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Sociétés & Représentations

2003/1 (n° 15)


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Il est temps d’en finir avec le genre m’as-tu-vu de la douleur, les hallucinations à un ou plusieurs, le pas donné au subconscient sur la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher, la sexualité comme système et le délire comme représentation, il est temps d’en finir avec le baroque, le modern style et la foire aux puces, suprêmes ressources de l’ennui mondain et du pessimisme des loisirs. Il est temps d’en finir avec le faux héroïsme, le toc de la pureté, le clinquant d’une poésie qui de plus en plus prend ses éléments dans les aurores boréales, les agates, les statues des parcs, les châteaux des châtelains bibliophiles, et non aujourd’hui dans la poubelle étincelante où sont jetés les corps déchirés des insurgés, la boue où coule le sang très réel des Varlin, des Liebknecht, des Wallisch, des Vuillemin.

Je réclame ici le retour à la réalité…

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On ne peut guère éviter de croiser Louis Aragon lorsqu’on aborde la question du réalisme socialiste en France, lui qui fut d’abord le principal agent de l’introduction de cette notion dans son pays, avant d’y être, pendant trente ans, le principal écrivain à s’en réclamer sur la scène littéraire. Et pourtant, au sein de la considérable production consacrée à cet auteur, la part des études abordant son « réalisme socialiste » est bien mince. Comme si l’étude de l’auteur et de son œuvre n’avait que peu de choses à voir avec celle de l’étiquette littéraire dont il se réclamait. L’objet du présent article est de prendre au sérieux cette revendication, en s’appuyant sur le considérable appareil de commentaires produit par Aragon lui-même pour tenter d’imposer ou de justifier l’étiquette réaliste socialiste. Les difficultés qu’il rencontre dans cette entreprise présentent l’intérêt, à partir d’un cas limite, de poser plus largement le problème des usages des noms d’école dans le champ littéraire.

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En se chargeant progressivement de connotations négatives dans le sens commun littéraire, le « réalisme socialiste » est en effet devenu un stigmate, synonyme de soumission aux enjeux et aux mots d’ordre politiques. C’est à ce titre qu’on peut parler d’un échec relatif du réalisme socialiste d’Aragon, et c’est aussi de ce point de vue qu’il oblige à rompre avec les fausses évidences que véhiculent trop souvent les « ismes » consacrés par l’histoire littéraire, en posant le problème de l’usage de ces étiquettes en termes de crédibilité et la question des conditions de leur succès. Partant du constat des nombreuses contradictions et des fréquentes impasses auxquelles aboutissent les jugements portés sur le réalisme socialiste d’Aragon, on s’efforcera d’éviter le piège de l’illusion rétrospective pour rapporter le coup de force symbolique de la revendication du « réalisme socialiste » à son contexte d’énonciation, lorsque rien n’est encore joué et que la mobilisation du terme répond à des enjeux pressants. C’est à l’aune des jugements postérieurs, fixés dans les manuels et les panoramas de la littérature, qu’il faudra ensuite mesurer « l’échec » et comprendre l’insistance d’Aragon comme une réponse à l’impératif d’une inscription lisible dans l’histoire littéraire. Loin de toute recherche d’un hypothétique contenu de la notion de « réalisme socialiste », l’étiquette est ici considérée à travers ce travail d’inscription auquel tout écrivain se trouve inévitablement confronté.

Définitions et jugements : le réalisme socialiste introuvable

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Il faut le dire d’emblée : les jugements portés sur le réalisme socialiste d’Aragon relèvent le plus souvent d’un problème mal posé voire, parfois, du parfait contresens. C’est le cas, par exemple, de la diatribe d’Alain Huraut qui reprend les ficelles bien éprouvées (à l’égard de Breton, notamment) de la stigmatisation du « dogme » ou de la « papauté » littéraire en s’appuyant sur le Neveu de monsieur Duval (1952) dans lequel Aragon déclare que :

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il y a une définition du réalisme socialiste […] donnée dans les statuts de l’Union des écrivains socialistes […] un seul élément qui manque suffit à lui enlever le caractère réaliste socialiste pour ramener [cette définition] au naturalisme, au populisme, à la vulgarisation scientifique, en ruiner en fait le caractère d’œuvre d’art [2][2] Cf. Alain Huraut, Aragon prisonnier politique (1970),....

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Il faut ne rien connaître aux enjeux du moment et aux termes du débat littéraire dans le camp socialiste pour voir un simple rappel au « dogme » là où il y a au contraire une mobilisation des acquis du congrès des écrivains soviétiques de 1934 pour dénoncer les dérives d’une littérature directement inspirée du jdanovisme. Si un tel contresens en dit long sur le caractère inaudible des écrits d’alors et donc sur l’échec d’Aragon pour imposer à long terme la bonne lecture de ses propos, tous les jugements portés sur le réalisme socialiste de l’écrivain ne participent pas du même simplisme. Pour autant, ils ne laissent pas d’être souvent contradictoires, dès lors qu’ils oscillent entre le choix de prendre au sérieux l’étiquette et les définitions qui en sont données pour conclure à l’imposture d’un programme jamais réalisé, et celui d’expédier au contraire l’examen du « réalisme socialiste » au nom du caractère superficiel et simpliste des étiquettes littéraires.

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L’étude de Jean-Pierre Bernard sur Le Parti communiste français et la question littéraire (1919-1939)[3][3] Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1972 est le meilleur exemple de la première démarche. Il commence, en effet, par examiner « la notion de réalisme socialiste en URSS » telle qu’elle apparaît dans la première moitié des années Trente avec le remplacement de l’Association des écrivains prolétariens (RAPP) par l’Union des écrivains soviétiques, avant de se pencher sur l’application de la nouvelle notion en France, aux œuvres elles-mêmes, pour conclure à l’absence de véritable littérature réaliste socialiste. Partant d’une approche avant tout politique du réalisme socialiste considéré à travers le canon des statuts de l’Union des écrivains soviétiques et les discours au congrès fondateur de 1934 où bien peu d’écrivains interviennent, Jean-Pierre Bernard en déduit le caractère flou de la doctrine sur le plan esthétique. Si l’on peut en conclure que « l’essence du réalisme socialiste ne réside pas dans ses prescriptions, plus ou moins rigoureuses selon les époques, mais dans son caractère d’orthodoxie » [4][4] Cf. Michel Aucouturier, Le Réalisme socialiste, Paris,..., il est, en revanche, beaucoup plus difficile d’en tirer argument pour examiner les œuvres et prétendre identifier celles qui relèveraient d’une doctrine vide, sauf à s’en tenir à la production la plus évidemment politique, la plus facilement réductible à son caractère de propagande. Suivre ce raisonnement aboutit in fine à considérer qu’il n’y a pas de véritable littérature réaliste socialiste puisqu’il ne s’agit pas d’une véritable étiquette littéraire.

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Une telle approche est parfaitement complémentaire de celle qui, du point de vue littéraire, évacue d’un revers de la main l’idée que les œuvres d’Aragon puissent être classées comme « réalistes socialistes ». C’est le cas de Roland Barthes en 1953, qui dénonce la « médiocrité » du réalisme socialiste français comme un dernier avatar de « l’écriture petite-bourgeoise » avant de préciser :

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Bien entendu, il faut réserver le cas d’Aragon, dont l’hérédité littéraire est toute différente, et qui a préféré teinter l’écriture réaliste d’une légère couleur dix-huitièmiste, en mélangeant un peu Laclos à Zola [5][5] Le Degré Zéro de l’écriture, Paris, Le Seuil, 1953,....

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Et c’est aussi le jugement d’Henri Mitterand qui, dans un ouvrage qui a fait date dans les études du réalisme, proclame la nécessité de dépasser la « lecture trop univoque » à laquelle Aragon, « reclus par ses camarades dans certains stéréotypes sommaires du réalisme socialiste », invite lui-même ses lecteurs [6][6] L’Illusion réaliste. De Balzac à Aragon, Paris, PUF,.... Henri Mitterand préfère insister sur une autre lecture des Cloches de Bâle, « libertaire, provocatrice, désinvolte », que l’écrivain met en valeur dans ses textes tardifs. Toutes ces lectures aboutissent à l’évidence que, malgré l’insistance d’Aragon pour se réclamer de l’étiquette, son œuvre n’a rien de « réaliste socialiste » et elles conduisent à considérer cette insistance sous le seul angle des activités politiques de l’écrivain au sein du Parti communiste français ou du monde socialiste en général.

