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Sociétés & Représentations

2007/1 (n° 23)



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On ne doit pas regarder comme un travail inutile tout ce qui tend à rétablir la raison sur les ruines de l’erreur et du mensonge.

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Le songe est de tous les temps, de toutes les régions, de tous les pays, de toutes les sociétés... L’universalité du rêve, qui est sa caractéristique première, n’efface pourtant pas les différences [2]  Dans cet article, les termes de « songes » et de « rêves »... [2] , chacun vit sa propre expérience onirique : prêtre, médecin, philosophe, devineresse, enfant, vieillard, roi ou paysan. Mais chaque rêveur a beau être unique, il n’en appartient pas moins à une collectivité dont il a adopté les comportements et les modes de pensée. La société du xviiie siècle n’a pas échappé à cette volonté de donner des cadres à un sujet aussi foisonnant que le rêve. Et ce sont surtout Lenglet Dufresnoy et l’abbé Richard qui, dans des approches différentes, ont affiché leurs intentions de faire le point sur une question qui, à l’époque, était un objet de controverses [3]  Même si, comme nous allons le voir ; Lenglet Dufresnoy... [3] . Si Dufresnoy préfère présenter des textes allant de l’Antiquité au milieu du xviiie siècle, alors que Richard expose sa théorie en incorporant des pensées du xviiie siècle, tous deux ont un objectif commun : lutter contre les interprétations erronées qui font des songes une prédiction de l’avenir. Alors qu’au xviie siècle les auteurs traitant du songe ne faisaient pas cause commune contre les interprétations prédictives, les écrits qui se développent au xviiie montrent une relative unanimité face à la prédiction [4]  Les traités de Dufresnoy et Richard seront au cœur... [4] . Les auteurs s’appuyant sur des théories physiologiques et médicales rejoignent le discours officiel de l’Église qui voyait dans les songes annonciateurs du futur une croyance populaire, voire une intervention du démon ; ils s’attachent donc à réinscrire le phénomène onirique dans l’ordre naturel. Le songe doit être avant tout un phénomène explicable, et le discours des Lumières s’appliquera à l’expliquer [5]  On doit à Marie Tavera une excellente étude du naturalisme... [5] . Néanmoins les buts de chacun ne sont pas toujours les mêmes. L’objectif de Richard est bien de lutter contre les interprétations prédictives, mais pas uniquement pour renforcer la foi envers les rêves divins exceptionnels. Son intention serait plutôt la recherche du bonheur terrestre des hommes : « Ne serait-ce pas travailler à leur bonheur [des hommes] que de leur apprendre quelle est la véritable cause des songes et le peu de liaisons qu’ils ont avec l’avenir [6]  Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., pp.... [6]  ? », car les songes prémonitoires annoncent fréquemment les maux à venir et sont donc des motifs de tourment pour les hommes.

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Quelle que soit la conception qu’ils défendent à propos des songes (recherche du bonheur, respect de la foi envers les rêves divins), les différents auteurs, au lieu de rédiger un vaste pamphlet, préfèrent exposer et discuter les explications physiologiques et médicales de leur époque. La lutte contre les interprétations erronées passe d’abord par la démonstration de ce qu’est « un vrai songe » et par un exposé sur son origine naturelle. L’objectif de cet article est de suivre le même chemin : retracer le discours sur la nature des songes (en incluant les différences d’opinion entre les auteurs) ce qui devrait aboutir – ces érudits l’espèrent – à la réfutation de la thèse incriminée, l’interprétation prédictive des songes.

Le discours sur l’origine des songes : des actes d’imagination aux dérèglements corporels

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Chez Lenglet Dufresnoy, l’abbé Richard ou bien encore Samuel Formey, la connaissance des mécanismes du songe commence par l’énonciation de certains principes physiologiques en vogue depuis le xviie siècle (avec Descartes). Pour ces auteurs, la nature des songes est indissociable de la nature même de l’être humain, composé de deux éléments distincts : le corps et l’âme. L’âme serait spirituelle (capable de contrôler tous les mécanismes comme les sens et l’imagination), alors que le corps serait matériel. L’âme est le moteur principal à l’origine des pensées, de l’imagination, de l’action (et nous le verrons plus tard à l’origine aussi des songes) et selon Formey, Richard ou Dufresnoy [7]  Formey, Richard et Dufresnoy s’impliquent dans le débat... [7] , elle se doit de rester active même pendant le sommeil. Ainsi l’âme est-elle en activité continuellement et « agit[-elle] quand le corps et les sens ont cessé d’agir » [8]  Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. ... [8] . Pour Richard, aucun doute n’est permis à ce sujet :

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L’âme est perpétuellement occupée de quelque image ; son état de spiritualité ne lui permet aucun instant d’inaction […] elle est dans une action continuelle […] même dans le sommeil le plus profond. [9]  Ibid., p. 57. [9]

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Cette idée de l’activité continue de l’âme est fondamentale, parce qu’elle prouve la différence de nature entre l’âme et le corps, mais aussi leur rapport étroit, qui est à l’origine de l’activité onirique :

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L’âme, intelligente et active de sa nature est étroitement unie à un corps organisé. Tant que cette union dure, elle ne peut exercer cette double faculté que dépendamment du corps. L’âme agit sur le corps et le corps sur l’âme. [10]  Ibid., p. 59. [10]

Le rôle des esprits animaux dans la formation des songes

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C’est de cette liaison entre le corps et l’âme que va naître un songe. Leur union est assurée par la présence d’esprits animaux ou de fluides « spiritueux » :

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Il suffit de savoir que l’âme agit sur toutes les parties du corps auquel elle est unie, tant que les esprits animaux qui y répandent la vie, le sentimens et la force, coule librement de leur source dans le reste de la machine. [11]  Ibid. [11]

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Mais après une journée de labeur, les esprits animaux épuisés par leur action et leur agitation quotidienne, n’agissent plus sur les différentes parties du corps et se retrouvent arrêtés et retenus dans le cerveau pour s’y régénérer. Ce rassemblement des esprits animaux dans le cerveau est à l’origine du sommeil et il peut devenir aussi générateur de songes. Les esprits animaux dans leur agitation remuent ou ébranlent les extrémités intérieures des nerfs, ce qui produit des actes d’imagination.

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Lorsque le sommeil s’empare de l’homme, le calme succède à toutes ces agitations, la volonté n’imprime plus aucun mouvement aux facultés de l’âme ni à celles du corps ; et c’est alors que ces esprits animaux, qui étaient comprimés par force dans quelques passages, s’étendent se dilatent, se portent vers une partie du corps, où se retirent dans le cerveau, et dans cette circulation, ils font diverses impressions bizarres sur l’esprit ou sur le corps. [12]  Nicolas Lenglet Dufresnoy, Recueil de dissertations... [12]

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Néanmoins, il ne pourra y avoir de songes que si les « esprits animaux » ne sont, à l’origine, ni trop abondants, ni trop insuffisants :

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Deux raisons opposées provoquent le sommeil complet et destitué de songes : […] l’abondance des esprits animaux fait une sorte de tumulte dans le cerveau, qui empêche que l’ordre nécessaire pour lier les circonstances d’un songe ne se forme ; la disette d’esprits animaux fait que ces extrémités intérieures des nerfs, dont l’ébranlement produit des actes d’imagination, ne sont pas remuées, ou du moins pas assez pour que nous en soyons avertis. [13]  Samuel Formey, article de l’Encyclopédie. [13]

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Selon Richard, ceux qui n’ont presque pas de songes, ou qui dorment profondément, sont les personnes d’une constitution robuste, qui jouissent d’une pleine santé, ou celles qui après un travail considérable tombent dans un sommeil d’accablement [14]  Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. ... [14] . Samuel Formey regarde donc toujours « cette disposition moyenne entre l’abondance et la rareté comme la cause principale des songes » [15]  Idée reprise par l’Abbé Richard, ibid., p. 91. [15] . Le sommeil n’est plus alors qu’un songe continuel.

