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Sociologie

2010/4 (Vol. 1)


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On observe dans de nombreuses sociétés humaines anciennes et présentes des cas d’identifications et de conduites transgenres, c’est-à-dire non conformes aux normes en vigueur de genre et de sexualité, et chaque culture a sa manière propre de les intégrer – par la reconnaissance statutaire ou par la sanction de la déviance – au sein de ses formes propres de composition des liens entre sexe, genre et sexualité (Godelier, 2007 ; Goffman, 2002 ; Garfinkel, 2007 ; Handman, 2008). Dans le contexte particulier des sociétés occidentales modernes, ces conduites ont été médicalisées dès la fin du xixe siècle dans le cadre plus général d’une pathologisation des pratiques sexuelles et des identifications de genre (Foucault, 1976 ; Laqueur, 1992). L’existence sociale contemporaine des conduites et des identifications trans [1][1] Dans ce texte, j’emploie le terme « trans » au sens... est ainsi définie par un dispositif médico-légal à visée thérapeutique qui reconnaît des « troubles de l’identité de genre » tels que le « transsexualisme », c’est-à-dire l’identification de soi en tant que femme de certains hommes et en tant qu’homme de certaines femmes et nécessitant la résolution de cette discordance sexe/genre. Le diagnostic psychiatrique d’un tel trouble est institué dans les nomenclatures internationales que sont le Manuel Diagnostique et Statistiques des troubles mentaux de l’American Psychiatric Association (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders, ou dsm) et la Classification Internationale des Maladies de l’Organisation mondiale de la santé. Cela permet aux patients l’accès et la prise en charge des opérations thérapeutiques de modification corporelle et de l’état civil, afin que des personnes déclarées femme à la naissance puissent devenir socialement et civilement des hommes, et inversement (Chiland, Cordier, 2000) – des opérations souvent résumées par les notions de Male to Female (mtf) ou de Female to Male (ftm) et qui concerneraient entre une personne sur 10 000 ou 50 000 selon les sources [2][2] Il n’existe pas de données épidémiologiques nationales.... Cette institution médicale d’un modèle pathologique et thérapeutique des corps sexués et des identifications genrées pose un problème de positionnement théorique s’agissant de l’analyse non médicale d’un tel fait social.

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D’un côté, on peut considérer ces catégories médicales comme l’expression de rapports de domination qui imposent par là une vision du monde idéologique menaçant les fondements naturalistes et symboliques d’une réalité à défendre, celle de la différence des sexes. Dans son livre The Transsexual Empire (1979), Janice Raymond, activiste et théoricienne féministe états-unienne, soutient qu’il faut voir dans les trans mtf une invention médicale au service des visées patriarcales de liquidation de la capacité d’action des femmes par la création de « fausses femmes » (« She-Male ») venant perturber les lignes de front opposant les féministes à la domination masculine. Dans un autre registre, le sociologue et psychanalyste français Pierre-Henri Castel soutient que le transsexualisme est une pathologie iatrogène (c’est-à-dire produite par l’activité médicale elle-même), rendue possible par la victoire de l’approche sexologique au sein de la psychiatrie au détriment d’une approche de type psychanalytique des identifications transgenres, et dont la doctrine de la plasticité des genres menacerait à terme le fondement anthropologique de l’humanité qu’est la différence des sexes (Castel, 2003). D’un autre côté, certains travaux cherchent moins à opposer une réalité à une autre et à critiquer les catégories instituées qu’à décrire les logiques d’action qui se déploient au sein de ces cadres institués. L’approche latourienne de Florence Hérault (2004) montre ainsi, en les mettant sur le même plan, la multitude d’acteurs et de médiateurs nécessaires à ce que des « hommes » deviennent des « femmes » et inversement, avec toute la complexité et les perplexités propres à de telles associations : « des hormones, des psychiatres, des prothèses mammaires et de la silicone, des épilateurs laser, des endocrinologues, des tests de personnalité, des prothèses testiculaires, des orthophonistes, des avocats et des juges, des chirurgiens aux spécialités diverses, la Cour européenne des droits de l’Homme, des militants et des associations, et bien d’autres encore » (Hérault, 2004, p. 3).

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Une troisième approche, qui sera préférée ici, propose d’articuler cette analyse compréhensive des logiques d’action avec l’analyse critique des cadres même de ces actions. Il s’agit tout d’abord de ne considérer les catégories médicales et les pathologies recensées ni comme des catégories idéologiques ni comme des « données » de l’expérience mais de montrer que les catégories psychiatriques sont plutôt des « obtenues », qu’elles ont une historicité, qu’elles sont relatives, en fonction non seulement de la connaissance biomédicale elle-même et des normes sociales et culturelles du moment mais, comme le souligne Hacking (2001), qu’elles sont des catégories « interactives », c’est-à-dire que les diagnostics et les thérapies qui en découlent produisent des effets en retour tendant à transformer non seulement le regard porté sur les malades mais aussi les conduites de ces malades et finalement les diagnostics et les thérapies elles-mêmes. C’est le cas, on va le voir, avec la disparition annoncée par les procédures de révision du dsm et de la cim non seulement de la notion de transsexualisme mais aussi des normes d’identification pathologique de genre qui la sous-tendaient. Il s’agit ensuite de penser les identifications et les conduites de genre comme des rapports sociaux de pouvoir.

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Dans le prolongement des réflexions de Judith Butler (2005) et de Teresa de Lauretis (2007) qui tirent toutes les conséquences des opérations de désessentialisation du sexe, du genre et de la sexualité effectuées par Simone de Beauvoir (1949/1976) et Michel Foucault (1976), je propose ici de considérer le transsexualisme comme une « technologie de genre », c’est-à-dire comme un dispositif d’exercice des rapports de pouvoir par la production même des catégories de genre et des corps sexués afférents, définissant les cadres de l’action, les différences hiérarchisées et les identités au moyen d’un ensemble de médiations techniques, institutionnelles et symboliques. Comme le souligne Foucault, l’exercice de ce pouvoir ne doit cependant pas être pensé en termes de domination surplombante mais comme une relation dissymétrique productive (Foucault, 1994a), c’est-à-dire rendant possible simultanément l’action et les résistances à cette action, de sorte que « la résistance prend toujours appui, en réalité, sur la situation qu’elle combat » (Foucault, 1994b, p. 741). On peut à partir de là considérer le transsexualisme comme le produit et l’objet d’une dynamique conflictuelle et réflexive de recomposition des formes contemporaines d’articulation entre sexe, genre et sexualité, dont les principaux acteurs sont, nous le verrons, les médecins, les trans, et les mouvements qu’ils génèrent au sein de la médecine, du droit, des théories en sciences sociales et des représentations culturelles et jusque dans les médiacultures.

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Cela me conduit dans cet article à rendre compte du transsexualisme et de sa fin annoncée comme l’illustration du double sens de l’outsider défini par Howard Becker (1985). Dans la première partie, je montre comment les personnes, les conduites et les identifications trans ont été labélisées comme pathologiques au cours d’un processus complexe et conflictuel au sein de la psychiatrie, et ceci avec la coopération active des candidats aux thérapies de réassignation de sexe. Dans la seconde partie, je montre comment ce dispositif a conduit les outsiders ainsi désignés comme déviants aux normes de la correspondance sexe/genre à interroger à leur tour les normes à partir desquelles ils sont désignés comme déviants, déployant au sein de cette technologie de genre qu’est le transsexualisme un mouvement culturel trans porteur d’un mouvement dans la culture tendant à contester en fait et en droit la nécessité qu’il y aurait à faire correspondre sexe et genre et à réduire les identifications de genre à la différence binaire des sexes. Ce mouvement participe ainsi, au même titre que les mouvements féministes et gays, aux dynamiques de « détraditionnalisation » (Beck, 2001) et de « queerisation » (Bourcier, 2006), des rôles et des identités de genre [3][3] Le terme « queer » fait référence au mouvement culturel....

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En conclusion, l’article interroge les conséquences de la fin annoncée du transsexualisme. Elle conduit en effet à reposer la question de l’analyse sociologique du devenir genré des individus dès lors que les normes d’identification de genre ne disposent plus des soubassements médicaux qui avaient légitimé l’institution de la correspondance sexe/genre et de leur binarité masculin/féminin. Si, comme le montre l’existence même d’identifications et de conduites trans, la socialisation genrée n’est pas l’imposition d’habitus de genre qui façonneraient la subjectivité de tous ; si, comme le montre la dépathologisation annoncée de ces conduites et de ces identifications, ce n’est pas la différence de sexe qui, « normalement », déterminerait l’identification de genre, alors ces identifications, qu’elles soient trans ou non trans, restent à expliquer sociologiquement. On discutera à ce propos de la pertinence de la notion de « carrière » proposée par Becker (1985), dans la perspective d’une définition de ce que serait la carrière d’identification de genre d’individus saisis du point de vue de la singularité de leur expérience des épreuves genrées de l’individuation (Martuccelli, 2010).

Le transsexualisme comme technologie de genre

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Au cours du xixe siècle en Occident, le sexe, la sexualité et le genre ont été l’objet d’une composition propre à l’approche médicale moderne de distinction du normal et du pathologique. Avant cette médicalisation, le sexe et la sexualité étaient saisis par des catégories relatives à l’ordre symbolique de la religion et à l’ordre social des normes de genre, de l’ordre public et des bonnes mœurs (Steinberg, 2000). Par cette médicalisation, de nombreuses pratiques, de nombreux désirs, de nombreuses identifications, ont été constitués en maladie et en objet de prise en charge thérapeutique plutôt que de violence ou d’exclusion sociale. Cependant, le sexe et la sexualité ont été contraints de se plier au pouvoir de catégorisation des corps et des subjectivités de la médecine et de ses prolongements institutionnels dans l’hôpital et le droit. Symétriquement, c’est le début d’une nouvelle configuration conflictuelle du sujet moderne qui se déploie dans la tension entre assujettissement et résistance au sein de cette nouvelle forme de définition des identités et des rapports de genre (Foucault, 1976, 1994a). Il en est ainsi avec l’invention de la transsexualité par la médecine et sa progressive déconstruction critique à la fois par les acteurs trans eux-mêmes puis par les acteurs médicaux. Je vais m’attacher dans cette première partie à restituer les dynamiques et les controverses qui ont conduit à l’institution médico-légale des catégories de transsexualisme et de transsexualité, entre l’Allemagne de la fin du xixe siècle et les États-Unis de la seconde moitié du xxe siècle.