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Du caractère flou des orientations esthétiques de 1934, on peut cependant tirer une autre conclusion que celle qui conduit à réduire le réalisme socialiste à son instrumentalisation politique. Comme le rappelle Geoffrey Hosking :

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the official doctrine was essentially non-committal, a more or less empty shell, whose content was to be provided by the writers themsleves. Socialist-realism may have been imposed by politicians, but it was created by writers [7][7] Beyond socialist realism. Soviet fiction since Ivan....

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On peut, en effet, s’étonner de la rapidité avec laquelle le couvercle se trouve refermé sur un réalisme socialiste figé dans sa caricature de Guerre froide, alors même que la notion fut l’objet de luttes, parfois rudes, pour sa définition légitime. Or, à ces luttes, Aragon prit part, en même temps que d’autres figures telles que Georg Lukacs, Ernst Fischer ou Bertold Brecht par exemple [8][8] Sur la place du premier dans ces débats, voir par exemple.... Et à quel titre exclure du corpus réaliste socialiste les œuvres de ceux qui s’en réclamaient sans pour autant se conformer à la caricature – ils parlaient plutôt de « dérive » – qu’ils critiquaient eux-mêmes ? La confusion autour du « réalisme socialiste » pourrait alors venir des discordances entre chaque manière de le concevoir et de le mettre en œuvre.

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Devant l’impasse que constitue l’examen du réalisme socialiste à travers sa définition officielle ou sa réduction au statut d’instrument politique, certains auteurs préfèrent privilégier la conception exprimée par les auteurs eux-mêmes de cette notion. Dans le cas d’Aragon, il s’agit alors de confronter ses écrits critiques et programmatiques (notamment le recueil Pour un réalisme socialiste, Denoël, 1935) avec l’œuvre présentée par l’écrivain comme sa version personnelle du réalisme socialiste. Logique et naturelle en apparence, cette démarche n’a pourtant guère été empruntée par les études aragoniennes et la thèse d’Angela Kimyongür consacrée aux romans du cycle du « Monde réel » (des Cloches de Bâle en 1934 aux Communistes en 1949-1951) est une des rares tentatives réalisées dans ce sens [9][9] Socialist-realism in Louis Aragon’s « Monde réel »,.... De fait, cette approche n’est pas sans poser elle aussi problème dès lors que le programme formulé dans Pour un réalisme socialiste n’est pas moins flou que celui adopté au congrès de 1934, ce que Jean-Pierre Bernard ne manquait pas de relever d’ailleurs. Le discours critique de l’auteur, en l’occurrence, n’offre guère plus de consistance que la doctrine officielle pour fonder l’examen de la part « réaliste socialiste » des œuvres. La meilleure preuve en est sans doute qu’à l’inverse de ce qu’on attendrait, ce n’est pas la période la plus évidemment « réaliste socialiste » de l’écrivain – celle des années Trente et des années Cinquante où la référence au modèle soviétique est la plus forte – qui inspire en général ce type de démarche dans les études aragoniennes. C’est plutôt au moment où se pose le problème de la « sortie » du réalisme socialiste dans le contexte de la déstalinisation que la notion paraît prendre une relative consistance pour poser la question des ruptures et des continuités de l’œuvre. Dans le cas d’Aragon, cet exercice prend le plus souvent comme objet le moment où l’écrivain s’engage dans ce que Pierre Daix appelle une « troisième carrière » [10][10] Cf. Aragon, une vie à changer, Paris, Le Seuil, 1975.... avec La Semaine sainte (1958).

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Poursuivant le travail entamé dans sa thèse, Angela Kimyongür s’interroge par exemple sur l’évolution du discours d’Aragon entre Pour un réalisme socialiste et J’abats mon jeu (1959), le recueil critique qui accompagne cette fois la sortie de La Semaine sainte[11][11] Cf. Angela M. Kimyongür, « Aragon’s La Semaine sainte :.... Considérant que la différence est plus « a question of emphasis than of substantive difference », elle examine les éléments de rupture et de continuité à l’aune des critères de réalisme socialiste que seraient le thème et le moment historique, la mise en scène des acteurs sociaux de l’histoire, la vérité idéologique et la présence de héros positifs, l’identification de l’intérêt national au peuple… [12][12] Pour une autre étude suivant une démarche comparable,... Ailleurs, elle met en avant ce qui oppose le « mentir-vrai », sous le signe duquel Aragon place sa création romanesque en 1964, au slogan de l’époque stalinienne, « écrire la vérité » [13][13] Cf. Angela M. Kimyongür, « Aragon and socialist realism.... Comme le relève également Nathalie Limat-Letellier, l’écrivain a beau protester de la continuité de son œuvre, il n’en reste pas moins que ses romans portent la marque d’une indiscutable évolution vers la mise en scène explicite de sa propre subjectivité [14][14] Cf. « Le « mentir-vrai » : une poétique de la fiction.... Mais si ce type de démarche est un outil pour mesurer l’évolution de la prose aragonienne à partir de la fin des années Cinquante, il n’est en revanche que de peu d’utilité pour qualifier ce que serait le réalisme socialiste antérieur d’Aragon. C’est lui-même d’ailleurs, qui oppose « mentir-vrai » et « écrire la vérité » dans son fameux discours de réception de docteur honoris causa de l’Université de Moscou [15][15] Cf. Louis Aragon, « Puisque vous m’avez fait docteur... et, à l’évidence, il est fort loin de considérer que le slogan stalinien s’applique à son œuvre antérieure… Mais ce faisant et à son corps défendant, il contribue pourtant à figer le réalisme socialiste dans sa caricature de Guerre froide, à sa définition en creux, réduite aux « excès » et aux « erreurs » qu’il dénonce.

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Plus largement, c’est l’ensemble des écrits et des travaux qui abordent le réalisme socialiste à travers la question de la sortie du stalinisme qui contribuent, mécaniquement pourrait-on dire, à renforcer sa caricature. De ce point de vue, la critique que fait Dennis Tate d’un ouvrage consacré aux derniers ouvrages de la romancière allemande Christa Wolf est pertinente : il est un peu facile et rapide de considérer que cet écrivain rejette le réalisme socialiste et revient à la « vraie littérature » à partir de 1959 sans avoir même pris la peine d’étudier ses romans de la période supposée « réaliste socialiste », et en se contentant d’affirmer que la version stalinienne du réalisme socialiste s’impose partout en RDA après 1945 [16][16] Cf. Dennis Tate, « Breadth and diversity : socialist.... Même si toutes les études de la transition post-stalinienne ne vont pas jusqu’à ce degré de simplisme, il reste que privilégier l’approche du réalisme socialiste par le biais de ce qui change dans l’écriture des romans après 1956 ne peut que renforcer la réduction de cette notion à ses aspects les plus politiques. Ce qui n’aide guère à sortir de l’impasse…

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« Sans qu’on sache exactement ce dont il s’agit » écrit Jean-Pierre Bernard à propos du réalisme socialiste [17][17] Cf. Le Parti communiste et la question littéraire…,.... Le problème est bien là, qu’on le cherche dans les statuts de 1934, dans les écrits critiques d’Aragon, ou bien qu’on l’appréhende en creux, à travers les évolutions de la période post-stalinienne. Mais pourquoi faudrait-il s’étonner du caractère peu saisissable du réalisme socialiste, et n’est-ce pas le lot de toutes les étiquettes littéraires ? Qui songerait, par exemple, à reprocher à Henri Mitterand d’élargir la question du « réalisme » à celle, beaucoup plus générale, de la représentation de la réalité, fort loin des programmes proposés en leur temps par Champfleury ou les Goncourt [18][18] Cf. L’Illusion réaliste…, op. cit. ? Et faut-il considérer que le « surréalisme » est défini par les manifestes de Breton, ou plutôt par le succès et la longévité d’un groupe ayant réussi à s’approprier une étiquette à l’origine fort disputée [19][19] Pour l’examen de la concurrence autour de l’étiquette... ? En matière de noms d’école et d’étiquettes littéraires, la recherche d’un contenu est sans doute illusoire. Dans ce domaine, il convient d’adopter le nominalisme et l’historicisme les plus absolus si l’on veut échapper au jeu sans cesse rejoué de la consécration d’une étiquette. Ce qui suppose de s’en tenir à considérer ces étiquettes comme des instruments entièrement réductibles aux conditions de leur succès, de leur efficacité et de leur crédibilité.

