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Sociologie

2010/3 (Vol. 1)


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Introduction

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De plus en plus d’études portent sur des populations fragiles ou sensibles et abordent des aspects de leurs vies longtemps tenus pour obscurs, mineurs, voire négligeables. Ainsi, dans le cadre d’une recherche sur les comportements sexuels des Français (Bajos, Bozon, 2008), nous avons mené une étude sur la sexualité et les relations affectives des personnes sans domicile. Celles-ci ont fait l’objet, jusqu’à présent, de peu d’investigations empiriques en France, alors que la littérature anglo-saxonne est plus abondante sur le sujet [2][2] La littérature anglo-saxonne s’est ainsi penchée entre.... Cet article, qui s’appuie sur une enquête par entretiens semi-directifs (Annexes consultables en annexes électroniques sur http://sociologie.revues.org/489 dont la grille des entretiens consultable en annexe électronique sur http://sociologie.revues.org/494) (Laporte, Le Méner, Pourette, Oppenchaim, 2007), vise à apporter des données précises sur l’expérience de la sexualité et les relations affectives de cette population.

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Nous entendons ici par « relations affectives » des relations que les personnes interrogées investissent de sentiments, amoureux notamment. Cette définition est volontairement lâche, afin de ne pas réduire le champ de ces relations à des formes de vie à deux, a priori plus difficiles à maintenir dans la rue. Une relation affective n’implique pas non plus nécessairement de rapport sexuel, ni de réciprocité des sentiments. Il suffit qu’une relation compte pour ego, qu’il y attache des sentiments, pour que nous la qualifiions d’affective. Par vie sexuelle, nous entendons les activités associées à la sexualité, qui, réciproquement, ne supposent pas forcément un investissement affectif.

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Nous revenons tout d’abord sur les difficultés empiriques et méthodologiques que pose une enquête sur les relations affectives et la vie sexuelle de personnes sans domicile. À partir de l’analyse de trois types de trajectoires, nous montrons ensuite que leurs relations affectives et leurs expériences sexuelles ne se comprennent pas comme la seule adaptation à des conditions de vie extrêmes. Les reconfigurations qu’occasionne la vie dans la rue, sur le plan affectif et au niveau sexuel, s’inscrivent dans un parcours, où l’arrivée dans la rue n’est pas nécessairement vécue comme une rupture.

Mettre en lumière des activités peu visibles

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L’intimité des personnes sans-abri, en France, a été peu investie par la recherche en sciences sociales, comme, pourrait-on ajouter, par l’ingénierie du travail social, plus préoccupée, a fortiori dans le cadre de dispositifs à bas seuils, par des questions d’habitat plus que d’habiter (Breviglieri, 2006). Comment expliquer la rareté des données existantes sur les relations affectives et la vie sexuelle des personnes sans domicile en France ?

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Une partie de l’explication est méthodologique : les sdf n’ont pas été inclus dans les grandes enquêtes statistiques, en particulier celles de 1972 et 1992 sur le comportement sexuel des Français (Simon et al., 1972 ; Spira et al., 1993), pour des raisons d’accessibilité notamment. En effet, il aurait été nécessaire de penser une méthodologie différente pour atteindre un échantillon représentatif de personnes sans domicile, ce qui revenait à réaliser une enquête en parallèle. D’ailleurs, avant le milieu des années 1990, il n’y avait eu en France aucune enquête sur un échantillon aléatoire de sdf ; la première enquête quantitative dans cette population date de 1995, mise en œuvre par M. Marpsat et J.-M. Firdion (2000), à Paris, à partir d’une méthodologie importée des États-Unis.

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Mais intégrer la population des sans domicile fixe à ces grandes enquêtes pose également un problème éthique au regard de leur situation de vulnérabilité liée à l’absence ou à la difficile perception et définition d’une privacy (Bordreuil, 1992) : il peut sembler intrusif, déplacé, ou inacceptable d’interroger sur l’absence ou les bribes (supposées) de relations intimes ou de rapports sexuels. Enquêter, plus généralement, auprès de populations sdf a fait d’ailleurs l’objet d’une réflexion éthique, en particulier dans les années 1990 au moment de la mise en place du programme de recherche de l’ined sur les sans-domicile. J.-M. Firdion et al. (1995) ont alors soutenu qu’il était légitime d’approfondir l’étude des sans-abri, à trois niveaux. Sur le plan « scientifique », il est légitime d’enquêter sur les sdf pour ébranler les stéréotypes et caricatures qui dominent les représentations et découvrir que nous avons sans doute davantage affaire à une situation temporaire ou transitoire qu’à une population homogène. D’un point de vue « démocratique », ne pas être enquêté comporte une forme d’exclusion de la cité et de la citoyenneté, ce qui contribue au renforcement de l’exclusion sociale. Dans une étude, ne serait-ce que le temps de la passation d’un entretien ou d’un questionnaire, l’interviewé peut avoir la parole, exprimer ses besoins ou revendiquer ses droits. Enfin, les auteurs mettent en avant une légitimité « humaine ou humaniste », la participation à une étude pouvant permettre de ne pas être réduit à la singularité de son parcours, de percevoir la dimension collective des problèmes rencontrés et de se situer comme faisant partie, avec d’autres, du monde social. Notre enquête s’inscrit dans le droit fil de ces arguments.

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Le peu de visibilité donnée à l’intimité des sans-abri tient peut-être également à l’idée qu’il s’agit là d’une question indécente, relativement aux urgences et aux affres récurrents de la survie, comme se nourrir, se laver, s’abriter. Une littérature récente, essentiellement anglo-saxonne, plaidant pour que professionnels et citoyens reconnaissent la sexualité de groupes démunis (pas seulement des homeless) de façon plus positive, a certes permis la mise en place d’actions de prévention comme la distribution de préservatifs, notamment dans des prisons. Cependant la sexualité des sans domicile demeure toujours quasi invisible dans les débats sur l’exclusion et le logement. D’une part, comme pour d’autres personnes souffrant d’un handicap (Giami, Humbert, Laval, 2001) ou vivant dans des institutions fermées, notamment les prisonniers (Lhuillier, 2003 ; Gaillard, 2009), il pourrait apparaître indécent et immoral de donner aux sans-abri les moyens d’accéder à la sexualité. Il semble que le droit à la sexualité et au plaisir ne soit réservé qu’à une partie de la population, celle qui relève de la « normalité sociale » (Giami, Humbert, Laval, 2001). Dans cette perspective critique, admettre que les sans domicile aient des relations affectives ou sexuelles, ce serait non seulement leur reconnaître un droit au plaisir, mais aussi et surtout l’accès à une vie reproductive. Or, historiquement, la reproduction des marginaux et des populations marquées d’un handicap physique, mental ou social est souvent apparue comme une menace pour le fonctionnement social, à laquelle se sont opposées les institutions sociales et politiques, dont l’une des attributions est le contrôle des corps et des populations (Foucault, 1976).

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Enfin, le peu de travaux, en France, sur la sexualité et l’intimité des sans-abri relève sans doute d’un domino-centrisme critique (Grignon & Passeron, 1985), qui voudrait que des conditions d’existence précaires empêchent toute relation affective et toute vie sexuelle. Il est ainsi présupposé, selon R.-P. Droit et A. Gallien (1974) qui ont enquêté sur la « misère sexuelle » à la suite du rapport Simon de 1972, que les conditions d’existence, notamment économiques, auraient une influence prépondérante sur les relations affectives et sexuelles. Vivre dans des conditions extrêmes rendrait alors inenvisageable la construction de relations, exigeant un souci de soi et des autres ainsi que du temps et des lieux propices à l’intimité. Or, cette assertion n’est jamais appuyée par des preuves empiriques, comme en témoignent ces auteurs : « Qu’une situation économique détermine, partiellement, une misère sexuelle et soit une des conditions de son apparition et de sa perpétuation, c’est ce que tout au long de ce livre nous n’avons pas voulu nier. Nous l’avons simplement supposé connu. Puisque bien des sociologues et des journalistes le disent et le répètent volontiers » (Simon et al., op. cit., p. 287).

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Cette prénotion présente dans les travaux des années soixante-dix pourrait alors expliquer en partie la faible place occupée par l’étude des relations affectives et sexuelles dans les enquêtes sociologiques sur les sans domicile [3][3] Pour une synthèse récente de la littérature notamment.... Seuls quelques auteurs ont abordé cette dimension. Dans un travail centré sur le corps des personnes sans domicile, G. Dambuyant-Wargny (2006) consacre quelques pages « aux pratiques affectives et au corps rapproché » (Ibid., p. 78-82), ainsi qu’à l’usage prostitutionnel du corps précaire (Ibid., p. 115-117). Elle souligne les obstacles matériels qui entravent des pratiques satisfaisantes, et note l’instrumentalisation possible, mais rare selon elle, des corps à des fins économiques et d’hébergement. Elle affirme ainsi que « les sociabilités sentimentales existent, même si elles se déclinent davantage en termes de rapports affectifs que de pratiques sexuelles » (Ibid., p. 81). Elle conclut que : « la misère sexuelle est une réalité obligée compte tenu des conditions d’existence » (Ibid., p. 81). Selon l’auteure, les conditions de vie à la rue contraindraient donc inévitablement les pratiques affectives et sexuelles, et leur imposeraient le plus souvent d’être vécues comme autant de « déceptions » (Ibid., p. 80) [4][4] L’auteure ne donne guère d’indications sur la population.... C’est une conclusion dont nous nous sommes servis à titre d’hypothèse dans la recherche.

