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Sociologie

2010/1 (Vol. 1)


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La volonté de travailler sur les formes d’exposition de soi liées au succès d’Internet et des sites de réseaux sociaux [1][1] « Nous définissons les sites de réseaux sociaux en... (social network sites — sns) pourrait prêter à confusion et laisser entendre que les mises en visibilité du sujet seraient des phénomènes inédits, à mettre exclusivement en rapport avec le développement des plus récents outils de communication (Boyd, 2008 ; Cardon, 2008 ; Denouël, 2008 ; Livingstone, 2008 ; Tufekci, 2008 ; Cardon et Delaunay-Teterel, 2006). Tel n’est pas le sens de cet intérêt [2][2] Le champ de l’exploration de soi et de l’auto(re)présentation..., mais il nous semble important de prendre pour objet ces nouvelles scènes sociotechniques dans la mesure où elles font partie intégrante des dispositifs qui soutiennent aujourd’hui les déploiements pratiques du soi. Si les causes sociales de l’expressivisme contemporain sont sans doute à aller chercher, plus fondamentalement, du côté de l’évolution des rapports sociaux qui structurent les sociétés capitalistes avancées et des formes culturelles qui les accompagnent, les sns font partie des catalyseurs les plus efficients du phénomène. Bien qu’ils ne sauraient être présentés comme les seules et principales scènes (semi-)publiques de révélation de soi, les sns comptent cependant au nombre des dispositifs technosymboliques qui élargissent sensiblement la surface de ce qui est montrable et jouent ainsi un rôle non négligeable dans les évolutions structurelles des espaces de mise en visibilité du soi.

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Redescendre au plus près des pratiques et considérer avec attention les espaces sociaux factuels où s’actualisent ces expressions de soi permet de moissonner de précieuses preuves empiriques. En l’occurrence, si cela n’autorise pas l’évaluation de l’importance prise par les sns au sein des phénomènes généraux d’exposition de soi, cela permet toutefois d’envisager la manière dont ces médiations technologiques participent des « pratiques qui sont aujourd’hui fonctionnellement dédiées à la présentation de soi-même » (Honneth, 2007, p. 119). Ainsi, notre proposition s’appuie sur un travail de terrain qualitatif qui s’intègre à un dispositif d’enquête plus vaste, baptisé Sociogeek, portant sur les usages sociaux des sns et les pratiques d’exposition de soi sur Internet [3][3] http://www.sociogeek.com. Celui-ci a été mis en œuvre lors du dernier trimestre de l’année 2008 et comprenait notamment un lourd volet quantitatif. 12 354 contributions valides ont été apportées à cette enquête en ligne très novatrice dans sa forme [4][4] La méthodologie, les attendus, ainsi que la base complète.... Le recueil de ces matériaux empiriques nous a notamment conduit à mener un travail de typologisation nous permettant de mettre au jour cinq modalités différentes de mise en visibilité de soi (l’exposition pudique, l’exposition traditionnelle, l’impudeur corporelle, l’exhibitionnisme ludique et la provocation trash[5][5] Représentant respectivement 19 %, 24 %, 20 %, 24 %...) et de qualifier les propriétés des individus privilégiant l’une ou l’autre de ces modalités expressives (Aguiton et al., 2009). C’est en complément de cette catégorisation des épanchements du soi (dont nous ne pouvons, ici, rendre compte plus avant, faute de place) que nous avons mené une enquête qualitative composée d’une vingtaine d’entretiens semi-directifs approfondis à laquelle est venue se greffer l’analyse discursive de diverses marques d’auto-identification produites sur des sns par les personnes interrogées. Ces entretiens ont été conduits de manière à documenter de façon fine les trois dernières modalités de présentation de soi repérées dans notre typologie, dont les actualisations pratiques sont en contravention évidente avec les conventions communes de la pudeur.

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Parmi celles-ci, l’impudeur corporelle a plus particulièrement retenu notre attention dans la mesure où, renvoyant de façon exclusive au corps et à la sexualité, elle enfreint des normes de la contention de soi vis-à-vis desquelles il y a un accord quant à la nécessité d’une régulation, même si, à l’évidence, la tolérance est en ce domaine l’objet d’âpres et interminables négociations. Les enquêtés ici mobilisés ont ainsi pour particularité de mettre volontairement en visibilité certaines de leurs singularités identitaires pouvant être raisonnablement appréhendées comme en rupture avec l’univers normatif de la continence corporelle. L’apparent abandon de cette prudence qu’est la pudeur (Elias, 1973 ; 1975) et donc le risque pris de se heurter au regard et au jugement d’autrui est mu, dans chacun des cas envisagés, par la résolution de mettre en approbation auprès de publics plus ou moins variés une facette de leur personnalité que les enquêtés estiment importante et souhaitent valoriser (des atouts personnels). Ils manifestent donc des aspects de leur identité qu’ils considèrent comme essentiels à leur épanouissement personnel, sachant que la soumission à des perceptions évaluatives susceptibles d’en reconnaître la valeur nécessite, pour le coup, quelque écart avec les conventions de la contention de soi. La production de soi en ligne est ici indissociable d’une exigence communicationnelle, d’échanges et de dialogues avec des tiers car ce sont eux qui vont agréer positivement ou non la demande de reconnaissance ainsi formulée. Elle rencontre ainsi une des caractéristiques centrales des sns qui sont d’abord des technologies de communication. À la fois outils de production d’informations et de production de publics, les sns stimulent le consentement à divulguer des informations personnelles et à s’exposer au regard d’autrui car c’est par ce biais que peuvent se créer de nouveaux contacts. Les singularités identitaires visibilisées permettent la mise en contact (faire lien en retenant l’attention si ce n’est l’intérêt) et c’est cette mise en relation par la monstration de soi et la production d’énoncés valorisants qui conditionne l’accès à la reconnaissance.

De fait, ce que nous voudrions partager dans le cadre de cet article est un triple intérêt pour des activités qui tiennent à la fois à l’expression de soi (en ligne), aux conventions qui en règlent la mise en pratique, et aux demandes de reconnaissance (Honneth, 2008a) qui prévalent à leur mise en œuvre. Ces trois dimensions sont liées car « la possibilité que des acteurs parviennent à se constituer un soi, une conception d’eux-mêmes dans un rapport intersubjectif et entrer dans des rapports de reconnaissance avec autrui dépend de leurs capacités à se rendre visibles, à exister et à être vus et entendus » (Voirol, 2005, p. 117). Nous faisons ici l’hypothèse que l’éventaire de facettes du soi (notamment de celles qui dérogent aux normes de la bienséance) est appréhendable, au moins en certaines de ses modalités, comme une demande d’acceptation de singularités identitaires individuelles se révélant à autrui. Toutes les formes d’impudeur, surtout celles qui ne sont pas volontaires, n’appartiennent évidemment pas à ce registre. Mais, sans doute, peut-on voir dans le désir d’exposition de soi et le relâchement de la gouvernance des conduites publiques le signe d’une quête de reconnaissance qui, par ailleurs, amènerait à nuancer les propos de Norbert Elias quand il affirme qu’au sein des sociétés actuelles « l’individu [y] éprouve de façon de plus en plus marquée, le sentiment que, pour se maintenir au sein du réseau social qui est le sien, il faut qu’il étouffe ce qu’il est réellement » (Elias, 1991, p. 68). Ainsi, nous nous proposons d’analyser quelques-unes de ces manifestations du soi qui se jouent avec plus ou moins d’évidence des frontières de l’intime, du privé et du public à des fins de reconnaissance et de construction positive de son identité.

Coprésence à distance, exposition de soi et impudeur

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Tout comme les médias, les sns ont pour caractéristique centrale de permettre un type de visibilité qui favorise « une forme intime de présentation de soi libérée des contraintes de la coprésence » (Thompson, 2005, p. 71). Or, il semblerait que les virtualités de cette coprésence à distance (au double sens de réalités en ligne et de potentiels à actualiser — Denouël, 2008) permettent d’agréer des formes de dévoilement moins déférentes envers les normes de la pudeur. Les activités en ligne sont en effet souvent perçues comme moins impliquantes, moins risquées et les écrans saisis comme des remparts permettant éventuellement de recourir à l’anonymat ou à la dissimulation. De facto, la médiation de l’informatique connectée déspatialise et désynchronise l’acte de monstration et le moment de sa réception. Aussi, elle encourage des pratiques d’exposition de soi qui, si elles avaient eu à se déployer en situation de face à face, seraient sans doute restées au stade des envies, des fantasmes ou bien auraient été cantonnées aux espaces plus électifs d’une sphère privée restreinte. C’est parce qu’elle offre cette opportunité de désengagement (jamais total) des corps sensibles au profit d’une inscription symbolique pensée moins hasardeuse, que la médiation télématique favorise l’expérimentation de mises en visibilité de soi plus originales et audacieuses.

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On observe par ailleurs que le répertoire des signes identitaires susceptibles d’être exposés sur les sns est particulièrement varié : « les interfaces du web 2.0 présentent toutes une entrée individuelle, une fiche de signalement, qui constitue le point de départ de toute navigation. Celle-ci enregistre certaines caractéristiques stables et durables des personnes, mais aussi et surtout des signes d’identité beaucoup plus diffus, mouvants et multiples que les participants déposent dans leurs goûts, leurs amis, leurs activités ou leurs œuvres » (Cardon, 2008, p. 99). L’extériorisation des singularités individuelles via la mise en visibilité de certains traits identitaires s’appuie ainsi sur la mobilisation d’éléments scripturaires (informations sociodémographiques, posts, statuts, citations, articles, etc.) sonores ou indiciels (playlists, photos, vidéos, etc.) mettant au jour des traits distinctifs physiques, sociaux ou culturels, ainsi que des habiletés à produire des contenus hétérogènes. La liste des identitèmes est pléthorique et la plasticité du signe numérique ne fait qu’accentuer les possibilités formelles de mettre en scène ce qui jusqu’alors pouvait être (ou non) refoulé « derrière les décors de la vie sociale ». Âge, sexe, diplôme, profession, opinions politique et religieuse, orientation sexuelle, goûts, hobbies, récits intimes, photos de soirée, autoproductions, quizz, applications, adhésions à des communautés électives, traces d’interaction, réseaux d’amis, etc., sont autant de prises et de signes pouvant participer d’une écriture de soi et ciseler des facettes identitaires qui s’offrent à l’hétérogénéité des regards. L’exposition de soi sur les sites de réseaux sociaux relève donc d’un phénomène de construction d’identités narratives (i.e. d’énoncés de valeur renforçant l’image positive de soi — Ricœur, 1990) s’apparentant à une mise en récit de facettes de soi, « processus dynamique, public et relationnel qui couple l’expression à la reconnaissance » (Cardon, 2008, p. 100).