Un conflit de définition originel au sein de la psychiatrie

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Quelles que soient les approches psychiatriques, médicales ou psychanalytiques en cours à la fin du xixe siècle, il existe un consensus sur la définition du normal en matière de sexe, de sexualité et d’identification de genre. C’est la différence des sexes qui est la cause de la différence des genres, et les genres ainsi naturalisés dans leurs causes sont définis dans leurs effets selon des normes sociales et culturelles précises qui font du masculin le positif (à la fois photographique et hiérarchisé) du genre féminin : création vs procréation, production vs reproduction, actif vs passif, dehors vs dedans, autonomie vs attachement, raison vs émotion, culture vs nature, etc. (Laqueur, 1992 ; Bard, 1999). Par ailleurs, il n’existe qu’une forme normale de sexualité, l’hétérosexualité, autant que possible au sein de la même race, dans le cadre du mariage et à des fins fécondantes (Dyer, 1997). Tout le reste est pathologique, c’est-à-dire objet de traitement thérapeutique. La dimension fortement binaire et hiérarchisée de ce système sexe/genre conduit à une forme principale de préoccupation : l’inversion féminin/masculin, dont les principales figures associées sont les « invertis » (qui deviendront les « homosexuels ») et les « travestis » (qui deviendront les « transsexuels »).

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Confrontés à de telles identifications et conduites atypiques, les diagnostics médicaux divergent en fonction des théories qui les sous-tendent. Pour Richard von Krafft-Ebing, médecin austro-hongrois de la fin du xixe siècle et fondateur de la définition psychiatrique du normal et du pathologique en matière de sexualité, la normalité psychique doit être indexée aux normes sociales hétérosexistes de genre, de sexualité et de race, de sorte que les « invertis » et les « travestis » présentent des formes graves de perversion et de dégénérescence héréditaire (Krafft-Ebing, [1886] 1950). Pour Freud et les psychanalystes freudiens, bien qu’ils aient une approche amorale des identifications de genre et de la sexualité, la normalité et la maturité psychique de l’identité sexuée sont néanmoins indexées in fine sur la correspondance entre l’anatomie sexuelle et l’ordre symbolique. C’est pourquoi ils voient dans l’homosexualité une immaturité psychique consécutive à une psychogenèse inaboutie, c’est-à-dire n’ayant pu réaliser le passage normal d’une bisexualité enfantine à une hétérosexualité adulte (Freud, [1905] 1989). De ce point de vue, le travestisme et l’inversion d’identification de genre apparaissent comme des conduites délirantes de déni de l’homosexualité car permettant au sujet de se persuader que son orientation sexuelle est hétérosexuelle en dépit de la similarité de sexe de ses partenaires (Freud, [1911] 2001 ; Castel, 2003).

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La rupture avec ces approches psychiques vient de médecins endocrinologues qui sont à l’origine d’une nouvelle approche naturaliste du sexe et de la sexualité, la sexologie. La figure emblématique est Magnus Hirschfeld, lui-même homosexuel militant, qui soutient que l’homosexualité ne devrait pas être considérée comme un trouble de la personnalité ni comme une atteinte aux bonnes mœurs pénalement répréhensible, mais comme l’expression naturelle d’une forme « intermédiaire » au sein du continuum entre mâle et femelle, un « troisième sexe » développant ses propres orientations sexuelles et modes de vie (Hirschfeld, 1908 ; Bauer, 2004). Hirschfeld est également le premier qui distingue homosexualité et travestisme (Hirschfeld, [1910] 1991), ce qui conduira son disciple Harry Benjamin, migrant de l’Allemagne aux États-Unis en 1914, à distinguer à son tour en 1953 le transsexualisme du travestisme (Benjamin, 1966). Comme les invertis, ceux qui sont désignés comme transsexuels sont des hommes féminisés dans leurs manières ; comme les travestis, les transsexuels adoptent les codes sociaux et vestimentaires de l’autre genre. Cependant les transsexuels ne s’identifient ni comme des hommes invertis ni comme des hommes travestis mais comme des femmes (ou inversement, mais le cas est plus rare). Ils savent qu’ils ont un corps d’homme ou de femme mais ils ont la conviction qu’ils/elles sont en réalité « des hommes enfermés dans un corps de femme », ou le contraire, et qui souffrent de ne pouvoir réaliser leur identification de genre et leur imaginaire corporel. L’explication n’est plus liée ici à la psychogenèse mais à l’embryogenèse, au cours de laquelle les modes d’imprégnation hormonale du cerveau seraient à l’origine des variances naturelles d’orientation sexuelle et d’identification de genre, le transsexualisme présentant ainsi le cas tout particulier d’un « hermaphrodisme psychique » à fondement organique.

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Même si les théories et les diagnostics sont divergents, les sexologues rejoignent ici les psychiatres et les psychanalystes sur un point : l’action thérapeutique doit avoir pour objectif de rétablir la correspondance sexe/genre nécessaire à l’équilibre mental et à l’intégration sociale des personnes. Cependant, Hirschfeld et Benjamin en sont venus à penser qu’à défaut de pouvoir intervenir sur la cause biologique du transsexualisme, et confrontés aux demandes mêmes de leurs patients, il leur revenait d’agir sur le symptôme et de réduire la souffrance psychique exprimée en permettant à ces derniers d’accéder, grâce à une action médicale de transformation corporelle, à un corps et à une identification de genre proche de leur conviction afin de mener une vie sociale normale.

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C’est sur ce point de la transformation corporelle plutôt que psychique que l’affrontement épistémologique et professionnel avec les psychiatres et les psychanalystes va être le plus frontal. Proposer, comme le font les sexologues, de répondre favorablement à la « demande folle » de changement de sexe des transsexuels (i.e. de castration non symbolique) est de ce point de vue une réponse thérapeutique tout aussi « folle » (Chiland, 1997), une véritable « collaboration avec la psychose » (Castel, 2003). Cette controverse, qui va se déployer au sein de la psychiatrie américaine tout au long des années 1950-1970, va se solder par la victoire de l’approche sexologique. On peut distinguer cinq logiques d’action ayant contribué à la réussite de ce que l’on pourrait appeler le « programme fort » de la sexologie américaine, animé par de véritables « entrepreneurs médicaux » que sont Harry Benjamin, John Money et Robert Stoller (Meyerowitz, 2002).

Le « programme fort » de la sexologie américaine

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La première logique d’action est celle du sexologue Harry Benjamin, qui n’ayant pu obtenir de poste hospitalier, ouvre une consultation privée à New York puis à San Francisco. Dès 1948, il devient rapidement célèbre et populaire auprès des personnes trans en raison de son approche compassionnelle et des effets spectaculaires des traitements hormonaux-chirurgicaux qu’il prescrit.

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Un médecin comme Benjamin n’aurait jamais pu devenir aussi central s’il n’avait trouvé comme alliés des endocrinologues et des chirurgiens devenus capables d’agir de façon quasi démiurgique sur les corps au moyen des progrès considérables de la chirurgie génitale et grâce à la maîtrise croissante du fonctionnement hormonal et de la production artificielle d’hormones. Les premières démonstrations de cette alliance ont été les opérations de transsexualisation, d’abord confidentielles au début du xxe siècle, puis, dès 1952, avec un retentissement médiatique mondial à l’occasion de la publicité faite à la transformation au Danemark de l’ancien GI George Jorgensen en Christine Jorgensen (« ex-GI becomes blonde beauty » titre la presse) [4][4] http://www.transgenderzone.com/features/ChristineJ..., provoquant la multiplication des demandes auprès des médecins (Jorgensen, 1967). L’articulation théorique entre les causes biologiques d’identification transsexuelle et l’offre médicale de traitement hormono-chirurgical du transsexualisme est dorénavant si étroite que dans son livre The Transsexual Phenomenon de 1966, Benjamin défini les personnes transsexuelles comme étant celles dont le principal symptôme est celui d’une demande de réassignation chirurgicale de sexe.

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Le troisième renfort est venu paradoxalement de psychiatres et de psychologues qui, bien qu’opposés théoriquement aux thèses de Benjamin quant aux causes du transsexualisme, en viennent à le rejoindre en ce qui concerne la légitimité des traitements hormonaux-chirurgicaux (Castel, 2003 ; Drescher, 2009). John Money, un psychologue formé à l’anthropologie, et Robert Stoller, un psychiatre psychanalyste, s’opposent à la thèse naturaliste de Benjamin selon laquelle ce serait la sexuation, lors de l’embryogenèse, qui déterminerait l’identité de genre. Selon eux, sexe et genre sont dissociables car ils ne sont pas de même nature : le sexe est biologique tandis que le genre est culturel, et c’est seulement la psychogenèse et la socialisation qui font correspondre les deux selon des nécessités non pas naturelles mais symboliques et sociales. Money et Stoller font ainsi dans la théorie médicale ce que Simone de Beauvoir avait fait en philosophie politique : la dissociation théorique entre sexe et genre, entre corps sexués et normes sociales de genre. À la différence que, pour Beauvoir, cette dissociation théorique est le point de départ d’une rupture politique avec les stéréotypes et les hiérarchies de genre. Pour Money et Stoller, cette dissociation théorique est le point d’appui de la mise en œuvre de technologies de genre (De Lauretis, 2007) destinées à reproduire et à performer (au sens théâtral) les stéréotypes du masculin et du féminin en tant qu’ils sont constitutifs de la réalité sociale du monde occidental moderne – c’est-à-dire un monde où la binarité et la correspondance sexe/genre sont une donnée de l’expérience et de l’organisation sociale, ainsi que le décrivent finement les sociologues Harold Garfinkel ([1967] 2007) et Erving Goffman ([1977] 2002). [5][5] Longtemps dominante dans les théories et les pratiques...