Les songes comme expression des images de la veille

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Attardons-nous maintenant sur l’origine des actes d’imagination. L’un des principaux arguments de l’abbé Richard, dans sa lutte contre les interprétations abusives, consiste à démontrer que les images qui apparaissent aux dormeurs durant le sommeil n’ont rien de révélateur sur l’avenir. L’origine des songes, explique-t-il, réside dans les pensées de la veille [16]  Samuel Formey recourt à une explication semblable qui... [16] . En ce sens, les songes constituent plus une représentation du passé (du songeur) qu’une prévision de l’avenir :

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La plupart des choses à venir ayant une liaison nécessaire avec celles qui sont passées, comme les effets avec leurs causes : les songes qui ont été produits par les uns, doivent quelque convenance avec les autres ; c’est ce qui a fait imaginer qu’ils annonçaient et qu’ils avaient quelque chose de surnaturel et de divin. Vieille erreur [17]  Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. ... [17] .

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Noël Chomel, dans son dictionnaire, est du même avis : « la plupart [des songes] viennent des choses qu’on a faites et pensées pendant le jour, qui font que l’âme lors que l’on sommeille retenant encore quelque peu les organes qui sont empêchés ; elle ne les voit que confusément et en désordre » [18]  Noël Chomel, Dictionnaire œconomique contenant divers... [18] .

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Mais les songeurs sont parfois trompés, car certains rêves leur apparaissent extraordinaires ou décousus, et il leur est alors difficile de faire le lien avec les images de la veille. Pour Formey ou Richard, l’explication de ces rêves bizarres vient de l’imagination qui n’arrête pas ses mouvements pendant le sommeil, alors qu’elle est astreinte pendant la veille à des sensations « qui forment la chaîne des idées, et qui les unit entre elles » [19]  Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. ... [19] . De cette faiblesse des sensations découlent évidemment des suites d’idées sans lien apparent entre elles :

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Alors une idée en rappelle une autre ; qui succède à la première et qui ne lui ressemble en rien. L’ordre des objets paraît tout différent ; l’imagination associe les images qui ont le moins de rapport et qui ne paraissent disparates et bizarres parce qu’elles sont dépouillées des circonstances qui les accompagnaient, lorsqu’elles se présentèrent à l’âme pour la première fois. [20]  Ibid., p. 47. [20]

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Les songes ayant pour origine des actes d’imagination n’en sont pas moins des représentations des images de la veille, et si les songeurs ne voient pas le lien, c’est sans doute par manque de souvenirs ou manque d’attention : les songes « ne doivent-ils pas également leur origine à quelque idée que l’on ne se rappelle pas parce que l’on ne veut pas en prendre la peine ; parce que l’on n’est pas accoutumé à réfléchir sur ce qui s’est passé ? » [21]  Ibid., p. 39. [21] L’attention des hommes se fixerait plutôt sur l’aspect bizarre des songes alors que, en se penchant sur eux-mêmes, ils pourraient découvrir la liaison avec beaucoup d’idées antérieures. Pour Dufresnoy, même si le songeur paraît sûr d’avoir rêvé de choses, d’événements, de lieux qu’il n’a jamais observés, il doit tout de même réfléchir sur ses songes chaque matin en se réveillant et ne pas s’arrêter à la première impression :

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C’est la nature de toutes sortes d’idées et de pensées de se perdre facilement ; non seulement celles que nous avons de nuit, mais encore celles qui nous viennent de jour ; […] les songes nous apparaissent la nuit comme dans un nuage, sur lesquelles nous ne faisons quelque réflexion le matin avant que d’être prévenu des autres idées du jour, les circonstances se confondent et se dissipent à peu près comme un nuage au lever du soleil. [22]  Nicolas Lenglet Dufresnoy, Recueil de dissertations…,... [22]

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Dans son mémoire, Marie Tavera démontre, par ailleurs, que la persistance dans le sommeil des préoccupations quotidiennes n’est nullement une invention du xviiie siècle. Les Égyptiens, les Grecs et les traditions chrétiennes et païennes l’ont fait figurer dans leurs diverses typologies des songes [23]  Marie Tavera, « Cet état bizarre en apparence »…, op.... [23] .

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Dans un deuxième temps, si les songes ne rappellent toujours rien au dormeur, il n’est cependant pas question d’y voir une vision du futur. Ce type de songe résulte plutôt de désirs refoulés et souvent « chimériques », si on reprend l’expression de Richard. Si l’on rêve de grandeur, de richesse, ou au contraire de mille maux et maladies, il ne faut y voir aucune divination, mais le résultat de choses passées, réelles ou simplement désirées. Si quelqu’un désire faire fortune, qu’il en rêve et que quelque temps plus tard il fasse fortune – comme cela peut arriver –, il ne devra pas y voir une intercession divine qui lui aurait été annoncée, mais une envie longtemps désirée que la vie a rendu réalité. Pour persuader ses lecteurs de la vérité fondée de ses idées, Richard les invite à réfléchir un instant sur une activité simple et qui peut facilement vérifier sa thèse ; il suffit de s’attarder quelques instants sur des rêveries pendant que l’on est en veille :

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Il y a encore un chemin plus sensible et plus aisé pour remonter à leur origine : c’est de comparer avec ce qui nous arrivera, une infinité d’images qui se forment dans notre esprit, quand nous nous abandonnons en veillant à une sorte de rêverie volontaire. [24]  Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. ... [24]

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En effet, un individu en état de veille et qui imagine certains désirs (comme un désir d’enrichissement), est le seul à l’origine de ses pensées et il n’y a alors aucune intervention extérieure ou divine dans ses pensées. À la suite de cette réflexion, Richard ne peut que conclure : « On ne voit rien de surnaturel dans les rêves faits en veillant ; mais pourquoi ne veut-on pas qu’il en soit de même de ceux faits en dormant ? » [25]  Ibid., p. 39. [25]

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Malgré les différents débats qui opposent les érudits de l’époque (notamment autour de la question de l’activité de l’âme), une voie se dessine en faveur d’une explication partiellement mécaniste et physiologique selon laquelle les « esprits animaux » (ou le « fluide spiritueux ») en circulant, agiteraient les nerfs et créeraient des sensations et des actes d’imagination (comme les songes) [26]  Il faut aussi noter que Richard aborde une autre explication... [26] . L’âme présenterait alors des images rémanentes, même si le dormeur n’en a pas toujours conscience. Mais en approfondissant notre lecture des traités de médecine et des traités sur les songes, on s’aperçoit que le discours n’est pas uniforme et qu’une autre explication paraît plausible aux érudits du xviiie siècle.

