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Sociétés & Représentations

2004/2 (n° 18)



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Le droit pénal se taille indiscutablement une fort belle part dans le savoir juridique ordinaire qui, par le biais d’un bagage minimal de connaissances, donne consistance civique au « nul n’est censé... ». Voilà qui suffirait à justifier que ses dispositions tiennent aussi le premier rang dans le genre des textes juridiques illustrés, que nous nommons jurisgraphismes [1]  Cet article représente la réduction à moins d’un cinquième... [1] . Mais le droit pénal, à la différence d’autres branches juridiques, est également réputé pour être celui dont la traduction imagée serait depuis toujours la moins ingrate aux artistes : droit le plus illustré, parce que, pour ainsi dire, par nature, entre tous, le plus illustrable. On peut se demander sur quoi repose, au juste, cet échelonnement intuitif des textes juridiques selon la plus ou moins grande facilité qu’ils offriraient à l’imagerie, qu’elle soit au reste distrayante ou dénonciatrice.

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Or, notre Code pénal triplement illustré constitue, au moins à deux titres, une base précieuse pour alimenter cette réflexion. D’une part, en ce qu’il autorise à croiser la donnée pour ainsi dire « horizontale » d’une structure aboutie et relativement stable, la codification pénale post-révolutionnaire, avec un trajet « vertical », diachronique et suffisamment homogène, du fait que trois illustrateurs du xxe siècle – Joseph Hémard, en 1941, Siné en 1959 et Francis Le Gunehec en 1996 –, ont consacré leur talent au Code pénal, à intervalle, en gros, d’une génération, et dans un esprit d’interprétation chaque fois différent.

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Mais il serait difficile d’aller plus avant dans l’enquête si l’on n’avait pas l’opportunité de combiner cette possibilité comparative avec celle qui, d’autre part, est offerte ici par une variante aussi rare que significative : à savoir la qualité de juriste ou de non-juriste de l’illustrateur, puisque le dernier en date de ce petit triumvirat est pénaliste de profession. Grâce à lui, on cherchera donc à saisir si, dans l’interprétation graphique, s’affirme peu ou prou, et de quelle manière, une espèce de coefficient de spécialité juridique. C’est en effet dans cette marge étroite qu’il est le plus instructif d’appréhender le défi jurisgraphique, là où il pose de la manière la plus aiguë la question de la traduction plastique du texte pénal, au travers de ces rapports de droit et de hors droit que le parti pris illustrateur est réputé mettre en œuvre par principe – puisqu’il revendique une divulgation élargie du savoir juridique – et ostentatoirement, par son recours technique au trait et aux couleurs.

Dess(e)ins dans la balance

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Il ne faut pas s’y tromper : sous-jacente à la segmentation et à la cristallisation discursives que l’écriture de la loi se plaît à afficher, la narrativité juridique, pour être moins voyante, s’avère aussi vivace que dans les genres littéraires à intrigues et péripéties. Elle est même singulièrement complexe, sans cesse travaillée par une transmutation spécifique, et réversible, entre le fait et le droit, qui se traduit par une circulation originale entre deux modes langagiers, description d’un côté, et prescription de l’autre. Or, ce fascinant tourniquet est précisément ce par quoi le texte juridique résiste radicalement à un abordage frontal par l’image, et surtout par l’image fixe, qui nous occupe seule ici. Ce qui explique et justifie assez les réflexes de méfiance et d’hostilité traditionnels chez les juristes : conscients de ce que le « tirage » ordinairement fécond entre l’écriture et l’image pourrait rendre sensible le dynamisme intellectuel de la règle de droit, ils en mesurent aussi le risque, qui est de voir laminée ou escamotée la sémiôsis à double face sans laquelle la forme juridique est privée de sa force. Et il est vrai que l’illustration de la loi, pour ces mêmes raisons, confronte les artistes, qu’ils soient ou non juristes, à un défi peu ordinaire. Parce que la règle reconfigure en principe des realia préalablement transfigurés par une démarche de droit, l’illustrateur qui l’interprète se trouve comme lui-même placé devant une balance. Ou bien, visant à des images distrayantes, il s’attache de préférence à l’étape de la reconfiguration et propose, à partir du texte, des exempla situationnels, qu’il lui est alors loisible de pimenter ludiquement dans les registres les plus variés, du cocasse au lascif. Ou bien, soucieux de dialoguer, voire de polémiquer, avec la politique pénale impliquée dans la loi, il privilégie, plus audacieusement, l’étape de la transfiguration, mais afin de la dénoncer comme défiguration, ce qui implique alors la parodie du processus de juridicité, par relecture concurrente, et antagoniste, des mêmes realia. D’où deux grands registres de transposition jurisgraphique, descriptif vs caricatural, ou didactique vs polémique. On voit qu’à chacun de ces pôles, se trouverait bel et bien manquée l’une ou l’autre moitié de la diégèse juridique. Aussi nos illustrateurs, tout en prenant parti pour un registre dominant, ont-ils mis d’instinct à contribution ces deux modalités.

