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Sociologie

2010/1 (Vol. 1)


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S’appuyant souvent sur la notion de carrière développée par Goffman (1961 [1968]) et Becker (1963 [1985]), de nombreux auteurs présentent la vie des sans-domicile comme une succession d’étapes plus ou moins obligées après la perte de leur logement [1][1] Toutefois, Alexandre Vexliard (1957), qui étudiait.... Ainsi, Julien Damon (2002) parle de « trois étapes typiques », la fragilisation, la routinisation et la sédentarisation, selon l’intensité et la fréquence des contacts avec les institutions d’aide. Maryse Bresson (1997) évoque la galère, la zone et la cloche, vues comme « trois mondes de la marginalité », distincts, que les individus peuvent « parcourir successivement dans un processus de dégradation continue » (p. 145) ou dont ils peuvent ne connaître qu’un seul. Antonella Meo (2000, p. 113-180) distingue elle aussi trois phases, l’arrivée dans la rue (il condizione di « nuovo » senza casa), la phase d’adaptation (la fase di adattamento) et un état « chronique » (il senza casa cronico). Par ailleurs, d’après des travaux américains, le niveau de stress est plus élevé quand on vient juste de se retrouver à la rue, et s’atténue par la suite, quand la personne commence à « s’y retrouver » (Toro et al., 1997 ; Wong & Piliavin, 2001 ; Snow & Anderson, 1993, p. 295).

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Dans leur ouvrage intitulé La lutte des places (1994), qui traite plus généralement des trajectoires de personnes en grande difficulté, Vincent de Gaulejac et Isabel Taboada Leonetti déduisent eux aussi des récits des personnes interviewées une sorte de « trajectoire type » vers la désinsertion, après un « événement déclencheur ».

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Selon ces auteurs, trois phases se succèdent. La première est une phase active de résistance, où certains arrivent à reprendre le contrôle de leur vie : « La phase de résistance caractérise le moment où l’individu va mobiliser l’ensemble de ses ressources affectives, sociales, culturelles pour résister à la nouvelle situation sociale dans laquelle les événements l’ont amené » (p. 120). Suit une phase d’adaptation, où l’individu accepte sa nouvelle situation : « Après la phase de résistance marquée par les essais de reconquête du statut antérieur, l’individu n’ayant pas réussi à se dégager de la situation transforme la vision qu’il en a. Il s’organise un nouveau mode de vie, non pas qu’il le trouve « normal » mais plutôt parce qu’il ne peut pas faire autrement. Pour réduire sa souffrance, il s’adapte psychologiquement à ses nouvelles conditions d’existence. Il se vit comme impuissant à agir sur l’événement ce qui renforce l’image négative qu’il développe sur lui-même. Il y a affaiblissement du sentiment d’appartenance à son groupe social originaire puis son retrait. Il développe un mode de vie semblable à ceux qui évoluent dans le même contexte tout en refusant de s’y identifier. Il se pense différent de ceux dont il partage les conditions de vie parce qu’il est dans un état psychologique différent » (p. 122). Enfin, dans la phase d’installation, l’individu se résigne et perd l’envie de lutter, certains développant à ce moment un discours justificatif sur leur nouvelle situation : « Cette phase est celle de la résignation à la situation, de la passivité. Elle s’accompagne du sentiment qu’il ne peut pas en être autrement. Mais surtout elle s’accompagne d’une modification du rapport aux normes. L’individu a renoncé aux valeurs auxquelles il croyait encore dans les étapes précédentes. Il devient indifférent à ce que les autres pensent » (p. 122). Certaines trajectoires, plus complexes, font se succéder ces groupes de trois phases, une nouvelle phase de résistance suivant la phase précédente d’installation.

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Si de nombreux travaux sociologiques ou ethnographiques ont montré qu’il se produit une adaptation, un apprentissage de la vie dans la rue (Pichon, 1995 ; van Doorn, 2000, etc.), jusqu’à l’établissement de « routines », l’ancienneté dans leur situation n’est qu’un des facteurs expliquant les conditions de vie des sans-domicile (Marpsat & Firdion, 2000, p. 287-321) ; en effet, les différents « capitaux » dont ils disposent (santé physique et psychique, réseau de relations, niveau de formation, genre (Marpsat, 1999), etc.) ont un rôle tout aussi important. Chacun opère ainsi un « bricolage » [2][2] Notion appliquée par Snow et al., 1996 aux sans-domicile,... entre des éléments hétérogènes, aide des organismes publics et privés, débrouille, solidarité familiale ou amicale ; ce « bricolage » diffère d’une personne à l’autre, et dépend de ses « capitaux ». Il s’agit d’un bricolage instable, d’un assemblage fragile qui doit être fréquemment reconstruit, lorsqu’évoluent les ressources disponibles et les contraintes subies (amélioration ou aggravation de l’état de santé ; rupture ou établissement de liens personnels ; ouverture d’un centre, action de la police, modifications des politiques sociales, migratoires, etc.). Tout changement, même bénéfique, de ces contraintes et ressources nécessite une nouvelle adaptation qui est souvent source d’angoisse.

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Beaucoup [3][3] Pour une approche de suivi sur le long terme, on peut... de travaux sur les parcours des sans-domicile depuis la perte de leur logement reposent sur des récits recueillis bien plus tard. Le narrateur construit alors son récit rétrospectif à la lumière de sa situation actuelle. De ce fait, les évolutions passées de son mode de vie et de la perception qu’il avait de sa situation du moment sont difficiles à distinguer de la présentation qu’il en fait et de la représentation qu’il en a au moment de l’entretien, qui peuvent gommer les allers-retours et les incohérences apparentes.

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J’analyserai ici le journal [4][4] On trouvera dans Farge, Laé, 2000 une analyse du journal... en ligne d’Albert Vanderburg [5][5] Je remercie Albert Vanderburg pour la générosité dont..., un Américain sans-domicile. Rédigé depuis le moment où Albert s’est retrouvé à la rue, il permet de suivre son parcours presque quotidiennement pendant plusieurs années, ne présentant pas, de ce fait, l’inconvénient d’une reconstruction a posteriori. Ce journal, The Panther’s Tale, a fait par ailleurs l’objet d’un ouvrage, Le monde d’Albert la Panthère (Marpsat & Vanderburg, 2004). Articulée à une analyse thématique, l’analyse textuelle de ce journal par la méthode Alceste permet d’étudier l’évolution des thèmes abordés par l’auteur et de sa façon d’en parler, ainsi que le poids de certains événements comme un long séjour à l’hôpital ou le renforcement de l’action policière.

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Mais la survie qu’assure ce bricolage, les besoins auxquels il répond, ne sont pas que matériels. Si on peut faire débuter la période sans domicile au moment de la perte du logement (comme c’est le cas dans les travaux statistiques), on peut aussi considérer qu’on devient un sans-domicile lorsqu’on est désigné comme tel par les personnes disposant d’un logement et par les institutions, et qu’on réagit à cette désignation, en la combattant, en l’acceptant, ou en la détournant — par exemple, quand on présente une histoire bien choisie correspondant à certains stéréotypes de son interlocuteur pour en obtenir une aide ou un peu d’argent. En effet, les personnes privées de domicile sont souvent vues soit comme des « mauvais pauvres », dont la situation résulte de leur paresse et de leur alcoolisme, soit comme des faibles à qui on prodigue des conseils infantilisants. Ils sont ainsi réduits à leur situation présente, et assimilés les uns aux autres, malgré la diversité de leurs trajectoires et des compétences qu’ils déploient pour assurer leur survie.

Selon Snow et Anderson (1987), les sans-domicile, dont l’aspect, le comportement ou les conditions de vie ne leur permettent qu’assez rarement d’échapper à leur « stigmate », sont ainsi confrontés en permanence à la difficulté de construire et de maintenir des identités qui ne soient pas un simple reflet de la façon stéréotypée et stigmatisée dont on les regarde en tant que catégorie sociale (p. 1340). Il leur importe alors de préserver une image positive d’eux-mêmes devant celle que leur renvoient institutions, médias, proches ou passants.

Après avoir présenté le journal d’Albert et l’avoir resitué dans l’ensemble des écrits semblables (journaux intimes en ligne ou non, rédigés par des personnes disposant ou non d’un domicile), je détaillerai les résultats de l’analyse textuelle et la combinerai à une analyse thématique, pour examiner l’évolution des thèmes abordés par Albert et la façon dont son journal l’aide à résister à la stigmatisation dont il fait l’objet en tant que sans-domicile et à préserver l’image qu’il a de lui-même.

Un auteur singulier : le parcours « improbable [6][6] Poliak (1991) utilise ce terme pour qualifier les trajectoires... » d’Albert Vanderburg

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Quelques éléments du passé d’Albert Vanderburg sont utiles à la compréhension de ce qui suit. Né au Texas en 1940, Albert a un père militaire que la famille suivra d’un poste à l’autre, notamment en Allemagne. Albert a de mauvaises relations avec ses proches, et il quittera l’école sans diplôme pour s’engager à dix-sept ans dans l’Armée, où il passera le ged, une sorte d’équivalent du baccalauréat. À sa démobilisation, il gagne New York où il fait la connaissance d’un artiste peintre dont il sera le compagnon pendant cinq ans. Ce sera pour lui l’occasion de débuter une carrière d’artiste [7][7] Pour le détail de ce parcours et les vérifications... et de fréquenter le « monde de l’art » new yorkais (Becker, 1982 [1988]). Il quitte cet artiste et vit plusieurs années à Londres puis, après une rupture amoureuse difficile, se rend en Inde comme de nombreux jeunes de sa génération. Après son retour, sa vie se déroule entre Londres et New-York, où il occupe des emplois de bureau, souvent en intérim ce qui explique sa compétence informatique. Il acquiert aussi une culture littéraire et artistique, par ses lectures, mais aussi ses fréquentations. Enfin, en 1989, au cours d’un voyage d’agrément, il visite Honolulu où il se fixe, mais il quitte son dernier emploi après une période troublée, exerce quelques mois une activité de consultant informatique à domicile puis se retrouve dans la rue, en octobre 1997, à 57 ans.

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J’ai raconté en détail par ailleurs (Marpsat et Vanderburg, 2004, p. 4-8) comment j’ai découvert le journal en ligne d’Albert Vanderburg [8][8] http://www.lava.net/~panther/tale.html. Depuis janvier..., « Les Contes de la Panthère », la relation que nous avons nouée puis le projet de livre qui s’est ensuivi. Albert, dont le pseudonyme de « Panthère » n’est pas un surnom acquis dans la rue mais provient d’un des jeux en ligne qu’il affectionne, a commencé son journal au moment où il a quitté son logement. Jusqu’à la fin de 2006, où son état de santé l’a forcé à une longue interruption, il a écrit plusieurs fois par semaine, généralement le matin, depuis la bibliothèque de l’Université de Hawaï dont certains ordinateurs sont en libre service. Son journal est divisé en Contes (Tales) dont chacun correspond à une entrée dotée d’un numéro. Les entrées ne sont pas datées, mais repérables dans le temps car classées selon le nombre d’années depuis la perte de son logement, ainsi que selon l’année dans le calendrier chinois (Albert est attiré par l’Orient, comme un certain nombre de personnes de sa génération), et rassemblées par petits groupes portant un titre, qui permet à Albert de retrouver l’humeur dans laquelle il était à ce moment-là, ou le moment précis : par exemple, La saison du Bélier (The season of the Ram) ou Des Dieux et des Monstres (Gods and Monsters, du nom d’un film qu’il est allé voir avec son amie Helen).

Albert Vanderburg a rédigé [9][9] 214 contes lors de sa première année passée à la rue,... 1 369 Contes entre octobre 1997 et fin 2006. S’y ajoutent quelques textes dispersés, les « Bavardages divers » (Miscellaneous Wags), la transcription d’une partie des carnets rédigés lors d’un voyage en Inde où il a passé environ un an lorsqu’il avait une trentaine d’années, et quelques textes rétrospectifs décrivant son passé jusqu’au début des Contes proprement dits (les Complete Tales of the Past), dont il existait une version plus sommaire avant qu’Albert Vanderburg ne se retrouve à la rue. À l’exception de ces textes rétrospectifs, les Contes ne sont donc pas construits du point de vue de sa situation actuelle par laquelle son parcours prendrait sens.

