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Sociologie

2010/3 (Vol. 1)


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Les émotions sont depuis peu redevenues une dimension privilégiée de la sociologie politique (e.g. Marcus, 2008), et spécialement de l’étude du militantisme et des mouvements sociaux. « Redevenues », car c’est en prenant le contre-pied du postulat d’irrationalité des mobilisations collectives de l’ancienne psychologie des foules, et par extension en refusant toute prise en compte des états affectifs des contestataires, que ce domaine de recherche s’est constitué à partir de la fin des années 1960. Dans le sillage d’Olson (1978) et de son présupposé de rationalité de l’action protestataire, les analystes ont le plus souvent pris soin d’écarter les affects de leurs modèles. Si cette attitude a indéniablement contribué à asseoir la scientificité de ce domaine de recherche, elle s’est révélée au fil du temps de plus en plus intenable et a conduit certains des spécialistes les plus éminents à redonner toute leur place à des émotions telles que la colère, l’indignation ou la peur dans la genèse et la conduite des engagements protestataires, tout d’abord aux États-Unis (Jasper, 1997 ; Aminzade & McAdam, 2001 ; Goodwin, Jasper & Polletta, 2001 ; Mobilization, 2002 ; Gould, 2004) et désormais en France (Traïni, 2009).

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Le présent travail s’inscrit dans la continuité de cette réintégration des émotions dans l’étude des processus de mobilisation, mais il souhaite le faire sans donner aux états affectifs la place déterminante que certains auteurs leur accordent. Il en est ainsi, spécialement, des modèles qui, autour des notions de « choc moral » (Jasper, 1997) ou d’« outrage moral » (Erickson Nepstad & Smith, 2001), tendent à poser en principe d’explication ce qu’il faudrait à l’inverse expliquer. Postuler, comme le fait Jasper (1997, p. 106), que des individus se mobilisent lorsqu’ils sont confrontés à une situation ou à une information qui heurte leurs convictions morales les plus profondes, c’est s’exposer à la simple reproduction des discours par lesquels les agents légitiment leur engagement. Cela revient également à conférer à cet engagement une dimension spontanée et impulsive qui fait écran à tout ce que celui-ci doit à une socialisation particulière. Tout n’est pas motif d’indignation pour tout le monde, et la même situation qui révoltera tel individu en laissera tel autre indifférent. En outre, la mobilisation protestataire relève d’un ordre de pratique et de sens spécialisé, dont tous les individus n’ont pas nécessairement connaissance ; une indignation pourtant vivement ressentie peut rester silencieuse ou isolée faute de maîtrise de ses formes convenues d’expression publique et collective.

Terrain et méthodes

resf a été fondé à Paris en 2004 pour assurer la défense d’élèves étrangers en situation irrégulière dont la scolarité risque d’être interrompue par une procédure d’expulsion[1]. Nouveau venu au sein d’une mouvance qui compte déjà de nombreux groupes de soutien aux sans-papiers, il s’y singularise par sa dimension relativement informelle (dont témoigne son auto-désignation comme « réseau »[2]) et surtout par son ancrage au sein du monde de l’éducation[3].

L’enquête dont on livre ici les résultats a été réalisée dans le cadre du programme anr « Frontières », et porte sur le collectif resf d’un département de province. Ce collectif est composé d’une quinzaine de comités constitués sur la base du quartier ou de la ville, le plus souvent initiés à partir d’un établissement scolaire où une mobilisation s’est développée en défense d’un ou plusieurs élèves menacés d’expulsion. Un groupe de pilotage, animé par deux enseignantes bénéficiant pour cela d’heures de délégation syndicale, coordonne l’activité des comités à l’échelon départemental.

28 entretiens (avec 22 femmes et 6 hommes, âgés de 27 à 61 ans) ont été réalisés, qui visaient à recueillir des éléments biographiques ainsi que des récits des conditions de l’engagement et de l’action menée. S’y ajoute une observation ethnographique régulière, pendant deux ans, des réunions du groupe de pilotage et des actions publiques du collectif. L’engagement à resf ne supposant pas d’adhésion formelle, ont été considérés comme militants et sollicités pour un entretien des individus que les observations avaient permis d’identifier comme faisant preuve d’un engagement pratique à la fois continu et public (et non ceux qui expriment leur soutien sous des formes ponctuelles, faiblement contraignantes ou discrètes, comme des signatures de pétition). Si environ un tiers des interviewés est engagé au niveau départemental et les autres au niveau local, il convient de noter que cet échelon d’engagement peut varier en fonction des disponibilités personnelles ou des exigences de la mobilisation.

[1]

Généralement sous la forme d’une obligation à quitter le territoire français (oqtf). Dans le département étudié, il s’agit souvent de personnes dont la demande d’asile a été rejetée par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (ofpra) mais qui ne peuvent ou ne souhaitent repartir dans leur pays d’origine et qui restent en France sans titre de séjour. Leurs enfants mineurs sont en principe inexpulsables, mais la France considère qu’ils doivent accompagner leurs parents si leur expulsion est décidée. Les mineurs isolés dépourvus de titre de séjour sont pris en charge par les conseils généraux et scolarisés, mais deviennent expulsables dès qu’ils atteignent l’âge de 18 ans.

[2]

Cette forme réticulaire, souvent posée comme caractéristique des nouvelles formes protestataires, n’est pas aussi « égalitaire » que le laissent supposer Ion et al. (2005) et l’« horizontalité » proclamée ne doit pas masquer des formes implicites de hiérarchisation basées notamment, comme on le verra plus loin, sur des différences de parcours et de compétences militants.

[3]

Pour une présentation de cette mouvance et de la position qu’y occupe resf, cf. Hmed & Siméant (2006).

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Deux enjeux apparaissent en conséquence étroitement liés : celui des dispositions à appréhender tel phénomène comme scandaleux et redevable d’un engagement, et celui des compétences nécessaires au passage de l’indignation individuelle au ralliement à une protestation collective. Suivant la distinction entre ces deux termes proposée par Bernard Lahire, on considérera qu’une disposition est une inclination ou une appétence intériorisée au fil de la trajectoire de l’individu, via les différents sites et étapes de sa socialisation, tandis que le terme de compétence désignera des « savoirs et savoir-faire bien circonscrits, liés à une circonstance ou à une pratique bien spécifique » (Lahire 2002, p. 415). Cette approche suppose tout d’abord un détour par le passé de l’agent, au cours duquel il a intériorisé ces dispositions et accumulé ces compétences, et ce sera le propos de la première partie de cet article. Elle ne saurait cependant ignorer les logiques propres de la situation qui préside à l’activation de ces dispositions et compétences – en l’occurrence les modalités et contextes d’entrée dans une organisation militante, traités dans la deuxième partie –, ni qu’elles sont susceptibles d’être plus ou moins profondément remaniées au fil de l’intégration aux activités de cette organisation et du parcours accompli en son sein – remaniements qu’abordera la troisième partie.

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Ce sont donc les liens entre socialisation, indignation et engagement que cet article entend explorer, à partir de l’étude d’un collectif départemental du Réseau éducation sans frontière (resf). Ce mouvement n’a pas été choisi au hasard : son image publique est celle d’une mobilisation née de l’engagement de « simples citoyens », personnes « ordinaires » auparavant peu ou pas investies dans la vie publique mais que la découverte de cas d’élèves étrangers menacés d’expulsion aurait indignés et déterminés à s’engager (de Blic & de Blic, 2006). Cette représentation n’est pas fausse et on verra que c’est bien de cette manière que nombre de militants rendent compte de leur ralliement. Elle est cependant insuffisante et exige, donc, d’être complétée par une étude des socialisations de ces militants, de leurs conditions d’entrée dans le collectif et des parcours qu’ils y accomplissent.

Les ressorts sociobiographiques de l’engagement

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Certaines causes rassemblent des profils sociologiques caractéristiques. Ce constat récurrent invite à postuler que les ressorts des engagements sont situés dans les trajectoires des individus qui s’y rallient ou, plus précisément, que ces engagements doivent être rapportés à des dispositions intériorisées au fil des socialisations individuelles [1][1] On adopte ce faisant la définition de Muriel Darmon,.... La socialisation politique constitue de longue date un axe majeur de la sociologie politique française (Gaxie 1978, Muxel, 2001 ; Percheron, 1993 ; Revue française de science politique, 2002), qui a détaillé les sites (la famille et l’école, en premier lieu) et les modalités dans et par lesquels s’acquièrent une identité politique et des compétences à agir et à penser politiquement. Mais elle s’est le plus souvent concentrée sur les comportements ou préférences les plus généraux, tels le vote ou le placement sur un axe droite-gauche, et a moins abordé la manière dont la socialisation contribue à expliquer des engagements pour des causes aux enjeux circonscrits, telles que celle portée par resf.

