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Sociologie

2010/2 (Vol. 1)


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Introduction

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La personnalisation des obsèques compte parmi les évolutions majeures survenues au xxe siècle dans le champ funéraire. Jusque dans les années 1960, le déroulement des rites [1][1] On reprendra ici une définition large des rites comme... funéraires suivait un protocole connu de tous, auquel prenaient largement part la communauté locale et l’Église catholique, organisé autour de la veillée, de la cérémonie religieuse, du cortège funèbre, de l’inhumation au cimetière et du repas funéraire (Van Gennep, 1998 [1943] ; Ariès, 1975). Aujourd’hui, l’affaiblissement des traditions et des liens communautaires, mais aussi le développement des cérémonies civiles et de la crémation – qui multiplie les questionnements concernant le devenir des cendres (Michaud Nérard, 2007, p. 169) – font que les décisions à prendre suite au décès d’un proche et celles liées à l’organisation de ses obsèques ne vont plus de soi, et se sont multipliées.

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Un certain nombre d’analyses pointent le lien entre, d’un côté, la personnalisation du rituel funéraire [2][2] Les termes « rite » et « rituel » sont souvent considérés..., et de l’autre, la montée de l’individualisme et la valorisation de la subjectivité et de l’authenticité. Or, en France, l’« intimisation de la mort » (Déchaux, 2001, p. 171) s’est développée dans le sillage du Concile de Vatican II (1962-1965), qui lève l’interdit sur la crémation et instaure un rituel funéraire plus sobre et plus personnalisé, s’appuyant sur une classe unique d’enterrement, une nouvelle liturgie, et des assemblées moins nombreuses (Trompette, 2008, p. 65). La personnalisation des obsèques se traduit ainsi d’abord par une place croissante accordée à l’émotion et à la personnalité du défunt (Vandendorpe, 1999, p. 201), donnant lieu à des prises de parole des proches, ou à une préférence pour des textes et des chants profanes pouvant mettre en cause la « catholicité » même de la cérémonie (Béraud, 2009, p. 107). À partir des années 1970, le développement rapide de la crémation [3][3] Il n’existe pas de données fiables pour quantifier... et des cérémonies civiles renforce ce mouvement de personnalisation, et la rend d’autant plus nécessaire que la référence au cadre rituel traditionnel – cérémonie religieuse à l’Église, inhumation au cimetière – n’est plus systématique. Par ailleurs, la personnalisation du rituel funéraire est encouragée par les professionnels eux-mêmes, qui entendent exercer un « magistère moral » sur leur clientèle (Déchaux, 2004, p. 24). L’ouverture à la concurrence du secteur funéraire au début des années 1990 [4][4] La loi Sueur du 8 janvier 1993 a abrogé le monopole... a en effet entraîné une extension de l’offre de services personnalisés. Il s’agit d’abord des articles funéraires – modèles de cercueils, d’urnes, emblèmes, compositions florales, etc. – et des prestations proposées aux endeuillés – assistance psychologique après le décès, prise en charge des formalités administratives, garde des animaux domestiques du défunt… Mais le développement récent des contrats de prévoyance funéraire, qui permettent de financer et d’organiser à l’avance ses propres obsèques, indique que cette offre personnalisée concerne désormais aussi le futur défunt lui-même. Or, ces contrats ayant valeur testamentaire [5][5] Depuis la loi du 15 novembre 1887 sur la liberté des..., celui-ci peut être seul décisionnaire de ses obsèques. La prévoyance funéraire rend donc plus aiguë la question de l’éventuelle « déritualisation » de la mort.

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En effet, en reprenant les principales caractéristiques de la ritualité funéraire énoncées par Patrick Baudry (1999, p. 59), on constate qu’à bien des égards la prévoyance funéraire peut mettre en question la dimension rituelle des obsèques. Ainsi, la ritualité funéraire est censée être collective ; non seulement elle remplit une fonction sociale de maintien de cohésion du groupe, mais en plus elle ne s’exprime qu’à travers le collectif, ne pouvant reposer sur une expérience personnelle souveraine (Champion, 2004, p. 139). Or, la prévoyance funéraire comporte le risque que le futur défunt monopolise le rituel funéraire au détriment des endeuillés. Cette appropriation possible remet en cause une autre dimension du rituel funéraire : son efficacité sociale et symbolique. Il est en effet supposé permettre l’élaboration d’un sens destiné aux endeuillés, notamment en canalisant les émotions et en simplifiant la pensée par des gestes universels et répétés qui sécurisent celui qui les exécute (Bacqué, 2002, p. 21-22). Or, des obsèques planifiées selon le désir d’une seule personne – le défunt – sont susceptibles de n’avoir du sens que pour elle. Par ailleurs, le caractère obligatoire du rituel, déjà souligné par Durkheim [6][6] Celui-ci définit le deuil comme « une attitude rituelle... (1985 [1912], p. 568), semble fragilisé par la prévoyance funéraire puisque le souscripteur peut précisément imposer à ses proches l’absence de tout rituel. Enfin, le rituel funéraire se caractérise par le rapport à l’au-delà, à « des êtres ou des puissances de nature extrasensible » (Déchaux, 1999, p. 202). La prévoyance funéraire confirme que les individus, de plus en plus souvent, produisent eux-mêmes le sens de leurs actions, sans se référer à une « réalité supranaturelle » (Hervieu-Léger, 2004, p. 15). C’est ainsi que les nouvelles célébrations funéraires sont considérées par certains non plus comme des rituels à proprement parler, mais plutôt comme des « cérémonies de consolation des vivants » n’impliquant que ceux qui y prennent part (Déchaux, Hanus & Jésu, 1998, p. 93). À l’inverse, d’autres concluent à la pérennité des « rites » funéraires, mais « constamment réinventés » et devenus des « odes à l’individualité du défunt » (Lafontaine, 2008, p. 194).

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En nous appuyant sur le cas d’individus ayant organisé leurs obsèques de leur vivant en souscrivant un contrat obsèques, on tentera de défendre une position intermédiaire en montrant que la personnalisation des obsèques comporte un enjeu identitaire fort, mais ne donne pas lieu à un rituel entièrement individualisé et réinventé. Si le développement de la prévoyance funéraire suggère que la préparation de sa propre disparition est devenue un critère normatif de la « bonne » mort, il ne signifie pas pour autant une appropriation des obsèques par le défunt lui-même. L’objet de cette réflexion est, enfin, de souligner que ce dispositif d’anticipation n’est pas investi de la même façon selon la situation familiale et la position sociale des souscripteurs, mais aussi selon l’expérience qu’ils ont de la fin de vie et de la mort de proches.

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Cette réflexion s’appuie sur une enquête qualitative menée auprès de 43 personnes âgées de 65 à 85 ans, interrogées en 2007 en France métropolitaine, et ayant souscrit dans l’année un contrat obsèques combinant capital et prestations funéraires auprès d’une institution de prévoyance qui sera appelée ici Assuriance [7][7] Cette recherche a bénéficié du soutien financier de.... Parmi ces 43 personnes, on compte 18 hommes et 25 femmes. Les situations familiales varient : 25 enquêtés sont mariés, 9 sont veufs, 5 sont célibataires et 4 sont divorcés. Un peu plus du tiers d’entre eux n’ont pas d’enfant. Leur origine géographique est diversifiée, les lieux de résidence allant de zones rurales et semi-rurales à des villes de taille petite et moyenne, et à Paris. Enfin, on a essayé de représenter toutes les catégories sociales.

La prévoyance funéraire : un marché aux multiples acteurs

Le souci d’organiser ses funérailles est ancien. Jusqu’au xviiie siècle, le mourant expose dans son testament sa foi religieuse, ses sentiments personnels, et les décisions prises pour le salut de son âme. Les clauses pieuses, qui engagent publiquement l’exécuteur testamentaire et le curé à respecter les volontés du défunt, peuvent constituer la majeure partie du testament. Dans la seconde moitié du xviiie siècle, dans tout l’Occident chrétien, les clauses pieuses disparaissent. Le testament se « laïcise » et se réduit à un acte légal de distribution des biens du défunt (Ariès, 1975, p. 50-51). Le contrat obsèques, moyen d’exprimer ses volontés concernant le déroulement du rituel funéraire, renoue ainsi avec la fonction première du testament. Cependant, le premier contrat obsèques à avoir été commercialisé en France dans les années 1980[8][8] Il s’agit de la « Convention Obsèques », lancée en 1986... ne comprenait pas de prestations funéraires ; il garantissait seulement, au décès du souscripteur, un capital au bénéficiaire pour le règlement des obsèques. C’est sous l’impulsion des Pompes Funèbres Générales (pfg) qu’apparaissent ensuite les contrats associant capital et prestations funéraires. Dans un contexte d’ouverture du marché à la concurrence découlant de la loi Sueur de 1993, les professionnels funéraires ont vu dans la prévoyance funéraire un moyen de se garantir un portefeuille d’affaires futures en « captant » la clientèle en amont du marché des défunts, comme l’indique l’expression pre-need utilisée aux États-Unis (en opposition à at need). Les acteurs du marché se sont ensuite multipliés, et aujourd’hui, les contrats obsèques sont proposés aussi bien par des opérateurs de pompes funèbres que des institutions de bancassurance, des institutions de prévoyance, des mutuelles, etc.