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De même qu’il est vain de reproduire sans cesse le même jugement négatif, il est aussi vain de s’efforcer de réhabiliter le réalisme socialiste en montrant qu’il ne se réduit pas à sa caricature soviétique et stalinienne. Cette réduction est un fait qu’il s’agit d’expliquer, en comprenant les conditions historiques de ce qui est de ce point de vue un échec. Dans le cas d’Aragon, il en découle deux questions auxquelles il faut répondre successivement : comment s’explique cet échec et à partir de quand peut-il être considéré comme acquis d’une part, et quelles sont les raisons de l’obstination à se dire « réaliste socialiste » alors même qu’il s’agit d’une étiquette dévaluée, d’autre part ?

« Réaliste socialiste » en 1935 : un coup de force symbolique

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Faire l’histoire d’un échec suppose d’accepter l’idée que cet échec n’allait pas de soi dès l’origine et qu’il est possible d’isoler le moment où l’horizon prometteur d’une étiquette nouvelle vient s’obscurcir. Mais le jugement du tribunal de l’histoire littéraire – car c’est bien de cela dont il s’agit – est un processus plutôt qu’une sanction brutale. C’est à moyen ou long terme qu’on peut saisir les étapes de ce processus et dans le cas du réalisme socialiste d’Aragon, on prendra comme repères les deux moments clés que sont la publication des deux recueils déjà évoqués : Pour un réalisme socialiste (Denoël, 1935) et J’abats mon jeu (Éditeurs français réunis, 1959). Entre ces deux dates, on mesure le passage d’une posture offensive, celle du coup de force symbolique que constitue l’effort pour imposer un nouveau terme dans le paysage littéraire, à une posture défensive où la revendication de l’étiquette est toute entière prise dans le jeu déjà largement fixé des jugements avec lesquels il faut bien faire.

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Les années 1934-1936 sont celles du moment fondateur, surtout marqué par la publication, fin septembre 1935, du recueil-manifeste qu’est Pour un réalisme socialiste. Contre toutes les illusions rétrospectives, il faut montrer combien l’échec n’allait pas de soi. Combien, au contraire, la volonté d’imposer l’idée d’une rupture dans l’histoire littéraire autour de la notion de réalisme socialiste pouvait alors être fondée sur une conjoncture qui la rendait crédible.

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Membre du Parti communiste depuis 1927, Louis Aragon a définitivement rompu avec les surréalistes en mars 1932, au moment même où est fondée l’Association des écrivains et artistes révolutionnaires (AEAR) à laquelle Breton et ses amis participeront d’ailleurs jusqu’en mai 1933. À partir de juillet 1933, Aragon est avec Paul Nizan le secrétaire de rédaction de Commune, l’organe de l’AEAR. En avril 1934, il fait paraître le poème Hourra l’Oural chez Denoël, avant de partir en août pour l’URSS afin d’assister au congrès qui sanctionne l’adoption du réalisme socialiste comme doctrine esthétique officielle de l’Union des écrivains soviétiques. Jusqu’à la sortie de son roman Les Cloches de Bâle à la fin de l’année 1934, le réalisme socialiste n’est rien d’autre que cette doctrine officielle, malgré le rapprochement (prudent d’ailleurs) qu’Aragon tente avec le roman de Paul Nizan, Antoine Bloyé[20][20] Cf. Commune, n° 7-8, mars avril 1934 : « l’expression.... C’est à ce titre que le réalisme socialiste est présenté dans Commune en juin 1934 (n° 10), et à ce titre aussi qu’il est salué au nom de l’AEAR dans le numéro suivant tout en étant posé comme un modèle à suivre [21][21] Cf. « L’AEAR salue le premier congrès des écrivains.... Au congrès de Moscou, Aragon se contente d’être le porte-parole de l’AEAR pour redire cet hommage. Quelles que soient les raisons de cette relative discrétion [22][22] Beaucoup plus tard, il dit avoir refusé l’invitation..., il faut donc remarquer que l’écrivain attend la sortie des Cloches pour se réclamer lui-même du réalisme socialiste. Encore est-ce l’éditeur qui le fait dans l’annonce publicitaire du roman (« le premier exemple, dans le roman français, de ce « réalisme socialiste » que l’on a défini au premier congrès des écrivains soviétiques » [23][23] Voir la reproduction de l’annonce, ibid., p. 196.), suivi par Georges Sadoul qui rend compte de l’ouvrage dans Commune en développant l’idée qu’à ce titre, il marque « une date de notre histoire littéraire » [24][24] Cf. Commune, n° 17, janv. 1935.. Il faut donc attendre les mois d’avril-juin 1935 pour voir Aragon lui-même se lancer dans l’exaltation du réalisme socialiste considéré comme l’avenir prometteur de la littérature française. C’est alors qu’il prononce la série de conférences réunies en septembre dans Pour un réalisme socialiste. Et c’est à ce moment-là qu’à la différence de son alter ego d’alors, Paul Nizan, Aragon attache son nom à l’étiquette venue d’URSS dont il va désormais faire figure de principal porte-parole en France [25][25] Sur la différence d’attitude entre Aragon et Nizan....

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Il est essentiel de garder à l’esprit cette chronologie fine pour comprendre la portée du coup de force symbolique entrepris par Louis Aragon. Certes, le réalisme socialiste est une étiquette venue d’URSS et clairement présentée comme telle. De ce point de vue, Aragon est un des écrivains français les mieux placés pour établir ainsi une passerelle entre Moscou et la France, notamment grâce aux liens personnels qu’il entretient avec les milieux littéraires soviétiques au sein desquels il a été introduit par Elsa Triolet. Mais réduire ce que fait Aragon en 1935 à la simple promotion d’un article d’importation conduirait à manquer l’essentiel : ce qui permet, quatre-vingts ans plus tard, de rejouer le coup de force des années 1850 autour de la notion de « réalisme » pour se prétendre à l’avant-garde du « mouvement littéraire » en France. Aragon est trop fin connaisseur de l’histoire littéraire pour ignorer le précédent « réaliste ». On pourrait multiplier les évidents rapprochements entre les années 1850 et 1930 : la référence aux peintres (à commencer par Courbet) et la mise en scène de leur dialogue avec les écrivains [26][26] Cf. l’article de Nicole Racine dans le présent numéro... ; l’idée d’un dépassement du romantisme avancée par Champfleury et reprise sous la forme de l’opposition entre le « romantisme pessimiste » des surréalistes et le « romantisme révolutionnaire » [27][27] Cf. Louis Aragon, « Le Retour à la réalité », in Pour... ; et plus largement toutes les oppositions réactivées entre la réalité sérieuse (dans le roman) et le dilettantisme frivole (de la poésie), entre la référence au présent et l’idolâtrie du passé, entre le peuple et les élites, etc. [28][28] Pour un rappel des « batailles du réel » des années...