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John Money, fondateur et principal animateur en 1963 de la célèbre Gender Identity Clinic de l’hôpital universitaire Johns Hopkins de Baltimore, s’occupe principalement de personnes intersexuées (c’est-à-dire nées avec une configuration sexuelle atypique). Il adapte de l’éthologie la thèse de l’imprégnation comportementale parentale pour défendre l’idée selon laquelle l’identité de genre se forme précocement chez le jeune enfant sur la base de l’intériorisation de son assignation de genre à la naissance (Money, Ehrhardt, 1972). Pour les enfants nés avec une ambiguïté génitale, il conseille de déterminer aussitôt le genre le plus vraisemblable (en fonction de l’existence et de la longueur du pénis, des attentes des parents, des tests endocriniens) puis d’y conformer chirurgicalement le sexe du bébé afin que les parents, l’entourage et l’enfant puissent produire une identité de genre non ambiguë. De la même façon, lorsque des adolescents révélés intersexués à la puberté lui sont présentés, il préconise non pas d’ajuster le corps à ce qui serait sa « vérité » sexuelle biologique (chromosomique ou hormonale), mais il prône une assignation de sexe hormono-chirurgicale allant dans le sens de l’identification de genre de l’adolescent telle qu’elle est mesurée par les tests psychologiques et les entretiens avec le jeune patient et ses parents5.

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Pour sa part, Robert Stoller, professeur de médecine, psychiatre et psychanalyste et responsable de la Gender Identity Clinic de l’Université de Californie à Los Angeles (ucla), s’oppose certes au naturalisme de Benjamin, mais aussi à l’hypothèse freudienne d’une bisexualité originelle (Stoller, 1968, 1975, 1979). Pour Stoller, il existe un déterminisme biologique et psychique qui tend à faire de tous les humains des êtres féminins, l’existence d’êtres masculins étant liée à l’intervention de facteurs biologiques masculinisants lors de l’embryogenèse puis de facteurs psychiques masculinisants lors de la psychogenèse. De ce point de vue, il n’existe qu’un seul transsexualisme vrai, dit “primaire”, celui de garçons dont la relation fusionnelle avec la mère n’a pas été rompue par une présence masculine, empêchant ainsi le déroulement œdipien normal d’identification des garçons aux hommes et provoquant un grave trouble de la personnalité conduisant à l’impossibilité psychique de se définir comme un homme en dépit de la réalité du corps. Ainsi, contre la thèse d’une imprégnation hormonale précoce du cerveau défendue par Benjamin, Stoller, tout comme Money, oppose-t-il la thèse d’une imprégnation psychologique du cerveau tout aussi précoce et dont les effets sont tout aussi puissants. En raison de cette fixation précoce de l’identité de genre, les personnes présentant les symptômes d’un transsexualisme primaire sont inaccessibles à une psychothérapie [6][6] Ce qui n’est le cas, selon lui, ni des formes tardives.... D’où, pour Stoller, la légitimité d’un traitement hormono-chirurgical permettant à ces patients, souvent suicidaires et inaptes en cela à une vie sociale normale, de réduire leur discordance sexe/genre et de leur permettre de vivre de façon apaisée dans leur genre d’identification. Ainsi, bien que pour des raisons diamétralement opposées, Benjamin, Money et Stoller se trouvent réunis dans la légitimation des opérations de transformation hormono-chirurgicale des personnes diagnostiquées comme transsexuels et se donnent les moyens théoriques et pratiques d’agir sur les corps au même titre que la nature ou contre la nature, tout en conservant néanmoins comme fondement épistémologique et normatif de leur action l’idée d’une nécessaire binarité de sexe et de genre et d’une nécessaire correspondance sexe/genre. [7][7] Le « passing » est cette capacité des personnes trans...

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Le quatrième renfort est venu des patients eux-mêmes qui transforment en succès médical et populaire l’offre de transformation corporelle faite par ces médecins, contribuant à l’institution médicale et juridique de la transsexualité par leur collaboration active et leur demande croissante de prise en charge (Meyerowitz, 2002). Jusqu’aux premières opérations hormono-chirurgicales expérimentales, les personnes concernées ne savaient que faire de leur désir d’un autre corps et d’une autre identification de genre, sinon mener une vie de dissimulation, de scandale ou de travestissement de cabaret. À partir du moment où la médecine perfectionne ses catégories de diagnostic, son étiologie des syndromes et ses techniques de transformation corporelle, c’est-à-dire rend possible médicalement et légalement les opérations de transsexualité, les personnes concernées vont investir cette médicalisation en trouvant là une interprétation de leurs désirs et une solution à leur mal-être. Très tôt informées des possibilités de ces nouveaux traitements par la médiatisation de cas comme celui de Christine Jorgensen (mtf élue “femme de l’année” en 1953), les personnes trans ne doivent ainsi pas être vues comme les victimes d’une domination médicale mais comme les acteurs d’une coproduction de la transsexualité en se portant volontaires pour les opérations et en collaborant, par leurs demandes, à une amélioration des techniques. Au prix néanmoins d’une standardisation du sujet et de son trouble du fait même de sa médicalisation. Comme il n’existe pas de certitude étiologique, que le traitement proposé n’est que symptomatique mais avec des effets corporels profonds, qui, dans un autre contexte seraient illicites, tout le problème des médecins va être de déterminer s’ils ont affaire à des « vrais » transsexuels plutôt, classiquement, qu’à des homosexuels « non assumés », des psychotiques ou autre. De sorte que si les personnes concernées trouvent des solutions dans les protocoles médicaux proposés, la définition d’eux-mêmes leur échappe et les patients doivent se loger dans un cadre théorique et méthodologique fondé sur la sélection des candidats authentiques (Cordier, Chiland, Gallarda, 2001). En pratique, il faut que les patients présentent une identification de genre précocement inversée, stéréotypée et non équivoque ; la démonstration du trouble psychique et ses conséquences sur le mode de vie ; la claire volonté et capacité d’un « passing » complet et définitif mtf ou ftm7. Mais aussi le respect d’une séquence linéaire, étalée sur plus de deux ans, partant de l’établissement du diagnostic psychiatrique comprenant, outre des tests de personnalité, un test de “vie réelle” dans le genre souhaité, puis le commencement d’un traitement hormonal lourd dit “irréversible” avant de passer à l’opération chirurgicale complète (ablation des organes génitaux et reconstruction plastique d’un néovagin ou d’un néopénis) et l’intégration dans la vie sociale non pas en tant que transsexuel mais en tant que femme ou qu’homme “normal, naturel”, validée par une conjugalité hétérosexuelle. Malgré ces restrictions et l’imposition d’un tel script, c’est ce type de traitement hormono-chirurgical qui est à l’époque la principale demande des patients, de sorte que le rôle de gatekeeper des psychiatres des nombreuses Gender Identity Clinics ouvertes à partir des années 1960 est souvent contourné par l’adoption de conduites stratégiques consistant à savoir présenter en consultation et tout au long du protocole les symptômes typiques du transsexualisme afin de pouvoir accéder au traitement (Billings, Urban, 1982) [8][8] C’est ainsi que la jeune Agnès, qui avait engagé dès....

Les transformations internes de la psychiatrie américaine

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Mais l’approche sexologique ne passera de la marge au centre des pratiques thérapeutiques qu’à la suite d’une profonde transformation interne de la psychiatrie aux États-Unis. L’enjeu n’est rien moins que la définition, au sein de l’American Psychiatric Association (apa), de ce qu’est une maladie mentale dans le Manuel Diagnostique et Statistiques des troubles mentaux (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders ou dsm). Instauré en 1952 afin de rationaliser et de standardiser les diagnostics, les traitements et les prises en charge administratives des malades, le dsm dans ses deux premières versions (dsm-i en 1952, dsm-ii en 1968) était l’expression d’un modèle psychiatrique et psychanalytique classique propice à la psychothérapie. Or la montée en puissance de la recherche biomédicale et de l’industrie biochimique du médicament a alimenté dès les années 1960 un courant en faveur d’un autre modèle, comparable à celui des maladies somatiques, fondé sur les essais thérapeutiques de traitements biochimiques comparés sur la base d’échantillons contrôlés et sur un examen raisonné de la littérature médicale. L’enjeu de la préparation du dsm-iii, programmé pour 1980, est celui du passage d’une approche centrée sur la psychogenèse des pathologies d’inspiration psychanalytique et leur traitement psychothérapeutique à une approche symptomatologique des troubles et de leur réduction, ces derniers existant moins du point de vue des théories psychopathologiques que du point de vue de la santé mentale et du rapport de l’individu à son environnement (Ehrenberg, 1998). Rompant avec une approche en termes de folie, de maladie mentale ou de déviance aux normes sociales et culturelles, le principal théoricien du nouveau modèle, Robert Spitzer, réduit la notion de « trouble mental » (mental disorder) – c’est-à-dire justifiant un traitement médical – à deux critères : celui d’une souffrance exprimée par le patient et/ou celui d’une déficience d’aptitude à la vie sociale (Drescher, 2009, p. 26). C’est en prenant appui sur cette nouvelle définition du trouble mental que les sexologues vont s’engager dans une double controverse conduisant l’apa d’un côté à retirer l’homosexualité du dsm-iii en 1980, d’un autre côté à y faire entrer le transsexualisme.

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Introduite dès l’origine dans le dsm comme trouble mental en 1952, l’homosexualité en a été retirée en 1973 à la suite d’un double mouvement de critiques. Le premier, externe, est lié à la formation d’un mouvement gay qui, sur la base de la constitution d’une subculture urbaine à New York et à San Francisco, va s’organiser et se politiser pour mettre fin au harcèlement policier, aux violences homophobes, aux discriminations légales, à la stigmatisation sociale et politique. Le groupe des « homosexuels » défini par la médecine du xixe siècle se constitue ainsi en retour en acteur collectif, illustrant la définition foucaldienne du pouvoir comme l’exercice d’une relation dissymétrique qui produit ses propres résistances (Foucault, 1976, 1994a). Après que la médicalisation a pu apparaître comme un moyen d’émancipation des catégories morales stigmatisantes, elle est apparue, au contraire, comme une entrave à l’individuation et aux droits. Les mouvements gays considèrent dorénavant la psychiatrie comme un agent direct d’oppression et plus généralement comme un agent de légitimation sociale de leur stigmatisation, et l’apa devient dès la fin des années 1960 la cible directe d’actions de perturbation et de dénonciation (Drescher, 2009). Ces manifestations hostiles allaient dans le sens de ceux qui, au sein de l’apa, désiraient faire valoir une approche sexologique plutôt que psychanalytique des questions sexuelles et de genre. Les grandes enquêtes d’Alfred Kinsey sur la sexualité (1948, 1953) avaient conduit à relativiser la catégorie « homosexuel » en montrant que les pratiques homosexuelles étaient assez largement répandues dans la population dite « hétérosexuelle » (37 %) et que l’on pouvait compter près de 10 % de la population adulte ayant exclusivement des pratiques homosexuelles, contribuant ainsi à légitimer l’idée non d’une déviance mais d’une variance « naturelle » de l’orientation sexuelle. Conjuguant ces éléments avec les nouveaux critères de définition du trouble mental, les sexologues montrent que, de ce point de vue, les pratiques homosexuelles et la définition de soi comme homosexuel n’apparaissent plus comme constitutives en soi d’un trouble mental (Drescher, 2009). Dans un contexte houleux relatif aux réticences de nombreux médecins, psychiatres et représentants institutionnels persuadés de la dimension contre-nature et perverse de l’homosexualité, le retrait de l’homosexualité du dsm, ratifié par référendum au sein de l’apa en 1973, marque la victoire non seulement des sexologues, mais plus généralement de l’approche symptomatique consacrée par le basculement de modèle qu’est la publication du dsm-iii en 1980 [9][9] L’homosexualité ne sera retirée de la classification.... Ce faisant, l’homosexualité redevient l’objet des controverses morales, culturelles, juridiques et politiques qu’elle avait été avant sa médicalisation. Reconnaissant le rôle qu’elle a pu longtemps jouer dans la stigmatisation de l’homosexualité en la qualifiant de grave perversion, l’apa a depuis 1973 constamment fait des déclarations publiques tendant à disqualifier et à délégitimer les discours, les politiques et les lois discriminatoires envers les personnes en raison de leur orientation sexuelle (Drescher, 2009).