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Cette sélection est donc plus ou moins informée et réfléchie, notamment vis-à-vis du fait qu’il s’agit toujours de se soumettre à un ou des regards singuliers (soi, sa famille, des amis précautionneusement ratifiés et/ou bien des individus dont on ne connaît rien) susceptibles d’impliquer un jugement sur les choix de mise en visibilité ainsi effectués. Aussi, l’exposition de soi suppose une prise de risque dont il n’est pas toujours aisé d’évaluer l’exact niveau. Les sanctions aussi bien positives que négatives font partie des attendus de l’exercice que l’on accompagne, de ce fait, de jeux identitaires oscillant entre le dévoilement radical, la dissimulation et le travestissement, et s’enchevêtrent dans des configurations identitaires singulières dont on espère pouvoir tirer quelque rétribution symbolique. Utilisés ainsi, les sns renforcent sans doute la tendance au contrôle social du processus de civilisation repérée par Elias (1973, 1975), celle qu’ont les individus à davantage s’observer et à observer les autres. Ils augmentent aussi remarquablement les capacités des individus à configurer des profils identitaires conformes aux différentes facettes de leur personnalité. Les sns facilitent enfin la rencontre de ces facettes avec des publics inédits susceptibles d’en approuver ou non les spécificités et concourent donc à décompartimenter les espaces électifs (intimes ou privés) qui sont habituellement mis en correspondance avec les traits individuels sélectionnés et exposés. Il faut toutefois noter que la possibilité, parfaitement envisageable techniquement, de se construire un répertoire large d’identités numériques que l’on donnerait à voir à autant de publics différenciés ne semble mobilisée que par une mince frange des utilisateurs de sns. La multiplicité des identités et des cloisonnements des publics est, semble-t-il, une potentialité rarement actualisée, sans doute parce que la production de facettes de soi variées et des écosystèmes relationnels susceptibles d’en assurer la reconnaissance est un travail des plus conséquents, demandant du temps et un fort investissement. Les identités narratives les plus couramment rencontrées se structurent, soit autour d’un seul et unique univers symbolique que l’on réserve à un public plutôt ratifié — cet univers pouvant être par ailleurs très complexe (je suis ceci et en voici de multiples signes) —, soit condensent des éléments identitaires disparates dont le rassemblement en un même profil crée un agencement singulier (je suis ceci, ceci et cela) qui s’adresse généralement à des publics plus hétérogènes, amalgamés dans des réseaux relationnels hybrides.

L’impudeur peut se définir comme le risque pris par une personne quand elle ne réserve pas la monstration de certains de ses attributs identitaires à la sphère restreinte dans laquelle ils trouvent habituellement à s’exprimer. Les translations de l’intime vers le privé et le public, ainsi que les mouvements du privé vers le public créent des situations inédites de procès en légitimité où les nouveaux observateurs de ces expositions de soi sont possiblement porteurs de désapprobation morale. Le décloisonnement des sphères intime et privée et l’élargissement des publics peuvent par ailleurs revêtir un caractère volontaire et être soumis à un contrôle, au moins partiel, de l’individu qui décide de s’exposer. La mise en visibilité de soi est alors soumise à un examen qui en fixe les cadres et tend à en prévoir les effets sur les spectateurs, et par ricochet, les conséquences sur celui qui se dévoile. Ces opérations de contrôle s’appuient sur une connaissance plus ou moins experte des publics visés, sur la compréhension de l’impudeur comme rapport social et sur une forme d’agir stratégique dont l’objectif est de déclencher des réactions bénéficiant potentiellement à celui qui s’expose. Il va sans dire que les conséquences de ces décloisonnements sont néanmoins difficilement évaluables. Ils sont d’autant moins cernables que la publicisation de soi s’effectue vers des publics larges et indifférenciés. Les glissements de l’intime ou du privé vers le public sont ainsi particulièrement porteurs d’incertitudes. Le caractère non prévisible des effets de la mise en visibilité de soi et les risques qui lui sont adjacents (jugements négatifs, condamnations morales, stigmatisations, etc.) sont évidemment plus marqués dans les situations où l’élargissement des publics du soi n’a pas été particulièrement pensé ; soit par manque de sensibilité ou d’intérêt au problème, soit parce que, dans le cas des sns, le décloisonnement peut être le résultat d’un programme d’action du dispositif technique, mais aussi potentiellement, le corollaire d’une initiative d’un tiers mettant en ligne des données (texte, photos, etc.) montrant une facette spécifique de soi que l’on n’aurait pas nécessairement souhaité dévoiler. Ce qui se trouve alors fragilisé, c’est la possibilité d’établir un rapport positif à soi passant par l’expression de soi et l’adoubement par autrui des facettes exposées. La problématique de la reconnaissance s’invite donc au centre d’une sociologie de l’exposition de soi.

De la reconnaissance de singularités subjectives

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Pour Axel Honneth, les conditions de réalisation de soi sont nécessairement liées à des relations de reconnaissance, c’est-à-dire à des formes de confirmation mutuelle du caractère autonome et individualisé des personnes [6][6] Elles sont donc aussi profondément intersubjectives :.... Il distingue trois sphères normatives de reconnaissance : l’amour, le droit et la solidarité qui sont les trois sources morales et les trois espaces de lutte que les sujets investissent afin de faire reconnaître des relations de reconnaissance liées à leurs besoins affectifs, leurs droits et leurs aptitudes pratiques et obtenir ainsi confiance en soi, respect de soi et estime sociale de soi, c’est-à-dire les éléments conférant un sentiment de dignité (Renault, 2004). Cette tripartition théorique ne peut toutefois rendre pleinement compte des phénomènes que nous souhaitons explorer ici. En effet, les formes de reconnaissance identifiées par Honneth, si elles posent bien les fondements nécessaires d’un bien-être social et individuel (i.e. l’existence d’une autonomie entendue comme contrôle de son investissement subjectif dans l’action et possibilité de se rapporter à cette dernière comme le fruit — même partiel — de cet investissement), ne peuvent toutefois pas être considérées comme les clauses suffisantes de l’entretien d’un rapport global à soi qui serait, dans ces conditions, nécessairement positif (Le Blanc, 2007).

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Pour ce qui concerne les phénomènes sociaux qui nous intéressent, les formes de reconnaissance recherchées sont particulièrement diversifiées, dans la mesure où elles sont en lien avec la structure des identités des individus et des facettes de leur personnalité qu’ils exposent. Il s’agit là, non pas d’expérimentations identitaires, mais de dévoilements organisés de ce que les individus estiment être leur(s) identité(s) per se ou leur subjectivité, qu’ils cherchent à faire adouber et faire ainsi l’expérience de leur liberté à exprimer leurs singularités. Les travaux d’Emmanuel Renault sont à cet égard éclairants. Il défend l’idée que le rapport positif à soi est aussi en liaison avec des modalités de reconnaissance visant plus directement l’identité personnelle des individus. Le rapport positif à soi serait donc également dépendant d’un saisissement bienveillant de singularités identitaires individuelles qui n’est pas totalement similaire à ceux permettant d’acquérir confiance en soi, respect de soi et estime sociale de soi. Complémentaire au sentiment de dignité, cette forme de reconnaissance apporterait une estime subjective de soi portant sur la valeur d’un soi tel qu’il est perçu par l’individu lui-même, c’est-à-dire en conformité avec l’idée toute personnelle qu’il se fait de lui-même, au-delà du sentiment de dignité qu’il peut par ailleurs éprouver de manière plus ou moins sensible : « c’est dans notre identité que, pour nous, se joue la valeur de notre vie et c’est elle qu’il nous faut faire reconnaître si l’on veut faire reconnaître notre valeur ». Et d’ajouter :

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« [le besoin de reconnaissance] n’exprime pas seulement l’exigence d’un comportement juste à mon égard, c’est-à-dire d’un traitement qui prenne la mesure de ma dignité, de ma valeur universelle en tant que personne humaine sensible, responsable et sociable, il exprime également le besoin d’être reconnu comme cet individu particulier que je [c’est nous qui soulignons] suis dans la vie ordinaire sous le masque des différentes identités que je porte dans l’interaction sociale ».

(Renault, 2004, p. 78-80)
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La reconnaissance de la dignité porterait donc globalement sur la valeur d’un soi de portée universelle, tandis que la reconnaissance de l’identité serait tournée vers un soi sujet individuel issu d’une élaboration subjective pratique et relevant de formes de rapport à soi passant par la mobilisation du regard et du jugement d’autrui. Les individus que nous avons enquêtés se considèrent comme des sujets uniques et singuliers dans ce qu’ils sont (marquer une différence identitaire), mais également parce qu’ils osent précisément afficher leur singularité en sachant que cet exercice de monstration de soi n’est pas toujours conforme aux normes de la pudeur en vigueur (prendre le risque de cette différence). Aussi, les grammaires de la reconnaissance sont ici hétérogènes car elles répondent aux singularités identitaires mises en évaluation et ne correspondent pas à des domaines normatifs définis a priori. Elles sont davantage « le théâtre de conflits d’émotions et de perceptions subjectives que véritablement le lieu de désaccords pouvant se prévaloir de règles consensuelles. La véhémence affirmative de la dénégation de soi vient de l’incommensurabilité radicale des regards subjectifs en présence, en l’absence souvent de critères objectivables pour le départager » (Martucelli, 2002, p. 306).

Comme nous l’avons déjà souligné supra, la nature des identitèmes mis en jeu est très variée. Opinions politiques ou religieuses, préférences sexuelles, appétences culturelles, sentiments, intimité corporelle, etc., sont ainsi autant de médiations à partir desquelles peut se construire une demande de reconnaissance. La plupart du temps, les éléments identitaires exposés se combinent pour définir les contours d’une facette singulière censée avoir une certaine valeur dont on cherche à avoir la confirmation par autrui et dont la condition de possibilité passe par la désintimisation/déprivatisation. Se pose donc la question du type de valeur que l’on cherche à faire reconnaître ainsi que du type de normes sociales et de publics susceptibles de reconnaître effectivement le ou les traits identitaires souhaitant être mis en évaluation sous le regard d’autrui. La quête de reconnaissance identitaire est une démarche socialement située (pas d’identité sans socialisation) qui s’adresse à des autrui eux-mêmes socialement ancrés et dont la proximité/tolérance aux valeurs montrées et mises en jeu leur permet d’accéder diversement (i.e. de manière plus ou moins favorable) à la demande de reconnaissance qui leur est faite. Cette dernière porte sur des formes spécifiques d’estime fondées sur la reconnaissance de singularités subjectives, c’est-à-dire sur la reconnaissance des qualités particulières par lesquelles les individus se caractérisent dans leur identité plurielle, ce qui fait dire à David Le Breton que « dans nos sociétés d’individus, il y a désormais autant de revendications d’être reconnu que l’individu endosse d’identités au fil du jour ou des mois » (Le Breton, 2007, p. 45). À la multiplicité des agencements identitaires visibilisés répond censément une multiplicité de formes de reconnaissance en tant que celles-ci portent sur des identités-valeurs aux multiples inflexions. Les rapports d’estime sont nécessairement pluriels car ils se fondent sur des relations intersubjectives qui, si elles prennent formes sur une toile de fond commune qui est celle des régimes de régulation de la pudeur, sont surtout des ajustements entre des individus dont les valeurs et les éthiques sont ou non communes : « la notion même d’estime variant selon la sorte de médiation qui rend une personne ‘‘estimable’’. (…) Il en résulte que l’estime sociale n’échappe pas aux conditions interprétatives solidaires du caractère symbolique des médiations sociales » (Ricœur, 2004, p. 316-317).