Les journaux en ligne : l’intimité accessible à tous

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Le journal d’Albert fait partie des nombreux journaux « personnels » ou « intimes » qui sont accessibles à tous sur Internet. Après quelques précurseurs apparus aux États-Unis dans les années 1980, leur nombre a crû depuis la moitié des années 1990, l’aide de logiciels [10][10] Stephen Levy, « Living in the Blog-osphere », Newsweek,... spécialisés ayant élargi le cercle des personnes auxquelles cette façon de parler de soi est techniquement accessible. Ces écrits (concurrencés ultérieurement par Facebook ou Myspace) sont particulièrement abondants en langue anglaise (numéro spécial de Biography, 2003 ; pour les journaux en langue française, voir Lejeune, 2000 ; Paldacci, 2006 ; Cardon & Delaunay-Teterel, 2006). Dans ce qui suit, j’étudie la diversité des journaux sur Internet [11][11] Ceci résulte d’un travail qualitatif réalisé sur une... rédigés quand Albert écrivait ses Contes et la façon dont les auteurs y construisent l’image qu’ils veulent donner à leurs lecteurs (Marpsat et Vanderburg, 2004, chapitres 5 et 6). J’examine plus particulièrement le cas d’Albert et celui d’un autre sans-domicile américain, Kevin. Je me limite toutefois aux journaux « intimes », à l’exclusion des formes de « blogs » qui présentent une opinion et commentent l’actualité.

Une grande diversité d’auteurs et de journaux

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Dans une étude des blogs à travers leur public, Cardon et Delaunay-Teterel distinguent quatre idéaux-types : le partage d’intimité entre anonymes, la conversation familière entre proches, la coordination communautaire et l’échange public des opinions. Si la plupart des blogs sont une hybridation entre ces quatre types, une première différence entre journaux en ligne est en effet le cercle possible des lecteurs. De très nombreux journaux sont en accès libre, mais certains nécessitent un mot de passe fourni par le diariste [12][12] Terme employé, par exemple, par Lejeune.. Un journal en accès libre peut passer en accès restreint lorsque l’auteur a été victime d’insultes de la part de ses lecteurs, ou d’une curiosité fascinée et inquiétante venant d’étrangers, dont il ne pouvait prévoir jusqu’où elle irait.

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Qu’un journal soit en accès libre n’implique pas pour autant qu’on le trouve avec facilité : ceux faisant partie d’un webring, un cercle de diaristes, ou qui figurent sur une liste référencée (selon l’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, les goûts de l’auteur, le lieu de résidence…) ont de plus grandes chances d’atteindre de nombreux lecteurs. Être référencé sur la liste des liens hypertextes d’un autre diariste, ou cité par lui, augmente les chances d’être lu, surtout lorsqu’on a réussi à toucher l’une des « stars » de ce mode d’expression.

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Un autre critère de différenciation est l’utilisation plus ou moins grande des ressources techniques : insertion de photographies et de séquences vidéos ou audio, usage des webcams, etc. La nécessité de dominer un certain nombre d’outils, et même simplement d’y avoir accès, a des conséquences sur le profil des auteurs, malgré la mise à disposition de logiciels spécialisés. Dans son étude sur les journaux en langue française, Philippe Lejeune relevait que les diaristes étaient plutôt jeunes, et exerçaient souvent une activité qui leur rendait accessible Internet (travail de bureau, études, spécialisation en informatique). Par ailleurs, en raison de l’aspect valorisant que confère la maîtrise technique supposée par l’usage d’Internet, qui vient contrebalancer l’image dévalorisée et dévirilisante du journal intime, la proportion d’hommes tenant un journal sur Internet est peut-être plus élevée que lorsqu’il s’agit de journaux manuscrits. Enfin, si le coût de certaines techniques peut être un frein, le type de présentation choisi relève aussi de la présentation de soi au sens de Goffman (voir ci-dessous).

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Reste le temps disponible, qui peut influer sur la distribution par âge, sexe et profession des auteurs, sans oublier le fait que la propension à parler de soi est inégalement répartie dans la société (Poliak, 2002). En ce qui concerne Albert, qui ajoute à sa compétence informatique de longues plages de temps libre, ces deux obstacles à l’élaboration d’un journal en ligne, le manque de maîtrise technique et du temps nécessaire pour écrire, sont donc levés.

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Enfin, il existe des sortes de sous-communautés de diaristes, formant souvent des cercles d’interconnaissance. Ils se lisent mutuellement, se citent, et parfois se rencontrent, de façon plus ou moins officielle et institutionnalisée. Ainsi, The Panther’s Tale est à resituer dans une pratique locale. Les journaux écrits par des personnes originaires d’Hawaï, ou qui y résident, étaient déjà au nombre de plusieurs dizaines lorsque j’ai découvert celui d’Albert, et ont continué à se développer dans les années 2000. On en trouvera plusieurs listés sur http://www.hawaiistories.com

Pourquoi écrire, ou cesser d’écrire, son journal en ligne ?

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Le journal d’Albert est exceptionnel par sa régularité. De nombreux diaristes restent plusieurs mois sans écrire, des journaux disparaissent ou changent de site pour se débarrasser de lecteurs malveillants. Seuls quelques auteurs expliquent dans un dernier texte leurs raisons d’interrompre leur journal. Parmi les motifs invoqués figurent fréquemment l’intérêt accru de la « vie réelle », l’importance croissante des rencontres en face-à-face, mais aussi parfois la crainte des conséquences légales ou personnelles négatives de la révélation de leurs actes.

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À l’opposé, les raisons menant à commencer un journal sont souvent développées. Pour de nombreux auteurs, il s’agit de décrire, pour mieux l’affronter, une période difficile, ou, plus rarement, heureuse, qui implique de grands bouleversements : la fin d’une relation amoureuse, la découverte de leur séro-positivité, une opération chirurgicale lourde, un changement d’emploi et de domicile, la naissance d’un enfant, la grossesse. Ces auteurs évoquent l’aspect thérapeutique du journal, le besoin de se soulager de ses émotions. Il s’agit aussi fréquemment de construire, de laisser, ou de réparer une image de soi dans laquelle les auteurs se plaisent ou se reconnaissent : ils parleront alors d’avoir le dernier mot, de mettre les lecteurs de leur côté, de susciter la compassion, de faire comprendre leur point de vue, de laisser quelque chose d’eux-mêmes à leurs enfants et petits-enfants, et même, pour un auteur célibataire, d’atteindre une forme d’immortalité par un autre moyen que la fondation d’une famille.

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Un troisième motif fréquemment invoqué relève du désir de communication, que ce soit avec des proches dont on est séparé ou avec des inconnus qui seraient inaccessibles autrement et auprès desquels on cherche une compréhension que l’entourage ne fournit pas toujours.

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Certains auteurs avancent le désir de donner quelque chose à la société, ou de rendre aux autres auteurs ce qu’eux-mêmes ont pu ressentir en les lisant. Quelques prosélytes pensent que la généralisation des journaux permettrait une meilleure compréhension entre les hommes et une vie meilleure.

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Enfin, certaines raisons relèvent de l’écriture elle-même : ceux qui ont déjà tenu un journal sur papier évoquent l’aide que représentent les commentaires de lecteurs, ou les améliorations du journal que permettent les possibilités techniques d’Internet ; certains se sentent mis au défi de rendre leur vie intéressante, du moins pour ceux qui la liront, de s’obliger à vivre des choses plus intenses pour avoir quelque chose à raconter, de faire mieux que les autres diaristes ; enfin, certains, qui se vivent comme ou qui se veulent écrivains, déclarent qu’il s’agit d’un exercice de style, ou une façon d’échapper aux éditeurs, en publiant sans passer par ces derniers.

Pour la plupart, ces raisons avancées ne sont pas propres aux journaux sur Internet. À propos des journaux intimes « sur papier », Béatrice Didier (1987) remarque que « l’écriture diaristique correspond souvent à des périodes d’incertitude de la personnalité, de doute (…). Le journal est souvent tenu pendant la jeunesse, pendant les crises de la maturité ou l’approche de la vieillesse. » (p. 234). Beaucoup de ces raisons se retrouvent aussi dans d’autres modes d’écritures sur soi. Claude Poliak, qui travaille sur diverses formes d’écrits autobiographiques, évoque également la « fonction testamentaire » de ce type d’écrits (laisser quelque chose après sa mort), l’aspect « album de photos de famille », les écrits qui ont une valeur thérapeutique, servent d’exutoire ou d’issue de secours, et ceux qui ont pour but de se justifier ou de se faire justice (Poliak, 2002). Il peut s’agir aussi de restaurer une dignité collective, comme dans les écrits biographiques amérindiens étudiés par Lionel Larré (2009). Internet y ajoute d’autres motivations : autopublication, rivalité d’auteurs, publicité pour ses qualités d’écrivain, recherche de lecteurs compréhensifs.

Une relation ambiguë aux lecteurs

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Si la relation du diariste à ses lecteurs varie d’un auteur à l’autre, elle peut être assez ambivalente. Trois publics potentiels coexistent : le cercle familial, amical, professionnel, de ceux devant lesquels l’auteur peut se sentir tenu de jouer un certain rôle, et dont l’opinion peut avoir des conséquences directes sur sa vie ; les connaissances plus éloignées, qui ont une représentation plus ouverte de l’auteur, ou que l’auteur perçoit ainsi ; et les inconnus, qui arrivent sur son site au hasard de la navigation sur le Web, ou en cherchant des journaux correspondant à certains critères.

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Un auteur conseille de ne jamais rien écrire qu’on ne voudrait pas voir lu par sa mère ou par un inconnu croisé dans la rue. En effet, les plus proches et les inconnus sont les lecteurs perçus par les diaristes comme les plus menaçants.

Les lecteurs familiers

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Certains journaux, sortes de « chroniques familiales », sont destinés aux proches avec lesquels les contacts directs ne sont pas fréquents. Mais d’autres auteurs utilisent leur journal « virtuel » pour explorer des aspects de leur identité (en particulier sexuelle) qui ne correspondent pas à la représentation qu’en a leur entourage, ou expriment des opinions peu flatteuses sur leurs proches, et craignent souvent qu’ils ne trouvent leur journal. Il est arrivé que la découverte d’un journal brouille son auteur avec ses proches ou lui crée des problèmes dans son milieu professionnel. Même si, sous sa forme « virtuelle », le journal est moins facile à découvrir, ou plus facile à dissimuler, que sous sa forme « papier », la découverte par des proches est toujours possible. Shmuel, un jeune juif de milieu orthodoxe, fait figurer l’avertissement suivant sur sa page d’accueil : « Si vous êtes un de mes proches, allez-vous en. Si vous me connaissez dans la Vie Réelle, allez-vous en. Si vous pensez qu’une des conditions ci-dessus s’applique à vous, mais que vous n’en soyez pas tout à fait certain, allez-vous en. »

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Dans le cas où l’auteur n’emploie pas un pseudonyme, il peut éprouver un désir plus ou moins conscient que cette découverte s’opère et que son entourage apprenne de cette manière indirecte ce qu’il ne peut pas toujours lui dire en face. Shmuel lui-même est partagé entre le sentiment que cette découverte est inévitable, le désir qu’elle survienne le plus tard possible, et l’idée que cela vaudrait peut-être mieux à long terme si sa famille connaissait ces aspects de lui-même qu’il révèle dans son journal (courrier personnel).

Quant à Albert, il a suffisamment peu de liens avec des personnes dont il accepte qu’elles l’enferment dans une certaine représentation de lui, pour ne pas voir comme un problème d’être lu par ses proches : « J’ai l’avantage (?) sur beaucoup de cette école [l’école des diaristes] que je suis seul, sans conjoint ni “autrui significatif” [13][13] Traduction proposée par François de Singly pour Significant... pour lire ce que je dis. » (T410, traduction).

Les lecteurs inconnus

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Écrire un journal sur Internet est souvent associé au désir d’avoir des lecteurs hors du cercle des familiers. Certains sites disposent d’un « compteur d’accès » qui dénombre les visites. Les diaristes sont en compétition, à celui qui attirera le plus de lecteurs, ou les lecteurs les plus fidèles, ou les lecteurs les plus intéressés. Ils organisent souvent le contact avec les lecteurs, en donnant une adresse e-mail, ou en proposant de les inscrire sur une liste (notify list), pour les prévenir d’une nouvelle entrée. Le lecteur « de l’autre bout du monde » a un certain attrait exotique. Par exemple, Alan Zweig, auteur de films confidentiels mais très appréciés dans son milieu professionnel, confie qu’il aime « l’idée qu’il y a deux ou trois cents lecteurs dispersés autour du globe qui apprécient de [l]’entendre geindre » [14][14] http://vinylconfessions.com/archive.htm, 11 mars 2001.... Albert mentionne de temps à autre ces lecteurs inconnus : « Il y a eu plusieurs e-mails pendant le week-end de gens que je ne connais pas du tout et qui lisent les Contes. » (T045, traduction).

