, Lacenaire refusant réhabilitation et pardon [25]  Hippolyte Raynal a été jugé par deux fois pour vol... [25] .

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Au fil de constants allers-retours entre passé et présent, l’écriture autobiographique recompose la vie en destin pleinement assumé. Privilégiant la cohérence du parcours, elle inscrit dans la nécessité la contingence d’une vie criminelle. D’où l’insistance sur le « système » que Lacenaire a bâti dès l’enfance et auquel il a conformé toute sa conduite : c’est le mépris des hommes pour principe, dégagé de l’observation, de l’expérience et de la réflexion, puis quand l’échec social et la faim viennent muer le mépris en haine, c’est la vengeance comme conséquence pratique. « De conséquence en conséquence [26]  Mémoires, op. cit., p. 115. [26]  », l’écriture coule la vie et ses crimes dans la logique du système. Celui-ci atteste, par-delà la responsabilité parentale et sociale, la liberté de Lacenaire, qui a choisi d’être ce monstre que la société voit en lui. La revendication de la singularité éclate dans la dramatisation, quand l’annonce du rejet du pourvoi en cassation l’oblige à bouleverser l’ordre chronologique de son récit pour lâcher le venin qu’il comptait « distiller goutte-à-goutte » : « À vous donc dès ce moment, ma pensée intime, pensée monstrueuse, infernale, s’il en fut jamais, dont je crois que nul autre que moi n’eût été capable [27]  Ibid., p. 112. [27]  ». Suivent alors les pages les plus violentes des Mémoires où Lacenaire expose son projet de vengeance contre la société, conçu en 1829 dans les tourments de la faim et les blessures de l’amour-propre, à la fois fruit et attestation d’une identité d’exception.

28

Cette exception sociale, affirment les Mémoires, s’est fabriquée elle-même. La revendication d’une auto-génération, à travers quoi s’exprime le fantasme d’auto-engendrement dont toute autobiographie est la mise en acte [28]  Jean-François Chiantaretto, De l’acte autobiographique.... [28] , revient comme un leitmotiv. Le monstre est sa propre œuvre, disent et redisent les Mémoires. Sorti des mains de la nature avec un «cœur délicat et sensible », porté à l’amour, Lacenaire s’est fait délibérément monstre froid pour résister aux souffrances de l’injustice, étouffant en lui toute sensibilité [29]  Mémoires, op. cit., p. 50. [29]  : « À cet égard, comme à beaucoup d’autres, affirme-t-il, je me suis fait ce que je suis. La nature n’avait rien fait pour moi [30]  Ibid., p. 90. [30]  ». Et pas plus qu’à la nature, le monstre ne doit rien à l’éducation : « Je devins homme, mais pour moi seul, à l’âge de huit ans. Dès lors, l’éducation ne dut rien faire sur moi : ce fut moi qui fis mon éducation morale ; c’est moi qui me suis fait ce que je suis aujourd’hui [31]  Ibid., p. 53. [31]  ».

29

Artisan de lui-même et unique en son genre, Lacenaire est donc le seul à savoir qui il est et à pouvoir le dire. Car c’est moins à la problématique de la connaissance de soi que de la reconnaissance de soi par les autres que s’alimente son écriture autobiographique. À l’exemple des Confessions de Rousseau, les Mémoires de Lacenaire ne sont pas la recherche d’un temps perdu, mais une tentative de rectification des erreurs des autres [32]  Voir Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau : La transparence... [32] . Tout ce qu’on dit sur lui est mensonge, explique Lacenaire, qui assigne à l’autobiographie la mission de rétablir une vérité qui a été déformée. C’est ainsi qu’il dénonce les fables colportées par la presse : propos qui lui sont indûment attribués, faits de son enfance travestis, caractéristiques psychologiques inventées ou exagérées, interprétations erronées de sa destinée [33]  Mémoires, op. cit., pp. 53, 73, 116, 159. [33] . Mais les bêtes noires de Lacenaire, ce sont les « doctes » phrénologues, venus l’examiner en prison, pour confirmer leur théorie qui lie l’activité des facultés au développement de leurs sièges organiques dans le cerveau et affirme la possibilité de diagnostiquer les penchants individuels à partir des reliefs du crâne [34]  Voir Marc Renneville, Le Langage des crânes. Une histoire... [34] . Leurs erreurs grossières le font « rire de pitié », lorsqu’ils affirment qu’il n’a jamais eu d’amis, qu’il est né avec la bosse de la fermeté, qu’il a le penchant du courage faible ou nul [35]  Ibid., pp. 89, 93, 110. [35] . Si Lacenaire s’en prend avec tant d’insistance à la phrénologie, ce n’est pas tant parce qu’il est convaincu qu’elle est une supercherie que parce qu’il y voit le symbole des interprétations systématiques qui prétendent se passer de lui pour dire qui il est [36]  Outre Bonnelier, sympathisant de la phrénologie, Lacenaire... [36] . Aussi est-ce par rapport à elle que, dans sa préface, il définit son projet autobiographique : opposer au crâne-objet des phrénologues, la vie-texte d’un sujet.