Impudeur corporelle et reconnaissance

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Nous nous proposons de considérer à présent quelques exemples de ces demandes de reconnaissance fondées sur l’affirmation de singularités subjectives, mais dont la particularité est de passer par la mise en visibilité sur des sites de réseaux sociaux de corps plus ou moins dénudés. Le choix de prendre pour terrain privilégié l’impudeur corporelle se justifie dans la mesure où ses territoires sont parmi les plus conventionnés. Le contrôle de l’accès et de l’examen de la nudité est un domaine de la pudeur socialement sensible, par rapport auquel tout un chacun se doit de disposer de règles de réserve envers lui-même et autrui, lui permettant d’ajuster au mieux sa conduite aux attendus d’un vivre en commun civilisé. En même temps, les frontières de la pudeur corporelle sont fortement travaillées par des logiques de « tolérances indifférentes » et elles ne cessent d’être ainsi en constante (re)négociation. Fonder une demande de reconnaissance (i.e. susciter une réaction positive à des « qualités identitaires ») sur de telles bases de l’exposition de soi, c’est inscrire sa personne dans un espace de perception relativement trouble, donc prendre, certainement plus que dans d’autres contextes, le risque de ne pas obtenir satisfaction dans cette recherche d’estime subjective de soi. Cette difficulté singulière rendant incertaine la félicité de l’entreprise nous a amenés à prêter attention aux éléments qui en conditionnent la réussite ou au contraire l’échec.

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Parmi la vingtaine d’entretiens que nous avons réalisés, six d’entre eux ont été plus spécifiquement conduits auprès de personnes se livrant à des dévoilements corporels en ligne. Les données statistiques de l’enquête Sociogeek identifient ce type de mise en visibilité de soi comme étant plutôt le fait de jeunes hommes peu diplômés et occupant des positions plutôt basses au sein de l’espace social. Nos observations en ligne nous ont toutefois amenés à repérer que la gent féminine mobilise aussi de telles formes de présentation de soi, à ceci près que la nudité exposée semble moins « ordinaire », moins crue, et son expression concrète largement plus contrainte et tendue vers un érotisme soft et esthétisant. La nudité corporelle féminine, davantage mise en scène et sujette à de plus nombreux apprêtements, s’adosse sans doute plus explicitement à des demandes de reconnaissance de singularités subjectives que son équivalent masculin, ce qui nous a conduits à en privilégier ici l’analyse.

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En premier lieu, nous nous arrêterons sur le cas de Darling. « Darling » est le pseudonyme choisi par une jeune femme de 21 ans, étudiante en licence de sciences politiques. Issue d’une famille culturellement et financièrement bien dotée, lycéenne brillante et musicienne confirmée, Darling décide, l’année de son baccalauréat, d’investir par provocation et par goût du défi un domaine dont elle ignore tout : la photographie, mais en tant que modèle « de charme », puis bdsm (Bondage, Domination et Sado-Masochisme) et enfin fétichiste. Après de nombreuses séances de shooting amateur qui lui rapporteront de conséquents revenus financiers et lui apprendront surtout le « métier », elle vise rapidement une insertion dans le milieu professionnel. Aidée par une plastique avantageuse, un book déjà conséquent et « une image de bosseuse cherchant toujours à s’améliorer », elle perce très vite et devient en quelques mois un des mannequins parisiens les plus demandés. À la difficulté de s’engager, encore mineure, dans un domaine d’activités très spécialisé, fermé, qu’elle ne connaît que peu et où le capital symbolique est un sésame dont elle ne dispose pas encore, Darling répond par un fort volontarisme porté par une confiance en soi acquise tôt dans l’enfance et à l’adolescence, au fil des épreuves qui parsèment son court itinéraire biographique : place à prendre au sein d’une large fratrie, auditions répétées au conservatoire, concerts en tant que soliste, forte personnalité à assumer vis-à-vis de pairs lycéens la jugeant négativement, etc. Le désir de pénétrer un milieu à la réputation sulfureuse, en décalage avec les espaces conventionnellement habités par les jeunes adultes est à l’évidence davantage une opération de distinction qu’une réplique à une situation personnelle peu enviable. Déjà reconnue pour ses talents artistiques, scolaires et entretenant des liens affectifs forts avec son cercle familial le plus proche (mère, frères et sœurs), ses motivations tiennent à une demande de reconnaissance très focalisée visant à compléter le répertoire des rétributions symboliques dont elle bénéficie par ailleurs. C’est l’ambition de se faire reconnaître aussi pour son physique qui l’incite à s’exposer « autrement qu’en faisant la rebelle, en portant des minijupes et se faire prendre pour une garce ». Et d’ajouter :

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« Sur les photos du début, portrait-mode-beauté chiant (rires), j’étais jolie… C’est con, mais ça fait beaucoup. Ça fait énormément à 17 ans… Je me trouvais honnêtement bien gaulée, mais sur les photos j’étais jolie… Quand je rentre chez moi, les photos elles sont bonnes, j’ai fait beaucoup mieux que ce que je suis dans la vie, j’ai rencontré des gens vachement sympas, j’ai porté des tenues absolument magnifiques que je ne peux pas mettre dans la rue. J’ai un petit peu changé de monde. Ce qui me fait triper, c’est, toi, faire un truc vachement bien, toi personne normale. Il y a deux temps dans la photo : le moment où tu la fais, et le moment où elle existe, et les deux apportent des gratifications. La première c’est être fière de soi parce qu’on a fait quelque chose de super, la deuxième s’est être contente de soi parce que les autres admirent. La première c’est plus une recherche de qualité, tandis que la deuxième c’est plus du flattage d’ego, mais on ne flatterait pas mon ego si j’avais pas fait quelque chose de qualité. Et surtout, les photos ont eu un excellent accueil sur Internet de plein de gens qui se sont subitement mis à me trouver trop géniale, surtout quand j’étais toute nue d’ailleurs (rires). Les gens ils étaient cool et réaliser ces photos c’était vraiment magnifique. Je n’y serais pas allée si j’avais pas été canon dessus ».

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Les gratifications ainsi obtenues auprès d’un public réceptif qu’elle n’avait pu trouver au sein des différents cercles relationnels qu’elle fréquentait et qui jugeait son aspiration à la mise en valeur de sa plastique déplacée (ami(e)s, sœurs, mère, etc. — « ma grande sœur a atrocement honte de ce que je fais, mais elle a bien vu qu’elle n’arriverait pas à me faire arrêter et que c’est mon activité épanouissante ») l’encouragent alors à continuer sur cette voie et d’aller chercher sur le réseau des réseaux un auditoire sensible à cette forme d’expressivité et susceptible de lui apporter, à une autre échelle, les éléments de reconnaissance qu’elle convoitait :

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« book.fr a tout fait pour moi, vraiment. C’est un site où on paye à peu près un euro par mois pour avoir un book construit et plusieurs galeries facilement actualisables, une interface pas très customisable, mais vraiment très très claire et qui a son propre moteur de recherche avec un nombre de critères ébouriffant. Donc à partir de là, j’étais très facile à trouver. Pour un peu qu’une personne de bon niveau ait un peu d’ambition, cette personne pouvait se dire : ‘‘celle-ci, elle n’est pas trop moche, je vais en faire quelque chose’’ ».

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Au fur et à mesure que Darling trouve ses choix et ses ambitions confortés par les félicitations et les propositions de séance qu’elle reçoit (près de 160 séances en 18 mois), sa stratégie de mise en visibilité va se déployer sur différentes interfaces qu’elle construit en complémentarité et sur lesquelles elle garde un contrôle des plus serrés. Un site web, un blog, des pages sur MySpace et Facebook (fb) vont lui permettre d’entretenir ses liens avec la communauté d’intérêts investie (le milieu fétichiste parisien), mais également d’étendre sa surface de contact avec des audiences diverses auxquelles elle destine, via ces différents outils, des versions nuancées de « Darling ». Pièce maîtresse de sa mise en visibilité, le site lui sert de support professionnel (galeries gratuites et payantes, près de 700 photos) et de dispositif d’intéressement pour les photographes à la recherche de modèles. Le blog supporte, lui, un récit plus « fleur bleue » de la vie quotidienne de la jeune mannequin censé la rendre « plus accessible ». Comprenant nettement moins de photographies, il est aussi une invitation à se rendre sur son site, tout comme sa page MySpace qui constitue un « produit d’appel », avec un portfolio destiné au plus grand nombre, faisant par ailleurs la démonstration de sa notoriété (via son inscription dans nombre de top friends notamment) et lui permettant de « travailler son relationnel ». Enfin, son profil fb privé présente une « Darling-copine » moins soucieuse de son apparence, réservé à des amis-spectateurs ratifiés, dont la plupart sont connus et fréquentés lors de soirées ou de séances photo. Cet ensemble étagé d’écriture d’un même soi, mais sous des déclinaisons plus ou moins travaillées et pensé en des termes fonctionnels particuliers, lui permet d’accumuler des marques de reconnaissance (séances photo, publications, abonnés payants, invitations, compliments, etc.) et d’inscrire ainsi sa personne dans un environnement qui lui semble enviable et sous-contrôle, dans la mesure où les bénéfices symboliques retirés lui apparaissent comme l’aboutissement direct d’un investissement dont elle évalue et maîtrise les coûts :

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« Je peux prendre un plaisir immense à regarder une de mes photos, mais je suis comme le junky, je sais que c’est possible d’avoir plus donc je les mets en ligne sur mon MySpace et là, il y a 60 personnes qui me disent : ‘‘Elles sont trop cools tes photos, j’adore !’’. Il y a même des photographes qui me disent : ‘‘J’ai adoré le thème de telles photos est-ce qu’on pourrait l’approfondir ?’’, alors ça j’aime encore plus et donc je peux pas m’arrêter là. La gratification suprême, je crois que c’est le webzine pas vulgaire centré sur l’actualité fétichiste en tant que mode qui me consacre un article en parlant de moi comme la fetish model française super connue et qui s’imaginait que j’étais dans le milieu depuis super longtemps ».

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Une autre enquêtée partage également des expériences assez proches de celles de Darling. « Jude d’Anvers » est à la fois la marque et le pseudonyme d’une jeune créatrice de vêtements et de lingerie éprise de la mode « pin-up », qui se définit comme une « provinciale timorée, montée à Paris » après son baccalauréat pour faire des études de stylisme. À la sortie de ses études supérieures, Jude d’Anvers garde très peu de contacts avec ses pairs-étudiants qu’elle ne considère guère intéressants. Elle trouvera du travail par intermittence dans le prêt-à-porter, sans pouvoir s’y épanouir pleinement, ni s’y constituer un réseau de relations. Profitant d’une période de recherche d’emploi pour effectuer « un bilan professionnel et personnel », elle décide à 25 ans de vivre de manière encore plus investie sa passion pour l’univers « pin-up » et devient notamment danseuse et strip-teaseuse dans une troupe new-burlesque.