Le Code accommodé ou ter repetita placent

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Lorsque Joseph Hémard entreprend d’illustrer le Code pénal en 1941, il dispose, pour autant que nous sachions, à la fois d’un champ complètement libre vis-à-vis de tout prédécesseur, et de sa propre expérience d’illustrateur du Code civil. Son style de graphiste est alors depuis longtemps affirmé, tout comme le registre d’humour bienveillant qui fait sa signature. Dans les Codes qu’il a festonnés de ses dessins alertes et volontiers empreints d’inventivité poétique, au moins deux grandes tendances d’interprétation sont décelables : d’un côté, s’affirme le parti pris de moquer doucement ses contemporains bien plutôt que de ridiculiser le texte de loi, et, de l’autre, celui de jouer en images avec le vocabulaire juridique, chaque fois que ses acceptions spécialisées autorisent un clin d’œil aux contresens inévitables du profane. Là encore, aucune dérision du droit, et, plutôt qu’une dénonciation de sa regrettable opacité, une aimable manière de conforter les juristes dans leur maîtrise d’un savoir d’initiés, au travers de ces repérages de bévues dont seul un spécialiste peut tout à fait goûter le sel. Néanmoins, la spécificité de la matière pénale s’est traduite, chez lui, par une double inflexion illustrative : d’un côté une inflation de scènes violentes, voire sanglantes, à la faveur du catalogage infractionnel contenu dans le Code, et de l’autre, au contraire, un tarissement du comique icono-verbal, comme si le vocabulaire très spécialisé de cette branche du droit donnait un prolongement formel effectif au fameux principe d’interprétation stricte qui régit la matière. Hémard ne s’est pas, en revanche, départi de sa coutumière grivoiserie, qui lui sert à désamorcer ou à dramatiser les évocations de violences, ni de sa prédilection pour une figuration du malheur humain à travers les « scènes de ménage ». Car si les mâles possèdent, au sein de son micro-monde, l’apanage de la convoitise lubrique, l’agressivité est très équitablement répartie entre les sexes, et les images s’adossent même avec allégresse aux fantasmes misogynes quand il s’agit d’interpréter la peur des agressions perpétrées dans l’intimité, c’est-à-dire dans le contexte où elles sont d’autant plus terrifiantes qu’elles prennent davantage au dépourvu. Le paroxysme est atteint, à tous ces égards, par la figuration du crime de castration, qu’Hémard n’hésite pas à illustrer deux fois, aux articles 316 (ill. 1) et 325.

Ill. 1Ill. 1

Article 316. Hemard : le crime de castration.

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Assez curieusement, ce Code illustré semble avoir tenu à se démarquer aussi, côté texte, d’avec le recueil officiel. Car bien qu’il le reproduise dans son intégralité, et sans omettre la litanie de ses intitulés – la cascade des livres, titres, chapitres, sections et paragraphes –, il est allé à l’encontre de cette exigence fondamentale des juristes, qui est de disposer d’un texte mis à jour. Faut-il y voir une manière de revendiquer le caractère distrayant de la mise en images et, pour cette « première » graphique, le souci de désamorcer tout grief d’atteinte à la solennité du Code ? Il y a là, en tout cas, de quoi conforter l’idée que l’entreprise éditoriale vise essentiellement un public de juristes cultivés et que, si elle espère atteindre le « grand public », ce n’est sûrement pas dans un esprit utilitaire, ni même sérieusement pédagogique. En revanche, ce léger brouillage chronologique du texte juridique rencontre à point nommé certains effets « dépaysants » de l’image artistique, qui manie volontiers, dans les costumes, l’anachronisme pittoresque. Comme si le parti pris illustratif, qui joue par définition sur la tension introduite au sein d’un tandem texte-image, réussissait ici, en « touchant » très indirectement au texte juridique, à l’attirer jusqu’au même niveau d’a-temporalité que l’œuvre d’art graphique. Du moins, ce décalage offre-t-il le mérite d’attirer l’attention sur un fait d’importance : que les jurisgraphismes ne procèdent pas tant à une anecdotisation du Code qu’à une remodélisation visuelle de son texte, considéré d’abord, pragmaticité mise à part, comme modélisation conceptuelle. Rien ne le montre mieux que le déficit de sens auquel se heurte, si elle est prise isolément, l’image descriptive qui se contente de « coller » au texte d’un article sans favoriser aussi aisément que les scènes de violence brute un décryptage socio-culturel immédiat. Et c’est souvent le cas, chez Hémard, parce qu’il a vraiment conçu ses jurisgraphismes dans la logique d’un suivi scrupuleux du recueil de lois. On aurait tort, en conséquence, de dénoncer un manque d’inventivité regrettable chez ce dessinateur, lorsqu’il procède à un échange paradoxal de capacité explicitante entre les deux termes du tandem texte-image, et qu’alors il révèle, pour ainsi dire à nu, sa parfaite compréhension du fonctionnement jurisgraphique.

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Avec Siné, qui n’a pas fait pour rien carrière de dessinateur satirique, le traitement du Code pénal, au fil d’une petite centaine d’images, vire radicalement au « hard », et cela de trois manières. D’abord, techniquement, la brutalité du trait, ainsi que le mélange des images en noir et en couleur, manifestent un tout autre parti pris esthétique : l’apparentement au livre d’art que cultivait le Code d’Hémard cède la place à des références plus journalistiques, celles des recueils de dessins de presse, dans lesquels domine le grossissement caricatural, comme le montrent bien les déluges d’hémoglobine dont ruissellent ses planches en couleurs, là où, chez Hémard, visages empourprés et gesticulations, au pire quelques dents qui tombent ou encore une flaque de sang, suffisent à évoquer de très graves sévices. Mieux encore : par une infraction calculée aux codages iconographiques du livre d’art, les dessins en noir et blanc arborent volontiers, chez Siné, des taches d’un rouge criard.