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Les diaristes ont une représentation des lecteurs « de l’autre bout du monde » qui évolue et se nuance au fur et à mesure qu’ils entrent en contact avec certains. Le plaisir d’être reconnu se combine alors avec des sentiments plus négatifs, et le lecteur peut apparaître comme envahissant, ou source de danger. Chez les auteurs qui ont atteint une certaine notoriété et sont contactés par de nombreux lecteurs, à la fierté d’être lu et apprécié s’ajoute la lassitude devant les questions répétitives (qui conduit certains à créer une page de faqs, Frequently Asked Questions). S’y ajoute aussi la crainte, fondée ou non, de voir les lecteurs apparaître en personne dans la vie de l’auteur pour la menacer ou tout au moins la rendre impossible.

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Dans un texte de conseils s’adressant aux personnes qui souhaitent entamer un journal, Diane Patterson, elle-même diariste reconnue, distingue trois sortes de lecteurs amicaux : ceux avec lesquels une relation agréable est possible, ceux qui sont seuls et cherchent à projeter leur propre vie sur celle de l’auteur, et enfin ceux qui peuvent devenir dangereux : « Et puis il y a les gens qui se sentent vraiment concernés par votre histoire. Qui pensent que votre journal est juste pour eux. Qui veulent faire partie de votre vie, peut-être au point de fréquenter les endroits où vous indiquez aller. Ou de faire le voyage pour vous voir. Cela peut être flatteur… ou cela peut être effrayant pour vous. Cela peut certainement être dangereux. » (Patterson, 1998, traduction).

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Si tous les auteurs publiés peuvent rencontrer ces difficultés, la facilité du contact par Internet et l’intimité du journal, qui donnent l’impression de bien connaître son auteur alors qu’il y a une asymétrie complète dans la relation, augmentent le problème du « lecteur envahissant ». Albert évoque les discussions avec d’autres diaristes sur ce thème : « Certains des auteurs de journal semblent craindre d’être traqués ou abordés par des “gens bizarres” ». Il est difficile d’imaginer quelqu’un de beaucoup plus bizarre que certains des auteurs eux-mêmes, moi y compris. (…) J’aime recevoir des e-mails de parfaits inconnus qui savent tant de choses sur moi à cause des Contes. Nous pouvons faire l’économie de toutes les stupidités des présentations, de mon côté au moins. » (T041, traduction).

La présentation de soi dans la vie en ligne

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Au-delà de la relation plus ou moins exacte des événements qui leur sont survenus, les diaristes produisent, grâce à leurs journaux, une certaine image d’eux-mêmes, avec des contraintes et des moyens différents de ceux qui existent lors d’une interaction en face-à-face. La présentation de soi à travers le courrier électronique et les pages personnelles a fait l’objet de recherches inspirées de Goffman, dont les résultats peuvent en partie s’appliquer aux journaux en ligne.

Un retour différé, mais une plus grande maîtrise des contenus

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Goffman (1959, 1974) a décrit la façon dont les individus négocient et valident leur identité dans les interactions en face-à-face, et dont ils établissent des cadres de référence (frames) avec lesquels évaluer le sens de ces interactions. Quand l’interaction se fait en ligne, les critères qui caractérisent les interactions étudiées par Goffman ne sont pas respectés : la situation, le cadre de l’interaction, ne sont pas bien définis ; le corps n’est pas directement présent, et les signaux qu’il envoie font donc défaut.

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La communication sur Internet est à la fois instantanée et différée dans le temps. Si un message électronique parvient rapidement à son destinataire, celui-ci peut ne l’ouvrir que lorsqu’il en a le loisir ou l’envie ; l’amateur de journaux en ligne peut les consulter à un moment précis de la journée, ou quand il a un « trou » dans ses activités. De ce fait, l’émetteur et le récepteur ne se trouvent pas dans une situation commune. Sauf exception, aucun ne connaît la situation de l’autre au moment où il écrit ou lit le message. Si l’interaction est possible avec les correspondants, la façon dont la page ou le journal sont jugés par les lecteurs n’est pas toujours communiquée à l’auteur, ou ne l’est qu’avec un certain délai, alors que celui-ci s’est déjà dévoilé ; de ce fait, le contrôle de la présentation de soi qui s’appuie sur ce retour est moins facile et surtout moins instantané qu’en face-à-face.

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Goffman oppose to give, ce qui est communiqué de façon maîtrisée, et to give off, ce que l’autre apprend à travers les attitudes, la voix, l’accent… : sur Internet, ces informations ne passent plus par le corps, même si les pages personnelles ou les journaux peuvent contenir des photos, soigneusement choisies pour contribuer à l’impression que veut donner la personne. À la place des renseignements donnés en face-à-face par le corps et l’attitude, le lecteur dispose de ceux fournis par la présentation de la page et le style : « Sur Internet, vous ne pouvez pas sentir mon haleine, percevoir le tremblement de ma voix, ou vous rendre compte que j’observe le reste de l’assemblée par-dessus votre épaule. L’information implicite qui réussit à percer est paralinguistique, plutôt que non verbale — une question de style, de structure et de vocabulaire — ou paracommunicationnelle — elle porte sur la façon dont je traite une page Web comparée avec les façons usuelles de le faire. » (Miller, 1995, p. 4). En l’absence des corps, l’émotion ne se transmet qu’à travers les mots [15][15] D’autant plus que ce qui est reçu par le lecteur dépend..., avec l’aide éventuelle d’emoticons ou de smilies. En définitive, c’est le degré de maîtrise du langage écrit qui reste un marqueur social implicite. Toutefois, le temps de fabrication d’une page, qui permet la relecture et le remaniement, atténue la portée de révélation de cette compétence par rapport à celle de la maîtrise du langage oral et des attitudes corporelles dans les interactions en face-à-face.

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En revanche, l’aspect technique d’Internet fournit de nouvelles possibilités, comme les liens hypertextes, qui renvoient à d’autres sites ou d’autres parties du journal : « montrez-moi quels sont vos liens, et je vous dirai quel genre de personne vous êtes » (Miller, 1995, p. 4). Les liens fournissent ainsi une description indirecte de l’auteur à travers ses centres d’intérêt et ses goûts. Mais le choix de ces liens est souvent géré tout à fait consciemment et relève aussi des pratiques de distinction et de manipulation de sa propre image.

Comme seuls les mots, les liens et les animations visuelles ou sonores contribuent à former la représentation qu’on se fait de la personne qui écrit, l’auteur peut endosser une identité totalement différente de la sienne (Danet, 1996 ; Barnes, 2001). Au sein des diaristes d’Hawaï, l’un des plus connus, Ryan Ozawa, un jeune étudiant, a atteint la célébrité sous l’identité (féminine) d’Ophelia Z. Certains chercheurs évoquent d’ailleurs la possibilité qu’offrirait Internet d’y exprimer séparément plusieurs aspects de soi qui ne pourraient coexister dans les interactions sociales ordinaires (Wynn & Katz, 1997), et Cardon et Delaunay-Teterel évoquent l’ouverture simultanée par un même auteur de plusieurs blogs de nature différente (2006, p. 67).

Les Contes de la Panthère

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Pour Albert, écrire un journal, ou du moins noter ses activités du moment, n’est pas une pratique nouvelle : « (…) j’ai toujours noté l’histoire de ma vie, même quand j’étais au début de l’adolescence et que (comme je l’ai raconté), ayant découvert que ma vilaine mère lisait mes notes en cachette, j’ai dû passer à un code.» (T756, traduction). L’usage du code, dont Albert signale plus loin qu’il l’utilise encore parfois dans les Contes, est une pratique fréquente dans les journaux intimes (Didier, 1987, p. 234-235). Ce code ne répond plus à la nécessité de se cacher d’une lectrice indiscrète, la mère d’Albert, et de se jouer d’elle, mais de jouer à cache-cache avec des lecteurs parfois inconnus, dont la présence est acceptée par le seul fait de mettre son journal à leur disposition.

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Écrire sur Internet est plus adapté à la situation de quelqu’un qui ne peut facilement transporter des cahiers ou les stocker quelque part. À une époque où une telle ressource n’existait pas, l’errance n’empêchait pas l’écriture mais rendait sa conservation et l’accès au public difficile. Dans son étude sur les travailleurs migrants américains, Nels Anderson (1923, trad. 1993, p. 196) évoque ainsi les pratiques d’écriture de certains hobos, dont un qui transporte un gros manuscrit écrit au crayon à papier, dont la première page s’est déjà effacée avant que la dernière ne soit écrite.

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Albert est aussi sensible à l’interaction avec les lecteurs : « J’aime l’impulsion qu’elles [les réactions des lecteurs] me donnent souvent pour réfléchir davantage sur ce que j’ai fait et comment je l’ai écrit, j’apprécie de voir les choses d’un point de vue différent, probablement plus objectif. » (T678, traduction).

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Enfin, les Contes répondent au souci de rendre compte d’une période où sa vie connaît de grands bouleversements ; il est poussé à les rendre publics sur Internet en suivant l’exemple d’autres diaristes locaux.

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« (…) j’ai commencé à le faire à cause de pionniers comme Ophelia et Jay T dont j’ai tellement apprécié le travail, et cela m’a semblé une idée intéressante de retracer par écrit ce nouveau style de vie qui m’était inconnu à la fois pour mon propre compte, d’un point de vue introspectif et rétrospectif, et aussi pour distraire d’autres personnes. ».

(T176, traduction)
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Sur le site d’Albert, le texte est en noir sur fond gris foncé, les liens hypertextes ressortant en blanc. Les Contes sont très rarement illustrés. L’ensemble donne une impression de dépouillement et de concentration sur l’écrit. Cet aspect est cohérent avec le peu de possibilités techniques à la disposition d’Albert — il écrit depuis une bibliothèque publique, et doit faire appel à ses amis lorsqu’il s’agit de scanner une image — mais aussi avec son but déclaré d’approfondissement de sujets qui le préoccupent.

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L’une des particularités du site d’Albert est l’absence de présentation directe de lui-même. Une grande partie des journaux en ligne résument ce que l’auteur considère comme important de faire savoir ou de montrer de lui-même : l’âge, le sexe et le lieu de résidence, comme il est rituel dans les présentations sur les sites de discussion, mais aussi, de façon plus ou moins développée, les études, le métier, les goûts et les loisirs, quelquefois l’orientation sexuelle ou tout autre caractéristique « non conforme ». La longueur de ces présentations, et leur forme, peuvent aller de quelques lignes figurant sur la page d’entrée jusqu’à quelques pages signalées à l’entrée du site par un lien (who I am, your host, about me…). N’ayant pas écrit de page de ce type, Albert n’est pas englué dans une description établie une fois pour toutes ou rarement modifiée, mais construit son image à travers son histoire, une image qui se modifie à chaque nouveau Conte, avec ses contradictions et ses évolutions. Il donne à voir les multiples facettes de sa personnalité non par une énumération de ses intérêts et de ses préoccupations, mais par le contenu du texte et à travers la diversité des sites vers lesquels mènent ses liens (arts plastiques, littérature, ésotérisme, etc.) Albert ne dissimule pas son homosexualité et une partie assez importante des auteurs des journaux vers lesquels il renvoie partage cette inclination.

Il en résulte l’image d’une personne pour laquelle se trouver sans-domicile est une information parmi d’autres [16][16] À l’inverse, le titre du journal de Kevin, The Homeless..., même si cette situation colore l’ensemble du journal. Sauf dans le texte du journal, on ne découvre aucune indication de cette situation sur les différentes pages du site. Jusqu’en juillet 2003, seule une dizaine de liens sur la page The Attic[17][17] The Attic a disparu dans la version 2009 du site. (le grenier, là où Albert mettait ce qu’il ne savait pas où classer) renvoyait sur les pages d’autres personnes sans domicile, d’organismes militant en leur faveur ou donnant diverses informations à leur sujet. Albert a rajouté une page de liens appelée Homeless le 1er juillet 2003, et m’en a avertie par e-mail, avec le commentaire suivant : « Serais-je en train de devenir professionnel ? » (il traite de « professionnels » les sans-domicile dont le site expose une position militante plus que leur façon personnelle de ressentir les choses).

Une analyse textuelle du journal d’Albert Vanderburg

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Afin d’appuyer sur une méthode objective les impressions que je pouvais avoir sur l’évolution des thèmes abordés par Albert, j’ai entrepris une analyse textuelle, à l’aide de la version 4.7 du logiciel Alceste (voir annexe 21, annexes électroniques[18][18] Les annexes électroniques sont consultables en ligne...), qui permet de travailler sur des textes longs et est applicable à un texte en anglais.