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Jude d’Anvers possède un ensemble d’espaces numériques (site web, MySpace et Facebook) qu’elle décline et agrémente selon les principes d’un dispositif étagé assez similaire à celui mis en place par Darling (elles sont d’ailleurs amies sur fb — sans vraiment se connaître — et partagent une partie de leurs relations en ligne). Le cas de Jude d’Anvers est intéressant, dans la mesure où elle met en visibilité un univers « sub-culturel » foisonnant et particulièrement cohérent. Ses activités personnelles d’« effeuilleuse » côtoient, en images, ses pratiques professionnelles de styliste-modéliste, mais aussi un ensemble de signes d’appartenance à ce milieu singulier dont l’assemblage fait d’elle une sorte de parangon de l’amatrice néo-burlesque : goûts affirmés pour le style vintage, les tatouages, le rockabilly, fan des pin-ups Bettie Page ou Cora Dee, des girls-shows américains, membre d’un cinquantaine de groupes labellisés « burlesques » tels que : Bart & Baker parties, Burlesque à Paris, Rebel pin-ups, Darkteaser’s Garter Lounge, L’école du cabaret de la joie, etc. Courant érotico- artistique, le burlesque se caractérise par une identité visuelle forte portée par une esthétique raffinée qui ne cesse de jouer avec les frontières de la pudeur, mais dont les incursions dans l’érotisme sont nuancées par des références au style glamour qui en amenuise la portée transgressive. Le contrôle du dévoilement corporel est par exemple soumis à des règles strictes et codifiées dans des postures qui répondent aux canons particuliers de la pudeur burlesque : « Le style pin-up ça doit rester mignon, il n’y a pas de trash. Un strip-tease burlesque, au pire tu finis avec une culotte ou un string et des nippies [cache-tétons], mais jamais moins. Pour ne pas tomber dans la vulgarité, il y a des poses proscrites et on ne voit rien. Ma mère, je lui montre mes photos ».

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De facto, les productions en ligne de Jude d’Anvers se caractérisent par un respect strict des règles du dévoilement burlesque et répondent pleinement aux prescriptions esthétiques ayant cours au sein du mouvement « pin-up ». Ce qui pourrait être considéré comme de l’impudeur corporelle est ici transcendé par des conventions artistiques singulières. Que ce soit sur son site web, vitrine de ses créations vestimentaires, ou sur son profil fb qui donne à voir un « univers plus personnel » où les mises en scène portent non plus sur des objets de mode, mais sur sa personnalité s’exprimant en tant que modèle, danseuse ou strip-teaseuse, ce qui est montré s’avère extrêmement codé, et visuellement, parfaitement homogène. L’expression de soi est ici concomitante et indissociable de la mise en visibilité d’un univers culturel singulier qui fournit un cadre fort aux options de décodage des expressivités de Jude d’Anvers et en clôture tendanciellement la diversité sémantique (Hall, 2008). L’étrangeté désuète des représentations propres au milieu burlesque positionne (les contenus de) la styliste-modéliste dans un espace de réception qui fait d’elle un personnage de théâtre dont on ne connaît à l’évidence seulement ce qu’elle veut bien laisser affleurer. D’elle-même on ne peut appréhender que la facette pin-up créatrice sans avoir de véritable prise pour saisir d’autres éléments intimes de sa vie personnelle. « Ce qui n’est pas montrable, affirme-t-elle, c’est les problèmes personnels, la vie amoureuse ou des discussions personnelles entre amis, ça non ». Cette apparence fictive du « rôle » qu’elle semble jouer et dont elle a pleine conscience qu’il lui offre un écran de protection (ce n’est pas Moi, c’est Jude d’Anvers) se redouble d’une autre forme de prudence, celle que lui apporte la sélection assez drastique de ses publics sur les bases de la présomption qu’elle fait (et donc de ses propres compétences à décrypter les profils des autres) quant à leurs capacités à décoder ses productions de soi conformément aux règles qui ont prévalu à leur encodage :

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« Les mecs louches qu’ont 15 000 amis qui sont 15 000 filles qui montrent leurs seins, je ne les accepte pas et ils ne verront jamais mes photos. Internet, c’est une rencontre entre des gens qui sont exhibitionnistes à montrer leur photo et des gens qui sont là pour les voir. Mais eux aussi ils exposent leurs envies, leurs attentes et on peut filtrer là-dessus. Dans mes 350 amis Facebook, je vais toujours voir la page et essayer de comprendre pourquoi ils veulent faire partie de mes amis. S’ils n’ont pas l’air un peu intéressé par le milieu pin-up/burlesque je ne vois pas trop l’intérêt ».

Son objectif est toutefois d’ouvrir ses pages au maximum de nouveaux contacts susceptibles d’y apprécier tout ou partie des éléments qui y sont déposés, afin de ne pas rater les possibilités de nouveaux projets qu’elle pourrait conduire avec amateurs, photographes, créateurs de mode ou clients potentiels. Mais cette démarche, pour autant qu’elle puisse paraître utilitariste, marque également la volonté d’une recherche de reconnaissance qui ferait d’elle une artiste à part entière. C’est le sentiment de sa propre valeur dont elle cherche à faire l’expérience, en donnant quelque signe évident de son aptitude à oser se mettre mesurément en danger sous le regard d’autrui. Cette volonté de recouvrement de l’estime subjective de soi possède en l’occurrence un caractère correctif. L’exposition de soi est alors une preuve adressée à la fois à elle-même et aux autres attestant qu’elle a bien été restituée dans sa capacité à s’affirmer et se construire en positif. Jude d’Anvers affirme ainsi s’amuser de temps à autre à rechercher sur Facebook des vieilles connaissances de son enfance ou de son adolescence, afin de les surprendre et leur montrer combien elle a pu changer :

« Les critiques du milieu c’est du tout cuit forcément, mais ce que j’aimerais avoir c’est aussi des critiques extérieures et avoir un avis extérieur sur mes créations, mais aussi le reste. C’est un tout. Il y a un fil conducteur entre ma personnalité à moi et mon travail. Quand on apprécie mon travail c’est un peu moi tout entière qu’on apprécie, c’est comme un tout cohérent : mon travail, moi et ma personnalité. Le fait de m’exposer c’est un peu le moyen de contrecarrer le fait qu’à la base je suis très timide et effacée. Montrer mon travail ou faire de la scène et de montrer tout ça sur Internet c’est un moyen de soigner ma timidité et de me montrer capable de m’exposer. Se dire qu’on a osé le faire, c’est d’abord retirer de la fierté par rapport à soi, montrer qu’on a osé le faire. Ça c’est déjà un contentement personnel et en plus si on a un bon accueil, alors là c’est un gros plus, ça fait du bien ».

Façonnage de l’expression, cadrage des impressions

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Ces deux exemples d’individualités exposées nous montrent que la confirmation des identités passe de fait par leur socialisation et le regard d’autrui. C’est par la reconnaissance intersubjective de singularités que les individus entendent obtenir les gratifications qui leur manquent pour asseoir ou confirmer leur identité et ainsi accéder à un rapport positif à soi. Ce que réussissent Darling ou Jude d’Anvers, c’est à se constituer une identité positive par le contrôle de leur représentation et corrélativement, la stabilisation de rapports de reconnaissance qui sont autant de confirmations pratiques de leurs particularités subjectives. Si le succès de cette entreprise résulte du maintien d’une séparation des publics (Goffman, 1973) supposant la mobilisation de spectateurs avertis et ciblés pour préserver les impressions suscitées chez autrui et garantir le succès de la représentation, il tient aussi, pour une large part, à la maîtrise d’écritures de soi plus stratégiques, davantage calibrées pour déclencher chez les différents regardants des retours conformes à leurs attentes d’assurance/renforcement de leur valeur personnelle. Comme l’a noté Eva Illouz pour les sites de rencontres en ligne, les technologies de l’Internet contribuent à une textualisation des subjectivités, « c’est-à-dire à un mode d’appréhension du moi dans lequel celui-ci est externalisé et objectivé par le recours à des images et au langage » (Illouz, 2006, p. 145). Nous nous proposons de traiter quelques-unes des marques discursives (posts, commentaires, topiques relationnelles, etc.) que Darling et Jude d’Anvers ont pu publier sur leur profil Facebook ; celles-là même qui fonctionnent comme autant de ressources pour la reconnaissance et la valorisation globale de leurs singularités subjectives.

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Les sociologies interactionnistes (e.g. Mead, 1963 ; Goffman, 1973) ont montré que l’expression publique qu’un individu déploie à travers son discours et ses gestes fonctionne comme un élément structurant du cours de l’interaction en tant qu’elle oriente les impressions produites chez les coparticipants et les procédés de coordination locale dans l’échange. Issues de l’observation d’interactions en coprésence, ces explications offrent également un cadre d’analyse pertinent pour traiter les procédés de présentation de soi dans les échanges médiatisés et asynchrones produits sur les sns. L’analyse des Facebook de Darling et Jude d’Anvers montre par exemple que les multiples contenus qu’elles mettent en ligne font émerger une expression clairement identifiable, qui s’articule autour de deux positions[7][7] La notion de position (Goffman, 1987) permet d’interroger... corrélées : celle de « copines » d’une part, et celle de mannequin fétichiste pour Darling et de styliste-modéliste/performeuse burlesque pour Jude d’Anvers d’autre part. Celles-ci s’observent à travers les nombreux échanges entre « amis », activités de divertissement (e.g. les quizz) et micro-récits de vie qui constituent pour partie le contenu de leurs profils fb respectifs :

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Jude d’Anvers passe son permis moto le 18 mars (27/02/09) ; passe son permis le 18, ça approche… (9/03/09) ; J-4 !!!! (14/03/09) ; plus que 23h !!! Besoin de réconfort !! (17/03/09) ; dans les cartons… (29/03/09) ; a mis plein de nouvelles photos sur son site… www.judedanvers.book.fr (1/04/09) ; encartonne encore et toujours (3/04/09) ; is a real parisian lady now ;) (6/04/09) ; sera la surprise de minuit, samedi aux ursulines (9/04/09) ; galère avec son pc pour installer Internet (13/04/09) ; doit retourner chez Ikéa… qui veut des crayons ? (18/04/09) ; parisienne heureuse (21/04/09) ; a enfin Internet en vrai J (22/04/09) ; se donnera en spectacle au Cabaret de la Joie, samedi de 20h à 22h (26/04/09) ; doit reprendre un rythme normal, ça va être le plus dur ! (27/04/09)

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Darling organise un diner pré-fip [FestishInParis] et bien entendu tout le monde a du retard !!! Ça m’apprendra à inviter des modèles !! Lol (28/02/09) ; se remet de la fip (1/03/09) ; range son appart’ histoire de ne pas accueillir des gens qu’elle aime beaucoup dans un taudis. Doute de l’effet glamour de la chose (13/03/09) ; merci tout le monde pour hier soir, c’était super cette petite soirée (15/03/09) ; a un week end hyper chargé (18/03/09) ; mal aux pieds (2/04/09) ; crêpes, copains, ça va (12/04/09) ; se met à la photo, n’est pas très bonne (12/04/09) ; se fait un marathon matrix avec son homme (25/04/09).

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Quoique la position informelle de « jeune femme dans son quotidien parisien » constitue l’un des outils de catégorisation et de structuration de l’expression des deux enquêtées, l’on remarque que nombre des items qu’elles publient sont aussi orientés vers la mise en visibilité des milieux fétichiste et burlesque au sein desquels elles évoluent. C’est alors leur statut « professionnel », c’est-à-dire la représentation d’une valeur sociale spécifique dont elles se sentent porteuses, qui est donnée à voir. La position de mannequin fétichiste ou de styliste-effeuilleuse burlesque est ainsi continûment présente et réaffirmée.

