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Sociologie

2010/3 (Vol. 1)


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« Je n’ai pas moi-même, alors que les affaires publiques sont mon principal intérêt et que je passe le plus clair de mon temps à les observer, pu trouver le temps pour faire ce qu’on attendait de moi dans la théorie de la démocratie : savoir ce qui se passe et avoir une opinion méritant d’être exprimée sur chaque question relative à une communauté s’autogouvernant. Et je n’ai jamais rencontré personne, du président des États-Unis à un professeur de science politique, qui soit parvenu à incarner, même partiellement, l’idéal admis d’un citoyen omni-compétent et souverain. »

(W. Lippmann, 1925)
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Les démocraties occidentales connaissent depuis quelques décennies des transformations profondes de l’action publique, marquées par la multiplication des acteurs intervenant dans les cycles décisionnels et l’ouverture accrue d’espaces de participation visant à inclure citoyens ordinaires et associations. Les individus n’accepteraient plus de se laisser dicter des décisions par en haut et souhaiteraient intervenir de façon plus constante dans l’espace public. La création d’espaces de participation, principalement au niveau local, répondrait à cet « impératif participatif » (Blondiaux & Sintomer, 2002 ; Blondiaux, 2008 a) en permettant aux acteurs de peser plus directement que par leurs suffrages sur les décisions publiques (Bacqué et al., 2005).

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Ce discours, en dépit de la séduction qu’il peut présenter pour les partisans d’un approfondissement de la démocratie, nous semble à bien des égards partiel et partial, si ce n’est trompeur. Sans souscrire à la thèse de Lippmann, selon laquelle les citoyens ne souhaiteraient rien de plus que de vaquer à leurs affaires privées, laissant le soin à leurs représentants de gérer les affaires communes, il convient de s’interroger, dans une perspective compréhensive, sur les motifs des acteurs qui participent, tout comme à ceux de ceux qui ne participent pas ou plus. En effet, malgré sa force – telle que certains n’hésitent pas à parler de « tyrannie de la participation » (Looke & Kothari, 2001) – cette injonction à participer repose sur une forme paradoxale d’impensé. En dépit de l’engouement récent pour la démocratie participative, les sciences sociales sont restées relativement muettes sur les raisons des acteurs à participer. Tout se passe comme si l’intérêt des citoyens pour ces nouvelles arènes publiques allait de soi. On sait pourtant que le public réel de ces dispositifs n’est jamais le public rêvé des théories délibératives : il n’est ni représentatif, ni égalitaire, ni complètement profane et désintéressé (Blondiaux, 2003 ; Fromentin & Wojick, 2008). Mais on sait peu de choses sur les raisons et les modalités de l’engagement des individus dans ces dispositifs, et encore moins sur celles de ceux qui se tiennent à l’écart de la participation. D’une façon générale, si de nombreuses pistes ont été esquissées, il manque une sociologie systématique des acteurs des dispositifs participatifs et de leurs raisons d’agir, dont nous nous proposons de poser ici les jalons. Car après tout pourquoi participer ? Pourquoi des individus consacreraient-ils leur temps et leur énergie à la chose publique ? Qu’y cherchent ceux qui s’y investissent, parfois avec passion et engouement ? Pourquoi tant de participants en sortent déçus, comme en attestent les taux élevés de turnover au sein de la plupart des dispositifs participatifs ?

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En d’autres termes, nous proposons ici de renverser la focale et d’interroger le postulat sur lequel reposent ces dispositifs ; à savoir l’existence d’une demande de participation. Compte tenu de la hausse du niveau d’éducation et plus globalement du développement des valeurs post-matérialistes dans les sociétés occidentales, les citoyens seraient demandeurs de toujours plus de participation. Les enquêtes quantitatives semblent indiquer que les citoyens n’acceptent plus qu’on leur dicte des décisions sans avoir été préalablement consultés (Inglehart, 1977 ; Dalton, 2007). Ce décalage entre la demande supposée et la participation effective incite à s’intéresser à l’injonction à participer du point de vue des individus. Alors que de nombreuses recherches (Blondiaux & Levêque, 1999 ; Bacqué & Sintomer, 2001) ont mis en évidence l’absence chronique de certaines catégories de population (les jeunes, les étrangers, les classes populaires), qu’elles ont expliqué par des mécanismes d’auto-exclusion des acteurs les plus faiblement dotés en capital culturel, peu d’études ont, en revanche, été expressément consacrées à la compréhension de la non-participation (Diduck & Sinclair, 2002 ; Barbier, 2005). Ces enquêtes, limitées au domaine particulier des débats publics et réalisées en dehors de toute référence aux propriétés sociales des individus, rabattent la non-participation sur la mal-information du public et surtout sur la capacité de résistance des non-participants à l’égard d’une offre de participation jugée biaisée. C’est l’ironie en tant qu’« exercice d’une compétence de jugement [qui se] manifeste par une évaluation de la sincérité et de la portée de l’offre de démocratie technique » qui expliquerait la résistance du public à l’égard des dispositifs participatifs (Barbier, 2005, p. 260).

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Ces deux schèmes d’analyse – inégale distribution de la compétence politique et carences de l’offre de participation (absence de pouvoir en jeu, mauvaise information, etc.) – ont jusqu’à présent été privilégiés pour interpréter la faible participation au sein des dispositifs participatifs. Ce qui explique l’accent mis par les partisans de la démocratie participative sur la nécessité pour les citoyens d’obtenir « des satisfactions rapides ou instrumentales de la participation » (Font, 2001). Pourtant rien ne laisse penser que ces deux schèmes d’analyse épuisent la diversité des formes de non-participation. Les analyses plus récentes de l’abstention électorale ont mis en évidence l’hétérogénéité de la population des abstentionnistes (Jaffre & Muxel, 2000 ; Muxel, 2007), ainsi que l’influence de la norme civique sur le comportement électoral (Gaxie, 1993 ; Braconnier & Dormagen, 2007). La sociologie de l’engagement a depuis longtemps montré qu’on ne participe pas seulement pour peser sur la décision publique. Toute la sociologie des « nouveaux mouvements sociaux », et en premier les analyses d’Alain Touraine et d’Alberto Mellucci, visait à mettre en avant les motivations non-instrumentales – et notamment identitaires et idéologiques – de la participation, seule façon d’expliquer l’engagement en dépit du paradoxe du passager clandestin dégagé par Mancur Olson.

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Si ces travaux ont constitué des sources d’inspiration indéniables, il nous semblait que partir de ces cadres pré-construits risquait de nous conduire à une impasse : la recherche d’un public introuvable. Il nous est alors apparu que loin des discours englobants définissant a priori ce que les citoyens veulent ou cherchent à partir d’une théorie de l’action monolithique, seule une démarche inductive permettait de mettre en évidence la pluralité des motifs d’engagement et de désengagement dans l’espace public. Ce faisant, cette approche permet également de déconstruire la volonté et les opinions des citoyens, en s’interrogeant sur les conditions sociales, culturelles et institutionnelles d’énonciation des motifs des acteurs ; et donc d’étudier les motifs de l’engagement en relation avec les propriétés sociales des individus et le travail organisationnel visant à produire et entretenir ces motivations (Sawicki & Siméant, 2009).

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Cette sociologie de l’engagement dans les budgets participatifs (bp) est le résultat d’un dialogue entre deux recherches menées sur des terrains distincts que sont une comparaison de trois budgets participatifs municipaux en Europe (les villes de Morsang-sur-Orge – en banlieue parisienne – Séville, et le 11e arrondissement de Rome) et du budget participatif des lycées en Poitou-Charentes [1][1] Notre enquête repose à la fois sur l’observation directe.... Les bp sont des dispositifs spécifiques au sein de l’univers de la démocratie participative (Sintomer et al., 2008). Contrairement aux dispositifs délibératifs (jurys citoyens, conférences de consensus, sondages délibératifs) ils ont une vocation inclusive, reposant sur l’organisation d’assemblées publiques ouvertes à tous, davantage que sur le tirage au sort d’un échantillon représentatif de la population. Ensuite, contrairement aux dispositifs délibératifs qui se réunissent en général l’espace d’un ou deux week-ends, un bp se déroule dans la durée, supposant l’organisation régulière de réunions couplées au cycle budgétaire de la collectivité, visant à la formulation, l’opérationnalisation et à la hiérarchisation de projets finançables par la commune ou la région. Les bp ont en effet un rapport direct à la décision, puisqu’ils ont vocation à inclure des citoyens ordinaires dans les décisions budgétaires d’une administration publique, ce qui les distingue des conseils de quartier, débats publics et autres dispositifs délibératifs qui demeurent en général purement consultatifs. Les cas étudiés ici se distinguent de la plupart des autres dispositifs par le pouvoir qu’ils offrent aux citoyens puisque 10 millions d’euros sont attribués au bpl de Poitou-Charentes et près de 12 millions d’euros au bp sévillan. En même temps, la comparaison de dispositifs insérés dans des contextes différents et mobilisant des publics très différenciés permet d’interroger le poids de ce pouvoir décisionnel dans la dynamique d’engagement.

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Reposant sur une étude ethnographique de plusieurs années [2][2] L’enquête ethnographique au sein des trois bp municipaux..., nos recherches visent à étudier les formes d’engagement des acteurs in situ par le recours à l’observation, et à restituer les motifs de la participation en les replaçant dans la trajectoire plus large des individus, via la réalisation d’entretiens récits de vie. S’il résulte de ce dialogue entre deux recherches menées indépendamment une certaine hétérogénéité du corpus [3][3] D’une part, si les deux recherches se sont intéressées..., il s’est révélé fructueux pour l’analyse. La comparaison systématique des formes d’engagement au sein des bp ayant rapidement fait apparaitre que participants et non-participants mobilisaient les mêmes registres de justification (Boltanski & Thévenot, 1991) quel que soit le dispositif, elle nous a conduit à interroger la contradiction apparemment irréductible entre participation et non-participation pour finalement la remettre en cause.