On distingue deux types de contrats obsèques : ceux en capital, majoritaires, et ceux associant un capital à des prestations. Les contrats prévoyant seulement un capital sont des contrats d’assurance-vie qui ne prévoient pas de prestations funéraires. Le souscripteur laissant au bénéficiaire le soin d’organiser les obsèques, cette démarche renvoie surtout au souci de soulager ses proches de leur coût financier[9][9] Les volontés concernant les obsèques n’étant pas spécifiées.... Quant au second type de contrat, il combine un contrat de prestations et un contrat d’assurance-vie auquel il est adossé. Il permet au souscripteur de prendre une série de décisions relatives à ses propres obsèques, concernant les actes techniques – transport du corps, soins de conservation, choix de l’inhumation ou de la crémation – mais aussi cérémoniels : déroulement de la cérémonie des obsèques et choix des textes, des chants, des musiques ; devenir des cendres (Auby, 1997, p. 23). Les acteurs du marché de la prévoyance funéraire, aussi divers qu’ils soient, proposent pour la plupart les deux types de contrats. À titre indicatif, en France, près de 2,5 millions de personnes détiennent un contrat obsèques. Huit contrats sur dix souscrits en 2008 prévoient le financement seul des obsèques, et un contrat sur cinq prévoit des prestations funéraires (ffsa, 2010).

Enfin, le processus de vente n’est pas le même selon que le contrat est souscrit par correspondance ou auprès d’un conseiller ; en face à face à domicile, en agence, ou dans une boutique de pompes funèbres. Le mode, le lieu et le type de souscription diffèrent à bien des égards. Ainsi, souscrire un contrat obsèques auprès d’un opérateur funéraire implique le plus souvent de se rendre sur place. C’est une démarche symboliquement plus coûteuse, qui permet de choisir les produits – cercueil, urne, capiton, emblème religieux ou civil – sur catalogue ou de visu. L’éventail des services proposés est aussi plus large : rédaction du faire-part de décès, de l’annonce nécrologique dans la presse, choix des fleurs par exemple. Les prestations sont donc plus détaillées et davantage « à la carte ». La logique d’individualisation y est plus poussée. À l’inverse, la souscription d’un contrat prévoyant des prestations auprès d’une banque, d’une compagnie d’assurances, d’une caisse de retraite ou d’une mutuelle – qui vont toutes sous-traiter les services funéraires à un opérateur de pompes funèbres – est une démarche qui paraît moins impliquante. Les contrats sont moins détaillés, et l’opération s’effectue dans un environnement qui n’est pas marqué par la mort. Le souscripteur se contente de choisir l’une des formules proposées – généralement au nombre de trois – correspondant à des montants de versements et de capitaux garantis différents, et déclinant chacune des prestations plus ou moins standardisées. S’il souhaite personnaliser davantage son contrat, il lui est possible de prendre contact avec l’entreprise de pompes funèbres désignée comme bénéficiaire de la garantie.

C’est ce type de contrat qui a été retenu pour cette enquête, car l’offre est standardisée – elle se décline en trois formules à 3 200, 4 000 et 5 600 euros – mais elle donne cependant la possibilité de préciser autant que souhaité ses volontés auprès de l’opérateur funéraire partenaire. De plus, ce type de contrat standardisé commercialisé par les réseaux d’assurances et de bancassurance est le plus diffusé : il représente 70 % des contrats prévoyant des prestations funéraires (ffsa, 2009).

Anticiper ses obsèques : un acte conjugal ou individuel

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La rhétorique professionnelle des acteurs du marché de la prévoyance funéraire, qui s’exprime aussi bien au travers de spots télévisés, de brochures, d’encarts dans la presse écrite, que par l’intermédiaire des conseillers eux-mêmes, repose sur deux arguments majeurs : la protection des proches et le respect des volontés. Le premier argument, de type altruiste, insiste sur la dimension familiale de la démarche via des formules délibérément englobantes – « vos proches », « ceux que vous aimez ». Or, force est de constater que les souscripteurs reprennent à leur compte cet argument pour justifier leur démarche. Le souci du respect de ses volontés, plus égocentré et donc moins légitime, est présenté comme secondaire. Mais la volonté de ne pas « déranger » ses proches masque en outre celle de démontrer son autonomie individuelle. Leur éviter une série de démarches et de décisions délicates répond aussi à un idéal personnel d’autonomie et de libre arbitre.

La revendication de son autonomie

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La préoccupation majeure qu’expriment les souscripteurs est d’abord matérielle : il s’agit pour eux d’éviter à leurs proches le coût conséquent des obsèques [10][10] Aux alentours de 3 000 euros. et les tracasseries liées à leur organisation. La préoccupation énoncée est de minimiser l’incidence matérielle et pratique de sa mort sur l’existence des proches, incidence qui se trouve renforcée par l’éclatement géographique des familles élargies et le repli sur la sphère familiale restreinte. C’est très majoritairement la protection de la famille de procréation qui est évoquée, c’est-à-dire le conjoint et/ou les enfants : « C’est pour que tout soit prêt, qu’ils soient pas en train de courir à droite et à gauche. Parce qu’ils travaillent tous et ils ont des enfants, donc il faut pas qu’ils gaspillent le moindre temps à régler les problèmes que Papa, à la retraite, aurait pu régler » (Monsieur P., 68 ans, divorcé, 4 enfants, ancien maître de conférences en chimie, doctorat d’État).

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Il y a ici revendication d’un certain sens de la famille et des responsabilités, mais aussi, implicitement, d’une autonomie à la fois financière et « existentielle ». C’est là une première expression de l’ambivalence de la démarche, qui entend concilier individualisation de ses obsèques et manifestation de son appartenance familiale.

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Paradoxalement, si la prévoyance funéraire concerne l’entourage familial immédiat, elle est d’abord un acte individuel ou conjugal. Les enfants ne prennent pas part au processus décisionnel et au choix des volontés funéraires ; ils sont prévenus a posteriori, une fois les démarches accomplies. Les conjoints ont tendance à prendre leur décision à deux, et à souscrire en même temps chacun un contrat. Dans la majorité des cas, ils choisissent non seulement le même type de contrat et le même montant du capital garanti, mais surtout les mêmes prestations funéraires. Dans notre corpus, sur vingt-cinq enquêtés mariés, les cinq cas où le conjoint n’a pas souscrit de contrat s’expliquent par une différence d’âge qui fait que celui-ci ne se sent pas concerné par cette problématique, ou par une impossiblité financière, ou enfin par le dépassement de l’âge maximal autorisé pour souscrire ce contrat obsèques (85 ans inclus). D’autre part, ils expriment généralement des volontés essentielles identiques – inhumation ou crémation, cérémonie religieuse ou civile. Monsieur et Madame F. constituent une exception notable à ce consensus conjugal :

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« Alors la seule chose, c’est qu’on a un différend avec mon mari. Moi je veux être incinérée, lui il dit que… S’il meurt avant moi, que je l’incinère, il trouve ça bien. Mais si je meurs avant lui, il veut pas m’incinérer » (Madame F., 78 ans, mariée, 1 fils, ancienne secrétaire, lycée).

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Ce point de désaccord est à l’origine de tensions au sein de leur couple, dans la mesure où la concordance des volontés renforce la fonction de réassurance que le contrat de prévoyance obsèques, souscrit à deux, remplit. Mais les divergences sont rares, l’un finissant bien souvent par se ranger aux arguments de l’autre et par renoncer à la spécificité de sa volonté. Ce mimétisme semble répondre à un imaginaire commun, fondé sur l’image du couple uni dans la mort, et popularisé aussi bien par la fiction que par quelques cas médiatisés de couples de personnes âgées ayant choisi de mourir ensemble [11][11] Le philosophe André Gorz et son épouse, atteinte d’une.... Or, il apparaît que des volontés différentes fragilisent l’intégration conjugale et équivalent, pour les intéressés, à une dissolution symbolique du couple dans la mort, allant à l’encontre de cet idéal de pérennisation du lien conjugal au-delà de la mort. L’expression de son autonomie au sein du couple n’est donc pas un enjeu de la prévoyance funéraire. C’est plutôt vis-à-vis des générations suivantes – enfants, petits-enfants, neveux – ou même de ses collatéraux – germains, cousins – que l’on entend marquer son indépendance pratique et psychologique.