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Dans une veine plus critique et de façon plus détaillée, P. Bruneteaux et C. Lanzarini (Bruneteaux & Lanzirini, 1998 ; Lanzarini, 2000) ont également étudié la sexualité des personnes sans domicile. Ils rapportent une sexualité rare et irrégulière, s’exerçant sous l’effet d’une très forte consommation d’alcool, dans des endroits non prévus à cet effet et investis dans l’urgence, visant une satisfaction immédiate, jamais inscrite dans l’horizon de relations durables, amoureuses en particulier. Reflet de conditions de vie extrêmes, la sexualité serait symptomatique d’offenses et d’humiliations inévitables pour les sans domicile fixe. Le traitement du couple par ces auteurs est ainsi uniquement envisagé sous l’angle de la domination masculine et de la protection de la femme (monnayée) par l’homme : « dans un monde hostile, où la dangerosité est redoublée du fait de la misère sexuelle et du faible nombre de femmes, [la femme] va rechercher dans un couple stable une protection auprès d’un homme capable de la défendre » (Lanzarini, 2000, p. 261). La sexualité des sdf est alors réduite à une fonction unique, monnaie d’échange pour acheter une protection vitale permettant de survivre dans la rue. Il serait quasiment impossible d’entretenir des relations de confiance durables et sécurisées, notamment pour les femmes qui seraient soumises au joug masculin. Nous retrouvons dans ces écrits l’équivalence entre la misère sociale et la misère sexuelle (Droit & Galien, 1974). Nous ne remettons pas en cause ces observations empiriques, mais nous attachons de l’importance au contexte de leur production, qui se répercute, à l’évidence, sur la portée des inférences commises.

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L’article de P. Bruneteaux et C. Lanzarini est ainsi issu d’une enquête sur le sida et la prévention, et d’observations réalisées lors de « débats collectifs avec des “personnes hébergées” dans les services d’une grande association caritative » (Bruneteaux & Lanzarini, 1998, p. 114). La sexualité apparaît incidemment dans ces échanges, offrant selon les auteurs des données d’autant plus pertinentes que son abord direct leur paraît « presque impossible ». Les obstacles tiendraient au processus de civilisation contraignant les discours sur la sexualité de « tous les groupes sociaux », et au fait que « parler de la sexualité signifie le plus souvent, pour cette population, ne pas pouvoir en parler ou en parler “mal” ». Nous faisons au contraire l’hypothèse que les discours sur la sexualité ne sont pas forcément empêchés, que les personnes sans-abri ne sont pas moins capables d’en parler que d’autres, et que l’entretien, en face à face, permet sans doute d’explorer le thème des relations affectives et sexuelles de façon plus approfondie (sur le plan biographique en particulier) que lors d’échanges collectifs.

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Ce mode d’entrée sur les relations affectives et la sexualité des sans-abri nous a en outre paru plus attentif à la diversité des situations possibles, qui apparaissent en effet d’une grande hétérogénéité (Pichon, 2000). Ainsi, avec M. Marpsat et A. Vanderburg, nous en sommes venus à penser que « la situation de sans domicile n’empêche pas le développement de sentiments, même si les conditions matérielles, et en particulier la difficulté de trouver un endroit pour s’isoler afin d’avoir des relations sexuelles dans l’intimité, ne facilitent pas l’expression de ces sentiments » (Marpsat, Vanderburg, 2004, p. 105).

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Nous avons donc voulu mener l’enquête dans les creux ou les angles morts de ces recherches. En tenant compte des problèmes d’accessibilité et de définition d’une population représentative de sans-abri, nous avons opté pour une démarche par entretiens semi-directifs. En débattant de la légitimité d’une enquête sur l’intimité de personnes vulnérables, nous avons identifié, moins des obstacles qu’une opportunité de mettre en lumière des comportements peu visibles, pour partie fortement contraints, et volontiers tenus par les responsables de l’action publique pour une partie négligeable de la survie. En regardant de près les termes de l’équation misère sociale = misère affective et sexuelle, nous avons voulu être attentifs à une possible diversité des expériences affectives et sexuelles. Notre question empirique s’est finalement définie en des termes assez simples : en quoi le fait de vivre dans la rue modifie-t-il les pratiques affectives et sexuelles ainsi que les significations que leur donnent les acteurs (Bozon, 1999) ?

Méthodologie

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Satellite de la dernière enquête sur le Contexte de la sexualité en France (enquête csf – Bajos, Bozon, 2008), cette étude sur les personnes sans domicile a été réalisée par entretiens semi-directifs. Ce choix méthodologique a été motivé par le contexte scientifique où nous disposions de peu de données sur les relations affectives et la sexualité des personnes sans domicile. Il nous paraissait pertinent de laisser la parole aux enquêtés, dans une perspective « compréhensive » (Kaufmann, 1996), limitant l’influence des présupposés des chercheurs sur les discours des enquêtés (Giami, 2000) et prenant au contraire le parti pris épistémologique de considérer leurs discours selon « la loi de sincérité (…) selon laquelle parler, c’est se prétendre sincère – en dehors de contre-indication du type : “c’était pour rire” – ce qui ne veut pas dire que l’on croit que tout soit vrai ». (Kerbrat-Orecchioni, 1980, p. 213, cité par Demazière et Dubar, 1997).

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Les entretiens étaient structurés par un certain nombre de thèmes de recherche recoupant ceux retenus pour l’enquête csf. Ces thèmes exploraient la biographie affective et la biographie sexuelle (antérieure et au cours de la période de vie sans domicile) ; le rapport au corps (hygiène, image de soi) ; le rapport à la santé (santé ressentie, modes de recours aux soins, questions gynécologiques pour les femmes) ; les relations familiales passées et présentes ; les conditions de vie actuelles (type d’hébergement, perception de sa situation générale, de son avenir proche) ; la question du genre (rôles des hommes et des femmes dans la société, le couple, en général et en situation d’exclusion). À la fin de l’entretien, des données sociodémographiques étaient renseignées sur une fiche standardisée.

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Les entretiens ont été effectués par une équipe pluridisciplinaire d’enquêteurs et de chercheurs [5][5] Une anthropologue, une épidémiologiste, une psychologue... de l’Observatoire du Samusocial de Paris. Le recrutement des personnes interrogées s’est fait dans des centres d’accueil de nuit et de jour du Samusocial de Paris. Aucun affichage n’a précédé l’enquête. Les chercheurs passaient du temps dans ces lieux, en se présentant aux hébergés comme des « sociologues » travaillant sur la « vie affective et sexuelle » des sans domicile, dans le cadre d’une enquête plus large sur la sexualité des Français. De fait, les modes de recrutement étaient variables d’un enquêteur à l’autre. Certains préféraient voir plusieurs fois une même personne avant de lui proposer de participer à l’étude, tandis que d’autres proposaient, dès la première rencontre, de contribuer à l’enquête. Ces entretiens sur la biographie affective et la sexualité devaient permettre à nos interlocuteurs de décrire des pratiques intimes, peu ou difficilement dicibles. L’entretien touchait donc à une matière sensible, et à ce titre, le recrutement des interviewés pouvait apparaître tout à fait déterminant pour la qualité des matériaux recueillis. En pratique, il nous est apparu impossible de remarquer des différences déterminantes entre des entretiens auprès de personnes bien connues et de personnes plus fraîchement connues, ni entre des entretiens réalisés par différents corps disciplinaires. En revanche, le sexe et l’âge des enquêteurs ont sans aucun doute joué un rôle dans certains entretiens, dans lesquels des confessions intimes auraient été plus difficiles auprès d’un individu d’un autre sexe ou avec une forte différence d’âge (Firdion & Laurent, 1998). Ce biais a cependant été discuté en amont et en aval de la réalisation des entretiens. La présence d’enquêteurs de différents sexe et âge nous a alors paru, dans tous les entretiens, rendre possible des récits d’expériences liées à l’intimité et à la sexualité.

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S’il est arrivé aux chercheurs de revoir des personnes interviewées lors de visites dans les centres, aucun suivi de leurs parcours n’a été fait. S’en tenir aux seuls entretiens était un choix méthodologique plus qu’une contrainte pratique : il n’aurait pas toujours été possible de réinterroger les mêmes enquêtés, et dans une démarche exploratoire, nous avons préféré multiplier les interviewés, en fonction de critères que nous pensions discriminants (l’âge, le sexe, la durée de vie sans domicile, l’origine sociale).

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Les entretiens ont été réalisés dans les centres mêmes d’hébergement d’urgence simple, ou d’accueil de jour du Samusocial, à l’exception de trois d’entre eux, conduits à l’Observatoire. Au total, quarante-sept entretiens ont été réalisés entre avril 2003 et février 2005, quarante entretiens ont été retenus pour l’analyse [6][6] Sept entretiens n’ont pas été retenus pour l’analyse..... Les personnes interrogées, âgées de 20 à 60 ans, ont en commun de fréquenter, au moment de l’entrevue, des centres d’accueil de jour ou de nuit.

Comment catégoriser une population hétérogène ?