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Après avoir présenté les formes prises par l’injonction participative dans chacun des cas étudiés, nous montrerons que l’ensemble des rapports des acteurs à l’offre de participation (participation, participation intermittente, non-participation) peut s’analyser au prisme de quatre motifs – le civisme, l’intérêt personnel, la sociabilité, le développement cognitif – qui ne sont ni neutres socialement, ni exclusifs, l’articulation de ces différents motifs étant précisément ce qui caractérise un participant hautement intégré.

La participation comme injonction

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Le poids de l’impératif délibératif dans l’action publique est fréquemment mis en avant pour souligner combien les institutions sont incitées à s’ouvrir à la participation. Cette injonction à participer venue d’en haut – et notamment d’acteurs institutionnels comme l’État, la Commission européenne, la Banque mondiale, etc. – s’incarne dans l’édiction de lois et de normes de participation qui sont autant de critères de financement de projets locaux, la politique de la ville apparaissant paradigmatique de ce point de vue (Sintomer & de Maillard, 2007). « Faire de la participation » apparaît ainsi comme un impératif si les collectivités territoriales veulent recevoir des financements et éventuellement innover dans leurs pratiques locales. Certaines villes et régions ont cependant décidé d’aller au devant de cette injonction, en créant à leur seule initiative des budgets participatifs (bp).

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Inventé au Brésil dans la ville de Porto Alegre à la fin des années 1980, le bp a connu depuis un succès significatif puisqu’il en existe aujourd’hui plusieurs centaines dans le monde (Cabanes, 2006 ; Sintomer et al., 2008). Mais alors que le bp de Porto Alegre a été en partie créé suite aux pressions du mouvement populaire et de la société civile (Fung & Wright, 2003 ; Baiocchi, 2005), la majorité des expériences européennes est le fruit d’une forte volonté politique venue d’en haut, davantage que d’une demande accrue de participation de la population. Ainsi, le paradoxe de ces bp est qu’ils sont créés sur le postulat d’une demande de participation mais qu’en pratique ils sont systématiquement confrontés à la faible mobilisation du public ; apparaît ainsi une tension, délicate à gérer pour les promoteurs des bp, entre la demande supposée de participation et les pratiques concrètes des citoyens qui ne se précipitent pas pour participer.

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À l’image de la plupart des expériences sud-américaines et européennes, les quatre bp étudiés ici reposent sur le principe de l’inclusion formelle, incarnée par des assemblées ouvertes à tous. Cette volonté politique de « faire participer » se traduit par une forte injonction à la participation, qui, dans le cas du bpl, prend parfois la forme d’une présence obligatoire pour les élèves, ce que souligne ce professeur : « On a fait comprendre aux élèves qu’il y avait une obligation, en particulier quand ils étaient délégués, de venir [au bpl], ce n’était plus sur la base du volontariat, mais de l’obligation. Ça a permis de faire certaines réunions avec des salles pleines, alors que ça n’était pas trop le cas au départ. » La façon dont élus, fonctionnaires et citoyens déplorent le peu d’engagement de leurs concitoyens montre le poids des absents sur le déroulement de ces dispositifs. Un proviseur, en ouverture d’une réunion bpl : « je remarque que la démocratie n’est pas la chose la mieux partagée. Je remercie les élèves présents qui ont une attitude un peu plus citoyenne que les autres », ou ce participant morsaintois : « ceux qui sont ici, ce sont les meilleurs. Les autres… » L’absence de public est la principale menace qui pèse sur ces dispositifs : elle est à la fois la dernière arme restant à disposition du public (Blondiaux, 2008a) et la principale arme de la critique : l’offre participative ne correspondrait pas aux attentes, à la demande des citoyens. On comprend alors que les taux de participation sont, à l’instar des taux d’audimat, l’objet d’investissements enthousiastes ou d’attentes fébriles.

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Malgré les efforts des organisateurs pour mobiliser les participants, les bp restent très peu fréquentés. Les cas de bp étudiés ici se situent dans la tranche haute en termes de participation. Le bp de Séville, en rassemblant annuellement près de 3 000 personnes et avec un taux de participation approchant 0,5 % de la population en âge de voter, connaît la participation la plus faible [4][4] Source : Service Budget Participatif de la ville de..., alors que le bpl avec plus de 13 % de participation, et notamment plus de 20 % parmi les élèves [5][5] Source : Conseil régional. En 2008-2009, 14 939 des..., connaît la participation la plus massive. Paradoxalement, le bpl qui connaît la participation la plus importante est aussi le plus emblématique de la difficulté du travail de mobilisation. En regard de la captivité de son public quand les réunions se déroulent dans l’enceinte et sur le temps scolaire et de l’ampleur des moyens humains mis en œuvre pour susciter la participation, celle-ci reste limitée. Elle est, de plus, fortement marquée par le contexte spécifique de l’espace scolaire et de ses hiérarchies (tos[6][6] tos : Technicien, Ouvrier et de Service./direction ; enseignants/élèves).

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Le public de ces dispositifs est non seulement peu nombreux mais également peu représentatif de la population dans son ensemble. La composition sociodémographique des assemblées des bp des trois villes étudiées indique ainsi clairement la surreprésentation de certains acteurs. Dans le cas du 11e arrondissement de Rome, on note ainsi une surreprésentation des participants de plus de 50 ans (36 % des participants en 2004), des propriétaires (60 %), des diplômés (24 % ont un diplôme universitaire) et des militants (40 % sont membres d’une association, 20 % d’un parti politique) [7][7] E. d’Albergo (dir.), Pratiche partecipative a Roma..... En dépit de la présence des fractions supérieures des classes populaires, de femmes en nombre à peu près équivalent aux hommes, et d’acteurs initialement peu politisés, les bp semblent loin de la volonté de leurs promoteurs d’inclure « les exclus ».

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In fine, une très large portion de la population ne participe jamais à ces dispositifs créés en son nom, afin de répondre à ses attentes de participation. Ce qui pousse élus et participants à s’interroger sur les raisons de la mobilisation limitée de la population, entraînant dans leur sillage les chercheurs en sciences sociales [8][8] L’enquête sur les non-participants du bpl a été suscitée.... Il faut donc renverser la focale et élargir l’analyse afin de saisir la diversité des motifs d’engagement ou de non-participation à des bp. Apparaît ainsi toute une sociologie des formes différenciées d’engagement qu’il est désormais possible de présenter de façon systématique.

Les formes différenciées d’engagement au sein des budgets participatifs

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Tous les acteurs ne participent pas avec le même degré d’intensité au sein des bp. Ces derniers sont en effet structurés par des cercles de la participation qui reflètent la régularité de la participation et le degré d’intégration au sein de l’institution. Nous avons ainsi distingué trois cercles concentriques, formés par (1) les participants réguliers, (2) les participants intermittents, (3) les non-participants.

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Afin de se stabiliser, les institutions participatives ont besoin de créer un groupe de participants réguliers, qu’on qualifiera de « groupe de bons citoyens ». Il est en général composé de 5 à 10 membres volontaires, qui forment le premier cercle des participants. Bien intégrés à l’institution, ils connaissent les règles du jeu, s’expriment régulièrement devant l’assemblée, si bien qu’ils ont une influence importante sur le comportement des autres et sur les décisions finales. Le second cercle est composé de participants intermittents, qui n’assistent qu’à quelques réunions chaque année. À Rome et Séville, ils participent essentiellement à l’élection des délégués et au vote des priorités. Ils étaient ainsi environ 1 400, sur les 1 498 participants au bp romain en 2004 [9][9] Sources : E. d’Albergo (dir.) op. cit.. On peut estimer qu’ils représentaient environ 2 600 des 2 985 participants sévillans en 2005 [10][10] Les participants réguliers à Séville sont les délégués.... Les participants intermittents constituent ainsi le gros des troupes du bp, la flexibilité des formes d’investissement permises en leur sein favorisant effectivement l’élargissement du cercle des participants (Ion, 1997). Mais, à l’instar du militantisme classique, l’engagement intermittent au sein du bp est un vecteur d’inégalités, les participants irréguliers exerçant une influence limitée sur les décisions du groupe. À la différence des travaux réunis autour de Jacques Ion (Carrel et al., 2009), l’intermittence n’est pas tant ici le fruit de mobilisations plus ou moins éphémères, que d’engagements irréguliers au sein d’organisations permanentes (les bp), requérant une participation et un « don de soi » moins intensifs que dans les partis politiques, mais qui s’y apparentent ; l’investissement des militants – notamment en termes de temps – étant une condition de l’influence au sein de l’organisation. Néanmoins, il convient aux yeux de leurs concepteurs d’éviter les écueils du privilège accordé à ceux qui peuvent « se sacrifier pour l’organisation », si bien que les bp doivent permettre une participation circonscrite, encadrée et efficace – les réunions durant par exemple rarement plus de deux heures –, en adéquation avec les transformations supposées du rapport des citoyens au politique. Ainsi la participation en bp est le plus souvent intermittente, donnant à voir une citoyenneté fragile, faite d’engagements et de retraits, de va-et-vient entre espace public et sphère privée. Enfin, le troisième cercle représente la population dans son ensemble, composée pour l’essentiel des 85 à 95 % des personnes qui ne participent jamais à un bp. Bien qu’elle ne soit pas mobilisée au sein du bp, la population y joue un rôle implicite important, elle constitue son public latent : le bp a été créé en son nom par des représentants qu’elle a choisi.