De l’année du Bœuf à l’année du Dragon

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J’ai découvert le journal d’Albert lorsqu’il en était au Conte 668, au début de sa quatrième année sans logement. Avec son autorisation, j’ai pratiqué une analyse textuelle limitée à ces 668 premiers Contes. En effet, sachant que j’allais lire ce qu’il disait, Albert a pu par moments modifier le contenu de ses textes. D’une part, Albert a pour habitude de répondre dans son journal aux questions dont il estime qu’elles intéresseront plusieurs de ses lecteurs, ou d’y commenter certaines remarques. D’autre part, lorsqu’un observateur s’est fait connaître d’eux, les diaristes modifient souvent le contenu de leur journal, afin de le rendre plus conforme aux attentes de leur public, ou pour donner d’eux-mêmes une certaine image. Lorsque ce lecteur connu est un chercheur, la personne « observée » peut ressentir un certain malaise qui l’empêche d’écrire ce qu’elle écrivait habituellement, en fonction d’un public (réel ou imaginaire) qu’elle se représentait autrement. Philippe Lejeune, dans Cher Écran, note ainsi les réactions des diaristes qu’il observe après qu’il leur a révélé sa présence et ses intentions de chercheur. Mongolo écrit sur l’effet qu’a le regard du chercheur sur son journal (Lejeune, 2000, p. 348-350) : « (…) c’est pas nouveau, chaque lecteur est un observateur. Mais les informations que je reçois déplacent de plus en plus le centre d’attention du contenu du journal vers le processus qui conduit à sa création (…) Et ça change ce que je fais ».

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Ces premières années qu’Albert passe dans la rue représentent la période la plus pauvre de sa vie, puisqu’il ne disposait alors que d’une pension de retraite d’un montant inférieur à 100 $ par mois ; l’allocation pour troubles mentaux, qu’il surnomme Crazy Money, ne lui sera versée qu’à partir du Conte 622 [19][19] La version hawaïenne de la General Assistance, qui....

La méthode Alceste : à la recherche des mondes lexicaux

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La méthode Alceste [20][20] Analyse des Lexèmes Cooccurrents dans les Énoncés Simples... est due au chercheur Max Reinert. Dans la continuité de l’analyse des données développée par Benzécri, elle cherche à rendre compte de l’organisation interne d’un discours : « Le locuteur au cours de son énonciation investit des mondes propres successifs et ces lieux, en imposant leurs objets, imposent du même coup leur type de vocabulaire. En conséquence, l’étude statistique de la distribution de ce vocabulaire devrait pouvoir permettre de retrouver la trace des “environnements mentaux” que le locuteur a successivement investis, trace perceptible sous forme de “mondes lexicaux” » (Rouré & Reinert, 1993, p. 73).

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Le texte à analyser, ou corpus, peut être déjà découpé en unités comme des chapitres, des entretiens auprès de plusieurs personnes, ou, ici, des Contes écrits à des moments différents. Ces divisions naturelles du corpus sont appelées unités de contexte initiales ou uci. Lorsqu’on prépare le corpus pour l’analyse, on associe à chaque uci des données, par exemple des caractéristiques de la personne interviewée (âge, sexe, etc.). Ce sont des sortes de variables supplémentaires, introduites par le chercheur, qui ne font pas partie du texte. Dans notre cas, il s’agira d’indications sur le moment où le Conte a été écrit (année, groupe de Contes, etc.). On les appelle mots étoilés en raison de la façon dont le logiciel les repère dans le texte préparé.

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Les formes textuelles (ou formes simples) sont des suites de signes séparés par des blancs (ou d’autres caractères comme les points, les virgules…), c’est-à-dire, en général, des mots. Elles subissent dans Alceste une lemmatisation qui les remplace par leur forme réduite. Ces formes réduites sont réparties en deux catégories : les formes analysables utilisées pour la classification descendante décrite ci-dessous, et les formes illustratives qui servent uniquement à décrire les classes qui en résultent.

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Le logiciel découpe le texte à étudier en unités de contexte élémentaires (uce), ou segments, de taille réduite. Elles sont regroupées par concaténation en unités de contexte (uc) de telle sorte que ces uc contiennent un nombre minimal de formes analysables différentes.

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Enfin, une classification descendante hiérarchique (à chaque pas, la classe la plus grande est divisée en deux [21][21] Voir par exemple la Note sur la méthode Alceste sur...) regroupe ces unités de contexte en classes d’énoncés significatifs. Les énoncés d’une même classe sont similaires entre eux, et aussi différents que possible des énoncés d’une autre classe. Ces classes d’énoncés peuvent être vues comme des mondes lexicaux différenciés par la distribution de leur vocabulaire.

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Des analyses complémentaires permettent d’interpréter ces classes. À chaque couple (forme, classe) correspond une valeur de chi2 mesurant l’intensité de leur association. De plus, les classes sont représentées graphiquement à partir d’une analyse des correspondances portant sur le tableau qui croise les formes lemmatisées et les classes. Enfin, une classification ascendante hiérarchique permet de mettre en évidence des voisinages de mots dans une même classe (pour plus de détails sur la méthode, voir annexe 21, annexes électroniques).

De plus, Alceste associe à chaque classe des mots et des énoncés spécifiques, et édite des listes de mots et des statistiques descriptives (Reinert, 1987, 1990, 2001 ; Guérin-Pace, 1997).

Des besoins matériels, mais aussi intellectuels et affectifs

Les mondes lexicaux du corpus « The Panther’s Tale »

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La première partition s’opère entre les classes qui relèvent des aspects matériels, et celles qui relèvent des aspects affectifs et conceptuels. Côté aspects matériels, les aspects nocturnes se séparent des aspects diurnes ; parmi ces derniers, une classe concerne la nourriture et une autre l’alcool, le tabac, et la façon dont se procurer de l’argent. Les aspects affectifs et conceptuels constituent trois classes : l’une correspond à l’exercice du jugement, surtout dans le domaine de l’art, musique, peinture ou littérature ; la deuxième relève du sentiment, des relations, et de la sexualité ; la troisième porte sur la réflexion autour du sens de la vie. Ces deux dernières, très proches, correspondent à ce que Mathieu Paldacci, dans une étude sur les mondes lexicaux des blogs, décrit comme « la superposition de deux thématiques distinctes : une thématique de l’“intime” et du “couple” et une thématique plus générale de l’“existence” » (Paldacci, 2006).

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On peut y voir les différents types de besoins que ressent Albert : besoins liés à la survie physique certes, à la nécessité de trouver un endroit où dormir, de quoi manger et de quoi satisfaire son addiction à l’alcool et au tabac (ce qu’il appelle dans le Conte 350 food and the other necessities of life) ; mais aussi ses besoins affectifs et intellectuels, celui de se vivre comme ayant le droit d’exprimer une opinion qui compte, au moins pour ses lecteurs, de ressentir des sentiments, d’éprouver du désir et de mener sa vie comme il l’entend.

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Certains aspects de cette partition en mondes lexicaux ne sont pas propres au journal d’Albert. En effet, Max Reinert (2008) avance l’idée d’une « stabilisation des mondes lexicaux », qui « consiste à retrouver des mondes lexicaux se ressemblant entre des analyses portant sur des corpus très différents, quant à leur contenu, quant à leur taille, et même quant à leurs conditions de production ». Il trouve ainsi quatre classes de vocabulaire. La première correspond à un style narratif, avec une place importante des noms propres. La deuxième réunit le vocabulaire des activités matérielles, correspond à un style plutôt descriptif et, dans les textes analysés, à une posture de témoin. La troisième regroupe le vocabulaire des états d’âme, des passions, des valeurs morales ; elle correspond à un style plutôt narratif et, dans les textes, à une posture de l’acteur, mettant en exergue la dimension du sujet. Enfin, la quatrième classe de vocabulaire est celle des termes abstraits, et regroupe un vocabulaire de concepts philosophiques ou scientifiques.

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La présence de ces similarités entre des textes très différents n’affaiblit pas l’intérêt de ce type d’analyse : la façon dont chaque catégorie stable (aspects matériels, affectifs, conceptuels) « s’incarne » dans un texte particulier, le contenu précis qu’elle prend, apportent des informations sur le sujet traité ; dans notre cas, sur la façon dont Albert Vanderburg assure sa survie, matérielle ou identitaire, et, on le verra plus loin, résiste à la stigmatisation liée à sa situation, en particulier par le fait même d’écrire ce journal.

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Pour chacune des classes, le logiciel fournit des éléments de description, le vocabulaire spécifique à la classe, des énoncés caractéristiques et les variables « hors corpus » (mots étoilés) qui lui sont associées. Un tableau croisant les différentes sortes de mots-outils donne les chi2 signés, qui indiquent la présence fréquente ou la rareté de chaque type de mot dans chaque classe :

Un lieu pour passer la nuit

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Cette classe, qui représente le plus fort pourcentage d’uce (25 %), traite, pour l’essentiel, d’un sujet crucial pour les sans-domicile, trouver un endroit où dormir (annexes 2 et 8, annexes électroniques). Sur la période étudiée, les nuits d’Albert se passent dehors ou dans des bâtiments publics qu’il surnomme, dans un souci de préservation de ces ressources, l’Hacienda et Le Cloître. Parmi les formes lemmatisées les plus fréquentes, celles qui décrivent les arrangements nocturnes : settle, bench (ces bâtiments sont équipés de bancs qui servent de lits), le sommeil ou l’impossibilité de le trouver : sleep, asleep, wake, la description des compagnons de la nuit et en particulier de leurs vêtements : wear, shirt. (voir annexe 1, pour des exemples d’uce caractéristiques, annexes électroniques).

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Ce n’est qu’au cours de la cinquième année qu’Albert, en raison d’une présence policière plus insistante dans les parcs et de la fermeture des bâtiments où lui et ses compagnons trouvaient refuge, se résignera à « franchir le Rubicon », selon ses propres termes, et à devenir résident permanent du centre d’hébergement ihs. Ces lieux publics où Albert passe la nuit sont aussi une sorte de « base » où il est à peu près sûr de rencontrer l’un ou l’autre des jeunes hommes qu’il a pour amis et dont certains l’attirent, physiquement ou affectivement (Albert est homosexuel). Les noms de ces hommes (Angelo, Rocky, Mondo…) sont donc plus fréquemment associés à cette classe qu’à aucune autre, à l’exception du Sleeptalker, « celui qui parle dans son sommeil », dont Albert est profondément amoureux et qui tient une place différente [22][22] Les extraits du journal cités font partie des énoncés....

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« Mondo [23][23] Le texte anglais figure dans l’annexe 1, avec en gras... arriva, superbe dans encore une nouvelle chemise de grand prix, s’installa rapidement après ce sourire et ce geste de salutation et, hélas, comme c’est son habitude en hiver, se couvrit entièrement d’un drap blanc. Vivement les jours d’été, de shorts et de poitrines brunes et nues. Le Sleeptalker est arrivé après que je m’étais endormi, puis j’ai été éveillé de nouveau quand Rossini est revenu, que le Sleeptalker s’est réveillé et qu’ils ont commencé à papoter. ».

(T246, traduction)
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Ces noms de lieux et de personnes, en réalité des surnoms, figurent dans des passages qui, au-delà de la description minutieuse des ressources mises en œuvre pour trouver un endroit où se reposer, se présentent aussi comme une narration un peu héroïque, personnages et lieux y prenant une dimension presque épique qui contraste avec le regard porté habituellement sur les personnes sans domicile et leurs activités.

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Cette classe est très fortement associée à des expressions de mouvement et de relations spatiales (down, outside, over, up, area…). En effet, les arrangements pour dormir nécessitent de nombreuses modifications, une même nuit peut être passée successivement dans des endroits différents, et la position relative des uns et des autres revêt parfois une grande importance : Albert tente d’être près de ses jeunes amis, avec lesquels il aime parler et qu’il prend plaisir à observer dans leur sommeil, et loin de ceux qui, à un titre ou un autre — ronflement intense, problème mental conduisant à un comportement perturbateur — lui font craindre de passer une mauvaise nuit. Ces nuits agitées ne sont pas rares : il est parfois obligé de finir la nuit à l’extérieur quand les discussions se poursuivent trop tard ou que quelque autre comportement d’un de ses compagnons l’empêche de dormir. « Ils étaient déjà installés sur le banc habituel de Rocky et celui lui faisant face. Je me suis installé sur le mien, mais après m’être endormi, j’ai été réveillé par le redouté Ronfleur qui avait pris, hélas, le banc directement derrière moi. Je me suis donc déplacé de l’autre côté, là où heureusement il restait un banc libre derrière le Grand Type et sa compagne. » (T126, traduction).