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Or, le contexte des années de rassemblement populaire est pour le moins favorable à cette tentative de réactualisation du débat « réaliste ». La convergence des écrivains et des artistes sous la bannière de la « culture » et de sa défense s’accompagne d’une réflexion collective sur les effets des productions artistiques et sur le public qu’elles visent, réflexion qui prend la forme d’un vaste forum où la question du « réel » est centrale [29][29] Cf. Pascal Ory, La Belle Illusion. Culture et politique.... Pour un réalisme socialiste est d’ailleurs l’écho fidèle de ce forum où Aragon joue un rôle éminent, notamment dans le cadre des Maisons de la culture. Le recueil rassemble en effet une série de conférences et de discours qui, de l’inauguration de la Maison centrale de la culture en mars 1935 au congrès international des écrivains de juin, jalonnent la phase de lancement du débat autour du « réalisme ». Si Aragon fait preuve d’un activisme forcené dans l’organisation de ce débat, il est tout sauf à contre-courant. Le fait que, pour une grande part, sa contribution au débat « réaliste » prenne la forme oratoire des conférences reflète assez bien le climat de l’époque et l’écho de ce débat. Après le premier sommet de son discours de clôture du congrès (« Le retour à la réalité »), et au gré de ses voyages d’alors en URSS ou en Espagne, Aragon ne cesse d’entretenir le débat public sur la question du « réalisme » : c’est la campagne menée en faveur de Louis Guilloux à l’occasion du prix Goncourt en novembre-décembre 1935 (à la Maison de la culture), la « querelle du réalisme » avec les peintres en mai 1936 (au cinéma Le Matin), la conférence à la Comédie des Champs-Élysées pour l’exposition internationale en octobre 1937 (« Réalisme socialiste et réalisme français »), celle du Cercle des nations en juillet 1938 (« La Victoire du réel »).

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Si l’on ajoute à ces discours les articles (dans Commune et Europe, surtout), on se trouve en présence d’un vaste corpus consacré par Aragon au « réalisme socialiste » pendant les années Trente. De quel « réalisme » s’agit-il, et en quoi est-il « socialiste » ? Contre les commentaires dubitatifs, il faut insister sur l’importance de l’épithète dont le rôle est déterminant puisqu’il est précisément ce qui autorise à faire du nouveau avec de l’ancien, ce qui permet de réactiver la pointe scandaleuse du « réalisme », très largement émoussée depuis les débats du Second Empire. Dès 1934, avec le compte rendu d’Antoine Bloyé déjà cité, Aragon opérait ce renversement provocateur des valeurs esthétiques en considérant que « bien que nos gens signalent comme un défaut de l’ouvrage qu’on y sente l’idéologie, ce qui est, on le sait, un vice rédhibitoire, il faut bien dire que c’est par l’idéologie que vaut, au-delà du style et le dominant, le premier roman de notre camarade Nizan », et que c’est de ce point de vue qu’il représente un progrès littéraire, du « naturalisme » vers le « réalisme socialiste » [30][30] Cf. Commune, n° 7-8, mars-avril 1934, repris in Louis.... Car faire scandale et faire querelle est essentiel pour qui veut, comme Aragon, imposer une version de l’histoire littéraire et créer autour d’une étiquette une position d’avant-garde. Avec ses écrits des années Trente sur le « réalisme socialiste », Aragon réédite l’entreprise de l’« histoire littéraire » faite pour le couturier Doucet à l’époque du surréalisme [31][31] Cf. Louis Aragon, Projet d’histoire littéraire contemporaine..., dans laquelle il s’efforçait d’écrire lui-même la version de l’histoire où il viendrait prendre place avec ses amis. Bien plus que comme l’ébauche d’une quelconque théorie littéraire, il faut lire le corpus de ces textes comme un travail critique. En remontant aux sources de la modernité jusqu’à la littérature de son temps, le critique écrivain ébauche une histoire littéraire qui fait deux fois jouer l’opposition anciens/modernes dans une mise en scène du « mouvement littéraire » : entre les dilettantes et les engagés, d’une part, entre ceux qui participent au mouvement de mobilisation des années Trente et ceux qui restent à la traîne, d’autre part ; mais aussi, et peut-être surtout, entre les engagés traditionnels et les engagés modernes, les « réalistes de hasard » et les « réalistes de système » [32][32] Cf. « Du réalisme dans le roman », Vendredi, 2 avril.... Il suffit pour s’en convaincre de relever la réaction irritée de Gide et la nécessité qu’il éprouve de contrer cet effort en ramenant les efforts d’Aragon à la « vieille querelle du réalisme » [33][33] Cf. sur ce point Suzanne Ravis, « Le réalisme en débat.... Car, pour incarner l’avant-garde, Aragon a des atouts que ne manque pas de rappeler Pierre Unik dès la sortie de Hourra l’Oural, par exemple :

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Or, voici qu’un poète moderne, dont on ne peut dire qu’il se soit jamais enlisé dans les alluvions de la poésie traditionnelle, l’un de ceux, au contraire, qui ont contribué au renouvellement de la poésie… [34][34] Cf. Commune, n° 9, mai 1934, repris in Louis Aragon,...

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Et c’est bien comme cela qu’il faut comprendre l’importance qu’accorde Aragon à la nécessité de contester l’image qu’il juge convenue de Rimbaud, Lautréamont, Cézanne ou Apollinaire au profit de sa version personnelle de l’histoire littéraire [35][35] C’est notamment le cas dans les conférences de Pour..., de même que les appels à Louis-Ferdinand Céline pour qu’il accepte de tirer les conséquences politiques et esthétiques de son authentique modernité [36][36] Cf. « À Louis-Ferdinand Céline, loin des foules »,....

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Au regard de l’enjeu que constitue la capacité d’imposer une étiquette qui fasse date dans l’histoire littéraire – ce qui suppose un considérable effort de remise en perspective de cette histoire en s’appuyant sur les atouts, bien « réels » ceux-là, d’un capital personnel de réputation et d’une polarisation du débat du moment autour de la question de la « réalité » –, le problème du contenu du réalisme socialiste pèse d’un bien faible poids. Pour mesurer le succès ou l’échec de l’entreprise au moment où la guerre vient bouleverser la donne cinq ans après Les Cloches de Bâle, que valent les arguments du déficit « théorique » ou de l’absence de ralliement général autour de la bannière réaliste « socialiste » ? Ici encore, le rappel des années 1850 et du premier moment « réaliste » est sans doute utile. Où est la « théorie » de ce réalisme qui s’impose pourtant ensuite comme une étape essentielle dans tous les manuels de littérature ? Et peut-on parler de succès du réalisme en 1856 (si l’on retient comme origine la date de L’Enterrement à Ornans en 1851) ou en 1862 (si l’on préfère retenir 1857 avec le procès de Madame Bovary, Le Réalisme de Champfleury et la revue éponyme de Duranty) ? Cette simple remise en perspective doit conduire à la prudence et à l’idée que l’échec ou le succès du coup de force « réaliste socialiste » doit être mesuré à plus long terme.

« Réaliste socialiste » en 1960 : l’argument biographique face à la sanction de l’histoire littéraire

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En revanche, lorsque Louis Aragon publie J’abats mon jeu en 1959, un second recueil où il répète à l’envi la permanence de son « réalisme socialiste », il semble bien que la cause soit entendue. La posture d’énonciation des discours et articles rassemblés est tout entière commandée par l’opposition au jugement négatif et caricatural qui pèse sur le réalisme socialiste.

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On peut tenter de reconstituer les étapes de la transformation de l’étiquette en stigmate. Dès la Libération, Aragon est sur la défensive face à la jeune génération communiste (Roger Garaudy, Pierre Hervé) qui conteste l’idée que le réalisme socialiste puisse être l’esthétique du Parti communiste [37][37] Cf. Dominique Berthet, Le PCF, la culture et l’art,.... Prolonger le formidable écho de la poésie de Résistance sous la bannière du réalisme socialiste s’avère en effet difficile [38][38] Cf. Reynald Lahanque, « Poésie de la Résistance et... : à la suite du Déshonneur des poètes de Benjamin Péret, les critiques surréalistes assimilent le réalisme socialiste à l’arrière-garde et la polémique de 1952 entre Louis Aragon et André Breton contribue à l’association de plus en plus fréquente dans le contexte de Guerre froide entre réalisme socialiste, art de parti et totalitarisme soviétique [39][39] Cf. le rappel de la polémique in Bernard Leulliot,.... Et surtout, les figures montantes de l’après-guerre que sont Jean-Paul Sartre et Roland Barthes vont successivement faire du réalisme socialiste un archétype d’art mineur. Le premier dans Situation II (1948), et le second dans le Degré zéro de l’écriture (1953) déjà cité.