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Parallèlement, le transsexualisme n’apparaît pas en tant que tel dans les deux premières versions du dsm (1952 et 1968), d’autant que la grande majorité des médecins refusent, pour des raisons théoriques, déontologiques, morales ou religieuses, de légitimer des modifications corporelles irréversibles en l’absence de pathologie organique (Green, 1969). Cependant, sur la base des vingt ans de travaux de Benjamin, Money et Stoller et de l’activité des Gender Identity Clinics, le transsexualisme est présenté dans les années 1970 comme répondant aux nouveaux critères de trouble mental. D’une part, il apparaît que la discordance sexe/genre est plus répandue qu’on ne le pense, bien au-delà du transsexualisme, et qu’elle provoque des souffrances psychiques et des handicaps sociaux. Pour rendre compte de l’extension de ce trouble, le responsable de la Gender Identity Clinic de l’université de Stanford, Norman Fisk (1974), propose le concept de « dysphorie de genre » (gender dysphoria : qui ne peut supporter son identité de genre). Cela permet d’étendre le trouble aux adolescents et aux enfants, avant même que la question de l’opération se pose, et cela réserve la notion de transsexualisme aux formes persistantes de dysphorie de genre avec demande insistante de modification corporelle. D’autre part, il apparaît que les traitements hormono-chirurgicaux prescrits et réalisés lors de transsexualisme avéré permettent de réduire efficacement à la fois cette souffrance et ce handicap, les personnes devenant alors les « hommes » et les « femmes » qu’elles souhaitaient devenir. L’institution de l’approche sexologique de la transsexualité trouve ainsi son acmé avec l’inscription du « transsexualisme » dans le dsm-iii de 1980, défini comme la forme la plus grave de « trouble de l’identité de genre » (Gender Identity Disordergid) [10][10] Le transsexualisme est intégré dans la cim-10 de l’oms.... C’est sur la base de cette catégorie psychiatrique que se fonde encore de nos jours l’institution médico-légale du transsexualisme : le diagnostic permet d’accéder aux traitements hormono-chirurgicaux (voire à leur remboursement) permettant un « passing » « mtf » ou « ftm », ce traitement étant la condition juridique d’accès aux droits (modification d’état civil, non-discrimination).

Un mouvement culturel trans outsider : détraditionnalisation et resignification des identifications de genre

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Cependant, cette approche psychiatrique va laisser place à une nouvelle configuration tendant à affaiblir la notion médicale de transsexualité au profit d’une approche culturelle et politique plus large des questions trans. Dans les années 1980 aux États-Unis, on observe la conjonction de deux changements.

Libéralisation médicale et critique trans des protocoles

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Tout d’abord la politique néolibérale et conservatrice de Ronald Reagan avec ses effets de backlash idéologique et de restrictions financières envers les hôpitaux publics. En 1979, une étude (depuis considérée comme fallacieuse – Drescher, 2009) fait un bilan critique des résultats de la Gender Identity Clinic du Johns Hopkins Hospital (Meyer, Reter, 1979). Cela conduit le nouveau directeur, clairement opposé aux opérations, à fermer ce qui fut le service phare du programme fort sur la transsexualité. Par ailleurs, aucune des théories relatives à l’embryogenèse ou à la psychogenèse du transsexualisme sur lesquelles était fondée l’approche sexologique n’est démontrée, pouvant ainsi laisser penser que le transsexualisme est une maladie iatrogène, c’est-à-dire produite par l’activité même de la médecine et de son offre de réassignation de sexe. Milton Diamond, médecin opposé depuis les années 1960 aux théories de Money, parviendra à révéler en 1997 les effets dramatiques d’une toute puissance théorique et d’une falsification expérimentale à propos de l’affaire de David Reimer, dite affaire « John/Joan » (Diamond, Sigmundsen, 1997). Analysant rétrospectivement les effets normatifs des théories de Money sur la singularité des identifications trans, Judith Butler revient en particulier sur cet épisode significatif à la fois de l’emprise et de la fragilité de ces théories (2006). Deux jumeaux non intersexes avaient été circoncis pour raison médicale le même jour mais l’un d’eux, David, avait eu accidentellement le pénis mutilé par brûlure. Consulté, Money avait vu là une occasion de valider expérimentalement sa théorie et avait convaincu l’équipe médicale et les parents d’assigner à David un sexe et un genre féminin en raison des difficultés qu’il aurait à vivre en tant qu’homme sans pénis. Le cas avait été présenté comme un succès emblématique de la théorie de Money (Money, Green, 1969). Mais le récit rétrospectif de David est tout autre : à l’adolescence, il avait obtenu la vérité de ses parents, puis décidé de ne plus prendre son traitement hormonal féminisant et de rompre avec l’équipe de Money en dépit des pressions, avant d’obtenir une réassignation de sexe et de genre masculin. À la suite de quoi il s’était marié et, apprenant que Money opérait toujours selon le même protocole, avait accepté de raconter à Diamond et à un journaliste son histoire (Colapinto, 2000) ; avant de se suicider quelque temps plus tard peu après le suicide de son jumeau.

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C’est également en 1979 que paraît l’ouvrage de Janice Raymond, The Transsexual Empire, véritable charge antitrans d’une féministe essentialiste attachée à la cause des femmes. Dans ce climat de contestation morale, médicale et politique, la plupart des Gender Identity Clinics des hôpitaux publics ferment (Drescher, 2009). Cela ne met cependant pas fin aux demandes d’opération de transsexualité : ces fermetures ont pour effet l’ouverture d’un véritable marché libéral à la fois du diagnostic psychiatrique et du traitement hormono-chirurgical. Une telle libéralisation est favorisée par l’inexistence d’un régime national d’assurance- maladie propre aux États-Unis. Comme la plupart des assurances santé ne prennent pas en charge les frais relatifs aux opérations médicales de transformations trans, c’est au patient de trouver les moyens financiers et les praticiens qui conviennent à ses désirs et à ses possibilités. Cela a pour effet, contrairement en France, qu’aucune instance médico-administrative nationale de gestion financière de la santé ne soit en position d’imposer des conditions et des protocoles nécessaires au remboursement des frais de traitement. De la même manière, il n’existe pas aux États-Unis de doctrine juridique unifiée concernant les conditions de changement d’état-civil, et on observe dans chaque État des modalités diverses allant de l’exigence d’opération chirurgicale génitale à la seule prise d’un traitement hormonal (Green, 2010). Le choix du professionnel de santé mentale devient la règle, permettant ainsi aux personnes trans d’échapper au monopole des psychiatres hospitaliers (Denny, 1992).

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Dans le même temps, de nombreuses cliniques de chirurgie esthétique et plastique étendent leurs services aux modifications transsexuelles et transgenres, intégrant ainsi de façon encore plus approfondie et dans un contexte concurrentiel alimenté par les « consommateurs de soins » des critères non seulement esthétiques mais également fonctionnels et relatifs au plaisir sexuel. Les années 1980 et 1990 sont ainsi le moment d’une dissociation de ce que les Gender Identity Clinics avaient intégré, par la libéralisation du marché du diagnostic et du traitement hormono-chirurgical. Cette dissociation structurelle est entérinée lors de l’édition du dsm-iv en 1994 (toujours en vigueur en 2010 dans sa version révisée de 2000) où la notion de transsexualisme disparaît au profit d’une appellation unique de trouble mental qu’est le Gender Identity Disorder (gid). Un « trouble de l’identité de genre » est une « identification intense et persistante à l’autre genre » associée à un « sentiment persistant d’inconfort par rapport à son sexe ou un sentiment d’inadéquation par rapport à l’identité de genre correspondante », au point que « l’affection est à l’origine d’une souffrance cliniquement significative ou d’une altération du fonctionnement social, professionnel ou dans d’autres domaines importants ». La question du changement de sexe n’est pas définie comme un traitement mais comme un symptôme même du trouble, lorsque les patients « font la demande d’hormones ou d’opérations chirurgicales afin de modifier leurs caractéristiques sexuelles pour simuler celles de l’autre sexe ». On trouve un premier écho de cette libéralisation et de ces déplacements théoriques, épistémologiques et politiques dans les inflexions, en 2001, de la 6e version – toujours en usage – des standards de soins de la Harry Benjamin International Gender Dysphoria Association (hbigda). On y lit une grande prudence épistémologique faute de certitude étiologique ; la remise en cause d’un protocole uniforme et linéaire des parcours ; la mise en garde contre l’usage inquisiteur d’un « test de vie réelle » par de nombreux médecins alors qu’il s’agit d’une « expérience de vie réelle », généralement sous hormones et avec l’accord des personnes en transition ; le principe de libre choix du psychothérapeute qui n’est pas nécessairement un psychiatre mais tout « professionnel de santé mentale » spécialisé et dont une ou deux lettres de diagnostic sont nécessaires pour solliciter ensuite le chirurgien plastique de son choix [11][11] Pour une illustration dans la fiction : le film Transamerica.... La transformation en 2009 de la Harry Benjamin International Gender Dysphoria Association en World Professional Association for Transgender Health (wpath) entérine ce passage d’un « programme fort » biomédical incarné par Benjamin à un autre cadre paradigmatique émergent qu’est celui de la « santé mentale transgenre », qui se veut attentif aux éventuels effets de normalisation répressive ou de stigmatisation des patients et dont l’objectif principal est « l’obtention d’un bien-être durable du sujet dans son identification de genre afin d’optimiser sa qualité de vie et son épanouissement personnel » [12][12] http://www.wpath.org/publications_standards.cfm.