Argent, alcool et tabac : le « jeu » du supermarché

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Albert qualifie de « jeu » la façon dont il se procure de l’argent liquide pendant cette période de grande pauvreté : dans le centre commercial d’Ala Moana à Honolulu, il ramène les caddies de supermarché abandonnés sur le parking par des consommateurs pressés, et en récupère la consigne (annexes 2 et 7, annexes électroniques). On trouvera dans (Marpsat & Vanderburg, 2004) une description précise de cette pratique et de la concurrence entre les sans-domicile pour s’emparer des caddies, ainsi que des commentaires sur le terme de « jeu », qui dénote la façon dont Albert tente de préserver sa dignité en essayant de prendre du recul par rapport à ces moments humiliants pour lui.

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La somme ainsi rassemblée sert à l’achat de cigarettes ou d’alcool. Albert récupère aussi les mégots dans les cendriers du centre commercial ou de l’Université où il écrit ses Contes, et les fonds de bouteilles de bière quand l’occasion se présente. Récupérer des mégots est pour lui une activité humiliante, qu’il abandonnera dès que ses revenus augmenteront, préférant utiliser ses maigres ressources qu’affronter les regards des autres à ces moments-là.

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Cette classe représente 23 % des segments analysés. Les mots-outils associés à cette classe sont des nombres et des marqueurs de relations temporelles : des prix, des nombres de bouteilles de bières ou de cigarettes ou de caddies ramenés au supermarché ; des jours, des dates car selon le moment de la semaine ou de l’année les opportunités sont différentes, les clients, donc les caddies, plus ou moins nombreux, les touristes qui abandonnent leurs mégots plus ou moins présents, etc. ; des moments de la journée (sunset). Les formes lemmatisées les plus fréquentes désignent la boisson ou des termes associés (beer, bottle, brew, Colt — une marque de bière), les mégots (snipes), évoquent les vérifications des machines automatiques — à café, téléphoniques — qui peuvent contenir un peu de monnaie (check), les caddies du Supermarché et le « jeu » que décrit Albert lorsqu’il tente d’en récupérer le plus possible malgré ses concurrents (cart, corral), Dame Fortune qu’il invoque fréquemment, et des termes relatifs à l’argent (buy, dollar, coin…). « J’avais deux quarts de dollar de la veille, et j’en ai trouvé un autre dans un distributeur automatique sur le campus. Après un déplacement au centre-ville au milieu de l’après-midi j’ai décidé de ne pas retourner au campus, je suis plutôt allé au centre commercial où un caddy attendait d’être ramené. Un dollar en main aussi tôt augurait bien d’une dernière Mickey [une autre marque de bière] avant d’aller me coucher, mais je me suis d’abord appliqué à me procurer assez de tabac, tant pour moi que pour Mondo. » (T185, traduction).

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« Lors d’une dernière promenade dans le centre commercial lundi soir, le précédent succès s’est répété : une pleine boîte de mégots et, grâce à une poussette [24][24] Outre les caddies, le supermarché met à la disposition... abandonnée à l’arrêt d’autobus, deux quarts de dollar. Puisque j’avais toujours la vilaine pièce d’un dollar que j’avais mise de côté, cela mettait les fonds au niveau “peut acheter de la bière”, mais j’ai dû choisir entre cinq matins de café chez McDo et une bouteille de bière. » (T469, traduction).

Cette classe contient très peu de pronoms personnels et d’adjectifs possessifs : Albert décrit minutieusement sa lutte quotidienne pour satisfaire ses besoins de base, tout en gardant une posture détachée, comme s’il se situait en dehors de lui-même et observait la situation à une certaine distance (la « posture de témoin » à laquelle fait allusion Max Reinert lorsqu’il parle des différent mondes lexicaux et de leur stabilisation). Cela peut être une façon de se protéger, d’éviter par ce recul d’être trop pris émotionnellement dans une période de sa vie particulièrement difficile. Il revisite ainsi lors de l’écriture des moments qui n’étaient sans doute pas toujours agréables — même si son évocation du « jeu » est sincère jusqu’à un certain point, et en accord avec d’autres situations où il relève des défis et en tire un certain plaisir. Son ton détaché correspond aussi au désir qu’il exprime régulièrement que son journal ne soit pas une sorte de longue plainte — pour reprendre le mot d’un autre auteur de journal sur Internet, de ne pas transformer l’écriture (writing) en plainte (whining) (voir annexe 1, pour des exemples duce caractéristiques, annexes électroniques).

Se nourrir

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La classe « Se nourrir » est proche de la précédente, avec laquelle elle a en commun le faible nombre de marqueurs de la personne (pronoms personnels, adjectifs possessifs), quoiqu’on n’y voit pas la même abondance de nombres et d’indications temporelles. Elle représente 7 % des segments (annexes 2 et 6, annexes électroniques). En d’autres termes, en réunissant les deux classes, ce qui concerne l’approvisionnement quotidien représente 30 % du total, soit près du tiers.

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La plupart des termes fortement associés à cette classe décrivent les repas et leur composition (eat, beef, bread, cheese, chicken, macaroni, cook+, delicious, etc.) ou sont des termes qui évoquent aux lecteurs fidèles l’habitude qu’a Albert de partager son repas avec les oiseaux (bird) ou le moyen qu’il a de trouver de la nourriture, en consommant les plats non terminés et laissés sur les tables dans des plateaux, ou dans des sacs à emporter (abandon, box, contain).

« Seuls les bulbuls ont bien voulu manger des morceaux de l’orange, les autres oiseaux l’ont juste ignorée. Puis est apparue pour dîner une très grande boîte contenant du poulet katsu et du riz frit avec des légumes environ trois fois plus de poulet que dans la version du 7-eleven. Et pour dessert, une copieuse portion de spaghettis bolognese. » (T156a, traduction) (voir annexe 1, pour des exemples d’uce caractéristiques, annexes électroniques).

Le jugement artistique

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Dans cette classe, qui représente 13 % des uce analysées, s’exprime l’intérêt d’Albert pour la musique et les autres formes d’art (annexes 2 et 5, annexes électroniques). Cette classe est marquée par la présence de nombreux termes désignant la musique ou ses interprètes, ou son écoute. Les formes les plus fortement associées à cette classe sont music, song+, musician ; on y trouve aussi hear, gig, Dylan, listen… D’autres termes concernent le cinéma, où il se rend avec son amie Helen, ainsi que des termes comme art, classic, beautiful… Dans la période analysée, Albert écoute de la musique à la radio ou sur des cassettes, mais surtout lors de concerts ou de représentations des artistes locaux dans des cafés ou dans des lieux publics (à Honolulu, dans le cadre de l’animation touristique, un certain nombre de concerts gratuits se déroulent en public ou dans les bars des grands hôtels). D’ailleurs, bien avant sa période sans logement, Albert avait l’habitude de rédiger des critiques sur des spectacles ou des livres dans les groupes de discussion locaux sur Internet. Conserver cette identité de « critique d’art » lui permet de ne pas se laisser identifier à sa situation de logement, du moins au début de son séjour à la rue, où il cherche sa place parmi ses anciennes relations, et n’en a pas encore de nouvelles.

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« Vendredi soir un ami m’a invité à dîner et après avoir écouté ce merveilleux premier enregistrement de Pure Heart [25][25] Un orchestre local., nous avons entendu une bande du concert d’hommage pour le 30e anniversaire de [la carrière de] Bob Dylan. À part la merveilleuse version par l’orchestre de When I Paint My Masterpiece [Quand je Peindrai Mon Chef-d’œuvre], j’ai dû reconnaître que les interprétations que Dylan donne lui-même de ses chansons sont bien meilleures. » (T102, traduction) (voir annexe 1, pour des exemples d’uce caractéristiques, annexes électroniques).

La vie affective et sexuelle

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La classe suivante (14 % des uce) est consacrée à l’amitié, à l’amour et à la sexualité (annexes 2 et 4, annexes électroniques). Albert remarque lui-même que sa vie sexuelle et amoureuse est plus remplie (dans la période analysée) depuis qu’il vit dehors. Snow et Anderson (1993) ont déjà noté que dans le milieu majoritairement masculin de la rue, les rapports homosexuels ne sont pas rares, et Albert y trouve des occasions de rencontres, y compris avec des hommes qui n’avaient pas jusque-là cette orientation. En particulier, il rencontre le Sleeptalker, dont il tombe amoureux.

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« Donc, ai-je dit au lecteur, le Sleeptalker n’est pas du tout pour moi une relation amoureuse “inappropriée”, même si, comme pour les héros de Proust et de Tolstoï, les amis, la famille et la bonne société n’en seraient certainement pas d’accord. Après cette récente période passée seul avec lui, je suis plus convaincu que jamais que les amis, la famille et la société policée se tromperaient complètement. » (T318, traduction).

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Les formes lemmatisées les plus associées à cette classe renvoient à la sexualité (sex, sexual+, body, gay), à l’amitié (friend) mais aussi à la famille (famil+, father+, etc.), l’un des thèmes de conversation d’Albert avec ses jeunes compagnons étant leur situation familiale (si la famille est parfois, quoique pas toujours, absente de la vie quotidienne de ces jeunes, elle n’est certainement pas absente de leur discours). Les marqueurs de la personne sont aussi spécifiques de ce monde lexical, particulièrement la troisième personne du singulier masculin (he, him, his) en raison de la faible présence des femmes parmi les sans-domicile et de la préférence qu’éprouve Albert pour les hommes. Le premier mot associé à Sleeptalker, dans la classification ascendante hiérarchique des formes de la classe ici décrite, est together, ensemble (voir annexe 1, pour des exemples d’uce caractéristiques, annexes électroniques).

Le sens de la vie

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La classe portant sur « Le sens de la vie » regroupe 18 % des fragments du corpus (annexes 2 et 3, annexes électroniques). Elle est caractérisée par la présence de nombreux mots modaux (exprimant des idées d’obligation, de possibilité, de besoin, etc.), et la quasi-absence de termes indiquant des mouvements, des relations spatiales ou temporelles, ajoutant ainsi à l’aspect abstrait de ce thème, hors du temps et de l’espace. Il s’agit pour Albert de trouver sa place dans sa nouvelle vie, de donner un sens à ce qui lui arrive, de se poser comme sujet.

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« Je pense que vivre ce genre d’expérience jour après jour altère peu à peu la pensée et probablement à la fin le comportement. Avec ce courant sous-jacent, les attaques récentes de gens que je connais dans la réalité [il s’agit de critiques formulées sur des forums Internet] m’ont atteint au-delà de ce que j’aurais dû permettre et je suis tombé dans un état où j’étais bien près de m’apitoyer sur moi-même. ».

(T083, traduction) (voir annexe 1, annexes électroniques pour des exemples d’uce caractéristiques)
Les differents « niveaux d’existence » d’Albert

Le premier niveau, le Survivant, a surtout à voir avec la recherche de nourriture, d’un abri, de vêtements, de toilettes et d’endroits où se laver. (…)

Le deuxième niveau d’existence pourrait être appelé le Pélerin. Discuter ce qui se passe à ce niveau est la raison principale pour écrire ces Contes. C’est beaucoup plus difficile que pour le Survivant. (…)

Le troisième, le Touriste sur la Terre des Nomades Urbains, continue sa vie sur de nombreux fronts comme s’il n’y avait pas eu de changement, s’assoit dans les bars et parle à des étrangers, se rend à l’Université pour utiliser Internet, va voir des films et lit.

Le quatrième niveau est le Type des Bas-Fonds. Il est tout le temps présent, entrelacé avec les autres niveaux, mais quelquefois il domine tellement que tout le reste est oublié temporairement. Dans le monde extérieur, cela peut prendre plusieurs formes, observer deux personnes qui font l’amour sur la plage ou dire bonjour au jeune gars dans les douches qui éprouve un tel plaisir à exhiber son équipement perpétuellement en érection. Quelquefois c’est excitant et drôle, quelquefois triste et déprimant, mais les invitations à participer, plutôt qu’à passer en spectateur neutre, sont rares.

(…) Le moi qui existe dans ces quatre niveaux et qui pourtant a une existence mal définie séparée d’eux tous est quelquefois pris dans un niveau ou l’autre, ou dans l’interaction entre eux, et s’oublie lui-même. Mais de plus en plus, il devient l’Observateur, celui qui observe la réalité de l’ombre des arbres sur une pelouse d’un vert sombre profond, ou les gardiens des quatre niveaux essayant chacun de manipuler les autres pour parvenir à ce qu’ils considèrent comme l’impératif du moment. (traduction ; voir l’introduction du Conte 009).