30

Aucun système, sinon le sien, ne peut rendre compte de la singularité de Lacenaire, seul à détenir la clef de lui-même :

31

Retaillez vos plumes maintenant, moralistes, observateurs, qui avez voulu me juger sans me connaître, sans ma participation. Pensiez-vous donc que je me dévoilerais ainsi avant le temps, que je vous donnerais mon dernier mot ? Discutez maintenant, pour expliquer si le matérialisme est chez moi effet ou cause du crime ; rapportez mes conversations, rapprochez-les et créez-vous un homme qui se rapporte à vos systèmes, ce ne sera jamais moi. [37]  Mémoires, op. cit., p. 118. [37]

32

Nouant identité et écriture, Lacenaire dénonce les manipulations de ses textes : telle personnalité républicaine s’est attribué une de ses chansons politiques [38]  L’écrivain Altaroche a publié sous son nom Pétition... [38] ou s’est approprié ses manuscrits [39]  L’accusation vise Vigouroux, gérant du journal républicain... [39] , un éditeur a violé la propriété de ses écrits et surtout il a publié de prétendus extraits des Mémoires [40]  Il s’agit ici de Roch, l’éditeur du Procès complet... [40] , déterminant Lacenaire à écrire une seconde préface pour dénoncer l’imposture. À travers ces accusations, Lacenaire renvendique le statut d’auteur, auteur de ses textes, comme il l’est de sa vie.

33

Opposant aux discours chargés de connotations normatives son propre texte, Lacenaire assume son personnage, de la mise en scène duquel il revendique l’exclusivité. L’écriture autobiographique lui permet de s’arroger le pouvoir de la représentation, en investissant les principales positions d’énonciation, qui renvoient aux discours dont il a été, est ou sera l’objet. À commencer par le discours judiciaire. Gisèle Mathieu-Castellani a montré que le discours autobiographique obéit au modèle judiciaire, dont il emprunte la mise en scène, la distribution des rôles et les modalités d’énonciation [41]  Gisèle Mathieu-Castellani, La Scène judiciaire de l’autobiographie,... [41] . Or, ce dispositif revêt dans le cas des Mémoires de Lacenaire un relief particulier, puisque le tribunal imaginaire devant lequel comparaît l’autobiographe rejoue les tribunaux réels de la cour d’assises et de l’opinion où a été jugé l’homme. Et comme il l’a fait à la cour d’assises, Lacenaire, au tribunal de sa propre conscience, joue tous les rôles, conformément au principe de métamorphisme qui règle les rôles judiciaires assumés par l’autobiographe. Il est ce témoin qui jure de dire toute la vérité, apportant avec le récit de sa vie un témoignage irrécusable. Accusé, Lacenaire est aussi la victime et il est l’avocat autant que le procureur, puisque son discours autobiographique est à la fois un plaidoyer et un réquisitoire, la justification des crimes, via l’accusation de la société, sonnant comme une disculpation. Au tribunal autobiographique, en définitive, l’accusé prend la position du juge et prononce son acquittement. Seul à savoir qui il est, Lacenaire s’institue l’unique juge de lui-même ; à l’avocat général qui, à la cour d’assises, l’accusait dans son réquisitoire de n’avoir pas su conquérir sa place dans la société par le travail et la patience, il répond maintenant : « Ah ! moi seul je peux savoir ce que j’ai fait et souffert pour y arriver ; moi seul je peux décider si j’ai tort ou raison avec la société [42]  Mémoires, op. cit., p. 129. [42]  ».