Le cas des personnes sans descendance

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Le souci des proches revient de façon récurrente dans le discours des enquêtés, et semble être commun aux personnes ayant des descendants et aux personnes sans descendance. C’est l’absence de famille proche qui amène celles-ci à prendre en charge l’organisation et le financement de leurs obsèques. La préoccupation est là aussi de ne pas « déranger », mais le degré de proximité avec la personne que l’on souhaite protéger est plus faible : il s’agit d’un membre de la famille plus éloigné (neveu, cousin), susceptible d’être contacté au moment du décès pour les formalités à accomplir et le règlement des obsèques. La prévoyance funéraire permet alors de régler la question financière de ses obsèques, mais aussi de s’assurer que celles-ci se dérouleront de la façon souhaitée. La planification est par conséquent souvent plus poussée, et les volontés funéraires plus précises. Ne pouvant compter sur le relais de leur entourage familial quand leur décès surviendra, les personnes sans descendance ont tendance à investir davantage les différents dispositifs de prévoyance prévus. Par exemple, un testament est rédigé plus systématiquement, et il décrit de façon plus exhaustive le devenir des effets personnels. On constate en outre que les relations d’amitié que ces personnes peuvent avoir nouées ne sont pas prises en compte dans ce contexte, comme si le réseau amical ne pouvait pas être mobilisé pour ce type d’obligations qui seraient donc avant tout familiales. Tout se passe comme si seuls les liens de parenté étaient perçus comme légitimes pour répondre à cette responsabilité. Et inversement, l’attitude préventive vise le cercle familial uniquement, les relations d’amitié, aussi fortes qu’elles soient, n’étant pas considérées comme potentielle partie prenante de l’organisation et du financement de ses obsèques. Ainsi, Madame B., célibataire, sans enfant, a pris ses distances avec ses cinq frères et ses trois sœurs. Très proche du milieu artistique, elle ne se sent pas « de la même famille d’esprit » qu’eux, plus conventionnels dans leurs choix de vie : « La vie est faite de différents chapitres, et le dernier chapitre de ma vie, ça se passe sans eux » (Madame B., 71 ans, célibataire sans enfant, ancienne historienne d’art, doctorat).

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Pourtant, de façon significative, c’est parmi ses germains qu’elle a choisi les trois personnes à qui elle a transmis toutes les informations relatives à son contrat obsèques : sa sœur cadette, dont elle se sent la plus proche ; mais aussi deux de ses frères, dont son frère aîné qu’elle qualifie de « chef de famille ». Malgré la valorisation contemporaine des liens affinitaires, librement choisis, la prise en charge financière et matérielle des obsèques reste, dans les esprits, dévolue à la sphère familiale. Les liens de parenté à régulation statutaire (Déchaux, 2003, p. 56), c’est-à-dire normés, provenant du statut occupé dans la parenté, paraissent les plus adéquats pour traiter ces questions de prévoyance funéraire. Ceci confirme que dans les moments de crise, l’idéologie du sang l’emporte, disqualifiant les liens purement électifs. Notons que c’est d’ailleurs aux membres de la parenté officielle que s’adressent en premier lieu les pompes funèbres quand un décès survient, celle-ci s’imposant comme référence prioritaire, devant les liens de parenté quotidienne, non officielle, et a fortiori les liens d’amitié (Weber, 2005, p. 173). Ce reclassement se trouve ici comme anticipé et intériorisé, puisque le souscripteur prend, lorsqu’il le peut, des parents officiels pour confidents privilégiés des démarches accomplies.

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L’analyse des motivations des souscripteurs, qu’ils aient ou non des descendants, confirme que l’idéal d’autonomie individuelle imprègne les mesures prises dans la perspective de son propre vieillissement. Ce constat souligne la nécessité d’adopter une conception dynamique de la construction identitaire.

Des logiques identitaires différenciées

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La prévoyance funéraire semble être un moyen de réaffirmer son identité individuelle, pour soi et pour les autres, selon des logiques différentes. On reprendra ici la définition proposée par Vincent Caradec de l’identité comme « processus réflexif, pragmatique et dialogique » (2004, p. 11). Elle a en effet le mérite de souligner la dynamique de la construction identitaire, appréhendée comme « un accomplissement qui se réalise à travers un triple mécanisme : la réflexivité, l’action et le dialogue avec autrui » (Caradec, 2004, p. 11). Or, la prévoyance funéraire participe bien de cette dynamique identitaire. Tout d’abord, elle suppose, de fait, un effort réflexif minimal sur sa propre finitude. Ensuite, elle implique que l’individu s’engage un minimum dans sa démarche, pour obtenir des informations et mener à bien les différentes étapes du processus de souscription. Enfin, pour ceux qui préparent leurs obsèques afin de faciliter la tâche à leurs proches au moment de leur décès, la prévoyance funéraire établit bien un dialogue – fût-il posthume – avec les « autrui significatifs » (Berger & Kellner, 1988, p. 8), destinataires principaux du rituel funéraire, appelés par le défunt à « valider » l’image ultime qu’il souhaite donner de lui.

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Cependant, si donc il y a un enjeu identitaire dans la démarche, on ne peut parler de façon systématique de stratégie identitaire, tant ce terme laisse entendre une intention, même inconsciente, de la part de celui qui la met en œuvre (Le Bart, 2008, p. 220). La « créativité identitaire » des individus, autrement dit leur capacité à concevoir et à exprimer leur singularité, est inégalement répartie (Kaufmann, 2004, p. 205). Dans son étude portant sur le « travail identitaire du vieillir » des résidents de maisons de retraite, Isabelle Mallon montre que plus leur capital culturel est élevé, plus ceux-ci disposent des ressources nécessaires pour mener une réflexion sur leur avancée en âge (2004, p. 232). Par ailleurs, l’hypothèse a été formulée que la personnalisation des obsèques par les proches risque de créer des inégalités entre familles selon leur degré de familiarité avec le langage et leur « capacité de symbolisation » (Déchaux, Hanus & Jésu, 1998, p. 94) – c’est-à-dire leur aptitude à donner une portée symbolique à la cérémonie, en s’appuyant par exemple sur le choix des textes et des musiques, sur l’identité des intervenants (enfants, petits-enfants), ou sur la gestuelle des endeuillés (fleur déposée par chacun sur le cercueil lors de l’inhumation, etc.). Or, l’analyse de la prévoyance funéraire confirme un usage différencié de ce dispositif d’anticipation. La logique identitaire est en effet plus ou moins affirmée selon le niveau de ressources culturelles de l’individu – appréhendé ici à la fois par son ancienne profession et par le diplôme obtenu le plus élevé [12][12] L’entretien abordant des problématiques délicates (le....

Une volonté de mise en cohérence de soi

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Pour les souscripteurs à fort capital culturel, la logique à l’œuvre dans la prévoyance funéraire apparaît surtout comme celle d’une mise en cohérence de soi, l’individualité et la personnalité du défunt devant être manifestes dans les obsèques. Celles-ci sont pensées à la fois comme le reflet et le prolongement de ce qu’aura été leur vie. Il y a bien, de la part de ces souscripteurs-là, une stratégie identitaire de différenciation de soi. À titre d’exemple, Monsieur L. (67 ans, marié, 4 enfants, ancien chef d’entreprise, école d’ingénieur) a joint à son contrat obsèques, dans un dossier, un texte dactylographié de deux pages qu’il a écrit et qu’il désire que son fils aîné lise avant le début de sa messe d’obsèques. Dans ce texte qu’il remanie sans cesse, il adresse un mot d’adieu à ses proches et expose ses convictions personnelles avec légèreté. Cherchant à ce que « les gens rigolent », Monsieur L. mêle plaisanteries et considérations critiques sur son époque [13][13] Le caractère posthume et confidentiel de ce document.... Il est à noter que, dans les catégories moyennes et supérieures, les volontés exprimées prennent parfois un caractère extrême, qui pourrait être en lien avec la plus grande capacité de ces milieux sociaux à s’affranchir des références communes et donc avec la relative liberté qu’ils se donnent vis-à-vis du cadre rituel traditionnel. Il y a une volonté forte de prendre ses distances, voire de rompre avec les schémas familiers constituant l’expérience des obsèques pour les proches – cérémonie religieuse à l’église, inhumation au cimetière. La radicalité est alors assumée et même recherchée : refus de toute dimension cérémonielle, interdiction de présence imposée aux proches, revendication de la crémation comme « non-rite » et même « anti-rite » (Souffron, 2004, p. 299). Paradoxalement, l’effacement de soi devient un moyen de signifier sa subjectivité, et de la faire reconnaître par les autres. C’est ce qu’expriment les propos suivants : « Moi, ça sera sans fleurs, ni couronne. Seule. J’ai pas encore prévu tout ça, mais je voudrais que les gens soient prévenus après, pour qu’ils n’aient pas besoin de venir. Je préfère qu’il y ait personne. Je veux pas les obliger à venir » (Madame C., 65 ans, célibataire sans enfant, ancienne journaliste, école de commerce).

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Ce parti pris vise à privilégier, de la part des proches, une démarche consentie, authentique, faite à leur initiative. Madame C. ajoute en effet : « Ils pourront venir après. J’ai préparé une petite lettre où je dis : si vous voulez me retrouver, venez à cet endroit, mes cendres seront là. Comme ça, ils peuvent venir le dimanche pour faire une balade quand ils ont envie. »

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On a là une illustration de ce que Patrick Baudry appelle la « théâtralisation de la simplicité » (2000, p. 216). La volonté de ne pas imposer d’obligations aux autres se combine alors ici à une valorisation de l’électif : les amis proches seront encouragés, après le décès, à réaffirmer individuellement la singularité et la pérennité du lien affinitaire. Se libérer par anticipation d’une logique d’assignation, et indirectement libérer son entourage, semble être un moyen d’affirmation de soi.