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La mise en visibilité de cette seconde position s’opère via la conjugaison de pratiques relationnelles, interactionnelles et discursives dont l’adhésion à des communautés électives proches de leurs singularités subjectives est un exemple. Elle se traduit également par l’ajout continu de nouveaux amis qui sont engagés dans le milieu fétichiste ou burlesque, et dont elles commentent ensuite les réalisations et les performances (« Darling aime la photo de Axel de Terra » ; « Jude a commenté la photo de Joanne Elektrik »). Le déploiement de cette image de soi s’incarne par ailleurs dans une organisation spécifique du discours, entendu ici comme l’ensemble des ressources textuelles (linguistiques et iconographiques) publiées. L’on note ainsi que Darling procède de façon systématique à la mise en récit de ses séances photo : elle annonce la séance à venir (e.g. « shooting demain »), met ensuite en ligne les portraits signés qui ont été réalisés par le photographe, puis ajoute un commentaire positif des photos et/ou des méthodes de travail du photographe (« séance photo avec rose angel hier après-midi. Elle travaille vite en plus d’être sympa !! »). Ces séquences d’énoncés se clôturent généralement par des commentaires positifs produits par ses amis fb, dont parfois le photographe lui-même. Adressés autant à ses publics Facebook qu’à elle-même, les très nombreux photos et commentaires mis en ligne fonctionnent alors comme autant de ressources pour la réaffirmation de son activité de mannequin, le maintien de sa réputation de « bosseuse », mais aussi le rappel de sa cordialité, élément essentiel qui lui garantit une bonne image et lui permet de développer des contacts de travail dans le milieu fétichiste. Pour ce qui concerne Jude d’Anvers, la mise en scène de sa position « pro » s’opère notamment par l’exposition de portraits réalisés par des photographes (séances lors desquelles elle porte ses propres créations ou lors de spectacle burlesque), mais aussi par la réédition hebdomadaire d’une même formule précisant les différents attributs identitaires qui la caractérisent et servent de badge à son propre « fan-club ».

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Jude d’Anvers Styliste Modéliste, Créatrices de vêtements pour Pin up ou pour la scène burlesque, Customisatrice, Burlesque Performer en devenir…

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Artiste visuel : 140 fans

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Fonctionnant tout à la fois comme outil d’auto-identification et comme guide de lecture, cet énoncé rappelle la démarche artistique professionnelle dans laquelle la jeune femme est engagée et (re)dessine le mode d’interprétation des autoportraits présentant un dévoilement corporel que cette dernière expose sur son fb. Ainsi, les notions de performance artistique et de promotion de la performance sont continûment réactualisées, tout en restant associées à un cadre de participation amical.

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Coordonnée aux deux types de sociabilité répertoriés dans leurs friendlists (des relations amicales faisant également partie du milieu fétichiste ou burlesque d’une part, et des relations professionnelles — photographes, mannequins, danseurs, strip-teaseuses, créateurs, etc. — d’autre part), la double position que Darling et Jude d’Anvers déploient sur leur profil s’inscrit ainsi dans deux cadres de participation et deux formats de production spécifiques qui ne cessent d’être savamment intriqués. Le mariage de ces deux positions tend alors à former un ensemble cohérent de signification dont l’objectif est de présenter leur position (potentiellement impudique) de mannequin fétichiste et de styliste effeuilleuse dans une perspective tout à la fois professionnelle et chaleureuse, de façon à cadrer les impressions qu’elles suscitent chez les regardants et, par là même, de définir le sens de la situation dans laquelle regardées et regardants s’inscrivent. C’est en effet par l’élaboration et le maintien d’une expression singulière et homogène centrée sur l’exposition de la performance artistique, l’esthétisation du dévoilement, la (dé)monstration d’une attitude sympathique et la sélection d’un public averti que Darling et Jude d’Anvers parviennent à une définition de la situation et à un cadrage des impressions qui leur permettent d’appeler à une appréciation positive de leurs singularités subjectives. En projetant leur définition de la situation et leur singularité identitaire, elles adressent à leurs « amis » une revendication morale par le biais de laquelle elles bordent la réception de leurs identités narratives et tendent à imposer une réaction positive à leur demande de reconnaissance. En se positionnant telles qu’elles le font, via la production de topiques narratives de soi contrôlées, Darling et Jude d’Anvers invitent ainsi les membres de leurs publics à s’engager dans une position coordonnée à la leur, soit une position de « spectateur averti et bienveillant » devant d’abord considérer leurs singularités subjectives au travers du prisme de la « performance artistique » et les apprécier selon les règles qui prévalent dans les milieux fétichiste et burlesque. Cette coordination des positions permet ainsi de pouvoir se prémunir des débordements publics de possibles voyeurs, concurrents ou moralisateurs qui, prenant la mesure du cadre d’appréciation positive ainsi projeté, sont invités à s’en tenir à une tolérance indifférente.

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Si le travail de cadrage des impressions et de valorisation de soi s’opère à travers la construction maîtrisée de l’expression que les enquêtées visibilisent, il s’appuie aussi pour une large part sur les commentaires émis par les amis en ligne :

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• Commentaires publiés sur le fb de Jude d’Anvers :

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Suite à l’annonce « Jude d’Anvers se donnera en spectacle au Cabaret de la Joie, samedi de 20 à 22h »

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Laeti Très jolie sur scène hier soir !!! ^^ (28/04/09)

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Alice Loti Salut Jude ! J’étais à la Joie hier soir, tu étais superbe bonne soirée (28/04/09)

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Anick Rapurt Le stylisme y sera pour beaucoup, je suis pressée de voir le résultat J c’est super en tout cas. À bientôt ! (27/04/09)

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Amélia Lewis Merci encore pour les faux cils ;–) tu étais formidable samedi !

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Kiss à samedi (16/03/09)

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Suite à l’annonce « Jude d’Anvers sera la surprise de minuit, samedi… »

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Olivia Dupuis hihi ^^ (9/04/09)

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Marie Paddington la classe : (9/04/09)

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Flore Hubert hello hello, j’ai vu tes photos qui sont super. Je suis vraiment fan de tes créations, surtout quand c’est toi le modèle J biz (27/04/09, 02 : 22)

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Lucie Devrange merci pour l’ajout. J’admire beaucoup tes clichés et je dois avouer suis fan de tes photos, c’est divin, sublime. au passage te donner une adresse d’un site sympa ou y a des tshirt assez sympa. encore merci et bonne continuation t a bcp de talent (31/03/09)

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Marie Tissier c’était très sympa de bosser avec tes tenues, saches que je suis tombée amoureuse du haut avec des manches un peu écossaises ! ;) (02/03/09)

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Margarita Hills whaaaa, je suis impressiionnée par le travail que tu fais, je trouve ça magnifique !!! Dis, on est loin de nos soirées collégiennes et t’as plus trop l’air de goûter aux plaisirs lot-et-garonnais. (10/03/09)

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• Commentaires publiés sur le fb de Darling :

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EllaModel coucou darling !! félicitation !! moi j’attends d’avoir toutes les photos pour mettre mon book à jour ! bises ! (19/04/09)

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EllaModel (en réponse au post « Darling se met à la photo, n’est pas très très bonne ») allez courage Darling, moi je sais que tu assures !! (13/04/09)

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MelleEva Excellente Darling !!! (8/04/09)

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Margot Pertina merci pour l’ajout ;) toujours un plaisir d’admirer tes photos…

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Jude d’Anvers ça sera pour une autre fois ;) en passant, trop jolie ta série de photos en lingerie… !!! bizoux

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Rose Angel Photographe très jolie, sa donne envie d’en voir plus, tu n’as pas d’autre photo avec cette tenue ?

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Rose Angel Photographe elle est vraiment superbe ta tenue sur la photo (13/03/09)

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L’on voit ici que les processus de catégorisation qui ont été initiés par Darling et Jude d’Anvers se trouvent ratifiés par leurs « amis » via leurs commentaires. Reposant à chaque fois sur une évaluation positive des performances exposées, ces énoncés sont autant de rites interpersonnels positifs (Goffman, 1974) qui témoignent que leurs auteurs s’engagent dans la position de spectateur averti et bienveillant qui leur était suggérée, confirmant la définition de la situation projetée par Darling et Jude d’Anvers. Ainsi, ces commentaires constituent des marques de reconnaissance publiques, incarnées et situées des positions dans lesquelles ces deux jeunes femmes sont inscrites. Dans cet univers de mise en visibilité du soi à des publics ratifiés mais jamais totalement identifiés, ces commentaires valorisants apparaissent par ailleurs comme des guides de lecture des activités exposées, pour les spectateurs inconnus et anonymes qui pourraient donner un avis et s’orienter vers des appréciations grivoises ou critiques. Aussi, c’est par l’accomplissement pratique de cette position de « commentateur averti et bienveillant » que la cohérence de l’expression est préservée et la valorisation des singularités subjectives plutôt suivie.

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L’exemple qui suit rend compte manifestement du rôle central du commentateur dans ce travail d’exposition de soi :

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Darling Séance photo de ce matin, montée à l’arrache. De toute façon, on était déjà à l’arrache pour slalomer entre les bagnoles : p (20/03/09)

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Oz Borne et 2 autres personnes aiment ça.

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Marie Rififi hihi, ca doit pas être évident en effet, avec le passage :) chapeau à vous !

Darling merci ^^

Intitulée Making off d’un shoot furtif, Darling met en ligne une séquence vidéo qui présente les conditions de tournage d’une séance photo qu’elle a réalisée dans un parking souterrain public. Il est alors intéressant d’observer le décalage entre le mode d’interprétation possible de cette vidéo qui, eu égard à ce que l’on peut y voir, pourrait facilement être envisagée comme une activité exhibitionniste, et le cadre de décodage qui est proposé par Darling (puis ratifié par Marie Rififi). Si l’on s’en tient à l’expression que Darling donne à voir dans cette séquence, il est possible d’envisager la situation dans une perspective plus proche de l’attentat à la pudeur que de la performance artistique et esthétique. Or, le thème et le mode de réception qu’en propose Darling insiste essentiellement sur la prise de risque technique de la séance photo (« slalomer entre les voitures »), et non sur la prise de risque morale pourtant présente. Le jugement négatif qui pourrait émerger du visionnage de la vidéo est cadré par la proposition d’une appréciation positive du travail exposé. Et le commentaire produit par Marie Rififi sous le format du rite interpersonnel positif permet précisément de ratifier le point de vue proposé par Darling et de neutraliser d’éventuelles interprétations critiques de la situation. Ce qui, à l’évidence, aurait pu contrarier l’expression positive de la situation est reconfiguré in situ, grâce à l’appui du commentateur, pour conforter sa réputation de « pro », préserver le cadrage des impressions et valoriser cette image de soi qu’elle expose.

L’analyse de ces quelques occurrences montre que la valorisation des singularités subjectives est, sur les sns, dépendante de la maîtrise des écritures du soi, du contrôle des cadres de participation (et des publics), mais aussi de la coordination (des positions) de l’ensemble des participants engagés dans l’interaction médiatisée distante, comprenant l’auteure et ses commentateurs, la regardée et les regardants. Ainsi, seules des procédures de reconnaissance interactionnelles, intersubjectives et donc locales peuvent pleinement répondre à la demande de reconnaissance identitaire projetée, et autoriser in fine la reconnaissance globale de l’auteur en tant qu’individu singulier, unique et digne d’être observé.

