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Sociologie

2010/3 (Vol. 1)


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Les parcours d’entrepreneurs français d’origine algérienne invitent à repenser les modalités de l’immigration et de l’installation des familles immigrées algériennes. Alors que « le travailleur immigré » était défini, par les trois parties en présence, par le caractère temporaire de son émigration (Sayad, 1979), l’idée d’aller-retour s’est progressivement imposée [2][2] Dans le champ scientifique s’est développé simultanément.... Si les liens continuent à être maintenus avec le pays d’origine et réactivés à l’occasion de séjours réguliers, la très grande majorité des enfants n’est plus élevée dans l’idée du départ prochain pour l’Algérie. Cela n’était pas le cas au cours des années 1970-1980, et explique que certains descendants ont exploré la possibilité d’un retour en Algérie, d’autant que le nouvel État indépendant, de son côté, comptait sur la participation d’individus qualifiés pour contribuer à son développement (1er âge). À ces raisons nationalistes, s’est ajoutée la dimension de « dette migratoire », puis il est apparu que l’Algérie devenait un marché économique rentable. Si l’investissement économique était difficilement réalisable durant la décennie 1990 (2e âge), il en est allé différemment une fois l’économie algérienne engagée dans une vaste réforme (3e âge). Le passage par ces « trois âges de l’investissement » (Santelli, 2007) permet de comprendre comment ces liens ont évolué au fur et à mesure de la transformation du projet d’installation dans la société française et de la situation politico-économique algérienne. L’émergence d’entrepreneurs transnationaux qui se caractérisent par leur aptitude à tisser et entretenir des relations de nature socio-économiques entre les deux sociétés résulte de cette amélioration sensible.

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Ces relations sont favorisées, d’une part, par un contexte de mondialisation des échanges économiques, d’intensification des mobilités et de développement des nouvelles technologies de l’information et des communications, qui permettent de gérer des projets économiques à distance [3][3] Précisons, à la suite de R. Waldinger (2006), que le.... D’autre part, le passage d’un système économique d’inspiration socialiste (planifié et reposant sur les grandes entreprises d’État) à un autre (laissant plus de place au marché et aux entreprises privées) justifie cet appel à l’investissement, au cœur des réformes engagées par l’État algérien à la fin des années 1990 en vue de privatiser et de libéraliser l’économie algérienne [4][4] Pour une analyse de cette histoire économique récente,.... L’investissement des descendants d’immigrés algériens est favorisé par la simultanéité de ces deux phénomènes, la transition économique et la mondialisation des marchés.

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Ma démarche, inscrite dans une sociologie compréhensive du processus de socialisation d’un groupe minoritaire, vise à démontrer l’apport combiné d’une sociologie des parcours biographiques et d’une sociologie économique, pour aborder à la fois les dimensions sociales qui concourent à la formation des pratiques transnationales entrepreneuriales et ce qu’elles révèlent de leur place ici et là-bas.

Des caractéristiques sociales favorables à la création d’entreprise

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L’enquête, qui comporte vingt-trois entretiens biographiques approfondis, a été réalisée auprès de descendants d’immigrés algériens âgés de 30 à 55 ans [5][5] Pour une description des conditions de réalisation... ; ce sont leurs parents qui ont entrepris la migration vers la France. Cette définition n’inclut par conséquent que des individus nés et/ou ayant grandi en France et se distingue fortement de la population analysée dans d’autres travaux : ceux relatifs aux patrons algériens à la suite de l’indépendance (Peneff, 1982) et ceux consacrés à l’émergence des pme algériennes (Abedou et al., 2004). L’installation en France de ces familles s’est déroulée entre les années 1950 et 1980, dans un environnement résidentiel se caractérisant par une mixité sociale et ethnique favorable à une insertion dans le réseau social local (quartier populaire de centre-ville, périphérie non disqualifiée). Ces familles ont entretenu un projet de promotion sociale, justifiant la migration, même si cela devait provoquer, à court terme, un déclassement. Les parcours professionnels de ces pères, qualifiés d’entreprenants, d’ambitieux, ont constitué une référence pour leurs enfants ; nous y reviendrons.

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Parmi ces derniers, nos enquêtés, la majorité (quinze sur vingt-trois) est constituée d’indépendants à la tête de l’entreprise créée en France ou, pour quelques-uns d’entre eux, dans l’entreprise créée par leur père [6][6] Pour la majorité des pères, a fortiori leurs enfants,.... L’investissement en Algérie se situe dans le prolongement de cette activité indépendante. Les autres étaient salariés en France, dont la moitié en situation de précarité professionnelle, et sont devenus chefs d’entreprise en Algérie (huit sur vingt-trois). Les entreprises créées en Algérie sont le plus souvent de « très petites entreprises » (moins de dix salariés), quelques-unes en ont tout de même plusieurs dizaines, voire plus d’une centaine. Elles appartiennent à des secteurs d’activité variés et peu régulés par l’État [7][7] Ces caractéristiques sont communes à celles mises en..., en particulier dans le domaine des services (activités de conseil, informatique, télécommunication, reprographie), des activités commerciales (restauration, commerce de gros, import-export), industrielles (activités du bâtiment – construction, menuiserie, fermeture –, ingénierie, textile, mobilier), agricoles (production et transformation des produits) et le secteur médical [8][8] Pour des raisons d’anonymat, il n’est pas possible....

Investir pour développer son activité ou s’en sortir

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Outre la variété des activités économiques et le statut occupé préalablement en France, deux logiques d’actions se dégagent. Le projet d’investissement répond soit à une stratégie pour tenter de s’en sortir, il est entrepris « par défaut », soit à une volonté de développer une activité professionnelle, renforçant leur réussite. Dans le premier cas, les descendants d’immigrés se sont installés en Algérie faute de perspectives professionnelles en France, ou pour quelques-uns à la suite de problème judiciaire [9][9] À la suite d’une arrestation liée à des actes de délinquance,.... Dans le second cas, les descendants d’immigrés connaissent une carrière professionnelle ascendante en France, l’investissement en Algérie est engagé dans le prolongement de celle-ci. Ainsi, deux types d’investisseurs se distinguent, faisant chacun valoir des atouts spécifiques, des capacités entrepreneuriales distinctes. Ils se rejoignent en revanche à travers une même volonté de « faire quelque chose pour leur pays » et le constat que leur place ne va pas de soi dans la société française. Par la suite seront distingués les investissements « par défaut » et les investissements « opportunistes », dans les deux cas, ils impliquent un engagement de capitaux et un engagement personnel dans une activité non salariée.

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Cette distinction révèle, qu’outre le contenu de l’activité économique, le projet d’investissement est intrinsèquement relié au processus de construction identitaire, éclairant la façon dont ces entrepreneurs se projettent dans la société française, comment ils pensent être perçus et ce qu’ils entreprennent pour y être reconnus. La construction de leur identité, en tant que citoyens français qui ont pour particularité d’être des descendants de familles immigrées algériennes, est rendue intelligible par cette double inscription : être « d’ici et de là-bas » à la fois [10][10] Cette formule fait référence aux travaux conduits par.... Le parcours accompli dans la société algérienne, à l’occasion de cet investissement, réinterroge ces liens, leur contenu et la manière dont ils se redéfinissent au fil du temps, révélant en creux le positionnement des groupes minoritaires dans la société d’installation.

L’investissement économique comme pratique transnationale

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Cette problématisation contribue également à renouveler le regard sociologique porté sur les immigrés et leurs descendants, souvent limité à une sociologie de l’immigration qui sous-tend une approche en termes d’intégration. Dans cette perspective, nombreux ont été les travaux qui prévoyaient que l’ancienneté de l’immigration en France conduirait les nouvelles générations à tourner le dos au pays d’origine. Or il est aujourd’hui largement vérifié que ce paradigme immigration/assimilation est caduc. À la place se développe le paradigme du transnationalisme qui met l’accent sur les relations qui s’établissent au-delà des frontières et la possibilité d’avoir de multiples référents. Les travaux relatifs au commerce transnational (Péraldi, 2002 ; Tarrius, 1995), axés sur l’économie souterraine et informelle, aident à penser ces circulations économiques. Mais tandis que ces derniers saisissent essentiellement des activités informelles, ma démarche s’intéresse aux acteurs qui se situent dans une économie formelle, visible, et qui revendiquent leurs atouts (diplômes, expériences professionnelles, qualifications) pour bénéficier des retombées de l’économie capitaliste. Ils se distinguent aussi des « nouvelles élites de la mondialisation » (Wagner, 1998), composées de membres de la grande bourgeoisie d’affaire cosmopolite et des classes moyennes et supérieures intellectuelles. Ils partagent en revanche avec ces dernières une logique d’ascension sociale : bénéficier de ressources spécifiques pour fuir les déterminismes sociaux nationaux (Wagner, 2007). Malgré des distinctions entre ces catégories d’acteurs, des éléments communs sont repérables : l’investissement en Algérie permet à la fois de gérer la « débrouille », lutter contre le déclassement, se réclamer d’une économie globalisée et être perçus là-bas comme une élite en formation, décidée à profiter de la mondialisation.

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Une fois le cadre théorique défini, les résultats de l’enquête seront présentés. Ils permettront d’engager une réflexion concernant l’origine de cet investissement, liée à la fois au projet d’ascension sociale et au sentiment de subir des entraves à sa réalisation. Les pratiques transnationales donnent également à réfléchir aux obstacles à dépasser pour que ces acteurs parviennent à réaliser un tel investissement.