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Ensuite, c’est un durcissement radical des procédés de dérision : on passe de la drôlerie au sarcasme, de l’humour qui n’est pas dupe à la provocation la plus crue, et la figuration de la violence n’exploite pas seulement le registre des brutalités ordinaires mais couvre aussi, pour la première fois, celui des atteintes à la dignité de l’être humain. Bref, au pénal relativement « minoré » qu’Hémard prodiguait à grand renfort de contresens humoristiques, succède un pénal volontairement « aggravé », obtenu à force d’images de charcutages ou de mutilations, toutes évidemment destinées à fracasser la façade impassible du texte légal, pour le révéler, au sens photographique du terme, comme pur et simple répertoire d’abominations. Ce que traduit une sensible mutation sociographique : alors que chez Hémard, en dehors des cas où le contenu des articles obligeait à figurer des uniformes, la « société civile » obtient le premier rôle, l’univers de Siné se distingue par une extraordinaire densité de policiers et de militaires, non plus comme sauvegarde des gens paisibles ou, au pire, cibles du Code pour leurs égarements, mais comme allégories de pervers dévoiements du Juste au sein même du droit qui devrait l’instaurer. Il est particulièrement significatif que, tout en préférant « exécuter » au trait le texte pénal officiel dans les registres outranciers du macabre et de la dérision scatologique, le second illustrateur ait tenu à se démarquer d’Hémard au point de s’interdire, ce qui n’est pas commun chez lui, tout recours à l’obscénité. Ainsi, en illustrant l’article 316, et sans rester inférieur à son prédécesseur, a-t-il magistralement joué de l’effet d’understatement – une femme, porte refermée, emporte un paquet : un semis de gouttes de sang suffit à dénoncer le crime. La même élégante sobriété prévaut dans son interprétation de l’article 332 (ill. 2), relatif au crime de viol, qu’Hémard, lui, n’avait pas choisi d’illustrer.

Ill. 2Ill. 2

Article 332. Siné : le crime de viol.

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Enfin et surtout, en jouant simultanément du texte et des images, Siné est allé aussi loin que possible dans un ordonnancement violemment attentatoire à la tradition des jurisgraphismes : au lieu d’apparier, selon l’usage, les dessins aux articles de lois, il s’emploie à en « massacrer » systématiquement la concordance. Non content, en effet, d’avoir placé ses images à distance souvent fort grande des textes qu’elles illustrent, il s’ingénie à en subvertir la propre logique sérielle, par d’incessants zigzags de numéros. Tant et si bien que, pour préserver le minimum requis de lisibilité, le dessin a dû être assorti à la fois d’une référence chiffrée à l’article et d’une citation partielle de son texte. Mais ce sont là autant d’occasions supplémentaires de perfectionner un désordre pervers, soit que l’image soit cavalièrement sous-titrée avec une référence au Code incomplète, soit qu’elle renvoie sans crier gare à la numérotation d’autres textes que le Code. Pire encore : sous couleur d’intégrer des scrupules de mise à jour, plusieurs couches de textes, qui vont du Code, émietté ou remonnayé en citations, à diverses « annexes », achèvent d’égarer le lecteur dans ce labyrinthe, figuré en deuxième page de couverture, qui résume assez bien l’idée que le féroce illustrateur veut donner de la loi pénale.

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Chez Le Gunehec, qui consacre au livre I du Nouveau Code une soixantaine d’illustrations, le texte, tout au contraire, serre de près l’image, y compris lorsqu’elle s’octroie une pleine ou une double page. On pourrait même considérer que, réagissant par un excès inverse à son prédécesseur, qui tendait à dynamiter l’assujettissement de principe de l’illustration à l’écrit, le troisième illustrateur étouffe ses dessins, non pas exactement sous le texte, mais sous du texte. En effet, à une reproduction intégrale du Code, qui peut occuper, avec les annexes réglementaires, plusieurs pages sans aucune insertion iconographique, s’ajoute, quand on en arrive aux jurisgraphismes, un double encadrement textuel : au fronton du dessin, le rappel de l’article, et, en face de lui, une page de commentaires. Cela ne représente pas moins d’une triple couche de texte, exactement cité et savamment glosé, pour une seule image, et elle est même le plus souvent quadruple ou quintuple, puisque les dessins eux-mêmes ressortissent au type de graphismes le plus aimanté qui soit par l’écrit : la bande dessinée.

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Cette fois, le Code illustré se place, d’évidence, dans la logique des Codes commentés, familière au juriste, et les dessins sont tenus d’autant plus fermement en laisse qu’ils s’affichent comme de simples adjuvants pédagogiques. Si, à première vue, les figures en noir et blanc et le caractère énergique, voire brutal, de leur tracé, sans parler de leur taille même, rapprochent cette illustration de celle de Siné, on s’aperçoit vite que la distribution entre texte et image récuse si bien l’émancipation iconographique dont témoignait le Code précédent qu’elle renchérit même considérablement sur le suivi très discipliné des articles auquel s’était astreint Hémard. Même si la pédagogie est censée justifier la redondance, il est difficile de ne pas considérer qu’on a affaire ici à un « réflexe de juriste », tentant de colmater, à force d’écriture, la fuite épistémologique dont il craint que ses propres images ne menacent le texte-roi.

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Sans doute la possibilité de mettre en œuvre un registre jurisgraphique encore inusité dans les Codes illustrés, mais bien installé dans le paysage littéraire, et spécialement, didactique, a-t-elle incité le juriste à faire, dans sa spécialité, ce « saut » à l’iconographie, que favorisaient au surplus la promulgation d’un texte neuf et, surtout, la rédaction, pour la première fois aussi étoffée, d’un premier livre consacré aux « dispositions générales ». Il était ingénieux, dès lors, de rendre le nouveau Code appétissant aux étudiants par un traitement en « BD », comme de coupler paraphrases textuelle et graphique autour de ses articles. Sans compter cette rupture que le choix des destinataires introduisait par rapport aux illustrations antérieures, plutôt destinées à des lecteurs hypercritiques (Siné) ou à des juristes plutôt gourmands d’auto-critique (Hémard).