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Mais plus encore que toutes ces polémiques qui ne peuvent tenir lieu d’explication en l’absence d’une véritable histoire du champ littéraire des années Cinquante qui reste encore à faire, ce sont les « histoires » ou les « panoramas » de la littérature de l’époque qui permettent de mesurer l’échec de la tentative d’imposer le réalisme socialiste comme une valeur de la littérature française. C’est dans les ouvrages de Kléber Haedens (Une histoire de la littérature française, 1943, rééditions corrigées en 1949, 1954, 1970), de Gaétan Picon (Panorama de la nouvelle littérature française, 1949, rééditions corrigées en 1959 et 1976) ou de Pierre de Boisdeffre (Une histoire vivante de la littérature d’aujourd’hui, 1938-1958, 1958, version abrégée en « Que-sais-je ? », Les écrivains français d’aujourd’hui, 1963) qu’on peut trouver la sanction de l’histoire littéraire en train de s’écrire. Reconstituer l’espace des luttes dans lesquelles ces auteurs et leurs ouvrages se trouvèrent pris en leur temps serait évidemment nécessaire pour rendre compte de leurs jugements. Mais si ces jugements nous intéressent ici, c’est moins comme l’expression située des positions particulières de leurs auteurs, que comme celle d’un sens commun littéraire en formation. Beaucoup moins que par une quelconque originalité, ces « histoires » et ces « panoramas » valent par la convergence et la banalité de leur propos, et c’est surtout leur constante réédition jusqu’à nos jours qui en fait l’intérêt. Les quelques ajouts et corrections qui ponctuent chacune de ces rééditions doivent d’ailleurs être pris en compte au même titre que les versions initiales, et considérés comme des ajustements à l’humeur critique du temps. Dans la perspective de mesurer l’échec relatif du réalisme socialiste, un tel « corpus » est précieux pour les raisons mêmes qui le font généralement négliger : la grossièreté de ses jugements est la meilleure garantie du sens commun qu’ils véhiculent en contribuant à le fixer.

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Or, dans chacun de ces ouvrages et dans leurs versions successives, ce qui frappe avant tout c’est la négation même du réalisme socialiste d’Aragon. Plus encore que par la critique (dénoncer c’est en effet contribuer à l’entretien du scandale et faire vivre une valeur), c’est au silence que font les « histoires » et les « panoramas » sur le réalisme socialiste d’Aragon qu’on peut mesurer la sanction de l’histoire littéraire. Le jugement le plus lapidaire est celui de Kléber Haedens, ce qui s’explique tout simplement par le fait que son ouvrage couvre l’ensemble de la littérature française et qu’un seul chapitre porte sur le xxe siècle. Le passage sur Aragon arrive au moment où il est question du surréalisme dont il est le représentant « le plus habile et le plus inaccessible », et Haedens n’évoque aucune rupture entre Le Paysan de Paris (1924) et Les Voyageurs de l’Impériale (1941). Cette négation radicale de la rupture des années Trente ne laisse évidemment aucune place à une quelconque mention du réalisme socialiste [40][40] Cf. Kléber Haedens, Une Histoire de la littérature.... Mais il en va de même chez Gaétan Picon et Pierre de Boisdeffre, alors même que leurs ouvrages sont beaucoup plus détaillés.

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La première phrase du premier passage consacré à Aragon dans le Panorama de Gaétan Picon est pourtant prometteuse : « du surréalisme […] à la littérature réaliste et “engagée” de ces dernières années, Louis Aragon aura été à la pointe des principaux courants d’un quart de siècle littéraire » [41][41] Cf. Panorama de la nouvelle littérature française,.... On pourrait alors s’attendre à ce que la notion de « réalisme » soit érigée en principe d’explication de la rupture des années Trente et de l’évolution générale d’Aragon. Or il n’en est rien, notamment lorsqu’il est question du roman, forme à laquelle l’écrivain associait le plus souvent cette notion. Et si elle apparaît à propos de la poésie, c’est comme synonyme de « néo-traditionnel », « clair et simple » [42][42] Cf. ibid., p. 215. Cette connotation du terme « réaliste.... Chez Boisdeffre, on pourrait s’attendre à une forme de reconnaissance (y compris négative) du réalisme socialiste, dès lors que cet auteur est beaucoup plus attaché à évoquer (et à dénoncer) l’engagement politique. Or, le terme est presque constamment occulté au profit de celui de « marxisme », employé comme synonyme de communiste en l’absence de toute dimension philosophique du propos [43][43] Les deux seules occurrences de la notion de « réalisme.... Il n’est guère étonnant qu’à la rubrique de l’« essai » il soit plutôt fait mention de L’Homme communiste (1946) que de Pour un réalisme socialiste.

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Finalement, les deux auteurs convergent jusqu’à la formule (et c’est encore un signe du sens commun qu’ils véhiculent) pour considérer qu’Aragon est devenu un « grand écrivain traditionnel » avec sa poésie de la Résistance. Quitte à corriger par la suite, dans les versions ultérieures, pour faire place à la production « moderne » des années Soixante. À ce moment-là, les trois pôles émergents de la longue carrière de Louis Aragon – le surréalisme des années Vingt, la poésie des années Quarante et la modernité retrouvée des années Soixante – viennent encadrer, en creux, les années Trente et Cinquante où la référence au réalisme socialiste est la plus forte. La sanction de ces « histoires » et « panoramas » est claire : considéré à travers la figure de son principal porte-parole en France, le réalisme socialiste n’existe pas.

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On mesure alors l’ampleur de la tâche (ou le degré de la provocation) quand Aragon proclame à qui veut l’entendre dans les articles et les discours rassemblés dans J’abats mon jeu qu’il n’a jamais cessé d’être « réaliste », et qui plus est réaliste « socialiste », depuis les années Trente. Mais pourquoi donc cet acharnement, qui peut même passer pour de l’entêtement aux yeux de ceux qui viennent de saluer Le Roman inachevé (1956) et surtout La Semaine sainte (1958) comme une « libération » ? Deux raisons nous paraissent susceptibles de l’expliquer. Nous avons déjà développé ailleurs [44][44] Cf. Philippe Olivera, « Le sens du jeu. Louis Aragon... comment, avec la notion de « réalisme », Aragon pouvait jouer le jeu politique de la déstalinisation en paraissant rester sur le terrain de la littérature et comment il y avait là un moyen de poursuivre le jeu d’équilibre entre les trois scènes où il se produisait simultanément : le monde des pays socialistes, le Parti communiste français, et le champ littéraire en France. Nous avons évoqué plus haut le fait qu’à son corps défendant, en se faisant le chantre d’un réalisme « ouvert » ou « sans rivages » par opposition aux « excès » de la période stalinienne, Aragon contribuait d’ailleurs lui-même à renforcer la caricature de « réalisme socialiste » contre laquelle il protestait.

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Mais à cette première explication, certes essentielle, il faut en ajouter une autre. Derrière l’insistance à se réclamer du réalisme socialiste, il y a un autre enjeu que la déstalinisation et que l’aménagement d’un espace discursif permettant de mêler les questions politiques et littéraires : c’est la construction de la lisibilité de sa propre trajectoire littéraire, pour laquelle l’étiquette revendiquée est un irremplaçable argument biographique. On peut s’attarder pour le comprendre sur L’Itinéraire d’Aragon, l’ouvrage que Roger Garaudy publie en 1961 dans la collection que dirige l’académicien Henri Mondor [45][45] Paris, Gallimard, coll. « Vocations », n° 10.. Le philosophe, qui devient à cette époque membre titulaire du Bureau politique du PCF et qui se rapproche alors d’Aragon dans le contexte des remous provoqués en France et dans le monde socialiste par la déstalinisation, s’attache à dégager la « loi du développement » du parcours de l’écrivain et notamment l’évolution du surréalisme au réalisme considérée comme un processus logique et linéaire dont l’aboutissement serait Les Communistes. Dans son livre, où le vocabulaire philosophique ou « scientifique » du marxisme reste relativement discret, Garaudy est le premier à utiliser les manuscrits du fonds Doucet qu’Aragon lui a ouvert. Mais surtout, sa démarche se caractérise par une extrême fidélité au texte aragonien, qu’il s’agisse de l’œuvre proprement dite ou qu’il s’agisse surtout de l’épitexte critique.