Un recrutement à dominante éducative et féminine

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Le profil des personnes interviewées (largement confirmé par les données retirées des observations et des discussions informelles avec d’autres militants du même collectif) confirme le constat, opéré par de précédentes recherches sur les mouvements de sans-papiers (Siméant, 1998), d’un recrutement majoritaire au sein des classes moyennes salariées relevant de la petite bourgeoisie intellectuelle en ascension sociale. Il signale plus précisément une prédominance du monde de l’éducation, puisque non seulement douze des interviewés sont enseignants (en primaire, collège, lycée ou lycée professionnel) mais s’y ajoutent d’autres personnels de l’Éducation nationale (documentaliste, inspecteur, emploi vie scolaire) ainsi que ceux qui aspirent à le devenir (chercheuse contractuelle, institutrice stagiaire). Une telle prédominance ne saurait surprendre s’agissant d’un mouvement qui entend défendre des élèves étrangers et qui a pris la forme de mobilisations dans les établissements que ceux-ci fréquentent. On ne saurait cependant limiter la compréhension de cette surreprésentation enseignante à ce que l’on pourrait appeler la localisation scolaire de la mobilisation. La composition professionnelle du deuxième grand vivier de recrutement des militants, celui des parents d’élèves, révèle elle aussi une prédominance du monde enseignant (quatre parents d’élèves sur les sept interviewés sont membres de l’Éducation nationale). Ces parents sont membres de la fcpe ou d’associations propres à leur établissement, mais jamais de la peep[2][2] L’inégal investissement des deux grandes fédérations....

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Deux autres voies d’entrée rassemblent de moindres effectifs. La première est celle du travail social ; l’engagement est alors le prolongement militant d’une pratique professionnelle qui a amené à prendre en charge des jeunes ou des familles sans-papiers dans le cadre d’un foyer ou d’un centre social. La seconde est celle d’anciens militants qui poursuivent à resf une activité associative (apprentissage du français, notamment), syndicale ou politique antérieure. Parmi les personnes qui ne sont pas membres de l’Éducation nationale, un capital scolaire ou culturel relativement élevé est repérable : comédienne, musicienne, ingénieur, juriste d’entreprise, urbaniste… Pour autant, plusieurs présentent un statut précaire (comédienne hors intermittence, musicienne ayant interrompu sa carrière, urbaniste en recherche d’emploi…) ou sont à la retraite, ce qui les rend disponibles pour les activités du collectif. De ce point de vue, leur engagement pourrait être envisagé comme une manière de contrecarrer un repli décevant ou contraint sur la sphère privée (Hirschman, 1983).

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Ce collectif a une autre caractéristique : il regroupe dans une écrasante majorité des femmes. On peut émettre l’hypothèse que l’importance de cette variable du genre est liée à la nature de la cause : c’est parce que celle-ci porte sur des domaines socialement définis comme féminins, en l’occurrence parce qu’elle a à voir avec l’enfance et l’éducation, que ce sont des femmes qui se trouvent confrontées en première ligne à ces enjeux. Que l’écrasante majorité des militants interviewés soient des militantes paraît ainsi corrélé à la surreprésentation des femmes dans le secteur éducatif (Duru-Bellat & Van Zanten, 2006, p. 135) comme dans les associations de parents d’élèves (Barthélemy, 1995), et témoigne de leur assignation aux tâches d’éducation et de soin aux enfants.

Les effets de la socialisation familiale

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Que la famille soit un des principaux sites de socialisation politique est, on l’a dit, un acquis majeur de la recherche en ce domaine, et la présente étude en apporte une nouvelle démonstration. La plupart des militants rencontrés signalent des parents relativement politisés voire, pour une minorité d’entre eux, engagés dans différentes causes ou organisations. La transmission familiale d’un intérêt pour la chose publique n’est cependant ni automatique ni univoque (Muxel, 2001) et la métaphore de l’héritage exige quelques précautions. Ainsi que le souligne Bernard Lahire, on n’hérite pas de dispositions sociales comme on hérite d’un patrimoine matériel, car ce qui est transmis subit des distorsions, adaptations et réinterprétations au cours de la transmission, « sous l’effet, d’une part, des écarts entre les supposés “transmetteurs” et les prétendus “récepteurs” et, d’autre part, des conditions (des contextes) de cette reconstruction » (Lahire, 1998, p. 206).

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Ainsi, dans plusieurs cas, les préférences politiques des militants interviewés se sont construites contre celles de leurs parents. Alors que les premiers affirment tous des sympathies de gauche, certains parents sont décrits comme de droite, voire d’extrême droite, comme dans le cas de cette enseignante de 60 ans, ancienne soixante-huitarde qui se décrit comme « très psu » et qui signale que si ses parents grands bourgeois étaient très politisés, ce n’était « malheureusement pas du bon côté » puisque son grand-père a été frappé d’indignité nationale à la Libération, sa mère était pétainiste et son père Croix de feu. Apparaissent également avec fréquence des situations de dissension politique entre parents, opposant le plus souvent un père de gauche et anticlérical à une mère conservatrice et religieuse. Ces discordances signalent un des sites privilégiés de la socialisation politique, à savoir les repas familiaux au cours desquels s’expriment et s’affrontent des positions antagonistes, et que plusieurs enquêtés se remémorent comme des moments marquants de leur apprentissage politique : « À la maison ça débattait beaucoup » résume une ingénieur de 61 ans qui évoque les tensions récurrentes entre son père anticlérical et sa mère catholique, tandis qu’une enseignante de 56 ans se rappelle qu’« à la maison il y avait tout le temps des gens de différentes obédiences, qui s’engueulaient, qui discutaient, qui parlaient fort ». C’est en assistant à ces joutes oratoires entre adultes que ces futurs militants se sont assurés une connaissance et une maîtrise non seulement des arguments proprement politiques, mais également d’un art de la confrontation rhétorique, composante majeure de la compétence militante.

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La nature des engagements parentaux, lorsqu’ils existent, est également digne d’intérêt. Si plusieurs pères adhérents syndicaux (plus rarement de partis) sont évoqués, ce sont, de manière paradoxale en regard de ce que l’on sait des inégales propensions à l’engagement selon le sexe, surtout les mères qui sont décrites comme engagées. Mais il s’agit à chaque fois d’engagements sur des registres conçus comme féminins (Fillieule & Roux, 2009), en l’occurrence d’activités associatives locales, paroissiales ou caritatives – c’est-à-dire des activités qui d’une part s’ancrent dans une proximité et d’autre part valorisent une attention à un autrui marqué par la détresse, deux caractéristiques que l’on retrouve dans l’engagement à resf. On peut avancer que, pour un nombre significatif de militants, c’est sur la base d’un modèle parental, et plus spécialement maternel, qu’ils ont intériorisé des dispositions altruistes s’exprimant avant tout à l’égard de figures du proche.

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On relève également plusieurs socialisations politiques marquées par la Seconde Guerre mondiale ou la guerre d’Algérie. Des histoires personnelles (pour les plus âgés, comme dans le cas de cet homme qui, enfant juif, a passé la guerre caché) ou familiales restent imprégnées sur le mode du traumatisme par ces événements, qui ont suscité une sensibilité particulière à la question de l’éloignement forcé de personnes pourchassées du fait de leur altérité. L’inculcation familiale des valeurs de tolérance et d’antiracisme héritées de l’expérience de la guerre est alors d’autant plus forte qu’elle s’appuie sur des figures héroïsées, comme dans le cas de cette enseignante dont l’oncle maternel est mort en déportation et dont le père, lui aussi déporté, a tenu à élever ses enfants dans un esprit de réconciliation : « Je me souviens que quand je suis rentrée en sixième et que j’ai appris l’allemand, de discussions féroces à la maison avec d’autres déportés qui disaient “non, jamais mes enfants n’apprendront l’allemand, parce que c’est la langue des boches”. Mon père disait “non, tu peux pas dire ça, t’as pas le droit de dire ça, tu peux pas élever tes enfants dans la haine et dans ce nationalisme qui nous a fait tellement de tort”. » S’y ajoute le modèle de pratiques transgressives d’un ordre légal considéré comme illégitime, comme dans le cas de membres de la parentèle résistants ou d’une mère porteuse de valises, dont on retrouve une transposition atténuée dans l’assistance à des sans-papiers considérée comme un délit. L’influence de ces événements historiques joue également, mais cette fois a contrario, sur le mode du refus d’un héritage perçu comme infamant, comme dans le cas déjà évoqué de l’enseignante dont la famille collaborationniste a été poursuivie à la Libération ou de cette institutrice qui rapporte ses engagements antimilitaristes et en faveur des immigrés au fait que « ça me gonfle qu’il [son père] ait fait la guerre d’Algérie ».

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L’analyse de la contribution de la famille à la socialisation politique de ces militants ne serait pas complète si elle ignorait les effets de leurs origines sociales. Celles-ci apparaissent hétérogènes, les professions des pères (une majorité de mères sont au foyer) allant des petits agriculteurs à la grande bourgeoisie, en passant par des ouvriers, techniciens, représentants ou officiers ; cinq enquêtés, parmi lesquels trois enseignantes, signalent des parents enseignants, ce qui indique une hérédité professionnelle relativement faible. La tendance dominante est cependant celle d’origines sociales modestes voire pauvres, desquelles les agents sont sortis par l’intermédiaire de l’école, à l’égard de laquelle ils expriment une vive reconnaissance. Plusieurs enquêtés insistent sur leur rapport enchanté au savoir apporté par l’école et signalent combien l’intégration à l’institution scolaire leur a servi de planche de salut, comme dans le cas de cette institutrice quinquagénaire fille de petits agriculteurs : « C’était une chance pour moi d’avoir ce concours à l’École normale, parce que ça m’a permis d’aller vers autre chose, vers un autre milieu. C’était très salutaire. Je sais pas ce que je serais devenue si j’avais pas eu ça, franchement. Je sais pas, peut-être que je me serais suicidée, peut-être que j’aurais viré folle, peut-être que je m’en serais sortie autrement. » L’indignation que suscite la situation d’élèves étrangers menacés de ne pouvoir poursuivre leurs études en France apparaît indissociable de leur propre trajectoire et témoigne de leur attachement à une école à laquelle ils doivent une ascension sociale qui, pour une majorité d’entre eux, a, qui plus est, trouvé sa concrétisation au sein de l’Éducation nationale.