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La population sans domicile est souvent répartie en « cibles d’action », dans le champ de la lutte contre l’exclusion (Damon, 2002, p. 179), en fonction de problèmes considérés comme spécifiques. Le sexe, l’âge, l’origine géographique, la composition familiale, le degré d’exclusion, sont des variables discriminantes. Les femmes, les immigrés, les clochards, les routards, les familles, les jeunes, les personnes souffrant de pathologies mentales constituent ainsi des catégories typiques de l’action publique. Elles orientent par conséquent les constructions d’objet de recherche par les chercheurs, en particulier par le biais des financements. Nous pensions alors tenir avec ces catégories des éléments permettant d’orienter l’analyse de nos entretiens, et de rendre compte des histoires et des expériences rapportées. Or, les discours recueillis montrent que l’expérience du sans-abrisme ne dépend pas seulement, ni toujours, de l’appartenance à ces catégories. Les variables de sexe, d’âge ou encore de conditions sociales jouent certes un grand rôle dans les relations affectives et sexuelles, en population générale (Bajos & Bozon, op. cit.) et chez les sans-abri. Néanmoins, nous n’avons pas pu relever de communauté d’expériences entre des catégories de personnes regroupées en fonction de ces critères. Devant la pluralité des discours et des expériences relatées, l’analyse s’est heurtée à un certain nombre de difficultés afin de relever des significations partagées et des descriptions communes des relations affectives et sexuelles : certaines femmes décriront par exemple une désérotisation d’elles-mêmes alors que d’autres insisteront au contraire sur leur pouvoir de séduction (voir infra) ; de même, nous avons rencontré des hommes dans la rue depuis de longues années qui disent ne plus avoir d’intérêt pour leur vie sexuelle alors que d’autres, également sans-abri depuis longtemps, disent l’importance, toujours actuelle, de leurs expériences sexuelles.

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Plutôt que d’analyser les récits des personnes interviewées à partir de prismes classificatoires a priori pertinents, nous avons alors adopté une démarche davantage inductive et compréhensive, en partant de la définition de la situation « être en centre d’accueil d’urgence » donnée par chaque personne.

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La notion de « définition de la situation » est issue d’un texte de 1923 de William I. Thomas, The Unadjusted Girl (Thomas, 1923). Ce concept se rapporte à une réalité difficilement cernable par les questionnaires et la statistique : « la phase d’examen et de délibération qui précède toute conduite auto-déterminée » (p. 80), l’homme, au contraire de l’animal, se caractérisant par une capacité à prendre des décisions réfléchies. Cette phase possède une double dimension, de définition du présent, mais également d’aiguillage de la conduite future. Comme le dit Thomas, « c’est toute une ligne de vie, toute une personnalité qui découlent peu à peu d’une série de telles définitions » (p. 80). Néanmoins, Thomas précise immédiatement que l’individu ne peut établir de telles définitions sans interférer avec le reste de la société et les agents de socialisation, telles la famille et la communauté, « qui ont déjà défini tous les grands types de situation susceptibles de se présenter » (p. 80) : la définition de la situation, formulée subjectivement, n’est pas moins conditionnée par des instances sociales préexistantes. L’analyse de chaque entretien et de chaque définition de situation passe donc par l’articulation d’une perspective indigène sur le fait d’être dans la rue, et de contraintes exogènes pesant sur le point de vue indigène.

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Pour étudier les relations affectives et la sexualité des personnes se trouvant en centre d’accueil au moment de l’entretien, nous avons analysé le deuxième élément de la proposition : comment les hébergés perçoivent-ils et présentent-ils leur présence en centre d’accueil ? La démarche est inductive, au sens où elle ne postule aucune définition de situation en surplomb des discours. Pour former des catégories homogènes, nous avons ensuite utilisé le concept wébérien d’idéal type (Weber, 1995, p. 48-52), consistant en une stylisation des principaux traits d’une catégorie ou situation historique, pour en faire ressortir les faits saillants. Si chaque sdf définit durant l’entretien sa situation d’une certaine façon, le chercheur crée, quant à lui, des classes nominales liées à des modes typiques de définition de situation.

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L’analyse des définitions de situation données par chaque interviewé montre que toutes les personnes n’indexent pas systématiquement leur présence dans une structure d’assistance sur la condition de sans-abri, certains ne se présentant ni ne s’identifiant comme sdf. Autrement dit, des personnes relatent leur vie sans jamais rapporter leur expérience à un statut de sdf que leur confère, en surplomb, leur seule présence dans un dispositif d’aide aux sans-abri. Il est ainsi possible de dégager deux groupes à partir de l’univers de signification donnant sens à la situation vécue.

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Dans le premier groupe composé de dix-neuf personnes, les enquêtés développent une vision d’eux-mêmes et de leurs actions comme s’inscrivant quasi exclusivement dans le cadre de la vie sans domicile fixe. Ces individus ont été répartis sur un premier axe selon la présence ou l’absence d’activités déployées pour sortir de la rue ou saisir des opportunités pouvant se présenter à eux. Un second axe les répartit selon leurs stratégies face au stigmate (Goffman, 1977) ou à l’étiquette sdf (l’étiquette, acceptée ou dévoyée est en tout cas admise : ces gens considèrent qu’on les désigne comme sdf). Quatre sous-groupes sont ainsi obtenus. Des personnes [7][7] Quatre hommes et une femme. refusent l’étiquette qui leur est accolée et se démènent pour sortir de la rue, de façon tout à fait volontaire. D’autres [8][8] Quatre hommes et une femme. se disent prêtes à saisir d’éventuelles opportunités, mais reconnaissent le poids de leur exclusion et pondèrent ainsi leur résolution : en référence à la catégorie définie par Lazarsfeld et al. (1981), ces gens semblent bel et bien résignés. D’autres ne semblent mettre en œuvre aucune stratégie pour sortir de la rue, les uns valorisent le monde de la rue [9][9] Deux hommes., qui apparaît comme un véritable mode de vie, tandis que les autres [10][10] Cinq hommes et deux femmes. se montrent passifs, sûrs de demeurer sans-abri, fatalistes.

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Dans le second groupe composé de vingt et une personnes, celles-ci ne situent pas leur discours dans l’univers de sens de la rue, soit elles se définissent par une appartenance à une catégorie distincte de celle de sdf, soit elles ne donnent sens à leur présence en centre d’accueil pour sans-abri qu’en référence à une situation passée, qui définit encore leur identité et leurs attentes. La rue peut alors être considérée comme une parenthèse non significative biographiquement, comme une ressource pertinente pour rompre avec une situation passée dévalorisée mais prégnante, ou comme une situation ne posant pas problème, inscrite dans le prolongement d’une trajectoire biographique marquée par l’instabilité résidentielle. Trois sous-groupes peuvent alors être distingués. Le premier sous-groupe concerne trois femmes veuves pour lesquelles la présence en centre revêt peu d’importance et est tout à fait secondaire par rapport à un événement biographique majeur : le décès du conjoint. Le deuxième sous-groupe concerne des personnes [11][11] Cinq hommes et huit femmes. faisant face à une rupture biographique. Le recours à des centres d’accueil pour sdf est alors présenté comme une ressource ponctuelle – mais possiblement pernicieuse – pour surmonter les épreuves et changements inhérents à cette rupture. Enfin, le troisième sous-groupe touche des personnes [12][12] Deux hommes et trois femmes. dont l’existence est marquée par une série de ruptures et d’épreuves diverses, les « sauteurs d’obstacles ». L’absence de logement et le recours aux centres d’accueil sont assimilés à de nouveaux défis à surmonter, participant d’une longue série d’épreuves.

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Ces différentes définitions de la situation sont assez proches des différentes étapes de la vie de sans domicile décrites par divers auteurs [13][13] A. Vexliard a été le premier à envisager ce qui sera... (Vexliard, 1957 ; Damon, 2002) mais elles ne dépendent pas, ou pas seulement, de la durée passée dans la rue. Elles sont intimement liées à la trajectoire biographique des personnes interrogées. Nous avons alors émis et testé l’hypothèse selon laquelle le type de définition se répercutait sur les expériences affectives et sexuelles. En effet, les conditions sociales de l’absence de domicile fixe ne suffisent pas pour rendre compte des relations affectives et de la vie sexuelle des sdf, sa compréhension ne pouvant se passer de l’analyse de la biographie, notamment affective et sexuelle [14][14] La construction des types ne s’est donc pas appuyée....

La pluralité des expériences affectives et sexuelles des personnes sans domicile

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Nous présenterons successivement trois des sous-groupes de sdf identifiés grâce à l’analyse du corpus [15][15] Pour l’analyse des autres sous-groupes, voir Laporte... : deux sous-groupes dont l’univers de sens est la rue, mais dont les stratégies face au stigmate s’opposent et un sous-groupe dont l’univers de sens n’est pas la rue. Les relations affectives et les expériences sexuelles de ces sous-groupes sont fortement déterminées par la définition qu’ils donnent de leur situation. Tout d’abord, nous évoquerons les « fatalistes » qui se sentent incapables de s’engager dans une relation satisfaisante à leurs yeux, car ils seraient, disent-ils, trop « cassés » par la vie et par la rue. Ces personnes, en « rupture sociale » (Paugam, 1991), expriment des conditions propices au développement de relations affectives et sexuelles qui peuvent paraître étonnamment normées, au regard de leurs conditions de vie extrêmes. Si les personnes de ce sous-groupe correspondent assez bien aux représentations habituelles données des sans-abri et de leur sexualité, nous verrons que la réalité paraît pourtant plus différenciée. Nous présenterons ensuite le sous-groupe des « volontaires » dont l’engagement dans une relation affective forte prend sens par rapport aux tentatives qu’ils mettent en œuvre pour sortir de la rue et se détacher de l’image négative de sdf. Ils se montrent capables, malgré des conditions de vie compliquées et critiquées, de construire des relations satisfaisantes, parfois durables, et ouvrant de nouveaux horizons. Nous nous arrêterons enfin sur un troisième sous-groupe, le cas de femmes en rupture conjugale, pour lesquelles la présence en centre semble l’occasion d’une nouvelle configuration identitaire (Dubar, 1991), en particulier dans le domaine affectif et sexuel. Ces femmes donnent à voir des parcours, des activités et des aspirations qui paraissent à la fois tout à fait banals mais qui sont quasi invisibles dans les présentations habituelles du monde de l’exclusion sociale.