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La réception de l’ouvrage marque les limites évidentes de l’entreprise [46][46] Cf. le dossier de presse conservé aux archives Gal.... Il est bien sûr salué par toute la presse communiste dont le thème dominant des louanges est qu’il s’agit d’un modèle de critique marxiste [47][47] Cf. Un entretien avec l’auteur et la chronique d’André.... Mais ailleurs, L’Itinéraire d’Aragon n’est guère signalé, sinon pour ironiser en passant sur l’organisation du culte d’un camarade par un autre camarade (Henri Cazals, « Au guichet des lettres », Combat, 15 mai 1961) ou pour détourner complètement le sens du livre et en faire la preuve in fine du caractère « réactionnaire » des « prétendus casseurs de vitres » que furent les surréalistes (Robert Poulet, « Les livres », Rivarol, 9 mars 1961). La seule recension d’importance est celle de Pierre-Henri Simon qui lui consacre sa « Vie littéraire » du Monde (31 mai 1961). Mais le ton est donné dès l’ouverture de l’article : L’Itinéraire d’Aragon présente à la fois l’intérêt et les limites de ce que serait l’entreprise d’un théologien se jetant sur l’œuvre de Paul Claudel. Le critique relève par ailleurs ce qu’il considère comme une « paraphrase assez monotone » d’Aragon lui-même.

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Or, c’est précisément cette paraphrase qui fait tout l’intérêt du livre de Garaudy dès lors qu’il s’agit de la première et de la seule tentative pour mettre dans une forme biographique classique tous les morceaux dispersés du discours d’Aragon sur lui-même. Et dans cette construction, le texte central, récurrent, qui domine très largement tous les autres est précisément Pour un réalisme socialiste[48][48] Auquel il faudrait ajouter, mais à un bien moindre.... Le texte de 1935 est, en effet, omniprésent dans les deux premières parties de L’Itinéraire d’Aragon, « Faites entrer l’infini » qui couvre la période 1918-1924 et « Comme si le démon se colletait avec l’ange » (1925-1934), ce titre étant d’ailleurs tiré de Pour un réalisme socialiste pour désigner la période où Aragon est supposé prendre la voie qui le conduira à l’engagement total au sein du mouvement communiste. Tout au long de ces deux cent cinquante pages, Garaudy emprunte toujours le même schéma narratif : il rappelle les faits et les textes de l’époque, les recherches et les choix de l’écrivain tels qu’ils les présentait alors, puis il les éclaire à l’aide des manuscrits du fonds Doucet auquel il est le premier à pouvoir accéder, avant de fixer leur sens définitif en s’appuyant sur Aragon lui-même, et notamment sur le regard porté en 1935 sur les années précédentes. Garaudy s’appuie parfois sur des textes ultérieurs, les articles d’Europe des années Trente, par exemple, ou la « Préface » à La Nuit des Temps de Claude-André Puget (Europe, mars 1948) dans laquelle Aragon revenait sur sa jeunesse littéraire, mais pour l’essentiel, c’est surtout Pour un réalisme socialiste qui est mobilisé, avec des citations souvent fort longues : à propos de la période cubiste et de sa clôture avec Dada (« le corset cubiste, vers 1919, éclate… »), du dépassement de Dada par le surréalisme (« tentative désespérée de dépasser la négation de Dada »), de l’héritage d’Arthur Rimbaud et de la divergence entre Louis Aragon et André Breton sur ce point, puis à propos du rôle d’Isidore Ducasse, du Paysan de Paris comme point ultime (« dépasser l’idéalisme par les moyens de l’idéalisme »), de la découverte de Hegel, de la Guerre du Rif et du premier engagement politique, de l’entrée au PCF en 1927, de la rencontre de Vladimir Maïakovski, de la conférence de Kharkov et des relations difficiles avec le groupe surréaliste au retour… À chaque fois, ce sont les textes de 1935 qui constituent le point d’aboutissement et qui forment la trame de l’« itinéraire ».

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L’objectif est clair de cette confrontation permanente de la parole antérieure avec celle qui se fige en 1935 dans une interprétation définitive : comme Garaudy le proclame dès le début de son livre, il s’agit de donner un sens à l’itinéraire en montrant sa continuité comme son aboutissement logique. Dans la troisième partie (« Le monde réel ») qui commence en 1934, Garaudy change complètement de registre. Par définition, Pour un réalisme socialiste n’est plus mobilisable comme instrument d’auto-histoire. Mais aucun texte ne vient prendre la relève (J’abats mon jeu n’est que ponctuellement cité, par exemple) car le besoin ne se fait plus sentir de l’interprétation du parcours. Conçu auparavant comme la reconstitution du chemin vers un aboutissement contenu en puissance dès l’origine, L’Itinéraire d’Aragon se réduit à suivre l’évolution du romancier qui, des Cloches de Bâle aux Communistes, progresse vers la maîtrise de son art et la mise en pratique du « réalisme socialiste ». Garaudy n’en donne aucune définition précise, et il se contente très largement de reprendre là encore les nombreux textes d’Aragon. Le réalisme socialiste dont il est question se résume à trois dimensions acquises dès 1934 – le matérialisme historique (l’histoire comme sujet du drame et non comme toile de fond), la documentation sur quoi repose l’exactitude et la rigueur scientifique du romancier, et l’expérience historique de l’auteur en tant que militant – et l’écrivain disparaît derrière ses romans examinés l’un après l’autre. Alors qu’il était omniprésent à propos des périodes précédentes, Pour un réalisme socialiste n’est d’aucune utilité par la suite, pas même comme l’expression d’un programme dont il aurait été possible de suivre ensuite la réalisation progressive.

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Le principal intérêt du bricolage fidèle de Garaudy est finalement d’aider à comprendre combien le recueil de 1935 était beaucoup moins l’exposé d’une quelconque doctrine littéraire qu’une forme d’autobiographie littéraire. Et c’est de ce point de vue qu’il est permis de penser que L’Itinéraire d’Aragon est une excellente biographie d’Aragon, la seule possible peut-être, si l’on entend par là l’entreprise de construction d’une cohérence [49][49] Au prix, cependant, d’une occultation de la période.... L’échec et le caractère inaudible de cette version laissent finalement plus tard la place à la version par Pierre Daix d’une « vie à changer » [50][50] Cf. Pierre Daix, Aragon, une vie à changer, Paris,..., qui renonce à toute idée de cohérence et de maîtrise par l’acteur de son propre destin.

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Parce qu’il donne une version plus facilement lisible et moins éclatée que le discours de Louis Aragon sur lui-même, L’Itinéraire d’Aragon permet de mieux comprendre à quel point, depuis 1935, c’est l’inscription d’Aragon dans l’histoire littéraire et la question de sa place qui se joue avec l’étiquette du « réalisme socialiste ». Elle fonctionne comme un argument biographique essentiel, un embrayeur historique sur lequel repose toute la construction par l’auteur de la cohérence de sa trajectoire personnelle et littéraire. Sans lui, l’itinéraire devient un simple parcours dominé par la contingence et des ruptures inexplicables. C’est pour ne pas l’avoir compris qu’on s’interroge encore sur la raison de ce qui peut passer pour de la simple provocation ou pour une obstination coupable à se réclamer d’une étiquette dévaluée. Au-delà des usages politiques bien réels qu’Aragon fait de l’étiquette, il engage avec elle sa capacité à orienter l’écriture de l’histoire littéraire où il prend place. C’est parce qu’un écrivain contribue lui-même à écrire l’histoire littéraire en imposant la juste lecture de son itinéraire, et parce que les étiquettes littéraires jouent un rôle décisif dans l’articulation des histoires personnelles et collectives, qu’Aragon ne peut renoncer à se réclamer du « réalisme socialiste », le terme ou le slogan autour duquel il avait construit toute la cohérence de ses choix essentiels des années Trente.