Une défiance à l’égard de l’institution religieuse

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L’influence de la socialisation religieuse sur les engagements altruistes a été démontrée par de nombreuses études (Passy, 1998 ; Siméant, 1998) et les militants rencontrés ne font pas figure d’exception. La grande majorité est issue d’un milieu catholique et a suivi une éducation religieuse plus ou moins poussée selon les générations, les plus âgés ayant été plus intensément exposés à des messages religieux (scolarisation dans le privé, parfois en internat). Beaucoup, on y reviendra, ont été scouts ou ont milité dans des organisations de jeunesse chrétiennes. Toutefois, l’éducation religieuse impulsée par les parents apparaît surtout guidée par le conformisme et ne témoigne pas d’une volonté de transmettre une foi fervente à leurs enfants.

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Une socialisation chrétienne est favorable à l’intériorisation de dispositions altruistes, susceptibles de s’exprimer en défense de groupes vulnérables ou ostracisés conçus comme autant de figures christiques, et on sait que certaines manières de se vivre comme catholique viennent nourrir les engagements militants (Donegani, 1993 ; Lagroye, 2006). Pour autant, les entretiens révèlent des rapports ambivalents à l’égard de l’éducation religieuse reçue, et témoignent souvent d’une vive hostilité envers l’Église. Les récits de vie rapportent ainsi avec une fréquence élevée l’expérience d’une mise en doute radicale de la foi, le plus souvent au moment de l’adolescence, qui débouche sur un rejet de l’Église en tant qu’institution. Cette expérience s’appuie de manière récurrente sur le constat d’un décalage entre la nature du message délivré par l’institution et la réalité observable des attitudes et des comportements des fidèles ou des prêtres. Elle débouche sur des pratiques présentées comme significatives de cette rupture, comme le refus de se marier ou de baptiser ses enfants, voire le reniement de son baptême. En témoignent, exemple parmi d’autres, les propos de cette travailleuse sociale de 49 ans : « En grandissant je finissais par écouter un peu plus ce qui se disait à la messe et ce que j’entendais aussi de la part des “bons paroissiens”, ce qui a créé chez moi une espèce de révolte petit à petit en me rendant compte que les discours ne correspondaient pas du tout aux actes, quoi, de tous ces gens-là, et voilà. Et je me suis dit “qu’est-ce que c’est que cette histoire ?” »

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La nature du message religieux n’est pas en jeu ici. À l’inverse pourrait-on dire : les agents y adhéraient jusqu’à ce qu’ils s’aperçoivent qu’il n’était pas mis en pratique par ceux qui s’en faisaient les représentants (les prêtres) ou les défenseurs (les parents ou les paroissiens). Leur militantisme permet à ces agents de mettre en pratique les valeurs chrétiennes auxquelles ils ont été socialisés dans leur enfance, mais avec lesquelles ils pensaient avoir rompu en même temps qu’avec l’institution qui les diffuse. C’est ce dont témoigne cette secrétaire de rédaction de 38 ans qui, tout en se déclarant athée et anticléricale, reconnaît que son engagement est inspiré par sa socialisation religieuse : « J’ai des gens qui me connaissent très bien qui me disent, qui se rendent compte, “mais en fait tu es profondément chrétienne” ! Et je crois qu’ils ont pas tort en fait. (…) [L’engagement à resf] c’est pas en contradiction avec, quand on voit les modèles les plus anciens du christianisme. (…) Je le vis assez bien finalement, d’être judéo-chrétienne ! »

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L’engagement apparaît chez ces agents comme le produit de l’activation d’une disposition critique, antérieurement générée par l’expérience du manquement de l’institution religieuse à ses propres principes humanistes et généreux, et dans certains cas mise en sommeil jusqu’à la « découverte » de la situation des enfants de sans-papiers. Cette disposition critique incline à se méfier des autorités institutionnelles et à entrer en conflit avec celles dont les pratiques ne se conforment pas aux valeurs qu’elles professent. Dans cette perspective, l’engagement dans resf peut être envisagé comme la réactivation de cette disposition, mais cette fois transposée dans l’opposition à un État français dont la politique hostile aux immigrés bafoue, à leurs yeux, les droits de l’homme dont il se prétend pourtant le représentant exemplaire [3][3] Les sympathies de gauche des enquêtés rendent également.... Une nouvelle fois, l’indignation qui préside au militantisme dans resf n’est pas aussi spontanée que le disent les agents, puisqu’elle résulte d’un rapport conflictuel à l’autorité institutionnelle préexistant.

Des expériences marquantes

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Les socialisations familiale, scolaire et religieuse ne sont pas seules à avoir façonné les dispositions des agents à s’engager dans la défense des sans-papiers. D’autres sites ou expériences exercent une influence elle aussi décisive, notamment en venant perturber ou contredire les effets de la socialisation primaire. Les entretiens font apparaître, par leur récurrence, l’importance de tels cadres socialisateurs alternatifs ou correcteurs.

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L’exposition à des événements historiques peut provoquer de véritables ruptures biographiques (Ihl, 2002 ; Percheron, 1993 ; Voegtli, 2004) en bousculant la socialisation antérieure et en réorientant la trajectoire de l’individu. On a vu plus haut que la Seconde Guerre mondiale ou la guerre d’Algérie ont représenté de telles expériences marquantes pour certains militants parmi les plus âgés, mais c’est Mai 68 qui est le plus fréquemment évoqué par ceux d’une soixantaine d’années. Mai 68 a plus exactement, dans leur cas, contribué à enclencher ou accélérer une politisation au principe d’un militantisme durable. C’est par exemple le cas de cet instituteur retraité, fils d’officier, qui n’a pas lui-même participé aux événements mais se trouvait alors comme en attente d’alternatives à la vision du monde promue par sa famille et contre laquelle il tendait à se définir, et qui considère Mai 68 comme le moment d’impulsion de sa carrière militante : « J’ai vécu ça [Mai 68] pas comme… Pas comme acteur, j’ai vécu ça à la radio, tout ça. Moi j’étais dans ma famille et ça m’avait… Enfin ça m’a ouvert des horizons, quoi, que j’avais pas avant. Après je me suis retrouvé en fac, j’ai papillonné, tous les groupes gauchistes et tout, c’était les trucs [rire] trotskistes, maoïstes… »

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Mai 68 ne contribue pas seulement, pour les militants de cette génération, à « ouvrir des horizons », à transformer les perceptions du monde et des transformations qu’il convient de lui apporter. En impulsant des carrières militantes, l’événement conduit à intégrer des organisations (partis ou groupuscules de gauche ou d’extrême gauche, syndicats, mouvements) qui sont autant de sites d’apprentissage, au sein desquels s’acquiert un ensemble de savoirs et savoir-faire propres à la pratique militante et qui seront ultérieurement mobilisés au sein du collectif. Mais une appétence pour l’action à plusieurs s’acquiert plus fréquemment encore (et plus tôt) au sein de collectifs pourtant dénués de vocation politique. Il s’agit des organisations de jeunesse chrétiennes, et spécialement du scoutisme, qu’il est nécessaire de traiter indépendamment de la socialisation religieuse tant elle entretient avec elle des rapports ambivalents [4][4] À noter que si le scoutisme catholique est prédominant... : rare échappatoire possible à un univers familial confiné, ces organisations sont décrites comme des sites où ont été découverts et assimilés des outils critiques susceptibles d’être retournés contre l’institution religieuse.

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C’est en effet, pour plusieurs agents, la participation aux activités proposées par ces associations qui leur a permis d’accéder à une intelligibilité nouvelle du monde, plus large et ouverte que celle, décrite comme étriquée et renfermée, qu’entretenaient tant l’école que la famille ou l’église paroissiale : « On a eu des prêtres… En particulier le père J. (…) Je peux que les remercier, ces gens-là, tu vois. Parce qu’il nous a fait des ouvertures, il nous a permis de, oui… d’aller… D’abord nous de réfléchir ensemble, de rencontrer d’autres personnes, de nous organiser des voyages, on a fait des choses formidables », dit une institutrice de 53 ans. Processus similaire de découverte, vécu sur le mode de la « révélation », du potentiel et du plaisir de l’action à plusieurs chez cette professeure en lycée professionnel de 36 ans, active militante de la joc pendant son adolescence :

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L’idée c’était de rassembler les jeunes de milieu populaire, donc tu avais tous les cas, t’avais des lycéens, t’avais des jeunes en situation précaire, t’avais des chômeurs, t’avais des jeunes au boulot. Et puis c’était ben… Regarder la vie qu’on menait. (…) Et puis ensuite on mettait en place des actions. (…) Après tu avais effectivement un questionnement mais sur les temps forts, qui était relié à la question spirituelle, c’est-à-dire comment dans l’Évangile on se retrouvait. (…) Là j’ai vraiment expérimenté ce qu’on appelle le vivre ensemble. (…) J’ai eu la preuve que ça fonctionne, que c’est possible. Que malgré toutes ces différences, tu vois, on arrivait à faire des choses.