Les « fatalistes » ou la perte de la capacité d’aimer

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Ce groupe de sept personnes [16][16] Christelle (34 ans), Jérôme (38 ans), Xavier (41 ans),... rappelle nombre de clichés associés à la figure du « clochard », tels l’alcoolisation, le délaissement du corps ou la violence des relations entre compagnons. Ces personnes ont des parcours de vie variables, la durée de leur présence dans la rue allant de 7 mois à 14 ans, mais elles ont en commun une semblable définition de leur situation d’exclusion : ces personnes se reconnaissent comme sdf, et elles ont pour particularité de ne pas chercher à se distancier du stigmate attaché à leur situation. Elles ne mettent en œuvre aucune stratégie pour sortir de la rue ou pour y vivre de manière satisfaisante. Les discours des « fatalistes » témoignent d’une absence de projet et de perspective d’avenir, et d’une perte d’espoir. Deux interviewés affirment même se situer en position d’attente face à la mort, comme Emmanuelle qui « fait le doux rêve de s’endormir et de ne jamais se réveiller ».

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Nous pourrions alors nous attendre à rencontrer chez ces personnes une sexualité mise en suspens. Or, même si l’activité sexuelle est rare, elle n’est pas inexistante. Et même si la construction de relations affectives semble rarement investie de perspectives heureuses, qui contrasteraient avec leur quotidien, il convient de remarquer l’importance de certains compagnons, qui partagent la même condition et apportent du bien-être. Au total, les relations affectives et sexuelles de ces personnes fortement exclues ne paraissent pas évoluer, comme on pouvait s’y attendre, dans un magma anomique. Si les entretiens mettent en lumière l’usure physique et psychologique de nos interlocuteurs, soulignent le délitement de capacités à se tenir en public (Breviglieri, 2002), ils rappellent également le sens ordinaire que donnent ces personnes à des relations affectives.

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Qu’ils se déclarent en couple ou non, les « fatalistes » disent combien l’absence d’intimité, la perte d’estime de soi, la consommation excessive d’alcool vont à l’encontre de la construction d’une relation amoureuse dans la rue. Ils nous racontent la difficulté, voire l’impossibilité de construire une relation intime et la rapportent à ce que nous pouvons considérer comme l’impossibilité d’assumer les rôles sociaux assignés à chaque sexe. Dans des situations de disqualification sociale, on constate un repli sur des identités sexuées nettement clivées (Schwartz, 1990). Prendre en charge sa compagne, subvenir à ses besoins, la protéger font partie des attributions masculines et supposent un certain pouvoir économique et un statut professionnel. Ainsi, les enquêtés célibataires masculins qui en sont dépourvus renoncent à toute relation de couple, tant il leur serait impossible d’assumer le rôle de pourvoyeur de ressources traditionnellement associé à la masculinité. « Comment voulez-vous, dit Jérôme, aimer une personne, protéger une personne, quand le soir vous dormez sur un banc de bus par exemple et vous vous faites réveiller à 3 heures du mat’, par simplement des mecs complètement éméchés qui vous tapent dessus ? » Cette perte de pouvoir économique de l’homme est alors vécue de manière problématique et met en péril la relation. Elle conduit également à un brouillage des identités de genre. Ainsi, alors que pour Noëlle, un homme « excitant sexuellement » est un homme « qui a une vie normale, un compte en banque, un travail, un endroit où avoir une intimité », elle considère que son compagnon est moins viril, moins homme, non seulement parce qu’il n’a plus de sexualité (du moins avec elle), mais aussi parce qu’il n’a pas de travail. C’est comme s’il « n’avait plus de sexe », selon ses propos. À mesure que son compagnon paraît perdre de sa masculinité, Noëlle se masculinise, en portant des habits amples et sombres pour cacher son corps, pour le rendre le moins désirable possible dans un souci de protection : « J’ai l’impression que je ressemble de plus en plus à l’homme et que, inconsciemment, je suis avec un homme, avec mon mari, et parce que j’ai des vêtements d’homme, j’ai une vie d’homme, j’ai une voix un peu masculine. J’ai envie de travailler comme un homme, de gagner ma vie et d’avoir une relation solide et stable, un chez-moi et j’y arrive pas. Je n’ai plus envie d’être une femme. (…) le fait de ne plus rien avoir du tout, c’est insatisfaisant, de plus avoir de relations sexuelles, je me masculine et je suis tout le temps en train de porter des sacs et d’avoir des charges sur les épaules, des responsabilités, à me planquer. » Cette mobilité de genre, induite par des conditions de vie aux antipodes de la féminité domestique et les risques d’agressions dans la rue [17][17] Dans l’enquête Samenta (Santé mentale et addictions..., participe donc d’une désérotisation de soi. Celle-ci, qui n’est pas spécifique à cette population (Rubi, 2005), remet en question les stéréotypes concernant les femmes sans domicile censées acheter leur protection en se mettant en couple avec un homme sdf. Dans le cas des femmes de ce groupe, ce sont plutôt elles qui déclarent protéger et défendre leurs partenaires, alors qu’ils ne semblent pas les protéger quand elles sont agressées par exemple : elles relatent toutes des agressions au cours desquelles leur compagnon ne leur a nullement porté secours, lui-même étant trop alcoolisé. Ce résultat est d’autant plus remarquable que l’idée d’une instrumentalisation des opportunités affectives pour sortir de leur situation est au contraire présente chez des femmes dont l’univers de sens n’est pas la rue.

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On assiste ainsi à un brouillage des normes de genre, les hommes rencontrant des difficultés à s’investir dans une relation avec une femme parce qu’ils n’ont pas les moyens de subvenir à ses besoins et de la protéger. En revanche, les femmes endossent un rôle protecteur par rapport à leur compagnon et des attitudes masculines dans une stratégie de distanciation de la féminité et de protection de soi. La violence et surtout la menace d’être victime de violences ou d’agressions physiques ou sexuelles sont donc bien présentes (Condon et al., 2005). L’exposition aux risques des violences ne conduit cependant pas les femmes à systématiquement rechercher la protection d’un homme, dans un rapport univoque de domination et de dépendance, où elles restent des victimes passives. Certaines sont au contraire actrices de stratégies leur permettant de sortir d’un rôle de femme victime et dominée, et de gérer au mieux les risques de violences auxquels elles sont exposées.

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Par ailleurs, la confrontation des entretiens faits avec les deux membres d’un même couple met en évidence combien il est difficile pour l’un ou pour l’autre de se projeter dans une relation de couple et de se considérer comme conjoint tant le mode relationnel est éloigné de leur représentation de ce que doit être un couple « normal ». Ainsi, Emmanuelle et Daniel sont perçus comme un couple par les autres sans domicile et par les travailleurs sociaux des centres qu’ils fréquentent (ils passent leurs journées ensemble mais dorment séparément dans les lieux d’hébergement). Daniel se dit en couple avec Emmanuelle et il exprime beaucoup d’affection à son égard. À l’inverse, Emmanuelle présente Daniel non pas comme son conjoint, mais comme un « compagnon de galère ». Elle raconte qu’elle avait encore son logement lorsqu’elle a rencontré Daniel, dans un bar, après le décès de son époux. Elle l’a hébergé parce qu’il travaillait et pouvait l’aider à payer le loyer. C’est alors que Daniel aurait perdu son emploi, à cause de son alcoolisme, et qu’ils se seraient retrouvés ensemble dans la rue. Si le couple avait une relation relativement satisfaisante du temps où il était hébergé, il semble que les relations se soient dégradées après l’arrivée dans la rue : l’errance, la consommation d’alcool quotidienne des deux acolytes et la rancœur d’Emmanuelle à l’égard de Daniel favorisent des relations extrêmement violentes. Elle le rend ainsi responsable de la perte du logement et de la mort de son chat, qu’elle affectionnait particulièrement et qui représentait le souvenir vivant d’un passé heureux avec son époux. Alors que Daniel exprime des sentiments d’affection et d’amour très forts pour Emmanuelle, elle dénie tout sentiment amoureux à son égard, et distingue radicalement cette relation de celle qu’elle partageait avec son défunt mari, auquel elle dit avoir été très attachée. Elle qualifie sa relation à Daniel comme une relation « fraternelle », où la sexualité est peu présente, Emmanuelle refusant les rapports sexuels. L’organisation de leur quotidien obéit à une répartition tacite des rôles : Emmanuelle prend en charge la mendicité pour les deux (Daniel lui fait « un petit bisou pour la remercier quand elle a bien travaillé ») alors qu’il se préoccupe davantage des démarches auprès des institutions (et notamment des institutions médicales).