Les vapeurs du corps à l’origine des songes

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Si Lenglet Dufresnoy et l’abbé Richard axent principalement leur explication de l’origine des songes sur l’action des esprits animaux, ils n’en oublient pas pour autant de citer l’avis des médecins (James, Lieutaud ou bien Chomel) qui suivent Hippocrate en cherchant une autre origine aux songes [27]  Noël Chomel, Dictionnaire œconomique…, op. cit. ; Robert... [27] . Ainsi pourraient-ils naître d’un dérèglement du corps, qui affecterait l’âme par le biais de vapeurs et ferait naître des songes pronostiquant ou diagnostiquant une maladie :

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Les rêves sont des affections de l’âme qui surviennent dans le sommeil, et qui dénotent l’état du corps et de l’âme ; surtout s’ils n’ont rien de commun avec les occupations du jour ; alors ils peuvent servir de diagnostic et de prognostic dans les maladies. [28]  Article « rêve », in Encyclopédie ou Dictionnaire Raisonné... [28]

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Le dictionnaire de James reprend lui aussi l’opinion exprimée par Hippocrate :

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On peut tirer quelques prognostics, et former quelque conjoncture sur l’état actuel du corps, par le moyen des rêves : si ils n’ont rien de commun avec les occupations du jour, on en peut inférer que le corps est indisposé. [29]  Robert James, Dictionnaire universel de médecine, op.... [29]

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Quant à l’abbé Richard, il acquiesce volontiers à cette explication, mais se permet d’être plus sceptique sur ce fait que les songes puissent indiquer la constitution d’un tempérament : « Les anciens médecins grecs et arabes n’ont pas jugé les songes absolument indignes de leur attention. Ils ont cru qu’ils pouvaient donner quelques idées de la constitution du tempérament ». La raison de ce recul se comprend mieux lorsqu’on lit ce que Richard écrit sur Hippocrate :

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Le divin Hippocrate, après avoir si bien parlé [de l’origine des songes par l’action de l’âme], se laisse entraîner ensuite par les préjugés de son siècle ; il admet la divinité des songes, et la réalité de la science de ceux qui s’en disaient les interprètes. [30]  Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. ... [30]

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On comprend le problème de Richard, pour qui, en voulant par le biais de l’activité onirique déterminer le tempérament d’un patient, Hippocrate dérive du rôle de médecin à celui d’interprète de songes. Mais Richard ne se sent pas pour autant à même de remettre en cause ces principes, car, selon lui :

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C’est à la médecine de renouveler ces observations, si elle le juge à propos, et à décider si les Anciens se sont trompés ou non, en étudiant la nature, même dans l’état où elle paraît avoir le moins d’action. [31]  Ibid., p. 96. [31]

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Selon Lenglet Dufresnoy ces rêves diagnostics ont deux origines : le mode alimentaire et une anormalité du corps [32]  Il faut noter que chez certains auteurs, le terme de... [32]  :

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Les causes physiques des songes se rapportent naturellement, ou à des viandes plus ou moins difficiles à digérer, ou à des liqueurs plus ou moins spiritueuses, ou aux affections qui saisissent l’esprit et la volonté. [33]  Nicolas Lenglet Dufresnoy, Recueil de dissertations…,... [33]

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D’une mauvaise alimentation, le dormeur tirera des rêves dérangeants, parfois même affreux. Le cerveau est alors agité des fumées de la digestion de l’estomac qui se dissolvent en vapeur, plongeant la personne dans un profond sommeil, pendant lequel se forment des songes. Il faut donc éviter de manger, le soir, « les légumes et les viandes grossières et indigestes, particulièrement la chair du sanglier, de vieux lièvres, de bœuf, de vache, d’oie, de canards et d’autres semblables [34]  Noël Chomel, Dictionnaire œconomique…, op. cit., p... [34]  ». Les autres aliments peuvent eux aussi provoquer des songes, mais le dormeur ne connaîtra des rêves agréables que s’il a passé une journée plaisante. Ainsi un aliment de « facile digestion, fait[-il] des effets tout opposés suivant aussi que l’on aura passé le jour en des entretiens agréables ou tristes, donnera matière aux sens communs, à des bons ou des mauvais songes » [35]  Ibid., p. 65. [35] .

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Dans un deuxième temps, les rêves sont révélateurs d’un dysfonctionnement, d’une anormalité ou d’une maladie du corps. Pour James, il n’y a aucun doute, les rêves peuvent aider les individus à déterminer l’état de leur corps ; ils sont alors une méthode préventive utile et fiable. Il revient au songeur d’identifier s’il est face à un rêve pronostiquant une maladie. Noël Chomel demande aux dormeurs de suivre avec attention la récurrence de leur rêve, car « si l’on songe souvent une même chose il n’y a point de doute que ce ne soit le tempérament, mais si elle ne se représente qu’une fois, on ne peut dire que cela reste plutôt des occupations du jour qu’il ne vient des humeurs » [36]  Id. [36] . Par la suite, le songeur devra interpréter des images qui n’ont pas toujours de rapport avec la partie du corps infectée. Pour cela, le travail est facilité, puisque les intéressés n’ont qu’à consulter les traités de médecine ou les traités spécialisés, qui présentent pour la plupart, une liste de la nature des images rêvées et leur diagnostic.

Le rêve diagnostique et pronostique

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L’Histoire de la médecine, où l’on voit l’origine et les progrès de cet art de Le Clerc attribue la découverte des rêves diagnostics à Hippocrate, qui fonda cet art en tirant des songes mille « conséquences pour juger de l’état auquel se trouve le corps, selon qu’il est chargé de bile, de phlegme de sang, etc. ce qu’il infère des sujets sur quoi roulent les différents songes, et des circonstances qui accompagnent ces mêmes songes » [37]  Daniel Le Clerc, Histoire de la médecine, où l’on voit... [37] . Cette équivalence entre les humeurs et la nature des songes qui y sont associés (déterminant la constitution du tempérament d’un individu), se retrouve encore chez une majorité des médecins du xviiie siècle comme chez James ou bien encore chez Samuel Formey [38]  Si Richard était sceptique, comme nous l’avons vu,... [38] . On remarque ainsi que les humeurs sont associées à des chaleurs (le feu), des froideurs (neige), de l’humidité (mer) ou de la sécheresse (soleil). Par exemple, « ceux qui rêvent du feu ont trop de bile jaune… ceux qui rêvent de pluie, de neige de grêle, de glace, de vent, ont les parties intérieures surchargées de phlegme » [39]  Samuel Formey, article de l’Encyclopédie. [39] .

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La liste des rêves présentée par les traités de médecine ne servait pas uniquement à connaître le tempérament de chacun, elle aidait aussi à déterminer les rêves indiquant une pathologie. Ainsi « la mer agitée prognostique[t-elle] l’affection du ventre ; la terre couverte d’eau n’est pas un meilleur rêve, c’est une marque qu’il y a intempérie humide ; et si l’on s’imagine être submergé dans un étang, ou dans une rivière, la même intempérie sera plus considérable [40]  Id. [40]  ». Sans qu’il soit utile de détailler la liste établie en grande partie par Hippocrate, on remarque très vite que ces rêves sont généralement assez agités et proches du cauchemar. Si un dormeur se retrouve dans ses pensées nocturnes face à des monstres, des personnes armées ou des objets qui causent de l’effroi, il est incontestable que ces signes sont de mauvais augure et annoncent un délire. Néanmoins, il est difficile de déterminer si les médecins prêtaient attention aux rêves lorsqu’ils auscultaient un malade. Patrick Dandrey qui a tenté de répondre à cette question pour le xviie siècle doute de l’application de ce raisonnement dans la réalité [41]  Patrick Dandrey, « La médecine du songe au xviie siècle »,... [41] . Même si Mirbel est catégorique pour affirmer « que la connaissance des songes est nécessaire aux médecins », la consultation des traités d’observations médicales comme les Centuries de Rivière ou les Lois de médecine pour procéder méthodiquement à la guérison des maladies de La Framboisière n’ont pas permis de trouver trace des rêves.