Tracer l’atrocité

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Le Code pénal a même bénéficié d’une modeste fortune littéraire, par le biais de son article 12, celui qui dispose que « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ». Ce n’est, certes, pas par hasard que la mesure la plus atroce de l’arsenal répressif a été emblématisée dans l’imaginaire collectif à travers la fausse rythmique – car on le prononce, « à la parisienne », comme un alexandrin – d’un langage à césures. Au sommet de l’échelle des peines, il y eut longtemps, en effet, une terrifiante coupure, saut radical hors des sanctions humainement appréciables et modulables, en laquelle se sont inscrits non seulement les fantasmes d’horreur que suscite « la mort d’État » (Éva Cantarella), mais surtout le condensé d’une double épouvante : celle de la peine ajoutée à celle des infractions qui en provoquent l’application. C’est pourquoi la mise en images de ce texte-là, entre tous, est on ne peut plus instructive sur les lectures que les artistes ont faites de la loi : d’un côté, comme le plus souvent chez Hémard, on prend acte, sans illusion, de la violence légale comme d’un moindre mal ; de l’autre, comme chez Siné, on hurle à sa responsabilité choquante dans une escalade du mal, qui finit par trahir la loi même. Le cas de Le Gunehec pourrait sembler différent, car il bénéficie d’un Code qui hérite d’une réflexion pénale quasiment biséculaire, et qui, surtout, prend acte de modifications considérables en matière de tolérabilité sociale. Il est donc d’autant plus remarquable que ses jurisgraphismes perpétuent, même après la disparition des peines les plus inhumaines, travaux forcés et peine de mort, ces stéréotypes de l’atrocité. Mais c’est que l’histoire récente en assure le prolongement symbolique : l’horreur ancienne transpose ainsi la représentation des inhumanités du dernier demi-siècle, qui, encore insoupçonnées d’Hémard, hantent déjà crûment les illustrations de Siné et contre lesquelles le nouveau Code a entendu dresser de nouvelles barrières (ill. 3, 4 et 5).

Ill. 3, 4 et 5Ill. 3, 4 et 5Ill. 3, 4 et 5Ill. 3, 4 et 5

Article 12. Hémard, Siné et Le Gunehec : la peine de mort.

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Néanmoins, parce qu’ils sont d’abord les héritiers d’un long passé de stylisation iconographique, les deux premiers illustrateurs ont déjà fait usage, pour traduire cette ordinaire répulsion que suscite la matière pénale, de symboles sanctionnateurs qui avaient survécu à l’émergence ou à la réalité historiques des peines. À ce titre, la figure du bagnard est aussi importante, malgré les apparences, que le motif plus voyant de la peine de mort. L’une et l’autre sont d’ailleurs au plus haut point graphogéniques – comme on dit photogéniques –, la première à cause du marquage officiel qui a fabriqué une silhouette extrêmement typée – crâne rasé, tatouage et habit à rayures –, la deuxième à cause de la guillotine, dont la silhouette fut, elle aussi, assez originale pour la mettre définitivement à l’abri de toute hésitation identificatrice.

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Mais si, au travers de ces deux motifs, l’influence que le traumatisme de la Shoah a exercée sur le droit pénal depuis un demi-siècle se détecte à plein chez les deux derniers illustrateurs, en revanche, la montée en puissance des images liées à ce secteur pénal particulier qu’est le droit de la circulation routière n’est sensible que chez le troisième illustrateur. Il est surtout surprenant de constater chez Siné une absence totale de référence au Code de la route, au moment même où l’expansion automobile vient de justifier la promulgation d’un Code de la route remanié et étoffé. D’ailleurs, la publication chez Gonon, en cette même année 1959, d’un Code de la route illustré par Dubout, prouve assez que les éditeurs n’avaient pas, si l’on ose dire, laissé passer le coche. Le désir de ne pas « redoubler » le Dubout n’explique rien du tout. Car la radicale différence de climat entre les deux Codes incite plutôt à chercher la raison de cette divergence dans le fait que la matière pénale n’était pas encore, côté automobile, chargée des mêmes connotations dramatiques que du côté du droit pénal « classique ». Il n’y existait pas encore, en effet, de sanctions lourdes, ni réellement appropriées à la délinquance de masse : une confiance illusoire dans le garde-fou qu’aurait dû constituer, entre conducteurs, la réciprocité des risques et des dommages, a même fait longtemps, relayée par une indulgence amusée, le lit d’une banalisation dommageable. En illustrateur décidé à pousser la loi pénale dans ses retranchements tragiques, Siné devait spontanément s’écarter d’un Code, sinon comique, du moins sanctionnateur véniel. À l’inverse, on comprend parfaitement que la multiplication des références au droit routier chez Le Gunehec résulte, plus encore que de la diffusion de son commode langage pictographique, de deux évolutions convergentes : d’une part, le durcissement de la répression des infractions routières, derrière lesquelles on a fini par voir ramper cette indifférence à autrui qui est à la racine même de l’inhumanité, et d’autre part l’humanisation du droit pénal, de l’arsenal duquel ont été enlevées peines dégradantes et irréversibles.

Criminographismes

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Il n’est pas indifférent que les trois entreprises d’illustration du Code pénal français au xxe siècle coïncident, toutes les trois, avec des tournants majeurs non seulement dans l’histoire du droit pénal lui-même mais, plus précisément, dans le lien privilégié qu’il entretient avec l’histoire des institutions, notamment par le biais du droit constitutionnel. Cela seul pourrait faire douter, même sous les plus joviales ou modestes apparences, qu’illustrer ce Code ne ressortisse qu’à une volonté de détente. Et de fait, les criminographismes ne se placent aucunement, en tendant leur miroir au droit, dans la logique d’un lestage sociologique des textes juridiques. Leur co-présence au texte contribue plus exactement, au sein de tel ou tel État de droit, à un état des lieux du droit pénal, dans la mesure où il est à la fois le butoir de toutes les branches du droit et l’ultime révélateur de ce qu’une société entend défendre, dans les deux sens du terme.