Les motivations à entreprendre : à la croisée des parcours biographiques et de la sociologie économique

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Comprendre l’investissement en Algérie implique de considérer à la fois les raisons de cet engagement et les contextes dans lesquels il s’élabore. Au même titre qu’O. Fillieule (2001, p. 200) à propos des raisons de l’engagement individuel, mon questionnement repose sur une analyse processuelle propice à explorer les différentes dimensions (temporelle, biographique et plurielle) de l’action sociale individuelle à partir d’un concept attentif « à la dialectique permanente entre histoire individuelle et institution et, plus généralement, les contextes ». Le concept de parcours est approprié pour appréhender l’émergence des motivations à investir en Algérie. Ces motivations, entendues comme les conditions initiales de l’action selon A. Strauss, s’élaborent autant au cours des histoires individuelles (niveau micro) qu’en lien avec les contextes sociaux, incluant les niveaux méso et macro. Ce cadre théorique est central pour asseoir « (…) l’idée d’individus actifs répondant créativement aux événements qu’ils rencontrent et le fait que ces réponses, ces actions individuelles et/ou collectives ne peuvent s’analyser que comme enchâssées dans des ensembles de conditions eux-mêmes antérieurs affectant la situation présente et qui sont affectés par ces actions, les conséquences présentes de l’action devenant à leur tour des conditions pour les actions à venir » (Baszanger, 1992, p. 21). C’est à ce titre que les actions des entrepreneurs transnationaux peuvent être appréhendées, en cherchant à démêler les conditions de possibilité et les enchaînements de situations, tant en France qu’en Algérie, présentes au fil des parcours de chacun et motivant l’émergence de ce nouvel acteur économique.

Une sociologie économique attentive aux motivations des entrepreneurs

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Dans la nouvelle sociologie économique, « la notion d’acteur économique et ses motifs d’action » constitue l’un des cinq champs principaux de recherche (Lévesque et al., 2001, p. 27). Le développement de ce champ disciplinaire témoigne du passage d’une sociologie de l’entreprise à une sociologie de l’entrepreneur qui « est cet être singulier qui perçoit l’écart possible entre les prix pour un même bien, que cet écart se justifie par l’innovation, par la maîtrise de l’incertitude ou qu’il repose sur la capacité perceptive et subjective à identifier les combinaisons gagnantes que les autres n’ont pas vues » (Zalio, 2004, p. 28). L’enjeu est donc moins la taille ou le secteur d’activité que le fait de comprendre comment en Algérie ces individus peuvent faire valoir cette compétence spécifique. Cette perspective implique de considérer l’entrepreneur comme étant inséré dans un milieu social spécifique à partir duquel « il recompose, bricole, utilise les multiples éléments que sa vie sociale met à sa disposition pour envisager singulièrement les choses actuellement disponibles et imaginer des choses nouvelles » (Zalio, 2004, p. 28-29). En France et en Algérie, les réseaux sociaux, les circonstances, les ressources disponibles constituent autant d’éléments à considérer pour appréhender la « consistance du milieu social » à partir duquel l’activité entrepreneuriale peut à la fois être engendrée et prospérer.

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La notion d’encastrement, développée par M. Granovetter (2000, p. 84) pour désigner le fait que « (…) les actions qu’ils [les acteurs] entreprennent pour atteindre un objectif sont encastrées dans des systèmes concrets, continus de relations sociales », s’est répandue à la suite des travaux anglo-saxons plus enclins à considérer les interactions sociales (Lévesque et al., 2001, p. 201). La nature des encastrements pouvant différer en France et en Algérie, il s’agit d’étudier comment ils se combinent. Tandis que certains réseaux sociaux, en particulier les liens familiaux en Algérie, favorisent ces investissements, les expériences acquises en France au cours des transactions professionnelles peuvent être tout aussi décisives et se révéler très complémentaires.

Une décision sur deux registres

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La sociologie économique, qui a connu ces dernières années un nouvel essor en vue de penser sociologiquement les faits économiques [11][11] De nombreux ouvrages y ont été consacrés, citons P. Steiner..., permet de traiter de l’investissement comme d’un processus à la fois économique et affectif. À la différence de l’économie qui lie les transactions économiques à la réalisation d’une action rationnelle visant l’optimisation des gains, les sociologues ont progressivement relativisé cette notion de rationalité [12][12] Depuis M. Weber, distinguant quatre types-idéaux d’action,.... Le cadre théorique retenu permet d’avancer comme hypothèse que créer une entreprise en Algérie peut résulter à la fois d’une décision économique rationnelle – production low cost –, d’une décision affective – donner un sens au projet avant d’affronter d’éventuelles difficultés – et d’une décision « par dépit » – faute de perspectives plus intéressantes en France. Cette décision relève in fine de deux registres d’action : l’action rationnelle en finalité et l’action affectuelle (Weber, 1922). Si les deux registres diffèrent, ils se combinent néanmoins, car comme le note M. Weber (1995, p. 57) : « Il arrive très rarement que l’activité sociale s’oriente uniquement d’après l’une ou l’autre de ces sortes d’activité. » Ainsi, le parcours de l’individu, acteur social engagé dans une trajectoire au sein de la société française et développant un projet en Algérie, révèle plusieurs motifs de l’action qui impliquent de mobiliser une approche complémentaire à la sociologie économique.

L’apport d’une démarche biographique

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Par le biais des parcours biographiques sont accessibles les trajectoires familiales et les contextes sociaux à partir desquels sont saisis les positions occupées dans l’espace social, les univers de référence et les aspirations ouvrant de nouveaux horizons. L’analyse des parcours éclaire les processus de socialisation par lesquels s’opèrent tout à la fois ce qui se transmet et ce qui s’acquiert, ce qui relève de la filiation intergénérationnelle et des interactions sociales, ce qui se construit entre déterminismes sociaux et logiques d’acteurs. Dans cette acception, la socialisation de chacun est le reflet des multiples appartenances à partir desquelles s’élabore le lien social et découlent les actions sociales. Les variables intervenant dans ce processus sont recueillies pour définir le parcours, mais aussi le cadre d’action : car si l’individu est défini comme disposant d’une capacité d’agir, on ne peut évacuer le fait que cette capacité est tributaire du contexte dans lequel il est inséré (Revel, 1996). Cette conception théorique implique de tenir ensemble les différents éléments qui composent la vie sociale de chacun – l’histoire familiale et les transmissions intergénérationnelles, le parcours scolaire et l’insertion professionnelle, le réseau social et les liens affectifs, les univers de référence et les ambitions personnelles –, et de circuler entre eux, de les appréhender dans leur articulation avec les contextes sociaux, en particulier ici avec la conjoncture économique. Reconstituer les parcours individuels permet à la fois de souligner les caractéristiques sociales décisives dans l’action d’investir et les différents niveaux intervenant dans la prise de décision.

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Cette approche constructiviste, articulant les déterminismes sociaux liés aux positions des acteurs dans l’espace social et leurs logiques d’actions, permet « de comprendre comment s’imbrique la confrontation des différents rapports sociaux dans ces parcours et comment, rétrospectivement, ils apparaissent avoir irradié le déroulement de leurs histoires personnelles » (Achin, Naudier, 2010, p. 81). En poursuivant avec ces auteurs, l’approche biographique favorise la compréhension « des différentes combinaisons de variables agissantes », impliquant de considérer les parcours réalisés autant en France qu’en Algérie, à travers les ressources sociales, matérielles et symboliques acquises par l’individu et transmises par sa famille.

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L’analyse des parcours biographiques, en se centrant sur les expériences sociales déterminantes et les caractéristiques favorables à ce processus entrepreneurial, permet de comprendre pourquoi cet investissement est justifié à la fois par les difficultés économiques rencontrées en France et l’espoir de réussir là où a débuté l’exil de leurs parents. L’investissement économique devient un analyseur pour saisir comment ces acteurs appréhendent leur place dans les deux sociétés respectives. Car, simultanément, cet investissement révèle qu’être « issu de l’immigration algérienne » ne suffit pas à la concrétisation de leur projet. En d’autres termes, ces descendants de l’immigration expérimentent à cette occasion les effets de la socialisation dans et par la société d’installation. La démarche biographique apparaît alors comme le plus sûr « moyen d’identifier la pluralité des mondes auxquels se référent les personnes. (…) entre, d’un côté, des ordres économiques, territoriaux et sociaux multiples constituant un ensemble variable d’opportunités et, de l’autre, les dynamiques individuelles de chaque trajectoire professionnelle » et sociale (Zalio, 2007, p. 60-61) permettant de comprendre les ressorts de la décision d’investir.

Le projet d’ascension sociale et la frustration de ne pas y parvenir : deux moteurs essentiels

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Tous les investisseurs font valoir qu’ils ont repris à leur compte la mission, transmise par leur milieu familial, de « venir en aide au pays ». Cela explique qu’ils sont généralement en position d’aîné, surtout parmi les garçons [13][13] Ce sont le plus souvent des fils sur lesquels a été.... Ensuite, leur forte ambition professionnelle – associée au prestige du statut de chef d’entreprise – constitue un moteur essentiel au projet d’investissement. Toutefois, il va prendre des formes variées et certains ont le sentiment d’être freinés dans ce projet.

La création d’entreprise comme voie de promotion sociale

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L’aspiration à la promotion sociale, inhérente au projet migratoire des parents, a suscité des vocations entrepreneuriales. Soit les parents étaient issus de familles indépendantes, ayant tenu un commerce ou fait prospérer des terres en Algérie et disposant par conséquent de biens et d’un statut de notabilité en Algérie, soit les pères ont développé une activité commerçante ou artisanale en France (secteur du textile, de l’hôtellerie, de fabrication artisanale). Dans les deux cas, l’expérience familiale démontre que l’entrepreneuriat représente une voie possible d’ascension sociale [14][14] Au fil du temps, la création de commerce demeure une.... En effet, les pères, quasiment tous ouvriers lors de leur arrivée, ont par la suite connu une relative promotion, devenant commerçants, artisans, employés. Ainsi, la grande majorité se distingue de la catégorie des « os » du secteur industriel [15][15] Précisons également que quelques-uns ont été scolarisés,....