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Le bpl diffère des autres bp en ce qu’il s’inscrit dans les interactions sociales déjà structurées et stabilisées de l’institution scolaire. Les individus savent que le bpl est une parenthèse dans la vie scolaire qui ne les affranchit que temporairement des hiérarchies instituées. La participation est ouverte à tous (parents d’élèves, enseignement, équipes de direction, agents tos) mais les élèves constituent de loin le public le plus nombreux [11][11] Pour l’année 2008-2009, sur 17 658 participants, on.... Or, ce public majoritaire connaît un turnover naturel qui suit le cycle de la scolarité. D’autre part, comme le bpl est limité à deux réunions par an, la distinction entre participants réguliers et participants intermittents est moins étanche [12][12] Les bp classiques s’organisent sur la base d’une succession.... Parfois, l’ensemble de cette communauté (du moins les élèves) participe aux réunions ; l’obligation constituant le stade suprême de l’injonction à participer. Malgré ces différences, nous avons pu observer le rôle joué par un noyau dur d’acteurs qui participent plusieurs années consécutives et régulent activement le déroulement des débats, et identifier des traits récurrents dans les formes d’engagement et de non-engagement des participants. C’est pourquoi, il nous semble possible de représenter l’ensemble du public des bp par le schéma ci-contre : les trois cercles de participants sont représentés par des couleurs distinctes. Nous y avons également intégré les quatre motifs de l’engagement au sein des bp.

Graphique 1 - La diversité des formes d’engagement au sein de budgets participatifsGraphique 1
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Nous avons repéré quatre motifs principaux à la participation ou à la non-participation aux bp suite aux entretiens et aux observations effectués : (1) la réponse à un devoir civique, certains participants vivant leur engagement comme une nécessité pour la vitalité de la démocratie, alors qu’à l’inverse certains le rejettent explicitement ; (2) l’intérêt personnel (et matériel), les participants pouvant régler des problèmes liés à leur vie quotidienne grâce au bp ou, à l’inverse, percevant les limites de l’engagement au sein de ces dispositifs pour la promotion de leurs intérêts préfèrent s’en détourner ; (3) l’intégration sociale, les participants cherchant à tisser des relations sociales avec les habitants ou les membres du lycée, la non-participation reflétant au contraire l’exclusion sociale dont sont victimes certains acteurs ; (4) le développement cognitif, les acteurs s’engageant pour apprendre ou partager leur expertise, l’absence de ressources cognitives pouvant également expliquer la non-participation.

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Ces quatre motifs ont été construits inductivement à partir du discours des acteurs, en assemblée ou lors des entretiens effectués. Inspirés de « langages de la démocratie » (Rui, 2004), ils constituent les raisons d’agir des participants et non-participants des bp, qu’ils emploient pour justifier leur participation ou leurs propositions. Les motifs (Mills, 1940 ; Trom, 2001) offrent des cadres permettant aux acteurs de donner une signification et d’interpréter les activités dans lesquelles ils sont engagés. Ces motifs ne doivent donc pas être vus comme des motivations intérieures, secrètes ou privées mais comme des raisons satisfaisantes d’agir d’une certaine façon dans une certaine situation. Un motif peut cependant apparaître plus ou moins valide ou efficace selon la situation ; par exemple, dans certaines circonstances, les motifs intéressés rencontrent une vive hostilité au sein des bp. Ces discours ne sont pas la propriété des individus – bien qu’ils puissent jouer créativement avec eux, en les combinant notamment – et on peut dire avec Goffman que les acteurs sont locataires de leurs motifs.

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Les motifs sont issus de grammaires publiques, plus ou moins sédimentées et actualisées dans des institutions, des textes, des lois ou des objets ; mais, confrontés à une même situation – l’injonction à participer – les acteurs y réagissent différemment, mobilisant notamment des raisons d’engagement ou de non-engagement différentes. D’un côté, chaque espace social requiert des acteurs certains comportements, relativement standardisés. Dans l’espace public, on attend notamment des individus une capacité à la distanciation, que nous avons interprétée ici comme la soumission à un impératif civique d’orientation vers l’intérêt général (Cardon et al., 1995). De l’autre, les acteurs, en fonction de leur trajectoire personnelle (Passeron, 1989 ; Fillieule, 2001), de leur degré de politisation ou de leur position dans la hiérarchie scolaire et professionnelle, répondent différemment à ces attentes normatives : certains s’y soumettent, d’autres s’y opposent, beaucoup n’en ont que faire ou n’en ont pas conscience. En ce sens, notre démarche, loin de postuler une théorie de l’action unifiée a priori, part de l’observation directe des pratiques des acteurs, dont découle le constat – dont notre schéma est l’illustration – de la pluralité des motifs d’engagement (Lahire, 1998). L’articulation des motifs et des modalités de l’offre de participation fait apparaître une variété de formes d’engagement et de non-engagement, que l’on peut schématiser sous la forme de douze idéaux types. Ils ne doivent pas être vus comme des types – figés et réifiés – d’acteurs, mais comme des formes idéales typiques, des topoï discursifs, entre lesquels les acteurs évoluent. Ainsi, en dépit de l’accent salutaire mis par la sociologie pragmatique sur le poids de la situation dans le façonnement des pratiques civiques (Céfaï, 2009), le fait de se saisir de tel ou tel motif n’est pas entièrement contingent, et ne découle pas uniquement de la situation. Le recours à tel ou tel type de motif dépend également – au-delà du contexte d’énonciation du discours – des dispositions individuelles, fruits de l’ensemble des expériences sociales antérieures vécues par l’individu. Les propriétés sociales des individus créent des conditions de réception de l’expérience et de l’offre participative : ne pas participer peut aussi bien traduire les dispositions des individus qu’être le reflet d’une expérience déçue de participation, de la même façon, une participation intermittente peut traduire tout autant une recherche d’efficacité qu’une difficulté à s’insérer. Ainsi, comme nous le verrons, certains acteurs ont davantage recours à certains motifs plutôt qu’à d’autres.

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Il en ressort une représentation nécessairement fragmentée de l’engagement participatif, l’expérience pouvant conduire un individu à changer de motif en cours de route, à en trouver de nouveaux pour poursuivre et renforcer sa participation, ou au contraire expliquer ses déceptions. En ce sens, il ne faut pas voir de continuité nécessaire entre les trajectoires d’engagement et de désengagement : par exemple, ce n’est pas nécessairement pour des raisons civiques qu’un participant initialement engagé par soumission à la norme participationniste fera défection. C’est pourquoi il convient de comprendre comment sa trajectoire personnelle et les micro-mobilisations à l’œuvre au sein de son groupe social, conduisent l’individu à valoriser certains motifs d’engagement qui, en fonction de l’analyse pragmatique qu’il fait de l’offre de participation – à savoir l’enjeu décisionnel, le degré d’engagement requis, la dimension collective ou individuelle, les rétributions qu’il est possible d’en tirer – deviennent des manières de s’engager ou ne pas s’engager.

Le devoir civique

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Le devoir civique est le motif le plus fréquemment mobilisé par les participants, aussi bien en assemblée que lors des entretiens, preuve de l’intégration des normes régulant la participation citoyenne. Les mots de ce participant romain en offrent un bon exemple : « Le jour où je me rendrai compte que je fais ça par intérêt personnel, j’arrêterai tout. » En ce sens, il s’agit du participant rêvé des théoriciens de la délibération, celui qui s’intéresse à la chose publique et qui est prêt à s’investir, à faire don de son temps pour le bien commun. Ceux qui justifient leur engagement par référence à un devoir civique sont des participants réguliers, qui prennent souvent la parole en public et constituent des moteurs de l’assemblée participative. Dans leurs interventions, ils apparaissent comme des défenseurs de l’intérêt général et des entrepreneurs de montée en généralité. Les participants civiques sont également des électeurs réguliers, à l’image de Nicole, participante au bp de Morsang-sur-Orge : « Oui, je vote toujours. Je m’exprime toujours… parce que bon, vous devez prendre vos responsabilités et dire ce que vous pensez. C’est même un devoir. »

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Deux types de participants civiques peuvent néanmoins être distingués : les militants – membres d’organisations politiques, de syndicats ou de mouvements sociaux – et ceux qui n’ont pas d’engagement politique en dehors du bp[13][13] La part relative des uns et des autres est évidemment.... Les militants, généralement issus de la classe moyenne, offrent une définition politisée de leur engagement, adhérant plus ou moins explicitement à une définition participative de la démocratie, à l’image de cette activiste romaine qui, à une question sur les motivations de sa participation, répondit, après avoir évoqué Porto Alegre et le mouvement Zapatiste : « Au final, c’est surtout parce que les processus de démocratie directe sont les seuls dans lesquels je crois. » La valorisation de la participation s’inscrit ainsi dans une conception du changement social par le bas, à l’opposé des conceptions avant-gardistes qui ont longtemps animé l’extrême gauche. Chez les militants le discours civique s’inscrit ainsi dans une politisation durable. Dans le cas du bpl, ces militants vivent le bp comme le prolongement naturel de leur engagement au sein des instances représentatives du lycée.