40

Et l’échec relatif du coup de force symbolique que constitue la tentative d’imposer un nouveau terme dans l’histoire littéraire se résume au fait que le « réalisme socialiste » est aujourd’hui devenu un point aveugle de la trajectoire d’Aragon. Il est ce vers quoi l’écrivain tend (chez Garaudy qui annonçait un second livre spécifiquement consacré au réalisme socialiste d’Aragon à partir des Communistes[51][51] Cf. La mention qui en est faite par exemple dans l’article...) ou au contraire ce dont il sort (dans les écrits qui insistent sur la « libération » d’Aragon et sa « troisième carrière » à partir de La Semaine sainte). Sans qu’il soit jamais vraiment nécessaire que la notion soit définie, ni même qu’elle ait un réel contenu.

41

L’échec du « réalisme socialiste », chez Louis Aragon, permet plus largement de mesurer le poids de l’évidence lorsqu’il est question d’étiquettes littéraires, de noms d’écoles ou de groupes. Car ici, le problème n’est en rien le flou de la notion mais plutôt l’insoluble conflit de deux évidences contradictoires : celle des communistes (le réalisme socialiste comme aboutissement et comme point sublime) et celle des autres (le réalisme socialiste comme degré zéro de la littérature). Il s’agit d’un cas limite au sens où, en général, les étiquettes littéraires dont l’évidence ne s’impose pas tombent dans l’oubli. Il nous aide à rappeler combien elles sont avant tout des « mots » qui « font les choses », des « signes distinctifs » qui « produisent l’existence dans un univers où exister c’est différer » [52][52] Cf. Pierre Bourdieu, « La production de la croyance...., et qu’elles sont avant tout des marqueurs d’identité littéraire pour des écrivains qui s’efforcent en permanence d’en contrôler le sens sans jamais pouvoir le maîtriser totalement [53][53] Pour une présentation des problèmes que pose la notion.... ?

Notes

[1]

Discours de clôture au congrès international des écrivains de Paris (25 juin 1935), in L’Œuvre poétique, t. VI (1934-1935), Paris, Le Livre Club Diderot, 1975, p. 322.

[2]

Cf. Alain Huraut, Aragon prisonnier politique (1970), cité in Bernard Lecherbonnier, Les Critiques de notre temps et Aragon, Paris, Garnier, 1976, pp. 67-69.

[3]

Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1972.

[4]

Cf. Michel Aucouturier, Le Réalisme socialiste, Paris, PUF, 1998, coll. « Que-sais-je ? », p. 5.

[5]

Le Degré Zéro de l’écriture, Paris, Le Seuil, 1953, rééd. coll. « Points Seuil », 1972, p. 56.

[6]

L’Illusion réaliste. De Balzac à Aragon, Paris, PUF, 1994, p. 184.

[7]

Beyond socialist realism. Soviet fiction since Ivan Denissovitch, London, Granada, 1980, cité in Michael Scriven et Dennis Tate (dir.), European Socialist Realism, Oxford-Cambridge-Hamburg, Berg, 1988, « Introduction », p. 4.

[8]

Sur la place du premier dans ces débats, voir par exemple Rodney Livingstone, « Georg Lukacs and Socialist Realism », ibid., pp. 13-30.

[9]

Socialist-realism in Louis Aragon’s « Monde réel », Hull, 1995.

[10]

Cf. Aragon, une vie à changer, Paris, Le Seuil, 1975. Pierre Daix désigne ainsi la troisième et dernière période de l’œuvre d’Aragon qui succéderait donc à la première période surréaliste et à la période… « réaliste socialiste » ?

[11]

Cf. Angela M. Kimyongür, « Aragon’s La Semaine sainte : a socialist realist novel ? », Journal of european studies, n° XXIV, 1994, pp. 243-264.

[12]

Pour une autre étude suivant une démarche comparable, cƒ. Reynald Lahanque, « La question du réalisme des Communistes à La Semaine sainte », in Centre aixois de recherches sur Aragon, Histoire/Roman. La Semaine sainte [colloque de septembre 1987], Aix-en-Provence, Publications de l’Université d’Aix-en-Provence, 1988, pp. 47-56.

[13]

Cf. Angela M. Kimyongür, « Aragon and socialist realism post-1956 », Modern and contemporary France, 1995, n° 2, pp. 159-168.

[14]

Cf. « Le « mentir-vrai » : une poétique de la fiction », in Mireille Hilsum, Carine Trévisan, Maryse Vayssevière (dir.), Lire Aragon [colloque du centenaire d’Aragon, Université Paris VII, 1997], Paris, Champion, 2000, pp. 143-152.

[15]

Cf. Louis Aragon, « Puisque vous m’avez fait docteur », Les Lettres françaises, n° 1063, 14 janv. 1965.

[16]

Cf. Dennis Tate, « Breadth and diversity : socialist realism in the GDR », in Michael Scriven et Dennis Tate (dir.), op. cit., pp. 60-78. L’ouvrage qu’il critique est celui de Georg Buehler, The Death of socialist realism in the novel of Christa Wolf (1984).

[17]

Cf. Le Parti communiste et la question littéraire…, op. cit., p. 145.

[18]

Cf. L’Illusion réaliste…, op. cit.

[19]

Pour l’examen de la concurrence autour de l’étiquette et des circonstances de son appropriation par le groupe animé par Breton, cƒ. Norbert Bandier, Sociologie du surréalisme, 1924-1929, Paris, La Dispute, 1999.

[20]

Cf. Commune, n° 7-8, mars avril 1934 : « l’expression de ce réalisme socialiste (pour reprendre la terminologie de nos camarades soviétiques)… » (c’est nous qui soulignons).

[21]

Cf. « L’AEAR salue le premier congrès des écrivains soviétiques », Commune, n° 11-12, juil.-août 1934. Selon Jean Ristat, cette déclaration non signée est de la main d’Aragon (Louis Aragon, L’Œuvre poétique, op. cit., t. VI, 1975, p. 460).

[22]

Beaucoup plus tard, il dit avoir refusé l’invitation d’Ilya Ehrenbourg à prendre la parole pour développer sa propre conception du réalisme socialiste car il n’était pas en plein accord avec les discours prononcés par Boukharine et Radek (cƒ. ibid., pp. 192-193).

[23]

Voir la reproduction de l’annonce, ibid., p. 196.

[24]

Cf. Commune, n° 17, janv. 1935.

[25]

Sur la différence d’attitude entre Aragon et Nizan vis-à-vis du réalisme socialiste, le second préférant l’expression de « littérature révolutionnaire », cƒ. Reynald Lahanque, « Aragon, Nizan, et la question du réalisme socialiste », in Bernard Alluin et Jacques Deguy (ed.), Paul Nizan écrivain, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1988, pp. 105-120.

[26]

Cf. l’article de Nicole Racine dans le présent numéro sur la « Querelle du réalisme », p. 113-131.

[27]

Cf. Louis Aragon, « Le Retour à la réalité », in Pour un réalisme socialiste, op. cit.

[28]

Pour un rappel des « batailles du réel » des années 1850, cƒ. Pierre Abraham et Roland Desné (dir.), Manuel d’histoire littéraire de la France, t. V (1848-1913), Paris, Messidor, 1977, pp. 213sq.

[29]

Cf. Pascal Ory, La Belle Illusion. Culture et politique sous le signe du Front populaire. 1935-1938, Paris, Plon, 1994, et Suzanne Ravis, « Le réalisme en débat », Europe, n° 687, mars 1986, pp. 42-50.