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Ces deux modèles d’interprétation (actes d’imagination, dérèglement du corps) peuvent-ils se combiner ? Si certains auteurs du début de l’époque moderne n’osaient pas le penser, il semble qu’à partir du xviie siècle, une grande partie des érudits se rangent du côté de Nicolas Pasquier qui soulignait le caractère alternatif de ce modèle [42]  Nicolas Pasquier, Lettre de 1615 sur la mort de son... [42] . Richard ou Dufresnoy n’ont pas remis en cause l’une des deux explications du songe et se sont donc contentés de mettre l’autre en valeur. L’opposition entre l’imagination délirante et les vapeurs perturbantes constituait un schéma d’explication recevable, d’autant plus qu’elle excluait toute intervention divine.

Les types de songes

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La divergence d’explication sur l’origine des songes recouvre-t-elle la différence entre rêve heureux et cauchemar ? Pour Mirbel, cité par Lenglet Dufresnoy, le « rêve quiet » naissait spontanément de l’imagination livrée à elle-même et le cauchemar, de l’esprit troublé par les brumes des vapeurs [43]  Mirbel, loc. cit., in Patrick Dandrey, « La médecine... [43] . Pourtant, il apparaît au regard des traités du xviiie siècle, que les érudits sont plus proches de la démonstration avancée par Scipion Dupleix, qui distribuait les deux types de rêves à l’intérieur de chacun des modèles explicatifs : on rêve doucement ou horriblement aussi bien dans le songe par vapeur que dans le songe par imagination.

« Bons et mauvais songes »

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Les rêves dénotant l’état du corps recensés dans les traités de médecine sont aussi bien des rêves dérangeants (« ceux qui se sentent en mauvaises odeurs peuvent compter qu’ils logent dans leur corps quelque humeur putride » [44]  Ibid. [44] ), que des rêves agréables (« si l’on a besoin de manger ou de boire, on rêvera mets et liqueurs ; si l’on croit boire de l’eau pure, c’est bon signe » [45]  Ibid. [45] ). Quant aux songes tirés des pensées de la veille, les auteurs remarquent que si votre journée a été mauvaise (perte d’une récolte), vos songes risquent d’être dérangeants, alors que si votre journée a été bonne (gain d’argent), vos activités oniriques vous rappelleront ces bons souvenirs. Richard et Dufresnoy semblent s’accommoder de ce schéma explicatif exposé par Scipion Dupleix, tout en prenant garde d’utiliser l’expression « rêve effrayant », plutôt que cauchemar. C’est tout simplement que le cauchemar porte encore au xviiie siècle une forte connotation fantastique que les érudits du xviiie siècle rejettent pour la plupart. Ainsi ne retrouve-t-on la notion de cauchemar que dans quelques traités médicaux comme ceux de John Allen ou de Dom Alexandre. Selon la tradition européenne, le cauchemar serait un être néfaste, mystérieux et terrifiant oppressant le corps du dormeur en le chevauchant [46]  Pour connaître l’imaginaire qui entoure le cauchemar,... [46] . Les visiteurs des femmes étaient appelés « incubes », et ceux des hommes « succubes ». Sans toujours nier l’origine même du cauchemar, les médecins en retiennent trois caractéristiques qui laissent parfois supposer une action fantastique : une peur torturante (John Allen parle d’une « attaque » qui laisse « le plus souvent une palpitation de cœur, et quelques fois un battement du diaphragme très prompt et très vif » [47]  John Allen, Abrégé de toute la médecine pratique, Où... [47] ), un sens d’oppression suffocante (on ressent « une oppression de la poitrine et des parties voisines… la respiration étant fort embarrassée, ils se plaignent de ressentir un poids qui accable leur poitrine » [48]  Id. [48] ) et enfin une conviction de paralysie impuissante (« Ils ne peuvent chasser ce spectre, ni mouvoir leur Corps, mais après un long combat pour s’en débarrasser, et après avoir été quelques fois réduits à l’extrémité, ils s’éveillent enfin » [49]  Id. [49] ). Il faudra tout de même attendre le xixe siècle pour que le discours des médecins s’émancipe de toute référence à cet imaginaire.

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Enfin, cette distinction assez subjective entre bons et mauvais rêves ne concerne pas uniquement le sujet de l’activité onirique. En bon théoricien, Richard préfère juger la qualité de perception du songe au réveil. Plus le songe apparaîtra clair au songeur, plus le songe sera jugé comme admirable :

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Quelques songes sont admirables, en ce que l’on y remarque plus de sens, d’esprit, et d’industrie que n’en montrèrent jamais les actions de l’homme éveillé ; leurs parties sont si bien liées, ils présentent des choses si analogues à celles que l’on connaît et que l’on éprouve, que lorsque le songe est fini par le réveil, on doute pendant quelque temps si le jeu de l’imagination n’est point une réalité… dans d’autres songes tout est décousu, sans vérité sans ordre, on est tout d’un coup transporté dans les régions les plus éloignées avec des personnes inconnues. [50]  Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. ... [50]

Contrôler ses rêves

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Soumis au fait de devoir subir les désagréments des vapeurs ou les actes d’imagination, les hommes ont tenté depuis longtemps de maîtriser, de contrôler ou bien d’orienter leurs songes. Un de leurs premiers objectifs était de lutter contre les cauchemars, le plus souvent par le biais d’un régime alimentaire sain. Les médecins Dom Alexandre et John Allen n’entrent pas dans le débat et préfèrent se référer aux conseils d’Ettmuller. Selon ce dernier, « ceux qui observent un régime de vivre régulier sont rarement attaqués de cette maladie, aussi bien que ceux qui soupent légèrement » [51]  John Allen, Abrégé de toute la médecine pratique…,... [51] . Si cela ne suffit pas, il est aussi possible de se concocter des remèdes : « Prenez, dit Ettmuller, des raisins passés, ôtez-en les pépins, remplissez-les d’alöes de la grosseur d’un pois, avalez-en quelques-uns le matin deux heures avant que de manger, et en continuez l’usage. L’anis est spécifique ; on en mange de la semence en se mettant au lit [52]  Dom Alexandre, La Médecine et la chirurgie des pauvres,... [52]  ». Pour Mirbel, il ne faut avoir recours à ces remèdes que si le songeur n’a pas réussi dans la journée à préparer son imagination :

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Ceux donc qui sont sujets à faire des songes effroyables, doivent de jour prévenir leur imagination, les choses prévues perdent leur coup… si quelqu’un n’a point assez de force d’esprit, il pourra brûler des roseaux, mettre les cendres dans un petit sac couvert de la couleur qui lui agrée le plus et y mêler de l’encens, puis le poser derrière le chevet de son lit. [53]  Mirbel, loc. cit., in Nicolas Lenglet Dufresnoy, Recueil... [53]

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Mais quel crédit pouvaient finalement accorder médecins et intéressés à ces conseils ? Les sources restent muettes et aucun témoignage ne vient confirmer l’utilisation de ces régimes par un dormeur anxieux. Quant aux médecins qui les rapportent, ils préfèrent se décharger de toute responsabilité en déclarant qu’il s’agit seulement de l’avis de leur confrère Ettmuller. C’est alors au lecteur de juger. Enfin, c’est aussi l’opinion de Mirbel qui conclut de la même manière lorsqu’il aborde les « songes effrayants » : « Tel est le remède qu’on m’a donné : mais qui pourrait s’y fier ? » [54]  Ibid., p. 97. [54]

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En revanche, afin de connaître de bons rêves, il n’est pas utile d’avoir recours à des remèdes populaires. Pour les érudits, la solution est simple : avoir un bon rêve implique un bon sommeil. Le sommeil bien réglé (ni trop court, ni trop long) favorise le rêve apaisé. En effet les individus songeant peu avaient un sommeil court « ou bien qu’avant de s’y abandonner, ils prenaient un exercice violent qui leur rendait le repos fort nécessaire » [55]  Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. ... [55] . Enfin, dernière recommandation qui servait d’ailleurs à éviter les cauchemars : le dormeur doit avoir un régime alimentaire sain. Vattier en 1664 rappelait que « les songes doux, réguliers et véritables s’obtiennent par une alimentation modérée et salubre » [56]  Pierre Vattier, L’Onirocrate musulman ou la doctrine... [56] .