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Les interviews de Noëlle et d’Éric sont également marquées par d’importants contrastes quant à la perception de leur relation. Ils semblent partager peu d’activités mais ils se côtoient quotidiennement depuis plusieurs années : ils se sont rencontrés dans un centre d’hébergement, puis ont vécu ensemble pendant trois ans dans un logement « Habitat et Soin », avant de connaître à nouveau la rue. Leur relation dure depuis plus de sept ans. Noëlle se dit très amoureuse de lui et très attachée à lui, lui manifestant beaucoup d’affection et un désir de protection [18][18] Elle évoque notamment le fait qu’il a été violé devant.... À l’inverse, Éric exprime le délitement des sentiments qu’il éprouvait pour Noëlle et il se situe dans une position d’attente passive face à une rencontre espérée qui lui permettrait de combler une forte carence affective, et de se réinsérer. S’il déclare avoir éprouvé pour Noëlle un sentiment amoureux au début de leur relation, leurs conditions de vie, notamment le manque d’argent et de places d’hébergement pour couple, ont eu raison de ce sentiment : les témoignages d’affection et les moments d’intimité se sont faits de plus en plus rares. Il affirme que cette relation lui permet seulement de tromper sa solitude, ne reposant plus que sur l’échange de différents services, agrémentés de quelques rares moments de tendresse et parfois de sexualité lorsqu’ils sont hébergés tous deux en hôtel : « Oui, ça m’arrive d’avoir des relations avec elle, mais c’est pas pour ça que je tombe amoureux d’elle. C’est pas pour ça que je suis fou amoureux d’elle. Ça, ça veut rien dire. » Sur le plan des « services » échangés, les discours de Noëlle et d’Éric divergent : alors qu’elle se présente comme celle qui assume financièrement la survie du couple, qui prend en charge les démarches administratives ou autres, et qui joue un rôle protecteur de l’homme qu’elle aime, il affirme assurer la protection de Noëlle face aux dangers de la rue contre un dépannage pécuniaire de sa part. Nous retrouvons ici l’un des stéréotypes véhiculés sur les relations de couple dans la rue, reprise par un enquêté dans une volonté de valorisation de soi en incarnant un rôle traditionnellement dévolu à l’homme.

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Outre une représentation traditionnelle des rôles sexués, et en dépit de la situation d’extrême précarité dans laquelle vivent les « fatalistes », leurs discours sur la sexualité sont imprégnés des normes sociales communément répandues, qui rendent d’autant plus problématique l’absence de domicile : l’activité sexuelle doit pouvoir s’exercer dans des lieux définis, intimes et cachés, à des moments précis et avec des partenaires socialement admis (Bozon, 2002). Ainsi, les « fatalistes » affirment tous qu’ils refusent de faire l’amour dans des lieux publics, sous le regard d’autrui, et qu’ils requièrent un minimum d’intimité pour avoir des relations physiques. Leurs rapports sexuels ont uniquement lieu à l’hôtel ou en hôtel social, plus rarement chez une personne insérée ou dans des sanisettes. Les « fatalistes » n’ont donc pas de rapports sexuels quand ils le désirent, mais davantage quand les conditions matérielles sont réunies. La difficulté à accéder à des lieux intimes peut même conduire à une mise entre parenthèses des désirs, à un éloignement des partenaires afin de ne pas susciter en eux des envies impossibles à combler, faute d’espaces adéquats. Une enquêtée décrit ainsi le sentiment de ne pas avoir droit à la sexualité dans sa situation : « On est bloquée, on est refoulée, on est mal dans sa peau et on méprise les organes sexuels et on méprise le partenaire, on le voit changer de visage, on le voit changer aussi… On ne le regarde plus du tout, on cherche même plus à force, parce qu’on est tout le temps, on a l’impression d’être frustrée, punie et qu’on a pas droit, on a pas droit alors on n’y fait plus attention. »

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En plus de ces difficultés, les « fatalistes » témoignent souvent d’un passé affectif douloureux : des relations affectives anciennes qui les ont meurtris et qui remontent parfois à l’enfance (maltraitances physiques et/ou sexuelles). Leur vie affective et leur vie sexuelle relèvent surtout d’une absence de désir ou d’une incapacité d’aimer et de se faire aimer, d’une perte d’estime de soi et de la forte imprégnation des normes sociales. Pour comprendre leur vie sexuelle, qualifiée d’insatisfaisante voire de douloureuse, et qui rappelle la définition que donnent R.-P. Droit et A. Gallien, de la « misère sexuelle » (op. cit.), nous devons donc convoquer différents éléments. Certains relèvent clairement de leur condition de sans-abri, tels l’absence de domicile et de ressources, la perte d’estime de soi et l’impossibilité d’assumer un rôle social valorisant. D’autres se rattachent davantage, d’un point de vue analytique, à leur biographie affective et/ou sexuelle antérieure à l’arrivée dans la rue.

Les « volontaires » : des recompositions affectives ouvrant de nouvelles perspectives

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Les personnes [19][19] Christophe, 50 ans, depuis deux ans dans la rue à la... de ce groupe se distinguent des « fatalistes » par le rapport distancié qu’elles entretiennent au stigmate attaché au fait d’être sans-abri, mais aussi par leur perception de leur capacité à faire face, l’expression de la confiance qu’elles ont en elles et en l’avenir, ainsi que de l’effort pour tenter de « sortir » de cette situation. Elles ne sont guère représentées dans le paysage sociologique habituel du sans-abrisme, où les parcours et les ambitions de sortie sont moins visibles que les chutes fulgurantes et les durs effets de rappel (Pichon, 2005). L’élan pour « s’en sortir » engage alors jusqu’à leur vie affective et sexuelle, conçue comme un élément important de ce processus.

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Les « volontaires » ont connu divers déboires : ruptures sociales, ruptures affectives, échecs d’insertion sociale. Ils sont sans domicile, depuis 2 à 14 ans, mais malgré la diversité de leurs expériences, ils présentent, au moment de l’entretien, des attitudes et comportements communs leur permettant de tenir et d’envisager un avenir meilleur.

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Maurice, Jean, Christophe dorment ainsi la plupart du temps dehors, dans des abris ou espaces qu’ils se sont aménagés. François passe à présent le plus clair de ses nuits dans un centre d’urgence, surtout l’hiver, mais considère que c’est « un piège à cons ». Il dit ne pas comprendre comment « des gens peuvent être à l’aise là-dedans » et il considère qu’il n’a rien à voir avec eux. Sylvie a vécu des périodes longues dehors et fréquente les centres d’hébergement d’urgence et, quand elle le peut, des hôtels bon marché.

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Toutefois, bien qu’ils dorment régulièrement dans la rue, signe par excellence d’exclusion sociale, ils donnent à voir dans leurs discours, notamment dans les descriptions de leurs comportements, de leur aspect physique, vestimentaire, et de leur rapport au corps et à la santé une présentation d’eux-mêmes positive. Chacun s’est présenté comme débrouillard, décrivant des capacités variées, tantôt relatives à un savoir-faire professionnel (comme pour François, expert dans l’art de chiner), à un engagement militant (comme Christophe, qui évoque son engagement fort dans le procès intenté à ses anciens employeurs et aussi sa conscience citoyenne, mettant son rmi de côté pour finir de payer ses impôts), et tantôt à des compétences développées au cours des expériences de rue, apprentissages impossibles autrement qu’en expérimentant la rue.

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Cette perception de l’avenir relativement plus positive que chez d’autres sdf doit alors être mise en lien avec l’importance que revêtent pour eux certaines relations significatives, que ce soit une amitié forte, un accompagnement psychologique ou le soutien émotionnel d’un travailleur social, mais le plus souvent un compagnon avec qui ils ont un lien privilégié. En effet, s’ils parlent avec un certain allant de leur biographie affective et de leur vie sexuelle passée (leurs expériences affectives avant l’« accident » sont présentées comme satisfaisantes généralement : des relations maritales ou conjugales multiples et généralement longues, ayant produit des descendants), ils sont plus exaltés encore pour parler de leurs relations amoureuses ou affectives en cours au moment de l’entretien.

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Ainsi, la recomposition de leur vie affective sous la forme d’une relation forte est déterminante dans la définition de la situation présente comme porteuse d’espoir. Dans leur discours, les « volontaires » rejettent toute instrumentalisation de cette relation et insistent au contraire sur l’importance de la rencontre qu’ils viennent de faire. Celle-ci bouleverse en effet leur biographie affective. Christophe attendait par exemple depuis 22 ans le retour hypothétique de son premier amour, non sans avoir des aventures sans lendemain, lorsqu’il rencontra cette femme alors qu’« [il se laissait aller et vivait comme un vrai clochard] ». Cette rencontre semble lui avoir donné de nouveau l’envie de construire un couple, une vie à deux, même s’il dit vouloir prendre son temps alors qu’avant il vivait sous l’emprise d’une relation passée.

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Pour l’un d’entre eux, François, il s’agit d’une relation amicale forte, la rencontre avec un autre homme, Lucien, prenant la suite d’une vie conjugale à laquelle il prétend avoir renoncé en toute rationalité, après différents échecs. Cette rencontre, à son arrivée dans la rue, a été un événement important. Il la raconte comme une rencontre amoureuse. Il parle de Lucien avec beaucoup de tendresse et de l’évolution de leur relation comme de celle d’une relation amoureuse. C’est la relation qui compte le plus pour lui, faite de connivences et de partages en tous genres : « Qu’est-ce qu’on a fait ensemble [avec Lucien] ? On a galéré. On se fout complètement de notre petite misère, on partageait notre boîte de conserve. On partageait tout. Qu’est-ce que je faisais moi là-haut [au centre d’hébergement d’urgence] quand l’animateur me demandait : Vous voulez pas un slip ? Vous voulez pas une paire de godasses ? Il veut pas venir. Je lui emmène. C’est un personnage que j’adore. »

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Les biographies sexuelles des « volontaires » ne sont pas très différentes, dans la mesure où les hommes de ce groupe sont de la même génération et ont eu des relations maritales ou conjugales hétérosexuelles jugées satisfaisantes avant le passage à la rue. Celui-ci ne modifie alors guère leur biographie sexuelle, les conditions de vie difficiles ne conduisant pas à la disparition de la sexualité. Seul François n’a plus d’activité sexuelle, mais plus par choix, laisse-t-il entendre, qu’en raison des contraintes liées à sa situation d’exclusion. Ainsi, Christophe a connu de nombreuses partenaires ; il parle des femmes avec beaucoup de respect et d’admiration. Il a des rapports sexuels avec sa partenaire actuelle, chez elle. Il dit être comblé, évoquant la désirabilité du corps de sa compagne et leur accord en matière de pratiques sexuelles. Et Christophe de conclure : « Je suis sdf… mais on vit dans le même monde que vous. Ça c’est sûr. On le sait… On est des hommes avec nos envies, nos désirs, comme tout homme normal ! » Christophe, pour qui l’homme doit apporter protection et subsides à sa femme, n’accepte pas de vivre chez sa compagne et attend d’avoir un emploi pour s’installer avec elle. En attendant, il préfère dormir dehors mais faire l’amour chez elle. Il semble ainsi que l’accès à un travail règle les conditions de sa sexualité, contraigne le développement de sa relation amoureuse, et freine son accès au logement [20][20] Cette observation fait écho à plusieurs enquêtes, qui....