Farid, diplômé d’un bep tourneur, sait qu’il s’engagera sur les traces de son père, car, depuis son plus jeune âge, il l’aide régulièrement. Son père a commencé à faire les marchés dès les années 1960. Très entreprenant et avec une forte ambition, il développe son activité commerçante et ouvre un commerce tenu par la mère en France ; parallèlement, les parents acquièrent plusieurs biens immobiliers destinés à la location. À partir de 18 ans, Farid séjourne régulièrement en Algérie pour y développer l’entreprise familiale ; elle se développe de part et d’autre de la Méditerranée car l’activité commerçante est approvisionnée par une production algérienne réalisée à partir de machines d’occasion achetées en France et revendues en Algérie par le père. Convaincu très rapidement que son parcours professionnel en France ne répondra pas à ses ambitions, il décide de s’installer en Algérie dans le secteur du textile en 1990. « L’Algérie, c’est le seul pays où l’on peut faire de l’argent, beaucoup et rapidement, sans compte à rendre et avoir le mode de vie qui me convient. »

(H, 43 ans, Algérie)

Cette référence parentale se retrouve dans les deux types de trajectoire entrepreneuriale. Les individus se distinguent en revanche par leur niveau scolaire : allant d’un bep (voire un arrêt des études au collège) à un diplôme de l’enseignement supérieur.

Tirer parti d’opportunités : une trajectoire professionnelle ascendante

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Après avoir suivi une formation initiale dans l’enseignement supérieur, ces individus ont connu un parcours ascendant. Leur situation professionnelle s’est améliorée au fil des ans, à l’abri du chômage. C’est à la suite d’un blocage (réel ou supposé) dans leur carrière salariale qu’ils décident de créer leur entreprise. Sa concrétisation est un indicateur de réussite, le statut de chef d’entreprise est valorisé.

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Brahim, diplômé d’un dut, a été salarié avant d’ouvrir une entreprise dans le secteur du bâtiment, il y a près de vingt ans. Parallèlement, il avait le projet de « réaliser quelque chose là-bas », reprenant à son compte l’ambition parentale. Le service militaire effectué en Algérie a servi à tester la faisabilité de ce projet. Une première expérience a ainsi été tentée dès 1993, puis renouvelée en 2004. Entre-temps, son entreprise avait prospéré en France et il souhaitait développer des « produits export ». Son projet s’est concrétisé à l’occasion d’une rencontre avec des chefs d’entreprise algériens, suscitée par l’essor économique et la volonté politique de favoriser les capitaux étrangers. Au terme de plus de quarante ans passés en France durant lesquels il est devenu un chef d’entreprise qui dispose de plusieurs filiales et de plus de vingt salariés, il ne supporte plus d’avoir continuellement à « faire ses preuves ». Des décennies après l’installation de ses parents, cette situation lui paraît insupportable. Lorsqu’il subit ce qu’il perçoit comme une nouvelle discrimination qui aurait pu avoir des conséquences irrémédiables [16][16] À la suite de la décision « non justifiée » d’une employée..., il décide de « ne pas laisser tous ses œufs dans le même panier ». Investir en Algérie, tout en procurant cette diversification, lui permet de développer de nouvelles perspectives économiques qui offrent à ces partenaires français un nouvel espace pour développer leur activité. Il occupe alors une place de leader, ses nouvelles perspectives professionnelles suscitant l’espoir d’être enfin « payé en retour ». Car, malgré sa réussite professionnelle et le temps passé en France, il demeure frustré qu’« on continue à être vu comme un étranger (…) ce qu’on pouvait supporter à 20 ans, on n’a plus envie d’être embêté avec ça ».

(H, 43 ans, France)
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L’insertion professionnelle sur le marché de l’emploi français a procuré à ces individus, qui ont occupé des fonctions à responsabilité et d’encadrement, une expérience et un savoir-faire dans des secteurs spécifiques (télécommunications, ingénierie, conseil en informatique, communication, bâtiment, santé).

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Yacine, diplômé d’une école privée d’ingénieur informatique, a été employé pendant cinq ans en qualité d’ingénieur spécialisé dans le développement de projets. Il décide de profiter de la politique d’essaimage mise en œuvre par son employeur pour créer son entreprise en Algérie. Aujourd’hui, il est à la tête d’une entreprise qui a une double localisation, en France où est réalisée une activité de conseil, et en Algérie, où prospère une activité de développement informatique et de call center. Il emploie plus de cent salariés.

(H, 41 ans, Algérie)
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Ils mobilisent alors ces compétences pour formuler de nouvelles ambitions : investir dans un pays qui offre d’importantes potentialités et ainsi accroître leur réussite professionnelle. À cette raison s’ajoute pour certains le fait que, malgré leur indéniable réussite professionnelle, ils sont las des pratiques qui leur font continuellement ressentir qu’ils sont traités différemment, en raison de leurs origines.

Sortir de difficultés : une trajectoire professionnelle précaire

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Ces individus connaissent une insertion professionnelle marquée par la précarité, l’enchaînement de « petits boulots » et de longues périodes de chômage, ou de repli dans l’aide à l’entreprise familiale. Il s’agit d’individus peu diplômés ou de diplômés de l’enseignement supérieur qui se retrouvent déqualifiés sur le marché de l’emploi, notamment parmi la jeune génération. Dans les deux cas, investir en Algérie permet de s’extraire d’une situation disqualifiante et d’obtenir un meilleur statut professionnel. Alors qu’objectivement leur situation se révèle également précaire en Algérie, le fait de disposer d’une plus grande autonomie, d’avoir un projet, les incite à se définir comme entrepreneurs. Soit leur projet est structuré par leur expérience professionnelle en France (par exemple, celui qui devient artisan garagiste, alors qu’il était ouvrier dans un garage en France), soit il consiste avant tout à « tenter des coups ».

Sélim, sans diplôme, a quitté l’école à 16 ans. Il a occupé une succession de petits boulots et a ensuite travaillé dans le commerce familial. Puis avec un frère, il ouvre un pub grâce à l’appui financier du père qui, suite à son divorce, est reparti en Algérie où il a continué à faire prospérer ses affaires (commerce, investissement dans l’immobilier). Ce dernier sollicite alors l’aide de ces deux fils qui le rejoignent après avoir passé quelques années en prison. À son arrivée, Sélim travaille dans le commerce paternel puis développe sa propre activité d’import-export entre l’Asie, l’Algérie et la France. Ne disposant en France que d’une carte de résident qu’il n’a pas renouvelée, il ne peut plus aujourd’hui revenir en France. Marié à une femme rencontrée lors d’un séjour d’affaires en Indonésie, il envisage d’y développer ses activités, voire de s’y installer.

(H, 39 ans, Algérie)

Face à un horizon professionnel réduit (que ce soit pour cause de faible salaire, position subalterne, emploi pénible ou par absence de promotion, marché saturé), l’aventure entrepreneuriale en Algérie représente une alternative stimulante. Et le risque encouru est d’autant plus admis qu’il est facile de revenir en France ; pour ceux qui disposent de la nationalité française. Les restrictions relatives aux droits d’entrée et de séjour des étrangers, de plus en plus draconiennes, font de la nationalité un enjeu essentiel. Les quelques interviewés qui ne disposent pas de la nationalité française, ni d’une carte de résident, sont, eux, contraints de réussir en Algérie, ou ailleurs.

Créer à l’étranger : une stratégie de contournement des déterminismes sociaux

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Des activités qui semblent n’avoir que peu de chances d’aboutir en France, ou n’offrant que des perspectives limitées de croissance, semblent avoir un avenir en Algérie [17][17] En France, ces entrepreneurs se confrontent à la difficulté.... En effet, dans le contexte économique algérien où l’accès au marché de consommation généralisée n’en est qu’à ses débuts, où de nombreux secteurs sont encore balbutiants, les activités créées bénéficient à la fois d’un effet de nouveauté et d’une dynamique liée à l’expérience professionnelle accumulée en France. Maîtrisant un savoir-faire qui se distingue des pratiques professionnelles algériennes, y compris dans des secteurs classiques (café, restaurant, salon de coiffure ou d’esthétique, garage automobile), ces entrepreneurs apportent un atout supplémentaire : la « french touch ». Ils espèrent alors tous parvenir à consolider leur activité avant que le marché soit plus structuré, et grâce à cette antériorité, accumuler des gains élevés.

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Encouragés par un contexte qui facilite les mobilités géographiques et valorise les parcours internationaux, ces jeunes adultes entendent bénéficier de leurs « ressources internationales » pour tirer profit des possibilités de mobilité sociale qu’offre ce contexte (Wagner, 2007). Si leur parcours les distingue des groupes de professions intermédiaires étudiés par la sociologue A.-C. Wagner, le processus est identique : contourner les déterminismes sociaux. L’aventure entrepreneuriale de l’autre côté de la Méditerranée permet d’accélérer une trajectoire ascendante ou de compenser une trajectoire professionnelle frustrante en France, notamment en lien avec des pratiques discriminatoires subies au cours du parcours professionnel en France.

Être patron pour ne plus être discriminé

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De précédentes recherches (Santelli, 1999, 2001 ; Madoui, 2008) ont montré pourquoi la création d’entreprise constitue un moyen de protection face aux discriminations qui s’exercent dans le cadre professionnel français. Face à la difficulté d’accéder à un emploi stable, puis à l’absence de promotion en tant que salariés [18][18] Les enquêtes statistiques soulignent la permanence..., créer une entreprise demeure une alternative, autant pour les individus très qualifiés que peu qualifiés. Les individus enquêtés ont pu faire l’expérience de pratiques explicitement discriminatoires, de propos racistes, mais ont aussi pu se sentir discriminés sans que cela puisse être prouvé. Dans ce cas, le sentiment d’avoir été discriminé suffit à faire de l’Algérie un nouvel horizon, a fortiori quand ils se confrontent à d’autres obstacles (projet moins rentable en France, plus forte concurrence). Cet ensemble d’expériences, combiné à leur imaginaire migratoire (Lacroix, 2010), leur permet de franchir le pas.