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Le registre du devoir civique n’est pas cependant l’apanage des militants. Les participants civiques apprécient l’opportunité, offerte par les bp, de donner leur avis et d’exercer un contrôle (Rosanvallon, 2006) sur les décisions prises en leur nom, ce que montre le cas de cette lycéenne qui « participe pour savoir où va l’argent civil ». Cette réponse positive à l’injonction à participer prend un sens particulier chez de nombreux lycéens sans expérience politique initiale qui apprécient de faire l’« expérience de la citoyenneté », et d’être considérés comme « des citoyens à part entière » alors qu’ils « ne votent pas encore ». La création d’un dispositif participatif incarne ainsi aux yeux de certains acteurs une forme de reconnaissance symbolique de leur appartenance à la communauté (lycéenne et politique).

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Comment expliquer la puissance de cette norme civique qui pèse sur les acteurs, même chez les moins politisés initialement ? La référence au devoir civique n’est-elle qu’une rationalisation permettant de masquer des motivations intéressées inavouables publiquement ? On peut ainsi soulever la question, avec Bourdieu, de l’origine des motifs désintéressés de la participation. Bourdieu fait une analyse purement stratégique des comportements désintéressés – la vertu n’est ainsi qu’une « apparence », les acteurs ne se pliant qu’« extérieurement » à la règle (Bourdieu, 1994, p. 235) – et subsume ainsi la diversité des raisons d’agir sous le prisme de l’intérêt personnel. Même si, comme nous le verrons, les motifs intéressés jouent un rôle important dans l’acte d’engagement, ils sont insuffisants pour comprendre pourquoi certains continuent à participer en dépit de l’absence manifeste, ou de la faiblesse, des profits matériels qu’ils tirent de leur participation et du fait que parfois, comme le dit ce participant sévillan, « les réunions sont longues et ennuyeuses ». La chute du taux de participation du bp romain entre 2004 et 2005 s’explique principalement par la défection d’un grand nombre de militants qui, après un an de participation, s’étaient rendu compte de la limite des profits politiques et symboliques qu’ils pouvaient tirer de leur participation. Pourtant un grand nombre d’entre eux a continué à participer, leur engagement ne pouvant pas, dans ce cas, être interprété au seul prisme de la maximisation de l’intérêt personnel ou partisan. L’accomplissement d’un devoir civique, ou l’adoption d’une conception participationniste de la démocratie, peut donc être un motif suffisant d’engagement.

Le coût de la participation : contrainte ou soutien à la démocratie représentative ?

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La valeur accordée au respect de la norme participationniste par certains acteurs ne constitue pas cependant une assurance de participation. Nombreux sont ceux qui expliquent leur participation intermittente par le poids des « contraintes » (temporelles, professionnelles, etc.). Le discours de la contrainte relève, même implicitement, de la force de l’injonction participative, à l’image de cette lycéenne de terminale qui, ayant déjà participé au bpl, soutient la démarche parce qu’« agir pour son lycée, c’est déjà agir pour sa ville, pour les autres », mais qui n’« a pas pu participer » cette année parce que « ça tombait pendant le bac blanc ». L’observation montre avec force que la participation à un bp a un coût et demande beaucoup plus de temps que le simple acte de vote par exemple ; élément souvent négligé au motif d’un présupposé normatif rarement exprimé selon lequel le bon citoyen pourrait toujours participer [14][14] À l’exception notable de Joan Font (2001).. Ce qui explique aussi que les participants les plus réguliers, le noyau dur des bons citoyens, sont ceux qui cumulent les motifs d’engagement.

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Comme le suggérait Daniel Gaxie en évoquant des citoyens qui « prennent le prétexte d’un empêchement » pour ne pas voter (Gaxie, 2005, p. 215), les contraintes de la vie quotidienne peuvent également constituer un motif disponible pour des non-participants désireux de ne pas transgresser ouvertement la norme participative. La référence au temps comme motif de non-participation est l’apanage d’acteurs ayant assimilé la norme participative, généralement bien intégrés socialement et scolairement, les non-participants issus des milieux les plus populaires justifiant rarement leur défection par ce type de contraintes. À l’inverse, contester l’injonction participative peut permettre à des non-participants de parer leur auto-exclusion des atours du refus volontaire. À l’image des jeunes de milieu populaire qui ironisent sur « la tehon d’aller voter » (Braconnier & Dormagen, 2007, p. 231), nous avons pu observer le comportement de groupes de lycéens (plutôt masculins) – turbulents et en échec scolaire selon les surveillants des lycées – postés aux abords de l’entrée des réunions et qui publiquement refusent de participer à ce qu’ils considèrent être « un truc de bouffons » qui sert « aux premiers de la classe à se faire voir » [15][15] Ils ont toujours refusé de répondre individuellement.... Pour ces lycéens, transgresser ouvertement la norme est un moyen de garder la face en refusant de participer à un dispositif de (re)légitimation de l’ordre établi dont ils se sentent exclus.

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L’opposition à la norme participative définie par les bp peut aussi être mobilisée par les permanents qui contestent la redistribution – même très partielle – du pouvoir opéré par les instances de démocratie participative : professionnels de la politique, représentants associatifs ou syndicaux (Sintomer, 2007). Dans l’enceinte scolaire, l’enquête sur le bpl indique qu’une majorité (80 %) des participants et des non-participants considère que le partage du pouvoir de décision est une bonne chose mais qu’une partie des membres des instances représentatives de l’établissement le considère néfaste, facteur de gaspillage. À l’instar de ce professeur, le bpl est pour eux un concurrent illégitime du système représentatif : « ce que les syndicats ne voudraient pas, c’est que la démocratie participative se substitue à la démocratie élective, et qu’il y ait un transfert de ce qui peut se décider en région, vers le bpl ». Ces critiques sont particulièrement audibles, mais l’observation montre que ces opposants à la démocratie participative sont quantitativement peu nombreux en regard de ceux qui, par leur non-participation expriment, en creux, un soutien à une démocratie représentative fonctionnant sur le couple délégation/contestation.

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Ces derniers sont « satisfaits » d’une démocratie représentative qui fonctionne à l’économie de participation. Ils connaissent le dispositif, savent qu’ils ont la possibilité de s’y exprimer, auraient même le temps d’y aller mais estiment qu’il n’est pas nécessaire d’y participer. Ils sont satisfaits de leur environnement proche, et estiment que leurs intérêts sont bien défendus par ceux qui participent, et les professionnels de l’établissement. Ainsi ces lycéens, « le lycée, il est bien. J’ai rien à demander de plus. Et puis y a déjà du monde, c’est pas la peine d’y aller plus nombreux ». Apparaît ainsi une fraction du public qui ne participe pas aux dispositifs participatifs mais qui est prête à se mobiliser en fonction des intérêts en jeu et/ou sous des formes plus contestataires. On peut penser que c’est la participation de cette fraction du public, qui ne se mobilise que lorsqu’elle est directement intéressée, qui conduit à « l’impasse de l’amont [16][16] Le paradoxe des débats publics sur les opérations d’aménagement... » (Rui, 1999). C’est aussi ce qu’indique le cas de ces deux lycéennes rencontrées lors des manifestations de mai 2008 contre les réductions de postes dans l’Éducation nationale. Elles ne participent pas au bpl car « c’est pas très important » et « que leur lycée est bien ». En revanche, elles manifestent depuis plusieurs jours « pour défendre leur cause, parce que c’est important, que c’est pour leur avenir » en donnant une définition civique de leur engagement : « manifester, c’est être citoyen, c’est se faire entendre quand on n’est pas d’accord ».

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In fine, on comprend que l’injonction participative telle qu’elle est définie par les dispositifs participatifs est ambiguë. D’un côté, elle bouscule la division du travail politique établie par la démocratie représentative, ce qui pousse certains à s’y opposer ; de l’autre, elle apparaît comme un simple prolongement des institutions fondatrices de l’ordre social ce qui, nonobstant l’existence d’une volonté de rebattre les cartes du jeu social, explique sans doute la difficulté de ces dispositifs à attirer ceux qui par ailleurs « se tiennent hors du jeu électoral » (Jaffre & Muxel, 2000). Enfin, elle pose la question de l’utilité – individuelle et collective – de la participation.

L’intérêt personnel

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Les normes régulant les interactions au sein des institutions de démocratie participative requièrent des acteurs une orientation vers l’intérêt général. La promotion d’intérêts personnels est en général lourdement sanctionnée dans les réunions du bp (Talpin, 2006). C’est quand elles sont enfreintes que les normes implicites régulant les interactions au sein d’un groupe deviennent visibles [17][17] Ce sont dans les moments « d’épreuves » ou de crises.... Une discussion qui a eu lieu dans une assemblée du bp sévillan est assez révélatrice à ce sujet :

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Les premiers à prendre la parole furent Raul et Andres, tous les deux membres d’une association culturelle sévillane, venus défendre une proposition de création d’ateliers artistiques dans le quartier. Leur proposition entraîna cependant un débat houleux : en tant que membres de l’association organisant de tels ateliers, ils avaient un intérêt financier direct à ce que cette proposition soit votée :

Maria : « Ça va être un problème si vous êtes à la fois émetteurs et bénéficiaires de la proposition. »

Paloma : « Il faut que vous compreniez que le but du bp n’est pas l’intérêt privé, sinon on ne serait pas là. On participe pour notre ville, pour nos voisins. On ne participe pas pour nous. Si après il y a bénéfice personnel, pourquoi pas, mais ça ne doit pas être direct. »

Enrico : « On participe pour nos voisins. Si on veut rénover la rue, c’est pour nos voisins, et ce n’est pas une compagnie de btp qui va en faire la proposition. J’ai fait la proposition d’organiser des concerts dans le quartier, mais je ne suis pas chef d’orchestre ! […] Et puis ça n’est pas moral, c’est tout ! »

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Une participation intéressée serait donc « immorale », la participation ne pouvant être justifiée que par « l’intérêt des voisins ou du quartier ». On comprend ainsi la puissance de la justification de la participation par le devoir civique et, en creux, l’absence de toute forme de justification intéressée en public. L’intérêt personnel se trouve alors subsumé dans un intérêt général ou plus collectif. Nous avons néanmoins été frappés par la récurrence de la justification par l’impact – individuel ou collectif – de la participation. Ce que suggère cette participante sévillane : « Je ne viens pas pour parler dans le vent… je viens pour prendre des décisions, pour que les choses changent. Et si les décisions ne sont pas réalisées, je crois que j’arrêterai. C’est une des principales raisons pour lesquelles tant de gens sont partis : ils n’ont pas vu la réalisation… ils avaient l’impression de perdre leur temps. » Comme l’indique ce groupe de lycéens : « nous le blabla on s’en fout. Ce qu’on veut, c’est voter ».