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Pour ceux dont la compagne n’a pas de domicile, il reste l’hôtel, épisodiquement, ou d’autres lieux détournés de leurs usages habituels. Maurice explique qu’il pouvait avoir des rapports à l’hôtel mais aussi dans les sanisettes, et dans un parking entre deux voitures. Avec sa partenaire, ils s’adaptaient aux possibilités qu’offrait leur environnement et ne s’empêchaient pas de faire l’amour, même s’il fallait faire vite : 15 minutes avant l’ouverture automatique des portes des sanisettes ou avant que quelqu’un ne rentre dans le parking, ces deux sites offrant la possibilité d’être à l’abri du regard des passants l’espace d’un instant, tout en laissant les deux partenaires sur le qui-vive, cette intimité pouvant être brisée au moindre instant.

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Ainsi dormir et vivre dans la rue n’implique pas une absence de sexualité, ou une sexualité vécue systématiquement comme une violence ou une activité contrainte, même si les conditions d’exercice de la sexualité ne satisfont pas toujours pleinement les partenaires des « volontaires ». Toutefois, ces conditions difficiles ne débouchent pas, en tout cas d’après ces entretiens, sur des formes de repli, de honte ou de culpabilité, comme l’on aurait pu s’y attendre. Les personnes de ce groupe ont des relations affectives et une vie sexuelle, plus ou moins riches et satisfaisantes. Il ne semble pas que l’expérience de la survie entraîne de rupture radicale dans l’exercice de la sexualité, pas directement en tout cas. Aucune des personnes n’a évoqué de limitation de son activité sexuelle, du fait des conditions de vie, et si le désir se fait sentir, la sexualité peut s’exercer grâce à des astuces et des combines, leur permettant d’explorer et d’aménager des temps et des espaces non prévus pour cela. Bien plus, ces relations sont très fortement investies, les partenaires amoureux réels ou espérés étant perçus comme la première marche vers une existence hors de la rue.

Les femmes en situation de rupture conjugale : vers une nouvelle configuration identitaire

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Cet ensemble se compose de quatre femmes qui se sont toutes retrouvées en centre d’hébergement d’urgence à la suite d’une rupture avec leur mari. La présence en centre est alors présentée comme une épreuve transitoire consécutive à la séparation, et augurant d’une existence débarrassée des conséquences néfastes de la rupture. L’important est que ces femmes décrivent leurs expériences affectives ou sexuelles à l’horizon des reconfigurations identitaires induites par la séparation conjugale, et ne la rapportent pas significativement à leur mode de vie sans domicile. Ces femmes ne se reconnaissent pas comme sdf et relatent leur expérience et leurs aspirations, notamment affectives, non en référence à l’absence de logement mais à la rupture conjugale. De telles personnes, pourtant comptables comme sans domicile fixe, constituent un des angles morts de la connaissance sur les sans domicile, population dont on réduit quasi invariablement le statut et la condition à un parcours tragiquement descendant.

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D’emblée, plusieurs raisons sont avancées pour rendre compte de la séparation, toujours à l’initiative de ces femmes et précédée, nous y reviendrons, d’une interruption de la vie sexuelle conjugale : un mari violent physiquement (Chloé [21][21] 38 ans, trois enfants, sans domicile depuis quatre... et Jane [22][22] 37 ans, deux enfants, sans domicile depuis huit mo...), plus préoccupé de soucis financiers que de son futur enfant (Isabelle [23][23] 36 ans, enceinte, sans domicile depuis trois mois.) ou souhaitant voir sa compagne porter le voile (Fatima [24][24] 39 ans, sans enfant, sans domicile depuis plus de cinq...). Cette rupture biographique commune apparaît beaucoup plus discriminante que l’origine sociale pour analyser les discours de ces femmes et notamment leurs expériences affectives et sexuelles, leurs parcours sociaux étant très variés [25][25] Isabelle est issue d’un milieu favorisé (son père est.... La vie sentimentale de ces femmes dans la rue est toujours rapportée à la rupture, et à ce qu’elle autorise enfin, comme une certaine forme de libertinage ou de souci de soi qui avait disparu dans l’ombre du mari.

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De fait, l’environnement matériel ou relationnel n’est pas un obstacle infranchissable pour remodeler cette sphère affective et sexuelle. Bien évidemment, la vie sexuelle de ces femmes est influencée par l’absence de domicile et par les contraintes de la vie en structure collective [26][26] D’autres entretiens menés avec des sdf ayant fréquenté.... Elles soulignent ainsi la difficulté à afficher une relation devant les travailleurs sociaux – « Une fois, ce que j’ai fait, je me suis mise sur ses genoux et le personnel du centre m’a dit de me mettre sur la chaise d’à côté (…) On est toujours espionnés, donc on n’a qu’une hâte, c’est d’être au matin pour sortir » –, ou les autres hébergés – « Quand on se retrouve tous les deux en centre, on fait comme si on était de simples amis, pour pas chauffer la tête des autres. Dans un centre, il ne peut pas y avoir de relations amoureuses (…) C’est pour ça qu’on a arrêté les centres pendant un certain temps et qu’on s’est mis sur un terrain de camping. La seule solution qu’on a maintenant, c’est de prendre une chambre d’hôtel. »

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On pourrait d’ailleurs faire l’hypothèse que cette sévère surveillance des relations sexuelles défavorise davantage les pratiques hétérosexuelles que les pratiques homosexuelles. En effet, la séparation des sexes est de mise dans les centres d’hébergement d’urgence. Les deux entretiens que nous avons menés avec des individus se reconnaissant comme homosexuels laissent ainsi penser que la possibilité de trouver des lieux supports de relations sexuelles dans la rue est moins problématique pour eux (Humphreys, 2007 ; Proth, 2002) [27][27] Ce faible nombre d’entretiens ne nous a malheureusement.... En outre, les contraintes de la vie en structure collective, qui rendent difficile le partage d’intimité, sont renforcées par le poids de la stigmatisation attachée à l’absence de domicile et à l’assimilation à des populations dévalorisées qu’occasionne la recherche d’intimité, ce dont témoigne Jane : « On est obligés d’aller à l’hôtel pour avoir des rapports, et je n’aime pas cette image. Ça me fait penser aux prostituées, ouais, et cette image, j’arrive pas à l’accepter (…). Souvent, ça vient de l’hôtelier. On redescend au bout de trois heures, on a pris la douche, et il demande : vous revenez ? Ça met un coup quand même. Comme si on considérait son hôtel comme un hôtel de passe. Alors, je préfère aller dans des hôtels où c’est anonyme, par exemple Formule 1. »

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Néanmoins, si les contraintes matérielles liées à l’absence de domicile sont inévitables, parfois humiliantes, et obligent les actrices à user de combines à leurs yeux dévalorisantes, elles ne suffisent pas à rendre compte de la vie sexuelle de ces quatre femmes. Celle-ci s’inscrit en effet dans un cours d’expériences qui excède largement la vie à la rue. Paradoxalement, les contraintes matérielles de la sexualité sans domicile sont pour ces femmes à la fois fortement ressenties et facilement surmontables.

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Comme nous l’avons vu, elles se sont séparées de leur mari peu de temps avant leur arrivée en centre. Cette rupture, en dépit de l’espoir de réconciliation entretenu par les anciens compagnons, est présentée comme définitive. Elle induit alors une redéfinition de soi, de ses priorités, et, par extension, une transformation profonde de la vie sexuelle.

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Si ces femmes présentent leurs premières expériences sexuelles de façon dissemblable, elles décrivent toutes un environnement conjugal problématique associé à une disparition progressive des relations sexuelles. Outre la violence du conjoint ou son désintérêt pour la sphère familiale, son désinvestissement sexuel est présenté comme une des principales raisons de la rupture, du moins comme un symptôme des problèmes de couple. Cette dégradation de la vie sexuelle conjugale est d’autant plus mal vécue, que les entretiens ont été l’occasion d’une valorisation de soi à travers la sexualité, les interviewées se présentant, au sein de leur ancien couple, dans le rôle d’initiatrice conjugale : « Au bled, il a même pas connu une femme. Je lui ai tout appris. Tout. Au début, il était pas très pour, parce qu’il fait la prière et tout. Je lui ai dit : on est en Europe ici, moi je suis une Beure, ici c’est comme ça que ça se passe, c’est pas ton père et ta mère dans le noir (…). À l’américaine, auto-reverse, 69, tout c’est moi (…). Quand il est trop brusque, je lui dis, c’est pas comme ça, c’est les caresses d’abord, doucement (…). C’est pour ça qu’il m’aime, parce que je suis bonne au sexe… »

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Par ailleurs, la rupture conjugale n’implique pas un moindre souci de soi. Au contraire, les interviewées témoignent d’une grande attention portée à leur corps et à l’hygiène, marquant d’ailleurs une différence radicale avec d’autres sans domicile, autant qu’une volonté de continuer à plaire. Pour ces femmes, l’hébergement à côté de sdf ne produit pas une assimilation à cette catégorie. Leur désir de plaire, le soin qu’elles s’accordent, et surtout la priorité donnée à leurs enfants sur tout le reste, les distinguent des sans-abri, au sens où à aucun moment des entretiens elles ne se comparent aux sans-abri alentour.