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Khaled est parti en Angleterre dès l’obtention de son bts commerce international, car l’entreprise où il avait réalisé son stage lui offrait un emploi. Très amer après plusieurs expériences discriminatoires en France (contrôles réguliers « au faciès » par la police, qui ont donné lieu à de nombreuses humiliations), il part avec enthousiasme et passe finalement plus de dix ans expatrié, enrichi des expériences professionnelles qui l’ont conduit jusqu’en Australie. Devenu cadre, tenté par un retour en France pour fonder sa famille, il se laisse convaincre que la situation a changé. Or il va passer huit mois sans emploi, puis trouver un cdd, et à nouveau être au chômage. Durant cette période, un agent de l’anpe lui fait cette proposition « “vous êtes dans le commercial ? j’ai peut-être quelque chose qui va vous correspondre”, on m’a proposé une place, même pas de chef de rayon, pour faire de la mise en rayon dans un supermarché ! ». Désabusé, il accepte de devenir consultant pour développer l’entreprise commerciale d’un ami en Algérie. À partir de là, « je me suis rendu compte que finalement les choses avançaient, qu’il y avait des opportunités qui étaient énormes (…) c’était évident qu’il y avait beaucoup à faire (…) et ainsi je fais avancer les choses dans mon pays ». Les expériences subies l’incitent à trouver plaisante « l’idée de s’installer dans un pays où ma tête de bicot ne gênerait personne ».

(H, 35 ans, France)
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Les discriminations ressenties, largement partagées par l’ensemble des enquêté.e.s s’inscrivent dans un vide de relations sociales. Ainsi, les sentiments de déception et d’injustice qui accompagnent les expériences de discrimination se combinent à d’autres éléments du parcours biographique, comme la crainte de connaître un déclassement ou une perte d’activité dans un contexte de faible croissance économique. Investir en Algérie permettrait d’y échapper, voire d’engager une trajectoire ascendante, en d’autres termes « prendre un nouveau départ ».

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La dimension combinatoire des événements qui interviennent dans les parcours biographiques est fondamentale. Elle permet de comprendre pourquoi, alors que ces individus sont dotés de nombreuses compétences professionnelles et d’une bonne expérience dans leur secteur d’activité, ils ne supportent plus d’être continuellement soumis à un (risque de) traitement inégal, de devoir travailler deux fois plus pour espérer être reconnus, de se confronter au racisme, dans une société qui connaît par ailleurs un fort ralentissement de sa croissance économique. Toutefois, arrivés en Algérie, ils se confrontent à une société dans laquelle ils ont de nouveau leurs preuves à faire. Diverses expériences en Algérie leur font ressentir qu’ils peuvent également être l’objet de pratiques discriminatoires « là-bas », témoignant de la difficulté à être socialement reconnus.

Une condition préalable : des liens affectifs et une assise économique

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Les parcours biographiques, ici et là-bas, mettent en exergue les liens familiaux et les ressources transmises par la famille, enclins à favoriser leur activité économique. Sur le territoire algérien, leur mobilisation intervient tout autant dans les investissements par défaut qu’opportunistes.

La transmission de père en fils : savoir-faire et patrimoine

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En France et/ou en Algérie, de manière formelle ou non, le père lui-même a été le plus souvent un entrepreneur. Cette antériorité dans les affaires commerciales est décisive, elle indique un des encastrements possibles de l’activité économique. Car l’expérience du père témoigne de compétences (techniques, relationnelles) et de ressources (pratiques, financières, sociales) qui peuvent être transmises, puis développées, et adaptées au contexte dans lequel les descendants réalisent leurs investissements (Santelli, 2009). L’expérience lignagère du statut d’indépendant structure indubitablement leur trajectoire.

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L’expérience de Farid, qui a développé une activité de négoce dans le secteur textile, cumule ces différentes facettes : depuis tout petit, son père l’emmenait quand il faisait du commerce avec les immigrés de la première vague d’immigration : « j’ai été baigné dans ce milieu-là (…) c’est avec eux que j’ai appris l’arabe, le système algérien, et c’est par rapport à ça que j’ai mon caractère et ma personnalité, c’est par cette expérience que j’ai pu tenir [en Algérie] ». Son père, commerçant en France, a toujours fait des affaires en Algérie : « dès les années 1976-1977, il a commencé à tâtonner le marché algérien (…) il a toujours eu cette idée de repartir ». Dès l’annonce de la privatisation de l’économie algérienne, le père rachète du matériel industriel en France qu’il revend en Algérie. Son fils l’accompagne également lors de ses déplacements et se forme sur le tas dans l’espoir de « continuer les affaires de mon père et [surtout] développer des opportunités ». Aujourd’hui, après avoir prospéré dans le secteur du textile en ayant créé sa propre activité, il envisage de s’engager dans d’autres secteurs.

(H, 43 ans, Algérie)
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La transmission intergénérationnelle d’un savoir-faire entrepreneurial permet l’élaboration de leurs propres projets d’investissement chez les enfants de l’immigration. Toutefois, la filiation peut être plus directe quand le père transmet une entreprise. La possession de biens immobiliers en Algérie est également un élément significatif qui signale une autre forme d’encastrement : bénéficier des ressources matérielles accumulées par les parents forme une assise à partir de laquelle s’élaborent des projets entrepreneuriaux. Outre les biens possédés par les pères entrepreneurs, les parents disposent le plus souvent d’une grande maison qui comporte un vaste garage, mis à la disposition de leur enfant pour que celui-ci y installe son activité.

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Certains de ces descendants occupent également un des appartements de la maison familiale (évitant ainsi le paiement d’un loyer). Pour d’autres, la possession de terres agricoles, parfois d’un vaste domaine foncier, procure des ressources financières à partir desquelles sont engagés les autres investissements. Le capital familial constitue ainsi la « mise de départ » : il est mobilisé pour faire fructifier d’autres activités économiques. Les fonds investis en Algérie sont donc formés de ce capital hérité, d’une épargne personnelle, acquise lors des années de travail salarié, et d’une somme prêtée par les parents, éventuellement par des frères et sœurs. Quand l’investissement nécessite une somme plus importante, le recours au prêt bancaire s’impose, mais dans la mesure du possible, ces entrepreneurs préfèrent mobiliser l’épargne personnelle et familiale, qui peut s’élever à plusieurs dizaines de milliers d’euros.

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Ali, sans diplôme et confronté à une longue période de « galère » (délinquance, prison, expulsion, petits boulots), a créé en France une entreprise dans le bâtiment après y avoir travaillé comme salarié stable quelques années. Il a ensuite développé en France une activité commerciale, puis d’import-export (boutique en France, production en Algérie de textiles), puis dans le secteur de la téléphonie. En Algérie, il a développé deux types d’activité, dans les deux cas en mobilisant les bénéfices des biens possédés par sa famille. Son investissement lui paraît à ce titre « naturel » : il est le prolongement d’un capital qui s’accroît au fil des générations. D’une part, il a investi sur les terres de son père qui les avait héritées du grand-père, grand propriétaire terrien : l’activité agricole initiale (sur plusieurs centaines d’hectares aujourd’hui) a été complétée par une activité dans l’agroalimentaire (usine de transformation). D’autre part, il a investi dans le secteur du textile et a développé des activités d’exportation vers la France. « J’ai pompé de là [de l’exploitation agricole] 40 000 euros (…) on a démarré avec presque rien, j’ai débuté avec un container et un container en entraîne un autre, après ça va tout seul. »

(H, 48 ans, France)

Le réseau familial : assistance et intermédiaire

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Pouvoir mobiliser des relations familiales algériennes constitue une autre ressource décisive. Mais tandis que certains investisseurs vont bénéficier d’un réseau social riche et étendu, dans et par le biais de leur famille, d’autres ne pourront compter que sur des aides occasionnelles. Précisons que ce réseau de relations familiales n’est sollicité que depuis leur installation en Algérie : il est mobilisé face aux nouvelles contraintes qu’ils rencontrent pour la création et le fonctionnement de leur entreprise. Des investisseurs privilégient aussi le recrutement d’un membre de la famille (généralement un oncle) pour assurer le suivi de l’activité en leur absence. Outre les informations utiles et les aides pratiques apportées, ce réseau familial donne accès aux normes de la société algérienne. Il sert d’intermédiaire. Ne pas en disposer est un sérieux handicap. Car, dès la phase d’exploration du marché, ces investisseurs se confrontent à de nouvelles institutions, à leurs règles administratives ; plusieurs renoncent à ce moment-là faute de pouvoir y faire face.

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Tout en procurant une aide pour s’initier à ces nouveaux codes et se les approprier, ces relations familiales permettent de développer un réseau plus vaste de relations, constitué au gré de leurs séjours en Algérie et du développement de leurs affaires [19][19] Du côté des « nouveaux entrepreneurs en Algérie »,.... Comme le décrit M. Granovetter (2006, p. 26), « il existe une forme d’équilibre optimal entre les différents types de liens [faibles et forts], et les firmes qui atteignent cet équilibre ont une probabilité plus importante de survie dans des conditions de marché changeantes » et difficiles, comme dans le cas du marché algérien. Ainsi, les réseaux sociaux les plus efficaces combinent ces deux formes de liens [20][20] De même, les « compétences culturelles » sont mentionnées.... Tandis que les liens forts procurent une aide ponctuelle pour obtenir une information, débloquer une situation, comprendre les rouages d’une administration, se faire traduire un document, les liens faibles assurent leur insertion dans le monde des affaires en leur donnant accès aux éléments indispensables dans leur secteur d’activité, leur permettant d’élaborer des stratégies.

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De ces récits émerge une autre représentation de ces familles immigrées et du contexte familial dont elles sont issues, mettant en évidence les ressources disponibles sur le territoire algérien. L’importance des liens familiaux est renforcée par les alliances : se marier en Algérie (parfois à une femme de la famille élargie) renforce ces liens et favorise l’installation en Algérie. Aussi déterminants qu’ils puissent être, ce réseau relationnel et cette filiation entrepreneuriale ne seraient pas suffisants sans les expériences accumulées dans la société française.