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Ainsi, à la différence des « bons citoyens » qui valorisent la participation pour elle-même, les participants « efficaces-intéressés » valorisent et anticipent les résultats de leur participation. Cette participation sur enjeu les incite à minimiser le coût de leur engagement et donc à participer de façon intermittente, ce qui se traduit par une mobilisation bien plus forte lors des réunions décisionnaires (le jour du vote) que lors des assemblées délibératives à Rome, Séville [18][18] Ainsi à Séville les assemblées de vote observées ont.... Dans le cas du bpl, le nombre de participants est à peu près stable entre la réunion consacrée aux propositions et celle du vote ; en revanche, le taux de rotation entre ces deux réunions montre que certains participants, notamment des lycéens, ne participent qu’au moment du vote [19][19] Pour l’année 2006-2007, seule année où nous disposons....

Le piège de la petite politique ? L’efficacité de la participation condition d’inclusion et de défection

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Cette participation intermittente conduit à interroger le rapport entre l’enjeu de la participation – à savoir l’amélioration concrète du cadre de vie des participants – et l’intérêt personnel des acteurs. Dans les bp traditionnels, un participant ne peut obtenir la satisfaction d’un intérêt personnel que s’il participe régulièrement et activement, et qu’il se soumet à l’impératif civique d’orientation vers l’intérêt général. Dans le cas du bpl, un intérêt personnel peut être satisfait avec un investissement plus faible. On y observe donc plus fréquemment le comportement de participants intéressés ne s’engageant que s’ils bénéficient personnellement des fruits de la décision. Ainsi cette enseignante tzr (titulaire de zone de remplacement) – sans poste fixe – qui se « fout de ce qu’ils peuvent décider [puisqu’elle ne sera] pas là l’année prochaine ». C’est aussi ce que souligne cette lycéenne qui, ayant obtenu ce qu’elle souhaitait, ne participe plus : « j’ai participé l’année dernière. On a un club de muscu au lycée, on voulait du matériel. On y est allé, on a participé. On a obtenu le matériel. Maintenant on en profite. On a obtenu ce qu’on voulait. Alors cette année j’m’en fout, je participe pas ». Cet exemple ne reflète cependant qu’assez peu la réalité de l’interaction avec l’enquêteur : il est rare que le participant exprime si directement la recherche d’un intérêt personnel. Le plus souvent, l’expression de motifs intéressés est mêlée de mauvaise conscience, ce que montre le cas de ces lycéennes de terminale : « on participe pas, on a rien à demander, on sera plus là l’année prochaine… [Gênées] C’est vrai que c’est une attitude un peu égoïste, pas très citoyenne ».

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L’ambivalence des motifs intéressés et leur expression malaisée traduit toute l’ambiguïté de la définition de l’intérêt général qui prévaut dans ces dispositifs. Alors que la revendication publique de l’intérêt personnel ou de certains groupes spécifiques est généralement rejetée voire sanctionnée pour son caractère consumériste et égoïste, on peut se demander si parfois l’intérêt général n’équivaut pas à la promotion des intérêts de certains groupes défavorisés. Face aux conceptions consensualistes de l’intérêt général souvent mises en avant par les théories de la démocratie délibérative, il existe en effet une conception agonistique du bien commun selon laquelle le politique consiste précisément à choisir un camp – à choisir ses amis et ses ennemis, aucune politique publique ne pouvant bénéficier à tous également (Laclau & Mouffe, 1985 ; Mouffe, 1992 ; Blondiaux, 2008b). Ainsi, les plus ambitieux des dispositifs participatifs ont clairement une vocation redistributive qu’ils matérialisent dans des critères de justice sociale dont l’objectif est de satisfaire prioritairement les besoins des groupes défavorisés [20][20] Si le meilleur exemple est Porto Alegre (Gret & Sintomer,....

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Le cas des agents tos dans le bpl en offre une illustration exemplaire. Alors que les organisateurs déplorent l’attitude consumériste et stratégique de participants qui proposent des projets n’intéressant qu’un groupe restreint (un voyage de classe, par exemple), ils valorisent les projets portés par les agents tos (la rénovation d’un vestiaire, par exemple), vue comme une minorité dominée au sein du lycée. En ce sens, contrairement à certaines théories de la délibération, la légitimité du projet ne tient pas uniquement à ses qualités intrinsèques, ou à la force de l’argumentation de ses promoteurs, mais à l’identité du groupe qui le porte et qu’il vise à satisfaire. Mais la légitimité reconnue par les organisateurs aux revendications des groupes les plus faibles n’implique pas nécessairement leur satisfaction. La capacité de ces groupes à intervenir efficacement dans l’arène publique peut poser problème pour les acteurs les plus démunis, comme le note une agent tos : « on n’est que trois le soir. Les autres ils vont pas revenir au lycée exprès après leur journée de boulot. Qu’est-ce que vous voulez qu’on fasse à trois ? Pourtant y en aurait des choses à demander… Mais vous croyez que les élèves ils vont voter pour du carrelage ou un vestiaire ? ».

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À la différence des autres groupes du lycée – notamment les enseignants – qui ont rapidement développé des usages stratégiques de la participation au bpl, les agents tos obtiennent difficilement la satisfaction de leurs intérêts. Difficulté que souligne cet exemple, rare, où ils y sont parvenus.

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Lycée général, milieu rural.

Année 2006-2007. Lors de la réunion, j’observe la présence en nombre d’agents tos ; ce qui est plutôt inhabituel. Surtout, plusieurs prennent la parole et argumentent sur l’utilité de leur projet et tentent d’enrôler le soutien des élèves en valorisant la convivialité nouvelle d’un self rénové. Finalement, à l’issue du vote, le projet arrive en tête.

Un peu plus tard, lors du déjeuner, j’interroge le groupe de tos (ils sont neuf) pour comprendre les raisons de cette situation.

Une femme déléguée syndicale, représentante des tos au ca depuis plusieurs années prend la parole : « Lors de la première réunion [ndlr : l’année précédente] on savait pas trop. Mais bon tous les jours on rouspète sur les sols, les chaises. On savait pas trop ce qui pouvait marcher… »

Une autre agent tos : « On n’avait pas bien compris les dix votes. [À sa collègue] Tu te souviens je t’ai même dit que c’était pas possible, quand tu votes t’as qu’un bulletin. Après on a su. Et en plus on avait voulu être gentilles. On pensait pas qu’on pouvait grouper les voix ».

La déléguée syndicale reprend : « On voulait pas défavoriser les élèves. On a partagé sur les projets des élèves, le foyer et les voyages. En plus moi y a ma fille qu’est ici alors. Pour nous, c’était l’occasion de dire devant les gens que les chaises elles sont lourdes. Et pas seulement, c’est vieillot…. Après on était déçus. On s’était fait un peu avoir aussi. On s’est dit ce sera pour la prochaine fois. On s’est dit si ça recommence on se mobilisera. L’année dernière on était deux. Cette année, tout le monde est venu, on n’en a pas laissé passer un. On avait compris. »

Une autre agent tos : « Moi j’y étais pas la première année. Là j’y suis allée pour avoir la paix. Elle [la déléguée] nous lâchait pas… ». Rires.

La déléguée syndicale : « Quand on su qu’y aurait un autre bpl, on en a parlé. Quand on voyait un prof, on lui disait que les chaises étaient lourdes. Dans les groupes [du bpl] aussi on l’a dit aux élèves. Eux ce qu’ils voient c’est le côté design. Alors oui on a su mettre en valeur notre projet. On les a caressés dans le sens du poil. On a dit ce qu’on pensait aussi. »

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Cet exemple souligne d’une part la capacité réflexive de participants mettant en balance leur intérêt propre et celui des autres groupes, mais aussi le rôle décisif joué par le leader syndical dans l’apprentissage des règles du jeu. En ce sens, il illustre le paradoxe de ces arènes pour les groupes défavorisés : alors qu’ils sont ceux qui auraient le plus à y gagner, ils n’ont en pratique que peu de chances d’y parvenir et ont donc tout intérêt à les fuir et à utiliser d’autres registres d’action (Blondiaux, 2000). Pour ces groupes, mais pas seulement, le risque de déception est grand. Ainsi se pose la question des objectifs et de l’impact du bp. D’un côté, on suppose qu’afin de permettre aux participants de visualiser immédiatement l’impact de leur participation, les bp doivent concerner des choses concrètes, de l’autre, la distance maintenue avec la « grande politique » peut conduire des individus à s’en désintéresser ou à le critiquer.