73

Dans les Contes les plus associés à cette classe, Albert philosophe sur le sens de la vie, et exprime que ses choix lui appartiennent. La forme am (je suis), fréquemment présente, fait partie des mots caractéristiques de cette classe, ainsi que de nombreux mots abstraits (think, experience, truth, reason). D’autres renvoient à des personnes qui s’expriment sur la vie en général ou sur celle d’Albert en particulier : par exemple Cainer, astrologue dont il suit les prévisions — qui prennent la forme de conseils exprimés avec humour [26][26] En voici un exemple : De qui est-ce la vie de toute... — sur son site Internet, les lecteurs (readers), Usenet (les discussions sur Internet, sortes de forums où Albert intervient beaucoup et est très régulièrement l’objet d’attaques virulentes — ou y répond avec la même énergie). Outre l’astrologue Cainer, Albert consulte le Yi King (ou I Ching), ce livre de prédictions chinois qui repose sur la disposition d’un certain nombre d’éléments dans un hexagramme, d’où la forme Ching associée à cette classe. Le Conte le plus associé à cette classe est le 9, dans lequel Albert expose quels sont ses différents « niveaux d’existence » (qui ne sont pas si loin des mondes lexicaux mis en évidence par Alceste) : le Survivant, qui affronte les difficultés d’ordre matériel, le Pèlerin, qui réfléchit à sa situation et s’attache à « vivre dans l’instant », le Touriste sur la Terre des Nomades, qui lit, fréquente les bars, bavarde dans la vie réelle et en ligne, et le Type des Bas-Fonds, qu’Albert associe à des activités sexuelles plus ou moins réprouvées comme le voyeurisme.

L’évolution dans le temps

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Comme on l’a vu plus haut, de nombreux auteurs ont décrit « l’installation » dans la rue qui a lieu après quelques semaines ou quelques mois. La personne se construit des « routines », enchaînements réguliers d’occupations qui lui permettent de continuer à vivre sans avoir à trouver à chaque instant une nouvelle solution pour faire face. Dépendant des ressources (santé, allocations, liens familiaux ou amicaux) et de contraintes diverses (modes d’hébergement accessibles, niveau de répression, etc.), ces routines sont des assemblages fragiles qui doivent être régulièrement reconstruits en tenant compte des nouvelles circonstances. L’analyse thématique du journal conduit à cette vision d’une « installation » avec des allers-retours, des gains qui ne durent pas, une adaptation à la merci de tout changement. Certaines évolutions sont claires : par exemple différents modes d’hébergement se succèdent, en rapport avec la connaissance acquise par Albert de son environnement et avec l’augmentation de la présence policière, chaque mode d’hébergement ayant des conséquences sur ses relations avec les autres sans-domicile et avec ses amis logés. Toutefois, d’autres évolutions, comme la moindre importance prise dans son journal par ses amis d’autrefois et par les spectacles musicaux, peuvent n’être qu’une impression subjective qu’on souhaiterait appuyer sur une méthode quantitative complémentaire. L’analyse textuelle avec la méthode Alceste a été choisie parce qu’elle permet de traiter statistiquement de données nombreuses.

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Les six graphiques commentés ici représentent la part des six mondes lexicaux dans les groupes de Contes successifs, mesurée par la proportion des uce des différentes classes dans un groupe (annexes 15 à 20, annexes électroniques). Comme indiqué plus haut, un groupe rassemble quelques Contes consécutifs, accompagnés d’un titre. Le regroupement et le choix du titre ont été effectués par Albert lui-même, au fur et à mesure de la mise en ligne des Contes. Leur utilisation dans les graphiques permet d’avoir une idée de l’évolution de la place de chaque thème dans le temps, ou de la substitution d’un thème par un autre, de façon plus lisible qu’en représentant les Contes individuellement. Par ailleurs, on y a adjoint deux courbes de tendance, l’une polynomiale de degré 3 (pour avoir une tendance générale mais admettant quand même deux changements dans le sens de l’évolution), et une moyenne mobile d’ordre 5 (pour coller de plus près à l’évolution des données sans pour autant avoir trop de fluctuations). On a utilisé les pourcentages, mais les graphiques des chi2 signés présentent les mêmes tendances (annexes 9 à 14, annexes électroniques).

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Même si elle présente des fluctuations d’un Conte et d’une période à l’autre, la classe concernant les nuits reste en tendance assez stable au cours du temps, et descend rarement en- dessous de 10 % des uce. Elle tend à être un peu plus présente vers la fin. L’augmentation de l’activité de la police qui déloge les sans-abri des lieux qu’ils occupent, conduit Albert à évoquer ses diverses stratégies pour passer la nuit sans courir trop de risques ni subir trop de perturbations, quitte à se déplacer d’un lieu à l’autre au cours de la nuit.

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La classe portant sur l’argent, l’alcool et le tabac est de plus en plus présente avec le temps. En effet, ce n’est que lorsqu’il a mieux connu les possibilités qui s’offraient à lui qu’Albert a commencé à pratiquer le « jeu » du supermarché ; elle décroît en fin de période, car l’allocation que perçoit Albert depuis peu (depuis le Conte 622) lui facilite l’acquisition de ces denrées nécessaires pour lui. Elle diminue aussi après le Conte 432, qui correspond à la période suivant son retour d’un premier séjour à l’hôpital, où il est très fatigué et a du mal à pratiquer le « jeu ».

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La part du monde lexical relatif à la nourriture augmente lors des tout premiers Contes, au fur et à mesure qu’Albert prend conscience des ressources accessibles, puis elle diminue régulièrement. Parmi les facteurs qui contribuent à cette diminution, les foodstamps dont dispose Albert après son séjour à l’hôpital où un travailleur social le prendra en charge, ce qui lui permettra d’acheter une partie de sa nourriture, et non plus de la récupérer. Par ailleurs, il mange de moins en moins, et finira par ne plus faire qu’un repas par jour.

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Le monde lexical du « jugement artistique » est plutôt présent au début des Contes, et sa place décroît régulièrement. On peut faire l’hypothèse que cette diminution tient principalement à deux facteurs. Tout d’abord, l’habitude qu’a Albert d’aller écouter des musiciens locaux disparaît avec le temps, car il est gêné de ne pas pouvoir offrir à boire à ses amis logés et d’avoir à se faire payer ses propres boissons. De plus, il trouve un intérêt accru dans le monde qui l’entoure et les relations qu’il s’y crée, ce qui a pour conséquence que les thèmes des nuits, des échanges autour du partage de l’alcool et du tabac, et de l’amitié supplantent les autres. Par la suite, au-delà de la période analysée ici, les horaires du centre d’hébergement le conduiront à renoncer complètement à ces concerts et, de façon plus générale, réduiront sa sociabilité tant avec ses amis logés qu’avec ceux sans domicile qui ne vivent pas dans le centre. Par ailleurs, les liens avec ses amis logés ne se maintiendront qu’avec les plus proches, faute de choses à partager.

Le monde lexical concernant « La vie affective et sexuelle » devient de plus en plus présent avec le temps, au fur et à mesure qu’Albert connaît mieux les autres sans-abri et que « la petite armée des sans-domicile » qu’il décrit dans le Conte 5 devient composée d’individus avec lesquels peut se nouer une relation personnelle. Ses fluctuations sont liées aux moments qu’Albert passe avec le Sleeptalker. Sa place dans les groupes de Contes culmine vers les Contes 480-500, rédigés au moment où Albert a ses premières relations sexuelles avec le Sleeptalker, dont il pensait jusque-là devoir rester amoureux de façon platonique.

Les Contes les plus liés aux six mondes lexicaux
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La dernière classe, « Le sens de la vie », est plus particulièrement présente dans les premiers Contes, avant même celle sur « le jugement artistique ». Albert essaie de donner un sens à ce qui lui arrive. Toutefois, le Conte 432, où Albert retrace son passage à l’hôpital, la proximité de la mort, et ses rêves sous l’influence de la morphine, se rattache aussi à ce monde lexical.

81

Travailler sur les regroupements réalisés par Albert Vanderburg a deux conséquences : la première, c’est qu’un regroupement de Contes dont chacun n’est lié (au sens du chi2) qu’assez moyennement à un monde lexical A, mais dont le complément passe d’un monde à l’autre, va apparaître comme plus lié à A que ses différents éléments (on peut alors l’interpréter comme une préoccupation lancinante, il semble qu’il en soit ainsi du thème des nuits à la fin de la période étudiée). La seconde conséquence, plus fâcheuse, c’est qu’un regroupement dont un seul Conte est très lié à un monde lexical A alors que les autres ne le sont pas peut ne pas apparaître lié à A. C’est pourquoi, on a également regardé, pour chaque classe, les Contes dont le lien avec cette classe est le plus fort (voir annexe 22, Internet pour la version intégrale de ces Contes, annexes électroniques).

Peu de Contes sont très liés aux trois classes relatives à la satisfaction des besoins matériels, « Un lieu pour passer la nuit », « Argent, alcool et tabac » et « Se nourrir ». Pour les classes « Le jugement artistique » et « Le sens de la vie », les Contes les plus liés sont ceux du début, alors que pour « La vie affective et sexuelle », ce sont plutôt ceux de la fin, ce qui confirme les résultats précédents.

La résistance au stigmate

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Comme l’exprime Marie Loison-Leruste dans son étude des représentations sociales des sans-domicile, ces derniers sont stigmatisés à la fois dans leur apparence physique et leur corps, et dans leur mode de vie et leurs traits de caractère supposés (Loison-Leruste, 2009, p. 117).

Sales, alcooliques et parasites

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Dans son analyse de l’image des personnes sans domicile dans la presse, conduite à partir de 258 articles du Figaro et de Libération parus en 2003, Elisabeth Maurel (Meert et al., 2006) repère trois manières de représenter les « sdf » : comme des personnes privées de leurs droits (la moins fréquente), comme des victimes (la plus répandue), et enfin, comme des individus potentiellement dangereux, violents, ou menaçants, délinquants ou tout au moins suspects.

84

À défaut d’une analyse de la presse d’Honolulu, la lecture ré­gulière des deux quotidiens (l’Honolulu Advertiser et le Star Bulletin, dont il existe des éditions en ligne) laisse penser que l’image de la victime y est également la plus répandue. Toutefois, le courrier des lecteurs livre les plaintes de certains habitants, ou de « continentaux » qui ont une résidence secondaire à Honolulu. Au tournant des années 2000, ils perçoivent la présence des sans-domicile comme plus fréquente : « Pendant les dix premières années, nous n’avons pas vu trop de sans-domicile sur la plage. C’est devenu de pire en pire dans les 15 dernières années. En 2002, il y a tous les jours des nouveaux sans- domicile sur la plage. C’est lamentable. Les touristes se plaignent des gens sans domicile sur la plage et de la puanteur. Quand il nous est possible de nous asseoir sur un banc après qu’un sans-domicile a dormi dessus, c’est malsain.

85

Après tout l’argent que la Ville et le Comté de Honolulu ont dépensé pour améliorer Waikiki, c’est répugnant de voir ce problème.

86

Où le paradis s’en est-il allé ? Qu’est-ce que l’avenir nous réserve ? Qui a le cran de nettoyer Waikiki ? (Star Bulletin, courrier des lecteurs, 23 février 2002) ».

87

La presse, mais aussi les passants, les commerçants, les gardiens des lieux publics et du centre d’hébergement, renvoient des sans-domicile une image négative, de parasites ou de faibles, et dans le cas d’Albert certains (rares) lecteurs également.

88

Ses tentatives pour rester propre, son alcoolisme discret, ses bagages réduits à un petit sac font qu’Albert n’est pas nécessairement identifié comme un sans-domicile (comme c’est d’ailleurs le cas pour beaucoup d’entre eux). Mais il subit la stigmatisation qui s’adresse à ces derniers lorsque les circonstances (l’heure matinale, le lieu, la possession d’une carte de foodstamps), ou son comportement (être penché sur une poubelle) le désignent comme tel. « Les gens sans domicile sont les nègres de Hawaï. Je soupçonne que c’est vrai dans toutes les sociétés occidentales. En réalité, je n’ai droit qu’à un faible échantillon de la prévention qui en résulte, d’habitude seulement dans ces toutes premières heures du matin où un homme qui marche avec plusieurs couches de vêtements en portant un sac à dos a évidemment l’air sans domicile. Le reste du temps (…) je ne pense pas que la plupart des gens se rendent compte que je suis “une personne de la rue”. Mais dans ces premières heures du matin, j’ai droit au traitement dont, j’en suis sûr, la plupart de mes camarades nomades sont gratifiés en permanence. Quelques personnes sourient et sont aimables, mais bien plus nombreuses sont celles ouvertement dédaigneuses. » (T083, traduction).