Une entreprise aux normes françaises

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Les ressources accumulées en France se révèlent en effet décisives. Car la réalisation des projets d’investissement des entrepreneurs transnationaux repose sur l’acquisition de savoir-faire, la maîtrise d’un processus de fabrication et/ou d’offre de services. Les compétences acquises au cours de la socialisation professionnelle française constituent la référence à partir de laquelle se met en place, en Algérie, le cadre de travail. Pour se lancer et faire prospérer leur entreprise, ils sont convaincus de la supériorité du système économique occidental et ils la revendiquent : leur entreprise doit fonctionner selon les normes de travail et de management en vigueur en France (qualité des finitions, respect du protocole et des délais, rigueur des procédures…). Ce n’est donc pas faute d’en avoir intégré les normes s’ils ne parviennent pas à réaliser une telle aventure entrepreneuriale en France, et ce pour les deux profils d’entrepreneurs repérés.

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L’organisation du travail et l’ensemble des services qu’elle implique se basent sur leurs expériences françaises, d’une part, parce qu’il s’agit du cadre de référence qu’ils maîtrisent, d’autre part, parce que confrontés à certaines défaillances des infrastructures algériennes, ils les perçoivent comme des repères efficaces. En effet, les nouvelles difficultés auxquelles ils se heurtent les incitent à entreprendre toute démarche en s’armant de leurs expériences françaises. L’enracinement dans la société française se fait indéniablement ressentir à l’occasion de cette étape : ils en prennent véritablement conscience une fois là-bas.

Réussir là-bas ce qui ne peut être obtenu ici

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Ainsi, l’investissement en Algérie constitue le prolongement d’une expérience professionnelle débutée en France : perçue comme un atout supplémentaire, elle est mobilisée à ce titre.

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Younès est le fils d’un entrepreneur : en France, son père avait développé un hôtel-restaurant réputé, dans lequel Younès a travaillé pendant des années, tandis qu’en Algérie, le père possédait une entreprise créée avant son émigration et qu’il a continué à faire fonctionner à partir de la France, jusqu’à son décès. Younès va à son tour développer une activité en Algérie dans le domaine de la restauration avec sa femme, rencontrée alors qu’elle était salariée dans l’entreprise familiale. Depuis 2002, il se rend régulièrement en Algérie, encouragé par la possibilité de reprendre l’affaire familiale dans un contexte économique prometteur. Motivé par cette opportunité professionnelle, alors qu’en France il vient de subir une déception, il s’implique dans l’entreprise algérienne de son père. À la suite du décès de celui-ci, il doit rester de nombreux mois pour s’occuper de la succession. Sa femme démissionne de son emploi dans une banque en France, le rejoint en Algérie et obtient un emploi salarié dans un établissement consulaire. Une fois sur place tous les deux et prenant connaissance des possibilités d’investissement, ils décident finalement de tourner la page de l’entreprise familiale et de créer leur propre entreprise : « dans le domaine qu’on connaissait le mieux tous les deux, l’hôtellerie-restauration ». Ils savent alors qu’ils pourront compter sur les réseaux algériens de Younès et les connaissances acquises par sa femme dans le monde des expatriés. Ce projet est aussi motivé par l’impossibilité de réaliser un tel investissement en France « il vaut mieux créer une entreprise ici [en Algérie] (…) à terme il faudrait imaginer quelque chose qui puisse nous permettre de vivre des deux côtés ».

(H, 39 ans, Algérie)
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Ainsi, à l’absence de perspectives en France répondent de nouvelles opportunités économiques, favorisées par le contexte de libéralisation et de privatisation de l’économie algérienne (cf. Annexe 1 consultable en annexe électronique sur http://sociologie.revues.org/371). Il est comparé à un nouvel el dorado. Tout au long de l’enquête, les expressions « il y a tout à faire ; le business est là-bas ; on peut faire beaucoup d’argent en Algérie ; développer un marché à deux heures de Paris » indiquent à quel point ces investissements sont engagés pour obtenir à la fois des gains financiers, une réussite professionnelle, des conditions de vie et un prestige social qui leur sont inaccessibles en France… ou qui demeureront limités en raison d’un faible taux de croissance et de leur statut de descendants d’immigrés. Les avantages offerts par les économies en émergence, et tout particulièrement dans le cas de l’Algérie [21][21] Un fort taux de croissance, un marché sans concurrents..., incitent à franchir le pas, démontrant l’entrelacement des raisons affectives et économiques [22][22] Un parallèle peut être établi avec les « “patrons”... qui guident la création de leur entreprise.

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Yacine, qui a profité de la politique d’essaimage du groupe dans lequel il fut salarié, crée son entreprise avec le projet de développer une activité en Afrique, pas spécialement en Algérie « parce que je n’étais pas très serein sur ce marché-là (…) j’ai commencé à travailler sur la Tunisie, le Cameroun, le Mali (…), mais on n’arrivait pas à stabiliser l’activité donc en fait on s’est recentré sur la France, mais au niveau contexte [économique] ce n’était pas le top, alors en 2005 j’ai pris la décision de monter un business en Algérie pour plusieurs raisons, 1/ parce que c’est mon pays, 2/ parce que tout est à faire, donc j’ai décidé à ce moment-là, c’était début 2005, d’entrer dans une phase de prospection très très active ». Aujourd’hui, à la tête de trois activités, il estime que c’est un devoir, même si ce dernier est largement justifié par des opportunités économiques : « on se dit que d’avoir été en Europe, d’avoir profité de cet environnement en termes d’éducation, on se dit “on a quand même de la chance donc on aimerait bien participer et contribuer au développement du pays”, donc il y a une approche on va dire plutôt affective et puis après il y a l’approche business qui est de dire “tout est à faire, ici les opportunités sont nombreuses” ». Il escompte aujourd’hui s’associer à des partenaires algériens pour « industrialiser ces activités-là et puis on pense à d’autres projets, dans l’immobilier ».

(H, 41 ans, Algérie)

Une place de choix dans l’économie mondialisée… mais une expérience ardue

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Pour les descendants engagés dans l’investissement opportuniste, il ressort clairement qu’en plus du sentiment d’attachement au pays d’origine, leur investissement est porté par une finalité économique capitaliste.

Une finalité économique conférant un plus grand pouvoir local

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Le choix du pays est motivé par la certitude que les potentialités économiques sont intéressantes. Plusieurs stratégies peuvent alors être distinguées : développer une production 1/ low cost qui permet d’améliorer la rentabilité de l’entreprise française, 2/ à destination du marché algérien qui est relativement vierge, alors que simultanément les demandes augmentent, 3/ en vue de développer des partenariats internationaux pour étendre son marché. Des entrepreneurs tentent de combiner ces trois finalités en s’appuyant sur l’organisation du travail, les normes et les expériences dont ils disposent en parallèle dans leur entreprise française [23][23] En plus des circulations faciles avec l’Algérie, les....

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Karim, chef d’entreprise depuis plus de dix ans dans le domaine industriel en France, cherchait au départ à réaliser une production à moindres coûts pour satisfaire les clients de son entreprise française, et ainsi s’assurer une stabilité économique. Très vite, il a pu également développer une activité en direction du marché algérien. Et en l’espace de quatre ans, il a élargi ses champs de compétences et ses objectifs « parce que la demande est énorme ». D’une part, son champ d’activité s’est étendu en Algérie pour satisfaire de nouvelles demandes (dans les domaines de l’immobilier et du conseil), d’autre part, il a pris la mesure des collaborations à établir avec les grands groupes français et européens présents en Algérie et ceux qu’il pourrait inciter à investir. Mais pour travailler avec ces derniers, il devait leur assurer « un résultat conforme à ce qu’on attend, nous, en Europe ». À propos d’un représentant d’une grosse entreprise française, il explique qu’il l’a accueilli en lui disant « tu vois, là, on est en France », il répète également à ses salariés que « quand vous franchissez la porte ici, vous êtes en Europe, quand vous sortez, vous êtes à Alger », insistant sur les exigences qui doivent être comparables à la production réalisée dans son entreprise française. Il escompte ainsi, grâce à son implantation algérienne, établir des contrats avec les grands groupes européens qui cherchent des interlocuteurs en Algérie, en dehors des entreprises algériennes.

(H, 52 ans, France)
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Que leur objectif vise à pérenniser l’activité de leur entreprise française ou à s’assurer de nouvelles perspectives, ils bénéficient d’atouts inestimables et valorisent les avantages qu’ils retirent de leur situation. Armés de leur savoir-faire (organisationnel, technique, administratif, relationnel, etc.) et des ressources spécifiques à leur disposition (connaissance du pays, de la langue, mobilisation d’un réseau social), leur entreprise peut occuper une place centrale dans les échanges économiques internationaux, leur conférant un plus grand pouvoir local.

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La forte dispersion des flux de capitaux s’accompagne de la mise en place d’un système plus intégré, concentrant les fonctions centrales des entreprises au profit des pays les plus développés (Sassen, 2009, p. 69). Ainsi, loin de développer une activité économique strictement algérienne, les entrepreneurs transnationaux étudiés profitent d’un contexte de mondialisation de l’économie dans lequel priment les services et normes économiques des sociétés occidentales : ils assurent leur expansion en Algérie tout en recentrant les fonctions de pouvoir de leur entreprise (financier, managérial, juridique…) en France. Leur parcours personnel (scolaire, professionnel, cognitif… constitué en France) leur fournit les cadres d’expériences et les réseaux propices à s’inscrire dans cette dynamique globale qui, in fine, profitent aux économies des « villes globales » reliées par un réseau interfrontalier (Sassen, 2009, p. 29). Si ces entrepreneurs sont nombreux à estimer que l’Algérie a besoin de ressources extérieures pour « se développer » – eux-mêmes apportant ces ressources –, certains vont plus loin en évoquant l’intérêt que la France aurait à les soutenir, à investir à travers eux, « à recoloniser l’Algérie, pacifiquement bien sûr ! avec les nôtres [des gens comme eux, originaires d’Algérie] : c’est nous qui devrions y aller pour développer l’Algérie (…) pour [y] installer nos sociétés françaises, qu’on puisse récupérer ce marché qu’on est [l’économie française] en train de perdre ».