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La socialisation opérée par le scoutisme ou la joc apparaît double, à la fois cognitive et pratique puisque ce qui est intériorisé est d’une part une vision particulière du monde (comme entaché de diverses formes d’injustice, porteur de potentiels de progrès, etc.) mais également un ensemble de savoirs et savoir-faire dans l’animation de collectifs, source de gratifications. Cette travailleuse sociale de 29 ans retient ainsi de ses dix années aux Éclaireurs de France « la vie en collectivité, prendre soin des autres, comprendre un petit peu ce qui se passe autour » tandis qu’une enseignante de 60 ans insiste sur le fait que par le scoutisme « on apprend à vivre ensemble, avec des gens qui sont complètement différents, qui vous tapent sur les nerfs, et puis bon ben ma foi il faut vivre ensemble, il faut faire des choses ensemble. (…) C’est quand même des choses qui nous ont formés ».

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Les militants rencontrés sont dans leur écrasante majorité des Français issus de parents eux-mêmes français, et leur soutien aux sans-papiers relève d’un engagement altruiste (Passy, 1998). Pour autant, si leur histoire personnelle ou familiale n’est pas marquée par l’immigration, il est à relever qu’une petite dizaine d’entre eux évoque des expériences douloureuses de l’altérité, notamment à l’occasion d’expatriations. Plusieurs relient explicitement la situation des sans-papiers à leur propre expérience du racisme ou de la discrimination en raison de leur couleur de peau, de leur nationalité réelle ou supposée, ou encore de leur religion. « On m’a toujours pris pour une Marocaine enfin, pour une Maghrébine… Donc j’ai toujours, depuis toujours, vécu avec le regard des autres », raconte une enseignante de 49 ans. Une autre se remémore sa stigmatisation lorsque, lycéenne, elle était la seule à ne pas aller au catéchisme : « L’athéisme c’était pas rien dans ces époques-là, dans une petite ville où il y avait une forte imprégnation catholique. (…) Le curé avait dit à mes petites copines de classe “il faut pas sortir avec elle, c’est un suppôt de Satan” ! » (enseignante, 56 ans). Une autre a vu la communion de sa fille perturbée par des jets de pierres de jeunes musulmans lorsqu’elle vivait aux Comores et une urbaniste souligne que lors d’un séjour en Ouganda « Je me suis retrouvée toute seule, isolée dans un monde culturel différent. Ça a été à la fois très riche mais surtout très très dur. » Dans leur cas, leur empathie à l’égard des sans-papiers se fonde, sur le mode de l’identification par analogie, sur leur propre expérience de la difficulté à s’intégrer dans une société étrangère.

Différentes modalités d’engagement

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L’indignation, on le voit, ne surgit pas de rien mais est l’expression d’une sensibilité à certains thèmes ou enjeux, d’un attachement à certaines valeurs, dont la compréhension exige un détour par la socialisation de l’agent. Rapporter ainsi une attitude actuelle, telle la révolte devant le sort des sans-papiers, au passé de l’agent ne saurait cependant suffire et l’analyse ne doit pas oublier que c’est dans la rencontre avec une situation concrète que des dispositions trouvent à s’activer. L’étude doit par conséquent s’intéresser aux conditions du ralliement à resf, dans et par lequel l’indignation trouve une expression pratique. Or les modalités de ce ralliement apparaissent contrastées, et plus spécialement inscrites dans un continuum entre le général – la cause globale des sans-papiers – et le singulier – la situation de tel élève directement connu – dans le même temps qu’elles donnent lieu à des expressions émotionnelles différenciées. Trois profils distincts (dont on gardera à l’esprit qu’il s’agit avant tout de stylisations à fin d’analyse) peuvent être identifiés à l’intérieur de ce continuum.

Une entrée par le général

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Ce que l’on appelle « entrée par le général » désigne des ralliements à resf comme collectif porteur de la cause des jeunes ou enfants de sans-papiers saisie dans son ensemble. Cette modalité d’entrée concerne surtout des individus disposant d’une longue expérience militante et dotés d’un haut niveau de compétence politique, mais qui se signalent également par leur rapport émotionnellement maîtrisé à la cause. S’ils expriment comme les autres militants une ferme indignation devant le sort réservé aux sans-papiers et à leurs enfants, ils le font sur un registre plus « froid » ou « distant ». La cause étant pour eux une question générale et à ce titre relativement désincarnée, ils sont moins susceptibles d’être affectés ou éprouvés que d’autres impliqués dans une relation davantage personnalisée avec les étrangers menacés d’expulsion.

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Un premier cas de figure est celui de personnes déjà investies dans diverses causes mais qui n’avaient jusqu’à présent jamais eu l’occasion de s’engager sur les questions d’immigration (ou jamais avec une telle intensité). Pour ces agents, l’engagement au sein du réseau représente leur premier contact avec l’univers militant pro-immigrés, même s’ils disposaient déjà d’une connaissance minimale de ses enjeux et organisations. Le processus est pour eux un déplacement ou une extension de ce que l’on peut appeler leur surface militante : déjà actifs sur divers terrains, ils leur ajoutent ou leur substituent une nouvelle cause, au sein de laquelle ils reconvertissent leurs savoirs et savoir-faire militants. C’est le cas de ce professeur d’histoire en lycée professionnel de 43 ans, actif écologiste dans sa jeunesse et actuel animateur du syndicat sud Éducation, devenu un des piliers du groupe « jeunes majeurs » du département. C’est également le cas de cette institutrice d’une quarantaine d’années, de sensibilité libertaire et engagée dans une série de mouvements (Palestine, antimilitarisme…), à qui son syndicat a proposé de prendre en charge l’animation du comité alors qu’elle n’avait qu’une connaissance distante des enjeux d’immigration.

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Un second cas de figure est celui de militants engagés dans le mouvement pro-immigrés dès avant la fondation de resf et qui ont eux aussi opéré un déplacement ou une extension de leur surface militante mais tout en restant à l’intérieur de ce mouvement. Disposant au préalable d’une connaissance des différentes thématiques (droit d’asile, séjour irrégulier, double peine…) et enjeux ou ressources de ce domaine militant (aspects juridiques, institutions compétentes, voies de recours…), mais aussi familiers d’un univers associatif spécialisé au sein duquel ils ont déjà effectué un parcours plus ou moins long et complexe, ils sont souvent prédisposés à occuper des positions centrales au sein du collectif ; c’est parmi eux que l’on trouve ses fondatrices et principales animatrices.

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Il convient cependant de ne pas radicalement opposer ces deux profils, dans la réalité beaucoup plus proches que ce que cette présentation pourrait laisser penser. Une étude des carrières militantes temporellement plus large montre que l’engagement antérieur sur les questions d’immigration relève parfois lui-même d’un processus de reconversion militante. C’est le cas de cette documentaliste de 60 ans, ancienne maoïste établie, qui s’est investie dans la cause des sans-papiers au moment où elle quittait l’usine : « Je me suis reconvertie comme on dit [elle cesse son établissement en 1995]. Alors après j’ai cherché un autre cadre militant et ben c’était l’époque de Saint-Bernard et tout ça, et je l’ai trouvé dans la cause des sans-papiers. » C’est également le cas de cette professeure en lycée de 56 ans, militante d’un parti d’extrême gauche du début des années 1970 au milieu des années 1990, et qui s’est d’abord reconvertie, à son départ de ce parti, dans l’édition d’un journal à destination des jeunes de banlieue avant de prendre en charge l’animation du collectif resf de son département.

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On le voit, la plupart de ces agents ont derrière eux une carrière militante conséquente, parfois longue de plusieurs décennies. Il s’agit dans leur majorité de personnes qui disposent d’un haut niveau de compétence politique, entendue à la suite de Daniel Gaxie comme la « maîtrise d’un principe proprement politique de construction de l’espace politique, fourni par l’une des idéologies manipulées par les agents du champ politique à un moment donné de son fonctionnement » (1978, p. 82). Un des aspects de cette compétence est la capacité à appréhender des problèmes ou enjeux – en l’occurrence le sort des sans-papiers – au moyen de schèmes de perception proprement politiques, c’est-à-dire marqués du sceau de la généralité et qui à ce titre instaurent une distance avec les victimes d’une injustice (Boltanski, 1993, p. 20) laissant peu de place à l’expression émotionnelle. En d’autres termes, ce n’est pas le sort de tel ou tel sans-papiers pris isolément qui se trouve au principe de leur ralliement à resp, mais la cause de l’ensemble des étrangers en situation irrégulière, voire, à un degré de généralité supérieur, la cause des sans-papiers comme expression d’un état du monde qu’ils refusent. L’extrait d’entretien suivant est significatif de cette aptitude à la montée en généralité par raccordement, sur le registre dépassionné propre à une interprétation politique se voulant impartiale, à des enjeux globaux [5][5] Aptitude à la montée en généralité dont Boltanski (1990)... :

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Il me semble que c’est une lutte essentielle. (…) Au niveau syndical une lutte syndicale de premier plan parce que bon, resf c’est la question des jeunes scolarisés sans-papiers mais plus globalement la question des sans-papiers, c’est aussi une question, ce sont des travailleurs sans-papiers donc c’est une question qui concerne tous les travailleurs.