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Si on observe bien une différenciation selon le niveau de ressources culturelles dans la façon dont la démarche est investie, celle-ci comporte aussi une dimension générationnelle. En effet, les souscripteurs les plus « engagés » dans une stratégie identitaire sont aussi les plus jeunes. Âgés d’une soixantaine d’années, ils ont vécu la « rupture individualiste » des années 1960 et la diffusion de l’injonction à la réalisation personnelle (Kaufmann, 2001, p. 93). La préparation de ses propres obsèques s’inscrit dans la lignée de cette valorisation de l’authenticité et de la liberté de choix, qui doit trouver un moyen d’expression aussi bien dans la vie que dans la mort.

La garantie d’obsèques « dignes »

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Dans les catégories plus faiblement dotées en capital culturel, on ne retrouve pas la même capacité à donner un sens à ses pratiques et volontés funéraires, à les expliciter. Si la prévoyance funéraire répond aussi à une logique identitaire, les formes qu’elle prend sont moins élaborées. Elle est davantage utilisée comme une garantie qu’un rituel funéraire jugé « digne » sera réalisé – c’est-à-dire conforme aux « règles de l’art », sous le contrôle « normalisant » de professionnels funéraires. L’expression de volontés atypiques est plus rare, notamment parce que les catégories modestement dotées en ressources culturelles, plus désorientées par l’affaiblissement des traditions, se réfèrent davantage aux cadres rituels habituels. Le choix d’obsèques catholiques est à cet égard particulièrement significatif. Le rassemblement des proches dans la solennité du lieu de culte, la présence d’un prêtre, la lecture de textes sacrés et les chants religieux – même rares – sont perçus comme autant de gages du bon déroulement des obsèques. Ainsi, le souci de la « dignité » de ses obsèques donne lieu tout à la fois à une mobilisation ponctuelle et opportune de la religion – et de sa capacité à rasseoir le lien de l’individu à la communauté – et à une prise de distance avec la dimension prescriptive des cérémonies catholiques, dont le contenu à proprement parler peut être peu religieux (Béraud, 2006, p. 95). Bien souvent, c’est la dimension cérémonielle qui est valorisée, comme si elle constituait à elle seule une garantie de la valeur symbolique des obsèques : « Je veux quand même une petite cérémonie légère à l’église. Moi je suis catholique. Je suis pas pratiquante, mais je suis catholique » (Madame G., 72 ans, mariée, 1 fils, ancienne vendeuse en lingerie, certificat d’études).

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Quant à Monsieur T. (78 ans, marié, 2 enfants, ancien conducteur d’engins, école primaire), il souhaite une crémation précédée d’une cérémonie religieuse, mais pour reprendre ses mots, « pas un tralala ». Aux yeux de ces personnes âgées à faible capital scolaire, la cérémonie civile ne garantit pas la même dignité que les obsèques religieuses. On peut, de surcroît, émettre l’hypothèse que la formulation de cette volonté est là aussi due à un effet de génération. Du fait de la relative déchristianisation de leurs descendants et de la multiplication des cérémonies civiles, les souscripteurs ont le sentiment que le caractère religieux des obsèques est moins évident qu’il ne l’était, d’où leur soin à rappeler leur préférence pour une cérémonie religieuse.

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Au final, les volontés exprimées par ces souscripteurs se caractérisent par leur classicisme et une sobriété revendiquée. Ils rejettent l’ostentatoire, le critère du « bon goût » se mesurant à la simplicité des prestations choisies. Dans leur esprit, la personnalisation de la cérémonie doit s’effectuer dans le respect du protocole rituel dont ils sont familiers, celui-ci devant être aussi sobre et court que possible.

L’exemple du choix de la crémation

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La crémation constitue un autre exemple illustrant l’usage différencié qui est fait de la prévoyance funéraire. Elle est perçue comme moins contraignante qu’une inhumation, puisqu’elle peut soulager les proches du coût financier de la concession et de son renouvellement, et de l’obligation d’entretenir la tombe et de la fleurir. Elle est considérée comme un moyen d’éviter des obligations que l’on a souvent soi-même endossées, et que l’on ne souhaite pas imposer à son tour à ses descendants. La dimension pratique est ainsi majoritairement évoquée pour justifier ce choix, qui peut aussi masquer la crainte que sa tombe ne soit pas entretenue et que personne ne vienne s’y recueillir – l’abandon de la tombe étant alors assimilé, par métonymie, à l’abandon du défunt lui-même. Cependant, selon la position sociale du souscripteur, le sens donné à la crémation n’est pas le même. Dans les catégories modestes, la préférence est plus souvent liée à une appréhension du pourrissement de la chair : « Comme ça, il y aura pas de problème. Moi, aller pourrir dans un cercueil… Je préfère être brûlée, c’est plus propre. Et puis on en parle plus » (Madame R., 72 ans, divorcée, 4 enfants, ancienne vendeuse en grande surface, certificat d’études).

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Dans les catégories davantage dotées en capital culturel, le choix de la crémation est plus intellectualisé, dans la mesure où le souscripteur attend davantage des autres que celui-ci soit interprété. Il répond à des motivations d’ordre esthétique – la crémation étant associée à un certain dépouillement –, philosophique, écologique, ou encore personnel. En effet, l’enjeu identitaire est plus prégnant, ce choix étant un moyen d’expression de soi, positive ou négative. Dans le cas de Monsieur P., la crémation manifeste volontairement une dévalorisation de soi, et même de réduction de soi, à la fois réelle et symbolique. Ayant choisi d’abandonner le séminaire à cause de son homosexualité, il tient un discours biographique très négatif. Pour ses obsèques, il ne souhaite aucune cérémonie, et a choisi la crémation et la dispersion de ses cendres. Ce mode radical de disparition est ici favorisé pour sa capacité à signifier une existence marquée par l’échec et la solitude, et qui, à son sens, ne mérite pas de laisser de trace : « Il y aura pas de tombe, il y aura pas de chrysanthèmes, il y aura pas d’anniversaire de mort. Il y aura rien. Et puis finalement, on est rien. Enfin pour moi, je suis rien. Moi, ma vocation a raté. Étant homo en plus, ça fait beaucoup. » (Monsieur P., 73 ans, célibataire sans enfant, ancien responsable de rayon dans une boutique de beaux-arts, certificat d’études.)

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On le constate, l’expression de ses volontés funéraires est parfois saturée de sens, celle-ci découlant d’un travail d’objectivation de ses motivations. Cet effort réflexif, visant à maintenir une cohérence identitaire au-delà de sa propre mort, est sans doute accru pour les personnes sans descendance qui ne peuvent compter sur leurs enfants pour individualiser leurs obsèques.

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Notons cependant qu’une modification récente de la législation funéraire, postérieure à la réalisation de l’enquête, remet en cause la « volatilisation » du corps (Souffron, 2004, p. 300). La loi du 19 décembre 2008 instaure en effet une plus grande traçabilité des cendres [14][14] Leur dispersion en pleine nature n’est plus aussi libre..., et tend à faire du cimetière et de ses extensions les « lieux naturels de “dépôt” des corps inhumés et crématisés » (Clavandier, 2009, p. 191). La crémation n’exclut plus l’existence d’un lieu du souvenir, qu’il s’agisse, pour la dispersion des cendres, du jardin du souvenir ou d’une stèle commémorative, ou du lieu même du dépôt de l’urne – columbarium, cavurne [15][15] Le cavurne est un caveau enterré de petite dimension... ou sépulture traditionnelle. La crémation est de plus en plus compatible avec une « culture de la trace » (Urbain, 2004, p. 1214) – trace miniaturisée, mais contraignante car donnant lieu à des pratiques de recueillement comparables à celles engendrées par l’inhumation, et donc à des prestations identiques (achat d’une concession, entretien de la tombe ou du cavurne, dépôt de fleurs). Cette modification du droit funéraire ayant eu lieu après la passation des entretiens, il est logique que ces contraintes croissantes liées à la crémation n’apparaissent pas dans le discours des souscripteurs.