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Déçus par une expérience qui n’a pas répondu à leurs attentes, de nombreux participants ont en effet décidé de mettre un terme à leur participation, comme en atteste le taux de turnover qui, dans le cas romain est particulièrement élevé puisque 50 % des participants de 2003 n’ont pas renouvelé l’expérience en 2004. La sociologie de l’action collective a généralement sous-estimé l’importance de la notion de « déception » dans le désengagement militant ou politique. Seul Alfred Hirschman (1983) y consacre des développements importants [21][21] Voir également Fillieule (2005). L’approche d’Hirschmaan..., alors que ce mécanisme apparaît central dans les processus de défection que nous avons observés. L’attitude intéressée des autres participants peut en soi être un motif de déception pour certains, comme l’indique ce professeur : « c’est un peu dommage que les projets retenus ne profitent pas nécessairement à tous ; l’année dernière j’y suis allé la fleur au fusil mais quand je vois le lobbying qu’il y a… ». Mais au-delà de ces déceptions fondées sur le manque de civisme des participants, deux critiques sont adressées au bp : il n’offre qu’un pouvoir dérisoire aux citoyens comme l’illustre la lenteur et parfois l’absence de réalisation des projets votés dans les assemblées du bp, et il serait aussi un moyen pour le pouvoir politique de manipuler les citoyens et de calmer la contestation. Comme le dit cette participante romaine lors d’une intervention publique : « je me sens trompée. Le bp est comme un bonbon dans la bouche des citoyens mis par la mairie pour les tenir tranquilles. » Loin du discours civique officiel, le bp est renvoyé à la réalité de pratiques nécessairement intéressées. Le discours de ce participant morsaintois, s’il est rarement énoncé publiquement, est assez symptomatique de la déception de ceux qui ont cessé de participer : les élus « sont partants tant que les propositions des citoyens vont dans le sens de la municipalité, et là ils disent “les citoyens ont décidé, bla, bla, bla”. Mais par contre quand tu proposes un truc avec lequel ils ne sont pas d’accord… Les dés sont un peu pipés ».

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À noter que la capacité critique des participants dépend assez largement des conditions d’énonciation de leurs discours : alors que les élus ne participent pas aux réunions à Rome ou Séville, on peut y entendre ouvertement les déceptions, alors qu’à Morsang-sur-Orge, la présence des élus semble confiner les critiques du dispositif aux coulisses. En ce sens, pour poursuivre les réflexions stimulantes ouvertes par James Scott (1990), le « texte caché » n’a pas nécessairement besoin d’être dissimulé pour être énoncé, mais requiert a minima une forme d’entre-soi ou au moins d’égalité statutaire entre les participants.

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Deux types de déçus – le politisé et l’apolitique – doivent néanmoins être distingués. D’un côté le déçu très politisé, souvent orienté à l’extrême gauche, critique le caractère réformiste du bp, qui serait loin des espoirs affichés par la véritable démocratie directe, comme le résume cet ancien militant sévillan : « quand j’ai commencé à participer [au bp], je pensais faire la révolution, et je me retrouve à m’occuper du nettoyage des rues ». Généralement situé à l’extrême gauche, membre de groupes trotskystes, anarchistes ou altermondialistes, les participants cyniques voient dans le budget participatif une expérience réformiste, « venue d’en haut », visant à coopter les citoyens, et incapable de transformer en profondeur la réalité sociale. Une partie des mouvements sociaux sévillans et romains ont ainsi boycotté le bp pour des raisons politiques. À l’inverse, les déçus non politisés voient dans le bp la reproduction de la politique traditionnelle. Dans ce cas, l’expérience participative négative peut se traduire par le passage d’un apolitisme à un « antipolitisme ».

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Un professeur de lycée agricole : « On se fout de notre gueule. On nous a dit qu’il n’y a plus d’argent, on supprime des postes et après Ségo elle dépense notre argent sans vergogne… […] y en a marre d’être consulté sur des choses. Alors, là c’est la démocratie participative… Mais après on nous fait supporter toutes les autres décisions prises par-derrière. »

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Les déçus rejoignent une fraction de la population qui n’a jamais participé mais qui pourtant critique vertement ces dispositifs. Apolitiques, les cyniques n’espèrent rien des bp et craignent plutôt de s’y faire avoir (Eliasoph, 1990). Au regard de leur(s) expérience(s) négative(s) d’engagement passé, les cyniques anticipent l’inutilité de la participation : « c’est pas la peine » de participer puisque « quand on discute c’est toujours eux qu’ont raison ». Cette distanciation critique permet aussi à ces non-participants relativement démunis à l’égard d’un dispositif qu’ils maîtrisent mal, de garder la face. Il conviendrait sans doute d’analyser plus en profondeur les dispositions individuelles au cynisme, car c’est par la définition critique qu’ils donnent de leur non-participation que ces non-participants se distinguent des apathiques, qui se caractérisent par leur indifférence à l’égard du dispositif.

La sociabilité

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La recherche de la sociabilité et de l’intégration sociale peut être un motif de participation à part entière au sein des bp. À l’image de la sociologie du militantisme qui a mis en avant le rôle des réseaux de sociabilité dans l’enclenchement des processus d’engagement (Sawicki & Siméant, 2009) et, de la joie de l’action en commun ressentie au sein de partis politiques (Gaxie, 1977, p. 137-138), certaines personnes aiment tout simplement participer au bp. Le plaisir ressenti par la participation est souvent lié aux contacts et rencontres qu’elle occasionne. Surtout, l’activité participative est entremêlée à une politique de convivialité qui s’étend tout au long de l’année à travers de nombreux événements, qui prennent la forme de réunions publiques, de débats et de conférences mais également de fêtes et de repas de quartier, de « banquet du monde » et de « bonjour voisins », de concerts et de théâtre de rue (Nez & Talpin, 2010). Face au désintérêt pour la chose publique, notamment chez les classes populaires, l’entrelacement du participatif et du convivial serait un moyen d’attirer les individus les plus éloignés de la chose publique. Il semble néanmoins que le facteur générationnel soit ici décisif : la recherche de la sociabilité est surtout un motif d’engagement pour les retraités.

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Bien que ce type de discours y soit moins présent, le bpl correspond également à une volonté de créer une plate-forme d’échange entre des groupes qui ne se rencontrent pas d’habitude (adultes/élèves ; tos/reste du lycée, etc.). La participation citoyenne serait ainsi un moyen de créer du capital social, tant au sein du lycée que des quartiers. La participation et une forme d’individualisme expressif peuvent ainsi aller de pair, à l’image de cette participante romaine qui, au-delà de la justification civique de son engagement, semble trouver dans le bp une forme de réalisation de soi : « C’est beau ! Tu ne te sens plus seule… [la participation] t’ouvre l’esprit… te fait sentir vivante, te donne envie de parler avec les gens dans la rue, avec tes voisins. » Il semble de ce point de vue que le plaisir de participer s’inscrive dans ce que Paul Lichterman (1995) a qualifié de « politique personnalisée », confirmant qu’individualisme et participation civique peuvent se renforcer mutuellement.

Exclus symboliques et absents permanents : le « cens caché » de la participation

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En dépit de la volonté affichée d’instituer des dispositifs inclusifs et de créer une communauté unie et soudée, la dynamique même de la participation peut engendrer des mécanismes d’exclusion, qui se traduisent alors par une participation intermittente. Un certain nombre d’acteurs cherchent à intégrer les assemblées du bp, mais s’en trouvent exclus du fait de leur faible maîtrise des règles implicites régulant les interactions en leur sein ; à l’image de cette sexagénaire romaine, qui participait « pour renouer les contacts dans le quartier », mais qui a rapidement mis un terme à sa participation, « car les autres ne prêtaient pas attention à ce que je disais ». Alors qu’elle défendait une proposition touchant directement à son intérêt personnel – et présentée comme telle – elle fut en effet ouvertement critiquée par une participante régulière, qui affirma « qu’elle s’opposerait de toutes ses forces à ce lobbying ». En ce sens, les dispositifs participatifs ne sont évidemment pas immunisés des rapports de pouvoir, les participants les plus inclus (au premier rang desquels les élus) ayant la capacité de définir les établis et les outsiders (Becker, 1963). Les mécanismes d’exclusion symbolique se traduisent par une participation intermittente, marquée par une volonté d’engagement et la défense de certains intérêts, mais également par une frustration, voire une humiliation, quand l’individu a l’impression de perdre la face en public (Goffman, 1959).