34

Outre le discours judiciaire, c’est aussi le discours scientifique qu’emprunte Lacenaire. Assassin dans un siècle marqué par l’essor du discours médical sur le criminel [43]  Marc Renneville, La Médecine du crime. Essai sur l’émergence... [43] , Lacenaire n’a pas manqué de mobiliser des explications pathologisantes, situant l’étiologique de ses crimes dans son « organisation ». C’est à ces tentatives que répond la première préface des Mémoires où Lacenaire reprend avec ironie le discours scientifique pour l’invalider. L’autobiographe se présente ainsi sous les traits du savant, qui concurrence les dissertations des phrénologues venus lui rendre visite dans sa prison pour mouler son crâne et en inspecter les saillies et les méplats avant de pouvoir disséquer sa tête après son exécution ; qui anticipe aussi le scalpel des professeurs de médecine, le cadavre du supplicié étant destiné à rejoindre les amphithéâtres de la Faculté : « Je me décide, moi, bien vivant, sain de corps et d’esprit, à faire de ma propre main mon autopsie et la dissection de mon cerveau », déclare-t-il dans sa préface [44]  Ibid., p. 38. [44] .

35

Plus largement, Lacenaire emprunte au discours de presse, l’autobiographie s’écrivant en contrepoint des publications périodiques qui font du criminel un sujet d’actualité majeur tout au long de l’automne 1835. Comme les journalistes, qui abreuvent leurs lecteurs d’articles informatifs sur sa vie, sa personnalité, ses faits et gestes, ainsi que d’articles d’analyse ambitionnant l’interprétation politique et sociale de Lacenaire, ce dernier met en forme au fil des jours les détails de sa vie, les replis de sa personnalité, les grandes lignes d’explication de son destin. Si certains passages des Mémoires visent explicitement à corriger les erreurs de certains journaux, c’est la presse toute entière, parce qu’elle est le miroir du discours social, en même temps que son lieu de production, qui, implicitement, est visée par l’autobiographe, dénonçant le discours du faux qui a cours à son sujet dans l’opinion. À cet égard, les articles de presse sont le métatexte des Mémoires.

36

Journaliste de lui-même, Lacenaire est aussi son propre biographe, son historiographe et l’écrivain qui le fera passer à la légende. Texte d’outre-tombe, les Mémoires sont le double textuel grâce auquel il assure sa survie, échangeant l’immortalité de l’âme, auquel le révolté matérialiste ne croit guère, à l’entrée dans la postérité. Ils constituent l’«épitaphe à son tombeau », comme le dit le poème, intitulé Calme, qu’il a composé le 7 décembre. Autant dire que l’écriture autobiographique construit proprement son tombeau, tombeau de mots, le seul auquel puisse prétendre le supplicié au corps promis à la dissection, ainsi qu’il le rappelle dans sa préface. En érigeant avec sa plume le monument qui perpétuera son souvenir, Lacenaire se substitue aux opérateurs patentés de la légende criminelle. Objet d’histoire, dont il fait l’histoire, mais aussi tout à la fois personnage, narrateur et auteur de l’histoire, Lacenaire écrit son mythe.

37

Quelques mots, en guise de conclusion, sur l’approche des Mémoires de Lacenaire ici proposée. Celle qui consisterait à prendre le texte comme une source pour une enquête biographique sur Lacenaire ou pour une recherche sur l’histoire sociale et culturelle des trente ou quarante premières années du xixe siècle – période couverte par la vie de Lacenaire, né en 1803 –, n’est guère impossible et ne serait pas dépourvue d’intérêt. À condition, cependant, qu’elle mît en œuvre les règles disciplinaires de la critique des sources, en s’efforçant d’apprécier la part du faux dans un discours qui se prétend de vérité. Telle n’est pas ici, on l’a vu, notre démarche, qui, dans le discours autobiographique, s’intéresse à la mise en scène d’une vérité personnelle. Autrement dit, il s’est agi de chercher la vérité des Mémoires de Lacenaire là où, d’abord, elle est, c’est-à-dire non pas dans le récit d’une vie ou la peinture d’une époque, mais dans le rapport construit par l’écriture entre soi et les autres, dans une identité mise en scène pour être reconnue. Cette approche confère au texte, plus encore que le statut de source, la portée d’un événement à part entière, qui intéresse l’histoire des représentations sociales, et en particulier des représentations du crime et de l’infamie, ainsi que l’histoire de la construction des identités.