Les débats autour du songe

Les rêves divins au-dessus de l’entendement humain

49

Jusqu’à maintenant, nous avons vu deux types de songes. Pourtant, dès la fin du xvie siècle, Du Laurens mettait au jour une troisième sorte de songe : « ce dernier genre de songe est par-dessus la nature, et par-dessus l’entendement humain : ces songes ou sont divins ou sont diaboliques » [57]  André Du Laurens, « Discours auquel il est traité des... [57] . Cette dernière catégorie, bien évidemment plus rare, ne suscitait pas moins de débats que les deux autres. Sur ce sujet, les deux principaux auteurs, Richard et Dufresnoy, s’inscrivant dans la ligne admise à leur époque, respectent parfaitement la position de l’Église [58]  L’attitude face aux songes divins de Lenglet Dufresnoy... [58] . Le but affiché est d’indiquer, à la suite de cette dernière, une démarcation bien nette entre les domaines de superstition et de la foi, en authentifiant les « vraies » visions et en écartant les « fausses » visions. L’Église ne pouvait accepter la validité de tous les songes prémonitoires, car il y aurait eu alors des milliers de prophètes :

50

Quel homme aurait aujourd’hui la témérité de croire que Dieu va susciter un nouveau Joseph, ou un autre Daniel, pour lui donner une explication qu’il désire inutilement ? […] Aussi l’Écriture a-t-elle soin de condamner ces recherches curieuses de l’explication des songes énigmatiques. [59]  Nicolas Lenglet Dufresnoy, Recueil de dissertations…,... [59]

51

Les auteurs du xviiie siècle se sont donc fixés comme objectif de définir les songes prémonitoires envoyés de Dieu et dignes de véracité.

52

Il est tout d’abord impossible de réfuter les apparitions surnaturelles et les rêves divins de la Bible tels que les songes d’Abraham, de Salomon ou de Joseph. Selon Dufresnoy, il n’y a aucun doute puisque ces songes étaient « clairs », et « on n’y remarque rien d’équivoque, rien d’embarrassé » [60]  Ibid., préface, p. XIV. [60] . Les rêves connus dans l’histoire, en particulier les songes des hommes exceptionnels, sont également considérés comme valides. Pour La Mothe le Vayer (cité par Lenglet Dufresnoy), qui prétend se fonder sur Saint Thomas, les songes d’individus inspirés, songes « très rares, toujours accompagnés d’une clarté céleste qui éclaire l’esprit de ceux qui les reçoivent, avec une certitude qui empêche de craindre d’y être trompé » [61]  Ibid., pp. 19-20. [61] , seraient également acceptables. Enfin, pour Pasquier, (cité lui aussi par Dufresnoy), il est possible que :

53

malgré son adhésion à la conception biblique des songes, sa propre expérience l’amène à croire qu’il serait possible que certains songes nous apportent des avertissements certains de l’avenir et qu’ils gagnent le nom de vérité, à condition que le rêveur ait une âme pure et claire ayant connu le repos de la nuit. [62]  Ibid., p. 7. [62]

54

Ce sont là les rares exemples de songes divins que l’on juge valables, et les songes d’individus non choisis par l’autorité divine sont considérés comme des impostures ou expliqués comme des manifestations maléfiques inspirées de Satan. Nous revenons ici à la première définition établie par Du Laurens : certains songes sont soit divins, soit démoniaques. Les rêveurs risquaient donc d’être trompés par le démon qui pouvait prendre les traits de la divinité dans votre sommeil. Pour Richard, il y a de véritables raisons de s’inquiéter au vu de la crédulité générale qui règne chez de nombreux songeurs. Il dénonce alors avec virulence leur ignorance et le danger de la divination. C’est même la vanité de l’homme qui le fait se croire capable d’avoir des songes divins :

55

La fantaisie de connaître l’avenir, l’intérêt, l’amour-propre, la vanité, toutes les passions seraient une source de mille rêves, qui donneraient le plus grand appui au fanatisme, à la superstition et à tous les désordres qui en sont la suite. [63]  Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. ... [63]

56

Et cette faiblesse de l’esprit n’est pas seulement à l’origine de croyances démesurées envers la divination des songes, elle favorise aussi l’importance accordée à toute forme d’interprétation des songes. Les songes divins reconnus par les autorités ne doivent pas encourager les interprétations des images oniriques :

57

Mais que l’on n’aille pas en conséquence de ces événements extraordinaires, former des règles pour l’explication des songes ; on en ferait un abus certain, et on retomberait dans toutes les extravagances de l’onirocrisie. [64]  Ibid., p. 170. [64]

58

Finalement, Mirbel est le seul à prendre la défense des songeurs un peu crédules ou trompés par les images oniriques. Il déclare ainsi que « dans les songes il n’y a point de péché parce que l’homme ne peut être coupable de ce qu’il fait et dit en dormant car il est privé de liberté ».

Combattre les interprétations des songes

59

Au fil du discours des érudits du xviiie siècle, l’explication du mécanisme du songe et le cadrage des rêves divins n’ont pas uniquement pour but de comprendre un phénomène, mais bien de démontrer les erreurs commises par l’ignorance. L’abbé Richard a conçu son traité sur les songes de manière à ce que le lecteur, même s’il n’en fait pas une lecture poussée, puisse comprendre son intention première. Après avoir repris longuement l’idée dans sa préface, il commence son ouvrage par un chapitre sur les interprètes des songes, thème le plus attractif pour tous ceux qui s’intéressent au rêve. D’emblée, il met le lecteur face à la vérité. Son but est de combattre les erreurs populaires :

60

En écrivant sur les songes, je ne prétends pas donner une nouvelle existence à l’erreur populaire, qui les regarde comme un moyen, obscur à la vérité, mais presque infaillible pour pénétrer dans la connaissance de l’avenir. [65]  Ibid., p. 1. [65]

61

Une première phrase bien choisie afin d’écarter les curieux qui cherchent à interpréter leurs rêves, mais aussi une tentative avouée de remettre dans le droit chemin certains naïfs. L’abbé Richard dénonce avec virulence ce que d’autres avant lui avaient initié. Scipion Dupleix, en 1606, s’indignait déjà contre les interprétations des songes : « Quant à moi, j’advouerai franchement que je ne suis point versé en l’exposition des songes et n’ay cognu encore personne qui ne fit profession que par charlatterie » [66]  Scipion Dupleix, Les Causes de la veille et du sommeil,... [66] . Et pour combattre les préjugés autour des songes, les érudits du xviiie siècle s’attaquent aux sources de ces croyances populaires et des écrits qui les ont encouragées et transmises d’âge en âge. Dans son premier chapitre sur les interprètes des songes, Richard s’applique à démontrer que le fait de vouloir pénétrer l’avenir est une erreur ancienne entretenue par des « imposteurs hardis » qui profitent de la « sotte crédulité populaire » [67]  Vesna C. Petrovich, Connaissance et rêve(rie)…, op.... [67] . Richard s’attaque aussi directement aux interprètes célèbres [68]  Richard ne rejette pas tous les auteurs antiques :... [68]  :