(professeur en lycée professionnel, 43 ans)
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Il convient cependant de ne pas généraliser cette figure du virtuose du militantisme, engagé au nom d’une conception globale des enjeux de sa lutte et à même de transposer ses compétences militantes dans de nouveaux combats. D’autres militantes qui ont elles aussi rejoint resf comme porteur de la cause générale des sans-papiers témoignent pour leur part d’une moindre maîtrise des enjeux des politiques de l’immigration ainsi que d’un bagage militant plus réduit. Dans leur cas, l’investissement au sein du collectif témoigne d’une volonté d’engagement qui s’est dirigée vers ce qui apparaissait comme l’organisation conjoncturellement la plus en pointe de l’espace des mouvements sociaux. Cette volonté d’engagement est rapportée à une indignation diffuse – et non focalisée sur la seule question des sans-papiers – devant l’état du contexte politique (certaines datent leur intérêt pour la politique du 21 avril 2002, d’autres de la dernière élection présidentielle) et traduit une socialisation politique présentée comme incomplète ou insatisfaisante : c’est pour mieux comprendre et contester les évolutions politiques qu’elles décident de s’engager.

Une rencontre du singulier en terreau favorable

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Le deuxième profil réunit des personnes disposant elles aussi d’un bagage militant important, le plus souvent issu d’engagements sur d’autres enjeux, mais dont le ralliement à resf s’est opéré via la rencontre avec une figure singulière de la cause des sans-papiers. Autrement dit, ces personnes ont reçu une offre d’engagement avec la découverte d’un cas d’élève expulsable dans leur environnement direct et y ont répondu favorablement en investissant les savoirs et savoir-faire militants dont elles étaient dotées. À la différence des précédents, cette rencontre avec la cause sur un mode très singularisé, qui plus est marqué par l’urgence, confère à leur engagement une dimension affective plus intense.

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Dans plusieurs cas, c’est le fait d’être préalablement repéré ou connu comme militant qui conduit à prendre en charge une action au titre de resf. Les personnes sont par exemple sollicitées par des connaissances confrontées à un cas de sans-papiers et qui, ne sachant que faire, se tournent vers celui ou celle qui, dans leur entourage, leur paraît le mieux à même de s’en charger. C’est le cas de cette parent d’élève démarchée par le directeur de l’école que fréquentent ses enfants : « J’étais présidente du conseil des parents d’élèves dans l’école de mes enfants quand une famille est allée voir le directeur pour lui demander, pour lui parler de sa situation et lui demander de l’aide. Le directeur les a orientés vers nous, donc vers moi. » C’est le cas également de cette professeure de philosophie, syndicaliste engagée à l’extrême gauche : « C’est une collègue d’allemand, je pense catholique, plutôt de droite, mais très intègre, loyale. (…) Elle vient me prévenir un jour qu’elle a reçu les confidences d’une jeune élève sans-papiers, et donc elle me demande ce qu’on peut faire. (…) Elle savait que j’étais à sud Éducation et puis que je m’intéressais à ce type de cause, donc elle est venue m’en parler. »

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L’engagement de ces personnes relève de ce qu’Edward Walsh (1981) appelle une imposition soudaine de revendications, à savoir la rencontre impromptue avec un problème qu’il est impossible d’esquiver et qui exige une réponse dans l’urgence. Les récits des agents qui relèvent de ce profil mettent ainsi l’accent sur la découverte, directe ou via un tiers, d’un cas d’élève en situation irrégulière qu’ils méconnaissaient jusqu’alors et pour lequel ils se sont rapidement mobilisés. Ces récits insistent sur l’émotion suscitée par cette découverte, comme dans les propos de cette professeure de lycée professionnel – « C’est vrai que là, la colère nous est montée. Et là j’ai ouvert les yeux sur, ben cette législation, l’absurdité de la gestion des familles » – ou de ce professeur des écoles : « Je m’imaginais pas qu’on puisse faire vivre à ces gens-là, en respectant les lois françaises, qu’on puisse faire vivre de telles choses à des gens. »

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Le vocabulaire de l’indignation et de la colère est fréquemment utilisé pour rendre compte des sentiments éprouvés par ces personnes lorsqu’elles sont confrontées à un cas de famille ou de jeune menacé à brève échéance d’expulsion. On se trouve donc devant des situations similaires à celles que Jasper décrit par son concept de choc moral. Pourtant celui-ci, sans être invalidé, apparaît à lui seul insuffisant pour rendre compte de ce type d’engagement : c’est parce qu’ils disposent au préalable d’une compétence militante acquise sur d’autres terrains de lutte que ces agents ont pu et su engager une mobilisation en faveur de l’élève dont ils venaient de découvrir la situation. L’engagement consécutif à un choc moral ne relève donc pas d’un comportement réflexe mais de l’activation de dispositions et compétences préalables et sans lesquelles l’individu serait resté désemparé et passif. En témoigne le fait que, dès que mis au courant de la situation de l’élève menacé d’expulsion, ces agents savent « quoi faire » : ils informent les collègues et les élèves pour les inciter à se mobiliser, appellent à une assemblée générale dans l’établissement, activent leurs réseaux pour constituer un comité de soutien, rédigent une pétition, etc. Leur maîtrise des formes de l’action collective leur permet, en d’autres termes, de faire face rapidement et d’impulser une mobilisation. C’est pour cette raison que l’on utilise l’expression de « terreau favorable » : la découverte qu’un élève est menacé d’expulsion est immédiatement perçue et saisie comme une offre d’engagement car appréhendée selon des schèmes cognitifs déjà informés par les codes de l’action collective.

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Ici, et contrairement au profil précédent, l’intégration au collectif se fait par le singulier : c’est la confrontation avec un cas individuel clairement identifié qui suscite la mobilisation, et non la cause des sans-papiers prise dans sa généralité. Pour autant, le bagage militant dont disposent ces agents leur permet d’effectuer un raccordement rapide à cette cause générale via le cas auquel ils ont été confrontés. Tel n’est pas le cas du troisième profil, qui concerne des agents moins pourvus en compétences militantes.

Efficacité et limites de l’entrée par le singulier

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Ce troisième profil partage pourtant un certain nombre de traits avec celui qui vient d’être présenté. Ici aussi, l’entrée dans le mouvement se fait par le singulier, c’est-à-dire lors de la rencontre avec un élève menacé d’expulsion qui amène à découvrir une réalité de l’immigration irrégulière jusqu’à présent méconnue. Cette découverte peut avoir lieu à la porte de l’école, lorsqu’en venant chercher son enfant les enseignants ou d’autres parents d’élèves invitent à signer une pétition. Elle peut également s’opérer lors de la révélation de sa situation par un élève ou un jeune à qui l’on enseigne ou que l’on suit dans le foyer où l’on est travailleuse sociale. La première prise de contact avec le comité vise à obtenir des informations ou un soutien afin de pouvoir faire face à la menace d’expulsion. Le réseau est ainsi d’abord appréhendé comme un pôle de ressources mais dont la réponse prend la forme d’une invitation à soi-même organiser la mobilisation en impulsant un comité local. Ici encore, les récits laissent une large place à l’indignation : « Moi je m’imaginais pas qu’on traitait les gens comme ça » (ingénieur, 61 ans) ; « Découvrir qu’une famille est logée pendant six ans à l’hôtel, mais je ne m’imaginais même pas que ça puisse être possible » (parent d’élève, professeure des écoles, 46 ans). Mais démunis en compétences et connaissances militantes, ces agents se présentent comme davantage désemparés que ceux du deuxième profil lorsqu’ils prennent la mesure de l’urgence de la mobilisation.