38

Cet événement pose à l’historien la question du statut de la singularité au cœur du premier xixe siècle. Dans la société post-révolutionnaire, la singularité est au centre des interrogations, à la fois valorisée comme fondement d’une société recomposée autour des individus et redoutée comme principe de division au sein du social. Le romantisme, congédiant l’universalité classique et rendant un culte à l’originalité, en a fait la valeur suprême, tout en en privilégiant les infortunes – la figure du poète paria et martyr – et le pouvoir subversif – la figure du hors-la-loi révolté. L’irruption sur la scène sociale du monstre Lacenaire, criminel aussi exceptionnel qu’effrayant, donne une acuité particulière à ces interrogations, la singularité trouvant en quelque sorte son point limite dans la singularité criminelle qui porte gravement atteinte à l’ordre social. À l’heure où le crime suscite une vive poussée d’anxiété, qui traverse toute la monarchie de Juillet [45]  Voir le livre classique de Louis Chevalier, Classes... [45] , et où le romantisme, exaltant le génie, sacralise la littérature, Lacenaire offre à ses contemporains le cas troublant d’une stratégie de singularisation, conjugant le crime et l’écriture. Le retentissement conféré à celle-ci met en évidence le rapport problématique et ambivalent que la société entretient avec la singularité, et que Lacenaire, « connaissant son siècle [46]  Benjamin Appert, Bagnes, prisons et criminels, Paris,... [46]  » selon le mot du philanthrope Benjamin Appert, a su exploiter. Partagés entre horreur et fascination, les contemporains accueillent les Mémoires, par lesquels l’assassin fait œuvre de sa singularité, avec un succès mêlé d’indignation. C’est d’une part le scandale provoqué par cette écriture de soi, témoignant du souci éhonté de renommée d’un « sanglans Érostrate [47]  Adolphe Pommier, Les Assassins, Paris, Delaunay, 1837,... [47]  » qui prend la pose et travaille pour la postérité ; de tous les crimes commis par Lacenaire, l’autobiographie s’impose en définitive comme le pire. Mais d’autre part, c’est la séduction exercée par l’entreprise autobiographique. Car malgré les récriminations des moralistes, les Mémoires ont bel et bien été publiés. Et si le texte a été victime de manipulation – censure, réécriture, ajouts apocryphes –, il ne l’a été au bout du compte que dans une faible proportion : ce que révèle la publication des Mémoires, c’est moins la volonté d’escamoter la parole de l’exception criminelle que le crédit qui lui a été accordé, comme s’il fallait laisser le dernier mot à dire à la singularité, quand tous les discours ont échoué à en livrer la vérité. ■

Notes

[1]

Sur le travail social de construction d’un monstre qui s’est opéré du vivant de Lacenaire, je renvoie à mon livre L’Affaire Lacenaire, Paris, Aubier, 2001.

[2]

Paris, les marchands de nouveautés, 1836, 2 vol., XXVI + 265 p. et 308 p. (le texte autobiographique occupe le premier tome et le second tome jusqu’à la page 112, à partir de laquelle sont publiés des poésies de Lacenaire et un compte rendu de son procès). La dernière édition en date des Mémoires de Lacenaire, réalisée par Jacques Simonelli, sous le titre Lacenaire. Mémoires et autres écrits (Paris, Corti, 1991, rééd. 1998) a été prise pour référence et les citations des Mémoires lui sont empruntées.

[3]

Voir Philippe Artières, Clinique de l’écriture. Une histoire du regard médical sur l’écriture, Paris, Synthélabo, 1998.

[4]

Selon la statistique criminelle, il frappe encore la moitié des accusés au milieu du siècle (Michelle Perrot, Philippe Robert, Compte général de l’administration de la justice criminelle en France pendant l’année 1880 et rapport relatif aux années 1826-1880, Genève-Paris, Slatkine Reprints, 1989, p. XXVI).

[5]

Mémoires, op. cit., p. 112 (le passage entre crochets a été censuré). Le pourvoi en cassation a été rejeté le 26 décembre 1835.