Les dénis de la reconnaissance identitaire

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Dans la théorie de la reconnaissance, les rapports pratiques que les individus entretiennent à eux-mêmes peuvent aussi être le résultat d’expériences déstabilisantes liées au manque ou au déni de relations de reconnaissance. Ces pendants négatifs des rapports de reconnaissance sont définis comme autant de formes de mépris. Celui-ci caractérise donc « un comportement qui est injuste en ce que, avant même d’atteindre les sujets dans leur liberté d’action ou de leur porter un préjudice matériel, il les blesse dans l’idée positive qu’ils ont pu acquérir d’eux-mêmes dans l’échange intersubjectif » (Honneth, 2008a, p. 161). Si le mépris n’est pas forcément le carburant des formes de recherche de reconnaissance qui retiennent ici notre attention [8][8] Dans les cas qui nous intéressent, la recherche de..., il est toutefois un risque inhérent à toute demande de reconnaissance. Là aussi, il faut préciser que les mises à mal de la reconnaissance peuvent opérer dans le registre de la dignité et induire des altérations de la confiance, du respect et de l’estime sociale de soi, mais il est également des formes de déni de reconnaissance qui touchent plutôt à l’identité biographique, à l’estime subjective de soi, c’est-à-dire à la manière dont on peut se rapporter subjectivement et positivement à soi. Autrement dit, il existe des formes de mépris qui se présentent comme des dénis de la reconnaissance de singularités subjectives, c’est-à-dire comme l’évaluation dépréciative de caractéristiques personnelles que nous considérons comme étant foncièrement nôtres et (pour partie) représentatives de ce que nous sommes « vraiment ».

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Le cas de Laura est exemplaire de cette forme particulière de déni de reconnaissance. Tatoueuse et shibariste (amatrice de bondage japonais), Laura, 23 ans, est dans une démarche relativement similaire dans ses intentions à celles que déploient Darling ou Jude d’Anvers. Particulièrement bien renseigné, son profil public Facebook est censé lui offrir un espace de mise en visibilité de ses activités professionnelles qui sont aussi des passions personnelles qui témoignent d’une personnalité dont elle se dit fière. Si les tatouages, piercings et scarifications qu’elle arbore sont des signes corporels extérieurs qu’elle montre à tous et a l’habitude d’assumer dans un environnement provincial pourtant peu enclin à apprécier les « originaux », il n’en est pas de même de ses performances bondage qu’elle réserve généralement à un public de spécialistes anonymes qui « viennent en soirée pour ce genre de spectacles et savent apprécier à sa juste valeur le travail du modèle et de la technique ». Son usage de fb a été l’occasion de rendre publiques certaines photographies de ses performances privées et d’autres issues de séances de shooting où Laura apparaît largement dénudée et dans des postures à fortes connotations sexuelles. Cette mise en ligne qu’elle qualifie de coming out (« Moi, je me sentais ça et j’avais besoin de l’exprimer ») a été couplée à la volonté d’élargir au maximum le cercle de ses correspondants, notamment en répondant positivement à toute les demandes d’ajout à sa liste d’amis, sans sélection aucune, allant elle-même « à la pêche aux amis » afin de se constituer une friendlist la plus large possible. En quelques mois, ce sont plusieurs centaines de contacts qui viennent ainsi s’agréger à son profil et nombre de visiteurs inconnus lui font part assez régulièrement de commentaires dont la teneur n’est pas toujours de nature à contenter ses attentes.

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Les posts publics et surtout les messages privés qu’elle reçoit ne sont pas toujours très amicaux, ne portent pas toujours sur l’esthétique de l’objet photographique ou sont parfois délibérément critiques quand ils viennent d’autres concurrent(e)s de la communauté shibariste (manque de sérieux, mauvaise image donnée au milieu, etc.). Une part non négligeable des adresses qui lui sont faites n’ont, de facto, aucunement pour objectif de saluer son travail ou de reconnaître d’une quelconque manière la partie de son identité biographique qu’elle souhaite légitimer. Les posts, messages et prises de contact par messagerie instantanée sont par exemple souvent bardés de références sexuelles qu’elle n’apprécie guère et dont l’abondance (« C’était tous les jours que je recevais des messages de ce genre ») l’amènera finalement à clore définitivement son profil et à abandonner toute velléité de publicisation de soi (elle cessera même d’utiliser la messagerie instantanée avec ses amis proches). Contrairement à Darling ou Jude d’Anvers, Laura ne va pas réussir à se faire confirmer la valeur positive de ce soi singulier et c’est finalement une situation morale de rabaissement dont elle va faire l’expérience, fragilisant son sentiment de self-esteem. Car le désir de se faire reconnaître sous un jour particulier équivaut pour celui qui se dévoile à une demande de reconnaissance plus globale qui porte sur l’entièreté de sa personne. Bien que l’on puisse se montrer sous tel ou tel aspect spécifique, la reconnaissance ou le mépris dont on est susceptible de faire l’expérience en retour vient nécessairement contenter ou mettre à mal une estime subjective de soi générale dont les dimensions complexes tiennent à la dignité, mais aussi à l’identité (Johnson, 1997) :

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« Bon… c’est vrai que le bondage a un caractère sexuel à la base, mais ce n’était pas dans cette optique que je le faisais. Ils me prenaient tous pour une fille facile, alors que dans le milieu les coucheries sont pas forcément bien vues et moi j’aime pas ça. Je m’attendais bien à avoir des réactions comme ça quand même, mais de là à n’avoir quasiment que ça… J’ai correspondu pendant des semaines avec un type qu’était très drôle et on parlait de cinéma, de littérature, de musique et il m’a payé un billet de train pour que je vienne le voir à Paris… J’étais emballée car il avait l’air vraiment sympa et cultivé et quand je suis arrivée, bah… en fait il avait réservé un hôtel. J’étais dégoûtée. Quand j’y repense, c’était un peu n’importe quoi. Je me suis laissée complètement dépasser par… C’est vraiment nul. J’ai vraiment honte de ça quoi, d’avoir joué la doll malgré moi et comme une imbécile je n’ai pas su réagir. J’ai eu du mal à atterrir après ça. J’ai tout arrêté après pendant un bon moment parce que ça m’a pas mal troublée quand même ».

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Ce qui se passe dans le cas de Laura, c’est une évidente faiblesse dans la maîtrise de sa mise en visibilité. Dans la production des contenus mis en ligne d’abord. Les photographies sont, pour la plupart, de mauvaise qualité, prises par des spectateurs d’un soir avec du matériel amateur, sans éclairages spécifiques et mal cadrées. Elles tendent ainsi à inscrire le travail de modèle de Laura dans un « vulgaire » qui rappelle une certaine imagerie pornographique parmi la plus répandue sur Internet. Par manque de distinction, son profil Facebook apparaît comme participant à un ensemble d’autres sites d’une nature autre que celle dont Laura a pourtant entouré ses pages personnelles. Bien que complètement absent des indications réseaugraphiques de son profil (e.g. via des liens hypermédias), ce « voisinage numérique » vient cependant brouiller les contenus mis en ligne par Laura. Du fait d’un amalgame facile à faire en réception (bondage = pornographie) et d’une ressemblance formelle qui ici s’appuie sur un défaut d’esthétisation des corps et de références explicites à un savoir-faire professionnel, les éléments mis en ligne se trouvent cadrés par des références extérieures qui les trivialisent. Cette trivialisation est par ailleurs renforcée par la mise en proximité de ses photographies avec un contexte qui en banalise d’une autre façon le caractère exceptionnel et original.

Contrairement à Darling et Jude d’Anvers qui, par de nombreux signes, authentifient le caractère exceptionnel de leur singularité, Laura dépose les témoignages iconiques de ses performances shibaristes en proximité avec des informations latérales qui les dé-spécifient (photos de classe, goûts musicaux, émissions télévisées regardées, « mise en statut » de sa quotidienneté, etc.), mais aussi en mitoyenneté avec des éléments identitaires plus intimes ou paraissant l’être : états d’âme, histoires sentimentales, photographies et récits de soirées festives visiblement alcoolisées, nouvelles érotiques soft rédigées à la première personne bien que non autobiographiques, etc. À ces premières causes expliquant, pour partie, les formes de dépréciation symbolique dont Laura a eu à subir les affres, vient évidemment s’ajouter le défaut de contrôle dont elle a fait montre dans la production des publics de son profil fb. En ouvrant au maximum vers des spectateurs dont elle ne connaît rien et qu’elle accepte sans condition, elle donne accès à certains traits identitaires dont l’appréciation positive est pourtant réservée à un public de connaisseurs ayant des compétences évaluatives particulières. En décloisonnant amplement les univers de réception de son travail afin de s’assurer la visibilité la plus large possible, elle diminue la maîtrise de sa figuration (Goffman, 1974) et augmente d’autant les risques de se voir conférer un sens négatif à la demande de reconnaissance de sa singularité subjective : « s’il n’y a certes pas de reconnaissance sans visibilité mutuelle, la visibilité n’est pas un gage de reconnaissance — cette dernière est moralement plus exigeante puisqu’elle suppose une prise en compte d’autrui dans ses exigences fondamentales » (Voirol, 2005, p. 113). Les activités expressives de Laura ne sont que superficiellement appréhendées « au regard » des attentes qu’elle y a déposées et ne rencontrent in fine qu’une attention oblique, voire très en décalage avec les attendus espérés, ce qui, pratiquement, ne lui permet ni de s’inscrire dans des formats d’échange satisfaisants, ni d’accéder à la reconnaissance de ses revendications identitaires et va même jusqu’à fragiliser sa personne et initier une révision assez radicale de ses activités.

La honte qu’éprouve Laura ne tient pas tant, ici, à des réprobations visant une exposition de soi fondée sur la monstration de corps nus, qu’à des approbations de cette mise en visibilité à partir de cadres interprétatifs qu’elle réprouve au nom de l’exigence d’une certaine pudeur notamment liée à une réserve sur sa sexualité (tout en ne s’interdisant pas d’évoquer la sexualité en général). Le sentiment d’impudeur et d’abattement éprouvé par la jeune femme naît donc de la tension créée par des autrui qui manifestent l’expression d’une déférence qu’elle juge déplacée, inadaptée à sa démarche et contraire aux impératifs de contenances de soi qui sont les siens et dont elle a pensé, à tort, qu’ils auraient aussi pu régler les réponses appropriées à son exposition, aussi singulière soit-elle. Le cas de Laura montre combien la dialectique pudeur/impudeur relève du domaine de l’intersubjectif, dans la mesure où l’impudeur est l’expression d’un désalignement entre des motivations jugées transgressives (en l’occurrence plutôt celles des regardeurs) et les normes par ailleurs intériorisées par un individu (ici, la regardée) qui en fournissent les cadres d’appréciation. Si en première approximation, les dévoilements shibaristes de Laura auraient pu être considérés par autrui comme une forme de décontrôle de soi en contravention avec les conventions réglant les attitudes appropriées de l’exposition de soi et de la décence sociale, ce sont finalement les regards d’autrui et leur attention inopportune qui vont surtout aller à l’encontre de la pudeur individuelle de Laura (Bologne, 1986) et provoquer chez elle un sentiment subjectif négatif de sa propre personne proche du stigmate (Goffman, 1975).