62

Je renvoie, à la fin de cet ouvrage, aux extraits que j’y placerai d’Artémidore et des autres interprètes, pour donner une idée plus détaillée des fondements puérils et peu solides sur lesquels ils avaient établi leur art chimérique ; ce sont cependant eux, et les peuples les plus ignorans et les plus grossiers, qui ont rapporté la cause des songes à la Divinité même, et qui font sous ce prétexte, en ont fait l’art merveilleux de pénétrer dans l’avenir. [69]  Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. ... [69]

63

Cette « dérive » vient sans doute du fait que les interprètes de l’Antiquité ne faisaient qu’appliquer des principes utilisés dans « la religion superstitieuse de ces tems ». Richard est catégorique, depuis la fin de l’Antiquité et l’expansion de la religion chrétienne, la divination par les songes n’a plus d’apologistes déclarés, ou de professeurs publics :

64

Cette science justement proscrite par les Décrets de l’Église et les Lois civiles, a été confinée dans les retraites les plus obscures, et n’a plus été cultivée que par quelques malheureux Devins qui n’ont même pas jamais pu par ce moyen, se tirer de la misère qui les avait réduits à faire ce métier dangereux. [70]  Ibid., p. 13. [70]

65

Pour Richard, il est important de se référer à l’histoire pour montrer que, pendant des siècles, les hommes sont demeurés dans l’erreur : de la mythologie païenne jusqu’aux « autorités ecclésiastiques » (Saint Grégoire), en passant par les poètes chrétiens. Néanmoins, il ne s’agit pas d’une attaque contre l’Église. Dans son traité, Richard utilise et manie habilement le langage théologique traditionnel, afin de se protéger d’ennemis éventuels. Richard souligne, dès sa préface, que son ouvrage « ne présente rien que la Religion et la Philosophie ne puissent avouer ; leurs droits y sont également respectés et tout ce que j’écris ne tend qu’à les maintenir [71]  Ibid., p. 6. [71]  ». Il prend donc soin de préciser que la prétention à connaître l’avenir est un droit réservé à Dieu et à quelques rares élus :

66

Une maladie invétérée dans tous les siècles, c’est le désir de pénétrer l’avenir, c’est-à-dire, de lire dans un Livre dont la connaissance est réservée à Dieu seul, et à quelques âmes extraordinairement privilégiées, auxquelles il a permis d’en voir quelques lignes. [72]  Id. [72]

67

Enfin, dans son combat contre l’interprétation, Richard, ne se contente pas uniquement d’une simple réfutation des thèses antiques, il invite le lecteur – c’est l’originalité de son ouvrage – à s’observer et vérifier lui-même ses constatations : « Il est aisé de les convaincre par leur propre expérience qu’il n’y a rien de plus confus que les idées dont se forment les songes » [73]  Ibid., p. 14. [73] . Richard conteste la tradition écrite selon laquelle la connaissance d’un sujet s’opère par un retour aux textes canoniques. Il propose de soumettre le sujet à « l’évidence de la démonstration » [74]  Ibid., p. 16. [74] et il n’hésite pas à incorporer des idées nouvelles pour son temps : utilisation de l’observation, introduction du concept d’association d’idées, le recours aux mécanismes physiologiques [75]  Par exemple, Richard raconte à propos des songes suivis,... [75] .

68

Dans son Recueil…, Dufresnoy semble, lui aussi, avoir utilisé l’empirisme, mais dans une moindre mesure ; son intention de censurer les interprètes des songes est moins perceptible au premier abord. Il préfère permettre au lecteur d’exercer son propre jugement en déclarant dans sa préface qu’il ne fait que rapporter des histoires, qu’il ne les discute pas et laisse la possibilité aux autres de le faire. Néanmoins, l’étude des textes qu’il a choisi de présenter montre bien qu’il ne souhaite pas promouvoir les croyances populaires. Ainsi, en effectuant une lecture attentive des sept textes contenus dans son ouvrage, s’aperçoit-on que seul celui de Mirbel peut paraître s’écarter de la lutte contre les interprétations [76]  Il faut noter que Mirbel lui-même dans la préface de... [76] , alors que les autres reproduisent les traditions chrétiennes. L’interprétation, si elle n’est pas accordée par Dieu, est considérée comme sorcellerie. De fait, les songes ne sont que des histoires dans lesquelles on s’attache surtout à raconter les différents événements ou à décrire les visions ou images apparues. Dufresnoy est sûr de son propos et il rejoint Richard : les songes sont à décrire, non à interpréter.

69

Le fait d’expliquer et de comprendre les songes a permis aux érudits d’appuyer leur combat contre les fausses interprétations. Ils n’en nient pas pour autant l’intérêt et le bonheur que procurent les activités oniriques. Richard, par exemple, approfondit la pensée de certains auteurs grecs sur les songes tranquilles qui produisent des vérités. Embarrassé par la réponse à une question qu’il ne trouvait pas, Richard s’endormit l’esprit occupé par cet objet. Trois ou quatre heures après, rêvant au même sujet, la solution se présenta à son esprit, provoquant un mouvement de joie qui l’éveilla. Il sauta du lit et alla l’inscrire sur une feuille.

70

Selon lui, il y a quelques raisons à regarder ces songes comme une sorte de « divination naturelle ». Mais des conditions très particulières doivent être réunies. La digestion ne saurait gêner le corps et les vapeurs devraient pouvoir agir librement. Il faut aussi que les premières heures du sommeil permettent tout de suite la réparation de la journée. Il convient évidemment que les dispositions moyennes entre la disette et l’abondance des esprits animaux soient établies. Pour conclure, le sommeil ne doit en aucun cas être profond et occasionné par une consommation excessive d’alcool. Au bout de quelques heures, l’âme n’étant distraite par aucun sujet étranger pourra tirer ses propres connaissances pendant le sommeil. Et qui sait, peut-être pourra-t-elle tirer quelques connaissances sur le songe ? ■

Notes

[1]

Abbé Richard, La Théorie des songes, Paris, éd. Frères Estienne, 1766, préface p. XX.

[2]

Dans cet article, les termes de « songes » et de « rêves » seront utilisés indifféremment. Néanmoins, dans l’introduction de son ouvrage Connaissance et rêve(rie) dans le discours des Lumières, New York, 1996, Vesna C. Petrovich a établi une mise au point étymologique autour des termes « rêve » et « songe » qu’il est intéressant de présenter, mais qui, dans les traités du début du xviiie siècle, ne semble pas encore effective. « Songer » est le terme le plus ancien et qui, jusqu’au xviie siècle, recouvre trois sens principaux : rêve de nuit, laisser-aller de la pensée et surtout, penser. L’expression du délire en est exclue, réservée au verbe « rêver », du xve au xviie siècle, voire jusqu’au xviiie siècle. C’est à partir du xviie siècle que « songer » est remplacé par « rêver » pour signifier l’activité pendant le sommeil, alors que « rêver » (exprimant auparavant le fait de délirer) est relayé par le verbe « délirer ». C’est principalement le sens (moderne) de « penser » qui serait resté au verbe « songer ». « Rêver », évolue donc de son sens « vagabonder » ou « délirer », pour signifier à partir du xviie siècle : « avoir des rêves pendant le sommeil ». Enfin, la pensée vague est désignée par « rêvasser ».