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La première illustration a pour triple contexte immédiat, en 1941, les lendemains d’une lourde défaite – conclue par une Occupation –, un changement de régime – c’est la mise en place de l’État français –, et un durcissement sensible de la procédure pénale. Pour la deuxième, en 1959, ce sont les prodromes des guerres de décolonisation, la promulgation d’une nouvelle Constitution et d’un nouveau Code de procédure pénale, ainsi qu’un « toilettage » consistant du Code pénal lui-même, désormais réorganisé en sections législative et réglementaire. La troisième, enfin, intervient dans le sillage d’un bouleversement politique d’envergure, la première arrivée de la gauche au pouvoir sous la Ve république, instigatrice d’une innovation pénale – la suppression de la peine de mort en 1981 –, et de la promulgation d’un Nouveau Code pénal, qui prend acte de la constitutionnalisation dont la procédure pénale, de son côté, fait progressivement l’objet (ill. 6 et 7). Or si, en ces trois occurrences, les criminographismes n’ont jamais manqué d’éclairer les liens étroits de la démarche pénaliste avec des enjeux vitaux dans l’histoire des politiques publiques, c’est pour une simple et bonne raison : ce qu’ils confrontent aux textes répressifs, ce n’est pas tant la société, prise dans son ensemble, que la vie citoyenne, enfantée par le droit.

Ill. 6 et 7Ill. 6 et 7Ill. 6 et 7

Le Gunehec : les inspirateurs politiques de l’ancien et du Nouveau Code pénal.

Un pénal bancal ?

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De bout en bout régi par une logique tarifaire, le Code pénal met en œuvre, à l’état le plus pur, un système de phrases qui mettent en balance, et non en parallèle, infractions et sanctions. Le processus de juridicité gît substantiellement dans cette correspondance calculée, qu’il est ardu de figurer en une seule image. À considérer, de surcroît, le mince éventail des peines au regard de la consistante kyrielle des agissements condamnables, on conçoit que les deux premiers illustrateurs du Code n’aient pas été tentés par un scrupule didactique qui aurait immanquablement infligé à leurs dessins une monotonie pénible. Aux quelques images consacrées par les deux premiers illustrateurs à la peine, dans la brève partie de l’ancien Code qui ressortit au droit pénal général, s’oppose ainsi un traitement remarquablement schizophrénique du texte légal, dès que l’on passe à ses dispositions de droit pénal spécial : dans les images, alors, rien pour la peine, tout pour l’infraction, comme si les longueurs respectives des principales, fort brèves, et des subordonnées, toujours incomparablement plus amples, et quelquefois touffues, avaient incité à une lecture déséquilibrée de ces deux plateaux syntaxiques, ou comme si l’énumération copieuse des infractions avait dissuadé de lire jusqu’au bout le texte de l’article.

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Faut-il alors interpréter comme une trahison de la juridicité cette exclusivité qui serait donnée à la description des comportements, c’est-à-dire au fait, et qui tournerait le dos au droit, c’est-à-dire au rapport fermement établi par la loi entre infractions et peines ? L’entreprise de l’illustrateur juriste, dont les choix semblent souvent marqués par la volonté de « redresser » à tout prix les images de ses devanciers, ne semble pas exempte de cette idée fort répandue, selon laquelle les jurisgraphismes font sortir le droit de ses gonds. C’est effectivement dans ses dessins que, pour la première fois, les images descriptives des infractions ne sont pas largement majoritaires par rapport à celles qui illustrent les peines, et qu’on assiste à une visualisation simultanée de la peine et de l’infraction. Mais cela ne lui a souvent été possible que grâce à l’emploi de l’image narrative empruntée à la bande dessinée, avec cet effet de duplex qu’elle autorise entre une image principale et, suspendue en « bulle », une image subordonnée. Encore n’en a-t-il pas fait, malgré ses visées pédagogiques, un usage systématique, ce qui donne à penser. Même si un juriste devait, dès le départ, se montrer plus préoccupé que d’autres par un recentrage iconographique sur la peine, il ne faut pas, pour autant, se hâter de conclure à une moindre juridicité des images donnant à voir les infractions. Car, si les illustrations d’Hémard et de Siné, étrangères à l’esthétique du Neuvième Art, qui survolte le dynamisme de l’image, s’apparentent plutôt à la photographie, c’est celle de ces instantanés que « l’identité judiciaire » a mis largement au service du contrôle et de la répression des infractions. Incapable, en effet, de donner à voir le raisonnement juridique dont l’aboutissement est la qualification, l’image ne connaît pas, en revanche, de rivaux lorsqu’il s’agit de figurer les faits incriminés. Mais elle est alors au texte du Code ce que l’enquête de flagrance est à l’inculpation : elle n’offre pas au spectateur une situation de fait, étrangère au droit, mais de flagrant délit, c’est-à-dire de fait informé par le droit. Si le jurisgraphisme paraît donc supprimer la principale au profit de la subordonnée, c’est en réalité parce qu’il les a exactement superposées, et que, grâce à cette simultanéité imagique, on contemple, en quelque sorte, la qualification juridique, non pendant son trajet, mais à son arrivée, par le biais de ce phénomène qui fait qu’un train (celui du cas) peut en cacher un autre (celui de sa qualification pénale). Car si le fait donne ici sa matière au dessin, la localisation de ce dessin dit assez qu’il a été saisi par le droit. Du fait que ses images se trouvent in situ de Code pénal, comme l’indique sans détour leur discret sous-titrage, l’illustrateur est automatiquement, car logiquement, crédité de jurisgraphie. Peu importe que, dépouillée de son texte d’appui, l’image soit incapable de suggérer la règle, puisque, précisément, le principe du Code illustré est censé garantir contre ce découplage. Seules, à la rigueur, les scènes de violence flagrante seraient aisément décodables, sinon en termes exacts de peines applicables, du moins en termes d’infractions, mais cela renverrait encore à un savoir commun de droit pénal et non à une sociographie de l’agressivité.