Une position d’intermédiaire dans une économie mondialisée

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Ces entrepreneurs s’estiment dans une position favorable pour servir d’intermédiaires entre le marché algérien et les entreprises françaises ou européennes. Car, ces dernières, de plus en plus nombreuses, font face à des difficultés pour s’implanter en Algérie et sont souvent réticentes à collaborer avec des partenaires algériens. En contractant un accord avec ces investisseurs, les sociétés occidentales s’assurent de bénéficier des avantages d’une structure française. En retour, ce partenariat assure aux premiers une extension de leur activité économique. Ces créateurs d’entreprise deviennent alors des acteurs incontournables et contribuent à l’intensification des échanges économiques, en procurant un avantage comparatif indéniable à ces entreprises, par rapport aux entrepreneurs algériens.

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Nouer un tel partenariat implique de disposer de lieux et d’infrastructures identiques à ceux qui sont disponibles en Occident : les négociations doivent se dérouler dans des lieux transnationaux, assurant une organisation en réseau dans lesquels les acteurs occidentaux disposent de leurs repères (immeubles de bureaux de standing, hôtels de classe internationale, grands aéroports), au sein de « l’hyperespace des affaires globales » (Sassen, 2009, p. 185). L’une des caractéristiques de la mondialisation repose sur la possibilité de se mouvoir entre différents espaces tout en ayant la possibilité de « retrouver un espace privé et privatif dans différents lieux » (Wagner, 2007), dans un environnement sécurisé dont on maîtrise les codes. Pour « ouvrir les portes de l’économie algérienne aux entreprises françaises », comme l’exprime Brahim, il leur faut pouvoir offrir les conditions de travail et les services auxquels ces entreprises sont habituées. L’entreprise créée en Algérie par ces descendants procure une telle garantie et permet, grâce à la maîtrise des deux systèmes, de faire bénéficier aux entreprises extérieures des avantages de l’économie algérienne.

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Farid, qui souhaite développer deux nouveaux projets dans le secteur du tourisme et des franchises commerciales, compte s’associer avec des partenaires européens qui apporteraient leurs expériences tandis qu’eux tireraient profit d’une certaine dérégulation : « L’État se désengage de la sphère économique, il laisse l’initiative au secteur privé national et international (…) alors j’en ai parlé à des amis qui sont installés en Europe et veulent investir en Algérie, qu’ils ne connaissent pas, donc ils veulent s’associer avec quelqu’un qui connaît déjà la situation algérienne, mais avec leurs idées, leur expérience de management, de marketing, amener ce qu’ils ont en dehors, leurs compétences, pour développer un projet solide (…) mais pour investir en Algérie, il faut connaître le marché algérien, il a son mode de fonctionnement, il faut s’adapter à la situation. »

(H, 43 ans, Algérie)
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Pour ces entrepreneurs français d’origine algérienne, développer leurs activités dans le sillage des grosses entreprises déjà implantées en Algérie, ou qui projettent de s’y installer, procure de réelles opportunités. Leur collaboration avec ces partenaires les place en position de négocier, d’être les « grands architectes » de cette synergie économique, éventuellement d’en retirer une position de leader dans leur champ de compétences.

Un marché de plus en plus internationalisé

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Les circuits économiques s’internationalisant, l’Algérie devient un marché potentiel. Sa situation favorise l’implantation d’entreprises qui recrutent une main-d’œuvre algérienne peu chère, et dans certains secteurs tout particulièrement, exploitent des travailleurs pauvres, algériens pour partie, mais aussi en provenance d’Asie. Il s’agit là d’une implication directe des rapports de classe dans la globalisation, comme le pointe S. Sassen (2009, p. 197) qui souligne que c’est une erreur de n’imaginer les travailleurs à bas salaire que dans les secteurs les moins développés de l’économie, car le processus de restructuration économique repose sur l’augmentation conjointe du nombre de professionnels très qualifiés et des travailleurs non qualifiés, mal payés, dans les services et la production. Même parmi les plus petits de ces entrepreneurs, ils sont en position de faire partie, en Algérie, de cette « classe globale » qui s’appuie sur le travail d’une main-d’œuvre à bas salaire, précaire et corvéable. Plus généralement, le différentiel de ressources monétaires entre les deux pays est à la base du projet même d’investir en Algérie, et y autorise un certain mode de vie (selon les uns ou les autres, cela passe par le fait de bénéficier des services d’un chauffeur, d’une femme de ménage, d’une cuisinière, d’une masseuse, de fréquenter les grands hôtels…).

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Ainsi, la production réalisée par des Algériens avec un encadrement français repose sur des réseaux d’approvisionnement et parfois de main-d’œuvre asiatiques (Chine, Indonésie, Turquie, Inde, pays du Golfe) et est ensuite écoulée dans divers pays.

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Ali, qui a plusieurs activités en France et en Algérie, développe également une activité de conseil dans les pays du Golfe. Centrée sur la production textile, il estime que ses activités d’import-export entre les différents pays « ça tourne tout seul, ça se redistribue sur place. Mais ça ne passe plus par la France mais par Dubai maintenant, on n’a pas trop d’avantage à ramener l’argent ici, pour acheter tous les produits qui viennent de Chine pour Dubai, ça passe par l’Algérie [matières premières achetées en Chine, exploitées en Algérie et revendues à Dubai] ». Estimant qu’il n’est pas possible de faire travailler les Algériens, « c’est pas des bosseurs », il fait donc « venir des Chinois » par l’intermédiaire de son associé : « lui, il en emmène des tonnes et des tonnes des Chinois [en Algérie] ».

(H, 48 ans, France)
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Sur le « nouvel » échiquier économique, l’économie chinoise (concernant les fournitures, les matières premières et la main-d’œuvre) joue un rôle crucial : certes, les investisseurs présents en Algérie mobilisent des réseaux d’approvisionnement existant depuis des années, mais ceux-ci s’amplifient sous l’effet d’une demande en hausse constante. Ces réseaux internationaux démontrent l’existence d’un marché mondialisé qui se structure indépendamment de l’économie française qui perd des parts de marché dans de nombreux secteurs d’activités (cf. Annexe 1 consultable en annexe électronique sur http://sociologie.revues.org/371). La perte d’influence de la France s’accompagne de l’émergence de nouveaux pôles, avec une incidence directe sur la structuration de la société algérienne. L’enjeu pour les descendants d’immigrés algériens en France est fort : si certains développent une position critique envers les investissements chinois, estimant qu’ils ne contribuent pas au développement de l’Algérie (importation de la main-d’œuvre, des produits finis), d’autres estiment que c’est la seule manière d’être efficace économiquement ; les Algériens n’étant pas capables de répondre aux nouvelles exigences du marché et l’économie française n’ayant pas su s’y adapter, il est inéluctable que d’autres régions du monde étendent leur influence.

Une expérience révélatrice de leur francité… et de nouvelles difficultés

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Les investisseurs prennent la mesure de la complexité de ce marché économique, de ses règles et de ses entraves, mais aussi de ses potentialités, une fois sur place. Leur manière de l’appréhender leur fait prendre conscience de la distance qu’ils ont prise envers l’Algérie : ils s’y positionnent en tant que Français, du moins ils ressentent, là-bas, les effets de la socialisation dans et par la société française. Bien entendu, pour bénéficier de leur spécificité, pour être bien acceptés dans la société algérienne, ils revendiquent leur algérianité. Mais, simultanément, émerge leur francité, perceptible notamment dans l’opposition constante entre « eux et nous ». Le passage d’un pronom à l’autre est particulièrement éclairant. En Algérie, le « nous », par moment, les identifie au groupe majoritaire, les Algériens, tandis qu’ils s’en distinguent à d’autres moments, signalant leur appartenance au groupe de « nous, les Français », par opposition à « eux, les Algériens ». Alors qu’en France, ils rencontrent des obstacles pour se faire reconnaître comme entrepreneurs français, en Algérie se développe le sentiment d’être un acteur économique français, ou pour le moins d’être un entrepreneur franco-algérien qui prend part au développement des affaires économiques françaises en Algérie.

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En outre, il faut insister sur le coût d’une telle démarche entrepreneuriale. D’une part, parce que l’adaptation à ce pays demande de gros efforts. Si les difficultés énoncées relèvent majoritairement de « petits problèmes du quotidien », leur récurrence et leur caractère absurde, au regard du mode de fonctionnement de la société dans laquelle ils se sont forgés leurs références cognitives, exercent un travail de sape qui, à la longue, les fait douter du bien-fondé de leur engagement. D’autre part, pour la grande majorité, ce pays demeure « un lieu de travail » et non un lieu de vie, y compris quand ils se déclarent installés en Algérie (ils y séjournent seuls, leur famille demeurant en France, ou ils envisagent de repartir une fois les enfants scolarisés). Se retrouvant le plus souvent les seuls de leur famille nucléaire d’origine à vivre en Algérie, leurs parents, frères et sœurs continuant à vivre en France, ils maintiennent des liens avec la France : elle continue de faire partie de leur univers de références, des allers-retours réguliers étant d’ailleurs souvent nécessaires à leurs affaires. Ils sont également nombreux à déplorer les conditions de vie (relative insécurité, absence de loisirs, vie difficile pour les femmes a fortiori quand elles sont célibataires) et à ressentir qu’ils ne sont pas nécessairement les bienvenus en Algérie. À nouveau, ces entrepreneurs ont à faire leurs preuves, à témoigner de leur loyauté, à s’engager dans un processus d’intégration à cette société, tout en faisant le constat que les entrepreneurs français sont globalement mieux acceptés, car il leur est accordé a priori une plus grande confiance ; ce qui « est français » bénéficie d’une meilleure appréciation. Il s’agit d’une nouvelle forme de discrimination, mais que les intéressés préfèrent ne pas dénommer comme telle, cette notion servant à désigner le traitement subi dans le contexte post-migratoire.