[3]

Même si, comme nous allons le voir ; Lenglet Dufresnoy et l’abbé Richard font cause commune ils ne sont pas moins deux personnages très opposés. Nicolas Lenglet Dufresnoy (1674-1755) abandonna rapidement la carrière de théologien, préférant la carrière des lettres et sa liberté. Il fut d’ailleurs incarcéré plusieurs fois pour la causticité de son langage. Laborieux écrivain, il a beaucoup produit, du bon mais aussi du médiocre. Il commet des erreurs grossières, et d’autres qui celles-là sont volontaires, car il ne se fait pas de scrupule de mentir quand il juge utile au but qu’il poursuit. En 1751-1752, il publie Le Recueil de dissertations anciennes et nouvelles sur les apparitions, les visions et les songes qui se compose d’une volumineuse collection de textes, regroupés en quatre tomes et précédés d’un avertissement et d’une longue préface qui est surtout un exposé critique du point de vue historique. Nous étudierons la partie de l’ouvrage intitulée Sur les songes qui est en fait une collection de textes, en partie non-canoniques. L’abbé Jérôme Richard (1720-1795) s’occupa d’histoire et de littérature. Après un long voyage en Italie, il s’établit à Paris vers 1766 et devint membre de l’Institut à la section de zoologie, sujet sur lequel il a publié quelques ouvrages. La même année, il édite La Théorie des songes. Le titre de l’ouvrage indique que l’auteur défend sa thèse en se donnant pour objectif d’« exposer la vérité sur un sujet dont on a dit beaucoup d’erreurs ». Son habitude d’observer la nature se ressent d’ailleurs dans sa Théorie sur le songe, car il utilise plusieurs fois l’expérience pour appuyer ses propos.

[4]

Les traités de Dufresnoy et Richard seront au cœur de cette étude, mais nous aurons aussi recours aux traités de médecine du xviiie siècle et aux écrits de Samuel Formey, repris notamment dans l’Encyclopédie. L’apport de cet auteur est très intéressant, car tout en étant protestant, il suit la même volonté que les auteurs catholiques de combattre l’interprétation des rêves.

[5]

On doit à Marie Tavera une excellente étude du naturalisme onirique : Marie Tavera, « Cet état bizarre en apparence ». Le Rêve à l’époque des Lumières selon l’abbé Richard et Samuel Formey, mémoire de licence, Genève, oct. 1998.

[6]

Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., pp. 15-16.

[7]

Formey, Richard et Dufresnoy s’impliquent dans le débat autour de la nature de l’âme et de son action, dont dépend leur démonstration sur le rêve. À l’époque, des chercheurs débattent depuis de nombreuses années pour savoir si l’âme pense continuellement ou non. Des érudits comme Locke pensent qu’il n’est pas assuré que l’âme soit toujours en activité, notamment pendant le sommeil.

[8]

Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. 120.

[9]

Ibid., p. 57.

[10]

Ibid., p. 59.

[11]

Ibid.

[12]

Nicolas Lenglet Dufresnoy, Recueil de dissertations anciennes et nouvelles, sur les apparitions, les visions et les songes, Paris, chez Jean-Noël Leloup, 1752, vol. 4, p. 175.

[13]

Samuel Formey, article de l’Encyclopédie.

[14]

Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. 91.

[15]

Idée reprise par l’Abbé Richard, ibid., p. 91.

[16]

Samuel Formey recourt à une explication semblable qui n’est pas étonnante puisque Richard mentionne Formey comme l’un de ses principaux inspirateurs.

[17]

Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. 37.

[18]

Noël Chomel, Dictionnaire œconomique contenant divers moyens d’augmenter et conserver son bien et même sa santé, Lyon, Pierre Thened, 1709, p. 65.

[19]

Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. 47.

[20]

Ibid., p. 47.

[21]

Ibid., p. 39.

[22]

Nicolas Lenglet Dufresnoy, Recueil de dissertations…, op. cit., p. 99.

[23]

Marie Tavera, « Cet état bizarre en apparence »…, op. cit., p. 21.

[24]

Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. 38.

[25]

Ibid., p. 39.

[26]

Il faut aussi noter que Richard aborde une autre explication à l’origine des actes d’imagination pendant l’état de sommeil et qui suscite un certain intérêt au xviiie siècle. Marie Tavera a résumé cette théorie qui fait que « le corps entier serait composé de fibres minuscules, non perceptibles réagissant les unes sur les autres. Les sensations usuelles ou vives ne déterminent pas dans ce cas le lit des esprits animaux, mais le froissement, le mouvement particulier des fibrilles du cerveau, qui se plient et se replient plus aisément. Dans la version fluidiste, la singularité individuelle des représentations imaginaires ou oniriques est fonction d’une sorte de cartographie fluviale que les perceptions conscientes ou non ont tracée, et dont le reflux des esprits réactualise certains méandres, ressuscitant ainsi la sensation première en même temps que la chaîne des idées à laquelle celle-ci avait donné lieu. La théorie des fibres évoque quand à elle l’image d’une architecture intérieure dans laquelle l’empreinte des sensations a favorisé tel passage, tel volume qui imprime en retour sa force propre aux fibres de ce paysage, rappelant la sensation originelle au corps et à l’âme. » Marie Tavera, « Cet état bizarre en apparence »…, op. cit., p. 25.

[27]

Noël Chomel, Dictionnaire œconomique…, op. cit. ; Robert James, Dictionnaire universel de médecine, Paris, Briasson, 1747 ; M. Lieutaud, Précis de médecine pratique, contenant l’histoire des maladies, et de la manière de les traiter, avec des observations et remarques critiques sur les points les plus intéressants, Paris, chez Vincent, 1761.

[28]

Article « rêve », in Encyclopédie ou Dictionnaire Raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers, 1751-1782.

[29]

Robert James, Dictionnaire universel de médecine, op. cit., t. IV, p. 651.

[30]

Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. 94.

[31]

Ibid., p. 96.

[32]

Il faut noter que chez certains auteurs, le terme de « rêve » est préféré à celui de « songe ». Samuel Formey dans l’Encyclopédie va jusqu’à rédiger deux articles différents. À l’entrée « songe », il détaille les images perçues dans le sommeil dont l’origine est un ébranlement des esprits animaux. Pour les activités oniriques qui dénotent l’état du corps, il en parle pour définir le terme de « rêve ». Deux termes très distincts pour deux phénomènes qui produisent la même activité mais avec une origine différente.

[33]

Nicolas Lenglet Dufresnoy, Recueil de dissertations…, op. cit., p. 185.

[34]

Noël Chomel, Dictionnaire œconomique…, op. cit., p. 65.

[35]

Ibid., p. 65.

[36]

Id.

[37]

Daniel Le Clerc, Histoire de la médecine, où l’on voit l’origine et les progrès de cet art, La Haye, I. Van der Kloot, 1729 (1ère éd. 1696), p. 165.

[38]

Si Richard était sceptique, comme nous l’avons vu, sur le fait que les songes soient révélateurs de la constitution d’un tempérament, une grande majorité des médecins du xviiie siècle cite Hippocrate sans en faire de commentaires.

[39]

Samuel Formey, article de l’Encyclopédie.

[40]

Id.

[41]

Patrick Dandrey, « La médecine du songe au xviie siècle », Rêver en France au xviie siècle, Revue des Sciences Humaines, n° 211, mars 1988, p. 91.