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Car ces représentations, on devrait même dire ces constats d’infractions, ne se contentent pas de ressortir à la juridicité : ils vont jusqu’à refléter, de manière idéale, le trajet limpide du Code, qui va de l’infraction caractérisée, pour laquelle les preuves sont supposées établies, à la correspondance quasi automatique avec la peine préalablement fixée. Tout le difficile travail qui consiste à prouver, qualifier et appliquer n’est pas textualisé dans le Code et il n’apparaît pas davantage dans les illustrations d’Hémard et de Siné, sauf a contrario et en creux, par le biais des contresens délibérés à effet comique ou dénonciateur. Alors, si le texte du Code déclenche le rire ou l’indignation, c’est certes parce qu’on prétend s’en servir pour qualifier abusivement d’infraction un comportement anodin, mais ce n’est pas le comportement en tant que tel qui est à la source du comique, c’est très exactement son rapport faussé au droit. C’est bien pourquoi l’image didactique n’a jamais représenté pour les illlustrateurs du Code, qui y font largement appel, un écueil assuré de platitude : ils savent qu’il ne s’agit pas tant de privilégier une sociographie pittoresque au mépris ou aux dépens des dispositions législatives que d’inscrire dans le texte juridique ce qu’en langage informatique on appellerait aujourd’hui une « fenêtre », au sens propre éclairante, mais à la manière de ces exemples dont fourmillent, aussi bien, les manuels de droit, ou que les professeurs prodiguent dans leurs cours. Illustrer un Code, c’est forcément dessiner un cercle jurisgraphique : car le texte situe l’image en juridicité, ne l’autorisant ainsi à figurer, dans ses libres figures, qu’une pure et simple genèse de juridicité, à l’instar de celle que résume l’adage ex facto jus oritur.

Flagrants dossiers

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Mais à cause de ce téléscopage graphique qu’elles sont conduites à effectuer entre les deux séquences de la formulation légale, les images laisseraient facilement supposer que la qualification juridique des faits s’extrait de l’évidence, et se réalise sans le moindre achoppement, ce qui, on s’en doute, est non seulement bien éloigné de la réalité judiciaire, mais risquerait, par fidélité outrancière au texte du Code, de faire manquer jusqu’à l’esprit même du droit pénal. C’est pourquoi, chez les illustrateurs, juriste ou non juristes, l’ironie, quel qu’en soit le ressort, les assortit d’un salutaire correctif : induisant un décollement du texte qui met à mal, même dans les images les plus docilement descriptives, les raffinements classificatoires de la doctrine, elle brasse la matière pénale dans sa texture élémentaire.

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La comparaison entre les jurisgraphismes réalisés dans le cadre de l’ancien Code pénal et dans celui du premier livre du Nouveau permet en effet d’établir que si les illustrateurs ne se soucient guère de la distinction doctrinale droit pénal général-droit pénal spécial, ce n’est pas tant parce que le Code pénal dispose pour les deux, car il le fait dans des sections de textes distinctes, mais parce qu’en images comme en cours magistral, les règles de droit pénal général sont toujours « illustrées » par des exemples pris en droit pénal spécial. Voilà bien pourquoi les dessins n’accusent aucune différence lorsqu’au fil des articles du Code, ils se trouvent passer d’un versant du droit pénal à l’autre, y compris chez Le Gunehec, qui ne peut faire autrement que rejoindre, le plus souvent, la technique de ses prédécesseurs.

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Ce que cette mise en images rend aussi perceptible, c’est la difficulté de distinguer radicalement les sphères du droit pénal et de la procédure pénale. Là encore, on peut être sûr que les empiétements iconographiques des règles de l’un sur les règles de l’autre ne sauraient être mis trop hâtivement sur le compte de l’ignorance juridique, puisque c’est précisément chez le troisième illustrateur qu’on les rencontre en plus grand nombre. Et la raison en est toute juridique, puisque la question de l’exécution des peines, comme le savent bien les auteurs de doctrine, fait se chevaucher les deux Codes voués aux matières pénales. Or, Le Gunehec, en choisissant d’illustrer les grands principes, se trouvait fortement incité à mettre du poids sur le plateau-procédure pénale de la balance, tandis que ses prédécesseurs, pour la même raison, en dédiant la masse de leurs images à la spécialité infractionnelle, avaient plus de facilité à rester sur l’autre plateau. Et curieusement, de la sorte, on en arrive à ce double paradoxe, que c’est le juriste qui franchit le plus régulièrement, dans ses images, les frontières qu’il trace dans ses autres écrits, et que ce sont les non-juristes qui, de ce point de vue, sont les plus représentatifs d’une acception stricte du droit pénal. En vérité, si les criminographismes font éclater les distinctions doctrinales au profit de ces vases communicants dont les juristes sont les premiers à reconnaître que la pratique les consacre irrésistiblement, ce n’est donc pas qu’ils s’évadent du droit, mais qu’au contraire leur concrétude les reconduit d’office à l’essentiel du droit pénal – droit hyperpragmatique, car contentieux de part en part.