[30]

Cf. Commune, n° 7-8, mars-avril 1934, repris in Louis Aragon, L’Œuvre poétique, t. VI, op. cit., p. 60.

[31]

Cf. Louis Aragon, Projet d’histoire littéraire contemporaine [1923], Paris, Gallimard, 1994.

[32]

Cf. « Du réalisme dans le roman », Vendredi, 2 avril 1936, repris in L’Œuvre poétique, t. VII (1936-1937), Paris, Le Livre Club Diderot, 1977, p. 75. Les « réalistes de hasard » sont ici André Gide et André Malraux.

[33]

Cf. sur ce point Suzanne Ravis, « Le réalisme en débat », loc. cit.

[34]

Cf. Commune, n° 9, mai 1934, repris in Louis Aragon, L’Œuvre poétique, t. VI, op. cit., p. 457.

[35]

C’est notamment le cas dans les conférences de Pour un réalisme socialiste.

[36]

Cf. « À Louis-Ferdinand Céline, loin des foules », Commune, n° 3, nov. 1933 et le parallèle entre Cripure et Bardamu dans le compte rendu du Sang noir (Commune, n° 27, nov. 1935). À cette époque, Céline est l’autre auteur-phare de l’éditeur d’Aragon, Denoël, et Elsa Triolet traduit le Voyage en russe pour une publication en URSS.

[37]

Cf. Dominique Berthet, Le PCF, la culture et l’art, Paris, La Table Ronde, 1990, pp. 120-123.

[38]

Cf. Reynald Lahanque, « Poésie de la Résistance et réalisme socialiste », in La Littérature française sous l’Occupation, Reims, Presses universitaires de Reims, 1989, pp. 161-168.

[39]

Cf. le rappel de la polémique in Bernard Leulliot, « Rites de passage, ou des Communistes à La Semaine sainte (et retour) », in Mireille Hilsum, Carine Trévisan et Maryse Vassevière (dir.), Lire Aragon, op. cit., note 24, pp. 113-114.

[40]

Cf. Kléber Haedens, Une Histoire de la littérature française, Paris, Julliard, 1943, réédition Paris, Éditions SFLELT, 1949, p. 443. Négligeable dans la nouvelle édition de 1954, la correction de celle de 1970 se contente d’ajouter la mention d’Aurélien et de La Semaine sainte.

[41]

Cf. Panorama de la nouvelle littérature française, Paris, Gallimard, 1949, rééd. Coll. « Tel », 1988, p. 75. Sauf mention contraire, les passages cités pour cette dernière édition figurent déjà dans la première édition.

[42]

Cf. ibid., p. 215. Cette connotation du terme « réaliste » est confirmée par le seul autre passage du Panorama où il est question de « réalisme », où Jean Follain et Eugène Guillevic sont réunis sous le titre « poésie et réalisme ».

[43]

Les deux seules occurrences de la notion de « réalisme socialiste » concernent une critique des « rimailleurs engagés » (p. 542) et une allusion aux romanciers soviétiques « étroitement soumis aux règles du réalisme socialiste » (p. 536).

[44]

Cf. Philippe Olivera, « Le sens du jeu. Louis Aragon entre littérature et politique (1958-1968) », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 111-112, mars 1996, pp. 80-82.

[45]

Paris, Gallimard, coll. « Vocations », n° 10.

[46]

Cf. le dossier de presse conservé aux archives Gallimard.

[47]

Cf. Un entretien avec l’auteur et la chronique d’André Stil dans L’Humanité (1er et 9 février 1961), celle de Jean Marcenac suivie d’un autre entretien dans France nouvelle (1er mars et 17 mai), Pierre Daix dans Les Lettres françaises (23 février), Marc Le Bot dans Europe (avril) et Roland Desné dans La Nouvelle Critique (juin). Dans cette réception très convergente, seul l’article de Pierre Daix se distingue par le choix qu’il fait d’insister avant tout sur la période surréaliste et les sources nouvelles du fonds Doucet.

[48]

Auquel il faudrait ajouter, mais à un bien moindre degré et pour la seule période surréaliste, la préface d’Aragon au recueil de Claude-André Puget, La Nuit des temps, publiée dans la revue Europe de mars 1948.

[49]

Au prix, cependant, d’une occultation de la période de guerre et de la poésie de Résistance, dont nous avons justement vu qu’elle constituait le point de convergence des jugements de Gaétan Picon et de Pierre de Boisdeffre.

[50]

Cf. Pierre Daix, Aragon, une vie à changer, Paris, Le Seuil, 1975.

[51]

Cf. La mention qui en est faite par exemple dans l’article de Marc Le Bot (op. cit.) ou encore dans la revue Books abroad (University of Oklahoma Press, Winter 1963).

[52]

Cf. Pierre Bourdieu, « La production de la croyance. Contribution à une économie des biens symboliques », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 13, fév. 1977, p. 39.

[53]

Pour une présentation des problèmes que pose la notion d’identité, notamment dans le champ littéraire, cf. Hervé Serry, « La littérature pour faire et défaire les groupes », Sociétés contemporaines, n° 44, 2002, p. 5.

Résumé

Français

Comment expliquer que Louis Aragon, le principal introducteur de la notion de réalisme-socialiste en France et le principal écrivain à se réclamer de cette étiquette sur la scène littéraire pendant plus de trente ans, soit rarement classé comme « réaliste-socialiste » ? L’article cherche à répondre à cette question en revenant sur les usages à la fois volontaires et contraints qu’Aragon fait de cette étiquette des années 1930 aux années 1960. Il commence par montrer les impasses et les contradictions d’une question le plus souvent mal posée ou évacuée. Abordant ensuite le problème en termes de crédibilité d’une entreprise visant à décréter le sens du « mouvement littéraire », il revient ensuite sur le moment d’origine des années Trente où toutes les conditions semblent réunies pour assurer le succès d’une étiquette littéraire nouvelle : contexte favorable, capacité à mobiliser les écrivains, atouts et compétences pour entreprendre de réécrire l’histoire de la modernité littéraire. En revanche, trente ans plus tard, la situation est toute différente et c’est sur une position désormais défensive qu’Aragon revendique le réalisme-socialiste. Pour comprendre cette constance, il faut notamment mesurer le rôle des étiquettes littéraires dans la manière qu’a l’écrivain de construire la cohérence de son parcours et son mode d’inscription dans l’histoire littéraire.

English

Aragon, a « socialist-realist »Practice of a literary label from the nineteen thirties to the nineteen sixtiesHow can it be explained that Louis Aragon, the major introducer of the notion of socialist-realism in France and the major author to proclaim this label on the literary scene during thirty years or more, is so rarely put in the category of « socialist-realist » ? The article tries to answer this question by studying how – both in a voluntary and constrained manner – Aragon uses that label from the Thirties to the Sixties. He starts by showing the deadlocks and the contradictions in a question usually badly termed or evacuated. He then approaches the problem in terms of credibility of a venture aiming at vowing the meaning of the « literary movement », and after having done so, comes back on the moment of origin of the Thirties when every condition seems to be met to achieve the success of a new literary label : favourable context, ability to mobilise writers, assets and competencies to initiate a rewriting of the history of literary modernity. On the other end, thirty years later, the situation is quite different and Aragon then stands in a defensive position to claim socialist realism. In order to understand this persistence, it is notably necessary to measure the role of literary labels in the way the author builds the coherence of his development and his place in literary history.

Plan de l'article

  1. Définitions et jugements : le réalisme socialiste introuvable
  2. « Réaliste socialiste » en 1935 : un coup de force symbolique
  3. « Réaliste socialiste » en 1960 : l’argument biographique face à la sanction de l’histoire littéraire

Pour citer cet article

Olivera Philippe, « Aragon, " réaliste socialiste ". Les usages d'une étiquette littéraire des années Trente aux années Soixante », Sociétés & Représentations, 1/2003 (n° 15), p. 229-246.

URL : http://www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2003-1-page-229.htm
DOI : 10.3917/sr.015.0229


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