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Au-delà de ces mécanismes d’exclusion symbolique, on peut évoquer le cas des individus qui ne participent jamais, exclus des dispositifs de participation du fait de leurs faibles ressources culturelles et politiques. Leur faible participation au sein des bp pourrait s’expliquer en partie par les difficultés à articuler engagement et sociabilité. Alors que c’est souvent par les interactions quotidiennes et ordinaires avec des militants que les individus initialement éloignés du politique ont amorcé un processus de politisation (Retière, 1994), le bp apparaît, à l’inverse, bien souvent comme une greffe artificielle sur la vie locale. On peut d’ailleurs être frappé par le faible travail de mobilisation dont ils sont l’objet, limité le plus souvent à de l’information (écrite ou électronique) qui s’avère insuffisante à faire participer les groupes les plus éloignés de l’espace public. Le bpl diffère de ce point de vue – ce qui pourrait expliquer sa participation plus massive –, le travail de mobilisation, notamment des élèves, étant assuré par les agents régionaux présents dans les lycées, les animateurs culturels. Ainsi, bien que les bp se veulent des arènes publiques inclusives, ils sont également marqués, comme la plupart des espaces de participation politique, par des mécanismes de « cens caché » (Gaxie, 1978). L’absence des catégories populaires résulte pour une large part de mécanismes d’auto-exclusion, et notamment d’un sentiment d’incompétence. Ainsi, certains préfèrent ne pas participer à une institution pour laquelle ils estiment ne pas disposer des compétences nécessaires : « Ça sert à quoi d’y aller si on n’a pas d’idées… enfin, si j’ai des idées mais je sais pas bien les dire. Alors je préfère pas y aller. » Dans le bpl, ce sentiment peut être conforté par les structures établies des relations sociales. Des agents tos ont ainsi exprimé à plusieurs reprises le doute de pouvoir/devoir participer ; l’ambiguïté de la formule souligne encore l’étroitesse de la distinction entre injonction et opportunité de participer, surtout pour les catégories populaires. L’information ayant circulé par les canaux destinés à tous (panneaux, affiches, courrier) et non par les circuits d’information traditionnels (information syndicale, direction, etc.), ils l’ont interprété comme le signe d’une absence d’invitation : « quand ils ont besoin de nous, ils savent où nous trouver, là c’est qu’ils devaient pas vraiment vouloir qu’on vienne ».

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Ainsi la faible participation des agents tos traduit autant leur domination au sein de l’institution scolaire qu’une auto-exclusion basée sur la crainte de ne pas pouvoir participer. Bien que fortement déterminés par le contexte professionnel, les motifs de la non-participation des ouvriers de service peut nous orienter dans la compréhension du rapport des catégories populaires à l’offre de participation ; celle-ci dépend aussi de la valeur symbolique attribuée à la discussion collective. Ainsi ce groupe d’agents de nettoyage qui opposent le temps passé en « blabla » au bpl avec le travail qu’ils ont à faire, « on pourrait y aller mais du coup on fait pas les classes… et si on fait pas les classes demain, on va se l’entendre dire, je pense que la chef elle va râler ». À l’inverse, la plupart des enseignants et des représentants des parents d’élèves (des classes moyennes ou supérieures) valorisent le temps passé à discuter en soulignant l’intérêt et la convivialité des débats. Les bp sont des espaces de sociabilité qui reposent sur une activité particulière – la discussion sur le bien commun – fortement discriminante : pour les plus richement dotés en capital social et culturel, elle est source d’enrichissement alors que pour les autres, elle est une épreuve qui les renvoie à leurs difficultés sociales et scolaires et peut les conduire à se désengager : « j’y suis allé l’année dernière… Mais ça m’a pas plu. Fallait écrire et tout. Et puis deux heures c’est trop long, on se fait chier ».

L’enrichissement cognitif

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Quasiment tous les participants interviewés soulignent l’enrichissement que représente à leurs yeux la participation au bp. Si cela ne constitue que rarement la raison première de leur participation, elle constitue un bon motif pour continuer à participer. Les mots d’Anastasia, militante aguerrie et participante régulière au bp sévillan – « le bp, c’est pour moi une expérience pour apprendre » – rejoignent ceux de ce lycéen pour qui le bpl « permet d’apprendre des choses sur ce que fait la région, et sur le lycée aussi, sur ce que veulent les tos, ce que veulent les profs ». Certains participants s’engagent à l’inverse pour « apporter leur compétence » ou leurs connaissances techniques – à l’image des citoyens urbanistes ou architectes qui s’engagent dans le bp – et peuvent ainsi enrichir les décisions collectives.

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Si cet apport cognitif n’est que rarement un motif suffisant pour assurer une participation régulière, il est en revanche un facteur déterminant de la participation. De nombreux participants perçoivent ainsi le bp comme un espace informatif, comme le soulignent ces élèves de bts pour qui le bpl est « une occasion de savoir ce qui se passe dans le lycée ». La curiosité peut même conduire un individu à participer quasiment par hasard, à l’instar de ce citoyen romain qui assista à sa première assemblée, « pour accompagner ma fille. Après je me suis retrouvé là, et j’étais un peu curieux naturellement ». Ou cette trentenaire romaine, chez qui le mot revint très souvent au cours de l’entretien : « j’étais quand même assez curieuse de voir ce que pouvait bien être ce bp, comment ça se déroulait. […] J’étais curieuse de comprendre à quoi ça pouvait servir ». La curiosité n’est cependant pas gage de participation active, ces participants curieux, ou en quête d’information, sont plutôt spectateurs et n’interviennent que rarement au cours de la réunion.

L’indifférentisme à la politique : symptôme ou motif ?

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À défaut d’une participation active, leur présence traduit déjà un intérêt et une information – même minimale – sur son environnement ; ce qui les distingue de nombre d’individus, croisés au cours de notre enquête sur le bpl, ne participant à aucune activité au sein de l’établissement et qui exprimaient une indifférence et un désintérêt à l’égard du lycée et du bp. L’hétérogénéité des caractéristiques sociales de ces individus conduit à distinguer deux groupes. D’un côté, pour certains peu ou mal informés, l’indifférence est le reflet de leur exclusion sociale. Les enquêtes réalisées en milieu populaire indiquent que pour les individus les moins politisés et les plus démunis socialement et économiquement, « l’immunisation à l’humeur critique » (Gaxie, 2002), l’absence d’attente à l’égard du dispositif, traduisent une profonde indifférence à l’égard de la politique en général (Braconnier & Dormagen, 2007) et s’inscrivent dans une puissante relation circulaire avec leur incompétence politique. En ce sens, les bp échouent en partie à intéresser à la chose publique – le lycée, le quartier – ceux qui ne s’intéressent pas non plus à la « grande politique ».

55

De l’autre côté, les bp ne mobilisent que partiellement ceux qui, en dépit de leur compétence politique, se tiennent à distance de l’activité politique. Ces individus que nous avons nommés « apathiques » expliquent leur non-participation par une forme d’individualisme plus ou moins revendiqué. La norme participative semble ne pas peser sur eux, à l’image de cette lycéenne : « le bpl ? j’vois ce que c’est. Ma mère elle est prof dans un autre lycée, elle participe. Moi, non j’ai pas participé. Vous savez moi la vie du lycée ça m’intéresse pas. Le lycée, j’y vais le matin pour aller en cours, je repars le soir. Moins j’y suis mieux j’me porte ». Cependant, c’est ici leur compétence politique qui leur permet une forme d’« insouciance » et une préférence pour les activités de la sphère privée (Barrault, 2006). De ce point de vue, leur indifférence traduit aussi une forme de loyalty à l’égard du fonctionnement ordinaire de la démocratie représentative, ce qui les rapproche des partisans de la démocratie représentative identifiés précédemment. Une sociologie des trajectoires de ces acteurs et de leurs expériences passées serait néanmoins à entreprendre afin de saisir les raisons sociales de cet indifférentisme revendiqué, plutôt qu’une soumission – apparente – à la norme participative par la référence aux contraintes de la participation.

Esquisse d’une sociologie de la participation

56

En soulignant la pluralité des formes d’engagement dans l’espace public, cette recherche a montré que même si une minorité s’investit et une large frange de la population se tient à l’écart, le panorama apparaît plus complexe et dynamique que la dichotomie établie entre le citoyen apathique et le citoyen participatif. En insistant non seulement sur les non-participants, figure assez souvent absente des études empiriques pour des raisons méthodologiques évidentes, mais également sur les participants intermittents, on a pu rendre compte de la complexité des raisons d’agir et des degrés d’engagement. Les figures du participant intermittent, tout comme celle du participant intéressé ou opportuniste, indiquent en particulier que les acteurs ont une attitude non seulement instrumentale, mais également pragmatique face à l’offre de participation. C’est face à un problème rencontré, une aporie de la vie quotidienne ou un projet à porter que les individus qui ne sont pas des participants professionnels se mobilisent. En ce sens, les résultats présentés ici confirment en partie qu’à défaut de vouloir participer partout et tout le temps, les citoyens valorisent l’opportunité de pouvoir participer quand ils en ressentent le besoin (Blondiaux, 2008a) et dans les formes qui leur correspondent. Dans la mesure où les motifs dégagés sont issus de grammaires disponibles dans l’espace public – du reste, on les retrouve dans l’analyse de la participation à d’autres dispositifs participatifs, y compris ceux basés sur le tirage au sort – il serait possible de les étendre à d’autres formes d’engagement (militantisme, vote). Si l’on a voulu dégager ici quelques figures civiques à partir des motifs d’engagement ou de désengagement, une telle approche mériterait d’être complétée et enrichie par une approche processuelle, permettant de suivre l’évolution de la trajectoire des acteurs, qui peuvent entrer dans un bp pour une raison, en développer d’autres au fil du temps et s’en détacher en optant pour l’exit. Elle gagnerait aussi à croiser une analyse comparée de la variété des offres d’engagement pour comprendre si la différenciation des offres de participation élargit le cercle de ceux qui s’engagent. Ainsi, loin de réifier les pratiques des acteurs, notre approche vise ainsi à poser les jalons d’une sociologie de la participation sensible à la pluralité et la variabilité des formes d’engagement.