Les limites de la personnalisation des obsèques

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La loi faisant primer la volonté du défunt sur celle des proches qui lui survivent [16][16] Voir note 5., la prévoyance funéraire donne au souscripteur les moyens de contrôler largement le déroulement de ses obsèques. Certains observateurs, et plus particulièrement les psychologues, ont souligné le danger que représente pour les endeuillés l’appropriation du rituel par le défunt lui-même, pouvant aboutir à une « psychopathologie du deuil » (Bacqué, 2000 [1992], p. 267). Pour maintenir la dimension collective du rituel, ils encouragent donc le souscripteur à prévenir ses proches de sa démarche et à leur faire part de ses volontés de son vivant (Hanus, 2006, p. 136). Certes, la prévoyance funéraire peut être un moyen de se mettre en scène, de théâtraliser sa disparition. C’est ce que Tony Walter appelle, non sans humour, le « Syndrome Sinatra », en référence à la chanson « I Did It My Way » (1994, p. 33). Mais en fait, il apparaît que les volontés atypiques sont rares, la plupart des souscripteurs se contentant de prestations simples et habituelles. S’ils ont une ou plusieurs volontés auxquelles ils sont attachés, ils ne décident pas pour autant du déroulement de la cérémonie dans le moindre détail. Par ailleurs, le contrat obsèques peut être un moyen indirect d’aider ses proches à composer une cérémonie individualisée, conforme à sa personnalité, en sélectionnant par exemple les chants ou les textes. Mais souvent, ceux-ci sont indiqués dans l’idée de simplifier la prise de décision des proches chargés de l’organisation de la cérémonie, comme s’il était du devoir du souscripteur de faciliter autant que possible leurs tâches futures. Il s’agit davantage d’une sorte de délégation de soi, qu’une appropriation symbolique de ses propres obsèques. Quant au lieu de dispersion des cendres, les enquêtés font preuve de réalisme et de souplesse, conscients que l’exécution de leurs volontés peut s’avérer délicate. Ainsi, Madame O. tient à ce que ses instructions soient suivies, mais si celles-ci ne contraignent pas démesurément ses enfants : « Moi, dans la Somme, j’aimerais bien. Mais s’ils ne peuvent pas mettre mes cendres dans la Somme, ils me mettent quelque part où il y a de la verdure et de l’eau. C’est tout. (…) Maintenant, ils feront ce qu’ils peuvent. C’est mon vœu, mais s’ils peuvent pas, ils peuvent pas. C’est pas grave » (Madame O., 65 ans, divorcée, 2 enfants, ancienne mécanicienne dans la confection, école primaire).

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Ce qui importe n’est pas tant le strict respect de ses volontés que la possibilité de les exprimer – et à travers elles de réaffirmer sa singularité – et la reconnaissance, par autrui, de cette singularité. S’il y a bien une stratégie de différenciation à l’œuvre, les volontés mises en avant ne sont pas nécessairement purement prescriptives, et leur respect doit se concilier avec le souci de ne pas compliquer la tâche des proches. Cela nous conduit à nuancer l’hypothèse selon laquelle les cérémonies découlant de contrats obsèques seraient nécessairement différentes de celles organisées par les proches du défunt. En effet, la singularisation des obsèques par le défunt lui-même s’effectue principalement dans la définition des volontés dites « essentielles » : choix de la crémation ou de l’inhumation, d’une cérémonie civile ou religieuse, du devenir des cendres ou du lieu de l’inhumation. Elle ne donne globalement pas lieu à des cérémonies fortement différenciées dans leur contenu. De plus, les volontés du souscripteur s’expriment dans un cadre normatif préexistant, et n’aboutissent pas à un rituel inédit. L’autorité croissante du moi coexiste avec une référence au rituel traditionnel ; voire elle s’y appuie même, notamment pour les catégories les plus modestes. À l’origine de la démarche, il y a un rejet non pas de la ritualité, mais des contraintes bien connues suscitées par la mort d’un proche : contraintes financières, organisationnelles, et mémorielles. L’enjeu du rituel funéraire est toujours, « par le biais du symbole, de négocier le non-sens de la mort » (Thomas, 1985, p. 128). D’autre part, la prévoyance funéraire est soumise à la réglementation de l’assurance-vie ; elle se développe dans un cadre juridique contraignant – particulièrement depuis la loi du 9 décembre 2004 [17][17] Cette loi autorise les souscripteurs à changer en cours... – et selon un protocole établi et encadré par des professionnels. Or, ceux-ci produisent un discours axé sur la personnalisation des obsèques, qui se trouve de fait en décalage avec une offre de services plus (bancassurance) ou moins (pompes funèbres) standardisée. Le conseiller funéraire des entreprises de pompes funèbres, tout particulièrement, émet des recommandations, propose des textes ou des musiques – notamment pour les cérémonies civiles – issus d’un répertoire restreint qui contribue à la relative similarité des cérémonies. Doté d’une expérience et d’une expertise supérieure à celles du client novice, il joue un rôle prescripteur dans le choix des articles et des prestations funéraires, comme dans le déroulement futur des obsèques. Se pensant comme un « médiateur symbolique » à même de composer des cérémonies singulières valorisant le défunt, il contribue ainsi à l’élaboration et à la diffusion de la norme de la « bonne mort » (Caroly, Rocchi, Trompette & Vinck, 2005, p. 222).

La prévoyance funéraire, une nouvelle forme d’autocontrainte

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Si les professionnels et les souscripteurs eux-mêmes mettent en avant des motivations de type altruiste, on peut s’interroger sur l’existence d’événements déclencheurs du processus décisionnel. Il semble que toute rupture significative dans la trajectoire biographique de la personne vieillissante – qu’il s’agisse du passage à la retraite, du veuvage ou d’un problème de santé – entraîne, à plus ou moins long terme, une réflexion sur sa propre finitude donnant lieu à des démarches telles que la souscription d’un contrat de prévoyance funéraire. Mais la présence, dans l’entourage immédiat, d’une personne ayant elle-même déjà souscrit un contrat obsèques – mère, frère ou sœur, ami, voisin – peut donner lieu à un effet d’identification et d’imitation lorsqu’un écho positif est donné à la démarche. La souscription n’est néanmoins pas nécessairement impulsée par un événement particulièrement marquant. Elle peut aussi s’inscrire plus globalement dans la « transition biographique » engagée avec le passage à la retraite (Caradec, 1998, p. 131), qui fait surgir de nouvelles préoccupations tournées vers les années à venir, dont celles liées à sa fin de vie et à sa mort. Mais surtout, la manière d’appréhender son avancée en âge et sa propre finitude est étroitement liée à l’expérience que l’individu a de celles de ses proches.

L’expérience de la mort des proches

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Aujourd’hui, la mort concerne de plus en plus des personnes âgées, voire très âgées. La perte de ses parents, de ses frères et sœurs ou de son conjoint arrive de plus en plus tardivement dans l’existence (Monnier, Pennec, 2004, p. 59). L’expérience de la mort des proches, à la fois plus fréquente et plus tardive, peut expliquer la décision de prendre des dispositions à l’avance. Tout d’abord, elle peut être décisive en ce qu’elle engendre une prise de conscience de ce qui pourrait arriver si rien n’était organisé. Dans cette perspective, le cas de Madame S. est parlant : son fils unique habitant aux États-Unis, elle a été contrainte, quand son mari est décédé, d’assumer l’ensemble des tâches organisationnelles. Cet épisode a enclenché un processus réflexif sur son propre sort : « J’ai dû tout prendre sur moi, tout faire toute seule. (…) J’ai tout prévu. Il est mort à l’hôpital, je l’ai amené au funérarium, j’ai vu les pompes funèbres, la messe… (…) Alors à ce moment-là, je me suis dit : mon Dieu, mais si c’était moi, il y aurait plus personne pour le faire ! » (Madame S., 82 ans, veuve, 1 fils, ancienne professeure de lettres, doctorat d’État).

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Dans les mois qui suivent la mort de son mari, elle vide son appartement et le vend, fait plusieurs donations à son fils, souscrit un contrat obsèques, et s’installe en maison de retraite : « J’ai pris la décision de tout liquider, de tout vendre. Je lui ai envoyé les meubles, les objets, les livres qu’il voulait garder. Ça, ça a été une expédition. Il y a eu Drouot. Il y a eu les dons aux églises diverses, enfin ce qu’elles voulaient prendre : les vêtements en particulier, les livres… Ça a pris quand même quatre ou cinq mois. Et pendant ce temps, je cherchais, et j’ai trouvé cette maison par ouï-dire. (…) J’ai trouvé ça charmant, bien placé, et puis ça a fait l’affaire très bien. Voilà. »

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Cet exemple souligne que la prévoyance funéraire peut s’inscrire dans une stratégie plus globale d’anticipation de son vieillissement. Les questions de l’éventuelle transmission des biens matériels et financiers, mais surtout du dernier lieu de vie, sont alors réglées en même temps que celle des obsèques.