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Enfin, les illustrations « parodiques » du Code montrent une instructive propension à rapprocher la loi de ses régions limitrophes, elles aussi juridiques. Par conséquent, au lieu de renforcer une artificielle insularité de la loi pénale, dont la codification favorise les apparences, les criminographismes rappellent avec insistance qu’elle n’est en réalité qu’un entre-deux dans la vie judiciaire, qu’elle n’est applicable qu’à certaines conditions, et qu’elle sera ensuite appliquée dans certaines conditions. Or, applicabilité et application, que le Code pénal délègue à bien d’autres textes, ne peuvent être évidemment considérées comme étrangers au droit, quand bien même ils le sont – et encore faut-il, en ce cas, distinguer selon les époques – à la lettre du Code. Ainsi, ces distances critiques qu’ils prennent avec le texte ne placent-t-elles pas les jurisgraphismes hors droit. Bien plutôt, les images prennent sur la loi une longueur d’avance, ainsi que l’évolution la plus récente du droit pénal ne cesse de le confirmer, lorsque, mettant cette loi en rapport avec d’autres anneaux de la chaîne juridique qui anticipent ou rétroagissent sur son édiction, elles suggèrent qu’il faut précisément sortir des articles du Code pour comprendre que le drame pénal ne se joue pas décisivement en leur sein.

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Les illustrateurs aboutissent donc tous les trois à un résultat étonnamment similaire : à travers leurs criminographismes, le Code se trouve comme « décalé » – ni trahi, ni redoublé –, parce que tout se passe comme si les images en avaient surligné les veines spéciale et procédurale. Dans l’ancien Code est ainsi surlignée au premier chef la veine spéciale, la plus ancienne car la plus concrète, qui reste la plus fortement et spontanément représentative dans la vision commune et basique du droit pénal. À la faveur du Nouveau Code, l’accent a pu être mis avec plus de vigueur sur la veine procédurale, à laquelle la constitutionnalisation du droit pénal ouvre des perspectives prometteuses, et dont les professionnels sont mieux préparés à percevoir et exprimer déjà en images l’impact et les enjeux. Mais que ce soit par arrimage iconographique dans le « cas » ou dans le « dossier », le Code pénal est renvoyé aux deux configurations judiciaires de ce détail où se niche, selon l’adage, le Diable ou le bon Dieu. Ce qui, à tout prendre, n’est pas aller à l’encontre mais à l’essentiel de ce droit, qui prohibe l’extrapolation interprétative, et dans lequel l’incrimination compte moins que la qualification retenue par le juge.

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Illustrer un Code pénal, en effet, c’est nécessairement représenter des situations qui correspondent à une qualification d’infraction, ou qui reflètent un verdict. Même quand l’intention parodique en détraque la belle logique, on ne quitte jamais la sphère de la mise en application de la loi, et c’est pourquoi, chez les deux premiers illustrateurs, on voit un peu plus souvent les agents qui constatent les infractions ou, quand il s’agit de la peine, les agents qui, en bout de chaîne, surveillent son application – bourreau, police, et gardiens de prison – que la figure même du juge. Mais, à y regarder de plus près, la manière dont est traitée cette absence puis, chez le troisième illustrateur, à l’inverse, l’omniprésence du magistrat, en disent plus encore sur les partis pris jurisgraphiques que sur l’évolution du droit pénal.

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Chez Hémard, les « mauvais » juges n’apparaissent, au fil des articles, que si le texte invite expressément à leur figuration, mais ses images se sont ménagé, dans l’économie globale du Code, un contrepoint hors articles, grâce aux bandeaux et culs-de-lampe. Et là, loin d’un suivi docile de la segmentation textuelle, perce une interprétation plus acide, qui, au travers de figures de magistrats, met directement en joue l’application des lois pénales – même si, à tout prendre, le Code d’Hémard ne risque de blesser gravement ni les juristes ni le droit pénal, car il moque davantage les dérives infligées aux dispositions légales qu’il ne les conteste au fond.

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On s’étonne a priori davantage que, chez Siné, à une exception près, la figure du juge brille par son absence. Il est clair que l’illustrateur le plus virulent n’a même pas daigné mettre à profit les articles relatifs à la forfaiture pour renchérir sur les coups de griffe d’Hémard. Siné serait-il donc, paradoxalement, celui qui aurait le mieux respecté le cantonnement du texte du Code dans des dispositions de portée générale relatives aux infractions et aux peines, fortement distinctes des textes consacrés à l’organisation judiciaire et à la procédure pénale ? Sans nul doute, mais pour des raisons qui n’en interpellent pas moins violemment l’institution. Car cette absence du juge est à comprendre comme une détestable lacune dans un micro-univers où pullulent police et armée, dont le Code pénal, dans sa lettre, ne traite pas plus que des juridictions. En sorte que si l’on ne trouve pas d’images qui anticipent sur les jugements, la compression provocatrice du Code pénal avec les textes et les rouages de l’administration qui sont censés le mettre en œuvre s’affirme à chaque trait de ces caricatures. Ce n’est pas un hasard si, comme d’ailleurs Hémard, Siné illustre le Code pénal en des temps où la pression des événements est telle qu’elle porte au droit d’exception, c’est-à-dire à une dangereuse mise entre parenthèses du droit commun. Hémard feint de s’en amuser, Siné s’en indigne. Le premier esquive la censure, le second la provoque. Mais l’un et l’autre témoignent d’un malaise, qui est bel et bien juridique : la hantise d’un Code pénal vidé de sa substance, renvoyé, par inanité de fait, à des images d’Épinal (Hémard), ou cyniquement dévoyé (Siné).