89

Dès le début de sa vie dans la rue, et tout au long de celle-ci, Albert relatera régulièrement des épisodes où il a souffert des préjugés concernant les sans-domicile. Ces représentations portent d’abord sur l’inutilité sociale et même le parasitisme des personnes vivant de l’aide sociale. « Pour la première fois ce mois-ci, j’ai pris un de ces déjeuners de luxe qui étaient autrefois plus fréquents. C’était un si beau jour, je l’ai fêté avec du pâté français (au cognac et aux truffes) sur des petits pains pan de sol. Une dame qui se tenait dans la queue derrière moi m’a jeté un regard désapprobateur, une des rares fois où j’ai été l’objet de ce ressentiment envers les “fainéants de l’aide sociale”. Je suppose que je l’ai cherché, à sortir la carte des foodstamps, avec une boîte de foie d’oie à cinq dollars plus cette grande bouteille de Colt. » (T706, traduction).

90

Une autre représentation porte sur le corps, les sans-domicile étant perçus comme sales et sentant mauvais, ce qui n’est vrai que pour une partie d’entre eux. Dans un monde où les allusions négatives au corps sont souvent perçues comme offensantes et invasives, s’entendre accuser de sentir mauvais ou d’avoir uriné sur soi est d’une grande violence. Albert relate de telles accusations, ou allusions, venant des personnes chargées d’assurer l’ordre dans divers endroits où il passe la nuit : « Il y a une chose certaine [il s’agit de l’aéroport] : c’est un excellent laboratoire où étudier l’attitude de la société envers les “sans-abri”. Peut-être le mythe le plus répandu est que les gens sans domicile sentent mauvais. (…) ce n’est pas vrai pour la plupart d’entre eux, malgré l’agent de sécurité un peu stupide de l’aéroport, qui s’évente toujours quand les sans-domicile passent devant lui. » (T007, traduction).

91

« Pour finir en beauté un vendredi merdique, plus tard l’homme sur le matelas à côté du mien à ihs [le centre d’hébergement pour hommes d’Honolulu] (un que je n’avais jamais vu encore) a pissé par terre ou a renversé de l’eau, et le type de la sécurité qui s’en est aperçu a pensé que c’était moi. J’ai dit que je dormais profondément, que je n’avais aucune idée d’où venait cette eau, et que de toute évidence si je m’étais pissé dessus mon short et ma serviette seraient humides. Il a été obligé d’en convenir. Je me suis installé plus loin. ».

(T816, traduction)
92

Honolulu, et tout particulièrement le centre commercial où Albert passe ses journées, est un paradis pour le tourisme et la consommation de luxe, ce qui en fait un lieu de ressources pour les sans-domicile, mais leur vaut des regards et des remarques hostiles lorsqu’ils récupèrent divers objets abandonnés, risquant ainsi de nuire au commerce local et à l’image de la ville : « Dans le centre commercial, je me suis arrêté pour regarder dans une poubelle parce qu’il y avait un très beau lei [un collier de fleurs] abandonné là. Je n’avais pas l’intention de le prendre, je me contentais de l’admirer. Un flic du centre commercial m’a engueulé, a dit qu’il me suivait depuis quelque temps, qu’il pensait que je regardais dans les poubelles (…). “Bon, vous ne m’avez pas vu prendre quelque chose dedans,” ai-je dit. “Non, pas encore.” Pauvre andouille. Je suis entré dans un grand magasin pour me débarrasser de lui. » (T914a, traduction).

93

Récupérer de la nourriture et des mégots est particulièrement désagréable à Albert, non que l’idée de consommer les restes des autres lui répugne, mais parce qu’il craint ce regard méprisant porté sur lui ; il essaie toujours d’attendre le moment où personne ne peut le voir. « Le souci de ce que pensent les gens est probablement mon plus grand problème en ce moment. Je ne suis pas sûr que marcher jusqu’à un cendrier public et y prendre le mégot le plus long, sans m’occuper de qui observe, soit quelque chose que je puisse jamais accomplir. » (T024, traduction).

94

À plusieurs reprises, Albert évoque la blessure que lui infligent ces attitudes : « J’ai parfois l’impression que ce style de vie entraîne une usure légère mais constante de sa force, y compris de sa force de vie. Les petits affronts, l’insécurité constante, les blessures et les douleurs physiques ; encore pires, les blessures et les douleurs morales (…). » (T089, traduction) « Je suis de ceux qu’on peut certainement appeler les nègres de la société. J’ai déjà écrit une fois à ce sujet, comment les petites choses s’additionnent, jour après jour, pour faire qu’une personne se sente mal aimée, indésirable, sans valeur et un fardeau pour “les honnêtes gens.” » (T804, traduction).

Par ailleurs, certaines personnes qui lui sont plus favorables lui écrivent régulièrement pour lui expliquer comment s’en sortir et l’usage à faire de ses faibles revenus. Il n’apprécie pas davantage cette sollicitude infantilisante. Ayant eu accès par accident à une conversation en ligne de deux personnes qui le connaissent, il écrit : « Dans le cas présent, deux dames parlent de moi, les deux sachant mieux que moi ce qui me convient. Qu’elles pensent ainsi n’est pas une surprise, bien sûr, cela a toujours été évident et je suis complètement assuré que leurs intentions sont bonnes. Je suis tout aussi complètement assuré qu’aucune ne me comprend vraiment. » (T721, traduction).

Le contournement, le dégagement et la défense

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De Gaulejac et Leonetti distinguent trois types de réponse « à l’assignation d’une identité négative, à l’infériorisation » (1994, p. 183). Le contournement vise à « modifier le sens de la situation », à permettre « au sujet de prendre ses distances avec le système de valeurs qui le stigmatise, de résister à l’intériorisation de l’image négative de lui-même qui lui est renvoyée par les autres ». Le dégagement vise à « modifier la situation sociale » et à « sortir de la situation ». Enfin, la défense conduit une personne à « agir sur son éprouvé de la souffrance », à rechercher « des moyens de supporter, de masquer ou d’oublier la souffrance » alors qu’elle a intériorisé l’image négative que les autres lui renvoient. Dans le journal d’Albert, le contournement se traduit par trois formes de prise de distance : par l’humour, par une posture de témoin lorsqu’il raconte des moments humiliants pour lui, et par l’appel à d’autres valeurs.

96

L’humour est en effet une forme de prise de distance avec ses difficultés, fréquente dans le journal d’Albert (Marpsat et Vanderburg, 2004, p. 123) : « Il m’est venu à l’idée une fois que je pourrais, comme un traître, écrire un guide pour les patrons décrivant des méthodes légales et non violentes pour décourager les sans-abri d’utiliser leurs locaux. Peut-être serait-il plus utile d’écrire “Être sans domicile pour les Nuls [27][27] Homeless for Dummies.”. » (T148, traduction).

97

Par ailleurs, selon l’analyse textuelle, dans les mondes lexicaux associés aux moments de récupération de la nourriture, des mégots et des bouteilles encore à moitié pleines, le vocabulaire comprend très peu de pronoms personnels et possessifs, indiquant une posture de témoin, une prise de recul par rapport à ces moments qu’Albert trouve humiliants. On peut rapprocher cette attitude de celle qu’a rencontrée Michael Pollak lors de son étude sur les camps de concentration : « (…) le maintien de l’estime de soi, d’une certaine liberté dans les pensées (…) découle, la plupart du temps, du dédoublement de la personne, de sa capacité à se penser à l’écart de la réalité à laquelle elle ne peut se soustraire » (Pollak, 1990 [2000], p. 222).

98

Enfin, Albert développe à plusieurs reprises ses valeurs, proches de celles du début des années 1970, contre la consommation de masse, pour une pauvreté choisie qui serait une forme de liberté : « Je ne peux m’empêcher de voir ma façon d’attendre la fin de ma vie comme étant plus près des idéaux de cette révolution [il s’agit du tournant des années 1970] que les chemins de certains de ses “héros”, mais à chacun sa voie. » (T783, traduction).

99

L’appel à ces valeurs alternatives, que nous avons rencontré en France chez d’autres sans-domicile de la même génération, lui permet de revendiquer son destin et son statut de sujet. Le dégagement peut correspondre à une sortie réelle de la situation, mais aussi à la revalorisation de son identité, à l’obtention d’une reconnaissance sociale (qu’elle soit individuelle, comme pour Albert, ou collective, comme pour les auteurs des écrits autobiographiques amérindiens cités plus haut). Le journal permet à Albert de maintenir une identité où sa situation de sans-domicile ne le définit pas, où il peut donner une image de lui à multiples facettes, en relatant ses goûts pour la musique, la lecture, ses préférences sexuelles, en mettant en avant son talent d’écrivain. L’augmentation régulière du nombre d’entrées symbolise une progression dans sa vie, qui lui permet de résister à l’usure des moments répétitifs où il a l’impression d’être un fantôme condamné à errer éternellement (« Il m’est aussi venu à l’esprit que le suicide n’a pas de sens parce que je suis probablement déjà mort, un preta, un fantôme affamé et que ceci est l’enfer, parcourir la terre en quête de nourriture et de satisfaction, ne la trouvant jamais, toujours avec un besoin inassouvi. » [T108b, traduction]).

Enfin, chez de nombreux sans-domicile, la défense se traduit par l’isolement, le repli sur soi, la fuite de la réalité dans l’alcool et la maladie mentale. Si Albert consomme beaucoup d’alcool, et occasionnellement de la drogue, le journal est un rempart contre ce repli sur soi, car il lui permet de maintenir ou de créer des liens. Même si certains lecteurs ont des réactions déplaisantes, l’accusant de mendier quand il évoque ses difficultés financières et condamnant sa consommation d’alcool, la plupart sont très encourageants : « J’ai particulièrement aimé les remarques des lecteurs qui m’ont dit ne vous inquiétez pas de qui regarde, prenez ce que vous voulez dans les cendriers ou les poubelles. Plus facile à dire qu’à faire, pour moi. » (T025, traduction).

Conclusion

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L’analyse textuelle du journal d’Albert Vanderburg complète l’analyse thématique et permet de conforter des impressions sur l’évolution de sa situation et de sa façon de la présenter et de se la représenter. Plus qu’une évolution régulière vers une installation dans la marginalité, les résultats accréditent une vision de la vie dans la rue comme un « bricolage » toujours remis en question, à la merci des événements fugitifs comme des modifications durables dans la politique sociale ou répressive et dans les ressources personnelles. Ils confirment aussile relâchement des liens avec les personnes logées connues précédemment et le rapprochement avec les autres sans-domicile.

101

Par ailleurs, le journal d’Albert est l’un des éléments qui l’ont aidé à « tenir » durant ses années de rue, ce que corrobore l’analyse textuelle. L’humour lui permet de prendre des revanches a posteriori sur les personnes qui l’ont humilié et la posture de témoin qu’il adopte, en relatant sa recherche de nourriture et de mégots, de ne pas s’identifier à sa situation. Dans les Contes portant sur l’amour et l’amitié, et plus encore dans ceux qui expriment ses jugements sur l’art et le sens de la vie, il s’appuie sur des valeurs alternatives, et revendique son droit à vivre sa vie comme il l’entend, et à avoir une opinion sur la littérature, la peinture, les événements du monde, sans rester enfermé dans l’image du clochard que lui renvoient les regards des autres, l’assignant ainsi à son rôle de sans-abri.

Lorsque Chandler écrit « (…) comme le terme “home page” [la page d’accueil, littéralement en anglais la “page de domicile”] lui-même devrait nous le rappeler, un groupe social suprêmement désavantagé parmi ceux qui n’ont pas de page d’accueil est celui des personnes littéralement, physiquement sans domicile dans la réalité froide de la vie quotidienne, à qui l’on pourrait pardonner de considérer ce genre textuel comme non pertinent. Les maisons virtuelles ne fournissent d’abri pour personne » (Chandler, 1998, traduction), il oublie que les besoins des personnes sans domicile ne sont pas limités à ceux du corps. Pour ceux qui disposent de « capitaux » suffisants pour accéder à Internet et surtout pour y écrire (on relève quelques autres cas de journaux, ou de sites, rédigés par des sans-domicile, et souvent à orientation militante), cette activité contribue au maintien d’une image de soi positive ou à sa reconstruction, permet d’établir des contacts avec des personnes vivant dans des conditions plus favorables, et fournit un espace privé virtuel, dont l’auteur détermine librement le contenu et dont il peut contrôler l’accès — un espace dont l’équivalent matériel fait cruellement défaut aux sans-domicile.