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D’un autre côté, on observe depuis le milieu des années 1970 l’apparition d’une critique, d’une culture et d’une contre-expertise queer et trans opposées au modèle normatif des Gender Identity Clinics, notamment la distinction faite entre les « vrais » transsexuels et les autres, le conformisme aux stéréotypes culturels de genre, le séquençage linéaire des protocoles de soin, l’insistance sur le « passing » et l’invisibilisation postopératoire des transsexuels, la réduction des conduites transgenres au syndrome du transsexualisme (Prince, 1976). Se développe ainsi tout au long des années 1980 et 1990 un mouvement politique et culturel trans élaborant et revendiquant une plus grande diversité de besoins, des pratiques, des modes de vie et d’expression trans, notamment en déplaçant le problème des identifications de genre pathologiques à celui des normes sociales de genre elles-mêmes et à l’ensemble des technologies de genre qui permettent dorénavant de penser les corps de façon postnaturaliste (Stryker, 2008). Marquant la rupture politique et théorique avec le « sujet femme » du féminisme essentialiste et transphobe de Janice Raimond, Sandy Stone, une des premières « transacademic » (universitaire trans) lui oppose un « Posttranssexual Manifesto » (Stone, 1991) tandis que Kate Bornstein, élabore un point de vue Gender Outlaw et porte le « trouble dans le genre » au cœur du binarisme avec son ouvrage intitulé On Men, Women and The Rest of Us (1994). À partir de la fin des années 1990 et pendant les années 2000 aux États-Unis, la critique du postulat binariste et de la nécessaire correspondance sexe/genre s’étend simultanément dans le champ militant et dans le champ universitaire, remettant en cause ce modèle en opposant et en politisant la diversité des trajectoires transgenres (Feinberg, 1996 ; Califia, 1997 ; Haraway, 2007 ; Stryker, Whittle, 2006). Simultanément, l’offre à la carte de diagnostic et de prise en charge psychiatrique et psychologique s’élargit, notamment avec l’apport d’une (contre)expertise trans via la création de communautés et de groupes de support offrant les services de psychiatres et psychologues trans friendly ou bien trans eux-mêmes (Hill, 2005 ; Hines, 2007), à l’image du Gay and Lesbian Affirmative Psychotherapy (glap), fondé à New York en 1997 [13][13] http://www.glapnyc.org/.

Du transsexualisme comme pathologie à la santé mentale transgenre

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Au tournant des années 2000, la conjonction de cette libéralisation de l’offre médicale, de la montée en puissance des trans comme consommateurs de soin et du déploiement d’une critique queer et trans contre les normativités psychiatriques, sociales, culturelles et politiques relatives aux identifications de genre, conduit à ce qu’au sein même de l’apa se joue un questionnement comparable à celui qui avait fait discuter de la pertinence du maintien de l’homosexualité au sein du dsm. Cette mise sous tension se joue au sein de l’arène à la fois professionnelle et publique qu’est la procédure de révision du dsm, engagée en 2008 et devant conduire en 2013 au dsm-v. Un comité d’experts, dont les propositions de révisions sont en ligne depuis janvier 2010, travaille sous la pression permanente des associations trans via Internet où se multiplient les forums discutant du maintien ou du retrait du gid dans le dsm[14][14] Voir par exemple le site du gid Reform Advocates :.... On trouve une illustration de cette coproduction critique des catégories de santé mentale entre médecins et personnes concernées dans les articles publiés par les membres du panel de révision du dsm. Celui de Jack Drescher (2009) est intitulé de façon significative « Queer diagnoses: Parallels and contrasts in the history of homosexuality, gender variance, and the Diagnostic and Statistical Manual ». L’auteur est à la fois militant gay, professeur de psychiatrie, membre actif de l’apa notamment en ce qui concerne la dépsychiatrisation et la déstigmatisation médicale et sociale de l’homosexualité [15][15] http://www.dsm5.org/MeetUs/Pages/SexualandGenderId.... Délaissant le débat sur les causes des gid, il concentre son propos sur la question de savoir s’ils doivent rester ou pas un trouble mental que devrait prendre en charge la psychiatrie, ou bien n’être considéré que comme une « variance de genre » non pathologique. Il s’appuie pour cela sur une comparaison avec les conditions et les effets du retrait de l’homosexualité du dsm en 1973. Concernant les symptômes, Drescher montre comment les arguments queer en faveur d’une reconnaissance de la variance (trans)genre comme non psychopathologique afin d’éviter la stigmatisation et de renforcer les normes hégémoniques de genre apparaissent, tout comme pour l’homosexualité en son temps, recevables pour les conduites trans. D’autant plus que l’hégémonie des normes de genre sexiste et hétérosexiste est dorénavant mise en débat, ce qui déplace les enjeux de la normalité des conduites à celle de la légitimité des normes elles-mêmes – Drescher rappelle ici la dimension socialement, culturellement et historiquement relative de la notion de « trouble » (disorder) en psychiatrie [16][16] Spitzer (1981), cité par Drescher, 2009, p. 26.. Il reprend ainsi à son compte et dans un emploi courant l’opération de resignification faite par les mouvements trans qui, soucieux de remettre en symétrie leur normalité, ont opposé à l’appellation « transgenre » celle de « cisgenre » (du latin « cis », du même côté) pour désigner ceux qui, jusqu’à présent, ne s’appelaient pas puisqu’ils étaient « normaux » (Drescher, 2009, p. 4), tout comme on avait dû nommer « hétérosexuels » ceux qui n’étaient pas désignés comme « homosexuels » (Katz, 2001).

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Néanmoins, à la différence de l’homosexualité, une part des identifications transgenres comprend une dimension corporelle qui ne peut faire l’économie d’une médicalisation. Or sans la désignation des gid comme trouble mental répertorié, le risque est grand de voir les endocrinologues et les chirurgiens refuser d’assumer des opérations de transformation non thérapeutique de corps sains. De plus, le retrait des gid de la nomenclature des maladies aurait pour conséquence que ceux qui peuvent bénéficier d’un remboursement de l’assurance-maladie ne le pourraient plus. C’est pourquoi Drescher propose le maintien du gid dans le dsm à condition que le vocabulaire employé soit le moins stigmatisant possible, notamment en parlant de « variance de genre » plutôt que de « trouble de genre ». Reprenant les éléments de la discussion, un autre des experts du panel, Heino Meyer-Bahlburg lui fait écho dans un article au titre également significatif : « From Mental Disorder to Iatrogenic Hypogonadism: Dilemmas in Conceptualizing Gender Identity Variants as Psychiatric Conditions » (2009). Il reconnaît que l’on ne dispose pas de théorie vérifiée permettant de définir la normalité et l’anormalité des identifications et des conduites de genre en rapport avec le sexe, comme le montre le cas des personnes intersexuées. Si un enfant génétiquement mâle mais d’apparence féminine en vient à s’identifier homme et à demander une opération, on parle en ce qui le concerne non pas de trouble d’identité de genre mais de « correction » médicale : dans ce cas, faut-il considérer comme trouble mental le cas de ceux qui continuent de s’identifier femme ? Quoi qu’il en soit, aucune relation de causalité entre sexe et genre n’a pu être démontrée dans la littérature scientifique (Meyer-Bahlburg, 2009, p. 4). De même, et contre la tradition sexologique de Hirschfeld et Benjamin, aucun fondement biologique n’a pu être montré qui permettrait de définir la volonté de changer artificiellement de corps sexué comme quelque chose de « naturel » (Meyer-Bahlburg, 2009, p. 6). Ainsi, sans base scientifique précise et compte tenu de la très grande diversité des variances de genre et de leur rapport divers à la souffrance (dont on ne sait si elle est relative à cette variance ou à sa stigmatisation), il importe avant tout pour Meyer-Bahlburg d’être pragmatique et d’établir un compromis entre cette diversité et les formes de prise en charge médicale et de lutte contre les discriminations et stigmatisations. D’où la proposition qu’il fait en conclusion de retirer la notion de Gender Identification Variance de l’axe « troubles psychiatriques » et de créer une catégorie spéciale du dsm légitimant la prise en charge médicale : non plus Gender Identity Disorder mais Gender Incongruence (incongruence de genre) (Meyer-Bahlburg, 2009, p. 11).

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La nouvelle formulation reflète cette double préoccupation en inscrivant le raisonnement dans un nouveau paradigme qu’est celui de la santé mentale transgenre [17][17] http://www.dsm5.org/ProposedRevisions. Rompant avec ce qui était au fondement de l’ensemble des théories médicales, psychologiques et psychanalytiques, c’est-à-dire à la fois le binarisme et la nécessaire correspondance sexe/genre, ce nouveau paradigme semble entériner l’idée plus générale selon laquelle le sexe, le genre et l’orientation sexuelle sont certes liés mais de façon idiosyncrastique propre à chaque individu plutôt que par des nécessités naturelles ou sociales. Et que c’est cela qu’il faut que la médecine puisse prendre en compte lorsque les patients expriment un sentiment d’incongruence entre ces dimensions, non plus dans la perspective de rétablir un ordre naturel, social ou symbolique supposé, mais dans celle d’une amélioration du bien-être du self singulier des personnes concernées – illustrant en cela cette approche spécifique aux États-Unis de ce qu’est un individu (Ehrenberg, 2010). Les notions de souffrance et de déficience qui seraient constitutives en soi d’un trouble ne sont plus évoquées mais le texte proposé pour le dsm-v multiplie les combinaisons d’incongruence entre genre assigné, genre d’identification et caractéristiques sexuelles primaires et/ou secondaires dans une perspective explicitement postbinariste. La comparaison entre la formulation des Gender Identity Disorder (gid) de 1994 et celle de la Gender Incongruence (gi) de 2010 est frappante de ce point de vue. Dans le dsm-iv, le gid est défini par une identification à « l’autre sexe » (other sex) ou à « l’autre genre » (other gender) tandis que le gi est défini comme une incongruence entre « le genre éprouvé ou exprimé et le genre assigné », que ces genres incongruents entre eux soient « masculin, féminin, trans ou autres genres alternatifs ». Ceci étant, les auteurs cités sont bien conscients que de nombreux problèmes soulevés par les mouvements trans restent à résoudre, relevant certes du domaine médical mais aussi surtout du domaine civique et juridique, et au fond politique (Currah, 2006). Tout comme la déspychiatrisation de l’homosexualité avait repolitisé la question des discriminations légales persistantes envers les gays, la perspective d’une dépathologisation des conduites transgenres aura également pour effet de repolitiser la question des discriminations légales envers les personnes trans. (Drescher, 2009).