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La singularité des cas de sans-papiers auxquels ces personnes sont confrontées joue un rôle crucial dans leur engagement. La proximité entretenue avec les enfants ou adolescents menacés d’expulsion apparaît en effet déterminante : ceux-ci ne sont pas tant des incarnations singulières d’une cause générale que des figures du proche (Thévenot, 2006, p. 221) avec lesquelles préexiste une certaine familiarité. Il s’agit d’élèves de sa classe ou de camarades de son propre enfant, ils sont dotés d’une personnalité et d’un nom, sont inscrits dans un réseau de relations sociales et font partie intégrante d’une forme de communauté (la classe, l’école, le quartier) dont ils ne sauraient être exclus – ce sur quoi insiste ce parent d’élève : « C’est un travail de solidarité naturel. D’implication pour essayer de venir au secours de ces gens-là, qu’on connaît par ailleurs, hein, les enfants on les connaissait. »

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L’entrée par le singulier est ainsi dotée d’une efficacité propre : elle convainc de la légitimité de la cause en l’incarnant en une personne identifiable, à même d’attester de la réalité des malheurs qu’elle subit ou dont elle est menacée. La cause des sans-papiers n’est plus un enjeu abstrait et lointain, mais une réalité immédiatement palpable qu’on ne peut esquiver. Mais si elle est pour ces raisons efficace, l’entrée par le singulier n’en est pas moins jugée insuffisante, voire potentiellement nocive, par les militants les plus aguerris. À la différence de ceux du deuxième profil, ces militants sont démunis en ressources à même de raccorder leur indignation à la cause générale. Le risque existe qu’ils restreignent leur engagement à la seule personne de l’élève à la défense duquel ils se sont ralliés. Le péril est en d’autres termes qu’ils ne perçoivent pas la cause générale derrière la singularité de son incarnation [6][6] On retrouve ici une des tensions constitutives de la... et qu’ils limitent leur revendication à la régularisation de ce cas unique, et interrompent leur engagement une fois celle-ci obtenue. Témoigne de ces refus ou incapacité à la montée en généralité la réticence de certains comités locaux à s’investir dans des tâches militantes qui en dépassent le cadre, ou à se coordonner avec d’autres comités pourtant géographiquement proches. En témoigne également le fait que certains comités dépérissent après la résolution du cas qui avait présidé à leur constitution.

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L’entrée par le singulier peut cependant constituer une voie d’accès vers le général. Le cas individuel originellement défendu offre les moyens de son dépassement lorsqu’il amène, via la participation aux activités du réseau, à découvrir d’autres cas similaires et tout aussi redevables d’un engagement. Des pratiques telles que la présence au tribunal administratif (où sont jugés les recours contre les oqtf) en soutien à « son » cas permettent de prendre la mesure de la situation des sans-papiers, comme l’indique cette professeure des écoles : « On se contente pas de regarder la famille qu’on connaît, on va au tribunal une fois, deux fois, trois fois. Donc on découvre d’autres familles, d’autres situations, d’autres cas, et puis… On peut quand même difficilement après fermer les yeux. » Mais c’est davantage l’intégration au collectif et le double apprentissage des diverses activités militantes et du contrôle émotionnel que celles-ci requièrent qui expliquent que des mobilisations initialement singularisées puissent être au principe d’engagements durables.

Parcours militants et travail émotionnel

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Tout comme les modalités de ralliement au collectif, les parcours qui y sont effectués apparaissent contrastés. Certains limitent leur engagement dans sa portée ou dans sa durée, par exemple en s’investissant dans l’animation d’un comité d’établissement ou dans le soutien à une famille, tandis que d’autres réalisent un parcours au sein du réseau qui les amène à occuper différents postes et à exercer diverses responsabilités. Quoique différenciés, ces parcours supposent tous la réalisation de ce qu’Arlie Hochschild (2003) appelle un travail émotionnel, entendu comme tentative de changer le degré ou la qualité d’une émotion pour l’adapter à une situation – en l’occurrence ici à la conduite d’une action militante.

Division du travail militant et gestion des émotions

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Leur bagage militant préalable et les conditions dans lesquelles les agents ont été amenés à rejoindre resf déterminent en large part le niveau de leur engagement et le type d’activité qu’ils accomplissent. Ceux qui relèvent du premier profil réalisent le plus souvent des tâches de coordination au niveau départemental tandis que ceux qui relèvent des deuxième ou troisième profils sont surtout actifs au niveau de l’établissement scolaire ou du quartier, et assurent principalement un soutien auprès de « leur » famille sans-papiers. Ce qui les distingue est bien le niveau de leur engagement, là encore différemment situé sur un continuum entre le général et le singulier, et non son intensité : le soutien apporté à un jeune ou à une famille menacés d’expulsion est coûteux en temps et en énergie, émotionnellement éprouvant et pose des dilemmes complexes [7][7] Sur ce point, le présent travail ne confirme pas la....

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Un des principaux problèmes que rencontrent les sans-papiers tient à la précarité de leur logement ; ils sont en majorité des demandeurs d’asile, qui bénéficient d’un hébergement en Centre d’accueil des demandeurs d’asile (cada) pendant l’examen de leur dossier par l’ofpra mais qui doivent le quitter en cas de refus et après épuisement des recours. La découverte qu’une famille sans-papiers a souvent lieu au moment où elle est expulsée de son cada et se retrouve sans logement. La mobilisation (généralement conduite par des militants relevant du deuxième profil identifié plus haut) qui suit cette découverte prend d’abord la forme de pétitions que les parents d’élèves sont invités à signer à la sortie de l’école, et de démarches auprès de la municipalité et des travailleurs sociaux pour trouver un nouvel hébergement. Dans l’attente, des collectes sont organisées pour payer une chambre d’hôtel à la famille ; dans certains cas, ce sont des parents d’élèves ou des enseignants qui accueillent la famille chez eux.

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Le rejet définitif d’une demande d’asile n’induit pas seulement la perte du logement ; il implique également que les familles quittent le territoire français : désormais en situation irrégulière, elles s’exposent à une arrestation suivie d’une expulsion. Ne souhaitant ou ne pouvant retourner dans leur pays d’origine, les familles entrent dans une relative clandestinité. Dans le même temps, les militants qui les soutiennent tombent sous le coup de la loi qui réprime l’aide au séjour irrégulier. Même si, dans le département étudié, aucun soutien n’a jusqu’à présent été poursuivi pour son aide à des sans-papiers, un tel engagement n’en provoque pas moins des dilemmes où se mêlent anticipation des risques, doutes sur le bien-fondé du soutien et prégnance des références historiques (on a vu plus haut que certains ont reçu de leur famille des modèles, au sens fort, d’action illégale).

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La révélation qu’un élève et sa famille sont en situation irrégulière amène souvent à découvrir qu’il ne s’agit pas d’un cas isolé dans l’établissement. La mobilisation se stabilise alors sous la forme d’un comité et chaque élève ou famille est plus particulièrement pris en charge par un militant, dont le soutien fait parfois l’objet d’une officialisation lors d’un parrainage républicain. La singularisation de l’engagement est dans ces conditions maximale et propice au tissage de liens qui ne relèvent plus seulement de la défense d’une cause considérée comme juste mais de relations interpersonnelles fortes et étroites. Qu’une amitié se noue entre parrains et parrainés contribue à renforcer la détermination militante des premiers au bénéfice des seconds, mais peut aussi s’avérer douloureux lorsque l’issue de la lutte est défavorable. Une enseignante évoque ainsi une « copine qui a hébergé comme ça pendant un an, pratiquement, six mois, une famille, elle s’est retrouvée, bon… Y’a rien au bout et ils sont obligés de se séparer et c’est la douleur. C’est la douleur… Donc faire attention à nous-mêmes aussi, c’est-à-dire les protéger eux et puis nous se protéger de notre impuissance aussi quelque part ».

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On retrouve ici la question des émotions, cette fois non au principe de l’engagement, mais comme un de ses produits dont la gestion s’avère délicate. Les militants dont l’engagement s’inscrit dans un registre très singularisé rencontrent les mêmes difficultés que les travailleurs sociaux étudiés par Vincent Dubois (1999), que menacent les surgissements émotionnels provoqués par une confrontation directe au malheur d’autrui et qui disent devoir se « blinder ». De fait, la maîtrise des émotions et la forme d’expression, plus ou moins retenue ou extériorisée, de l’indignation apparaissent comme des marqueurs de différences de statut et de parcours entre militants. Des entretiens avec des militants relativement novices stigmatisent la « froideur » voire la « dureté » de ses principaux animateurs, tandis que ceux-ci évoquent, pour leur part, la nécessité qu’ils ont ressentie de se « blinder » : « Autant les toutes premières affaires on connaissait les gens, personnellement, ça nous touchait personnellement, autant aujourd’hui bon on doit avoir un millier de familles [sur le département], d’abord j’arrive pas à les connaître toutes personnellement, voilà, c’est clair. Et puis bon du coup forcément il y a pas le même attachement. (…) Si on veut garder nous aussi notre vie on se blinde. Y’a pas de miracle » (coordinatrice départementale, professeure en lycée).

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Les rapports entre émotions et militantisme apparaissent de ce point de vue ambivalents : positifs lorsque l’indignation débouche sur l’engagement, ils deviennent néfastes lorsqu’ils produisent un découragement qui ne peut être paré qu’au prix d’une sorte de travail d’insensibilisation. C’est pourquoi les coordinatrices veillent à ce que les comités mêlent militants novices et aguerris dans ce qui relève d’une gestion rationalisée des indignations, destinée à en assurer ce qu’on pourrait appeler le rafraîchissement face au risque de leur routinisation et de leur émoussement : « C’est bien aussi que les préfectures elles voient aussi à chaque fois des gens nouveaux pour qui c’est la première fois. Or moi je suis vraiment pour cet empilement qu’on a, avec à la fois des gens militants un peu permanents comme je peux l’être, et puis à la fois un renouvellement (…) parce que je pense qu’à chaque fois le problème réapparaît comme un problème nouveau, comme une nouvelle infamie, comme une nouvelle chose à la fois extraordinaire et insupportable » (coordinatrice départementale, professeure en lycée). Autre aspect de cette gestion rationalisée des affects, les coordinatrices veillent à ce que chaque réunion de quelque importance prévoie des moments de convivialité informelle (généralement autour d’un buffet) destinés à conforter la sociabilité militante et à remobiliser les troupes lorsqu’elles sont menacées par la démoralisation suite à l’expulsion de sans-papiers pourtant ardemment soutenus.