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Notes

[*]

Statisticienne, sociologue — Chercheur associé à l’INED et à l’ERIS/CMH

INED — 133, boulevard Davout — 75980 Paris cedex 20 — marpsat@ined.fr

[1]

Toutefois, Alexandre Vexliard (1957), qui étudiait les « clochards » au début des années 1950, parle déjà de quatre phases dans « la formation de la personnalité du clochard » : une, qualifiée d’agressive, de tentative de retour à l’existence antérieure, une régressive de repli, suivie de la fixation où la personne concernée s’adapte pour finir par la résignation où elle valorise son nouvel univers.

[2]

Notion appliquée par Snow et al., 1996 aux sans-domicile, reprise de Lévi-Strauss, 1962.

[3]

Pour une approche de suivi sur le long terme, on peut citer les travaux de Lia van Doorn, qui a suivi une soixantaine de sans-domicile d’Utrecht sur une période de trois ans.

[4]

On trouvera dans Farge, Laé, 2000 une analyse du journal « papier » d’un sans-domicile français.

[5]

Je remercie Albert Vanderburg pour la générosité dont il a fait preuve en me laissant travailler sur le texte de son journal. Je remercie aussi les relecteurs des premières versions de ce texte, Jérôme Accardo, Bénédicte Garnier, France Guérin, Efi Markou, Gaël de Peretti et Max Reinert, ainsi que les quatre relecteurs anonymes de la revue.

[6]

Poliak (1991) utilise ce terme pour qualifier les trajectoires d’autodidactes.

[7]

Pour le détail de ce parcours et les vérifications que j’en ai faites se reporter à l’ouvrage lui-même.

[9]

214 contes lors de sa première année passée à la rue, 199 la deuxième, 202 la troisième, 231 la quatrième, 147 la cinquième, 153 la sixième, 129 la septième, 90 la huitième, et 3 la dernière, avant une longue hospitalisation. Par la suite on notera Tn le Conte (Tale) numéo n.

[10]

Stephen Levy, « Living in the Blog-osphere », Newsweek, 26 août 2002. Voir par exemple www.livejournal.com, www.blogspot.com, etc.

[11]

Ceci résulte d’un travail qualitatif réalisé sur une centaine de journaux consultés de façon occasionnelle, une trentaine étant suivis régulièrement, sur plusieurs années.

[12]

Terme employé, par exemple, par Lejeune.

[13]

Traduction proposée par François de Singly pour Significant others, les proches qui jouent un rôle de premier plan.

[14]

http://vinylconfessions.com/archive.htm, 11 mars 2001 — journal disparu par la suite, accessible sur http://web.archive.org

[15]

D’autant plus que ce qui est reçu par le lecteur dépend des ressources techniques à l’arrivée et que seul le texte passe sans aucune difficulté.

[16]

À l’inverse, le titre du journal de Kevin, The Homeless Guy (http://thehomelessguy.blogspot.com/) le désigne tout de suite comme sans domicile. La première page de son site indique la date à laquelle il s’est retrouvé dans cette situation. Il se présente plutôt comme un porte-parole des sans-domicile, et à un moment de son parcours fait d’ailleurs partie d’un comité où il retrouve des responsables d’associations. Même lorsque le contenu de son journal aborde des thèmes personnels, c’est à titre de défense d’une certaine position sur l’action à propos des sans-domicile.

[17]

The Attic a disparu dans la version 2009 du site.

[18]

Les annexes électroniques sont consultables en ligne sur http://sociologie.revues.org/267

[19]

La version hawaïenne de la General Assistance, qui requiert dans cet État de remplir certaines conditions pour être éligible, par exemple d’être considéré comme malade mental — Albert avait été diagnostiqué comme alcoolique et dépressif.

[20]

Analyse des Lexèmes Cooccurrents dans les Énoncés Simples d’un Texte.

[21]

Voir par exemple la Note sur la méthode Alceste sur www.melissa.ens-cachan.fr

[22]

Les extraits du journal cités font partie des énoncés caractéristiques d’une classe donnés par le logiciel.

[23]

Le texte anglais figure dans l’annexe 1, avec en gras les formes spécifiques de la classe.

[24]

Outre les caddies, le supermarché met à la disposition des clients des poussettes pour enfant avec consigne.

[25]

Un orchestre local.

[26]

En voici un exemple : De qui est-ce la vie de toute façon ? Cela dépend beaucoup de la quantité d’argent que vous devez — et à qui ! Cela dépend aussi un peu de qui se trouve être votre employeur. Vos parents estiment que votre vie, ou tout au moins une partie, leur appartient. Vos gosses auront un avis semblable. Et n’oublions pas les nombreux autres qui semblent estimer qu’ils ont le droit de revendiquer une partie de votre temps, de votre énergie ou de votre attention. C’est, bien sûr, votre vie. Mais juste en ce moment, avant que vous ne puissiez entièrement vous reconnaître dans cette déclaration, vous devez regagner un peu du territoire que vous avez récemment perdu par mégarde.

[27]

Homeless for Dummies.

Résumé

Français

De nombreux auteurs décrivent plusieurs phases que rencontreraient successivement les personnes qui viennent de se retrouver à la rue : dans un premier temps, elles chercheraient à échapper à leur nouvelle situation, puis commenceraient à s’y adapter, et finiraient par s’y résigner et même à la revendiquer comme un choix. Mais, si l’adaptation aux conditions de vie dans la rue est avérée, on peut remettre en question la succession de ces phases et le caractère inéluctable de leur déroulement.
Par ailleurs, si on peut faire débuter la période sans domicile au moment de la perte du logement, on peut aussi considérer qu’on devient un sans-domicile lorsqu’on est désigné comme tel par les personnes disposant d’un logement et par les institutions, et qu’on réagit à cette désignation. En effet, les sans- domicile sont souvent vus soit comme des « mauvais pauvres », soit comme des faibles. Ils sont ainsi réduits à leur situation présente, et assimilés les uns aux autres, malgré la diversité de leurs trajectoires et des compétences qu’ils déploient pour assurer leur survie. Résister à la stigmatisation est l’une de ces compétences.
Dans son journal en ligne The Panther’s Tale (http://www.lava.net/panther/tale.html), Albert Vanderburg rend compte presque quotidiennement de sa vie de homeless. Exceptionnel par sa régularité, le journal « de rue » d’Albert, écrit entre 1997 et 2006, s’insère dans une pratique en plein développement au tournant des années 2000.
Dans un premier temps, on situe ce journal dans l’ensemble des écrits semblables (journaux intimes en ligne ou non, rédigés par des personnes disposant ou non d’un logement). Puis on combine une analyse textuelle par le logiciel Alceste et une analyse de contenu afin d’étudier, d’une part, l’évolution des thèmes traités par Albert et de sa façon d’en parler ; et, d’autre part, l’utilisation du journal parmi les moyens qu’Albert met en œuvre pour faire face à la stigmatisation dont il fait l’objet en tant que sans-domicile.
L’analyse textuelle met en évidence plusieurs mondes lexicaux : ceux associés à la survie physique (se nourrir, dormir, se procurer de l’alcool ou du tabac), dont le vocabulaire indique une posture de témoin, une prise de recul par rapport à ces moments qu’Albert Vanderburg trouve humiliants ; celui de l’amour et de l’amitié, et ceux qui expriment les jugements d’Albert sur l’art et le sens de la vie, où il revendique son droit à vivre sa vie comme il l’entend et à avoir une opinion sur la littérature, la peinture, les événements du monde.
Combinée à une analyse de contenu, l’étude de l’évolution de ces thèmes au cours du temps montre une tendance de fond correspondant à l’adaptation à sa nouvelle existence et au relâchement de ses liens antérieurs, mais révèle aussi des remises en question fréquentes de son mode de vie, à la merci des événements fugitifs comme des modifications durables des politiques sociales, de ses ressources ou de sa santé. De plus, la rédaction même de ce journal lui permet de ne pas rester enfermé dans l’image du clochard que lui renvoient les regards des autres, et fait partie des moyens qu’il met en œuvre pour assurer sa survie : non plus sa survie physique, mais sa survie identitaire.
Les annexes électroniques sont consultables en ligne sur http://sociologie.revues.org/267

Mots-clés

  • sans-domicile
  • analyse textuelle
  • alceste
  • stigmate
  • blog

English

Writing about street life: from physical surviving to resisting stigma.A textual and thematic analysis of the online diary of Albert Vanderburg, homeless and bloggerNumerous authors describe several phases which would be successively experienced by the persons who have just found themselves homeless: at first, they would try to escape their new situation, then would begin to get used to it, and would eventually resign to it and even claim it as their choice. But if adaptation to the conditions of life on the street is established, we can question the succession of these phases and the inevitable character of their progress.
Besides, if we can define the homeless period starting with the loss of housing, we can also consider that one becomes homeless when considered as such by housed people and by institutions, and when one reacts to this designation. Indeed, the homeless are often seen either as “undeserving poor”, or as weak persons. Thus, they are reduced to their present situation, and considered as all of one kind, despite the variety of their trajectories and of the skills they display to assure their survival. Resisting stigmatization is one of these skills.
In his on-line diary The Panther’s Tale (http://www.lava.net/panther/tale.html), Albert Vanderburg reports almost daily his homeless life. Exceptional by its regularity, Albert’s “street diary”, written between 1997 and 2006, fits into a practice in full development at the turn of the 2000s. Not being a narrative built ex post to report a past experience in the light of the current situation, it allows to follow almost daily the evolution of his living conditions and of the perception he has of it.
First, this diary is put into perspective among similar objects (diaries whether online or not, written by authors who can be homeless or not). Then we combine a textual analysis using the software Alceste and a content analysis to study, on the one hand, the evolution of the themes dealt with by Albert and of the way he writes about them; and, on the other hand, the use of the diary among the means which Albert uses to face the stigmatization of which he is the object as a homeless man.
The textual analysis brings to light several lexical worlds: those associated with physical survival (food, sleep, getting alcohol or tobacco), the vocabulary of which indicates a posture of witness, a backwards stance with regard to these moments which Albert finds humiliating; that of love and friendship, and those who express Albert’s judgments on art and the meaning of life, where he claims his right to live his life as he wishes and to have an opinion on literature, painting, and the events of the world.
Combined to a content analysis, the study of the evolution of these subjects with time shows a long-term tendency corresponding to the adaptation to his new existence and to the slackening of his previous relations, but also the frequently endangering of his lifestyle, at the mercy of fleeting events as well as of long-lasting modifications of social policies, of his resources or his health. Furthermore, the drafting of this diary allows him not to remain trapped into the image of the tramp that other people’s opinions send back to him, and is a part of the means which he makes use of to ensure his survival: not his physical survival, but the survival of his identity.

Keywords

  • homeless
  • textual analysis
  • alceste
  • stigma
  • blog

Plan de l'article

  1. Un auteur singulier : le parcours « improbable » d’Albert Vanderburg
  2. Les journaux en ligne : l’intimité accessible à tous
    1. Une grande diversité d’auteurs et de journaux
    2. Pourquoi écrire, ou cesser d’écrire, son journal en ligne ?
  3. Une relation ambiguë aux lecteurs
    1. Les lecteurs familiers
    2. Les lecteurs inconnus
  4. La présentation de soi dans la vie en ligne
    1. Un retour différé, mais une plus grande maîtrise des contenus
    2. Les Contes de la Panthère
  5. Une analyse textuelle du journal d’Albert Vanderburg
    1. De l’année du Bœuf à l’année du Dragon
    2. La méthode Alceste : à la recherche des mondes lexicaux
  6. Des besoins matériels, mais aussi intellectuels et affectifs
    1. Les mondes lexicaux du corpus « The Panther’s Tale »
    2. Un lieu pour passer la nuit
    3. Argent, alcool et tabac : le « jeu » du supermarché
    4. Se nourrir
    5. Le jugement artistique
    6. La vie affective et sexuelle
    7. Le sens de la vie
  7. L’évolution dans le temps
  8. La résistance au stigmate
    1. Sales, alcooliques et parasites
    2. Le contournement, le dégagement et la défense
  9. Conclusion

Pour citer cet article

Marpsat Maryse, « Écrire la rue : de la survie physique à la résistance au stigmate. Une analyse textuelle et thématique du journal d'Albert Vanderburg, sans domicile et auteur de blog », Sociologie, 1/2010 (Vol. 1), p. 95-120.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2010-1-page-95.htm
DOI : 10.3917/socio.001.0095


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