Une « avance » symbolique faite aux autres

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D’autre part, la souscription d’un contrat obsèques intervient aussi en réponse à l’expérience de fins de vie de proches. Avec la hausse de la longévité, les personnes âgées sont plus souvent les témoins directs du vieillissement de leurs propres parents. Ces expériences fortes de la fin de vie, du décès et des obsèques des ascendants favorisent une réflexion sur la mort, celle des proches et la sienne. Cet effort réflexif explique aussi la plus grande anticipation des personnes âgées de leur propre vieillissement, et l’intériorisation de la norme d’autonomie par une génération marquée par la dépendance de la génération du dessus. Les souscripteurs produisent ainsi un discours structuré autour de deux pôles antithétiques et normatifs, la « mauvaise mort » et la « bonne mort ». Des proches dans la grande vieillesse, issus de l’entourage familial et éventuellement amical, en viennent à cristalliser un contre-modèle de ce qu’ils souhaitent pour eux-mêmes, caractérisé par la déchéance physique : « Maman, jusqu’à 96 ans elle a bien vécu. Elle était indépendante, tout ça. Après, en août ça va faire un an cette année, elle a eu une gastro. Ça l’a, pfuit ! Elle a été hospitalisée un mois. Ils l’ont nourrie par sonde, à la perfusion. Elle est revenue à elle, mais depuis elle marche plus, elle voit plus, elle entend plus, et elle a des séquelles. C’est lourd, comme maladie. J’aurais préféré être parti. (…) Moi je me vois pas – et mes frères vous le diront – on se voit pas dans l’état qu’est Maman » (Monsieur A., 74 ans, marié, 1 fille, ancien comptable, brevet).

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S’exprime ici une volonté de rompre une filiation symbolique, comme s’il y avait un risque de contagion des « mauvaises » fins de vie. On trouve dans les propos de Monsieur L. le rapprochement, dans un même mouvement, du modèle et du contre-modèle de la « bonne mort » tels que les incarnent pour lui ses plus proches : « Je vais me faire opérer. Bah je dis : si seulement ils m’endormaient puis que je me réveille pas, ça serait une belle chose ! Vous savez, moi je préfère mourir d’une crise cardiaque que souffrir comme ma femme, ma mère, et tout ça. Même ma sœur. Que souffrir d’un cancer pendant douze ans. Je préfère la mort de mon père qui est mort sur la route d’une embolie ! » (Monsieur L., 77 ans, veuf, 2 enfants, ancien menuisier, certificat d’études).

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L’opposition récurrente entre une mort rapide souhaitée et une longue dégradation physique et mentale redoutée se nourrit de l’expérience des fins de vie de proches. Nombreux sont ceux qui les ont vu souffrir physiquement, et qui en ont été très marqués. L’opposition entre « bonne » et « mauvaise » mort se précise alors autour de cette notion de souffrance, la meilleure des morts possibles étant celle dont la brutalité empêche précisément que s’installe et dure la douleur physique. Tout se passe comme si l’anticipation de sa propre fin était devenue un critère normatif de la « bonne mort », et éloignait la menace d’une fin de vie manquée. C’est en ayant à l’esprit la perspective de sa propre dégradation physique et mentale que l’on a recours à la prévoyance funéraire : « C’est toujours ce que je crains un peu, d’ailleurs. D’obliger par exemple mon épouse à se rendre à l’hôpital pendant des mois, au chevet d’un mec qui est complètement en train de crever. » (Monsieur J., 73 ans, marié, 5 enfants, ancien ingénieur géomètre, diplôme d’ingénieur niveau bac + 6).

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On le voit, la trajectoire du vieillissement est marquée par la fin de vie et la mort d’autrui, et la prévoyance funéraire est alors une démarche réactive, découlant de ces expériences marquantes. Mais elle a aussi une dimension proactive, dans la mesure où elle convertit une situation à venir potentiellement éprouvante pour les proches en une démonstration de l’attention qu’on leur porte. Au lieu de « dette », on peut ici parler d’« avance » symbolique vis-à-vis de ses descendants, ou plus généralement, des proches qui seront confrontés à son vieillissement et éventuellement à sa perte d’autonomie. La prévoyance funéraire procède d’une logique compensatoire, voire conjuratoire : il s’agit de donner la preuve de son autonomie présente, pour contrebalancer son éventuelle dépendance future. Aussi la réciprocité est-elle anticipée et différée à la fois. Notons que la prévoyance funéraire s’inscrit souvent dans une stratégie plus globale d’anticipation de son propre vieillissement et de sa mort, et n’est qu’une pratique de préparation matérielle parmi d’autres : rédaction d’un testament, donation, souscription d’une assurance-vie pour constituer un capital qui reviendra aux proches, souscription d’un contrat de dépendance… La multiplication de ces démarches indique l’affirmation de la figure du prévoyant, à la fois responsable, réfléchi, et rationnel. Si l’on a pu évoquer, dans le cadre des débats autour de l’euthanasie, le « droit à disposer de soi » (Castra, 2004, p. 189), on pourrait désormais parler au sujet de la prévoyance funéraire d’un devoir à disposer de soi. Mais si l’injonction à anticiper sa propre mort, à être autonome, se diffuse progressivement, cette notion même d’autonomie reste relative et floue. En effet, il s’agit surtout d’être plus autonome que ses ascendants ne l’ont été ou le sont, c’est-à-dire de moins faire peser qu’eux, matériellement et psychologiquement, le poids de son propre vieillissement sur autrui. D’autre part, ce terme polysémique renvoie tout aussi bien à l’indépendance financière (autofinancement des obsèques), pratique (accomplissement des différentes démarches seul), et symbolique (indications explicites sur la cérémonie, le mode de sépulture, etc.). En cela, la prévoyance funéraire permet de démontrer son autonomie à plusieurs niveaux, et dans deux temporalités distinctes – présent et futur.

Une redéfinition des normes statutaires des relations intergénérationnelles ?

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Le développement actuel de la prévoyance funéraire suggère l’apparition d’une nouvelle obligation statutaire envers ses descendants. En effet, la prise en charge financière et organisationnelle des obsèques par les enfants ne va plus de soi. L’injonction à ne pas « déranger » et l’intériorisation de la norme d’autonomie entraînent un engagement croissant de l’individu dans le processus décisionnel et organisationnel de sa propre disparition, qui n’avait auparavant pas lieu d’être. Ainsi, la hausse de la réflexivité, concernant notamment les conséquences futures de ses actes, donne lieu à une nouvelle forme d’autocontrainte (Elias, 1991 [1939], p. 195). Celle-ci consiste alors à prendre en charge ce qui auparavant revenait à l’entourage familial et à la communauté locale. Cette nouvelle forme d’autocontrainte est quelque peu paradoxale, l’individu devant se contraindre, lui, pour précisément ne pas contraindre ses proches. Autrement dit, affirmer sa liberté d’agir de son propre chef suppose, à bien des égards, des contraintes matérielles et symboliques, que le souscripteur s’impose voire multiplie selon son niveau d’investissement. Décider de ses dernières volontés, mener les démarches pour la souscription du contrat, le régler, en faire part à ses proches, mais aussi penser au devenir de sa résidence principale, rédiger un testament, faire une donation au dernier vivant, donner aux proches ses instructions pour sa fin de vie… Pour certains, on pourrait parler de « projet de mort » comme on parle de « projet de vie ». En conséquence, par l’effet d’un paradoxe déjà souligné (Ehrenberg, 1995, p. 19 ; Lahire, 2005, p. 346), l’injonction à l’autonomie est fortement contraignante alors même que dans son principe elle entend s’opposer à toute forme d’obligation. Elle est même productrice de stigmates pour ceux qui ne s’y plient pas. Ne pas prendre ses dispositions est susceptible d’être interprété comme un acte irresponsable : « Comme tout le monde, on a des amis qui l’ont fait. On veut pas avoir d’ennuis avec les enfants, parce qu’il y en a certains qui n’avaient rien préparé, et puis ça a fait des litiges, si vous voulez. Parce que ça coûte cher, maintenant. (…) Alors nous, on a prévu de faire ça pour pas qu’il y ait de litiges entre les enfants » (Madame T., 68 ans, mariée, 4 enfants, ancienne gardienne d’immeuble, certificat d’études).

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Autre paradoxe, les souscripteurs n’ont pas le sentiment d’une contrainte qui pèserait sur eux – probablement du fait du caractère succinct du formulaire à remplir et de la somme relativement modérée dont ils s’acquittent à intervalles réguliers [18][18] Sur 43 souscripteurs, 17 ont choisi de verser des primes.... Le désarroi de Monsieur H., à cet égard atypique, est peut-être lié au fait que l’évolution significative des pratiques funéraires et sa « normalisation » se sont produites à l’échelle de sa propre vie : « Maintenant, vous êtes sollicité de partout pour avoir une assurance, organiser vos obsèques : faites ceci, faites cela. Autrefois ça se faisait tout seul. Moi je vivais dans un village. Il y a une dame qui passait, qui était chargée de ça – je sais plus comment elle s’appelait ! – qui annonçait le décès de Monsieur ou de Madame Untel. Que les obsèques auraient lieu dans deux jours à l’église, à tel endroit. On y allait, la famille procédait à la cérémonie, et puis on inhumait – parce qu’on ne faisait qu’inhumer, à l’époque. La crémation… Surtout la crémation, il a fallu qu’elle soit admise par tout le monde, y compris par l’Église. Au départ, c’était tangent. Mais on ne se compliquait pas l’existence. Les gens mouraient parce que c’était comme ça, la mort faisait partie de la vie » (Monsieur H., 75 ans, marié sans enfant, ancien ingénieur, baccalauréat).