Les réticences médico-légales françaises contrariées et débordées

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Pour sa part, la médecine française est restée très éloignée du tournant sexologique tel qu’il a été effectué aux États-Unis dès les années 1950 (Bonierbale, Waynberg, 2007 ; Foerster, 2006). L’affrontement entre psychanalyse et sexologie n’a pas eu lieu en France, et c’est paradoxalement la psychanalyse qui va constituer le transsexualisme en objet médical privilégié, en adoptant une posture singulière de réticence contrariée. Réticence, parce que le phénomène est lu classiquement comme une forme refoulée d’homosexualité ou bien, sous l’influence de Lacan, comme une confusion psychotique entre les organes sexuels et la dimension symbolique de l’identité sexuée. Cela conduit à considérer les demandes de transformation corporelles comme le produit d’une illusion produite par les patients eux-mêmes mais également alimentée par l’offre médicale et par sa médiatisation, l’exemple des États-Unis avec son marché médical et ses transsexuelles en une des magazines faisant ici figure de repoussoir à la fois thérapeutique et nationaliste (Castel, 2003). En 1962, au moment où s’ouvrent les Gender Identity Clinics aux États-Unis, le Conseil de l’ordre des médecins refuse toute dimension thérapeutique et donc licite aux opérations de réassignation de sexe. En 1980, c’est la tendance libérale en faveur des opérations aux États-Unis qui est critiquée, ce qui conduira en 1983 à ce que l’autorisation des opérations par l’Ordre des médecins se fasse sous conditions très strictes (à but thérapeutique avéré et seulement dans les hôpitaux publics), conditions nécessaires au remboursement par l’assurance-maladie, ce qui sera ratifié en 1989 par un « protocole » sans bases légales, qui impose deux ans de parcours et le passage par une équipe spécialisée au sein de l’hôpital public, s’éloignant ainsi d’une pratique libérale et d’un libre choix des médecins par les patients. Les livres de Catherine Millot (1983), de Patricia Mercader (1994) et de Colette Chiland (1997) contribuent à cette approche restrictive du traitement médical du transsexualisme en France, mis sous les feux de la critique psychanalytique.

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Mais cette réticence des psychiatres et des psychanalystes est contrariée parce que la persistance des personnes à se définir comme trans et à demander les transformations corporelles comme une nécessité psychique s’impose malgré tout aux médecins qui s’intéressent à la question, de sorte que les psychiatres psychanalystes vont devoir accompagner cette demande en ayant le souci constant de la limiter, voire de la dissuader. En 1953, le chirurgien français Georges Burou ouvre à Casablanca une clinique spécialisée qui permet d’être opéré en dehors du cadre médical français. Quelques opérations ont lieu en France dans les années 1970 avec pour argument principal moins une théorie psychiatrique que l’urgence d’une réponse médicale confrontée à des menaces de suicide, et les psychiatres comme Marc Bourgeois, formés à la dysphorie de genre dans les Gender Identity Clinics aux États-Unis, sont rares. C’est d’ailleurs l’action des patients de Burou qui sont à l’origine du contournement des réticences médicales françaises par la force du droit (Iacub, 2009). En 1958, Burou opère Jacques Dufresnoy qui devient Jacqueline-Charlotte, dite Coccinelle, de son nom de cabaret. En 1959, jouant d’une ambiguïté entre intersexualité et transsexualité, elle obtient non pas une modification mais une rectification de son état-civil, au titre d’une intersexualité qui aurait été révélée par son opération. Mais lorsqu’en 1960 elle se marie en toute légalité, cela provoque un scandale dans le monde judiciaire qui refusera dorénavant toute demande de rectification d’état-civil pour les transsexuels, arguant, en 1965, de « l’indisponibilité de l’état des personnes » s’agissant tout particulièrement de la différence naturelle et intangible de sexe, une jurisprudence qui sera entérinée et fixée en 1975 par la Cour de Cassation. C’est une autre patiente mtf de Burou, Claude Botella, opérée en 1972, qui va conduire au renversement de cette jurisprudence. Par la saisie en 1991 de la Cour Européenne des Droits de l’Homme au titre de l’atteinte à la vie privée (conséquence du refus de changement d’état civil et la nécessité d’exposer publiquement son état dans toutes les situations ordinaires où un document d’identité portant la mention du sexe est demandé), l’affaire Botella conduit à la condamnation de la France et au revirement de la Cour de Cassation en 1992. La modification d’état civil est autorisée avec tous les droits inhérents au nouveau sexe, mais à la condition qu’elle soit associée à une définition médico-légale très stricte et très restrictive du transsexualisme : un diagnostic psychiatrique de dysphorie de genre attestant du transsexualisme, une opération chirurgicale irréversible de réassignation sexuelle, l’adoption de l’apparence physique et du comportement social du sexe d’arrivée, le tout validé par une expertise judiciaire devant les tribunaux. Toute l’histoire de la médicalisation de la transsexualité en France est ainsi tendue entre la réticence des psychiatres et des psychanalystes envers le transsexualisme de la sexologie américaine et le débordement de cette réticence par certaines pratiques médicales et la demande des patients. On peut lire le livre érudit de Pierre-Henri Castel, La métamorphose impensable. Essai sur le transsexualisme et l’identité personnelle (2003), comme le récit fait de l’intérieur (l’auteur est lacanien) de cette réticence contrariée de la psychanalyse française et de son débordement par la sexologie d’inspiration américaine, par l’empirisme de certains médecins et juges, et enfin par l’opiniâtreté et l’activisme critique du mouvement trans [18][18] Pour Castel, le dilemme est le suivant : si les trans....

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En conséquence, la question trans s’est longtemps présentée en France de façon inverse de celle des États-Unis. Alors qu’aux États-Unis le mouvement a été celui d’une dissociation et d’une libéralisation du diagnostic psychiatrique, des opérations hormono-chirurgicales, du remboursement des frais médicaux et du changement d’état-civil, la France a configuré un bloc tout à la fois homogène et restrictif, conjuguant ainsi la rigidité du diagnostic et des protocoles avec un malthusianisme de l’offre de traitement hormono-chirurgical. C’est cette conjoncture qui a conduit au débordement contemporain du modèle depuis la fin des années 1990. À l’exemple des États-Unis, les personnes trans insatisfaites des protocoles français ont libéralisé et dissocié le diagnostic psychiatrique des traitements hormono-chirurgicaux. Soit en consultant des psychiatres hors protocole afin d’obtenir des « lettres » leur permettant, à leurs frais, de se faire opérer à l’étranger (Canada, États-Unis, Belgique, Suisse, Thaïlande). Soit, tout en évitant le diagnostic psychiatrique, en se faisant prescrire des hormones par des médecins généralistes ou en s’en procurant via des filières extramédicales (vente sur Internet). L’ensemble de ces pratiques est soutenu et alimenté par une multiplication d’associations et de mouvements trans très largement internationalisés qui développent des arguments critiques envers les protocoles médicaux et les théories psychiatriques qui les sous-tendent et qui proposent grâce à l’internet, au titre de consommateur de soin, de groupe de support ou de militantisme, des (contre)expertises médico-légales, des forums de partage d’expérience et des campagnes d’action concernant les droits et les discriminations envers les personnes trans [19][19] Parmi les plus actifs : le Groupe Activiste Trans (http://transencolere.free.fr/index_2.htm).... Refusant pour certains le binarisme stéréotypé mtf/ftm pour des formules comme fto(ther) ou mtu(nknown) et des modifications corporelles ad hoc plutôt que normées, ces militants trans mettent en place des groupes d’autosupport et d’accompagnement psychologique fondés sur le care, ils cherchent à signifier par des récits propres la complexité et les horizons de leur expérience psychique, émotionnelle, culturelle, politique et théorique, ils détournent les imageries médicales ou pornographiques des corps trans et genrés pour des performances à la fois subversives des normes sexe/genre et expressive d’une resignification subjective des identifications de genre et des architectures corporelles (Bourcier, 2005, 2006, 2008 ; Preciado, 2000, 2008). C’est précisément l’ensemble de ces critiques, de ces débordements par les pratiques et de ces transformations juridiques en Europe, qui sont à l’origine du rapport de la Haute Autorité de Santé (has) faisant le point en 2009 afin de formuler des propositions de modification – tout en restant paradoxalement dans le cadre médico-légal strict du transsexualisme (Bourgeois, 2007), excluant de ce fait la plupart des questions soulevées en termes de droit et de santé transgenre depuis les années 1980 aux États-Unis et par de nombreux acteurs trans français (Iacub, 2009).

Une approche sociologique des carrières de (dés)identifications de genre est-elle possible ?