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Notes

[*]

ATER en science politique, lasape-Université La Rochelle.

lasape-Faculté de droit et de science politique, 45 rue François-de-Vaux-de-Foletier, 17000 La Rochelle

alicemazeaud@yahoo.fr

[**]

Post-doctorant, sociologie, Centre de recherches sociologiques et politiques de Paris (cresppa/csu)

cresppa/csu-Iresco

59-61, rue Pouchet – 75849 Paris Cedex 17

julien.talpin@iue.it

[1]

Notre enquête repose à la fois sur l’observation directe des assemblées du bp – 124 réunions publiques observées au total pour les trois cas de bp municipaux et 46 pour le bpl – et de réunions liées à l’organisation du dispositif, et sur des entretiens semi-directifs – 41 pour les bp municipaux et 33 pour le bpl. À cela s’ajoutent pour le bpl le dépouillement non-systématique des questionnaires d’évaluation par les participants et l’enquête sur les non-participants – observation et discussions type micro-trottoir aux abords de 25 réunions bpl et administration de 120 questionnaires en face à face.

Les citations correspondent à des extraits d’entretien, ou à des notes d’observation de réunion publique : dans ce cas, le caractère public de la parole est précisé.

[2]

L’enquête ethnographique au sein des trois bp municipaux a été réalisée entre décembre 2004 et septembre 2006, alors que pour le bpl, elle constitue un travail de thèse entamé en septembre 2006.

[3]

D’une part, si les deux recherches se sont intéressées aux participants, seule la recherche sur le bpl comporte un volet consacré aux non-participants. D’autre part, la recherche sur les trois bp consistait en une approche longitudinale centrée sur l’identité et la carrière des participants (Talpin, 2008), alors que la recherche sur les non-participants du bpl mettait à profit la particularité du bpl – la captivité du public et la fermeture de l’enceinte scolaire – pour établir une photographie de l’hétérogénéité de la population des non-participants difficilement accessible par ailleurs.

[4]

Source : Service Budget Participatif de la ville de Séville.

[5]

Source : Conseil régional. En 2008-2009, 14 939 des 52 000 lycéens de la région ont participé au bpl. Il faut noter que les participants qui ont pris part aux deux réunions sont comptabilisés deux fois.

[6]

tos : Technicien, Ouvrier et de Service.

[7]

E. d’Albergo (dir.), Pratiche partecipative a Roma. Le osservazioni al piano regolatore e il bilancio partecipativo, Rome, Università La Sapienza, 2005, p. 75-76.

[8]

L’enquête sur les non-participants du bpl a été suscitée par les organisateurs.

[9]

Sources : E. d’Albergo (dir.) op. cit.

[10]

Les participants réguliers à Séville sont les délégués d’arrondissement ou de ville du bp et les membres du « groupe moteur » chargé d’organiser la participation dans chaque quartier. Chacune des 18 assemblées de quartier élit 12 délégués, et chaque groupe moteur est composé d’une dizaine de membres. Si les fonctions de délégué et de membre du groupe moteur se recoupent parfois, on peut néanmoins considérer qu’il y a environ 400 participants réguliers au sein du bp sévillan.

[11]

Pour l’année 2008-2009, sur 17 658 participants, on dénombrait 14 939 lycéens, 333 parents et 2 386 personnels.

[12]

Les bp classiques s’organisent sur la base d’une succession de réunions mensuelles qui suivent le cycle budgétaire de la collectivité. Le bpl s’organise uniquement sur la base de deux réunions : la première consacrée à la formulation des propositions, la seconde au vote. Le degré d’engagement requis dans le bpl est donc moindre que dans les bp classiques. À partir d’une enquête quantitative réalisée en 2007 par le conseil régional, on peut estimer qu’environ 50 % des participants du bpl participent de façon régulière aux deux réunions et d’une année sur l’autre.

[13]

La part relative des uns et des autres est évidemment difficile à quantifier et varie d’un cas à l’autre. Dans le cas romain, pour lequel nous disposons des données les plus fiables à ce sujet, 63 % des participants en 2004 déclaraient être membres d’un parti politique, d’une association ou d’un syndicat.

[14]

À l’exception notable de Joan Font (2001).

[15]

Ils ont toujours refusé de répondre individuellement à nos questions. Outre les explications données publiquement, les seuls éléments recueillis témoignent de la force du groupe à l’égard de ses membres : « y en a un qu’a dit qu’il allait peut-être y aller. On s’est foutu de sa gueule, on a dit qu’on irait pas. Du coup il y a pas été ».

[16]

Le paradoxe des débats publics sur les opérations d’aménagement est que le public ne se mobilise que sur les projets déjà avancés alors que c’est en amont des décisions que son pouvoir et ses marges de manœuvre seraient les plus importants.

[17]

Ce sont dans les moments « d’épreuves » ou de crises que les règles sont justifiées, critiquées ou transformées (Boltanski & Thévenot, 1991).

[18]

Ainsi à Séville les assemblées de vote observées ont rassemblé 115 personnes en moyenne, contre 16 participants en moyenne pour les réunions de discussion. De la même façon à Rome, les réunions visant à élire les délégués ou voter les priorités du bp ont rassemblé en moyenne 137 participants, contre 13 lors des groupes de discussion.

[19]

Pour l’année 2006-2007, seule année où nous disposons de ces chiffres, 47 % des lycéens participant à la réunion 2 n’avaient pas participé à la réunion 1. Ce chiffre est de 29 % pour les parents, de 38 % pour les enseignants et de 28 % pour les tos. Ainsi, plus du tiers des participants au vote n’avait pas participé à la réunion de proposition.

[20]

Si le meilleur exemple est Porto Alegre (Gret & Sintomer, 2002), Séville s’en est explicitement inspiré en créant des « critères de justice sociale » visant à distribuer en priorité les fonds du bp en direction des quartiers ou des populations les plus défavorisés.

[21]

Voir également Fillieule (2005). L’approche d’Hirschmaan apparaît cependant trop monolithique ou mono-causale : le paradigme de la déception ne suffit pas à rendre compte – tel qu’il le fait – de la totalité des mécanismes de défection et de replis sur la sphère privée, ainsi que l’indique notre typologie des différents motifs d’engagement et de désengagement.

Résumé

Français

Malgré l’engouement récent pour la démocratie participative, les sciences sociales sont restées relativement silencieuses sur les motifs de participation des acteurs et les raisons pour lesquelles ils consacrent du temps et de l’énergie à ces nouvelles arènes publiques, comme si la participation allait de soi. On sait que le public de ces dispositifs n’est pas le public rêvé des théoriciens de la démocratie, il n’est ni représentatif, ni égalitaire, ni complètement profane et désintéressé. Mais on ne sait ni pourquoi des citoyens ordinaires participent et ni pourquoi une large frange de la population se tient à l’écart. Il manque ainsi une sociologie systématique des acteurs des dispositifs participatifs et de leurs motivations, dont nous nous proposons de poser ici les jalons. La comparaison de deux enquêtes ethnographiques réalisées au sein de dispositifs de budgets participatifs en Europe permet de mettre en évidence la proximité des motifs d’engagement de participants insérés dans des contextes distincts. Nous montrons ainsi que les réponses des acteurs à l’offre de participation (participation, non-participation et participation intermittente) peuvent s’analyser au prisme de quatre registres de justification que sont le devoir civique, l’intérêt personnel, la sociabilité et l’enrichissement cognitif. Issus de grammaires publiques, ces registres de justification de l’engagement ou du désengagement sont saisis différemment par les acteurs, selon leurs ressources propres et certaines contraintes situationnelles, mais semblent valables au-delà des seuls budgets participatifs. Nous invitons ainsi à une discussion plus systématique entre la sociologie du militantisme et celle de l’engagement participatif, les deux pouvant s’éclairer mutuellement.

Mots-clés

  • sociologie de l’engagement
  • participation politique
  • justifications
  • démocratie participative
  • non-participation

English

Participating for what? Towards a sociology of engagement in participatory budgeting institutionsDespite a recent interest in participatory democracy, social sciences have remained relatively silent on actors’ motives of participation and on their reasons for engaging their time and energy in these new types of public arenas, as if the interest and commitment of the public were given. It is well known that the public of participatory institutions is not the one dreamed of by political theorists: it is neither representative and egalitarian, nor purely profane and disinterested. But little research has been carried out to understand –in a comprehensive manner– why ordinary citizens participate in these institutions, and why a vast majority of the population does not participate at all. A sociology of the actors of participatory institutions is thus missing and we propose to lay some grounds for it. The comparison between two ethnographic studies on participatory budgeting institutions in Europe, shows that despite different contexts of interaction, actors mobilize very similar motives of engagement. We thus show that the diversity of actors’ responses (participation, irregular participation and non-participation) to an increased offer of participation can be understood following four modes of justification: civic duty; personal interest; social inclusion; cognitive development. Coming from public grammars, these modes of justification of engagement or non-engagement are grasped differently by actors, depending on their own resources and certain situational constraints. We finally call for a greater dialogue between sociology of activism and that of participatory engagement, each one being able to enlighten the other.

Keywords

  • sociology of public engagement
  • political participation
  • justifications
  • participatory democracy
  • non-participation

Plan de l'article

  1. La participation comme injonction
  2. Les formes différenciées d’engagement au sein des budgets participatifs
    1. Le devoir civique
    2. Le coût de la participation : contrainte ou soutien à la démocratie représentative ?
    3. L’intérêt personnel
    4. Le piège de la petite politique ? L’efficacité de la participation condition d’inclusion et de défection
    5. La sociabilité
    6. Exclus symboliques et absents permanents : le « cens caché » de la participation
    7. L’enrichissement cognitif
    8. L’indifférentisme à la politique : symptôme ou motif ?
  3. Esquisse d’une sociologie de la participation

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