[42]

Nicolas Pasquier, Lettre de 1615 sur la mort de son père, p. 5 (d’après Nicolas Lenglet Dufresnoy, Recueil de dissertations…, op. cit., p. 1).

[43]

Mirbel, loc. cit., in Patrick Dandrey, « La médecine du songe au xviie siècle », loc. cit., p. 77.

[44]

Ibid.

[45]

Ibid.

[46]

Pour connaître l’imaginaire qui entoure le cauchemar, il est possible de consulter Ernest Jones, Le Cauchemar, Paris, Payot, 2002 (1ère éd. 1931).

[47]

John Allen, Abrégé de toute la médecine pratique, Où l’on trouve les sentimens des plus habiles Médecins sur les Maladies, sur leurs causes et sur leurs remèdes, Paris, Rue Saint-Jacques, 1712 (4e éd.), t. 2, p. 299.

[48]

Id.

[49]

Id.

[50]

Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. 110.

[51]

John Allen, Abrégé de toute la médecine pratique…, op. cit., p. 299.

[52]

Dom Alexandre, La Médecine et la chirurgie des pauvres, chez Laurent Le Conte, Paris, 1731 p. 148.

[53]

Mirbel, loc. cit., in Nicolas Lenglet Dufresnoy, Recueil de dissertations…, op. cit., p. 97.

[54]

Ibid., p. 97.

[55]

Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. 90.

[56]

Pierre Vattier, L’Onirocrate musulman ou la doctrine et interprétation des songes. Dans la trad. de – sur le manuscrit arabe, Paris, Jolly, 1684, préface, n. p.

[57]

André Du Laurens, « Discours auquel il est traité des maladies mélancoliques et du moyen de les guérir », in Les œuvres d’André Du Laurens (trad. par Théophile Gelée), Paris, 1621.

[58]

L’attitude face aux songes divins de Lenglet Dufresnoy peut paraître parfois ambiguë. En effet Vesna C. Petrovich dans son ouvrage Connaissance et Rêve(rie) dans le discours des Lumières, New York, 1996, a remarqué que Lenglet Dufresnoy présentait des textes contradictoires : « On peut noter, donc, l’opposition de deux mouvements simultanés : la restriction aux « règles de l’église » (professées dans la préface et l’avertissement) et l’élargissement du débat (par la citation de textes proposant des thèses contraires au dogme). Ce double langage professer une opinion tout en citant son contraire, semble être une tactique de subversion que Dufresnoy aurait souvent utilisée pour exprimer ses vues tout en se protégeant contre d’éventuelles représailles. » (p. 19).

[59]

Nicolas Lenglet Dufresnoy, Recueil de dissertations…, op. cit., pp. 15-16.

[60]

Ibid., préface, p. XIV.

[61]

Ibid., pp. 19-20.

[62]

Ibid., p. 7.

[63]

Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. 170.

[64]

Ibid., p. 170.

[65]

Ibid., p. 1.

[66]

Scipion Dupleix, Les Causes de la veille et du sommeil, des songes, et de la vie et de la mort, Paris, L. Sonius (sic), 1626, chap. XIV.

[67]

Vesna C. Petrovich, Connaissance et rêve(rie)…, op. cit., p. 28.

[68]

Richard ne rejette pas tous les auteurs antiques : il cite Chalcidius philosophe platonicien du iiie siècle qui disait que l’on ne « doit faire aucun cas des songes dont on ne trouve pas la cause dans ce que l’on a fait ou pensé lorsque l’on était éveillé ». Richard en a fait l’expérience, s’est occupé de ses rêves et a toujours reconnu, quels que singuliers qu’ils parussent, une origine dans ce qu’il avait dit ou fait étant éveillé, quelquefois la veille ou plusieurs jours auparavant.

[69]

Abbé Richard, La Théorie des songes, op. cit., p. 174.

[70]

Ibid., p. 13.

[71]

Ibid., p. 6.

[72]

Id.

[73]

Ibid., p. 14.

[74]

Ibid., p. 16.

[75]

Par exemple, Richard raconte à propos des songes suivis, le rêve qu’il fit après des jours de maladie, sous calmant, et dans lequel les paysages d’une lecture qu’il avait auparavant faite sur la Louisiane se sont représentés à lui (p. 52).

[76]

Il faut noter que Mirbel lui-même dans la préface de son texte minimise son rôle et l’importance de ce qu’il écrit.

Résumé

Français

Les traités sur les songes publiés au xviiie siècle présentent l’énorme intérêt de révéler une pensée profondément marquée par la tradition antique qui tente de s’émanciper grâce au naturalisme, sans disposer des outils scientifiques qui lui permettraient de le faire. Condamnant avec force toute idée de prédiction par le rêve, les auteurs du xviiie siècle s’attachent à montrer que certains mécanismes physiques expliquent parfaitement les rêves. Leur raisonnement prend appui, pour l’essentiel, sur les dérèglements que provoquent les « esprits animaux », corps intermédiaires entre l’âme pensante et le corps agissant, qui, la nuit, s’agitent dans le cerveau, provoquant un chaos d’images ayant toutes un rapport avec les activités du dormeur. À cela s’ajoute, dans certains cas, l’intervention de vapeurs qui signalent à l’individu qu’une maladie le menace. Les écrivains se moquent des croyances anciennes relatives à la divination onirique, mais leur physiologie est largement redevable à celle d’Hippocrate et les recettes qu’ils proposent pour s’assurer des nuits calmes copient celles que recommandaient les textes grecs. La conclusion en revanche est neuve : le songe tranquille, préparé par une vie réglée et un régime alimentaire sain, sera une source de plaisir, parfois même une source de connaissance quand il aidera à résoudre un problème ardu.

English

Treaties about dreams published in the 18th century are of the highest interest because they reflect a conception deeply influenced by the ancient tradition attempting to emancipate itself with naturalism, without having the scientific tools to achieve it. Firmly opposed to any idea of prediction through dreams, 18th century authors are keen to explain dreams by strictly physical mechanisms. Their reasoning is essentially supported by the disorders provoked by « animal spirits », intermediary bodies between the thinking soul and the acting body, which thrash about the brain at night, creating a chaos of images that are all related to the sleeper’s activities. Moreover, in some cases, vapours appear to warn the person that some illness is threatening. Writers laugh at the ancient beliefs in oneiric prophecies, but their physiology is largely due to Hippocrates, and the recipes they propose to enjoy quiet nights are copies of what the ancient Greeks recommended in their texts. The conclusion, however, is new : a quiet dream, induced by a regular life and a healthy diet, can be a source of pleasure, even a source of knowledge when it helps solve a difficult problem.

Plan de l'article

  1. Le discours sur l’origine des songes : des actes d’imagination aux dérèglements corporels
    1. Le rôle des esprits animaux dans la formation des songes
    2. Les songes comme expression des images de la veille
    3. Les vapeurs du corps à l’origine des songes
    4. Le rêve diagnostique et pronostique
  2. Les types de songes
    1. « Bons et mauvais songes »
    2. Contrôler ses rêves
  3. Les débats autour du songe
    1. Les rêves divins au-dessus de l’entendement humain
    2. Combattre les interprétations des songes

Pour citer cet article

Garnier Guillaume, « « Le songe n'est que mensonge ». Le discours sur le songe au xviiie siècle », Sociétés & Représentations 1/ 2007 (n° 23), p. 105-124
URL : www.cairn.info/revue-societes-et-representations-2007-1-page-105.htm.
DOI : 10.3917/sr.023.0105


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