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Je voudrais en conclusion tirer quelques leçons sociologiques de l’apparition et de la fin (programmée) du transsexualisme. La biologisation et la médicalisation du sexe, de la sexualité et du genre avaient fait basculer d’un paradigme symbolique à un paradigme naturaliste : la cause de la différence des identités et de la hiérarchie sociale des genres n’était plus Dieu ou la cosmologie médicale des « humeurs » et des « tempéraments » mais la différence biologique de sexe. De ce point de vue, le transsexualisme défini par les sexologues endocrinologues (Hirschfeld, Benjamin) est le prolongement des opérations de naturalisation du genre entamé au xviiie siècle lorsque la biologie et la médecine ont cherché à « prouver » par les différences organiques la cause et la légitimité des différences sociales entre les hommes et les femmes, entre les homosexuels et les hétérosexuels et entre les cisgenres et les transsexuels – au même titre qu’elles avaient cherché à « prouver » la spécificité pathogène des corps noirs permettant de légitimer leur subordination sociale (Dorlin, 2006). On sait que le projet bio-idéologique de naturalisation de la race a été invalidé par la découverte de l’unité et des différences génétiques entre tous les humains, conduisant ainsi à la dénaturalisation, à la politisation et à la sociologisation de la notion de race (Wieviorka, 1998). De la même manière, la naturalisation du genre a été remise en cause par le développement même de la biologie à mesure que cette dernière naturalisait le sexe. Plus la connaissance biologique des processus de sexuation et des différences sexuelles se développe, moins le rapport de causalité entre sexe et genre peut s’établir, en dépit des effets idéologiques de projection des catégories de genre dans les recherches biologiques sur le sexe et la sexualité (Fox Keller, 1999 ; Gardey, Löwy, 2000 ; Fausto-Sterling, 2000 ; Gardey, 2006 ; Haraway, 2007, 2009). Les questions d’intersexualité et de transsexualité se présentent ici en miroir. Plus la connaissance biologique des causes et des formes des multiples types d’intersexuation augmente, plus les identifications de genre des personnes intersexes apparaissent complexes, non déterminées, non réductibles ni à l’embryogenèse ni à la psychogenèse, mais comme le produit idiosyncrastique de la rencontre entre l’identification de genre par autrui et par soi des personnes concernées, selon qu’elles ont reçu précocement ou pas une assignation chirurgicale de sexe, selon que cette assignation a été rendue secrète ou pas, selon que les parents ont socialisé l’enfant dans un ordre des genres stéréotypé ou libéral etc. (Kraus et al., 2008). D’un autre côté, toutes les tentatives d’identification d’une cause organique des identifications trans ont échouées (ils sont tout à fait normalement mâles et femelles), rendant impossible à prouver qu’il existe un rapport de causalité avéré entre le processus biologique de sexuation et le processus subjectif d’identification de genre, que ces identifications soient cisgenres ou trans.

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Inversement, les thèses culturalistes d’imposition de l’identification de genre indépendamment du sexe biologique telles qu’elles ont été élaborées par Money et Stoller ne sont pas non plus validées : l’identité de genre ne se fixe pas comme le ferait une imprégnation hormonale dans les premiers mois de socialisation de l’enfant. En témoignent les nombreux cas d’intersexes assignés par les médecins et leur entourage qui se désidentifient de leur sexe/genre d’assignation (Kraus, 2008) et comme en témoigne la complexité des cheminements qui conduisent à de multiples formes de conduites et d’identifications trans.

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Autrement dit, le principal effet de la fin du transsexualisme est double. D’un côté on observe une dissociation analytique, clinique et politique entre sexuation biologique et identification de genre. D’un autre côté, on observe une recomposition (au sens de Latour, 2006) des formes d’articulation individuelles et collectives, subjectives et institutionnelles, entre sexe, genre et sexualité. Cela ouvre, me semble-t-il, trois types de questions à la fois sociales et sociologiques.

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Cela pose tout d’abord la question de la place du biologique dans l’articulation sexe/genre. Si la cause organique des identifications trans était un jour découverte, la question centrale serait moins psychiatrique que politique car c’est la question des normes de genre elles-mêmes qui a été posée. De même pour l’homosexualité : la découverte d’une cause organique n’aurait sans doute pas plus de pertinence sociale que l’existence de gauchers et de droitiers, car la nouvelle composition sexe/genre/sexualité élaborée depuis les années 1970 a fait basculer les questions d’orientation sexuelle du côté des problématiques relatives aux discriminations. De même pour le handicap physique : il existe des causes organiques évidentes mais ces différences d’état des personnes ont dorénavant moins de pertinence que la question des discriminations situationnelles qui font des individus une « personne en situation de handicap » en fonction du contexte auquel il est confronté (Davis, 2006 ; Hamonet, 2010).

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La question qui se pose ensuite est celle de la place de la médicalisation dans l’articulation sexe/genre. Tout l’édifice médico-légal d’accès des trans aux modifications corporelles et aux droits repose, on l’a vu, sur un diagnostic psychiatrique susceptible de disparition. Dès lors que les identifications de genre atypiques ne seraient plus en soi pathologiques, il faudrait alors observer les formes de recomposition des articulations sexe/genre dans un contexte certes dépsychiatrisé mais qui demeure médicalisé en raison de la place des modifications corporelles dans les parcours trans. On se trouverait alors dans un cas de figure comparable à l’avortement et à la contraception : leur dépénalisation n’a pas conduit à leur démédicalisation mais à une redéfinition de leurs significations, de leur prise en charge et de leurs méthodes (Boltanski, 2004). De ce point de vue, la question de l’articulation des normes médicales, culturelles et juridiques ne se limite pas à la seule question trans mais comprend l’ensemble des technologies de genre, de sexe et de sexualité médicalisées (ou paramédicalisées) qui concourent à performer corporellement les identifications de genre, et qui sont les mêmes pour les cisgenres que pour les trans : hormones (contraception, ménopause, sexualité, procréation médicale assistée), chirurgie (plastique, esthétique, réparatrice, contraceptive), cosmétique (épilation, produits de soin et de beauté de la peau et des cheveux). Dans tous les cas, les questions relatives aux distinctions entre pathologique et non pathologique, psychiatrie et psychologie, thérapeutique et non thérapeutique, légal et illégal, remboursable et non-remboursable se posent pour l’ensemble des médicalisations post- pathologiques (ou « anthropotechniques » selon Goffette, 2008) des corps trans et non trans (Michel, Pédinielli, 2008 ; Iacub, 2009) et ouvre un vaste chantier d’observation de redéfinition des normes dans ce domaine.

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Disons enfin que la dépathologisation des conduites transgenres telles qu’elles avaient été définies depuis plus d’un siècle pose la question plus générale du processus d’identifications de genre lui-même comme constitutif de l’individuation, et de la capacité de la sociologie à le décrire en termes eux-mêmes détraditionnalisés. On a vu que l’invention et la fin du transsexualisme témoignent de l’irréduction des conduites transgenres aux deux déterminismes supposés de l’articulation sexe/genre. D’un côté elles contreviennent au déterminisme biologique qui voudrait que ce soit le sexe qui soit la cause du genre : or cette supposée correspondance naturelle entre sexe et genre n’est pas ici réalisée. D’un autre côté, elles contreviennent au déterminisme culturaliste qui voudrait que ce soit la socialisation qui détermine l’identification de genre : or cette supposée intériorisation de l’habitus de genre n’est pas non plus réalisée. On peut à partir de là faire l’hypothèse d’une interprétation sociologique non déterministe de la sociogenèse des identifications de genre qui serait à la fois descriptive non seulement des identifications trans mais de toutes les formes d’identification de genre, y compris celles, très largement majoritaires, qui se présentent comme hétéro-cisgenres (West, Zimmerman, 1987). On peut en proposer me semble-t-il une lecture proprement sociologique, fondée sur un raisonnement classique en termes de normes sociales. La condition nécessaire à l’existence des identifications trans est l’existence de normes de genre cisgenres : sans normes de genre, pas de transgression des normes, pas de déviance, pas d’outsiders contestant les normes au nom desquelles ils sont désignés comme déviants (Becker, 1985).

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Sous réserve d’enquêtes sociologiques de terrain encore manquantes en la matière, en dépit de nombreux écrits théoriques propres aux queer studies, on pourrait dès lors penser l’identification de genre en raisonnant en termes de « carrières » et plus précisément en termes de « carrière d’identification de genre » en défendant toute la dimension contingente et réflexive qu’y introduit Becker, c’est-à-dire de transformation des possibles et du désirable par chaque épreuve genrée et sexuelle de l’expérience sociale (Becker, 2002). En ce sens, il faudrait aller plus loin que la seule objectivation méthodologique des étapes par lesquelles certains individus sont conduits à être labélisés « transsexuels » comme ils pourraient être labélisés « déviants » ou « anorexiques » (Darmon, 2003, 2008). Il s’agirait plutôt de rendre compte comment chaque individu en vient, du moins provisoirement au moment du récit qu’il en fait, à définir son identification de genre, entendu comme le produit contingent et singulier (Martuccelli, 2010) de la tension structurelle entre ses identifications de genre attribuées ou assignées et ses identifications de genre adoptées ou désirées, en soumettant symétriquement les identifications et les expériences trans et cisgenres aux mêmes observations. D’un côté, les normes de genre légitimes sont le produit permanent de la tension entre points de vue hégémoniques et points de vue contre-hégémoniques au sein de l’expérience, des organisations, des institutions, du droit, de la sphère publique. D’un autre côté, le processus de (dés)identification subjective de genre s’élabore de façon toujours problématique au sein de cette tension, depuis l’annonce performative « c’est une fille/c’est un garçon » par autrui jusqu’à la singularisation idiosyncrastique des manières qu’à chacun, individuellement ou collectivement, de façon subjective ou politique, de mettre réciproquement à l’épreuve ces identifications de genre par autrui et les identifications de genre par et pour soi. La dénaturalisation et la détraditionnalisation du genre conduit à ainsi faire l’hypothèse très générale selon laquelle on ne naît pas femme, homme, hétérosexuel, homosexuel, cisgenre ou trans, on devient provisoirement telle identification conformiste ou hybride au travers de carrières de (dés)identification de genre jalonnées d’épreuves réciproques plus ou moins éprouvantes des « polices de genre » et des identifications par soi [20][20] On trouve une illustration de cette contingence des.... De ce point de vue, la description fine de ces carrières, qu’elles soient trans ou cisgenres, permettrait d’observer comment s’exercent aujourd’hui les épreuves, les tensions et les conflits entre normes de genre et singularisation des individus, au plus près de l’humanité d’un sujet irréductible aux catégorisations de genre [21][21] Deux exemples documentaires de réflexivité relative.... L’incertitude et les variantes intrinsèques de l’identification de genre qui étaient autrefois prises en charge et réduites par de nombreuses normes institutionnelles et médicales, tendent dorénavant d’un côté à devenir coextensives à l’incertitude de l’individuation contemporaine (Giddens, 2006), d’un autre côté à rendre problématique les normes politiques et juridiques de reconnaissance et de non-reconnaissance, de discrimination et de non-discrimination de ces variances et de ces singularités.