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Si la rupture conjugale s’accompagne d’une rancœur tenace contre le mari, suscitant une véritable méfiance vis-à-vis des hommes en tant que partenaires amoureux, la séparation autorise de nouvelles rencontres. Cependant, la sphère conjugale est dévaluée au profit de la relation maternelle, lorsque ces femmes ont des enfants, et d’une relation platonique et exclusive avec un sdf, dont l’originalité permet de mettre à distance une population stigmatisée, les autres sdf étant présentés comme des « clochards ». Ce partenaire apparaît comme un soutien affectif, moral et matériel, voire comme un père de substitution pour les enfants. Cette relation privilégiée avec un sans-abri peut être amoureuse (Jane, Isabelle) ou simplement pleine d’affection, pour Chloé, attachée à un garçon de l’âge de son fils.

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Lorsque le soutien affectif prend la forme d’une relation amoureuse, les contraintes matérielles de la vie sans-abri conduisent à une adaptation de la vie sexuelle. Le couple doit s’accommoder des règles de vie des centres d’hébergement, peu propices au développement d’une relation amoureuse, comme à l’exercice d’une sexualité tranquille. Aussi l’adaptation à l’environnement de la rue entraîne-t-elle une redéfinition, et non une disparition, des pratiques sexuelles. À la mesure des difficultés pour trouver un espace propice à la réalisation de certains actes sexuels, l’excitation sexuelle prime au quotidien sur des rapports de pénétration. « Ben, tout le temps on est dans l’arrière-cour. On se fait mutuellement plein de trucs, mais ça s’arrête là, ça ne va pas plus loin. Mais quand même c’est bon, s’exciter comme ça sans aller au bout, le jour où ça se fera, ça sera sûrement bien (…) Je lui demande de faire pas mal de trucs pour moi chaque soir ! Ça n’assouvit pas toutes mes envies, mais ça calme un peu. Et on se découvre, à chaque fois, on se découvre un peu plus. » Ces nouvelles conditions de rencontre mènent à des ajustements de l’activité sexuelle, avec un premier rapport différé – le temps de réunir les conditions optimale pour que ce premier rapport soit le plus réussi possible – et de nouvelles pratiques sexuelles : masturbations réciproques et partage de fantasmes érotiques. Ces contraintes ne sont alors jamais décrites sur le registre de la souffrance. Elles rentrent plutôt en adéquation avec la reconfiguration identitaire de femmes souhaitant et pouvant prendre leur temps pour construire une nouvelle relation privilégiée.

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La vie sexuelle de ces femmes est donc bien influencée par l’organisation matérielle de la vie en centre d’hébergement, mais elle ne prend sens que par rapport à la reconfiguration identitaire induite par la rupture avec leur époux. Le constat est le même pour les autres groupes dont l’univers de sens n’est pas la rue, et peut même être accentué dans certains cas, comme le montre la suspension de la vie sexuelle de femmes veuves, résidant en centre d’hébergement d’urgence, dont la situation est davantage marquée par la perte de l’être aimé que par les contraintes de l’hébergement d’urgence. Ce poids primordial de la biographie sur la vie sexuelle, certes peu étonnant puisque ces personnes ne se définissent pas comme sdf, est néanmoins tout à fait remarquable.

Conclusion

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Écouter des sans-abri raconter leur vie et leurs expériences affectives et sexuelles amène, paradoxalement, à se distancier des effets de sens que tend à imposer la catégorie même de « sans-abri ». Tous les épisodes affectifs et sexuels qui nous ont été contés, ayant lieu alors que les personnes vivent dans la rue, ne prennent pas toujours ni seulement sens au regard de cette condition. Il nous a fallu, pour le comprendre, buter dans l’analyse de nos entretiens, ébranler des façons de classer les récits, en fonction d’indications d’origine, d’âge ou de sexe, qui n’apparaissent pas moins, par ailleurs, comme des catégories explicatives du sans-abrisme. Il nous a fallu reprendre l’écoute des entretiens, en mettant autant que possible nos classifications en suspens.

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Nous avons compris que le degré et les formes de reconfiguration de la vie affective et de la vie sexuelle, liés au fait d’être sans domicile, dépendaient de ce que les individus définissaient comme leur propre situation. Plus une personne se présente comme exclue, plus il apparaît que la « rupture sociale » se diffuse à la vie entière, notamment à la sphère de l’intimité et de la sexualité, qui en paraît un fidèle reflet. Mais force a été de constater que tous ceux avec qui nous nous sommes entretenus ne considèrent pas le fait de vivre « sans domicile fixe » (le terme est alors lui-même sujet à caution) comme une rupture biographique décisive. En effet, les relations affectives et la vie sexuelle s’intègrent à un cours d’expériences qui n’a pas été ébranlé dans ses significations, par l’arrivée dans la rue. Sans préjuger de la destination sociale de ces trajectoires descendantes, soulignons qu’elles pourraient éclairer une partie du mystère concernant de nombreux individus qui passent et repassent dans le circuit de l’urgence (et le quittent également) – circuit qui serait, pour certains d’entre eux et momentanément, une véritable issue de secours [28][28] Une enquête est menée depuis 2006 sur la cohorte des....

59

Ainsi, dans la mesure où les chercheurs en sciences sociales mettent de plus en plus en rapport trajectoire sociale et biographie sexuelle (Plumer, 1995 ; Giami, Schiltz, 2004 ; Bajos, Bozon, 2008), ces résultats montrent la pertinence d’inclure les sdf dans ces recherches (Oppenchaim & Pourette, 2009). Utiliser les mêmes instruments d’analyse pour les personnes sans domicile que pour les autres populations, c’est alors, espérons-le, se donner une arme de plus pour se défaire des différences posées a priori au détriment de toute mise en commun et, pourquoi pas, contribuer à établir des appuis solides pour des politiques publiques, qui apprennent à ne pas cibler ni trop tôt, ni trop distinctement des populations dont les enjeux nous concernent également et au premier chef.


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Notes

[*]

Sociologue, Laboratoire Ville, Mobilité, Transport (lvmt)/École Nationale des Ponts & Chaussées (enpc)/Université de Marne-la-Vallée (umlv)/inrets

Laboratoire lvmt (enpc/umlv/inrets) – 19 rue Alfred Nobel - Cité Descartes – Champs-sur-Marne – 77455 Marne-la-Vallée Cedex 2

nicolasoppenchaim@yahoo.fr

[**]

Anthropologue, ceped

ceped (ird-ined) Paris Descartes, 19, rue Jacob – 75006 Paris

dolores.pourette@ceped.org

[***]

Sociologue, Observatoire du Samusocial de Paris/Institut des Sciences du politique - ens Cachan.

Observatoire du Samusocial de Paris, 35, avenue Courteline – 75012 Paris.

e.lemener@samusocial-75.fr

[****]

Médecin épidémiologiste, Observatoire du samu social de Paris

Observatoire du Samusocial de Paris, 35, avenue Courteline – 75012 Paris.

a.laporte@samusocial-75.fr

[1]

Cette recherche a été réalisée grâce au soutien financier de l’inpes. Nous remercions vivement les membres du comité de pilotage de cette recherche, et plus particulièrement Pascale Pichon et Geneviève Paicheler.

[2]

La littérature anglo-saxonne s’est ainsi penchée entre autres sur les pratiques sexuelles des jeunes sans-abri (Clark et al., 1999), leur usage du préservatif (Anderson, Frisse, Pennebridge, 1994), l’influence de l’alcool sur leurs pratiques (Fischer et al., 1995) ainsi que sur des pistes d’amélioration des interventions sexologiques auprès de cette population (Morantz-Orstein et al., 2003). Il reste que dans les travaux ethnographiques les plus importants (en particulier Snow & Anderson, 1993), les relations affectives ou sexuelles ne sont guère thématisées, ou alors sous l’angle de la prostitution.

[3]

Pour une synthèse récente de la littérature notamment qualitative sur les sans-abri, voir Pichon (2007), ou Brousse, Firdion, Marpsat (2008).

[4]

L’auteure ne donne guère d’indications sur la population enquêtée. Elle a visiblement mobilisé plusieurs enquêtes, qualitatives et quantitatives, rencontré, observé, interrogé des personnes sans domicile dans différents endroits, mais on ne connaît pas au fond la logique ayant présidé à la production des matériaux ni les contours exacts du corpus effectivement mobilisé. Au total, la sociologue dit néanmoins avoir considéré un « échantillon représentatif des différents modes de précarité » (Ibid., p. 232).

[5]

Une anthropologue, une épidémiologiste, une psychologue environnementale et deux sociologues. Le dialogue entre ces différentes disciplines nous a évité de négliger certains angles d’approche de notre objet à toutes les étapes de réalisation de l’enquête : la construction de la grille d’entretien, l’analyse des entretiens, l’écriture du rapport ont été menées collectivement et non sous le modèle d’une répartition « taylorienne » des tâches.