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À part pour cet enquêté, la démarche semble naturelle, et procure une certaine satisfaction du devoir accompli, un sentiment de mise en ordre. Comme le notait Luce des Aulniers au sujet du testament (1992, p. 77), le contrat obsèques paraît lui aussi avoir une « vertu pacificatrice », celle-ci s’appuyant souvent, et surtout pour ceux dotés en ressources culturelles, sur la constitution d’un « dossier », d’un « classeur » rassemblant les documents importants : « Il y a tous les éléments qui sont tout prêts dans le dossier. Il y a le livret de famille, les formules qui concernent le caveau proprement dit, auprès de la mairie de V. Et puis il y a même plein de petites étiquettes [19][19] Le souscripteur se voit remettre des étiquettes à distribuer.... C’est bien organisé. » (Madame N., 83 ans, veuve, 1 fils, ancienne libraire, brevet supérieur).

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Pourtant, malgré ce sentiment d’accomplissement, les souscripteurs ont tendance à suspendre leur démarche, à lui donner un caractère volontairement inachevé. Certains ont ainsi le projet de rédiger un testament, d’autres prévoient de montrer à leurs enfants l’endroit précis où se trouve le dossier constitué – comme s’ils n’assumaient pas complètement le statut de prescripteurs de leurs propres obsèques. Laisser en suspens des aspects du processus organisationnel, que devront nécessairement régler les proches, permet alors de les y réintégrer. L’indécision de certains laisse supposer que tous les projets de personnalisation de ses obsèques ne sont pas nécessairement menés à leur terme, leur finalisation faisant au préalable l’objet d’un tâtonnement plus ou moins prolongé. Cette suspension du processus peut aussi être interprétée comme une manière de maintenir une distance symbolique avec sa propre mort, rendue plus « réelle » par les dispositions prises.

Conclusion

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Au terme de cette analyse, il apparaît nécessaire de souligner d’emblée la double ambivalence de la prévoyance funéraire. Tout d’abord, celle-ci est utilisée comme un moyen de démontrer son autonomie individuelle, en même temps qu’elle permet de réaffirmer son appartenance familiale en faisant preuve de solidarité envers ses proches. Ensuite, la personnalisation de ses propres obsèques comporte un enjeu identitaire de singularisation de soi, tout en s’exprimant dans un cadre familier de traditions et de bienséance. Ce n’est pas tant le caractère conformiste du rituel que le souscripteur tente d’atténuer, que son effet désindividualisant. Voulue flexible, individualisée, la cérémonie des obsèques est aussi instituée et contraignante. Elle reste « du déjà-là qui se répète » (Champion, 2004, p. 140-141). L’organisation de ses propres obsèques ne signifie donc pas rejet de la ritualité funéraire, et peut au contraire s’appuyer sur elle pour répondre à un nouvel impératif, celui de « réussir » sa mort. Ainsi, la prévoyance funéraire s’inscrit plus largement dans le modèle contemporain de la « bonne mort » ayant émergé ces dernières décennies avec le développement des soins palliatifs et les débats plus récents sur l’euthanasie : la mort préparée, assumée (Castra, 2004, p. 190), et dans la mesure du possible sans souffrances (Hintermeyer, 2004, p. 8).

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Le développement actuel des contrats de prévoyance funéraire confirme d’autre part la redéfinition des normes statutaires relatives aux relations entre générations. La prise en charge des obsèques par les enfants ne va plus de soi ; l’injonction à ne pas « déranger » et l’intériorisation de la norme d’autonomie entraînent un engagement croissant de l’individu dans le processus décisionnel et organisationnel de sa propre disparition, qui n’avait auparavant pas lieu d’être. On peut ici parler d’« avance » symbolique faite en premier lieu aux descendants, mais plus globalement, à ceux qui seront confrontés à son vieillissement et éventuellement à sa perte d’autonomie. Cette « avance » symbolique, en ce qu’elle relève de l’initiative de la personne âgée elle-même, est l’une des conséquences de la hausse de « l’intensité des rapports à soi », c’est-à-dire « des formes dans lesquelles on est appelé à se prendre soi-même pour objet de connaissance et domaine d’action » (Foucault, 1984, p. 56).

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Enfin, la prévoyance funéraire est une illustration concrète de la nature problématique du lien entre « identité pour soi » (identité subjective que l’on s’attribue soi-même) et « identité pour autrui » (identité objective) : l’individu n’est jamais certain que l’identité qu’il estime être la sienne coïncide avec celle que les autres lui attribuent (Dubar, 2000 [1991], p. 108). Or, plus la démarche de prévoyance est entreprise dans l’idée de laisser une dernière image de soi conforme à ce qu’on estime être, plus l’investissement dans le processus de personnalisation de ses obsèques est conséquent. En d’autres termes, plus on est pourvu en ressources culturelles, plus on est susceptible de s’exposer volontairement au risque de décontenancer ses proches en introduisant dans le rituel des éléments originaux de personnalisation. À l’inverse, plus le capital culturel est faible, plus il s’agira de limiter autant que possible cette incertitude en veillant à ce que ses obsèques ne s’écartent pas excessivement du déroulement rituel attendu. Il y a donc un coût, à la fois matériel et symbolique, à s’engager dans la démonstration de son autonomie et de ses libres choix. La préparation de sa propre mort n’est pas dépourvue de contraintes, mais aussi d’ambiguïtés. « Créer de la différence » tout en restant semblable ; se différencier, se conformer : la coexistence de ces deux aspirations contradictoires (Kastersztein, 1991, p. 41) explique aussi le caractère indécis, voire incohérent de certaines volontés exprimées.

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On le voit, la prévoyance funéraire – son enjeu à la fois social, familial et identitaire – se révèle être un objet de recherche permettant d’étudier les effets de l’individualisme contemporain sur l’appréhension de la mort.


Annexe

Note sur la passation des entretiens

Le fichier de souscripteurs fourni par l’institution de prévoyance à partir duquel le corpus d’entretiens a été constitué comportait une part non négligeable de souscriptions en couple. Lorsque les deux conjoints avaient chacun souscrit un contrat obsèques[20][20] Dans ce corpus, il s’agit toujours d’un contrat obsèques..., la consigne fixée au préalable était de les interroger séparément et si possible hors la présence de l’autre, afin que l’enquêté puisse s’exprimer le plus librement possible. Mais l’argument avancé, celui de la plus grande attention qui pourrait être accordée à chacun, n’a pas toujours convaincu. Ainsi, nombreux sont les enquêtés à avoir souhaité assister à l’entretien du conjoint et à être interrogés en même temps. Plusieurs explications peuvent être avancées : tout d’abord la dimension fortement conjugale de la souscription d’un contrat obsèques, impliquant dans l’esprit des souscripteurs que cet entretien de recherche, portant précisément sur cette démarche, soit là aussi mené à deux ; l’habitude, parmi les personnes âgées en couple depuis plusieurs décennies, d’agir en binôme ; et enfin l’appréhension d’un face-à-face avec l’enquêtrice sur une thématique sensible. Cette situation d’entretien « triangulaire » a créé une dynamique particulière. Si dans certains cas le conjoint a pu encourager l’autre à s’exprimer davantage qu’il ne l’aurait fait spontanément, il est certain qu’à d’autres moments la parole de chacun a été plus prudente, inhibée par la présence de l’autre – notamment pour les questions portant sur l’appréhension de la mort de l’autre. Au final, sur 43 enquêtés, 23 ont été interrogés en tête-à-tête, la majorité étant veufs, célibataires ou divorcés ; parmi eux 2 couples seulement ont accepté que chacun soit interrogé l’un après l’autre. 18 sous-cripteursmariés ont donc fait leur entretien en couple, de manière simultanée. Enfin, 2 souscripteurs ont répondu aux questions de l’enquêtrice devant leur épouse, l’une n’ayant pas souscrit de contrat obsèques pour des raisons financières mais participant activement à la conversation ; l’autre ayant souscrit un contrat obsèques, mais ne souhaitant pas prendre part à l’entretien.


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Notes

[*]

Doctorante, Observatoire sociologique du changement (fnsp-cnrs)

Observatoire sociologique du changement – 27, rue Saint-Guillaume – 75337 Paris Cedex 07 – berangereveron@hotmail.fr

[1]

On reprendra ici une définition large des rites comme « un ensemble de conduites individuelles ou collectives relativement codifiées, ayant un support corporel (verbal, gestuel, de posture), à caractère répétitif, à forte charge symbolique pour les acteurs et les témoins » (Segalen, 2009 [1998], p. 26).

[2]

Les termes « rite » et « rituel » sont souvent considérés comme synonymes. Jean-Hugues Déchaux note que « lorsque la distinction est établie, le rituel désigne l’ensemble du déploiement cérémoniel dans lequel s’insèrent différents rites » (1999, p. 202). Les sociologues auxquels il est fait référence dans cet article utilisent l’un ou l’autre terme de façon indifférenciée ou sans nécessairement expliciter leurs nuances. Le choix de chacun sera donc repris tel quel, mais on privilégiera pour notre part l’expression rituel funéraire pour désigner l’ensemble des rites constituant la cérémonie des obsèques en l’honneur du défunt.