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  • Stoller R. (1979), Recherches sur l’identité sexuelle à partir du transsexualisme, Paris, Gallimard.
  • Stone S. (1991), « The Empire Strikes Back: A Posttranssexual Manifesto », in Straub K., Epstein J. (eds.), Body Guards: The Cultural Politics of Sexual Ambiguity, New York, Routledge.
  • Stryker S. (2008), Transgender History, Berkeley, Seal Press.
  • Stryker S. & Whittle S. (2006), The Transgender Studies Reader, New York, Routledge.
  • West C. & Zimmerman D. H. (1987), « Doing Gender », Gender and Society, vol. 1, 2, p. 125-151.
  • Whittle S. (2006), « The Opposite of Sex is Politics – The uk Gender Recognition Act and Why it is Not Perfect, Just Like You and Me », Journal of Gender Studies, 15, 3, p. 267-271.
  • Wieviorka M. (1998), Le Racisme, Paris, La Découverte.
  • Winckler M. (2009), Le Chœur des femmes, Paris, pol.

Notes

[*]

Professeur de sociologie à l’Université de Bordeaux, chercheur au Centre Émile-Durkheim (umr 5116)

Université de Bordeaux – Département de sociologie 3 ter, place de la Victoire – F-33076 Bordeaux Cedex

eric.mace@u-bordeaux2.fr

[1]

Dans ce texte, j’emploie le terme « trans » au sens générique, comme c’est le cas en anglais pour transgender.

[2]

Il n’existe pas de données épidémiologiques nationales et internationales fiables concernant la prévalence du transsexualisme. Le rapport de la Haute Autorité de Santé propose une fourchette entre 1/10 000 et 1/50 000 (has, 2009, p. 19).

[3]

Le terme « queer » fait référence au mouvement culturel et au courant théorique considérant que les identifications de genre, les sexes et la sexualité ne reposent sur aucune essence identitaire ou naturelle mais sur des rapports sociaux de pouvoir institués, performés et contestés dans l’ensemble des médiations et des représentations constitutives des rapports de genre. Il n’y a donc pas d’identités queer qui seraient différentes des identités hétérosexuelles, gays ou trans mais des actions politiques, culturelles et théoriques de détraditionalisation, de dénaturalisation et de resignification, en un mot de queerisation, des identités, des représentations et des rapports de genre (Butler, 2005 ; Bourcier, 2006).

[5]

Longtemps dominante dans les théories et les pratiques médicales, cette thèse est depuis contestée, conduisant parfois à ne plus mutiler les enfants à leur insu. Soit en raison de théories médicales opposées à celle de Money : Milton Diamond (2004) soutien ainsi l’idée d’un « noyau authentique d’identité sexuée » produite lors de l’embryogénèse même lors d’intersexuation, et qu’il faudrait laisser s’exprimer au cours du développement de l’enfant plutôt que de risquer de la contrarier lors d’une réassignation précoce

arbitraire. Soit en raison d’une définition non naturaliste et non primordialiste de l’identification de genre, qui conduit à séparer l’assignation de genre précoce faite à la naissance d’éventuelles modifications corporelles ultérieures selon l’identification de genre élaborée par les personnes concernées (Kraus et al., 2008). Pour une illustration de cette approche dans la fiction voir Middlesex de Jeffrey Eugenides (2003) et Le chœur des femmes de Martin Winckler (2009).

[6]

Ce qui n’est le cas, selon lui, ni des formes tardives (dites secondaires), ni des cas de femmes identifiées homme, qui, pour Stoller, ressortent a priori de causes psychiques et psychanalytiques classiques relatives à l’homosexualité refoulée.

[7]

Le « passing » est cette capacité des personnes trans à ne pas apparaître comme des personnes trans mais comme des hommes ou des femmes « normaux, naturels » (Garfinkel, 2007).

[8]

C’est ainsi que la jeune Agnès, qui avait engagé dès la puberté une transition en mtf en détournant le traitement hormonal de sa mère et qui souhaitait parachever le processus par une opération chirurgicale, a préféré se faire passer pour intersexe auprès de Stoller et Garfinkel plutôt que dedevoir justifier, sans garantie, une cause psychique à son identificationde genre inversée (Garfinkel, 2007).

[9]

L’homosexualité ne sera retirée de la classification Internationale des maladies de l’oms qu’en 1992.

[10]

Le transsexualisme est intégré dans la cim-10 de l’oms en 1993.

[11]

Pour une illustration dans la fiction : le film Transamerica de Duncan Tucker (États-Unis, 2005).

[14]

Voir par exemple le site du gid Reform Advocates : http://www.gidreform.org/dsm5.html

[16]

Spitzer (1981), cité par Drescher, 2009, p. 26.

[18]

Pour Castel, le dilemme est le suivant : si les trans ont raison – et ils ont de plus en plus d’alliés – alors la différence des sexes, la correspondance sexe/genre et le symbolique du dimorphisme sexuel doivent être remis en cause en tant que réel de l’humanité, et avec eux les fondements psychanalytiques de l’identité sexuée. C’est parce que ceci est « impensable » pour les psychanalystes que les trans sont du côté de la « déraison » : « Si le sexe et le genre peuvent effectivement être distingués, si le genre a l’autonomie qu’on prétend, alors c’est la certitude muette attachée au corps qui tombe. Mais il est impensable qu’elle tombe seule. Tombant par cette opération qui conventionnalise toute catégorisation, artificialise la nature et abolit

l’incommensurabilité des jouissances subjectives, elle entraîne avec elle d’autres oppositions cardinales : celle du mot et de la chose, de la machine et de l’organisme, et pour finir de la vie et de la mort » (Castel, 2003, p. 407).

[19]

Parmi les plus actifs : le Groupe Activiste Trans (http://transencolere.free.fr/index_2.htm) dont Vincent He-Say a été un des fondateurs avec Tom Reucher, psychologue clinicien, (http://syndromedebenjamin.free.fr/) ; Support Transgenre Strasbourg (www.sts67.org/) ; Trans-aide (www.trans-aide.com/) ; Outrans (http://outrans.org/) ; Mutatis Mutandis (www.mutatismutandis.info/).

[20]

On trouve une illustration de cette contingence des carrières d’identifications de genre et d’orientations sexuelles cisgenres dans le cas des sportives de haut niveau (Menesson 2005). Deux illustrations sensibles dans la fiction cinématographique mettant en scène les tensions parfois violentes entre identification par autrui et identification par soi des personnes trans et intersexe : Boys don’t cry de Kimberly Peirce (États-Unis, 1999) et le film XXY de Lucia Puenzo (France-Argentine, 2007).

[21]

Deux exemples documentaires de réflexivité relative aux carrières de « transidentité » : L’ordre des mots, de Melissa et Cynthia Arra (France, 2007) ; She’s a boy I knew, de Gwen Haworth (usa, 2007).

Résumé

Français

Tandis que la psychiatrie est engagée dans la déconstruction de sa propre catégorie de « transsexuel », cet article s’interroge sur la capacité de la sociologie à rendre compte de façon non médicale de la question trans. À la différence des approches qui considèrent les pratiques trans comme une transgression de la norme anthropologique de la différence des sexes ou bien qui décrivent de manière interactionniste les associations nécessaires à l’existence sociale de ces pratiques, cet article considère plutôt le transsexualisme comme une « technologie de genre ». On entend par là la production d’identifications de genre et de corps genrés comme étant l’exercice d’un rapport social de pouvoir participant de l’institution normative d’une différence nécessaire et hiérarchisée entre le féminin et le masculin. Proposant une relecture de près de cent ans de médicalisation des conduites transgenres et des controverses qu’elle a connue, l’article montre comment cette technologie a été productive d’effets normatifs sur les corps mais aussi, en retour, de capacité d’action transformatrice des normes de genre via la formation d’un mouvement culturel trans tendant, au même titre que les mouvements féministes, gays et queer à dénaturaliser, à détraditionnaliser et à resignifier les identifications de genre. L’article s’interroge en conclusion sur la capacité de la sociologie à rendre compte des processus d’identification de genre eux-mêmes dès lors qu’ils ne peuvent être réduits ni à un déterminisme biologique ni à un déterminisme culturel, en discutant notamment de la pertinence de la notion de « carrière d’identification de genre » pour rendre compte moins des seules carrières « déviantes » que du processus même de l’individuation genrée.

Mots-clés

  • transsexualisme
  • technologie de genre
  • mouvement culturel
  • identification de genre

English

What gender norms do to bodies / What trans bodies do to gender normsWhile psychiatry is engaged in deconstructing the category of “transsexuality”, the article questions the ability of sociology to account for the transgender issue not from a medical standpoint. Unlike approaches that regard transgender practices as a transgression of the anthropological norms of sex difference or that describe in an interactionist way the associations necessary to the existence of these social practices, this article considers rather transsexualism as “a gender technology”. It means to regard the production of gender identifications and gendered bodies as the exercise of a social relationship of power through the imposition of a necessary difference between feminine and masculine. Offering a rereading of nearly one hundred years of medicalization of transgender behaviors and controversies it has known, the paper shows how this technology has been historically productive. On the one hand, of normative effects on bodies and, on the other, of capacity for transgender people to transform gender norms through the formation of a cultural movement aimed to denaturalize, to detraditionalize and to resignify gender identifications. The article asks in conclusion on the ability of sociology to account for gender identification process themselves if they can not be reduced either to biological determinism or cultural determinism, including a discussion regarding the relevance of the concept of “career of gender identification” to describe not only deviant careers but the very process of gendered individuation itself.

Keywords

  • transsexualism
  • technology of gender
  • cultural movement
  • gender identification

Plan de l'article

  1. Le transsexualisme comme technologie de genre
    1. Un conflit de définition originel au sein de la psychiatrie
    2. Le « programme fort » de la sexologie américaine
    3. Les transformations internes de la psychiatrie américaine
  2. Un mouvement culturel trans outsider : détraditionnalisation et resignification des identifications de genre
    1. Libéralisation médicale et critique trans des protocoles
    2. Du transsexualisme comme pathologie à la santé mentale transgenre
    3. Les réticences médico-légales françaises contrariées et débordées
  3. Une approche sociologique des carrières de (dés)identifications de genre est-elle possible ?

Pour citer cet article

Macé Éric, « Ce que les normes de genre font aux corps / Ce que les corps trans font aux normes de genre », Sociologie, 4/2010 (Vol. 1), p. 497-515.

URL : http://www.cairn.info/revue-sociologie-2010-4-page-497.htm
DOI : 10.3917/socio.004.0497


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