Les déplacements contemporains du contrôle du décontrôle

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La thèse développée par Elias dans La civilisation des mœurs (1973) montre bien la sociogenèse du sentiment de pudeur (l’obligation d’autocontrôle) et la manière dont évoluent les seuils de la bienséance et du convenable sous l’effet d’un contrôle social accru qui prend son origine dans la culture des couches dominantes (les normes de pudeur dominantes sont celles des classes dominantes). Mais elle insiste également sur le fait que la normalisation du déploiement des affects et l’élévation du niveau de sensibilité, autrement dit du seuil de la pudeur, va de pair avec le constat d’un relâchement en certains domaines (informalization processes — Wouters, 2007). Ce décontrôle n’est possible que « parce qu’un minimum d’habitudes, d’autocontraintes ancrées dans des institutions techniques, de retenue dans la vie pulsionnelle et dans les comportements individuels semble assuré, en accord avec la progression du seuil de la sensibilité aux expériences pénibles » (Elias, 1973, p. 301). L’assouplissement de certains codes sociaux et la réapparition à la surface de la vie sociale de comportements jusque-là sous contrainte (par exemple en lien avec la nudité) ne sont possibles, précise Elias, que si cette apparente transgression des mœurs est cadrée par un réglage des conduites qui durcit par ailleurs les permissivités allant de pair avec ces nouveaux comportements plus relâchés. Autrement dit, leur déprivatisation n’est possible que si, dans le même temps, on fait en sorte que de plus grandes réserves et une plus importante maîtrise des pulsions soient adoptées face à ces attitudes de relâchement. On renforce ainsi le contingentement des économies affectives par des formes d’autocontrainte. Ce qui, à première vue, se présente comme une libéralisation des mœurs masquerait en fait une limitation des libertés pulsionnelles individuelles.

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Au regard de la multiplication des situations de décontrôle qui semble animer les mœurs contemporaines et les occasions d’exposition de soi qui tendent, elles, à proliférer (notamment du fait du développement de dispositifs soutenant les déploiements pratiques du soi au nombre desquels l’on compte les sns), il n’est pas insensé de penser que les conditions de possibilité du relâchement sont cadrées par des processus de « conditionnement émotionnel » ayant quelque peu évolué. Le contrôle du décontrôle est-il aujourd’hui toujours garanti par l’augmentation des contraintes morales pesant « en réception » sur les spectateurs des phénomènes d’exposition de soi ? La chose semble pour le moins discutable, notamment au regard des matériaux empiriques que nous venons d’analyser. Une option contiguë est de postuler l’existence d’un public plus réflexif, plus distancié et plus stratège, dont la tolérance aux débordements du soi est peut-être moins liée à un affermissement des autocontraintes qui pèsent sur lui qu’à un apprentissage le rendant plus indulgent et compréhensif des singularités identitaires mises en scène au sein d’arènes de moins en moins spécialisées. L’émergence d’une nouvelle dialectique pudeur/impudeur qui se donne entre autre à voir sur les sites de réseaux sociaux serait ainsi davantage l’effet de l’existence d’un public éduqué à plus de permissivité, rendu moins sensible aux expansivités du soi et dont les jugements susceptiblement négatifs tendraient à se transformer en indifférence. Le regard serait d’emblée plus détaché et ne se transformerait en jugement moral que par une sollicitation ou un engagement dans une situation nécessitant de quitter cette position de neutralité qui permet de faire l’économie d’une compréhension fine et coûteuse des comportements. Cette tolérance indifférente permettrait de se dégager de la pression normative de la « surveillance » sociale et tendrait à devenir alors la norme a priori, précédant tout jugement moral positif ou négatif. Le décontrôle de la pudeur correspondrait donc plutôt à un affaiblissement des réglementations contemporaines de l’affectivité, nécessitant de moins dissimuler certains traits identitaires. Le relâchement ne serait donc pas tant le complément d’un autocontrôle renforcé, mais plutôt le résultat d’un aggiornamento rendant plus flexibles les codes de convenance régissant l’exposition de soi.

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À l’instar des thèses défendues par Hans Peter Duerr (1998), la révision des sens de la pudeur tiendrait moins à une consolidation des refoulements pulsionnels qu’à une tendance au rejet des contraintes institutionnelles pesant sur l’individu (Schweisguth, 2003), voire à une libéralisation hédoniste des mœurs. Les processus d’intériorisation des règles de civilité se seraient donc affaiblis. Cet étiage de l’impudeur pourrait être alors saisi non comme un retournement du processus général de civilisation, mais plutôt comme l’abandon de l’aspect le plus radical du phénomène, à savoir la naturalisation des malaises de l’impudeur et des réprobations sociales qui s’y rapportent. Ce qui semble s’être modifié c’est la tendance à la justification de l’établissement des seuils de pudeur sans référence particulière à un autrui spécifique et aux raisons sociales qui en définissent pourtant la nécessité. C’est à cette forme de pudeur statique « sans distinction de lieu, de condition sociale ou d’élévation spirituelle » (Bologne, 1986, p. 385) que semblent s’opposer les « revendications » dynamiques des décontrôles contemporains et notamment ceux qui se publicisent sur Internet. Ce à quoi nous assisterions, ce serait donc à une relativisation des astreintes de la pudeur dont l’intensité se doit d’être modulée en fonction des environnements et des personnes qui participent à ces situations d’exposition de soi. Si, comme le rappellent Jean-Claude Bologne et Hans Peter Duerr, la pudeur est une sorte d’invariant universel de la retenue (elle serait en cela « naturelle »), les normes de la pudeur sont en revanche éminemment culturelles à l’échelle des sociétés, mais aussi à celle des micro-milieux qui en redéfinissent et renégocient à chaque fois les contours. Dans cette perspective, les mœurs balnéaires contemporaines (Urbain, 2002) ou sportives (Elias, Dunning, 1971) témoigneraient à la fois d’un contrôle du décontrôle des contraintes émotionnelles « en général », mais aussi de la création d’espaces singuliers de spectacle (i.e. fondés sur un exercice pratique du regard) où certaines transgressions de la pudeur seraient permises dans le cadre de conventions pulsionnelles socialement renégociées et d’une séparation notoire entre des regardeurs et des regardés (e.g. des corps de femmes sous les regards des hommes dans le cas de la pratique des seins nus sur les plages — Kaufmann, 1998). À l’évidence, les sites de réseaux sociaux sont au nombre de ces nouvelles scènes de spectacle.

Les arbitrages relevant de la retenue pudique, leur nature et leur portée seraient donc de moins en moins considérés comme des normes non discutables qui opèrent en toute circonstance, mais davantage perçus comme des principes modulaires qui tiennent pour beaucoup des contextes d’actualisation, des sujets auxquels ils s’appliquent et des intérêts personnels et collectifs qu’il y a à s’y soumettre. Leur évolution contribuerait ainsi à amoindrir le malaise qui faisait naître jusqu’alors chez les individus « l’impression d’être ‘‘intérieurement’’ quelque chose pour soi tout seul, qui existerait sans rapport avec les autres » (Elias, 1991, p. 170). Ce sont les dimensions sociale et intersubjective de la pudeur qui semblent être la nouvelle source de son évolution. Comme si les formes d’autocontrainte et de retenue de soi, devenues aliénantes, dépossédant le sujet de la libre expression de soi et allant ainsi à l’encontre de l’épanouissement personnel et de l’autoréalisation, étaient de facto remises en cause du fait qu’elles créeraient des « types de subjectivité qui se vivent et s’éprouvent eux-mêmes comme injustement limités, comme inaccomplis et souffrants » (Fischbach, 2008, p. 12). Les régimes de régulation liés aux normes morales de la pudeur fonctionnent à la culpabilité, à la honte, au désaveu et tirent leur efficacité du malaise, voire de la peine qu’ils provoquent. Le sentiment de pudeur se fonde donc sur des ressorts pathologiques, ceux d’une expression de soi détournée d’elle-même et animant des subjectivités en souffrance, « sans contenu qui soit un contenu propre, sans déterminations qui soient des autodéterminations, sans limitations qui soient des autolimitations voulues et acceptées comme telles » (Fischbach, 2008, p. 12).

À suivre ce raisonnement, on peut reconsidérer la portée de l’argument eliassien de l’autocontrainte et envisager que les formes de désintimisation et de déprivatisation du soi sont certes bien cadrées par des impératifs normatifs, mais relèvent davantage d’obligations intersubjectives sensibles au contexte. C’est en quelque sorte l’exigence d’une pudeur située fondée sur des orientations pratiques négociables et, par là même, la remise en cause de principes de pudeur universels qui serait ici mise en avant. Dans le même mouvement, cette relativisation des cadres de la pudeur est aussi une opération de responsabilisation des actes de chacun. Le décontrôle se doit bien d’être sous contrôle, mais ce contrôle des actes de monstration de soi relève moins d’un respect de normes sociales valant en tout cas (réglé par une intériorisation) que de la mise en œuvre d’une « intelligence sociale » qui en évaluerait la portée en chaque situation (quelle (im)pudeur fait sens en cette situation ?). Nous serions toujours bien dans un régime de restriction des expressions de soi, mais qui ne relèverait plus vraiment d’un renforcement des conditionnements émotionnels bridant les voies de l’épanouissement personnel. Celui-ci serait plutôt un cadre souple permettant de déterminer des orientations normatives de l’exposition de soi intersubjectivement partagées et incarnées, c’est-à-dire susceptibles de se dégager des carcans moraux institutionnellement engendrés et « prêts à l’emploi ». Le châssis de la nouvelle pudeur pourrait ainsi être appréhendé comme un effort pour construire un rapport à soi et aux autres permettant une plus grande liberté d’expression et impliquant de retrouver les moyens de s’appartenir en faisant l’expérience d’une mise en visibilité de soi qui amenuiserait les dissonances entre l’intériorisation des contraintes morales et l’autoréalisation d’une individualité singulière.

Conclusion

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Nous avons cherché à porter quelque éclairage sur des phénomènes d’exposition de singularités subjectives motivés par une quête du regard d’autrui à des fins de reconnaissance. La publicisation de certaines facettes de soi, intimes ou privées, se justifie à l’évidence par la recherche de marques approbatives susceptibles de permettre à ceux qui s’exposent de se rapporter positivement à leur subjectivité (une estime subjective de soi). Ce à quoi ils se livrent, c’est à une tentative de renforcement d’une identité positive via la promotion d’images de soi qui, reconnue, leur permet alors de développer une estime de soi rehaussée. Darling, Jude d’Anvers et Laura tentent ainsi de déclencher des feedbacks concordant avec la façon dont elles aimeraient que les autres les considèrent. Elles souhaitent ainsi faire reconnaître des traits identitaires singuliers (modèles fétiche, burlesque ou shibariste) et produisent des marques publiques et explicites de l’exécution de ces rôles sociaux dont l’un des traits communs est de passer par une monstration de leurs corps dénudés. Mais ce qui pourrait être rapidement et uniquement lu comme un exhibitionnisme provocateur, se présente également comme une (dé)monstration de compétences particulières.