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La pratique militante est par elle-même susceptible d’entretenir et de renouveler l’indignation dont elle se nourrit. On a déjà noté que la présence au tribunal administratif permet de découvrir d’autres cas de sans-papiers qui eux aussi ont besoin de soutien. La pratique la plus courante consiste à assister à l’audience silencieusement mais en groupe, tout en portant ostensiblement le badge resf. L’enjeu est de réconforter par sa présence le jeune ou la famille concernés et de montrer aux juges la réalité de l’insertion dans la société française invoquée par les avocats à l’encontre de l’expulsion. Ce sont surtout les membres du comité de soutien qui viennent ainsi soutenir « leur » sans-papiers, mais aussi des militants disposant de suffisamment de temps libre pour être présents en journée. Cette pratique renforce la détermination des militants que scandalise, et cela d’autant plus qu’il s’agit souvent d’une découverte, le fonctionnement concret de la justice (mauvaise foi ou cynisme des magistrats, propos inaudibles, superficialité de l’examen des situations…), comme l’exprime cette professeure des écoles : « Pour être allée des fois au tribunal administratif pour des appels je trouve que y’a vraiment une désinvolture de la part des magistrats qui me sidère. (…) On a vraiment l’impression d’être revenus, oui, au temps de Vichy. » C’est de fait une posture de témoin qu’endossent les militants assidus aux audiences lorsqu’ils entendent publiciser ce qu’ils considèrent comme des comportements et des décisions judiciaires iniques.

Parcours et apprentissages

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On l’a vu, les principaux animateurs du collectif se signalent par leur rapport davantage dépassionné à la cause et par les formes de l’expression de leur indignation, plus retenues et conformes aux exigences de généralité requises par l’ordre de discours militant. L’étude des parcours accomplis au sein du réseau indique que cette conformité est le produit d’un apprentissage qui à la fois suppose un travail émotionnel particulier et implique l’acquisition de savoirs et savoir-faire spécifiques à la défense des sans-papiers.

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L’organisation interne du collectif laisse transparaître l’articulation entre général et singulier précédemment abordée : alors que les comités d’établissement ou de quartier se mobilisent en soutien à des jeunes ou à des familles identifiés, le groupe de pilotage départemental impulse et organise les actions (manifestations et rassemblements publics, concerts de soutien, édition de documents, etc.) visant à publiciser la cause des élèves sans-papiers conçue dans sa globalité. Il s’agit bien d’une articulation et non d’une opposition : la tâche que se donne le groupe de pilotage est de construire de la généralité à partir de la multiplicité de cas singuliers, comme dans cette action au cours de laquelle les comités ont été invités à rassembler les différents dossiers de demande de régularisation en souffrance afin d’en faire un dépôt collectif spectaculaire à la préfecture, au terme d’une manifestation de plusieurs centaines de personnes.

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Leur observation montre que, quoique en principe ouvertes à tous les militants du département, les réunions du groupe de pilotage rassemblent surtout ceux les plus intensément et durablement investis, au nombre d’une vingtaine. Si les agents qui disposent d’un important bagage militant et pour qui la participation au collectif relève de la reconversion ou de l’extension d’engagements antérieurs y trouvent comme naturellement leur place, deux parcours distincts sont également susceptibles d’y conduire. Le premier est celui de militants qui ont initialement rejoint resf via la défense d’un cas singulier. Cette première mobilisation leur a permis d’acquérir certaines compétences qu’ils ont souhaité continuer à valoriser une fois le cas résolu et la mobilisation de leur comité suspendue. Maintenir l’engagement dans un autre cadre, en l’occurrence celui du niveau départemental, permet de préserver les gratifications recueillies lors de cet engagement initial, cela d’autant plus que la personne est disponible (chômage, retraite).

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Le second parcours est celui que suivent des personnes qui, quoique démunies en bagage militant, ont rejoint resf comme porteur de la cause générale des sans-papiers, voire comme organisation la plus combative dans un contexte politique perçu comme menaçant. Leur désir d’engagement s’est couplé à leur disponibilité pour les motiver à se rendre à une réunion dont elles ont eu connaissance via Internet. Ni parents d’élèves, ni enseignants, et de ce fait pouvant difficilement s’intégrer à un comité d’établissement, elles sont orientées vers des tâches dotées d’une dimension générale, telles que la tenue de la permanence d’accueil ou l’organisation des actions publiques. L’exposition médiatique de resf joue ici un rôle déterminant : c’est parce qu’il s’agit d’un groupe médiatisé comme dynamique et porteur d’une cause légitime que ces personnes s’y sont ralliées. Frédéric Sawicki et Johanna Siméant notent à ce propos que « l’exposition médiatique d’une cause peut à court terme canaliser des candidats à l’engagement vers une organisation, mais faute d’une prise en charge spécifique de ces nouveaux venus, de tâches quelque peu gratifiantes à leur confier ou encore d’une correspondance entre la composition sociale ou les orientations idéologiques de l’organisation, et celles qui ont été perçues au travers de campagnes médiatiques plus ou moins contrôlées, le reflux peut s’avérer rapide » (2009, p. 115-116), et le fait est que seule une minorité des personnes qui se présentent à ces réunions revient et s’engage durablement. Si la défection aussi rapide que silencieuse de ceux qui ne font qu’une brève apparition empêche de connaître ce qui les distingue de ceux qui maintiennent leur engagement, on peut constater que ces derniers partagent la plupart des traits repérés parmi les autres militants (humeur anti-institutionnelle issue d’un rapport conflictuel à la religion, insertion au sein du monde scolaire, appétences à l’action collective générées par le scoutisme, expérience de l’expatriation…) et postuler que leur entrée dans la carrière militante tient à un ajustement heureux de leurs dispositions aux attentes du réseau.

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Quel que soit leur mode d’insertion au sein du comité, les agents qui s’y investissent durablement effectuent tous un apprentissage militant spécifique, à la fois émotionnel et technique. On l’a vu, ceux les plus fortement et durablement engagés se distinguent par leur rapport à la cause davantage contrôlé sur le plan émotionnel, ce qui s’explique en partie par leur parcours. Plusieurs signalent que la prise en charge d’une famille ou d’un jeune par lequel ils ont débuté leur engagement les a laissés meurtris, par épuisement ou suite à la mise en échec de leur soutien, parfois aussi après avoir été blessés du manque de gratitude de ceux qu’ils ont aidés. Passer d’un soutien singularisé à une action militante de niveau plus général a pour eux représenté un moyen de maintenir leur engagement tout en évitant les situations qu’ils savent désormais affectivement éprouvantes. Rendent également compte de leur engagement sur un mode relativement dépassionné ceux qui sont entrés au comité « par le général », que leur parcours militant a de longue date habilités au travail émotionnel spécifique exigé par la conduite d’une action collective. Cet aspect ressort de l’observation des réunions du groupe de pilotage, dominé par les militants les plus chevronnés et au sein duquel l’expression d’une vive indignation par les novices apparaît décalée, voire incongrue. L’indignation devant le sort fait aux sans-papiers n’est pas absente de l’engagement des plus aguerris, mais celle-ci va en quelque sorte de soi : elle est intégrée comme une composante élémentaire de l’investissement au sein du réseau et son expression publique n’est pas exigée par une situation avant tout tournée vers l’organisation pratique de l’action collective.

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Un autre enjeu de l’apprentissage militant propre à resf réside dans la maîtrise des aspects juridiques de l’entrée et du séjour des étrangers en France. Les compétences militantes les plus courantes – savoir rédiger un tract, mener une réunion, solliciter les ressources d’une organisation partenaire… – trouvent certes à s’employer, et ce sont les militants sur ce point les mieux dotés qui prennent le plus spontanément en charge les tâches d’animation organisationnelle. Elles ne sont cependant pas suffisantes, comme le signale ce syndicaliste enseignant selon qui l’engagement à resf « ça te muscle sur le plan juridique, il faut être un peu plus béton. (…) Après, est-ce que j’ai appris des choses, non, sur rédiger un appel ou une pétition c’est un boulot qu’on faisait avant ». Un apprentissage juridique spécialisé est réalisé dans et par la pratique, en assistant aux audiences du tribunal administratif, en prenant connaissance de la situation des familles qui se présentent à la permanence, en les accompagnant chez l’avocat ou en négociant avec la préfecture, et en s’appuyant sur des lectures ou des informations transmises par des militants plus expérimentés. Des compétences scolaires sont alors réactivées, comme la prise de notes ou la recherche de documentation en bibliothèque.