[6]

Michel Foucault (dir.), Moi, Pierre Rivière, ayant égorgé ma mère, ma sœur et mon frère… Un cas de parricide au xixe siècle, Paris, Gallimard/Julliard, 1973 ; Philippe Artières, Le Livre des vies coupables. Autobiographies de criminels (1896-1909), Paris, Albin Michel, 2000.

[7]

Il s’agit du poème intitulé Insomnie d’un condamné, paru dans le Vert-Vert le 5 déc.1835.

[8]

L’Observateur des Tribunaux, 1835, t. IX, pp. 205-384. Paru également sous forme d’ouvrage, avec pour titre Procès complet de Lacenaire et de ses complices imprimé sur les épreuves corrigées de sa main, Paris, bureau de l’Observateur des tribunaux, 1836, 168 p.

[9]

Le Mémorial bordelais et Le Courrier de Lyon, 30 déc. 1835.

[10]

Le Sémaphore de Marseille, 16 déc. 1835.

[11]

Sur l’autobiographie, voir Philippe Lejeune, L’Autobiographie en France, Paris, Armand Colin, 1971 ; Je est un autre. L’Autobiographie de la littérature aux médias, Paris, Le Seuil, 1980 ; Moi aussi, Paris, Le Seuil, 1986 ; Georges Gusdorf, La Découverte de soi, Paris, PUF, 1948 ; Lignes de Vie, Paris, Odile Jacob, 1990, 2 vol.

[12]

La France, 29 déc. 1835.

[13]

Voir la présentation de ces textes par Philippe Lejeune, « Crime et testament. Les autobiographies de criminels au xixe siècle », Cahiers de sémiotique textuelle, n° 8-9, 1986, pp. 73-98.

[14]

Le Courrier Français, 19 nov. 1835.

[15]

Le Journal du Loiret, 14 janv. 1836.

[16]

La Gazette du lyonnais, 10 janv. 1836.

[17]

La Normandie, 15 janv. 1836.

[18]

L’Annotateur boulonnais, 17 déc. 1835.

[19]

Voir en particulier les travaux de Michel Foucault, et surtout Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, 1975, qui retracent l’entrée du criminel dans le champ du savoir, support d’une nouvelle technologie du pouvoir.

[20]

Voir en particulier Le Bon Sens, 16 nov. 1835 et Procès complet…, op. cit., p. 83 et p. 115.

[21]

Mémoires, op. cit., p. 38.

[22]

Voir Philippe Lejeune, Le Pacte autobiographique, Paris, Le Seuil, 1975.

[23]

Mémoires, op. cit., pp. 37-39.

[24]

Voir Philippe Lejeune, « Crime et testament. Les autobiographies de criminels au xixe siècle », loc. cit.

[25]

Hippolyte Raynal a été jugé par deux fois pour vol sous la Restauration. Lors de son second procès, en avril 1830, où le public s’émeut au récit de ses infortunes, il est condamné à six ans de bagne, peine commuée en détention six mois plus tard. Il est libéré en 1832. Pour son autobiographie, voir Hippolyte Raynal, Malheur et Poésie, Paris, Perrotin, 1834. Quelques jours avant l’exécution de Lacenaire, Raynal, rédige la préface d’un nouvel ouvrage, qui couronne le parcours de réhabilitation d’un révolté rentré dans le rang, où il prend soin de se démarquer de Lacenaire (Sous les verrous, par Hippolyte Raynal, auteur des Confessions d’un prisonnier, ou Malheur et poésie, Paris, Ambroise Dupont, 1836).

[26]

Mémoires, op. cit., p. 115.

[27]

Ibid., p. 112.

[28]

Jean-François Chiantaretto, De l’acte autobiographique. Le psychanalyste et l’écriture autobiographique, Paris, Champ Vallon, 1995.

[29]

Mémoires, op. cit., p. 50.

[30]

Ibid., p. 90.

[31]

Ibid., p. 53.

[32]

Voir Jean Starobinski, Jean-Jacques Rousseau : La transparence et l’obstacle, suivi de sept essais sur Rousseau, Paris, Gallimard, 1971.

[33]

Mémoires, op. cit., pp. 53, 73, 116, 159.

[34]

Voir Marc Renneville, Le Langage des crânes. Une histoire de la phrénologie, Paris, Sanofi-Synthélabo, 2000.

[35]

Ibid., pp. 89, 93, 110.