70

En premier lieu, des savoir-faire concernant le choix des attributs identitaires à mettre en jeu et celui de la valeur de soi spécifique à faire reconnaître. L’exposition de soi passe par la sélection de facettes personnelles, la mise en lumière de certains traits estimés distinctifs et la valorisation de soi par contraste, en laissant nécessairement dans l’ombre d’autres éléments caractéristiques de sa personne, notamment ceux qui seraient susceptibles de brouiller l’image spécifique de soi que l’on essaie de faire reconnaître. En deuxième lieu, des compétences permettant d’envisager les infractions à la pudeur comme des processus relationnels et contextuels et ainsi évaluer les opportunités et les risques liés au dévoilement de soi en rapport avec l’appréhension des publics susceptiblement spectateurs de cette exposition. La déprivatisation du soi s’accompagnant de plus en plus de formes de tolérance indifférente qui ne facilitent pas l’obtention de marques de gratifications, il faut par exemple, comme nous l’ont montré les cas évoqués, être en mesure de « forcer le jugement » en convoquant l’avis d’a- mateurs éclairés, capables de (re)connaître la valeur des signes du soi exposé et de la faire « exister dans un univers de parole et d’action » (Voirol, 2005, p. 117) loin de tout voyeurisme. En troisième lieu, des aptitudes à construire des formes d’écriture et d’éditorialisation du soi (i.e. assurer le maintien d’un ordre expressif permettant une compatibilité avec la facette de soi exposée — Goffman, 1974), en conformité à ces publics inscrits dans des champs d’expérience spécifiques et susceptibles de ratifier ces expansions du soi, sachant que l’expression de la reconnaissance peut être aussi valorisante pour le regardeur-valideur qui fait montre de capacités évaluatives rares qui peuvent elles-mêmes être reconnues.

Il faut enfin souligner que les monstrations du soi sur lesquelles nous avons travaillé, témoignent aussi de compétences conformes aux cultures sociales actuelles qui ont tendance à valoriser un individu entrepreneur de sa propre existence, proactif, risquophile, assuré, investi, maîtrisant les tic et dont la réussite tient pour l’essentiel aux attributs de sa personnalité. Autrement dit, ce qui est recherché dans la production de singularités subjectives ayant des validités normatives particulières, c’est sans doute aussi de se faire reconnaître en tant que porteur de potentiels socialement valorisables sur d’autres scènes. Cette double demande concomitante d’estime subjective et d’estime sociale de soi peut alors être saisie comme la manifestation d’une volonté apparemment paradoxale : se comporter comme un outsider (Becker, 1985) et se rendre ainsi étranger aux mondes sociaux ayant défini les normes transgressées, mais également attester de certaines compétences typiques des insiders parmi les plus performants. La preuve de ce savoir-faire est certes apportée via un usage social non conforme aux attendus qui en définissent traditionnellement le champ d’exercice, mais elle authentifie néanmoins la maîtrise d’attributs personnels et la recherche de formes d’efficacité qui peuvent être reconnues comme des signes d’appariement avec un certain individualisme contemporain qui demande performance et optimisation de soi. Cette apparente contradiction ferait écho à un autre paradoxe : l’existence de formes idéologiques de reconnaissance qui, éloignées d’objectifs à proprement parler émancipateurs, assureraient le développement de dispositions individuelles facilitant in fine la reproduction de formes de domination sociale.


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Notes

[*]

Sociologue au sein du laboratoire Sociology and Economics of Networks and Services (sense-Orange Labs) 38-40, rue du Général Leclerc, 92794 Issy les Moulineaux Cedex 9 — fabien.granjon@wanadoo.fr

[**]

Maître de conférences en sciences du langage ; Praxiling umr 5267 cnrs itic, Université Paul Valéry (Montpellier III) Route de Mende, 34199 Montpellier Cedex 5 — julie.denouel@univ-montp3.fr

[1]

« Nous définissons les sites de réseaux sociaux en tant que services web qui permettent aux individus de (1) construire un profil public ou semi-public, dans un système borné, (2) articuler une liste d’autres utilisateurs [les « amis » sur Facebook] avec lesquels ils partagent un lien, et (3) voir et arpenter leur liste de liens et celles établies par d’autres au sein du système. La nature et la nomenclature de ces liens peuvent varier d’un site à l’autre » (Boyd et Ellison, 2008, p. 211 — traduction).

[2]

Le champ de l’exploration de soi et de l’auto(re)présentation est en effet balisé par des pratiques fort diverses : entretiens d’embauche, autofictions littéraires, speed dating, téléréalité, témoignages médiatiques, tests, thérapies, développement personnel, etc.

[4]

La méthodologie, les attendus, ainsi que la base complète des réponses de cette enquête en ligne sont disponibles sur le site de la revue Sociologie à l'adresse suivante : http://sociologie.revues.org/300.

[5]

Représentant respectivement 19 %, 24 %, 20 %, 24 % et 13 % de notre échantillon.

[6]

Elles sont donc aussi profondément intersubjectives : « la liberté de se réaliser soi-même dépend de conditions qui ne sont pas à la libre disposition du sujet humain, mais ne sont remplies que grâce aux partenaires de l’interaction » (Honneth, 2008c, p. 53). Dans sa relecture hétérodoxe de la philosophie du droit de Hegel, il insiste ainsi sur l’importance de la sphère de l’éthicité à côté de celle du droit et de la moralité. La production d’une subjectivité épanouie et accomplie ne peut être assurée par la seule inscription du sujet dans ces deux premières sphères qui, survalorisées au sein de nos sociétés, composent des formes de liberté individuelle abstraites et indéterminées. Cette insistance sur l’éthicité est un manifeste pour la reconnaissance d’alter en tant que condition de possibilité de la réalisation de l’autonomie d’ego. Il n’y a pas de reconnaissance du sujet, sans expérience de reconnaissance réciproque entre les sujets : « les sujets ne peuvent parvenir à une relation pratique avec eux-mêmes que s’ils apprennent à se comprendre à partir de la perspective normative de leurs partenaires d’interaction, qui leur adressent un certain nombre d’exigences sociales » (Honneth, 2008a, p. 113).

[7]

La notion de position (Goffman, 1987) permet d’interroger l’identité des personnes en tant que production incarnée et située à travers le(s) statut(s) qu’elles sélectionnent in situ et la façon dont elles mobilisent ce(s) statut(s) au regard du cadre de participation de la situation dans laquelle elles sont engagées. D’autre part, la notion de position offre à l’analyste un moyen d’appréhender les changements de statut dans le cours d’une interaction et leurs conséquences sur les formes de coordination entre les coparticipants.

[8]

Dans les cas qui nous intéressent, la recherche de reconnaissance n’est pas nécessairement à considérer comme une réponse conflictualiste des enquêtés à des situations de mépris et de dépréciation de soi contre lesquelles ils seraient rentrés en lutte. Ce qui se déploie sur les SNS semble moins conforme à une lutte pour la reconnaissance qu’à une demande de reconnaissance mue par une prospection identitaire à la recherche d’un public susceptible de confirmer la valeur sociale des facettes du soi ainsi mises en délibération. La souffrance n’est donc pas toujours le moteur de l’exposition volontaire de soi et de cette recherche de reconnaissance qui lui est attenante, bien qu’elle soit en certains cas très présente. Cette publicisation de traits personnels intimes ou privés qui s’effectue donc au risque de l’impudeur relève moins d’une « réparation » de soi, que d’une exploration identitaire convoitant une reconnaissance de l’intérêt d’être ce que je montre et suis.

Résumé

Français

Construit dans le prolongement du projet de recherche baptisé Sociogeek, portant sur les usages sociaux des sites de réseaux sociaux (sns) et les pratiques de mise en visibilité de soi sur Internet, cet article s’intéresse aux formes d’exposition de soi produites sur Facebook, et plus particulièrement celles qui s’inscrivent dans le cadre de l’impudeur corporelle (l’une des cinq modalités d’épanchement de soi décelée par l’enquête Sociogeek). Aussi, notre proposition s’appuie sur un travail de terrain qualitatif composé d’une vingtaine d’entretiens semi-directifs approfondis à laquelle est venue se greffer l’analyse discursive de diverses marques d’auto-identification produites sur Facebook par les personnes interrogées. Nous avons, ici, pour objectif d’analyser quelques unes de ces manifestations du soi qui se jouent avec plus ou moins d’évidence des frontières de la pudeur, de l’intime, du privé et du public à des fins de reconnaissance et de construction positive de son identité. En effet, ce travail sur l’exposition de soi nous amène à considérer, au plus près des pratiques, la manière dont des éléments identitaires mis en jeu sur les sns se combinent pour définir les contours d’une facette du soi singulière et complexe, censée avoir une certaine valeur dont on cherche à avoir la confirmation par autrui. Ladite confirmation porte en ce cas sur des formes spécifiques d’estime fondées sur la reconnaissance de singularités subjectives, c’est-à- dire sur la reconnaissance de qualités particulières par lesquelles les individus se caractérisent dans leurs identités plurielles. Rendant compte d’un intérêt pour des activités tenant à la fois à l’expression de soi en ligne, aux conventions qui en règlent la mise en pratique, et aux demandes de reconnaissance qui prévalent à leur mise en œuvre, cet article propose in fine d’appréhender le lien entre des demandes d’estime subjective de soi et des demandes d’estime sociale.
Annexes électroniques consultables en ligne sur http://sociologie.revues.org/300.

Mots-clés

  • exposition de soi
  • identité
  • impudeur
  • reconnaissance
  • sites de réseaux sociaux

English

Self exposure and recognition of subjective singularities in social network sitesSubsequent to the Sociogeek research project, focused on social network sites’ (sns) social uses and self exposure practices on the Internet, this article deals with forms of presentation of the self produced on Facebook, and more particularly, the ones that are related to “bodily immodesty” (one of the five categories of self exposure the Sociogeek project has brought out). This article is based on a qualitative research, involving twenty interviews and the discourse analysis of self identification tokens that the people surveyed post on Facebook. Thus, we propose to examine several self exposure occurrences that play with boundaries of modesty, intimacy, privacy and public for the sole purpose of guaranteeing recognition and positive identity construction. This will lead us to pay particular attention to the way identity elements produced on sns combine to define contours of a singular and complex self, intended to have value through which confirmation from others is sought. In this case, confirmation is related to specific forms of esteem based on recognition of subjective singularities, i.e. recognition of specific skills characterizing individuals through their multiple identities. By considering self expression activities that are produced online, rules that regulate their accomplishment, and recognition demands that are their origins and their aims, we also try to question the relations between subjective self esteem demands and social esteem demands.

Keywords

  • self-exposure
  • identity
  • immodesty
  • recognition
  • social network sites

Plan de l'article

  1. Coprésence à distance, exposition de soi et impudeur
  2. De la reconnaissance de singularités subjectives
  3. Impudeur corporelle et reconnaissance
  4. Façonnage de l’expression, cadrage des impressions
  5. Les dénis de la reconnaissance identitaire
  6. Les déplacements contemporains du contrôle du décontrôle
  7. Conclusion

Pour citer cet article

Granjon Fabien, Denouël Julie, « Exposition de soi et reconnaissance de singularités subjectives sur les sites de réseaux sociaux », Sociologie, 1/2010 (Vol. 1), p. 25-43.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2010-1-page-25.htm
DOI : 10.3917/socio.001.0025


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