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La sélection des militants appelés à exercer des fonctions de coordination au niveau départemental s’appuie, on le voit, sur un ensemble de dispositions et compétences, et spécialement sur une capacité à maîtriser ses émotions et à intégrer des savoirs juridiques. Ceux-ci ne sauraient toutefois suffire, et des formes implicites de mise à l’épreuve permettent de tester l’aptitude des militants à endosser certaines responsabilités. Parmi celles-ci, la plus importante réside dans le fait de se voir confier le téléphone portable du comité, ordinairement détenu par les coordinatrices qui ne s’en dessaisissent qu’épisodiquement, et sur lequel parviennent toutes les demandes d’aide, parfois adressées en extrême urgence (comme lors de l’interpellation d’un sans-papiers). Il s’agit d’un objet à la fois redouté – il faut être réactif et ne pas faire d’erreur en répondant à une demande d’aide, il est fréquent que les appels se multiplient à un rythme rapide… – et convoité car symbole et instrument de pouvoir – une militante le désignera significativement par le terme de « sceptre » – puisque toutes les informations importantes passent par lui. Avoir réussi à faire face sans paniquer à une déferlante d’appels ou à une procédure d’expulsion en appelant les contacts (avocat, comité de soutien, presse…) et en organisant rapidement une mobilisation figure ainsi parmi les titres de gloire dont peuvent se targuer les militants dont la maîtrise de soi et l’efficacité ont été attestées par leur succès à cette épreuve implicite, valant pleine intégration au groupe de pilotage et accès légitime à de nouvelles responsabilités.

Conclusion

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De même que les fumeurs de marijuana incapables d’apprécier positivement les effets de la drogue cessent leur consommation et interrompent précocement leur carrière déviante (Becker, 1985), les individus incapables d’éprouver du plaisir dans le militantisme (c’est-à-dire d’apprécier ses gratifications et de trouver ses enjeux dignes d’intérêt) se détournent rapidement de cette sphère d’activité. L’étude des parcours militants se doit par conséquent d’intégrer les facteurs qui contribuent à rendre attractives et plaisantes ses activités et formes de sociabilité. On a essayé de montrer dans la première partie de cet article que la socialisation préalable est l’un de ses principaux facteurs qui non seulement « contribue à rendre certains types de rétributions désirables, et d’autres moins » (Sawicki & Siméant, 2009, p. 103) mais également, et encore plus avant, prédispose à s’émouvoir ou à s’indigner de certains aspects de la réalité sociale et dote en appétences ou compétences susceptibles de connaître une transposition heureuse dans la pratique militante. Pour autant, il serait périlleux de ne concevoir l’engagement que comme le produit d’un ajustement harmonieux, et quelque peu mécanique, de dispositions ad hoc aux attentes d’une organisation. Ce serait méconnaître que cette dernière ne fait pas que sélectionner ses membres, mais assure leur production et leur façonnement comme militants en leur confiant différentes tâches, en leur proposant de nouveaux schèmes de perception du monde, en les intégrant à des réseaux de sociabilité et en les habilitant à travailler leurs émotions. D’où l’importance, comme on s’y est employé ici, de se pencher sur les modalités d’entrée puis sur les pratiques et parcours accomplis au sein de l’organisation, qui permettent d’appréhender le monde du militantisme comme un domaine de pratique et de sens particulier, et invite à considérer les organisations qui le composent comme autant de sites d’apprentissage.


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Notes

[*]

Directeur de recherche cnrs – Groupe de recherche sur la socialisation – ens de Lyon

Groupe de recherche sur la socialisation – ens de Lyon

15, parvis Descartes

bp 7000 – 69342 Lyon Cedex 07

lmathieu@ens-lyon.fr

[1]

On adopte ce faisant la définition de Muriel Darmon, pour qui une étude de socialisation se donne pour tâche d’identifier les processus réels et déterminés dans et par lesquels les individus acquièrent des façons de faire, de penser, et d’être socialement situées, les agents ou instances qui assurent ce processus ainsi que ses effets, produits et résultats (Darmon, 2007, p. 6).

[2]

L’inégal investissement des deux grandes fédérations de parents d’élèves traduit les clivages idéologiques qui les séparent, les effectifs de la fcpe votant majoritairement à gauche et ceux de la peep à droite (Barthélemy, 1995). Signalons à ce propos que l’ensemble des militants interviewés s’affirme de gauche et que les sympathisants de l’extrême gauche (npa, lo, groupuscules marxistes) et/ou de l’écologie et/ou de l’altermondialisme y prédominent sur les électeurs du ps ou du pcf ; peu d’entre eux, cependant, sont actuellement membres d’un parti et plusieurs affirment une sensibilité libertaire. L’adhésion syndicale concerne la majorité des enquêtés, avec une prédominance des syndicats enseignants (fsu, sud Éducation, snuipp, sgen) ; chez les non-enseignants, la cfdt et la cgt sont les plus souvent citées.

[3]

Les sympathies de gauche des enquêtés rendent également compte de leur opposition à une politique menée par un gouvernement de droite. On peut faire l’hypothèse que ces sympathies politiques (dont on a également vu qu’elles étaient parfois opposées à celles des parents) relèvent elles aussi de ces dispositions critiques, comme invite à le penser la part relativement importante de militants affichant des sympathies libertaires et/ou votant à l’extrême gauche.

[4]

À noter que si le scoutisme catholique est prédominant parmi les enquêtés, ses formes laïques sont également présentes.

[5]

Aptitude à la montée en généralité dont Boltanski (1990) a montré l’importance dans la construction et la légitimation des causes. On verra plus loin que même si elle expose à des contraintes, la singularisation n’est pas non plus dépourvue de capacité mobilisatrice.

[6]

On retrouve ici une des tensions constitutives de la politique de la pitié telle qu’elle est étudiée par Boltanski : en tant que politique, celle-ci doit s’arracher au local pour monter en généralité mais ne peut totalement s’affranchir, dans sa référence à la pitié, de la présentation de cas singuliers (Boltanski, 1993, p. 27).

[7]

Sur ce point, le présent travail ne confirme pas la thèse, formulée notamment dans Ion et al. (2005), du déclin d’un militantisme « total » très intense au profit d’une forme davantage « distanciée » et labile : non seulement les deux formes coexistent au sein du collectif étudié, mais l’engagement intense est loin d’en constituer une forme marginale.

Résumé

Français

Les enseignants et parents d’élèves qui s’engagent au sein du Réseau éducation sans frontière (resf) entendent exprimer leur indignation devant le sort que l’État français réserve aux enfants et jeunes scolarisés étrangers en situation irrégulière. Cette indignation ne peut être posée en principe d’explication de l’engagement, mais doit elle-même faire l’objet d’une analyse. C’est ce qu’entreprend l’article, sur la base d’une enquête par observations et entretiens auprès de militants d’un collectif refs d’un département de province. Il montre tout d’abord que les ressorts sociaux de l’indignation sont à rechercher dans la trajectoire et la socialisation des agents, qui les a dotés de dispositions critiques, d’appétences protestataires et d’une sensibilité aux enjeux scolaires et de discriminations, qu’ils ont transposées dans leur engagement au sein de ce collectif. L’attachement à une école à laquelle ils doivent leur ascension sociale, une humeur critique issue d’un rejet précoce de leur éducation religieuse, l’influence de modèles familiaux de désobéissance ou encore une expérience douloureuse de l’altérité marquent ainsi les trajectoires de bon nombre de ces militants. L’article montre ensuite que l’indignation connaît des expressions différenciées selon les modes d’entrée dans la cause (perçue en termes généraux ou incarnée dans des personnes identifiées) et le degré préalable de compétence militante. Il montre enfin comment la poursuite de l’engagement au sein du réseau suppose un travail émotionnel spécifique, composante majeure de l’apprentissage militant.

Mots-clés

  • militantisme
  • émotions
  • sans-papiers
  • socialisation
  • éducation

English

Social determinants of activist indignation. The commitment in a departmental collective of the Réseau éducation sans frontièreTeachers and parents who mobilize in the Réseau éducation sans frontière (Network for education without borders) aim to express their indignation towards the policies the French State adopts towards children and young pupils who are undocumented migrants. Indignation can not be taken as the explanation of their mobilization, but must be analyzed as such. That is what the paper does, on the basis of observations and interviews with resf activists from a provincial collective. The study first shows that the determinants of their indignation, and of their mobilization in the collective, can be found in their social trajectories and socialization, that endowed them with critical dispositions, inclinations to protest and sensitivity to discrimination and schooling issues. An attachment to the educational institution to which they owe their social mobility, a critical mood that stems from their precocious rejection of their religious education, the influence of family inherited models of disobedience, or a painful experience of otherness, can be found in the trajectories of many of those activists. The article then shows that their indignation is differently expressed according to the way the activists have joined the cause (whether it has been perceived in general terms or singularized in identified persons) and their previous level of activist skills. It also shows that maintaining the involvement in the movement needs an emotional work, which is one of the main components of the activist learning.

Keywords

  • activism
  • emotions
  • undocumented migrants
  • socialisation
  • education

Plan de l'article

  1. Les ressorts sociobiographiques de l’engagement
    1. Un recrutement à dominante éducative et féminine
    2. Les effets de la socialisation familiale
    3. Une défiance à l’égard de l’institution religieuse
    4. Des expériences marquantes
  2. Différentes modalités d’engagement
    1. Une entrée par le général
    2. Une rencontre du singulier en terreau favorable
    3. Efficacité et limites de l’entrée par le singulier
  3. Parcours militants et travail émotionnel
    1. Division du travail militant et gestion des émotions
    2. Parcours et apprentissages
  4. Conclusion

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