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Ils se sentent, une nouvelle fois, en décalage, et sont généralement surpris par les écarts existants entre les deux économies. Le « manque de professionnalisme » est l’élément le plus souvent cité, illustrant une spécificité des économies en émergence. L’expression « [en Algérie] on est en Afrique » est censée rendre compte de l’étendue des écarts, de la complexité de ce marché et de la raison de leur sentiment d’extériorité. Certes, ils se sentent Algériens, et c’est bien parce qu’il s’agit de l’Algérie qu’ils se sont engagés dans cette aventure entrepreneuriale, mais des « Algériens » qui se distinguent de maintes façons, des « Algériens » qui disposent d’un univers de références français, même s’ils n’avaient pas la possibilité d’accomplir la même chose en France. L’Algérie est alors considérée comme un difficile passage obligé pour réaliser leurs aspirations.

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Face à ces difficultés, quelques entrepreneurs avouent leur envie (parfois) de renoncer. Les espoirs suscités au début des années 2000 par la privatisation et par les énormes potentialités de cette économie semblent s’amoindrir car la dynamique enclenchée autant par l’appel aux investissements étrangers que par la paix civile s’essouffle déjà. Investir en Algérie peut alors s’avérer éphémère : s’ils sont convaincus des potentialités économiques de ce pays, ils se sentent prêts à repartir au moindre risque de dégradation de la situation politique ou de stagnation économique. Et s’ils consentent à prendre ce risque, c’est parce qu’ils disposent de la nationalité française [24][24] Plusieurs précisent que si les gouvernements français.... Finalement, tant l’organisation de leurs entreprises que leurs modes de vie et le rapport identitaire entretenu entre la France et l’Algérie laissent à penser qu’il s’agit d’entreprises off shore, qui pourraient tout aussi bien se trouver ailleurs, d’autant que, pour les plus grosses entreprises, la majeure partie de leur chiffre d’affaires se réalise avec des entreprises non algériennes.

Pour la complémentarité des approches

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À partir d’une sociologie économique de l’entrepreneur, la démarche adoptée dans cet article a permis de dresser un état des caractéristiques sociales, des ressources et des conditions structurelles devant être réunies pour réaliser des investissements en Algérie. À un niveau macro, la mondialisation de l’économie et les opportunités offertes par une économie en transition ont constitué les conditions préalables à un tel défi entrepreneurial. Ce processus illustre les nouvelles formes de circulation des hommes et des biens, et la façon dont les enjeux capitalistes ont supplanté les revendications identitaires et nationalistes des années 1970 sur lesquelles se fondait le projet de « faire quelque chose pour son pays ». À un niveau micro, deux tendances se dégagent : pour les individus qui ont entrepris un « investissement par défaut », faute d’autres perspectives professionnelles en France, l’Algérie constitue une alternative. Ils escomptent ainsi bénéficier d’un marché économique en expansion, comme leurs parents l’ont fait auparavant en France, espérant obtenir une ascension sociale par la migration. Pour les individus qui sont engagés dans un « investissement opportuniste », cet investissement économique témoigne du processus de globalisation décrit par S. Sassen (2009). Investir en Algérie permet de devenir un acteur économique fortement reconnu auprès de leurs partenaires français qui n’osent « affronter » seuls ce marché. Dans les deux cas, les parcours de ces entrepreneurs révèlent qu’ils ont disposé de ressources, su mobiliser des réseaux, formulé des stratégies qui témoignent de leurs capacités à articuler une « pluralité de scènes sociales » (Zalio, 2007). La prise en compte du milieu social à partir duquel s’élabore le projet de l’entrepreneur valide l’idée que l’entreprise est « l’espace d’une activité économique située » (Zalio, 2004, p. 29). Simultanément, appréhender la multiplicité des espaces (territoriaux, sociaux, institutionnels) dans lesquels l’entrepreneur est engagé implique une analyse biographique. La spécificité de l’investissement transnational, révélant comment s’agencent les connexions entre ici et là-bas, a rendu d’autant plus nécessaire cette approche combinant la sociologie économique et des parcours biographiques.

64

Ce faisant, elle a aussi permis de dépasser une des limites adressées généralement à la théorie de Granovetter, accordant peu de place au système social en général, à l’inverse de « la tradition qui postule l’existence de rapports sociaux précédant et déterminant les interactions entre les agents sociaux » (Lévesque et al., 2001, p. 137). L’analyse développée ici a tenté de montrer qu’au-delà des réseaux de relations interpersonnelles, c’est l’ensemble des rapports sociaux et des conditions sociales préalables, se révélant décisifs à toutes les étapes de l’investissement, qui doit être saisi. Ces dimensions, trop souvent absentes de la sociologie économique comme en témoignent les auteurs de La Nouvelle Sociologie économique (Lévesque et al., 2001), sont centrales dans l’analyse des parcours de vie.

65

En effet, le parcours migratoire, les caractéristiques sociales de ces individus, des deux côtés de la Méditerranée, ont permis de comprendre l’action de ces entrepreneurs transnationaux, en évitant de les limiter à la figure de l’entrepreneur ethnique. L’ambition de cet article, fondée sur la complémentarité des perspectives théoriques, a combiné les apports de la sociologie économique des entrepreneurs pour analyser leurs cadres d’action en dehors de la seule rationalité économique, et ceux de la sociologie des parcours biographiques permettant de reconstituer l’histoire migratoire, l’entre-deux qu’elle engendre et les facteurs décisifs tout au long des trajectoires individuelles. La transmission intergénérationnelle de la démarche entrepreneuriale et la mobilisation des membres de la famille au cours du projet de création d’entreprise, puis dans son fonctionnement, sont un exemple des ressources mobilisables par ces entrepreneurs. De même que le parcours professionnel, depuis leur qualification jusqu’à l’insertion dans un secteur d’activité qui témoigne d’un réseau constitué au fil des expériences, indique les autres formes d’action tout aussi décisives. Ce regard croisé sur les parcours d’entrepreneurs transnationaux comporte donc une valeur heuristique certaine.

66

Il invite également à s’interroger sur les impacts de cette « mondialisation par le bas » (Portes, 1999). Comme ce sociologue, on peut penser que les inégalités dans les communautés d’origine sont exacerbées par les activités transnationales des émigrés. Toutefois, il ne s’agit pas ici d’émigrés mais de descendants de familles immigrées. Cette distinction est capitale : si l’augmentation des activités transnationales est une « réaction discrète mais potentiellement puissante à la mondialisation » (Portes, 1999, p. 15), elle est aussi un moyen de trouver sa place. Après avoir été les enfants de parents immigrés pauvres, exilés, souvent rejetés et méprisés qui ont occupé les emplois subalternes dans l’ancienne puissance coloniale, ils entendent aujourd’hui se saisir de leurs spécificités pour être en mesure de faire partie d’une classe privilégiée. Ils convertiraient enfin les sacrifices consentis par leurs parents en atouts, bénéficiant des ressources que l’immigration de leurs parents a permis d’accumuler durant le parcours en France, tout en entretenant le projet de contribuer à la prospérité du pays d’origine. En ce sens, leur entreprise en Algérie exprime aussi la réussite du projet migratoire et la possibilité de poursuivre les circulations migratoires incessantes entre les deux rives, en occupant à présent la position d’un acteur socialement important. De la sorte, ces entrepreneurs accèdent à une position sociale et à des gains financiers qui les affranchissent de la condition sociale de « l’immigré ». Revendiquant une fonction de « pont naturel » entre les deux pays, ils entendent, dans et par ces échanges économiques mondialisés, s’engager dans une action qui aurait pour effet de les reconnaître, de valoriser leurs ressources en tant qu’acteurs de la société française. La mondialisation leur offre la possibilité de tirer parti d’une recomposition des hiérarchies sociales.


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Notes

[*]

Chargée de recherche cnrs, sociologue, rattachée au laboratoire MoDyS et associée à l’ined.

Institut des Sciences de l’Homme, MoDyS, es, 14, avenue Berthelot – 69363 Lyon Cedex 07

emmanuelle.santelli@ish-lyon.cnrs.fr

[1]

Cet article présente les résultats d’une investigation qui a été explorée lors de mon doctorat et s’est approfondie ces dernières années au cours d’une enquête réalisée dans le cadre du réseau Petites entreprises, entrepreneuriat, développement local (fsp, Paris msh-mae), dont la coordination a été assurée par P.-N. Denieuil et M. Madoui. Tous mes remerciements à mes collègues, Corinne Rostaing, Michèle Dupré et Philippe Bernoux qui, par leurs remarques constructives, m’ont grandement aidée pour l’écriture de cet article, ainsi qu’aux lecteurs de la revue.

[2]

Dans le champ scientifique s’est développé simultanément le paradigme de « circulations migratoires ». Les travaux d’A. Tarrius, depuis Anthropologie du mouvement (1989), ont grandement contribué à son essor. Les travaux réalisés dans le laboratoire Migrinter ont également théorisé cette approche, citons notamment G. Cortès & L. Faret (eds.) (2009).

[3]

Précisons, à la suite de R. Waldinger (2006), que le transnationalisme des migrants n’est pas une nouveauté ; tout comme la suspicion à l’égard de leur loyauté. Toutefois, ce processus ancien s’est considérablement accru sous l’effet de deux changements majeurs : la précarité salariale incite les immigrés à rechercher d’autres voies d’insertion économique et l’état des moyens de communication et de transport (Portes, 1999).

[4]

Pour une analyse de cette histoire économique récente, voir A. Dahmani (1999), Y. Mathlouthi (2008) et l’Annexe 1 consultable en annexe électronique sur http://sociologie.revues.org/371

[5]

Pour une description des conditions de réalisation de l’enquête, cf. Annexe 2 consultable en annexe électronique sur http://sociologie.revues.org/371

[6]

Pour la majorité des pères, a fortiori leurs enfants, le développement d’activités entrepreneuriales ne correspond pas à une forme d’ethnic-business.

[7]

Ces caractéristiques sont communes à celles mises en évidence par A. Bouyacoub (1997) et A. Gillet (2004) à propos de l’émergence de l’entrepreneuriat algérien.