[36]

Outre Bonnelier, sympathisant de la phrénologie, Lacenaire a reçu la visite de Dumoutier, préparateur en titre de la Société phrénologique de Paris, qui a moulé son crâne, et celle de Fossati, membre éminent de la Société, qui a publié le résultat de ses observations à la Conciergerie dans le Procès complet de Lacenaire et de ses complices. Lacenaire, ayant lu l’ouvrage, vise Fossati tout particulièrement.

[37]

Mémoires, op. cit., p. 118.

[38]

L’écrivain Altaroche a publié sous son nom Pétition d’un voleur à un roi voisin, la chanson la plus fameuse de Lacenaire. Sur les détails de ce vol littéraire, voir La Gazette des tribunaux, 7 novembre 1835 et 12 novembre 1835, ainsi que la lettre autographe de Lacenaire envoyée à Altaroche, le 10 novembre 1835 (Bibliothèque Historique de la Ville de Paris, Ms 3074).

[39]

L’accusation vise Vigouroux, gérant du journal républicain Le Bon Sens.

[40]

Il s’agit ici de Roch, l’éditeur du Procès complet de Lacenaire et de ses complices.

[41]

Gisèle Mathieu-Castellani, La Scène judiciaire de l’autobiographie, Paris, PUF, 1996. Cet ouvrage inspire ici notre commentaire des Mémoires de Lacenaire.

[42]

Mémoires, op. cit., p. 129.

[43]

Marc Renneville, La Médecine du crime. Essai sur l’émergence d’un regard médical sur la criminalité en France (1785-1885), thèse d’histoire, Université Paris 7, 1996. Une publication est annoncée aux éditions Fayard.

[44]

Ibid., p. 38.

[45]

Voir le livre classique de Louis Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris, pendant la première moitié du xixe siècle, Paris, Plon, 1958.

[46]

Benjamin Appert, Bagnes, prisons et criminels, Paris, Guilbert et Roux, 1836, 4 vol., t. IV, p. 355.

[47]

Adolphe Pommier, Les Assassins, Paris, Delaunay, 1837, p. 23.

Résumé

Français

L’assassin Pierre-François Lacenaire (1803-1836) écrit ses Mémoires autobiographiques, à la prison de la Conciergerie, quelques semaines avant sa mort sur l’échafaud, le 9 janvier 1836. L’identité de son auteur, les conditions dramatiques de la mise en œuvre ainsi que son retentissement auprès d’un public fasciné et choqué par ce « testament homicide », confèrent à cette entreprise un caractère exceptionnel. Aussi ce texte intéresse-t-il l’historien moins comme un document sur la vie de Lacenaire ou sur la société des trente premières années du xixe siècle que comme un événement à part entière, marquant l’apparition d’une figure neuve d’infamie. Les Mémoires couronnent le travail de mise en scène de soi, par lequel Lacenaire s’institue sujet de ses crimes, et les projettent dans la postérité. Dans la parole autobiographique, affranchie du présent, tenue pour être entendue par-delà la mort, émerge la figure troublante de l’infamie comme œuvre.

English

The assassin Pierre-François Lacenaire (1803-1836) wrote his autobiographical Memoirs at the Conciergerie prison a few weeks before his death on the scaffold on January 9, 1836. The identity of its author, the dramatic conditions of the undertaking as well as the stir it occasioned in its audience fascinated and shocked by this “homicidal testament”, confer on this enterprise an exceptional character. Such that this text is of interest to historians less as a document on the life of Lacenaire or on that of the first three decades of the 19th Century, than as a full-blown event marking the appearance of a new figure of infamy. The Memoirs crown the process of dramatisation of the self by which Lacenaire institutes himself as the subject of his crimes, and project these into posterity. Emancipated from the present, meant to be heard beyond death, the autobiographical discourse gives rise to the disturbing figure of infamy as œuvre.

Plan de l'article

  1. Les Mémoires de Lacenaire, « spectre littéraire » et « code assassin »
  2. L’autobiographie criminelle ou l’infamie comme œuvre

Pour citer cet article

Demartini Anne-Emmanuelle, « L'infamie comme œuvre », Sociétés & Représentations 1/ 2002 (n° 13), p. 121-136
URL : www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2002-1-page-121.htm.
DOI : 10.3917/sr.013.0121

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