[6]

Sept entretiens n’ont pas été retenus pour l’analyse. L’un d’entre eux à cause d’un enregistrement totalement inaudible. Trois autres, exploratoires, nous ont été plus utiles pour affiner notre grille, que par leur contenu. Trois enfin ne nous ont pas parus exploitables. Les discours abondaient d’incohérences logiques et chronologiques et de récits invraisemblables. Les 40 entretiens retenus se composent de 19 femmes âgées de 20 à 60 ans et 21 hommes âgés de 20 à 59 ans, ce qui ne reflète pas la répartition sexuée de la population sans domicile. Nous souhaitions disposer d’un échantillon suffisant de femmes pour recueillir des données sur les relations de genre dans les populations sans domicile et sur les expériences féminines de la sexualité et des relations intimes. Par ailleurs, deux couples de personnes sans domicile ont été interviewés, séparément.

[7]

Quatre hommes et une femme.

[8]

Quatre hommes et une femme.

[9]

Deux hommes.

[10]

Cinq hommes et deux femmes.

[11]

Cinq hommes et huit femmes.

[12]

Deux hommes et trois femmes.

[13]

A. Vexliard a été le premier à envisager ce qui sera nommé plus tard « désocialisation » comme un processus d’acquisition d’une nouvelle identité. Il fait état de quatre phases : la phase « agressive », la phase « régressive ou de repli », la phase de « résolution du conflit » et de « rupture avec le passé » et la phase de « résignation ». Les nœuds de cette évolution sont des conflits entre l’individu et son environnement, et le ressort est avant tout psychologique. De son côté, J. Damon distingue trois étapes typiques de la carrière morale du sdf, et fait une place plus large à l’environnement assistanciel (incomparablement plus développé qu’à l’époque où écrit Vexliard) dans la construction identitaire du sdf. La « fragilisation », la « routinisation » et la « sédentarisation » (Damon, 2002) correspondent au recours à l’assistance, au maintien dans l’assistance par l’acquisition d’habitudes de survie, et à l’installation dans l’espace public et la prise de distance avec l’assistance.

[14]

La construction des types ne s’est donc pas appuyée sur des variables sociodémographiques. En revanche, si nous considérions une population d’enquête plus nombreuse, rien n’exclurait a priori que de telles variables ne viennent discriminer la population – sans nécessairement mettre en cause la consistance des types que nous avons produits, à partir de quelques dizaines d’entretiens.

[15]

Pour l’analyse des autres sous-groupes, voir Laporte et al., 2007.

[16]

Christelle (34 ans), Jérôme (38 ans), Xavier (41 ans), Mike (45 ans), Noëlle (46 ans), Daniel (47 ans) et Emmanuelle (51 ans). Au moment de l’entretien, Daniel se déclare en couple avec Emmanuelle. Noëlle se dit en couple avec un autre sdf, classé dans le sous-groupe des « résignés », dont l’univers de sens est aussi la rue.

[17]

Dans l’enquête Samenta (Santé mentale et addictions chez les personnes sans logement personnel d’Île-de-France (Laporte et al., 2010), dans les 12 derniers mois, les femmes ont rapporté significativement plus d’agressions sexuelles que les hommes (2 % versus 0,2 %) ; concernant les agressions physiques, on ne retrouve pas de différence entre les hommes et les femmes (13,2 %) ; cependant, les hommes reçoivent plus de coups lors de bagarres (13,8 % versus 3,9 %).

[18]

Elle évoque notamment le fait qu’il a été violé devant elle (événement qu’il n’a pas mentionné en entretien) et que cette agression sexuelle a largement affecté leur relation et notamment leur sexualité : « on n’est pas redevenus normal une seule fois sexuellement », affirme-t-elle.

[19]

Christophe, 50 ans, depuis deux ans dans la rue à la suite de la faillite de son employeur ; Jean, 50 ans, depuis douze ans dans la rue, après avoir quitté sa région natale des Ardennes pour la grande ville ; François, 59 ans, depuis quatorze ans dans la rue, à la suite de son divorce ; Maurice, 50 ans, dans la rue depuis cinq ans après que sa femme l’a mis dehors ; Sylvie, 23 ans, dans la rue depuis qu’elle a quitté les services de l’aide sociale à l’enfance, à sa majorité.

[20]

Cette observation fait écho à plusieurs enquêtes, qui établissent que le « respect » de soi (Bourgois, 2001) ou la « fidélité à ses valeurs » (Pichon, 2007) importent énormément dans la sortie de carrières marginales, au point de l’entraver parfois et justifier le refus d’aides a priori bénéfiques et mobilisables.

[21]

38 ans, trois enfants, sans domicile depuis quatre mois au moment de l’entretien.

[22]

37 ans, deux enfants, sans domicile depuis huit mois.

[23]

36 ans, enceinte, sans domicile depuis trois mois.

[24]

39 ans, sans enfant, sans domicile depuis plus de cinq ans.

[25]

Isabelle est issue d’un milieu favorisé (son père est architecte), elle a mené des études de médecine et elle présente son enfance de manière idyllique. Jane est issue des classes moyennes, elle a vécu une enfance sans histoire, au contraire de Fatima, prostituée par sa mère et placée dans divers foyers de l’ase, et de Chloé, dont l’expérience de femme battue répète celle qu’avait vécue sa mère, pendant l’enfance de Chloé.

[26]

D’autres entretiens menés avec des sdf ayant fréquenté les structures de l’ase durant leur adolescence nous laissent penser que ces contraintes sont propres à toute structure collective, et ne sont donc pas spécifiques au public des personnes sans domicile.

[27]

Ce faible nombre d’entretiens ne nous a malheureusement pas permis d’approfondir certaines problématiques liées à l’orientation sexuelle qui auraient pu compléter nos analyses (différences de parcours de vie sexuelle, hétéronormativité…).

[28]

Une enquête est menée depuis 2006 sur la cohorte des usagers du numéro d’urgence 115 de Paris. Elle indique que plus on reste dans l’urgence, moins on a de chances d’en sortir. Mais elle met aussi en lumière la disparition (définitive ou provisoire) de 80 % des nouveaux entrants, après un an, ainsi que la part importante de parcours « à trou », comprenant un intervalle d’au moins un an entre deux appels traités au 115 (Le Charpentier & Michelot, 2007). Notons à ce propos qu’une biographie « à trous » n’implique pas pour autant d’avoir retrouvé un domicile, ce qui n’empêche pas qu’il y ait de nombreuses sorties, au moins provisoires, de la rue (Marpsat, 2009).

Résumé

Français

Cet article présente les résultats d’une enquête sur les relations affectives et sexuelles de personnes sans domicile. À partir d’une cinquantaine d’entretiens semi-directifs auprès d’individus fréquentant les centres d’accueil et d’hébergement du Samusocial de Paris, l’enquête met en évidence la pluralité des parcours de vie et des expériences affectives et sexuelles. Cette pluralité prend sens au regard de la manière dont les personnes définissent leur situation (Thomas, 1923), qui ne correspond pas toujours aux catégories décrivant habituellement le sans-abrisme. Les personnes les plus désocialisées, qui se considèrent comme sans-abri et qui ne manifestent aucun espoir de quitter la rue, expriment de grandes difficultés à vivre des relations intimes. Mais l’absence de relations sexuelles, chez certaines, ne semble pas tant le résultat d’un manque d’opportunités, que d’une suspension du désir ou de la capacité à aimer, liée à des épreuves passées douloureuses. Pour ceux qui ne se reconnaissent pas comme sans-abri, les relations affectives et la vie sexuelle paraissent relativement autonomes de l’environnement de l’exclusion. Ainsi, vivre dans la rue ne constitue pas systématiquement une rupture dans le cours des expériences affectives et sexuelles, ni du point de vue de l’organisation de celles-ci, ni du point de vue de leurs significations.

Mots-clés

  • sans domicile
  • sexualité
  • intimité
  • relations affectives

English

Sexual and emotional relationships among the homeless. Between social pressures and biographical trajectoriesThis article describes the results of a study on the emotional and sexual relationships of homeless people. Around fifty semi-directive interviews were carried out among the homeless people frequenting the various day-centres and shelters of the Paris Samusocial. These interviews show the diversity the individuals’ social biographies, as well as the plurality of their emotional and sexual experiences. This multiplicity is closely related to the way people define their situation (Thomas, 1923) in the street, which does not systematically correspond to the usual categories of homelessness. The most excluded people – who consider themselves homeless and show no hope to move from the street – express great difficulties in experiencing intimate relationships. However, for some, the absence of sexual relations is not necessarily the result of a lack of opportunity. For some, having suffered great hardships has affected their desire and their ability to love. As for those who do not recognize themselves as homeless, their emotional relationships and their sexual lives seem relatively independent of the environment of exclusion. Thus, living on the street does not necessarily constitute a break in the course of one’s emotional and sexual experiences, neither in their organisation nor in their meanings.

Keywords

  • homelessness
  • sexuality
  • intimacy
  • emotional relationships

Plan de l'article

  1. Introduction
    1. Mettre en lumière des activités peu visibles
  2. Méthodologie
    1. Comment catégoriser une population hétérogène ?
  3. La pluralité des expériences affectives et sexuelles des personnes sans domicile
    1. Les « fatalistes » ou la perte de la capacité d’aimer
    2. Les « volontaires » : des recompositions affectives ouvrant de nouvelles perspectives
    3. Les femmes en situation de rupture conjugale : vers une nouvelle configuration identitaire
  4. Conclusion

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