[3]

Il n’existe pas de données fiables pour quantifier cette croissance. Selon l’Association française d’information funéraire (afif), on compte près d’un tiers de crémations aujourd’hui en France, alors que cette pratique concernait moins d’1 % des défunts en 1975.

[4]

La loi Sueur du 8 janvier 1993 a abrogé le monopole communal des pompes funèbres. Pour une brève histoire de cette loi, voir Trompette (2008, p. 96-103).

[5]

Depuis la loi du 15 novembre 1887 sur la liberté des funérailles, tout majeur peut, de son vivant, « régler les conditions de ses funérailles ». Selon l’article 433-21-1 du Code pénal, toute personne qui donne aux funérailles un caractère contraire aux volontés du défunt s’expose à une peine d’emprisonnement de six mois et à une amende de 7 500 euros.

[6]

Celui-ci définit le deuil comme « une attitude rituelle qu’on est obligé d’adopter par respect pour l’usage, mais qui est, dans une large mesure, indépendante de l’état affectif des individus. »

[7]

Cette recherche a bénéficié du soutien financier de l’institution de prévoyance, qui a pris en charge l’intégralité des frais de déplacement engendrés par les entretiens en face à face. Cependant, les hypothèses de recherche, l’élaboration du guide d’entretien et l’exploitation de l’enquête reviennent exclusivement à l’auteur.

[8]

Il s’agit de la « Convention Obsèques », lancée en 1986 par Aviva, anciennement Norwich Union Direct et leader de la vente par correspondance de produits de prévoyance.

[9]

Les volontés concernant les obsèques n’étant pas spécifiées et le bénéficiaire n’étant pas dans l’obligation légale de dépenser le capital garanti pour les obsèques du souscripteur, cette pratique indique que celui-ci fait suffisamment confiance à la personne désignée comme bénéficiaire pour lui laisser le soin de dépenser le capital à bon escient, et de veiller au respect de ses volontés – à moins qu’il n’en ait pas de particulières.

[10]

Aux alentours de 3 000 euros.

[11]

Le philosophe André Gorz et son épouse, atteinte d’une grave maladie, ont ainsi mis fin à leurs jours en septembre 2007.

[12]

L’entretien abordant des problématiques délicates (le vieillissement, la mort, les obsèques), le niveau de revenus et de patrimoine n’a pas été demandé pour ne pas accentuer l’effet parfois « inquisiteur » des questions posées. Seul le statut d’occupation du logement est connu ; mais celui-ci, probablement du fait d’un effet générationnel, n’est pas discriminant : les 4/5e des enquêtés possèdent leur résidence principale. Le coût financier du contrat obsèques ne semble pas non plus être un critère opérant, dans la mesure où

la dépense effectuée est très homogène quelle que soit l’appartenance sociale des enquêtés. Sur 43 souscripteurs, 35 ont opté pour la formule la moins onéreuse à 3 200 euros, 8 pour la formule intermédiaire à 4 000 euros, et la formule la plus élevée – à 5 600 euros – n’a été choisie par aucun d’entre eux.

[13]

Le caractère posthume et confidentiel de ce document écrit empêche d’en reproduire des extraits.

[14]

Leur dispersion en pleine nature n’est plus aussi libre qu’elle ne l’était jusqu’alors : une déclaration doit être faite à la mairie de la commune du lieu de naissance du défunt, tandis qu’un registre relève l’identité du défunt, la date et le lieu de dispersion de ses cendres. La dispersion est surtout prévue dans les espaces aménagés à cet effet dans les cimetières. De plus, la conservation des urnes à domicile n’est plus autorisée, l’urne devant être soit inhumée dans une

sépulture, soit déposée dans une case de columbarium, soit scellée sur un monument funéraire.

[15]

Le cavurne est un caveau enterré de petite dimension où peuvent être déposées plusieurs urnes.

[16]

Voir note 5.

[17]

Cette loi autorise les souscripteurs à changer en cours de contrat la nature des obsèques, le mode de sépulture, les prestations et fournitures funéraires,

ou l’opérateur funéraire désigné pour exécuter les obsèques. Elle oblige aussi l’opérateur à fournir un devis détaillant les prestations prévues par le contrat.

[18]

Sur 43 souscripteurs, 17 ont choisi de verser des primes viagères (mensuelles pour 15 d’entre d’eux et trimestrielles pour 2). 17 autres ont privilégié des primes sur cinq ans (mensuelles pour 12 d’entre eux et trimestrielles pour 5), et seulement 9 d’entre eux ont versé une prime unique.

[19]

Le souscripteur se voit remettre des étiquettes à distribuer aux proches, indiquant les coordonnées téléphoniques de l’opérateur funéraire à contacter au moment du décès.

[20]

Dans ce corpus, il s’agit toujours d’un contrat obsèques souscrit auprès de la même institution de prévoyance, correspondant à des types de primes versées (uniques, quinquennales ou viagères) et des montants de capitaux garantis (3 200 ou 4 000 euros) identiques – ce qui renvoie à l’idée de consensus conjugal développée dans cet article.

Résumé

Français

Cet article porte sur le développement récent des contrats de prévoyance funéraire, qui permettent de financer et d’organiser à l’avance ses propres obsèques. Il vise à montrer que ce dispositif d’anticipation n’est pas investi de la même façon selon la situation familiale et le niveau de ressources culturelles des souscripteurs, mais aussi selon l’expérience qu’ils ont de la fin de vie et de la mort de leurs proches.
La souscription d’un contrat obsèques renvoie à la volonté de ne pas être un poids pour ses proches ; elle se veut le signe d’un certain sens de la famille et des responsabilités. En même temps, le souscripteur entend réaffirmer son autonomie financière et « existentielle » vis-à-vis d’eux. La démarche est aussi entreprise dans l’idée de personnaliser ses propres obsèques, d’en faire le reflet de sa singularité. Elle comporte ainsi une logique identitaire, plus ou moins affirmée et élaborée selon les ressources culturelles de l’individu, que l’on tentera de mettre au jour. Mais l’individualisation des obsèques ne signifie pas pour autant leur appropriation par le défunt lui-même : les volontés des souscripteurs s’expriment dans un cadre rituel préexistant, plus qu’elles ne donnent lieu à des cérémonies réinventées.
La montée en puissance de la prévoyance funéraire suggère par ailleurs que l’anticipation de sa propre disparition est devenue un critère normatif de la « bonne » mort, et constitue une « avance » symbolique faite aux proches. En effet, la souscription d’un contrat obsèques s’effectue dans la perspective de sa propre dégradation physique et mentale. Elle procède donc d’une logique compensatoire, voire conjuratoire : il s’agit de donner la preuve de son autonomie présente, pour contrebalancer son éventuelle dépendance future.

Mots-clés

  • prévoyance funéraire
  • rituel funéraire
  • vieillesse
  • autonomie
  • relations intergénérationnelles

English

Funeral planning: motivations and identity issues of a new practiceThis paper deals with the recent development of funeral plans, that is the pre-payment and pre-arrangement of one’s own funeral. It aims to show that this anticipation process varies with the subscribers’ family situation and social resources, but also with their experience of their loved ones’ end of life and death.
« Not being a burden for the loved ones » is a motive associated with funeral planning. It is a way of asserting one’s sense of family and responsibility, but also one’s financial and « existential » autonomy towards the loved ones. Moreover, the process enables to personalize one’s own funeral, reflecting one’s uniqueness. These identity issues, which are more or less strong and elaborate according to the cultural resources of the individual, will be discussed too. However, the individualization of the funeral does not mean that the deceased themselves appropriate their own funeral. The wishes of the subscribers are expressed in a pre-existing ritual frame, and do not entail reinvented ceremonies.
Furthermore, the development of funeral planning seems to indicate that anticipating one’s own death has become a normative criterion for « good » death, and represents a symbolic advance addressed to the loved ones. Indeed, funeral planners have in mind the perspective of their own physical and mental degradation. This process follows a compensating logic: subscribers prove their present autonomy in order to compensate for their possible future dependency.

Keywords

  • funeral planning
  • funeral rituals
  • old age
  • autonomy
  • intergenerational relationships

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Anticiper ses obsèques : un acte conjugal ou individuel
    1. La revendication de son autonomie
    2. Le cas des personnes sans descendance
  3. Des logiques identitaires différenciées
  4. Une volonté de mise en cohérence de soi
    1. La garantie d’obsèques « dignes »
    2. L’exemple du choix de la crémation
    3. Les limites de la personnalisation des obsèques
  5. La prévoyance funéraire, une nouvelle forme d’autocontrainte
    1. L’expérience de la mort des proches
    2. Une « avance » symbolique faite aux autres
    3. Une redéfinition des normes statutaires des relations intergénérationnelles ?
  6. Conclusion

Pour citer cet article

Véron Bérangère, « Planifier ses obsèques : raisons et enjeux identitaires d'une pratique nouvelle », Sociologie, 2/2010 (Vol. 1), p. 199-213.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2010-2-page-199.htm
DOI : 10.3917/socio.002.0199


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