[8]

Pour des raisons d’anonymat, il n’est pas possible de fournir des indications précises concernant la localisation et l’activité. Toutefois, des indications minimales sont fournies après chaque citation d’entretien. Le type d’activité créé, en lien avec les motivations du créateur, est contenu dans la contextualisation de la citation. Précisons aussi que seuls les liens de natures économique et professionnelle ont été retenus ; ce qui laisse de côté les autres formes d’investissement, dans l’immobilier par exemple. De même, les familles qui ont réalisé un retour en Algérie avec leurs enfants et y sont restées, ne sont pas concernées (Annexe 3 consultable en annexe électronique sur http://sociologie.revues.org/371).

[9]

À la suite d’une arrestation liée à des actes de délinquance, des individus ont été expulsés vers l’Algérie lorsqu’ils ne disposaient pas de la nationalité française. Certains sont aussi partis pour « se faire oublier » des services de police ou de justice, voire ont profité d’une permission de sortie de prison pour quitter le territoire français.

[10]

Cette formule fait référence aux travaux conduits par A. Tarrius et L. Missaoui (2000, p. 7) : qualifier le fait d’être des deux sociétés à la fois a pour fonction de montrer comment les deux dimensions s’alimentent, faisant écho au paradigme du « Here-There » Connections. Le titre de cet article veut insister sur ce lien, sa version anglaise reprend la formule de R. Waldinger (2008).

[11]

De nombreux ouvrages y ont été consacrés, citons P. Steiner [1999], 2007, B. Lévesque et al. (2001) et C. Bourgeois et al. (2009).

[12]

Depuis M. Weber, distinguant quatre types-idéaux d’action, à R. Boudon (2002) qui propose un « Modèle rationnel général » capable d’élargir la notion de rationalité et de la concevoir dans un sens instrumental et cognitif, le « cas de l’entrepreneur » (Steiner, 2007, p. 24) témoigne de la nécessité à mobiliser d’autres registres d’explication que la seule rationalité marchande. Appliqué à d’autres domaines de la vie sociale, J.-H. Déchaux (2009) propose, quant à lui, un modèle théorique, « l’individualisme cognitif et structurel », reposant sur une meilleure prise en compte des « effets de disposition » et d’« effet de cadrage ». Ensemble, ils permettent de saisir ce qui va rendre possible une situation d’action en considérant les institutions qui préexistent à l’acteur et ses expériences passées.

[13]

Ce sont le plus souvent des fils sur lesquels a été projetée cette aspiration. Néanmoins, quatre femmes ont été interviewées et leurs caractéristiques ne les distinguent pas des hommes, le cheminement suivi est similaire.

[14]

Au fil du temps, la création de commerce demeure une voie privilégiée de promotion sociale des migrants, voir A.-S. Bruno, C. Zalc (2006). Le numéro spécial publié dans la Revue européenne des migrations internationales (1992) en témoigne aussi.

[15]

Précisons également que quelques-uns ont été scolarisés, généralement le temps du primaire. Leurs parents se distinguent surtout par leur maîtrise de la langue française : elle a été l’une des langues du foyer.

[16]

À la suite de la décision « non justifiée » d’une employée de banque qui a bloqué son dossier, le nom de sa société est apparu dans un bulletin des entreprises non solvables.

[17]

En France, ces entrepreneurs se confrontent à la difficulté d’accéder à un prêt bancaire (par manque de solvabilité ou pratique discriminatoire), à une forte concurrence, au coût des charges.

[18]

Les enquêtes statistiques soulignent la permanence de cette inégalité : les taux de chômage et de précarité demeurent toujours supérieurs pour les populations d’origine maghrébine (Silberman, Fournier, 2006).

[19]

Du côté des « nouveaux entrepreneurs en Algérie », A. Bouyacoub (1997) souligne également la dimension transnationale de leur entreprise qui implique fortement les réseaux familiaux, amicaux et professionnels à l’étranger.

[20]

De même, les « compétences culturelles » sont mentionnées comme un atout favorable pour réaliser ces investissements, en particulier la maîtrise linguistique de l’arabe ou du kabyle.

[21]

Un fort taux de croissance, un marché sans concurrents dans quasiment tous les secteurs, une fiscalité avantageuse, notamment pour les étrangers, des conditions de vie agréables liées au différentiel entre les devises, en prime la proximité géographique, un fret aérien développé, le climat, la langue française…

[22]

Un parallèle peut être établi avec les « “patrons” français du secteur de l’habillement » qui délocalisent au Maroc (Labari, 2007). Ils recherchent à la fois un investissement productif, des conditions de vie plus agréables et à réactiver des liens entretenus par le passé avec le Maroc.

[23]

En plus des circulations faciles avec l’Algérie, les nouvelles techniques de télécommunication permettent aux entreprises françaises et algériennes d’être en relation permanente et immédiate (e-mail, Skype, etc.).

[24]

Plusieurs précisent que si les gouvernements français ou algérien les sommaient de choisir une nationalité (ce qui est une hypothèse très improbable), ils renonceraient à leur activité en Algérie pour garder la nationalité française. Leur mobilité entre les deux territoires est facilitée par cette double nationalité. La dimension politique est donc un aspect essentiel du transnationalisme (Waldinger, 2008).

Résumé

Français

Les liens maintenus avec le pays d’origine des parents, reconfigurés au fil du temps, incitent des descendants de l’immigration algérienne en France à développer un projet économique en Algérie. Ce dernier se distingue à la fois des pratiques transnationales des immigrés et de l’activité de l’entrepreneuriat algérien. Cet article retrace le cheminement de cet investissement économique en mobilisant une approche biographique qui combine une sociologie des parcours et une sociologie économique. Car, cet investissement n’est pas qu’un fait économique. La position occupée par ces descendants, tant au regard de l’histoire migratoire que du parcours accompli dans la société d’installation, permet de comprendre comment se prend la décision d’investir, les engageant à un niveau économique et personnel. L’enquête, réalisée dans les deux pays, analyse autant les ressources mobilisées par les acteurs en présence, la formation de leurs réseaux, que leurs motivations à entreprendre. De part et d’autre de la Méditerranée, il s’agit d’analyser les conditions initiales permettant de comprendre cette action. Deux types d’investisseurs se distinguent qui, toutefois, partagent une même volonté de réussite et le sentiment d’être freinés dans ce projet. Face à cette perspective, l’Algérie constitue un nouvel horizon : bien plus qu’un investissement économique, ce dernier renseigne sur la place de ces individus dans la société française, dans laquelle ils ont grandi, et en Algérie, le pays d’origine. Une fois les obstacles dépassés, une partie de ces investisseurs parviennent à devenir en Algérie des acteurs de l’économie mondialisée. Cette pratique internationale, outre des gains financiers élevés, contribuerait à procurer une plus grande reconnaissance, la mondialisation offrant la possibilité de tirer partie d’une recomposition des hiérarchies sociales.

Mots-clés

  • parcours biographique
  • investissement économique
  • immigration algérienne
  • ressources
  • motivations
  • transnationalisme

English

Between here and there: the course of transnational entrepreneurs. Economic investment in Algeria of descent of Algerian immigration of FranceThe links preserved with their parents’ native country, transformed as time goes by, encourage some of the descendents of Algerian immigration in France to develop new business projects in Algeria. These projects differ both from the transnational practices of immigrants and from the activity of Algerian entrepreneurs. This paper relates the progress of their economic investment by using a biographical approach, for such an investment is not only economic. The position occupied by these descendents, with regard to the history of migrations as well as of their life-course in the society where they came to settle, allows us to understand how they arrived at their decision to invest, which represents a personal as well as a financial commitment. Conducted in both countries, the survey analyzes the resources mobilized by the actors, the networks they formed, and their motivations. On both sides of the Mediterranean, the purpose of the study is to analyze the conditions that prevailed at the time they made their decision. Two different profiles of investors appeared which nevertheless showed the same determination to succeed and the same feeling of being slowed down in their undertakings. Faced with this prospect, Algeria represents a new horizon. More than a purely economic investment, their start-ups point out the place of these individuals both in French society (where they were raised), and in Algeria (their parents’ country of origin). But, though the experiment also implies overcoming numerous obstacles, a number of these investors succeed in Algeria in becoming unavoidable actors of a globalized economy. Their international activity, aside from financial profits, procures them greater respect, since globalization offers the possibility of making the best of reshuffled social hierarchies.

Keywords

  • life course
  • economic investment
  • Algerian immigration
  • resources
  • motivations
  • transnationalism

Plan de l'article

    1. Des caractéristiques sociales favorables à la création d’entreprise
    2. Investir pour développer son activité ou s’en sortir
    3. L’investissement économique comme pratique transnationale
  1. Les motivations à entreprendre : à la croisée des parcours biographiques et de la sociologie économique
    1. Une sociologie économique attentive aux motivations des entrepreneurs
    2. Une décision sur deux registres
    3. L’apport d’une démarche biographique
  2. Le projet d’ascension sociale et la frustration de ne pas y parvenir : deux moteurs essentiels
    1. La création d’entreprise comme voie de promotion sociale
      1. Tirer parti d’opportunités : une trajectoire professionnelle ascendante
      2. Sortir de difficultés : une trajectoire professionnelle précaire
    2. Créer à l’étranger : une stratégie de contournement des déterminismes sociaux
    3. Être patron pour ne plus être discriminé
  3. Une condition préalable : des liens affectifs et une assise économique
    1. La transmission de père en fils : savoir-faire et patrimoine
    2. Le réseau familial : assistance et intermédiaire
  4. Une entreprise aux normes françaises
    1. Réussir là-bas ce qui ne peut être obtenu ici
  5. Une place de choix dans l’économie mondialisée… mais une expérience ardue
    1. Une finalité économique conférant un plus grand pouvoir local
    2. Une position d’intermédiaire dans une économie mondialisée
    3. Un marché de plus en plus internationalisé
    4. Une expérience révélatrice de leur francité… et de nouvelles difficultés
  6. Pour la complémentarité des approches

Pour citer cet article

Santelli Emmanuelle, « Entre ici et là-bas : les parcours d'entrepreneurs transnationaux. Investissement économique en Algérie des descendants de l'immigration algérienne de France », Sociologie, 3/2010 (Vol. 1), p. 393-411.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2010-3-page-393.htm
DOI : 10.3917/socio.003.0393


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