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Avec le nouveau Code pénal, qui entérine non seulement la disparition de la peine capitale, mais une « humanisation » générale de la répression, et qui décline peines alternatives et peines personnalisées, il est inévitable que la figure du juge s’impose davantage à l’illustrateur. Et c’est avant tout pourquoi, par cumul des procédés d’anticipation (sur le jugement individuel) et de compression (avec l’étape de l’application des peines), elle est si présente chez Le Gunehec, où elle éclipse celle des policiers, gendarmes, avocats et gardiens de prison. Tout comme, dans son Code, les dessins qui réunissent le contrevenant et son juge occupent largement le devant de la scène. Mais de toute évidence, le basculement du Code vers la sphère de la procédure se fait cette fois-ci au bénéfice, et non au détriment, du recueil de lois, car on y montre un juge qui privilégie les options les moins dures et qui maîtrise une gestion prudente de la peine. Par conséquent, si le climat graphique « sent » ici « son juriste », c’est qu’il révèle un connaisseur averti des pesées scrupuleuses dont un Code pénal est l’aboutissement, et de celles, non moins exigeantes, qu’il laisse au juge la rude tâche d’effectuer.

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En définitive, une comparaison poussée du troisième Code illustré avec les criminographismes antérieurs permet d’affirmer que l’écart n’est pas aussi grand qu’il aurait dû l’être pour donner consistance, de façon convaincante, à une opposition technique irréductible entre images de juristes et de non-juristes. Et non point, comme on pourrait croire, parce que le juriste aurait « trahi » le droit en traduction graphique, mais au contraire parce que ses prédécesseurs non-juristes avaient déjà campé leurs croquis en pleine juridicité. Car s’il est possible de repérer des inflexions graphiques particulièrement juridicoïdes chez Le Gunehec, il y a bel et bien jurisgraphismes chez les trois illustrateurs, et cela en dépit de partis pris et de trouvailles contrastés.

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Leurs criminographismes s’inscrivent, en effet, aussi profondément qu’il est possible, dans une juridicité installée sur les rails du Code, mais qui voyage un peu plus loin que lui. Ils ne parlent jamais, et pour cause – même lorsqu’ils se trouvent dotés d’appendices écrits –, le langage du droit pénal, mais, compris dans le périmètre juridique du texte codifié, ils y creusent des ouvertures non seulement sur la manière dont la loi « gèle » les comportements en les qualifiant, ou sur celle dont elle fabrique, avec plus ou moins de justesse, l’état de délinquance, mais aussi sur les surprises, bonnes ou mauvaises, que réserve toujours son application. Ce faisant, les illustrateurs ne sortent pas du droit mais uniquement, et encore en partie, de la textualité du Code : en organisant une tension exégétique entre écrit et image, ils donnent, en quelque sorte, deux bouches à la loi, mais non point voix à du hors droit.

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Dès lors, on considérera que si le droit pénal a toujours semblé, plus irrésistiblement que ses corpus-frères, attirer les jurisgraphismes, ce n’est pas parce qu’il souffrirait d’un certain déficit de juridicité, en ce sens qu’il serait, plus intensément qu’eux, infiltré de factualité. Mais c’est sans aucun doute parce que, rivé de manière constitutive et, au sens premier, pathétique, à la sphère de la processualité, il ne peut que serrer au plus près, même au prix d’historiques déboires, la transsubstantiation juridique des realia. Ainsi affiche-t-il plus crûment, plus éloquemment aussi pour les artistes, le tropisme fondamental du droit, qui est gestion procédurale des passions et des corps. ■

Notes

[1]

Cet article représente la réduction à moins d’un cinquième d’une étude d’épistémologie juridique, à paraître dans un ouvrage en préparation, La Loi au figuré : l’instance des jurisgraphismes.

Résumé

Français

On trouvera ici une étude comparée des illustrations du Code pénal français réalisées en 1941 par Joseph Hémard puis, en 1959, par Siné, et de celles dont bénéficia, en 1995, grâce à Francis Le Gunehec, le Nouveau Code pénal. L’attention portée aux tandems que ces images constituent avec les trois états du texte législatif, comme au relief quelles donnent à certains types d’infractions et de sanctions, permet de mettre en évidence des lectures graphiques qui, au-delà du Code proprement dit, replacent les formulations de la loi, non pas tant dans leurs contextes sociologiques que dans l’ensemble de la chaîne procédurale. Autrement dit, c’est le processus pénal lato sensu qui est convoqué, et à l’occasion bousculé, pour mieux aiguiser le regard critique sur le langage et les partis pris politico-juridiques du seul Code pénal.

English

This is the comparative study of two sets of pictures created for the French Code pénal, the first by Joseph Hémard in 1941, the second by Siné in 1959, and a third one devoted to the Nouveau Code pénal by Francis Le Gunehec in 1995. When, going into details, one considers the connection of these drawings with the legal text, and how they strategically emphasize some particular infringements or penalties, it becomes obvious that the language in the Code pénal itself, mirror of political choices, is criticized not really on the ground of social reality, but far more on account of the complete procedural chain.

Plan de l'article

  1. Dess(e)ins dans la balance
  2. Le Code accommodé ou ter repetita placent
  3. Tracer l’atrocité
  4. Criminographismes
  5. Un pénal bancal ?
  6. Flagrants dossiers

Pour citer cet article

Teissier-Ensminger Anne, « La loi au figuré : trois illustrateurs du Code pénal français », Sociétés & Représentations 2/ 2004 (n° 18), p. 277-291
URL : www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2004-2-page-277.htm.
DOI : 10.3917/sr.018.0277


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